SUR LES DEGOUTS QUI ACCOMPAGNENT LA PIÉTÉ
un séjour si triste et si désagréable aux enfants de Dieu. Ce sont ici les jours de notre deuil et de notre tristesse : les jours de paix et de joie viendront ensuite. Si, en abandonnant Dieu, nous pouvions être vraiment heureux, notre inconstance semblerait du moins avoir une excuse; mais, je l'ai déjà dit, le monde a ses dégoûts comme la vertu ; en changeant de maître, nous ne faisons que changer de supplice; en diversifiant nos passions, nous ne faisons que diversifier nos amertumes. Le monde a des dehors plus riants que la vertu, je l'avoue; mais partout, le fond n'est que travail et affliction d'esprit, et puisque les peines sont inévitables en cette vie, et qu'il faut essuyer des dégoûts, ou du côté du monde, ou du côté de la vertu, y a-t-il à balancer? ne vaut il pas encore mieux souffrir avec mérite, que souffrir en vain, et ne pouvoir mettre nos peines qu'au nombre de nos crimes? Première vérité : les dégoûts sont inévitables en cette vie.
DEUXIEME REELEXlOiN.
Mais j'ai dit, en second lieu, que ceux de la piété ne sont pas si amers qu'on se les figure.
Car, quoique nous convenions que le royaume de Dieu souffre violence, que Jésus-Christ est venu porterie glaive dans nos cœurs pour faire des séparations et des retranchements qui coûtent à la nature, que le temps de la vie présente est le temps de l'enfantement du nouvel homme, toujours suivi de peines et de douleurs; et que pour nous réconcilier avec Dieu, il faut commencer par nous faire une guerre cruelle à nous-mêmes ; il ne s'ensuit pas cependant que la destinée d'une âme qui sert le Seigneur soit fort à plaindre, et que les dégoûts de la vertu soient aussi amers que le monde se les figure. La vertu n'a contre elle que les préjugés des sens et des passions ; elle
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Il a de triste que le premier coup dœil ; et ses amertumes ne vont pas si loin qu'on doive la fuir, comme une condition insoutenable et malheureuse.
Car, premièrement, on y est du moins à couvert des dégoûts du monde et des passions; et quand la vertu n'aurait que cet avantage, de nous mettre à l'abri de toutes les tempêtes des passions, des fureurs, des jalousies, des soupçons, des amertumes, du vide de la vie mondaine; quand nous ne gagnerions, en nous tournant à Dieu, que de secouer le joug du monde; que de nous mettre audessus de ses espérances, de ses événements, de ses agitations, et de ses vicissitudes éternelles; que de devenir maîtres de notre cœur; que de ne dépendre que de nousmêmes; que de n'avoir plus à compter qu'avec Dieu ; que de ne plus nous lasser en vain en courant après des fantômes qui nous échappent sans cesse; hélas! la destinée d'une àme juste serait toujours digne d'envie; quelles que pussent être les amertumes de la vertu, elles seraient mille fois plus souhaitables que les plaisirs du monde; et il vaudrait toujours mieux s'affliger avec le peuple de Dieu, que participer aux joies fades et puériles des enfants du siècle.
Secondement, si la vertu ne nous garantit pas des afflictions et des disgrâces inévitables sur la terre, du moins elle les adoucit; elle soumet notre cœur à Dieu, elle nous fait baiser la main qui nous frappe; elle nous découvre, dans les coups dont le Seigneur nous afflige, les remèdes de nos passions, ou les justes peines de nos crimes. Et quand la vertu n'aurait encore que le privilège . de diminuer nos douleurs en diminuant nos attachements ; de nous rendre moins sensibles à nos pertes, en nous détachant peu à peu de tous les objets que nous pouvons perdre en un jour; de préparer notre àme aux afllictions, en la tenant sans cesse soumise à Dieu ; quand la vertu n'aurait que cette consolation, hèlas! devrait-on se
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plaindre de toutes les amertumes qui l'accompagnent? et qu'y a-t-il de plus à désirer dans cette vie misérable, où tous nos jours ne sontpresque marqués que par des afflictions et des contre-temps ; où tout nous échappe; où nos proches, nos amis, nos protecteurs, nous sont à tous moments enlevés, et tombent sans cesse à nos côtés; où notre fortune ne tient à rien, et change tous les jours de face; hélas! qu'y a-t-il de plus à désirer quune situation qui nous console dans ces événements, qui nous soutienne dans ces orages, qui nous calme dans ces agitations, et qui, dans les changements éternels qui se passent icibas autour de nous, nous laisse du moins toujours les mêmes?
Troisièmement, ces répugnances et ces dégoûts, qui nous révoltent si fort contre la vertu, ne consistent au fond qu'à réprimer des passions qui nous rendent malheureux, et qui sont la source de toutes nos peines ; ce sont des remèdes un peu douloureux, à la vérité, mais ils servent à guérir des maux qui le sont infiniment davantage; c'est une contrainte qui nous gêne, mais qui, en nous gênant, nous délivre d'une servitude qui nous accablait; c'est une amertume qui mortifie les passions, mais qui, en les mortifiant, les affaiblit et les calme; c'est un glaive qui perce le cœur jusqu'au vif, mais qui en fait sortir la corruption et la pourriture, de sorte que, dans la douleur même de la plaie, nous trouvons la douceur et la consolation d'un remède ; ce sont des maximes qui révoltent toutes nos inclinations, mais qui en les révoltant les rapprochent de l'ordre et de la règle. Ainsi les amertumes et les épines de la vertu ont toujours du moins une utilité présente qui en dédommage : en nous dégoûtant, elles nous purifient ; en nous piquant, elles nous guérissent; en nous troublant, elles nous calment. Ce ne sont pas ici des dégoûts du monde, dont il ne nous reste jamais que l'amertume de ces gènes, de ces contraintes.
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que nos passions nous imposent, et qui nont pour tout fruit que d'augmenter nos malheurs en fortifiant nos passions injustes ; ce ne sont pas de ces violences mondaines, qui n'aboutissent jamais à rien, qui ne nous valent rien, qui ne servent souvent qu'à nous rendre odieux à ceux à qui nous voulons plaire, qui éloignent de nous les grâces et les faveurs que nous voulons mériter par elles, qui nous laissent toujours nos haines, nos désirs, nos inquiétudes et nos peines ; ce sont des vio; lances qui avancent l'ouvrage de notre sanctification, qui détruisent peu à peu en nous louviage du péché, qui nous perfectionnent, qui nous embellissent, qui ajoutent tous les jours un nouvel éclat à notre àme, une nouvelle solidité à nos vertus, une nouvelle force à notre foi, une nouvelle facilité à nos démarches de salut, une nouvelle fermeté à nos bons désirs, et qui portent avec elles le fruit qui nous paie et qui nous console.
Je najoute pas que la source de nos dégoûts est dans nous mêmes, plutôt que dans la vertu; que ce sont nos passions qui forment nos répugnances: que la vertu n'a rien que d'aimable en elle-même ; que si notre cœur n'avait point été dépravé par l'amour des créatures, nous ne trouverions de doux et de consolants que les plaisirs de l'innocence; que nous sommes nés pour la justice et pour la vérité ; quece devrait être là notre premier goût, comme c'est notre première destinée, et que si nous trou vons en nous des penchants opposés, du moins il ne faut pas en accuser la vertu ; il ne faut nous en prendre qu'à nous mêmes. Je pourrais ajouter encore, que c'est peutêtre le caractère particulier de notre cœur qui répand pour nous tant d'amertume sur tout le détail de la vie chrétienne; qu'étant peut-être nés avec des passions plus vives, et un cœur plus sensible au monde et aux plaisirs, la vertu nous paraît plus triste et plus insoutenable; que ne lioiivHiil pas (l;ins le servie»' df lUeii le même attrait