‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 33 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Je remarque d'abord trois circonstances principales dans le spectacle déplorable qu'offre à nos yeux Lazare mort et enseveli. Premièrement, devenu déjà un amas de vers et de pourriture, il répand l'infection et la puanteur; et voilà la profonde corruption d'une âme dans le péché d'habitude. Secondement, un voile lugubre couvre ses yeux et son visage; et voilà l'aveuglement funeste d'une âme dans le péché d'habitude. Enfin, il paraît dans le tombeau les mains et les pieds liés; et voilà la triste servitude d'une âme dans le péché d'habitude. Or c'est cette corruption profonde, ce funeste aveuglement, cette triste servitude figurés par le spectacle de Lazare, mort et enseveli, qui forment précisément toute l'horreur et toute la

misère dune àme morte depuis longtemps aux yeux de Dieu.

En premier lieu, il n'est pas d'image plus naturelle •] dune àme qui croupit dans le désordre, que celle d'un cadavre déjà en proie aux vers et à la pourriture. Aussi les livres saints nous représentent partout l'état du péché sous l'idée dune mort affreuse; et il semble que l'Esprit de Dieu n'a rien trouvé de plus propre que cette triste image, pour nous faire entrevoir du moins toute la difformité d'une àme en qui le péché habite.

Or, la mort produit deux effets sur le corps où elle s'attache : elle le prive de la vie, elle altère ensuite tous ses traits, et corrompt tous ses membres. Elle le prive de la vie, et c'est par là que le péché commence à défigurer la beauté de l'âme. Car Dieu est la viede nos âmes, la lumière de nos esprits, le mouvement, pour ainsi dire, de nos cœurs. Notre justice, notre sagesse, notre vérité, ne sont que l'union d'un Dieu juste, sage, véritable, avec notre àme; toutes nos vertus ne sont que les différentes influences de son Esprit qui habite en nous : c'est lui qui excite nos bons désirs, qui forme nos saintes pensées, qui produit nos lumières pures, qui opère nos volontés justes: de sorte que toute la vie spirituelle et surnaturelle de notre àme, n'est que la vie de Dieu en nous, comme parle l'Apôtre.

Or, par un seul péché, cette vie cesse, cette lumière s'éteint, cet Esprit se retire, tous ces mouvements sont suspendus. Ainsi lame sans Dieu est une àme sans vie, sans mouvement, sans lumière, sans vérité, sans justice, sans charité: ce n'est plus qu'un chaos, un cadavre : sa vie n'est plus qu'une vie imaginaire et fantastique; et semblable à ces cadavres, qu'un esprit étranger anime, elle paraît vivre et agir, mais elle demeure dans la mort (1).

(1 I. Tim., V, C.

Voilà le premier degré de la mort, que tout péché qui. sépare une âme de Dieu introduit en elle : mais l'habitude du péché, qui est comme une mort invétérée, va plus loin. Aussi Lazare non seulement n'a plus de vie dans le tombeau; mais, comme il y est depuis quatre jours, la corruption de son cadavre commence à répandre l'infection. Car, quoique le premier péché, qui nous fait perdre la grâce, nous laisse, aux yeux de Dieu , sans vie et sans mouvement ; on peut dire néanmoins qu'il nous reste encore certaines semences de vie spirituelle, certaines impressions de l'Esprit saint, certaines facilités à recouvrer la grâce perdue. La foi n'est pas encore éteinte; les sentiments de vertu, pas encore effacés ; la sensibilité aux vérités du salut, pas encore endurcie: c'est un cadavre, à la vérité, mais qui depuis peu expiré, conserve encore je ne sais quelles impressions de chaleur qui semblent partir d'un'reste de vie. Mais à mesure que l'âme demeure dans la mort, et persévère dans le crime, la grâce se retire; tout s'éteint en elle, tout s'altère, tout se corrompt, et sa corruption devient universelle.

Je dis universelle: oui, tout change, tout se corrompt dans une âme par la continuité du désordre : les dons de la nature, la douceur, la droiture, l'humanité, la pudeur, les talents même de l'esprit, les bienfaits de la grâce, les sentiments de la religion, les remords de la conscience, les terreurs de la foi, la foi elle-même ; la corruption entre dans tout, altère tout, et change en pourriture et en spectacle d'horreur, et les dons du ciel, et les bienfaits de la terre : rien ne demeure dans sa première situation ; les traits les plus beaux sont ceux qui deviennent les plus hideux et les plus méconnaissables ; les agréments del'esprit deviennent l'assaisonnement des passions et de la débauche ; les sentiments de religion se changent en libertinage ; la supériorité des lumières, en orgueil et en une affreuse philosophie; la noblesse des sentiments n'est plus

qu'une ambition sans borne et sans mesure ; la bonté etla tendresse du cu'ur, qu'un abandonnement à desamours impures et profanes ; les principes de gloire et d'honneur, qui avaient passé en nous avec le sang de nos ancêtres, qu'une ostentation de vanité, et la source de nos haines et de nos vengeances ; notre rang, notre élévation, l'occasion de nos envies, de nos basses jalousies ; enfin nos biens et notre prospérité, l'instrument funeste de tous nos crimes.

Mais la corruption ne se borne pas au pécheur tout seul : un cadavre ne saurait être longtemps caché sans qu'une odeur de mort se répande à l'entour ; on ne peut croupir longtemps dans le désordre, sans que l'odeur d'une mauvaise vie se fasse sentir. On a beau cacher sous les mesures pénibles l'ignominie d'une conduite désordonnée ; on a beau blanchir le sépulcre plein de pourriture et d'infection : la puanteur se répand ; le crime se trahit tôt ou tard lui-même : une fumée noire et empestée sort toujours de ce feu profane qu'on cachait avec tant de soin ; une vie déréglée se manifeste par mille endroits : le public désabusé ouvre enfin les yeux ; et plus on est dé couvert, et plus on se découvre : on s'accoutume à sou ignominie; on se lasse de la gêne et de la contrainte; le crime, qui coûte encore des attentions et des mesures, paraît trop acheté : on se démasque ; on secoue ce reste de joug et de pudeur, qui nous faisait encore craindre les yeux des hommes ; on veut jouir du désordre, sans précaution et sans embarras; et alors des domestiques, des amis, des proches, la ville, la province : tout se sent de l'infection de nos dérèglements et de nos exemples; notre rang, notre élévation ne servent plus qu'à rendre plus éclatant et plus immortel, le scandale de nos dérèglements: en mille lieux, nos excès servent de modèle; le spectacle de nos mœurs rassure peut-être en secret des consciences que le crime troublait encore : peut-être même

; SUR L'EVANGtLE DE LAZARE :il9

on nous cite ; on se sert de notre exemple pour séduire • l'innocence, et vaincre une pudeur encore craintive ; et jusqu'après notre mort, le bruit de nos dissolutions souillera encore la mémoire des hommes, embellira peut-être des histoires lascives ; et longtemps après nous, et dans les âges qui nous suivront, le souvenir de nos crimes fera encore des coupables.

Enfin (mais je n'oserais le dire ici)... la corruption que l'habitude du crime met dans tout l'intérieur du pécheur est si universelle, qu'elle infecte son corps même : la débauche laisse sur sa chair des traces honteuses de ses désordres, l'infection de son àme se répand souvent jusque sur un corps qu'il a fait servir à l'ignominie. Il dit par avance à la pourriture, comme Job : Vous êtes mon père; et aux vers : C'est vous qui m'avez formé (1) ; et la corruption de son corps est une image affreuse de celle de son àme.

Grand Dieu! puis-je donc me flatter que vous voudrez encore jeter sur moi quelques regards de miséricorde? ne frémirez-vous pas encore à la vue de cet amas de crimes et de pourriture, que mon âme offre à vos yeux, comme vous frémissez aujourd'hui sur le tombeau de Lazare? Ah! Seigneur, détournez vos yeux saints et terribles de ma profonde misère; mais faites que je ne les en détourne plus moi-même, et que je ne me regarde plus qu'avec toute l'horreur que mon état mérite : ôtez le bandeau qui me cache moi-même à moi-même; mes maux seront à demi guéris, dès que je pourrai les voir et les connaître.

Et voilà la seconde circonstance de l'état déplorable de Lazare ; un voile lugubre couvrait son visage : c'est l'aveuglement profond qui forme le second caractère de l'habi- ■ tude criminelle.

J'avoue que tout péché est une erreur qui nous fait

I * .Inl.

prendre les faux biens pour le bien véritable, c'est un faux jugement qui nous fait chercher dans la créature le repos, la grandeur, l'indépendance, que nous ne pouvons trouver qu'en Dieu seul : c'est un nuage qui dérobe à nos yeux l'ordre, la vérité, la justice, et substitue à leur place de vains fantômes. Cependant une première chute n'éteint pas tout à fait nos lumières : elle n'est pas toujours suivie d'une nuit profonde. A la vérité, lEsprit de Dieu, source de toute lumière, se retire, et n'habite plus en nous; mais il reste encore dans l'àme des traces de clartés : ainsi lorsque le soleil ne fait que se dérober à notre hémisphère, il demeure encore dans les airs certaines impressions de sa lumière, qui forment encore comme un jour imparfait; ce n'est qu'à mesure qu'il se retire, qu'arrive enfin la nuit profonde. De même, à mesure que le péché dégénère en habitude, la lumière de Dieu se retire, les ténèbres croissent et augmentent, et arrive enfin la nuit profonde et l'aveuglement entier.

Et alors tout devient une occasion d'erreur à l'âme criminelle ; tout change de face à ses yeux ; les passions les plus honteuses ne sont que des faiblesses; les attachements les plus criminels, des sympathies que nous avons portées en naissant, et dont nous trouvons la destinée dans nos cœurs; les excès de la table, les plaisirs innocents de la société ; les vengeances, un juste ressentiment ; les discours de licence et de libertinage, des saillies agréables et applaudies; les médisances les plus affreuses, un langage usité et dont il n'y a que les esprits faibles qui puissent se faire un scrupule; les lois de l'Église, des usages surannés ; le devoir du temps pascal, une bienséance qu'on donne à la coutume et non à la religion; la sévérité des jugements de Dieu, des déclamations outrées, qui font tort à sa bonté et à sa clémence; la mort dans le péché, suite inévitable d'une vie criminelle, des prédictions où il entre plus de zèle que de vérité, et démenties

par la confiance qui nous promet un retour avant ce dernier moment; enfin, le ciel, la terre, l'enfer, toutes les créatures, la religion, le monde, les crimes, les vertus, les biens et les maux, les choses présentes et les futures, tout change de face aux yeux d'une âme qui vit dans l'habitude du crime; tout se montre à elle sous de fausses apparences; toute sa vie n'est plus qu'un prestige et une méprise continuelle. Hélas! si vous pouviez déchirer le voile fatal qui couvre vos yeux comme ceux de Lazare, et vous voir, comme lui, enseveli dans les ténèbres, tout couvert de pourriture, et répandant au loin l'infection et une odeur de mort! Mais maintenant tout cela est caché à vos yeux, dit Jésus Christ (1); vous ne voyez de vous-même que les embellissements et les dehors pompeux du tombeau funeste où vous croupissez; votre rang, votre naissance, vos talents, vos dignités, vos titres; c'est-à-dire les trophées et les ornements que la vanité des hommes y a élevés, mais ôtez la pierre qui couvre ce lieu d'horreur, regardez dedans : ne jugez pas de vous par ces dehors pompeux qui ne font qu'embellir votre cadavre ; voyez ce que vous êtes aux yeux de Dieu ; et si la corruption et l'aveuglement profond de votre âme ne vous touchent pas assez, que sa servitude du moins vous réveille et vous rappelle à vous-même.

Dernière circonstance de l'état de Lazare mort et enseveli : il avait les mains et les pieds liés ; et voilà l'image de la triste servitude d'une âme, depuis longtemps assujettie au péché.

Oui, le monde a beau décrier la vie chrétienne comme une vie d'assujettissement et de servitude ; le règne de la justice est un règne de liberté; l'âme fidèle et soumise à Dieu devient maîtresse de toutes les créatures ; le Juste est au-dessus de tout, parce qu'il est détaché de tout; il est maî-

(1) Luc, XIX, 42.''

tre du monde, parce qu'il méprise le monde; il ne dépend ni de ses maîtres, parce quil ne les sert que pour Dieu ; ni de ses amis parce qu'il ne les aime que dans l'ordre de la cha rite et de la justice ; ni de ses inférieurs, parce qu'il n'en exige aucune complaisance injuste; ni de sa fortune, parce .qu'il la craint; ni des jugements des hommes, parce qu'il ne craint que ceux de Dieu; ni des événements, parce qu'il les regarde tous dans Tordre de la Providence ; ni de ses passions mêmes, parce que la charité qui est en lui en est la règle et la mesure. Le Juste seul jouit donc propre ment dune parfaite liberté : supérieur au monde, à luimême, à toutes les créatures, à tous les événements, il commence dès cette vie à régner avec Jésus-Christ; tout lui est soumis, et il nest lui-même soumis qu'à Dieu seul.

Mais le pécheur, qui paraît vivre sans joug et sans règle, est pourtant un vil esclave; il dépend de tout, de son corps, de ses penchants, de ses caprices, de ses passions, de ses biens, de sa fortune, de ses maîtres, de ses sujets, de ses amis, de ses ennemis, de ses protecteurs, de ses envieux, de toutes les créatures qui l'environnent; autant de dieux auxquels, ou lamour, ou la crainte l'assujettit : autant d'idoles qui multiplient sa servitude; tandis qu'il se croit plus libre en secouant l'obéissance qu'il doit à Dieu seul (1), il multiplie ses maîtres en refusant de se soumettre à celui seul qui rend libres ceux qui le servent, et qui fait même de ses serviteurs les maîtres du monde, et de tout ce que le monde enferme.

Je sais que la passion, dans les commencements, mé nage encore, pour ainsi dire, la liberté du cœur; elle nous laisse croire quelque temps que nous sommes maîtres de nos penchants et de notre destinée ; elle nous amuse d'un vain espoir de rompre, quand il nous plaira.

!1) Galat.. v, 50.

nos chaînes; elle lâche le frein par lequel elle nous tient, de peur que nous nous apercevionstroptôtdenotre servitude; mais quand une fois elle se sent maîtresse, et qu'elle ne craint plus nos retours et nos inconstances : ah! c'est alors quelle nous fait sentir tout le poids et toute l'amertume de notre servitude.

Servitude honteuse par l'assujettissement de lame déréglée aux sens ; sa raison, sa fierté, sa gloire, ses réflexions, tout cède au charme impérieux qui l'entraîne ; honteuse par l'indignité des démarches que la force de la passion obtient d'elle ; le rang, le sexe, le devoir, tout est oublié; on dévore les rebuts les plus outrageants; on fait les avances les plus humiliantes ; on laisse entrevoir les emportements les plus indignes, et les plus méprisables; honteuse par les devoirs les plus importants, et les intérêts les plus sérieux de la fortune, sacrifiés à la passion injuste; honteuse par l'avilissement et le mépris public qu'attire toujours une vie déréglée; honteuse enfin par les mœurs désordonnées continuées quelquefois jusque dans une vieillesse avancée; làge augmente la fragilité; la raison, affaiblie par les anciens désordres, n'offre plus de résistance, le corps usé par ses dérèglements, s'y laisse comme aller de lui-même, et supplée par les égarements d'une imagination corrompue, ce qui manque à la vivacité de ses plaisirs.

Je ne parle pas des obstacles qui traversent toujours la ■ passion; des intérêts et des devoirs, qui la combattent; des mesures et des ménagements, qui la gênent; des contre-temps, qui la découvrent; des situations et des dé goûts, qui l'empoisonnent. On voudrait rompre ses chaînes, et on retombe à l'instant sous leur propre poids; et dans le crime même, insensible au plaisir devenu dégoûtant, on ne sent plus que la dure servitude qui l'a rendu nécessaire.

Vous vous plaignez quelquefois des rigueurs dé la

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vertu ; vous craignez la vie chrétienne, comme une vie d'assujettissement et de tristesse : mais qu'y trouveriezvous de si triste, que ce que vous éprouvez dans le désordre? Ah! si vous osiez vous plaindre de l'amertume et de la tyrannie de vos passions ; si vous osiez avouer les troubles, les dégoûts, les fureurs, les agitations de votre âme; si vous étiez de bonne foi sur ce qui se passe de triste dans votre cœur : il n'est point de destinée qui ne vous parût préférable à la vôtre; mais vous dissimulez les inquiétudes du crime, que vous sentez; et vous exagérez les rigueurs de la vertu, que vous n'avez jamais connue. Mais pour tendre la main à votre faiblesse, continuons l'histoire de notre Évangile; et voyons, dans la résurrection de Lazare, quels sont les moyens que la bonté de Dieu vous offre pour sortir de cet état déplorable.

DEIXIEME PARTIE,

La force de la vertu de Dieu, dit l'Apôtre, ne païaît pas moins dans la conversion des pécheurs, que dans la résurrection des morts; et la même vertu suréminente, qui opéra sur Jésus-Christ pour le délivrer du tombeau, doit opérer sur l'àme depuis longtemps morte dans le péché, pour la rappeler à la vie de la grâce. J'y trouve seulement cette différence, que la voix toute-puissante de Dieu n'éprouve aucune résistance dans le cadavre qu'il ranime et qu'il rappelle à la vie ; au lieu que l'âme morte et corrompue, pour ainsi dire, par la vieillesse du crime, nr semble conserver encore un reste de force et de mouve ment, que pour s'opposer à cette voix de vertu qui se fait entendre dans l'abîme où elle est ensevelie, et qui veut lui rendre la vie et la lumière. Cependant, quelque difficile que soit la conversion d'une âme de ce caractère, et quelque rares qu'en soient les e.xemples, l'Esprit de Dieu, pour

SLR L'EVANGILE DE ].AZARE 3-25

nous apprendre à ne jamais désespérer de la miséricorde divine, lorsque nous voulons sincèrement sortir du crime, nous en propose aujourd'hui les moyens dans la résurrection de Lazare.

Le premier, c'est la confiance en Jésus-Christ. Si vous aiiez été ici, dit une des sœurs de Lazare au Sauveur, mon frère ne serait pas mort; mais je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous l'accordera. — Je suis moimême la résurrection et la de, lui répond Jésus-Christ; le croyez-vous? — Oui. Seigneur, dit-elle, j'ai toujours cru que vous étiez le Christ, Fils du Dieu vivant. C'est par où commence le miracle de la résurrection de Lazare, par une confiance entière que Jésus-Christ est assez puissant pour le délivrer de la mort et de la corruption.

Car l'illusion dont le démon se sert tous les jours, pour rendre inutiles nos désirs de conversion et en arrêter les démarches, c'est de nous jeter dans la défiance et dans le découragement ; il retrace vivement à notre imagination les horreurs d'une vie entière de crimes ; il nous dit en secret ce que les sœurs de Lazare disent à Jésus-Christ, mais dans un sens bien difiérent: qu'il aurait fallu s'y prendre plus tôt, qu'on ne revient pas de si loin, qu'il n'est plus temps d'essayer d'un changement ; et que la vieillesse et l'infection de nos plaies ne paraît plus laisser de ressource.

Et là-dessus, on s'abandonne à la paresse et à l'indolence; et après avoir irrité la justice de Dieu par nos égarements, nous outrageons sa miséricorde par l'excès de notre défiance.

J'avoue qu'il en coûte, pour revenir à Dieu, à une âme depuis longtemps morte dans le péché ; qu'il est difficile, après tant d'années de désordre, de se faire un cœur nouveau et de nouvelles inclinations ; et qu'il est même à propos que les obstacles, les peines, les difficultés, qui accompagnent toujours la conversion de ce caractère, fassent IV. 19

32'. UXTLIŒS SI'lUlTLtLLliS

sentir aux grands pécheurs combien il est terrible d'avoir été presque une vie entière éloigné de Dieu.

Mais je dis que dès qu'une àme touchée de ses crimes veut sincèrement revenir à lui, ses plaies, quelles qu'en puissent être linfection et la vieillesse, ne doivent plus alarmer sa confiance ; je dis que ses misères doivent augmenter sa componction, mais non pas son découragement; je dis que la première démarche de sa pénitence doit être d'adorer Jésus-Christ comme la résurrection et la vie; une confiance secrète que nos misères sont toujours moindres que ses miséricordes ; une persuasion intime que le sang de Jésus-Christ est plus puissant pour laver nos souillures que notre corruption ne saurait l'être pour en contracter; je dis que moins l'âme criminelle trouve en elle de ressources pour la vertu, plus elle doit en attendre de celui qui se plaît à édifier l'ouvrage de la grâce sur le néant de la nature ; et que plus elle forme d'opposition au bien, plus elleoiîre en un sens de disposition à la pui'ssance et à la miséricorde divine, qui veut que tout bien paraisse venir d'en haut, et que l'homme ne s'attribue rien à lui même. Et en elTet, quelle que puisse être l'horreur de vos crimes passés, le Seigneur n'est pas bien éloigné de vous faire grâce, dès qu il vous inspire le désir et la résolution de la demander. Il est écrit dans l'histoire des Juges que le père de .Samson, elîrayé de l'apparition de l'Ange du Seigneur, qui après lui avoir annoncé la naissance d'un fils, et ordonné d'olïrir un sacrifice, avait, comme un feu /^dévorant, consumé l'hostie et le bûcher, et disparu ensuite

• à ses yeux ; qu'elîrayé, dis-je, de ce spectacle, il crut qu'il

* allait être lui-même frappé de mort avec sa femme, parce qu'ils avaient vu le Seigneur (l). Mais son épouse, sainte et éclairée, condamna sa déliance. Si le Seigneur, lui répondit-elle, voulait nous perdre, il n'aurait pas fait dcs-

O) Judic, xui. .ii.

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cendre le feu du ciel sur notre sacrifice, il ne l'eût pas reçu de nos mains, il ne nous eût pas découvert ses secrets et ses merveilles, et ce que nous avions ignoré jusqu'ici (1). Et voilà ce que je vous réponds aujourd'hui. Vous croyez votre mort et votre perte inévitable ; l'état de votre conscience vous décourage ; en vain des étincelles de grâce et de lumière tombent dans votre cœur, vous touchent, vous sollicitent, et sont toutes prêtes à consumer le sacrifice de vos passions : vous vous persuadez que c'est fait de vous sans ressource. Mais si le Seigneur voulait vous abandonner et vous perdre, il ne ferait pas descendre le feu du ciel sur votre cœur ; il n'allumerait pas en vous de saints désirs et des sentiments de pénitence ; s'il voulait vous laisser mourir dans l'aveuglement de vos passions, il ne vous montrerait pas les vérités du salut ; il ne vous les mettrait pas dans un jour qui vous éclaire et qui vous trouble ; il n'ouvrirait pas vos yeux sur les malheurs à venir que vousvous préparez. D'ailleurs, quesavez-vous si Jésus-Christ n'a pas permis que vous tombassiez dans cet état déplorable, pour faire du prodige de votre conversion, un attrait pour la conversion de vos frères ; que savezvous si sa miséricorde n'a pas ménagé à vos passions l'éclat qui les a rendues publiques, afin que mille pécheurs, témoins des vos égarements, ne désespèrent pas de leur retour, et soient animés par le spectacle de votre pénitence? que savez vous si vos crimes et vos scandales mêmes ne sont pas entrés dans les desseins de la bonté du Seigneur sur vos frères; et si votre état, qui paraît désespéré, comme celui de Lazare, est bien moins un préjugé de mort pour vous, qu'une occasion de manifester la gloire de Dieu ? Lorsque sa grâce ramène un pécheur ordinaire, le fruit de sa conversion se borne à lui seul; mais quand il va choisir un pécheur d'éclat, un

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