‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 46 sur 58 · TROISIEME SEMAINE · texte numérisé non relu

TROISIEME SEMAINE

PREMIERE LECTURE

DIMANCHE

RESUME

1" La première ressource, utile pour ramener une âme de l'égarement, c'est la connaissance de la vérité. En effet, le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une âme mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité, tels .qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avait jamais vus : alors le voile qu'elle avait sous les yeux, tombe tout d'un coup ; elle est surprise d'avoir si longtemps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître ; et la nouveauté donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux. Mais cette ressource de salut, si infaillible pour les autres pécheurs, n'est que d'un faible usage pour l'âme inconstante et légère : les vérités de la foi ne font plus désormais d'impression sur elle, parce que ce ne sont plus pour elle de nouvelles lumières; elle a vu clair et dans la vanité des choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité: ces vérités ont perdu à son égard la surprise et l'attrait de la nouveauté, si heureux pour les autres pécheurs. Quelle ressource peut-il donc encore rester à cette âme dans la connaissance de la vérité ? qu'apprendra-t-elle de nouveau : que le monde est un abus ? qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté ? qu'il faut se hâter de bien vivre, parce qu'on meurt tel qu'on a vécu ? mille fois elle se l'est dit à elle-même dans ses moments de pénitence ; et c'est de l'impression de ces vérités, que sont venus tous ces intervalles de repentir, qui ont partagé toute sa vie : qu'a donc de nouveau Dieu même, à lui apprendre ? Il peut encore l'éclairer ; mais ne sera-ce pas plutôt pour elle une nouvelle

occasion de résistera la vérité, qu'un nouvel attrait pour la suivre ? elle s'est familiarisée avec la vérité, et avec ses passions ; elle s'est accoutumée à soutenir la vue des maximes saintes, et celle de* ses faiblesses injustes. Ah! plût à Dieu, comme dit un Apôtre, qu'elle fût encore dans les ténèbres de sa première ignorance, et qu'elle n'eût jamais connu la vérité!

2" Une seconde ressource de salut, favorable aux autres péciieurs, c'est un nouveau goût, qui accompagne toujours les commencements de la justice; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu, de ses passions et de ses remords. Hieu n'est plus doux que ces premiers moments, où, nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer, et à jouir d'une douce et sainte liberté.

Mais vous, qui avez tant do fois éprouvé la douceur de ces divines impressions; vous, qui passez sans cesse du goût de la vertu au goût du monde et des plaisirs, ûme inconstante et légère, que pourra vous olïrir de doux et de consolant, une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté ? Si vous aviez un cœur de pierre, comme ces péciieurs insensibles, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir; mais vous avez un cœur facile à émouvoir, difficile à fixer, fixe dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir, qui tantôt ne trouve aimable que Dieu, tantôt n'a de goût que pour le monde: je vous le dis en tremblant, les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très rares. L'arrêt deJésus- Christ là-dessus est décisif et terrible : il dit qu'une Ame comme la vôtre n'est pas propre au royaume de Dieu, c'est-à-dire que ses inclinations, son fonds, le caractère particulier de son esprit et de .son cœur la rend inhabile au salut ; d'où vient cela ? c'est que la piété chrétienne suppo.se un esprit mûr, capable d'une résolution, qui, la voie droite une fois connue, y entre et ne s'en détourne pas aisément; elle suppose une àme forte et sensée, qui ne se conduit pas par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence ; c'est que dans le monde même, un esprit frivole et léger n'est capable de rien, et que tout ce qu'il entreprend, on le compte déjà pour échoué. Or vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables, et qui s'ennuie bientôt d'un même parti ; elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur, qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui suit ; qui, sur toutes choses ne consulte et ne suit ({ue le goût : vous n'êtes donc pas propre au royaume de Dieu.

;$" La troisième ressource utile aux autres pécheurs, ce sont les sacrements: or cette ressource devient un écueil à l'Ame inconstante et légère. Un écueil, iiremièrement, par l'usage toujours inutile de ces divins remèdes. .\ l'égard d'un pécheur (jui a vieilli dans le crime, et

qui vient enfin se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, la majesté du lieu, la sainte sévérité du juge, l'importance du remède, la honte seule et la confusion de ses crimes, tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes, qu'il n'est pas aisé de les effacer : mais le pécheur dont je parle, porte au tribunal une âme familiarisée avec sa confusion ; il est rassuré contre lui-même, il ne rougit plus de ses aveux. Ecueil, secondement, par la dissimulation inséparable des rechutes. Ecueil, troisièmement, par le sacrilège inévitable dans les rechutes : car se repentir sans cesse et retomber sans cesse, c'est être un moqueur et un profanateur des choses saintes ; non que la grâce du sacrement établisse l'homme dans un état constant et invariable de justice ; mais lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, les rechutes du moins ne sont pas si promptes ; on ne passe pas en un instant d'un état de justice, à un état de péché, parce que la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment ; c'est un ouvrage difficile, or on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis ; c'est un ouvrage solide, donc ce qui s'écroule en un instant n'était bâti que sur le sable mouvant ; c'est un ouvrage sérieux sur lequel on délibère longtemps, or une entreprise longtemps méditée, on ne l'abandonne pas presque le même jour qu'on venait de la finir. Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes inconstantes et légères comme des dérisions publiques des sacrements, et des outrages faits à la sainteté de nos mystères, et ils les éloignaient désormais de l'autel sacré. Je sais qu'on ne doit point aggraver le joug, et qu'un excès de sévérité ne déshonore pas moins la religion qu'une lâcheté criminelle : mais on ne doit pas non plus confier à l'instant le sang de Jésus- Christ à des profanes qui l'ont mille fois souillé; on ne doit pas ajouter foi à des promesses si souvent violées ; et plût à Dieu, âme infidèle,que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses, on ne vous verrait pas la même encore après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence; que dis-je, la même !' vous êtes pire, puisque vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, la circonstance affreuse d'un grand nombre do sacrilèges.

J'avais donc raison de dire que, de tous les caractères, 1 inconstance dans les voies du salut était le moins propre au royaume de Dieu : ' parce qu'il est des ressources pour les autres pécheurs, mais que pour celui-ci, il n'en est plus, ou du moins il n'en paraît plus.

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DÉVELOPPEMENT

Et le dernier état de cet homme devient jiiri' que le premier, Luc, ii, 26.)

La- parabole de l'esprit impur, qui retourne dans le corps de Ihomme d'où on lavait chassé, et rend son dernier état pire que le premier, nest, selon saint Chrvsostome, qu'une prédiction enveloppée que Jésus-Christ fait aux Juifs des malheurs qui allaient arriver à Jérusalem. Sous ces traits mystérieux, le Sauveur du monde prétend leur rappeler l'état déplorable où les iniquités de leurs pères avaient tant de fois réduit cette ville ingrate, et l'excès de sa miséricorde, toujours attentive à la délivrer; et de là il leur laisse conclure que Jérusalem retombera si souvent dans ses infidélités, qu'enfin le Seigneur va se retirer tout à fait d'elle, et que son dernier état deviendra pire que le premier.

Ainsi c'est comme s'il leur tenait ce langage : Jérusalem était possédée d'un démon, lorsqu'autrefois elle imitait toutes les impiétés des nations, qu'elle multipliait ses autels, qu'elle oubliait le Seigneur qui l'avait retirée de l'Egypte, et que ses princes eux-mêmes allaient sacrifier sur les hauts lieux, et faisaient mourir mes prophètes ; cependant je ne l'abandonnai point en cet état, je suscitai

'd'autres prophètes, mes serviteurs, qui lui annoncèrent ma volonté, je rompis les liens qui la retenaient captive à Babylone, je lui rendis le temple et l'autel saint, et je chassai le démon impur qui s'était emparé de mon héri-

•tage ; mais puisque ses crimes recommencent sans cesse, que toutes mes miséricordes sur elle se terminent à de nouvelles ingratitudes, et qu'après avoir fait mourir les autres prophètes, elle va encore combler la mesure de ses péchés par le sang du fils et de l'héritier, je vais la livrer aussi à des calamités qu'elle n'avait jamais éprouvées; ses

murs vont être démolis pour toujours ; son temple et son autel, en qui elle mettait sa confiance, ne seront plus que de tristes ruines : plus de sacrifices, plus de tabernacle, plus de prêtre, plus de prophète (1); elle va devenirjia proie d'un peuple incirconcis, qui se partagera ses dépouilles, qui rassemblera les aigles profanes autour de son cadavre, qui la changera à jamais en une affreuse solitude, et son dernier état deviendra de beaucoup pire que le premier.

Appliquons-nous cette étonnante parabole : notre âme, comme l'infidèle Jérusalem, a été souvent délivrée du démon, et souvent nous l'avons rappelé au dedans de nous; mille fois nous nous sommes repentis: autant de fois nous sommes retombés ; nous avons pleuré nos plaisirs injustes, et de nouveaux plaisirs ont un moment après essuyé nos larmes ; dégoûtés du monde et de nous-mêmes, nous nous sommes souvent retournés vers le Seigneurj et le lendemain, dégoûtés du Seigneur, le cœur que' nous venions de lui rendre, nous l'avons encore redonné au monde, qui nous offrait de nouveaux charmes ; nos mœurs jusques ici n'ont peut-être roulé que sur ces tristes alternatives de repentir et de crimes. Tant de démarches de conversion, et tant de pas en arrière; tant de sacrements, et tant de rechutes, ah! craignons enfin que le Seigneur ne se retire tout à fait de nous, et que notre dernier état ne devienne pire que le premier ! Pourquoi cela ? c'est que toutes les ressources de salut, utiles à la conversion des autres pécheurs, deviennent inutiles à l'âme inconstante et légère, c'est-à-dire que l'inconstance dans les voies de Dieu est, de tous les caractères, celui qui laisse le moins d'espérance de salut. Cette vérité est assez importante pour faire toute seule le sujet de cette instruction.

(l Luc, XI, 22.

441 LKCTURES SPIRITUKI.M-S

PREMIÈRE RÉFLEXION

Quoique la grâce ait des ressources infinies pour ramener un cœur rebelle, et qu'elle change souvent les inclinations les plus opposées au devoir, même en des préparations de pénitence, néanmoins il est des âmes qui, par leur propre caractère, olîrent bien moins d'espérance de salut, et semblent ne plus laisser de voie à la grâce pour les ramener à la vérité et à la justice.

Or tel est le caractère d'une àme légère et inconstante, qui, tantôt touchée de ses misères, revient à Dieu ; tantôt oubliant Dieu, se laisse rentraîner à ses misères ; tantôt se dégoûte du monde, tantôt de la vertu ; paraît aujourd'hui toute de zèle pour les devoirs, et demain plus vive que jamais pour les plaisirs, et n'a de fixe qu'une variation éternelle de résolutions, que ni la grâce ni le péché ne saurait fix«r. État assez ordinaire dans le monde, où tout est plein de ces âmes faibles et légères, en qui la grâce opère encore de saints désirs, et même des démarches de salut ; mais en qui les passions démentent bientôt ces démarches, et prévalent toujours sur la grâce.

En effet, il est impossible, dit lApôtre, que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don du ciel et les vertus du siècle à venir, qui ont été rendus participants de l'Esprit saint, et qui après cela sont retombés, se renouvellent par la pénitence; c'est-à-dire, pour renfermer cette vérité dans les bornes de la foi et de la doctrine sainte, et expliquer l'Apôtre par lui même, que les ressources ordinaires dont Dieu se sert pour ramener les autres pécheurs, sont, premièrement, les nouvelles lumières dont il les f avorise ( I ) ; secondement, le nouveau goût de la justice et de la vérité, qui accompagne toujours les commencements de la pénitence (2) ; troisièmement, enfin, la participation de l'Esprit de Dieu dans les saints

I) ll.l.r., Ti, 4. — 2) /Air/.

SUR L'INCONSTANCE DAN'S LES VOIES DL: SALUT Uo

mystères, lesquels par la grâce de la justification mettent, pour ainsi dire, le dernier sceau à la pénitence (i). Or, toutes ces ressources deviennent inutiles à l'âme inconstante dont je parle, de sorte que l'i^pôtre, désespérant presque pour elle d'un retour constant et durable à la vertu, semble dire que ce retour est impossible ; c'est-àdire si difficile, qu'on ne voit presque plus de ressource pour les âmes de ce caractère : établissons cette vérité.

La première ressource utile pour ramener une âme de l'égarement, c'est la connaissance de la vérité. Comme le monde entier est dans l'erreur et dans les ténèbres sur les devoirs de la foi, que les maximes y sont fausses, les préjugés injustes, les règles dangereuses, les vérités mêmes affaiblies et corrompues, et que Faveuglement y fait toute la sécurité des pécheurs ; le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une âme mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité tels qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avait jamais vus. Alors le voile qu'elle avait sur les yeux tombe tout d'un coup ; de quelque côté que cette âme jette la vue, elle voit ce qu'elle n'avait jamais vu : ses devoirs, ses espérances, ses égarements passés, ses sujets de craindre pour l'avenir, le vide de toutes les créatures, l'abus de tous les plaisirs, l'erreur de toutes les fortunes, le néant de tout ce qui n'est pas Dieu, Alors cette âme, réveillée comme d'un profond sommeil par l'éclat soudain de ces divines lumières, est surprise d'avoir si longtemps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître, est effrayée d'avoir jusque-là dormi sur le bord du précipice sans l'avoir su, est humiliée de s'être toujours piquée de raison, de conduite, de force d'esprit, de discernement, et d'en avoir manqué pour le seul point essentiel, et d'avoir pris si grossièrement le change sur ses intérêts éternels; et la nouveauté donnant

(Il Hehr., VI. i.

comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux ; elle" dit, comme Augustin : Je vous ai connue et aimée trop tard, ô vérité ancienne et toujours nouvelle ! et réglant ses penchants, ses mœurs, ses devoirs, ses regrets sur ces nouvelles lumières, elle ne voit plus quavec mépris les erreurs qui l'avaient autrefois si tristement abusée. Ainsi rappelez-vous tous les jours des voies de l'égarement, ô mon Dieu! des âmes heureuses; et en ouvrant tout d'un coup leurs yeux à cette lumière qui fait connaître la vérité, vous ouvrez leur cœur à l'attrait qui la fait aimer.

Mais cette ressource de salut, si infaillible pour les autres pécheurs, n'est plus d'aucun usage pour vous, qui tant iie fois éclairé et tant de fois infidèle, si souvent détrompé des erreurs et des abus du monde, et si souvent rendu à leur séduction, n'avez presque plus rien à espérer de ces divines lumières. Car quelle impression pourront faire désormais sur vous les vérités de la foi montrées? que vous découvriront-elles que vous n'ayez déjà vu ? Vous avez vu clair, et dans la vanité de toutes les choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité ; ce ne seront plus là pour vous de nouvelles lumières ; vous n'en serez plus ébloui, frappé, renversé ; et du moins elles ont perdu à votre égard la surprise et l'attrait de la nouveauté si heureux pour les autres pécheurs. La première fois que les Israélites dans le désert virent durant la nuit la colonne lumineuse qui devait les précéder, la nouveauté du spectacle les frappa ; ils craignirent la majesté de Dieu qui se rendait visible au milieux d'eux ; la surprise, la terreur, l'admiration, le respect, les rendit dociles aux ordres de Moïse; mais quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures, cette lumière céleste eut beau reparaître, ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire, qui ne fit plus d'impression, et ne changea rien à leurs mœurs.

' SUR L'INCONSTANCE DANS LES VOIES dIj'VaÏlT ' 447

Dans cette figure, lisez l'histoire de vos malheurs. La jremière fois que Dieu vous montra sa lumière, et qu'il v^ous éclaira sur les misères et sur les plaies de votre âme, ffrayéde votre état, vous fîtes des efforts pour en sortir; frappé des nouvelles lumières qui vous découvraient ce que vous n'aviez pas encore vu, vous rompîtes à l'instant avec un certain monde, et avec ce que vos passions avaient de plus grossier et de plus marqué; vous fûtes quelque temps fidèle à la grâce, et à la vérité qui s'était montrée à vous; mais depuis, rentraîné par votre faiblesse, vous avez fait à la vérité de nouveaux efforts pour rompre des chaînes si promptement renouées; mais si vous vous en souvenez, ces efforts ont été plus languissants ; votre componction a été moins vive; déjà familiarisé avec les vérités les plus terribles, l'horreur de votre état a fait moins d'impression sur votre cœur; et cette démarche de pénitence ne vous a pas mené si loin, et a eu encore moins de suite que la première ; de sorte que depuis, toujours éclairé et toujours infidèle, toujours rappelé par la vérité, toujours rentraîné par vos injustes penchants, votre vie n'a plus été qu'une triste vicissitude de lumières et de ténèbres, un état où la vérité ne se montre que pour s'éclipser l'instant qui suit, et où elle ne reparaît encore que pour céder encore aux passions qui viennent substituer à sa place l'erreur et le mensonge. Ame infidèle! quelle ressource peut-il donc vous rester encore dans la connaissance de la vérité? Que vous apprendra-t-elle de nouveau? que le monde est un abus? ah ! vous l'avez dit vous-même mille fois dans vos moments de pénitence; que les plaisirs ne laissent qu'une satiété et un vide affreux dans le cœur; vous vous l'êtes avoué à vous-même autant de fois qu'il vous est arrivé d'en goûter les fausses douceurs; qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté; c'est la première réflexion qui vous a tou-

t4S LFJ^TURES SPIRITCeLLES

jours frappé au sortir même du crime; quun clin d'a-il peut décider de notre vie, que la pénitence dans ce dernier moment n"est plus, ou qu'un désespoir sans confiance, ou qu'une frayeur sans mérite; et qu'enfin on meurt tel qu'on a vécu; c'est de l'impression de cette vérité que vous sont venus tous ces intervalles de repentir qui ont partagé toute votre vie.

Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre? de quelles lumières peut-il encore vous favoriser, que vous n'ayez mille fois et suivies et abandonnées? quelles vérités peut-il encore vous montrer, que vous n'ayez déjà et goûtée et méprisée, et sur laquelle vous ne soyez et alarmé et calmé presque dans le même instant? Il peut encore vous éclairer, je le sais; mais ce sera plutôt pour vous une nouvelle occasion de résister à la vérité, qu'un nouvel attrait pour la suivre; vous vous êtes familiarisé et avec elle et avec vos passions, vous avez réconcilié dans votre cœur la lumière et les ténèbres, vous vous êtes accoutumé à soutenir la vue des maximes saintes et celles de vos faiblesses injustes. Ah! plût à Dieu, dit un apôtre, que vous fussiez encore dans les ténèbres de votre première ignorance ! plût à Dieu que la lumière du ciel n'eût jamais lui sur vous, et qu'aveuglé jusqu'ici par l'emportement des passions, vous n'eussiez jamais connu la vérité! Pourquoi vous avons-nous nous mêmes ouvert les yeux dans ces chaires chrétiennes sur la honte de vos passions et sur les vérités de la vie éternelle? pourquoi avons-nous dissipé vos ténèbres et porté la lumière jusque dans votre cœur par la force de la parole sainte? Nous avons rendu, sans le vouloir, vos maux pires et désespérés; notre ministère, si heureux encore envers tant de pécheurs, vous est devenu désormais Inutile; nous ne sommes plus pour vous qu'un airain sonnant; en vous développant la Loi de Dieu qui convertit les ârnes (1), nous

(1) Ps. xviii, 8.

VOUS avons ôté la ressource du salut, et le moyen de conversion que nous venions vous offrir (l). Les Juifs, de retour de la captivité, ignorant tous le livre de la loi, perdu pour eux depuis longtemps et tombé presque dans l'oubli, fondent en larmes à la première lecture que leur en fait le pieux Esdras ; ils se frappent la poitrine, ils renvoient les femmes étrangères, ils reviennent des égarements où les avait jetés le commerce des nations, ils règlent leurs mœurs sur la loi : telle est la première force de la vérité montrée. Mais la lecture journalière de cette même loi déjà connue les endurcit dans la suite, loin de les corriger; les pécheurs les plus éclairés sont d'ordinaire les plus incorrigibles, nous n'avons plus rien à leur dire de nouveau pour les ramener; ils savent tout, ils parlent plus éloquemment que nous des abus du monde et delà nécessité du salut, nos instructions ne sont plus pour eux que des redites qui les ennuient; ils ne rappellent les premières impressions que fit sur eux la vérité, et qui furent bientôt effacées, que pour s'en faire un rempart contre la vérité même; ils sont bien moins sensibles à des terreurs qu'ils ont déjà pu vaincre et étouffer. Ce sont des cœurs aguerris, si j'ose parler ainsi, contre Dieu même; ils repoussent les armes de la lumière, avec les armes de la lumière même ; la connaissance du péril les rend, ce semble, plus tranquilles; et comptant toujours qu'il leur sera aussi aisé d'aimer un jour la vérité qu'il leur est aisé de la connaître, ils se livrent sans remords à leurs passions, et vont paraître devant Dieu, chargés non seulement de leurs crimes, mais encore de la vérité qui devait les délivrer, et qui va les condamner. Non, tout est à craindre quand on n'a plus rien de nouveau à connaître sur les voies du salut, et qu'on n'a pas encore commencé d'y entrer. Première ressource du salut inutile à l'âme inconstante, la connaissance de la vérité (2).

(1) II. Petr., II, 21. — (2) Hèbr., vi, 4, G.

150 I.T;<;TI KES si-iritlei.lf.s

Diiixir.Mr ni'i i.KxioN.

Une seconde 'ressource de salut, favorable aux autres pécheurs, c'est un nouveau goût qui accompagne toujours les commencements de la justice ; une consolation sensible que la grâce répand sur les premières démarches dun changement de vie ; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu de ses passions et de ses remords ; une joie qui sort du fond de la conscience, déchargée enfin du poids qui laccablait, et qui n'avait pas encore goûté la paix et la tranquillité de l'innocence. Oui, rien n'est plus doux que ces premiers sentiments qu'a le cœur de son retour et de sa délivrance; que ce premier témoignage que la conscience se rend à elle-même de sa paix et de sa sûreté ; que ces premiers moments où nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer et à jouir d'une douce et sainte liberté. Vous avez brisé mes liens, Seigneur, disait un roi pénitent dans ses premiers moments de sa délivrance (11; aussi, dans l'excès de la joie et du saint plaisir qui me transporte, votre calice n'a plus rien d'amer pour moi; les devoirs les plus pénibles de votreloi sainte, loin de me paraître onéreux, font toute ma consolation et mes plus chères délices (i) ; les discours des hommes, au lieu débranler ma résolution, animent ma foi et ne me paraissent plus que des discours vains et puérils (3). 0 Seigneur! qu'il est consolant d'être au nombre de vos serviteurs! et qu'il me paraît bien plus glorieux de compter parmi ses ancêtres une seule àme qui ait su vous plaire, qu'une longue suite de princes et de ^conquérants (4).

Tels sont les premiers attraits de la grâce, et ce quelle peut d'abord sur un cœur non encore accoutumé à la force et à la douceur de ces divines impressions. Mais vous qui

* 1,1 [*. cxv, 7, —(2,1 IIAiL. 4. — (3 ll.i<l„ i. — (4) /hiil,, 7.

l9s axez tant de fois éprouvées, et qui avez dit si souvent à Dieu dans des premières agitations d'un cœur touché : Seigneur! le monde au fond ne m'a jamais plu; les plaisirs mêmes, dans le temps que je les poursuivais avec plus de fureur, m'ont toujours laissé vide, triste, inquiet; et il est vrai que les consolations seules que j'ai trouvées dans la fidélité à votre loi sainte, ont mis une joie véritable au fond de mon âme (1); vous qui passez sans cesse du goût de la vertu au goût du monde et des plaisirs, âme inconstante et légère, que pourra vous offrir de doux et de consolant, une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté ? Un seul sentiment tendre de salut triomphe souvent de la dureté d'une âme jusque-là insensible; mais pourvous, vous vous êtes faitun cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela à retomber ; vous avez une de ces âmes tendres, nées avec quelques sentiments de religion, qui sont touchées de tout, et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous amuse et qui ne vous corrige point, ce n'est pas un cœur sec et incapable de s'attendrir, c'est un caractère susceptible des premières impressions, et qui, laissant au monde le même empire qu'a Jésus-Christ sur votre cœur, fait que vous n'êtes plus propre ni à l'un ni à l'autre.

Ah! si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir; mais vous avez un cœur tout de cire, dit le prophète, sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives; facile à émouvoir, difficile à fixer; vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir; ne trouvant que Dieu seul aimable dans vos sentiments de componction, n'ayant plus de goût que pour le monde, dès que ces sentiments sont effacés. A peine avez-vous chassé l'esprit impur de

(1) Ps. cxxiii, 19.

votre âine, dit notre Evangile, que, loin de goûter la paix de ce nouvel état, vous n'y trouvez plus de repos. Il semble que tout va vous manquer avec le monde que vous venez de quitter: votre cœur, désoccupé de ses passions, ne peut plus se suffire à lui-même ; toute votre vie n'est plus quun grand vide que vous ne sauriez soutenir; vous cherchez partout dans vos nouvelles mœurs de quoi remplacer les plaisirs qui possédaient votre cœur, et rien ne vous en dédommage. Vous ^oudriez,ce semble, trouver dans la vertu le même goût, la même vivacité, les mêmes amusements, l'ivresse elle-même du crime ; vous vous tournez de tous les côtés pour placer un cœur qui vous embarrasse et qui vous est à charge, et ne trouvant rien, vous vous ennuyez de votre liberté. Et alors vous vous dites à vousmême en secret, continue l'Evangile : je retournerai dans la maison doù jetais sorti; je rentrerai dans mes premières voies; j'essaierai si les plaisirs, dont j'étais si fort dégoûté, ne m'offriront pas, cette fois-ci, de nouveaux charmes; et en voilà jusqu'à ce qu'un nouveau dégoût vous rappelle encore de l'ivresse des passions, pour vous faire encore rentrer dans les voies de la justice.

Ah ! si vous saviez quel est le danger de votre état, et combien il y a peu à espérer pour votre salut, vous frémiriez. Je ne veux pas ici vous jeter dans de vaines terreurs ; mais je vous dis, en tremblant moi-même, que les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très rares; l'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est décisif et terrible : Celui, dit-il, qui après avoir mis la main à la charrue, rei/drde derrière lui n'est pas propre au royaume de Dieu ( 1 ) . Jésus- Christ ne dit pas : il perd le droit qu'il avait au royaume de Dieu, il se met en danger d'être exclu pour toujours; non, mais il n'est pas propre au royaume de Dieu; c'est-à-dire, ses inclinations, son fond, le carac-

1) I.IT., i\, lii.

SUR L'INCONSTANCE DANS LES VOIES DU SALUT 4o3

tère particulier de son esprit et de son cœur le rendent inhabile au salut. Quand on dit qu'un homnje n'est point propre aux sciences, à l'épée, à la robe, c'est-à-dire qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de ces états, et que certainement il n'y réussirait pas ; et voilà ce que dit Jésus-Christ de l'âme inconstante par rapport au salut; que de tous les caractères, il n'en est pas de moins propre au royaume de Dieu.

Ah ! un impudique peut être touché, et David fit pénitence de son adultère ; un impie peut être frappé de Dieu, et sentir le poids de sa majesté qu'il avait blasphémée, et Manassés, dans les chaînes, adore le Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels; un publicain peut renoncer à ses injustices, etZachée après avoir restitué ce qu'il avait ravi, répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres; une âme prostituée aux plaisirs et aux passions les plus honteuses peut être tout d'un coup éclairée, et la pécheresse, aux pieds de Jésus-Christ, pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab, qui, averti par Elle, tantôt se couvre de cendre et de cilice, puis retourne à ses idoles, et revient encore, et au prophète et à ses faux dieux ; mais un Sédécias, qui, touché des remontrances de Jerémie, l'envoie chercher en secret, le consulte sur la volonté du Seigneur, et au sortir de là, retombe dans son aveuglement, fait jeter le prophète dans une fosse, et le rappelle ensuite pour le consulter encore, et loutrager encore le lendemain; mais cette reine dlsraël, qui, dans son affliction, prend des ornements modestes pour aller consulter l'homme de Dieu, paraît respecter la puissance et la majesté du Dieu véritable en la personne de son prophète, et de retour à Samarie, sacrifie à ses veaux d'or comme auparavant; ah ! on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence, et les livres saints nous les représentent partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu.

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Doù vient cela? c'est que l'inconstance et la légèreté est, de tous les caractères, le moins propre au royaume de Dieu.

l)où vient cela'/ c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mùr, capable d'une résolution, qui sait prendre son parti, et qui, la droite voie une fois connue, y entre, et ne s'en détourne pas aisément; elle suppose une àme forte, qui sait être au-dessus d'un dégoût, dun obstacle, d'un péril, de sa propre faiblesse ; une àme sensée, qui ne se conduit, ni par goût ni par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence. Doù vient cela ? c'est que pour, former une àme chrétienne, il faut quelque chose de grand, délevé, de solide, et qui soit au-dessus des préjugés et des faiblesses vulgaires; c'est que la religion ellemême n'est qu'une lumière et une raison divine, la perfection de la raison humaine; c'est que la vertu nous est toujours représentée dans les livres saints sous l'idée de la sagesse; le Juste, sous celle d'un homme sensé et prudent,, qui éprouve tout, qui juge sainement de tout, qui prend des mesures solides, et ne commence pas à bâtir pour laisser là l'édifice imparfait; c'est que dans le monde même, un esprit frivole et léger n'est capable de rien, et que tout ce qu'il entreprend, on le compte déjà pour échoué; c'est, en un mot, que l'inconstance est, de tous les caractères, le moins propre au royaume de Dieu.

Or; vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables, et qui s'ennuie bientôt d'un même parti ; elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur qui ne peut pas répondre de soi même pour l'instant qui suit, qui ne met la raison à rien, qui sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût et n'a rien de fixe que ses variations éternelles.

Je ne parle pas ici de votre conduite extérieure, et telle qu'elle paraît aux yeux des hommes; l'orgueil vous tient

SUR L'IXCONSTAXCE DAX;^ LES VOIES DU SALUT i55

lieu de raison, l'ait peut-être que les mœurs au dehors paraissent égales et uniformes; que vous évitez ces extrémités et ces inconstances d'éclat, qui d'une piété extrême font passer une âme insensée et légère à un égarement encore plus excessif, et accoutument les yeux du public à censurer, tantôt les excès de sa vertu, et tantôt ceux de ses vices. Vous ne donnez pas de ces spectacles à la dérision des hommes ; mais jugez de vous-même, parce que vous êtes devant Dieu; par votre conduite intérieure; par vos sentiments secrets; par cette légèreté de cœur, qui fait que le premier objet décide toujours de vous-même ; par ces promesses tant de fois renouvelées, autant de fois violées; par ces démarches de pénitence, si facilement commencées et si facilement rétractées. Vous êtes la plus légère et la plus inconstante de toutes les âmes, le cœur le plus incertain et le plus variable; vous êtes une de ces nuées sans eau, dit un Apôtre, que les vents agitent à leur gré; un de ces astres errants, qui n'ont jamais de route assurée ; une mer inconstante et orageuse, qui, après avoir jeté les cadavres hors de son sein, s'enfle encore et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venait de le^ laisser (1), c'est-à-dire que vous pouvez avoir des qualités propres au monde, mais que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu. Seconde ressource de salut inutile à l'âme inconstante, le goût de la vérité.

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