‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 47 sur 58 · TROISIEME REFLEXION · texte numérisé non relu

TROISIEME REFLEXION

Mais ce qu'il y a ici de plus terrible et de plus capable d'alarmer les âmes dont je parle, c'est, en dernier lieu, que la ressource des sacrements, si utile aux autres pécheurs, devient un écueil à l'âme inconstante.

(1)Ep. JiD., 13.

Un écueil, premièrement par l'usage, toujours inutile, de ces divins remèdes. Car une âme qui a vécu longtemps éloignée de lautel, et caché, durant plusieurs années, dans le trésor de son cœur, ses iniquités anciennes et nouvelles, sans venir les découvrir au tribunal sacré, porte, en venant se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, des terreurs et des agitations de pénitence qu'elle n'avait pas encore senties. La majesté du lieu, la sainte sévérité du juge, l'importance du remède, la honte seule et la confusion de ses crimes, tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes, qu'il nest pas aisé de les elîacer. Mais, pour vous, vous ne portez plus au tribunal qu'une àme familiarisée avec sa confusion ; le récit de vos faiblesses, tant de fois répété, ne fait presque plus d" im pression sur votre cœur ; les plaies les plus honteuses ne sont plus pour vous que des redites familières qui ne vous frappent plus. Vous allez au tribunal, rassuré contre vousmême, vous ne rougissez plus de vos aveux ; et comme la honte qui découvre les misères de votre conscience, n'est presque plus sensible, la douleur aussi, qui les déteste, n'a jamais de suite.

Secondement, un écueil, parla dissimulation inséparable des rechutes. On traîne le poids de ses crimes de tribunal en tribunal ; à chaque nouvelle chute, on cherche un nouveau confesseur, pour s'épargner la honte qui accompagnerait l'aveu des mêmes faiblesses ; on lui laisse ignorer toutes les inconstances passées, et on fait gémir les ministres de Jésus -Christ, qu'on n'est venu, ce semble, instruire de ses honteuses fragilités, (jue pour leur laisser plus de loisir, en les abandonnant ensuite, de s'en affliger, et d'en répandre des larmes devant Dieu.

Troisièmement, un écueil, par le sacrilège inévitable dans les rechutes. Car se repentir sans cesse, et retomber sans cesse, ne venir se purifier que pour se souiller encore; ne dire, j'ai péché, que pour pécher de nouveau, ce

nest pas être un pénitent, dit un Père, c'est être un moqueur et un profanateur des choses saintes.

Je sais que la grâce du sacrement ne fixe pas l'instabilité du cœur humain, n'établit pas l'homme dans un état constant et invariable de justice, et je ne prétends pas dire absolument qu'on ait profané le sacrement dès qu'on redevient pécheur après avoir été pénitent. Hélas ! il faudrait pour cela ne pas connaître la misérable condition de la nature humaine et ignorer même sa propre faiblesse. Mais je dis que, lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, si l'on est assez malheureux que de retomber, les rechutes du moins ne sont pas si promptes ; il faut que le temps et les occasions aient insensiblement affaibli la grâce, que mille infidélités secrètes aient peu à peu préparé l'âme à une nouvelle chute, que des périls, mille fois méprisés, nous aient poussés, comme par autant de démarches insensibles, vers le moment fatal qui nous a vus retomber; on ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché.

L'ouvrage de la conversion n'est pas Touvrage d'un moment, c'est un ouvrage difficile; il faut que des larmes abondantes, delongues prières, des violences douloureuses, des œuvres persévérantes nous y établissent ; or on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis, ce qui était le prix des larmes, des violences, des confusions, des déchirements de tout le cœur ; quand il en a tant coûté pour se relever, on ne retombe pas si aisément ; les difficultés d'une véritable conversion, en font, pour ainsi dire, la sûreté.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage solide, elle forme en nous une nouvelle créature, elle change nos penchants, elle nous donne un cœur nouveau, elle bâtit le nouvel édifice sur le roc ; or le premier mouvement ne renverse pas ce qui devait tenir contre les vents et les orages, et défier la durée même des siècles ; ce qui s'é-

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Croule en un instant, n'était bâti que.surle sable mouvant; rien nétait changé, quand la vertu nous trouve aussi faibles que nous lavions été dans le crime.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage sérieux ; on délibère longtemps avant que de faire cette grande dé marche ; on se la refuse longtemps à soi-même ; on balance, on recule, on n'ose commencer; on veut et on ne veut plus ; on s'épuise en réflexions sur les obstacles et sur lés suites ; les incertitudes et les lenteurs ne finissent pas; or une entreprise si longtemps méditée, on ne l'a-,, bandonne pas le même jour presque qu'on venait de la finir.

C'est à-dire, que lorsque l'on sort absous devant Dieu du tribunal, on en sort changé ; et cependant, au sortir de là, vous vous retrouvez toujours le même ; on voit dans les mêmes circonstances les mêmes chutes ; la présence d'un objet triomphait de votre faiblesse, elle en triomphe encore; une complaisance vous rendait infidèle au devoir, elle vous le rend encore ; on ne voit pas que vous évitiez , ces entretiens, ces lieux, ces plaisirs qui sont pourtant de toutes vos confessions ; vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales à votre innocence ; vous n'en rabattez rien d'un jeu, qui est devenu la plus importante occupation de votre vie; vous n'en retranchez rien à des profusions dont des créanciers, des domestiques, et les pauvres eux-mêmes soulîrent ; rien à un sommeil oîi dans la mollesse d'un lit et dans l'oisiveté de vos pensées, vous laissez reposer votre esprit sur des images toujours dan geréusesà votre âme; rienàune vie inutile qui vous damne ; on ne voit ni précautions pour l'avenir, ni mesures pour satisfaire au passé ; les jeûnes, les veilles, les larmes, les macérations, et tout cet appareil de la pénitence, vous ne le connaissez même pas ; la prière, le recueillement, la retraite, et tous ces secours si nécessaires à la piété, vous le§ négligez ; en un mot, vous êtes encore le même, et le

SUR L'INCONSTANCE DANS LES VOIES ItU SALUT 439

pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur ; ahi ! ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre âme. Lorsque vous avez guéri une âme, ô mon Dieu ! il paraît que votre main toute puissante s'en est mêlée ; vos miracles et les transformations de votre grâce sont durables, et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs, qui s'évanouissent et échappent à la vue un moment après qu'on venait de les voir paraître.

Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes infidèles, comme des dérisions publiques des sacre ments, et des outrages faits à la sainteté de nos mystères. On les éloignait de l'autel sacré ; on les regardait comme des animaux [immondes, cent fois revenus à leurs vomissements, et devant lesquels il ne fallait plus jeter les choses saintes ; on se défiait même d'une pénitence qui avait pu être suivie d'une seconde infidélité. Jugez ce que les saints auraient pensé des vôtres, et ce que l'Eglise en pense encore aujourd'hui ; jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les ministres de la pénitence, lesquels vous retrouvant toujours retombant dans les mêmes égarements, toujours renouvelant et vosprom^ses et vos rechutes, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves, de peur de jeter le saint aux chiens.

Je sais que nous ne devons pas aggraver le joug ; qu'on ne décrie et ne déshonore pas moins la religion, lorsqu'on ajoute un seul iota à la loi par un excès de sévérité, que lorsqu'on l'en retranche par une lâcheté criminelle; et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs par une vaine ostentation de zèle et de rigueur, des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais aussi faut-il confier à l'instant le sang de Jésus-Christ à des profanes qui l'ont mille fois souillé? Faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées? faut-il accorder à la persévérance dans l'occasion et dans l'habitude du crime, c'est-à-dire à tous

KiO - LECTURES SPIRITUELLES

les signes les moins équivoques de l'impénitence, les grâces qu'on ne peut accorder qu'à un sincère repentir? Ne devons-nous pas, comme le prophète Elisée, savoir arrêter l'huile de la grâce, et suspendre la vertu des sacrements, lorsqu'on ne nous présente que des vases pleins, je veux dire, des c<eurs toujours prévenus des mêmes passions?

Eh ! que ferions nous, en vous accordant un pardon que Dieu vous refuse, que multiplier vos crimes, et vous Charger d'une nouvelle malédiction. Ah ! plut au ciel, âme infidèle qui m'écoiitez, que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses, et (jue vos fragilités tant de fois confessées, et autant de fuis renouvelées, n'eussent pas rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire! On ne vous verrait plus dans les mêmes faiblesses et dans les mêmes misères, depuis tant d'années que vous venez vous en accuser; vous ne seriez plus couverte de cette lèpre que vous avez presque portée dès l'enfance, si comme la sœur de Mo'ise, vous aviez trouvé un législateur sage et sévère, qui sans avoir égard au rang que vous tenez dans votre peuple, sans asquiescer à la chair et au sang, vouseiit séparée du tabernacle saint et du camp du Seigneur, jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recevoir la guérison, et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession faite à un ministre saint et éclairé, vous aurait renouvelée, et vous voilà encore la même, après tant de sacrements, et de démarches inutiles de pénitence!

Mais, que dis-je, la même? non seulement tous vos crimes passés, tant de fois inutilement confessés, subsis lent encore, mais vous êtes de plus coupable d'une infinité de sacrements mille fois profanés; vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, parce que vous ne vous en êtes jamais repenti comme il faut;

VOUS y avez, dis-je, ajouté la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges. Mais il eût donc mieux valu, me direz-vous, demeurer endurci dans mon habitude, at ne faire jamais d'effort pour en sortir ? C'est-à-dire que pour éviter d'être profanateur, vous voulez devenir impie. Ah! sans doute, il eût mieux valu demeurer pécheur, que venir profaner le sang de Jésus-Christ. Mais n'aviez-vous point d'autre moyen d'éviter le sacrilège? ne pouviez- vous pas vous disposer, par une sincère pénitence, à approcher dignement de l'autel? est-ce une alternative inévitable, ou d'abuser des choses saintes, ou de s'en éloigner? Ah! ce ne sont pas ces remèdes divins, qu'il faut fuir, ce sont les passions qu'il faut vaincre; ce n'est pas en secouant le joug qu'il faut éviter les profanations, c'est en usant avec piété, des grâces de l'Eglise ; ce n'est pas en disant avec l'impie : Puisque la loi m'est une occasion de chute, pourquoi me blâme-t-on, lorsque je ne l'observe pas? mais c'est en disant avec une âme touchée : J'ai lavé mes pieds, comment les salirais-je encore? vous avez brisé mes liens, ô mon Dieu! on ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds ; vous avez chassé le démon impur de mon âme, qui devait être le temple de l'Esprit saint; ahî je ne permettrai plus qu'il y rentre, de peur qu'il n'y habite pour toujours, et que mon dernier état ne devienne pire que le premier.

Je dis pire, car quelle ressource de salut peut-il vous rester encore? La connaissance de la vérité? personne n'en est plus instruit, et ne la connaît mieux que vous. Le goût de la piété, et les sentiments de la grâce? jamais cœur n'y fut plus sensible que le vôtre. Le secours des sacrements? mais ces divins remèdes eux-mêmes sont devenus vos maux les plus désespérés, et vos plus grands crimes. Grand Dieu! vous seul connaissez ceux qui vous appartiennent, et vous les avez marqués sur le front d'un sceau ineffaçable de salut; c'est un secret éternel sur

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lequel l'homme ne peut jeter les yeux sans témérité ; mais quand vous tirei-ez un jour le voile, trouverons-nous dans ce nombre beaucoup de ces âmes légères dont je parle? Dernière ressource de salut inutile à l'âme inconstante, la ressource des sacrements.

J'avais donc raison de vous dire que, de tous les caractères, l'inconstance dans les voies du salut, était le moins propre au royaume de Dieu. Il est des ressources pour les autres pécheurs ; pour celui ci, il n'en est plus, ou du moins il n'en paraît plus; il faut sortir, pour en trouver, des voies ordinaires de la Providence sur le salut des hommes. Cependant le pécheur inconstant est, de tous les pécheurs, le moins frappé du danger de son état ; les sentiments de religion, qui le conduisent de temps en temps au tribunal et à l'autel saint, l'endorment et le rassurent. Le libertinage de tant de pécheurs endurcis, qui vivent comme des impies, sans Dieu, sans culte, sans sacrements, donne à ses yeux un nouveau mérite à la différence de sa conduite ; il se sait bon gré de n'en être pas encore venu à ce point d'endurcissement et diiréli- ^ion ; il s'applaudit de conserver encore du moins dans ses faiblesses, et dans ses inconstances éternelles, la force de recourir de temps en temps au remède; il se dit tout bas à lui-même, comme le pharisien : Je ne suis pas fait comme les autres hommes (1). Ce parallèle nourrit et flatte en secret sa sécurité ; il se croit plus religieux et il ne voit pas que la profanation des choses saintes est la seule marque de religion qui lui reste encore.

Mais ce n'est pas tout : ces vains dehors mêmes, ces faibles restes ne se soutiennent pas longtemps et disparaissent enfin ; on peut flotter quelques années entre les sacrements et les rechutes ; cet abus des choses saintes mène toujours à l'endurcissement. Dieu, si longtemps

(1) Lit. XVIII, 11.

SUR L'IXCOtïSTANGE DANS LES VOIES ÛÙ SALUT * i63

méprisé, méprise à son tour; le cœur se lasse de ses inconstances ; comme les vérités, à force d'être connues, ne font plus d'impression ; que le goût de la vertu, pour avoir été trop souvent senti, est émoussé ; que les sacrements ne sont plus qu'une gêne inutile et incommode, on s'en épargne la cérémonie, on trouve plus doux de se reposer dans le désordre ; tous les efforts qu'on a faits pour en sortir, qui, n'ayant jamais été sincères, ont toujours été sans succès, nous dégoûtent d'en faire de nouveaux, nous accoutument à nous laisser aller tranquillement à nous-mêmes ; comme les démarches qu'on faisait 'pour le salut étaient d'autant plus pénibles qu'elles n'étaient ni soutenues ni adoucies par un repentir véritable, on ne demande pas mieux que de les cesser et d'en être quitte. Ainsi l'inconstance elle-même nous conduit à ce funeste repos; les inspirations cessent, les remords s'apaisent, la conscience se calme , les alternatives de vice et de vertu finissent enfin par un état fixe et tranquille de crime; les espriti? impurs rentrent en plus grand nombre dans l'âme et y établissent enfin une demeure constante et perpétuelle.

Et c'est alors que le retour est comme désespéré, et l'iniquité consommée. Vous étiez touché autrefois à l'approche de la solennité pascale, vous ne l'êtes plus ; les discours de piété vous trouvaient encore sensible, ils n'excitent plus que vos dégoûts ou vos censures ; le seul spectacle d'un homme de bien réveillait en vous des désirs secrets de vertu, vous serez le première parler avec dérision de la sainteté de ses exemples ; vous aviez encore retenu certaines pratiques de piété, vous faisiez encore de temps en temps certaines prières à Dieu pour lui deman^ der qu'il vous délivrât de vos misères, mais depuis que le Seigneur s'est retiré de vous, ah ! vous vivrez sans joug et sans règle, vous entasserez monstre sur monstre ; pas le plus petit retour sur vous-même ; plus d'autres troubles que ceux qui naîtront de vos passions traversées ; plus

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d'autre crainte que de manquer d'occasions de plaisir el de crime ; plus d'autre vicissitude dans le cœur, que la naissance de quelque nouvelle passion ; plus de sentiment que pour la volupté ; plus de dégoût, que pour la piété et la justice.

Eh ! ne voyons-nous pas aussi tous les jours qu'il n'est pas de pécheurs plus extrêmes dans leurs désordres, que ceux qui, après avoir suivi quelque temps le parti de la vertu, se rengagent dans les plaisirs et se rendent au monde qu'ils avaient abandonné ? Il semble ((ue Dieu, indigné de leur apostasie, maudit ces âmes inconstantes et légères ; qu'il les frappe d'aveuglement, les livre à un sens réprouvé et à toute la corruption de leurs désirs ; ce ne sont plus des pécheurs ordinaires, ce sont des monstres sans foi, sans pudeur, sans aucun frein qui les retienne ; et leur dernier état devient infiniment pire que le premier. Le monde ne nous fournit que trop tous les jours de ces tristes spectacles, et l'inconstance des pécheurs dans les voies de la piété et leur retour plus vif et plus extrême qu'auparavant dans le vice, ne lui donne que trop d'occasions de faire des dérisions injustes de la piété même. Non, la vertu ne dégénère jamais en vice médiocre. La manne, cette viande formée dans le ciel, lorsqu'elle venait à se corrompre sur la terre, dit l'Ecriture, elle n'était plus qu'un amas de vers et de pourriture (1). Tel est le sort d'une âme qui, élevée jusque dans le ciel par une conversion sincère, en retombe encore, pour ainsi dire, et vient de nouveau se corrompre sur la terre ; ce n'est plus qu'un spectacle d'horreur; elle n'exhale plus qu'une odeur de mort; ses scandales répandent par tout l'infection du vice et il n'est pas de corruption, dit un prophète, pire que la sienne (2). 1

Vivez vous donc encore, dans ces alternatives de grâce

(1; Kiod., \vr. 20. — (.8) Mich., ii, 10,

)t de péché? déclarez -vous enfin: c'est assez balancer mtre le ciel et la terre, comme le disait autrefois un projhète à des pécheurs semblables à vous (1) ? Si Baal est /otre Dieu, adorez-le tout seul, à la bonne heure ; mais si e Seigneur est le Dieu véritable, n'adorez plus que lui >eul aussi (2). Pourquoi ces efforts pour revenir au Seigneur, et ces faiblesses qui vous en séparent? pourquoi îes vicissitudes puériles et éternelles de crime et de /ertu? pourquoi ces plaisirs et ces larmes? Ah! ou îssuyez vos larmes pourtoujours, et recevez votre consolation en ce monde; ou n'y cherchez plus d'autres consolaions, ni d'autres plaisirs, que ceux de la grâce et de 'innocence. Fixez-vous enfin ; je ne parle ici que pour ['intérêt même de votre repos. Quelle vie pénible que ces 'évolutions perpétuelles de crime et de repentir, vous le ;avez; éternellement combattu, et par ces troubles secrets qui vous rappellent à l'innocence, et par ces penchants infortunés qui vous rentraînent dans le vice; oujours occupé, ou à pleurer vos faiblesses, ou à surnonter vos remords ; jamais heureux, soit dans le crime )ù vous ne trouvez point de paix, soit dans la vertu où mus ne pouvez vous faire une situation durable ! Ayez lonc pitié de votre âme, fixez-vous enfin, établissez une laix solide dans votre conscience, mettez à profit ces derliers traits de miséricorde que la bonté de Dieu laisse încore tomber sur votre cœur. Peut-être touchez-vous à cette dernière inconstance, qui va terminer par l'endurcissement toutes les inégalités de votre vie, et que comme an arbre plus d'une fois mort et déraciné, selon l'expression d'un apôtre, vous allez rester pour toujours sur le îôté que vous tomberez ; fixez donc dans le devoir toutes [es agitations de votre âme, afin que fondé et enraciné lans la charité, vous ne soyez plus un de ces hommes

(1) Re^.,xviri, âl.-- (S) Ibid.

4rtfi. LECTURES SPIRITUELLES

temporels dont parle Jésus-Christ, qui ne croient en lu que pour un peu de temps; et que vous puissiez un joui aller recevoir dans le ciel la couronne du salut et d( l'immortalité, promise à ceux qui auront persévéré jus qu'à la fin.

DEUXIEME LECTURE

LUNDI

RESUME

P' Vérité. Tout chrétien est obligé de tendre à la perfection de son îtat. Jésus-Christ l'ordonne : Soyez parfaits, nous dit-il, parce que le ^ère céleste que vous servez est parfait. Saint-Paul regarde ce point iomme le seul essentiel ; oubliant tout ce qui est derrière lui, sans ;esse il avance vers ce qui lui reste de chemin à faire : c'est en cela [ue consiste la vie de la foi ; elle n'est qu'un désir non interrompu [ue le règne de Dieu s'accomplisse dans notre cœur, qu'un saint em- )ressement de former en nous la ressemblance parfaite de Jésus-Christ, [u'un gémissement excité par le sentiment de nos misères et de lotre corruption, qu'un combat journalier de l'esprit contre la chair. )r ce désir de la perfection ne subsiste plus dans une âme qui se )orne à l'essentiel de la loi, qui se fait un plan de sa négligence, qui egarde comme des œuvres de surcroît celles qu'elle pourrait faire le plus.

En vain regardez-vous la perfection chrétienne comme le partage des iloîtres et des solitudes. Les moyens qu'emploient les âmes retirées lu monde pour y parvenir, ne sont que de conseil, je l'avoue, mais la in à laquelle elles tendent est de précepte, c'est la fin générale de ous les états.

IP Vérité. Tous les péchés ne sont pas mortels ; mais il y- a mille ransgressions douteuses par rapport aux circonstances, et sur les- [uelles il est difficile de faire l'application des règles établies, pouv liscerner le crime d'avec la simple offense. C'est par la disposition lu cœur toute seule, qu'on peut décider de la malice de ces sortes de autes. Saiil épargne le roi des Amalécites, et il est réprouvé de Dieu ; fosué épargne les Gabaonites, et Dieu lui pardonne ; c'est que l'infi-

468 LECTURES SI'IRITUELLES

délité de l'im vient d'un fonds d'orgueil, d'un cœur relâché dans les voies de Dieu ; et que celle de l'autre est une précipitation, une surprise, et part d'un cœur encore soumis et religieux. Or connaissezvous toute la corruption du vôtre ? Paul ne se flatte pas de connaître le sien, il ne sait s'il est digne d'amour ou de haine; David est dans la même incertitude, il prie Dieu de le purifier de ses infidélités cachées ; et vous croyez connaître l'état de votre conscience, vous dont presque toutes les actions sont douteuses, vous qui êtes toujours à vous demander à vous-même si vous n'avez pas été trop loin ; et vous vous calmez sur des infidélités visibles et habituelles par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez aucune marque au dehors. Xh ! vous ne savez pas que vous êtes pauvre, misérable, aveugle !

Une âme tiède est moins capable que toute autre de juger de sou état ; la tiédeur épaissit ses ténèbres, elle calme ses remords ; les guides les plus expérimentés sont dans l'embarras, elle y est toujours elle-même, et sent en soi quelque chose de plus coupable que les infidélités dont elle s'accuse. Il suffit d'en faire le détail pour montrer combien il est en effet difficile de dérider si elles ne sont pas de vrais crimes.

III' Vérité. La charité habituelle a trois caractères incompatibles avec l'état de tiédeur. l°La charité nous fait aimer Dieu et sa loi pardessus toutes choses. Ce caractère peut-il subsister avec l'attention à étudier ses droits contre Dieu même, à ne faire que ce à quoi on se croit extrêmement obligé, à n'éviter que ce qui est visiblement digne des peines éternelles ? Agir ainsi, c'est se conduire en enfant prodigue ; c'est se comporter en esclave, c'est n'aimer véritablement que sa propre satisfaction, que ses intérêts, que .soi-même.

2" Un autre caractère de la charité est d'être timorée : elle rend l'âme plus clairvoyante, elle l'entretient dans un saint tremblement, dans de pieuses perplexités, dans une défiance continuelle ; au contraire, la prétendue cjiarité des âmes tièdes est ce qui les rassure ; peut-elle être si opposée à elle même, et produire des effets si différents ?

3° Enfin la charité est vive et agissante. C'est un feu qui peut quelquefois être couvert : mais il en sort toujours des étincelles, et enfin il se rallume. Rien ne ranimant celle des âmes tièdes, qu'il est à craindre qu'elle ne soit réellement éteinte! Cependant elles demeurent tranquilles dans cet état, elles s'y fixent sans scrupule, elles se croient tout au plus endormies ; peut-être par un jugement terrible de Dieu, leur guide peuse-til de même, tandis que Jésus Christ les déclare morts, comme autrefois Lazare. Ah 1 c'est la tranquillité même de cet état qui eu fait tout le danger, et peut-être aussi tout le crime. Comprenez qu'une vie toute naturelle n'est point la vie de la grâce, et

qu'une vie de paresse est un état de mort. Au commencement de votre conversion, vous avez fait les plus grands efiorts, les plus pénibles sacrifices ; pourquoi les rendriez-vous inutiles, en refusant d'en faire de moins considérables ?

DEVELOPPEMENT

Jésus étant sorti de la synagogue, entra dans la maison de Simon, dont la belle-mère avait une i/rosse fièi're. (Luc, iv, 38. >

Rien ne représente plus au naturel l'état d'une âme tiède et languissante, que l'état d'infirmité où l'Évangile nous dépeint la belle-mère de saint Pierre. On peut dire que la tiédeur et l'indolence dans les voies de Dieu, accompagnée d'une vie d'ailleurs exempte de grands crimes, est une sorte de fièvre secrète et dangereuse, qui mine peu à peu les forces de l'âme, qui altère toutes ses bonnes dispositions, qui aiîaiblit toutes ses facultés, qui corrompt insensiblement tout l'intérieur, qui change ses goûts et ses penchants, qui répand une amertume universelle sur tous les devoirs, qui la dégoûte de tout bien et de toute nourriture sainte et utile, qui consume de jour en jour sa vie et sa substance, et finit enfin par une extinction entière et une mort inévitable.

Cette langueur de l'âme dans les voies du salut est d'autant plus dangereuse qu'elle est moins aperçue. L'exemption du désordre dans cet état d'infidélité nous rassure ; la régularité extérieure de la conduite, qui nous attire de la pari des hommes tous les éloges dus à la vertu, nous flatte ; le parallèle secret que nous faisons de nos mœurs avec les dérèglements de ces pécheurs déclarés que le monde et les passions entraînent, achève de nous aveugler • et nous regardons notre état comme un état moins parfait, à la vérité, mais toujours sûr pour le salut, IV. Î7

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puisque la conscience ne nolis y reproche qu'un fonds de paresse, de négligence dans nos devoirs, dimmortification, d'amour de nous-mêmes, et des infidélités légères qui ne donnent pas la mort à l'àme.

Cependant, puisque les livres saints nous représentent comme également rejetées de Dieu, et l'âme adultère et l'âme tiède, et qu'ils prononcent le même anathème, cl contre celui qui méprise l'œuvre de Dieu, et contre celui qui la fait avec négligence, il faut que l'état de tiédeur dans les voies de Dieu soit un état fort douteux pour le salut, et par les dispositions présentes qu'il met dans l'âme, et par celles où. tôt ou tard, il ne manque pas de la conduire.

Je dis, premièrement, par les dispositions présentes qu'il met dans lame ; savoir, un fonds d'indolence, d'amour de soi-même, de dégoût de la vertu, d'infidélité à la grâce, de mépris délibéré de tout ce qu'on ne croit pas essentiel dans les devoirs : dispositions qui forment un état fort douteux pour le salut.

Secondement, par celles où la tiédeur nous conduit tôt ou tard, qui sont l'oubli de Dieu, et une chute grossière et déclarée.

C'est-à dire que je me propose d'établir deux vérités capitales en cette matière, qui font sentir tout le danger d'une vie tiède et infidèle, et qui, pour leur importance, nous fourniront le sujet de deux discours différents. La première, c'est qu'il est fort douteux que l'àme tiède conserve dans cet état habituel de tiédeur la grâce sanctifîanle et la justice qu'elle croit conserver, et sur laquelle' elle se rassure. La seconde, c'est que, quand même il serait moins douteux si elle conserve encore devant Dieu la grâce sanctifiante, ou si elle l'a perdue, il est certain du mjins qu'elle ne saurait la conserver longtemps.

L'incertitude de la justice dans la tiédeur : cette première vérité fera le sujet de ce discours.

SUR LiNCERTITUDE DE LA JUSTICE DANS LA TIEDEUR 171

La certitude de la chute dans la tiédeur, seconde vérité sur laquelle je vous instruirai dans le discours suivant.

Si nous disons que nous sommes sans péclié, dit un apôtre, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (1). La vertu la plus pure n'est donc jamais ici-bas exempte de taches : l'homme, plein de ténèbres et de passions depuis le péché, ne saurait être toujours, ni si attentif à l'ordre, qu'il ne se méprenne quelquefois et ne s'en écarte; ni si touché des biens véritables et invisibles, qu'il ne se laisse quelquefois surprendre par les biens apparents, parce qu'ils font sur- nos sens des impressions vives et promptes, et qu'ils trouvent dans nos cœurs des penchants toujours favorables à leurs dangereuses séductions.

La fidélité que la loi de Dieu exige des âmes justes n'exclut donc pas mille imperfections inséparables de la condition de notre nature, et dont la piété la plus attentive ne peut se défendre; mais il en est de deux sortes : les unes qui échappent à la fragilité, qui sont bien moins des infidélités que des surprises, où le poids de la corruption a plus de part que le choix de la volonté, et que le Seigneur, dit saint Augustin, laisse aux âmes les plus fidèles, pour nourrir leur humilité, pour exciter leurs gémissements, pour rallumer leurs désirs, le dégoût de leur exil, et l'attente de leur délivrance; les autres sont celles qui nous plaisent, que nous nous justifions à nousmêmes, auxquelles il ne nous paraît pas possible de renoncer, que nous regardons comme des adoucissements né cessaires à la vertu, où nous ne voyons rien de criminel, parce que nous n'y voyons point de crime; qui entrent

^ (1) Joan., I, 8. "■

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dans le plan délibéré de nos mœurs et de notre conduite, et qui forment cet état d'indolence et de tiédeur dans les voies de Dieu, qui damne tant de personnes, et dans le monde et dans les cloîtres, nées d'ailleurs avec des principes de vertu, une horreur du crime, un fonds de religion et de crainte de Dieu, et des dispositions heureuses pour le salut.

Or je dis que cet état de relâchement et dinfidélité, cette négligence soutenue et tranquille sur tout ce qui ne nous paraît pas essentiel dans nos devoirs, cette molle indulgence pour tous nos penchants, dès qu'ils ne nous offrent point de crime; en un mot, cette vie toute naturelle, toute d'humeur, de tempérament, d'amour-propre, si commune parmi ceux qui font profession publique de piété, si sûre en apparence, si glorieuse même devant les hommes, et à laquelle l'erreur générale attache le nom de vertu et de régularité: je dis que cet état est un état fort douteux pour le salut, qu'il prend sa source dans un cœur déréglé où l'Esprit saint ne domine plus, et que toutes les règles de la foi nous conduisent à penser qu'une âme de ce caractère est déjà déchue, sans le savoir, de la grâce et de la justice qu'elle croit conserver encore. Premièrement, parce que le désir de la perfection, essentiel à la piété chrétienne, est éteint dans son cœur. Secondement, parce que les règles de la foi, qui distinguent le crime de la simple olïense, toujours presque fort incertaines à l'égard des autres pécheurs, le sont infiniment plus envers l'àme tiède et infidèle. Troisièmement, enfin, parce que de toutes les marques d une charité vivante et habituelle, il n'en est plus aucune qui paraisse en elle. Suivons ces vérités, elles sont dignes de votre attention.

Toute âme chrétienne est obligée de tendre à la perfection de son état. Je dis obligée, car quoique le degré de perfection ne soit pas renfermé dans le précepte, tendre à la perfection, travailler à la perfection, est néanmoins un

SUR LIXCERTITUDE DE l.A JUSTICE DANS LA TIEDEUR 478

commandement et un devoir essentiel pour toute àme fidèle. Soyez parfaits, dit Jésus-Christ, parce que le Père céleste que vous servez est parfait. Je ne vois qu'un seul point essentiel, disait saint Paul, c'est d'oublier tout ce que j'ai fait jusqu'ici (et qu'oubliait-il? ses travaux infinis, ses souffrances continuelles, ses courses apostoliques, tant de peuples convertis à la foi, tant d'églises illustres fondées, tant de révélations et de prodiges), et d'avancer sans cesse vers ce qui me reste de chemin à faire. Le désir de la perfection, les efforts continuels pour y parvenir, les saintes inquiétudes sur les obstacles innombrables qui nous arrêtent sur notre route, non seulement ne renferment donc pas un simple conseil et une pratique réservée aux cloîtres et aux déserts, mais ils forment l'état essentiel du chrétien, et la vie de la foi sur la terre.

Car la vie de la foi dont le Juste vit n'est qu'un désir non interrompu que le règne de Dieu s'accomplisse dans notre cœur, un saint empressement de former en nous la ressemblance parfaite de Jésus-Christ, et de croître jusqu'à la plénitude de l'homme nouveau; un gémissement continuel excité par le sentiment intérieur de nos propres misères, et par ce poids de corruption qui appesantit notre âme, et lui fait porter tant de traits de l'homme terrestre; un combat journalier entre la loi de l'esprit, qui voudrait sans cesse nous élever au-dessus de nos affections sensuelles, et la loi de la chair, qui sans cesse nous rentraîne vers nous-mêmes : voilà l'état de la foi et de la justice chrétienne. Qui que vous soyez, grand, peuple, prince, sujet, solitaire, courtisan, voilà la perfection où vous êtes appelé, voilà le fonds et l'esprit de votre vocation. On ne demande pas de vous l'austérité des anachorètes, le silence et la solitude des déserts, la pauvreté des cloîtres ; mais on demande que vous travailliez chaque jour à réprimer les désirs qui s'opposent en vous à la loi de Dieu ; à mortifier ces penchants rebelles qui ont tant de peine à

plier sous le devoir et sous la règle; en un mot, à avancer votre parfaite conformité avec Jésus-Christ : voilà la mesure de perfection où la grâce chrétienne vous appelle, et le devoir le plus essentiel à l'âme juste.

Or dès là que vous vous prêtez à tous vos penchants, pourvu qu'ils n'aillent pas jusqu'à l'infraction visible et grossière du précepte ; dès que vous vous bornez à l'essen tiel de la loi, que vous vous faites comme un plan et un état de la tiédeur et de la négligence, que de propos délibéré vous ne voulez pas pousser plus loin votre fidélité, que vous dites vous-même que vous ne sauriez soutenir une vie plus recueillie et plus exacte ; dès là, vous renoncez au désir de votre perfection, vous ne vous proposez plus d'avancer sans cesse pour atteindre à ce point de justice et de sainteté où Dieu vous appelle et où sa grâce ne cesse de vous pousser en secret ; vous ne gémissez plus sur ces misères et ces faiblesses qui vous retardent sur votre route; vous ne souhaitez plus que le règne de Dieu s'accomplisse dans votre cœur. Donc dès là vous abandonnez le grand ouvrage de la sainteté, auquel il vous est ordonné de travailler; vous négligez le soin de votre âme, vous n'entrez pas dans les desseins de la grâce, vous en arrêtez les saintes impressions, vous n'êtes plus chrétien, c'est-à dire que cette disposition toute seule, ce dessein formel de se borner à l'essentiel, et de regarder tout le reste comme des excès louables et des œuvres de surcroît, est un état de mort et de péché, puisque c'est un mépris dédaré de ce grand commandement qui nous oblige d'être parfaits, c'est-à-dire de travailler à le devenir.

Cependant, quand nous venons vous instruire sur la perfection chrétienne, vous la regardez comme le partage des cloîtres et des solitudes, et à peine écoutez-vous làdessus nos instructions. Vous vous trompez; les âmes retirées embrassent, à la vérité, certains moyens de pur conseil, des jeûnes, des austérités, des veilles, pour par-

venir à la mortification des passions, à laquelle nous sommes tous appelés ; elles s'engagent à une perfection de moyens qui n'est pas de notre état, je l'avoue; mais la perfection de la fin où ces moyens conduisent, qui est le règlement des affections, le mépris du monde, le détachement de nous-mêmes, la soumission des sens et de la chair à l'esprit, le renouvellement du cœur et la perfection de tous les états, l'engagement de tous les chrétiens, le vœu de notre baptême ; donc, renoncer à cette perfection, en se bornant par choix et par état à une vie douce, tranquille, sensuelle, mondaine, exempte seulement de chute grossière, c'est renoncer à la vocation chrétienne, et changer la grâce de la foi, qui nous a faits membres de Jésus-Christ, en une indigne paresse. Première raison.

Mais quand cet état de tiédeur ne serait pas si douteux pour le salut, par rapport au désir de la perfection, essentiel à la vie chrétienne, et qui est éteint dans l'âme tiède et infidèle, il le serait par l'impuissance où il nous laisse, et où il la met elle-même, de discerner dans sa conduite les infidélités qui peuvent aller au crime, de celles qui demeurent de simples offenses.

Car quoiqu'il soit vrai que tous les péchés ne sont pas des péchés à la mort, comme dit saint Jean, et que la morale chrétienne reconnaisse des fautes qui ne font que contrister en nous l'Esprit saint et d'autres quil'éteignent tout à fait dans l'âme; néanmoins les règles qu'elle nous fournit pour les discerner ne sauraient être toujours ni sûres ni universelles, du moment qu'on les applique; il s'y trouve d'ordinaire par rapport à nous des circonstances qui leur font changer de nature. Je ne parle pas ici des transgressions formelles et manifestes des préceptes marqués dans la loi, et qui ne laissent aucun doute sur l'énormité de l'offense ; je parle des mille transgressions douteuses et journalières de haine, de jalousie, de médisance, de sensualité, de recherche de soi-même, de

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vanité, de vivacité, de paresse, de duplicité, de négli gence dans la pratique des devoirs, de désirs de parvenir ou de plaire, où il est malaisé de définir jusques à quel point le précepte est violé ; or je dis que c'est par la dis position du cœur toute seule quon peut décider de la mesure et de la malice de ces sortes de fautes; que les règles y sont toujours incertaines, et que souvent ce qui n'est que fragilité ou surprise dans le Juste, est crime et corruption, non seulement dans le pécheur, mais aussi dans l'àme tiède et infidèle. En voulez-vous des exemples tirés des livres saints?

Saiil, malgré les ordres du Seigneur, épargne le roi d'Amalec et tout ce qu'il y a de plus précieux dans la dé pouille de ce prince infidèle; la faute ne paraît pas considérable, mais comme elle part d'un fonds d'orgueil, de relâchement dans les voies de Dieu, et de vaine complaisance en sa victoire, cette démarche commence sa répro bation, et l'Esprit de Dieu se retire de lui. Josué, au contraire, trop crédule, épargne les Oabaonites, que le Seigneur lui avait ordonné d'exterminer ; il ne va pas le consulter devant l'arche avant de faire alliance avec ces imposteurs; mais comme cette infidélité est plutôt une précipitation et une surprise qu'une désobéissance, et qu'elle part d'un cœur encore soumis, religieux, fidèle, elle est légère aux yeux de Dieu, et le pardon suit de près la faute. Or, si ce principe est incontestable, sur quoi vous fondez-vous, lorsque vous regardez vos infidélités journa Hères et habituelles comme légères? Connaissez- vous toute la corruption de votre cœur, d'où elles partent? Dieu la connaît, qui en est le scrutateur et le juge; et .ses yeux sont bien dilîérents de ceux de l'homme. Mais, s'il est permis de juger avant le temps, dites-nous si ce fonds d'indolence et d'infidélité (|ui est en vous, de persévérance volontaire dans un état (|ui déplaît à Dieu, de mépris délibéré de tons les devoirs que vous ne croyez pas essen

tiels, d'attention à ne rien faire pour Dieu que lorsqu'il ouvre l'enfer sous vos pieds ; dites-nous si tout cela peut former à ses yeux un état fort digne d'un cœur chrétien, et si des fautes qui partent d'un principe si corrompu peuvent être légères et dignes d'indulgence?

Aussi, Paul, cet homme miraculeux, et à qui les secrets du ciel avaient été révélés ; Paul, qui ne vivait plus luimême, mais en qui Jésus-Christ tout seul vivait; Paul, qui souhaitait tous les jours la dissolution du corps terrestre, pour être revêtu de l'immortalité; cet apôtre tou jours prêt à donner sa vie pour son maître, et à être immolé sur le sacrifice de sa foi; ce vase d'élection à qui la conscience ne reprochait rien, ne savait pourtant s'il était digne d'amour ou de haine; s'il portait encore au fond de son cœur le trésor invisible de la charité, ou s'il l'avait perdu; et dans ces tristes perplexités, le témoignage de sa conscience ne pouvait calmer ses frayeurs et ses incertitudes. David, ce roi si pénitent, qui faisait ses délices de la méditation continuelle de la loi du Seigneur, et que l'Esprit saint appelle un roi selon le cœur de Dieu ; David tremble cependant que la malice de ses fautes ne lui soit pas assez connue, que la corruption de son cœur ne lui en cache toute l'énormité; il se figure des abîmes inconnus dans sa conscience, qui lui font répandre un torrent de larmes devant la sainteté de son Dieu, et demander qu'il l'aide à se purifier de ses infidélités cachées en les lui faisant connaître (1). Et vous qui ne veillez point sur votre cœur, vous qui, dans des mœurs tièdes et sen suelles, vous permettez tous les jours de propos délibéré mille infidélités sur la malice desquelles vous ignorez le jugement que Dieu porte; vous qui éprouvez tous les jours ces mouvements douteux des passions, où, malgré toute votre indulgence pour vous-même, vous avez tant

1) Ps. XVII1,13.

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de peine à démêler si le consentement n'a pas suivi le plaisir, et si vous vous en êtes tenu à ce degré périlleux qui sépare le crime de la simple offense; vous dont toutes les actions sont presque douteuses, qui êtes toujours à vous demander à vous-même si vous n'avez pas été trop loin ; qui portez des embarras et des regrets sur la conscience, que vous n'éclaircissez jamais à fond ; vous qui flottez éternellement entre le crime et les pures fautes, et qui tout au plus pouvez dire que vous n'êtes jamais séparé que d'un petit degré de la mort(l); vous, malgré tant de justes sujets de crainte, vous croiriez que létat de votre conscience vous est parfaitement connu, que les décisions de votre amour-propre sur vos infidélités sont les décisions de Dieu même, et que le Seigneur que vous servez avec tant de tiédeur et de négligence, ne vous livre pas à vos propres erreurs, et ne punit pas vos égarements en vous les faisant méconnaître? vous croiriez conserver encore la justice et la grâce sanctifiante? et vous vous calmeriez sur vos infidélités visibles et habituelles, par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez au dehors aucune marque?

(J homme! que vous connaissez peu les illusions du cth'ur humain, et les jugements terribles de Dieu sur les âmes qui vous ressemblent! Vous dites : Je suis riche, je suis comblé de biens (c'est ce que le Seigneur reprochait autrefois à une âme tiède et infidèle); et vous ne voyez pas, ajoutait il (car le caractère de la tiédeur, c'est l'aveuglement et la présomption), vous ne voyez pas que vous êtes pauvre, misérable, aveugle, et dénué de tout à mes yeux. (2)1 C'est donc la destinée dune âme tiède et inndèle de vivre dans l'illusion, de se croire juste et agréable à Dieu, et d'être déchue devant lui, sans le savoir, de la grâce et de la justice.

il) Heï., XV, 3. — (2) Apoc, m, 17.

Et une réflexion que je vous prie de faire ici, c'est que la confiance des âmes dont je parle est d'autant plus mal fondée, qu'il n'est personne qui soit moins en état de juger de son cœur, que l'âme tiède et infidèle. Car le pécheur déclaré ne peut se dissimuler à lui-même ses crimes, et il sent bien qu'il est mort aux yeux de Dieu; le Juste, quoiqu'il ignore s'il est digne d'amour ou de haine, porte du moins une conscience qui ne lui reproche rien; mais l'âme tiède et infidèle est toujours un mystère inexplicable à elle-même, car -la tiédeur affaiblissant en nous les lumières de la foi, et fortifiant nos passions, augmente nos ténèbres ; chaque infidélité est comme un nouveau nuage répandu sur l'esprit et sur le cœur, qui obscurcit à nos yeux les vérités du salut. Ainsi, votre cœur peu à peu s'enveloppe, votre conscience s'embarrasse, vos lumières s'affaiblissent : vous n'êtes plus cet homme spirituel qui juge de tout, insensiblement vous vous faites en secret" des maximes qui diminuent à vos yeux vos propres fautes, l'aveuglement augmente à proportion de la tiédeur; plus vous vous relâchez, plus vous voyez d'un œil différent les devoirs et les règles; ce qui paraissait autrefois essentiel ne paraît plus qu'un vain scrupule ; les omissions sur lesquelles on aurait senti, dans le temps de la ferveur, de vifs remords, on ne les regarde plus même comme des fautes ; les principes, les jugements, les lumières, tout est changé.

Or, dans cette situation, qui vous a dit que vous ne vous trompez pas dans le jugement que vous portez sur la nature de vos infidélités et de vos chutes journalières ? qu vous a dit que ce qui vous paraît si léger, l'est en effet, et que les bornes reculées que vous marquez au crime, et en deçà desquelles tout ce qui en approche vous semble véniel . sont en effet les bornes de la loi ? Hélas ! les guides les plus éclairés eux-mêmes ne sauraient voir clair dans une conscience tiède et infidèle ; ce sont là de ces maux de

IS) I.KCTl Ui;S SI'lRITliKI.I.E?;

langueur, pour ainsi dire, où l'on ne connaît rien, où les maîtres de l'art ne sauraient parler sûrement, et dont la cause secrète est toujours une énigme; vous même, dans cet état de relâchement, vous sentez bien que vous portez ,surlecœur je ne sais quels embarras qui ne s'éclaircissent jamais assez à votre gré ; quil vous reste toujours au fond de la conscience je ne sais quoi d'inexplicable et de secret, que vous ne manifestez jamais quà demi ; ce ne sont point des faits, c'est l'état et le fond de votre àme que vous ne faites point connaître; vous sentez bien que la confession extérieure de vos fautes ne ressemble jamais bien à vos dispositions les plus intimes, et ne peint pas votre intérieur tel qu'il est en effet; et qu'enfui il y a toujours dans votre cœur quelque chose de plus coupable que les infidélités dont vous venez vous accuser.

Et en effet, qui peut vous assurer que dans ces re cherches secrètes et éternelles de vous-même ; dans cette mollesse de mœurs qui fait comme le fonds de votre vie; dans cette attention à vous ménager tout ce qui flatte les sens, à éloigner tout ce qui vous gêne, à sacrifier toujours ce qui ne paraît pas essentiel dans vos obligations à la paresse et à l'indolence; l'amour de vous-même n'y est pas monté jusqu'à ce point fatal qui suffit pour le faire dominer dans un cœur et en bannir la charité? Qui pourrait vous répondre, si dans ces infidélités volontaires et si fréquentes, où, rassuré par leur prétendue légèreté, vous résistez à la grâce qui vous en détourne en secret, vous étouffez la voix de la conscience qui vous les reproche, vous agissez toujours contre vos propres lumières; si ce mépris intérieur de la voix de Dieu, si cet abus formel et journalier des lumières et des grâces, n'est pas un outrage fait à la bonté divine, un mépris criminel de ses dons, une malice dans l'égarement, qui n'y laisse plus d'excuse; une préférence donnée de propos délibéré à vos penchants et à vous-même sur Jésus-Christ, qui ne peut partir que

d'un cœur où tout amour de l'ordre et de la justice est éteint ? Qui pourrait vous dire si dans ces pensées, où votre esprit oiseux a rappelé mille fois des objets ou des événements périlleux à la pudeur, votre lenteur à les conbattre n'a pas été criminelle ; et si les efforts que vous avez faits ensuite n'ont pas été un artifice de l'amour-propre, qui a voulu après coup vous déguiser à vous-même votre crime, et vous calmer sur la complaisance que vous leur aviez déjà accordée ? Qui oserait décider, enfin, si dans ces antipathies et ces animosités secrètes, sur lesquelles vous ne vous gênez jamais que faiblement, et toujours par bienséance plus que par piété, vous vous en êtes toujours tenu à ce pas glissant, au delà duquel se trouvent la haine et la mort de l'âme? si dans cette sensibilité outrée qui accompagne d'ordinaire vos affections, vos infirmités, vos pertes, vos disgrâces, ce que vous appelez sentiments inévitables à la nature, ne sont pas un dérèglement de votre cœur et une révolte contre les ordres de la Providence ? si dans toutes ces attentions et ces empressements dont on vous voit si occupé pour ménager, ou les intérêts de votre fortune, ou les soins d'une vaine beauté, il n'y entre pas autant de vivacité qu'il en faut pour former le crime de l'ambition, ou autant de complaisance en vous-même ou de désir de plaire, pour souiller votre cœur du crime de la volupté ? Grand Dieu ! qui a bien discerné, comme disait autrefois votre serviteur Job, ces bornes fatales qui séparent dans un cœur la vie de la mort, et la lumière des ténèbres ? Ce sont là des abîmes sur lesquels l'homme peu instruit ne peut que trembler, et dont vous réservez la manifestation au jour terrible de vos vengeances: seconde raison tirée de l'incertitude des règles qui laissent l'état d'une âme tiède fort douteux, et qui la mettent elle-même dans l'impuissance de se connaître.

Mais une dernière raison qui me paraît décisive et plus terrible pour l'âme tiède, c'est qu'on ne voit plus rien en

elle qui puisse même faire présumer quelle conserve encore la grâce sanctifiante, et que tout conduit à penser qu'elle l'a perdue ; c'est-à-dire que de tous les caractères d'une charité habituelle et vivante, il n'en est plus aucun qui paraisse en elle.

Car, le premier caractère de la charité, c'est de nous remplir de cet esprit de l'adoption des enfants, qui nous fait aimer Dieu comme notre père, aimer sa loi et la justice de ses commandements, et craindre la perte de son amour plus que tous les maux dont il nous menace.

Or cette attention toute seule qu'apporte une àme tiède à examiner si une offense est vénielle ou si elle va plus loin, à disputera Dieu tout ce qu'elle peut lui refuser sans crime, à n'étudier la loi que pour connaître jusqu'à quel point il est permis de la violer, à prendre sans cesse les intérêts de la cupidité contre ceux de la grâce, et justifier éternellement tout ce qui llatte les passions contre la sévérité des règles qui linterdisent ; cette attention, dis-je, toute seule ne peut partir que d'un fonds vide de foi et de cliarité. d'un fonds où l'Esprit de Dieu, cet Esprit d'amour et de dilection, ne paraît pas régner; car il n'est que les entants prodigues qui chicanent ainsi avec le père de famille, qui veuillent user de leurs droits à la rigueur, et prendre tout ce qui leur appartient.

Et pour donner à cette réflexion toute son étendue, cette disposition qui fait qu'on se permet délibérément toutes les infidélités qu'on ne croit pas dignes d'une peine éternelle, est la disposition d'un esclave et d'un mercenaire; c'est-à-dire, que si l'on pouvait se promettre une pareille impunité et une même indulgence du côté de Dieu, pour la transgression des points essentiels de la loi, on les violerait avec la mémo facilité qu'on viole les moindres; c'est-à-dire, que si une vengeance déclarée, une calomnie noire, un attachement criminel, ne doivent

. pas avoir d'autres suites pour l'avenir qu'un léger ressentiment, qu'un discours de malignité et de médisance, que des désirs de plaire, et trop de soin et d'attention sur soimême, on n'aurait pas plus d'horreur pour l'un que pour l'autre; c'est-à-dire, que lorsqu'on est fidèle aux commandements, ce n'est pas la jutice que l'on aime, c'est la peine que l'on craint ; ce n'est pas à l'ordre et à la loi qu'on s'assujettit, c'est à ses châtiments; ce n'est pas le Seigneur qu'on se propose, c'est soi-même ; car tandis que sa gloire toute seule y est intéressée, et qu'il ne doit nous revenir aucun dommage de nos infidélités par leur légèreté, nous ne craignons pas de lui déplaire; nous nous justifions même en secret ces sortes de transgressions, en nous disant que quoiqu'elles otfensent le Seigneur et lui soient désagréables, elles ne donnent pas cependant la mort à l'âme, et ne damnent personne--; ce qui le regarde ne nous touche pas, sa gloire n'entre pour rien dans le discernement que nous faisons des œuvres permises ou défendues ; c'est notre intérêt tout seul qui règle là-dessus notre fidélité, et rien ne réveille notre tiédeur que les flammes éternelles; nous sommes même ravis de l'impunité de ces fautes légères, de pouvoir satisfaire nos inclinations sans qu'il nous en arrive d'autre malheur que d'avoir déplu à Dieu ; nous aimons cette malheureuse liberté, qui semble nous laisser le droit d'être impunis et infidèles, nous en sommes les apologistes, nous la poussons même plus loin qu'elle ne va en effet; nous voulons que tout soit véniel, les jeux, les plaisirs, les parures, les sensualités, les vivacités, les animosités, les inutilités, les spectacles; que dirais-je? nous voudrions que cette liberté fût universelle, que rien de ce qui plaît ne fût puni ; que le Seigneur ne fût ni juste, ni vengeur de l'iniquité, et que nous pussions nous prêter à tous nos penchants, et violer la sainteté de sa loi, sans craindre la sévérité de sa justice. Pour peu qu'une âme

tiède rentre en elle-même, elle sentira que c'est là le fond de son cœur, et sa véritable disposition.

Or, est-ce là la situation dune âme qui conserve encore la grâce et la charité sanctifiante; c'est-à-dire, dune âme qui aime encore son Dieu plus que le monde, plus que toutes les créatures, plus que tous les plaisirs, plus que toutes les fortunes, plus quelle-même; dune àme qui ne trouve de joie qu'à le posséder, qui ne craint que de le perdre, qui ne con naît de malheur que celui de lui avoir déplu ? La charité que vous croyez conserver encore, cherche-t-elle ainsi ses propres intérêts? necompte-t elle pour rien de déplaire à ce qu'elle aime, pourvu que ses infidélités soient impunies? s'avise-t-elle de supputer, comme vous faites tous les jours, jusqu'à quel point on peut l'offenser impunément, pour prendre là-dessus ses mesures et se permettre toutes les transgressions auxquelles l'espérance de l'impunité estattachée? ne voit-elle rien d'aimable dans son Dieu, et de propre à lui gagner les cœurs, que ses châtiments? quand il ne serait pas un Dieu terrible et vengeur, en serait-elle moins touchée de ses miséricordes infinies, de ses beautés éternelles, de sa vérité, de sa sainteté, de sa sagese ?

Ah! vous ne l'aimez plus, àme tiède et infidèle! vous ne vivez plus pour lui; vous n'aimez plus, vous ne vivez plus ■que pour vous-même; ce reste de fidélité qui vous éloigne encore du crime n'est qu'un fonds de paresse, de timidité, damour propre; vous voulez vivre en paix avec vousmême; vous craignez les embarras d'une passion et les remords d'une conscience souillée; le crime est pour vous une fatigue, et c'est tout ce qui vous déplaît; vous aimez votre repos; voilà toute votre religion; l'indolence est la seule barrière qui vous arrête, et toute votre vertu se borne à vous-même. Et certes, vous voudriez savoir si cette infidélité est une offense vénielle, ou si elle va plus loin ; vous savez qu'elle déplaît à Dieu, car ce point n'est pas douteux; et cela ne suffit pas pour vous l'interdire! et

SUR LINCERTITLDE DE LA JLSTIGE KA.NS LA TIEDELK iK,

VOUS voudriez savoir encore si elle lui déplaît jusqu'à mériter une peine éternelle? et tout votre soin est de vous informer si c'est un crime digne de l'enfer? Ah! vous voyez bien que cette recherche n'aboutit plus qu'à vousmême ; que votre disposition va à ne compter pour rien le péché, en tant qu'il est offense de Dieu et qu'il lui déplaît, motif essentiel cependant, qui doit vous le rendre haïssable ; que vous ne servez pas le Seigneur dans la vérité et dans la charité ; que votre prétendue vertu n'est plus qu'un naturel timide qui n'ose s'exposer aux menaces terribles de la loi; que vous n'êtes qu'un vil esclave à qui il faut montrer des verges pour le contenir; que vous ressemblez à ce serviteur infidèle qui avait caché son talent, parce qu'il savait que son maître était sévère, mais qui, hors de là, l'eût dissipé en folles dépenses ; et que dans la préparation du cœur, à laquelle seule Dieu regarde, vous ha'issez sa loi sainte ; vous aimez tout ce qu'elle défend ; vous n'êtes plus dans la charité, vous êtes un enfant de mort et de perdition.

Le second caractère de la charité, dit saint Bernard, c'est d'être timorée, et de grossir nos fautes à nos propres yeux ; elle augmente, elle exagère tout, dit ce Père. Ce n'est pas que la charité nous trompe, et nous cache la vérité; mais c'est que, dégageant notre âme des sens, elle épure la vue de la foi, et la rend plus clairvoyante sur les choses spirituelles ; et que d'ailleurs tout ce qui déplaît à l'objet unique de notre amour paraît sérieux et considérable à l'âme qui aime. Ainsi la charité est toujours humble, timide, défiante, sans cesse agitée par ces pieuses perplexités qui la laissent dans le doute sur son état; toujours alarmée par ces délicatesses de la grâce, qui la font trembler sur chaque action, qui lui font, de l'incertitude où elles la laissent, une espèce de martyre d'amour qui la purifie. Ce ne sont pas ici ces scrupules vains el puérils que nous blâmons dans les âmes faibles ; ce sont

isti LECTURES SPIRITUELLES

ces pieuses frayeurs delà gfSce et de la charité, inséparables de toute àme (idèle. Elle opère son salut avec crainte et tremblement, et regarde quelquefois comme des crimes, des actions qui devant Dieu souvent sont des vertus, et presque toujours de pures faiblesses ; ce sont là ces saintes perplexités de la charité qui prennent leur source dans les lumières mêmes de la foi : cette voie a été la voie des Justes de tous les siècles.

Et cependant, c'est cette prétendue charité que vous croyez conserver encore au milieu d'une vie tiède et de toutes vos infidélités, qui vous les fait paraître légères ; c'est la charité elle-même, que vous supposez n'avoir point perdue, qui vous rassure, qui diminue vos fautes à vos yeux, qui vous établit dans un état de paix et de sécurité ; en un mot. qui non seulement bannit de votre cœur toutes ces alarmes pieuses, toujours inséparables de la piété, mais qui vous les fait regarder comme les faiblesses et les excès de la piété même. Or. dites-moi, je vous prie, si ce nest pas là une contradiction; si la charité se dément ainsi elle-même, et si vous pouvez beaucoup compter sur un amour qui ressemble si fort à la haine?

Enfin le dernier caractère de la charité, c'est d'être vive et agissante. Lisez tout ce que l'Apôtre lui attribue d'activité et de fécondité dans un cœur chrétien; elle opère partout où elle est; elle ne peut être oiseuse, disent les Saints; c'est un feu céleste que rien ne peut empêcher d'agir et de se produire: il peut être, à la vérité, quelquefois couvert et comme ralenti par la multitude de nos faiblesses; mais, tandis qu'il n'est pas encore éteint, il en sort toujours, pour ainsi dire, quelques étincelles, des vœux, des soupirs, des gémissements, des efforts, des œuvres ; les sacrements la raniment, les mystères saints l'attendrissent, les prières la réveillent; les lectures de piété, les instructions de salut, les spectacles de religion, les saintes inspirations, les afflictions mêmes, les dis-

grâces, les infirmités corporelles, tout la rallume lorsqu'elle n'est pas encore éteinte. Il est écrit au second livre des Machabées, que le feu sacré que les Juifs avaient caché durant la captivité se trouva, au retour, couvert d'une mousse épaisse, et parut comme éteint aux enfants des prêtres, qui le retrouvèrent sous la conduite de Néhémias; mais comme ce n'était que la surface seule qui était couverte, et qu'au dedans ce feu sacré conservait toute sa vertu, à peine l'eût-on exposé aux rayons du soleil, qu'on le vit se rallumer à l'instant, et ofErir aux yeux un éclat tout nouveau et une activité surprenante (1).

Voilà l'image de la tiédeur d'une âme véritablement juste, et ce qui devrait vous arriver, si la multitude de vos infidélités n'avait fait que couvrir et ralentir, pour ainsi dire, en vous le feu sacré de la charité sans l'éteindre; voilà, dis-je, ce qui devrait vous arriver lorsque vous approchez des sacrements, et que vous venez entendre la parole sainte. Lorsque Jésus-Christ, le soleil de justice, lance sur vous quelques traits de sa grâce et de sa lumière, et vous inspire de saints désirs ; on devrait alors voir votre cœur se rallumer, votre ferveur se renouveler; vous devriez alors paraître tout de feu dans la pratique de vos obligations, et surprendre les témoins les plus confidents de votre vie, par le renouvellement de vos mœurs et de votre zèle.

Et cependant rien ne vous ranime, les sacrements que vous fréquentez vous laissent toute votre tiédeur; la parole de l'Evangile que vous écoutez, tombe sur votre cœur, comme sur une terre aride oiielle meurt à l'instant; les sentiments de salut que la grâce opère au dedans de vous, n'ont jamais de suite pour le renouvellement de vos mœurs ; vous traînez partout la même indolence et la même langueur, vous sortez du pied des autels aussi

11) II Mach., 1,22.

•,HS • LECTURES SPIRITUELLES

froid, aussi insensible que vous y étiez venu ; on ne voit point en vous de ces renouvellements de zèle et de ferveur, si familiers aux âmes justes, et dont elles trouvent les motifs dans leurs propres chutes ; ce que vous étiez hier, vous l'êtes encore aujourd'hui; mêmes infidélités et mêmes faiblesses; vous n'avancez pas d'un seul degré dans la voie du salut; tout le feu du ciel ne saurait plus rallumer cette prétendue charité cachée au fond de votre cœur, et sur laquelle vous vous rassurez. Ah ! que je crains quelle ne soit éteinte, et que vous ne soyez mort aux yeux de Dieu ! Je ne veux pas ici prévenir les jugements secrets du Seigneur sur les consciences, mais je vous dis que votre état n'est point sûr, je vous dis même que si Ion en juge par les règles de la foi, vous êtes dans la disgrâce et dans la haine de Dieu, je vous dis encore qu'une tiédeur si longue, si constante, si durable, ne peut subsister avec un principe de vie surnaturelle, qui, de temps en temps du moins, laisse paraître au dehors des mouvements et des signes, s'élève, s'anime, prend son essor, comme pour se dégager des liens qui l'appesantissent; et qu'une charité si muette, si oiseuse, et si constamment insensible, n'est plus.

Mais le grand danger de cet état, c'est qu'une âme tiède n'a pas même là-dessus de scrupule. Elle sent bien qu'elle pourrait pousser la ferveur et la fidélité plus loin, mais elle regarde ce zèle et cette exactitude comme une perfection et une grâce réservée à certaines âmes, et non comme un devoir; ainsi on se fixe dans ce degré de tiédeur où l'on est tombé; on n'a fait aucun progrès dans la vertu, depuis les premières ardeurs d'une conversion d'éclat; il semble que toute la ferveur émoussée contre les passions criminelles qu'on avait eu d'abord à combattre, croit qu'il n'y a plus qu'à jouir en paix du fruit de sa victoire; mille débris qui restent encore du premier naufrage, on ne pense point à les réparer; mille faiblesses, mille incli

nations corrompues que nous ont laissées nos premiers désordres, on les aime, loin de les réprimer ; les sacrements ne raniment plus la foi, ils l'amusent ; la conver sion n'est plus à la fin qu'on se propose, on la croit faite ; les confessions ne sont plus que des redites et des peintures qui se ressemblent; se confesser n'est plus se proposer un changement, car que trouverait-on à changer dans un train de vie où tout paraît à sa place, et où nulle faute grossière de conduite ne frappe les sens? c'est s'acquitter simplement d'un devoir de piété, et venir amuser le ministre de Jésus-Christ du récit de quelques fautes légères dont on ne se repent point, tandis qn'on est soi-même un crime que l'on ignore. Aussi la vertu de notre ministère délivre encore quelquefois de grands pécheurs ; et nous voyons encore tous les jours avec consolation des âmes touchées, après une vie entière de dissolution et de crime, venir se jeter à nos pieds, et là, le cœur brisé de douleur, le visage baigné de larmes, nous surprendre par la grandeur de leur foi, nous attendrir par l'abondance de leurs soupirs et la vivacité de leur componction, et sortir de nos pieds justifiées; tandis que ces âmes tièdes et infidèles dont je parle, sans cesse réconciliées et jamais pénitentes, portent toujours au tribunal les mêmes faiblesses dont elles ne reçoivent jamais le pardon, parce quelles ne les détestent jamais comme il faut, et prouvent qu'il est plus aisé de passer du crime à la vertu que de la tiédeur à la pénitence.

Hélas ! peut-être que le guide sacré de votre conscience, à qui vous ne venez redire sans cesse que de légères faiblesses, et qui ne saurait voir la corruption de cœur d'où elles partent; peut-être, par un jugement terrible de Dieu sur vous, qu'il est tranquille comme vous sur votre état; il croit seulement que vous dormez, que vous vous relâchez; il se contente d'animer votre négligence, de réveiller votre tiédeur; il pense de vous ce que les disciples

pensaient autrefois de Lazare 11); qu'au fond, ce sommeil, cette indolence dans les voies de Dieu, cette tiédeur, ne vous conduiront pas à la mort. Mais Jésus-Christ qui vous Voit tel que vous êtes et qui ne juge pas comme l'homme, Jésus-Christ déclare que vous êtes mort déjà depuis longtemps à ses yeux {È). Il le dit ouvertement, c'est-à-dire que la chose n'était pas nouvelle, et que Lazare, qu'ils croyaient seulement languissant, était mort depuis trois jours ; c'est-à-dire que, lorsqu'une chute grossière et déclarée termine enfin la tiédeur dune àme infidèle, la mort qu'elle portait déjà depuis longtemps dans son cœur ne fait que se manifester. Elle n'est nouvelle que pour les hommes qui ne voyaient pas ce qui se passait au dedans, mais devant Dieu elle était morte, comme Lazare, depuis le jour presque qu'elle fut languissante.

On s'abuse sur ce que la conscience ne reproche rien de criminel, et on ne voit pas que c'est cette tranquillité même qui en fait tout le danger, et peut-être aussi tout le crime. On se croit en sûreté sur son état parce qu'il offre plus d'innocence et de régularité que celui des âmes désordonnées, et on ne veut pas comprendre qu'une vie toute naturelle ne saurait être la vie de la grâce et de la foi ; et qu'un état constant de paresse et d'immortification est un "état de péché et de mort dans la vie chrétienne.

Ainsi, renouvelez-vous sans cesse dans l'esprit de votre vocation ; ressuscitez tous les jours, selon l'avis de l'Apôtre, parla prière, par la mortification des sens, par la vigilance sur vos passions, par une vie intérieure, par un retour continuel vers votre cœur, cette première grâce qui vous retira des égarements du monde, et vous fit entrer dans les voies de Dieu. Comptez que la piété n'a de sûr et de consolant que la fidélité; qu'en vous relâchant, vous aug-

(1) Joan., Ti, 12.- (i) M. v, 14.

mentez vos peines, parce que vous multipliez vos liens; qu'en retranchant de vos devoirs le zèle, la ferveur, l'exactitude, vous en retranchez toutes les douceurs ; qu'en ôtant de votre état la fidélité, vous en ôtez la sûreté ; et qu'en vous bornant à éviter le crime vous y perdez tout le fruit de la vertu.

Et au fond, puisque vous avez déjà sacrifié l'essentiel, pourquoi tiendriez-vous encore à des attachements frivoles? et faut-il qu'après avoir fait les démarches les plus pénibles et les plus héroïques pour votre salut, vous périssiez pour n'en vouloir pas faire de plus légères? Lorsque Naaman, peu touché de ce que le prophète ne lui ordonnait pour guérir de sa lèpre que d'aller se baigner dans les eaux du Jourdain, se retirait plein de mépris pour l'homme de Dieu, comme si sa guérison n'eût pu être attachée à un remède si facile, ceux de sa suite le firent revenir de son erreur, en lui disant : Mais, Seigneur, si l'homme de Dieu vous eût ordonné des choses difficiles, vous auriez dû lui obéir; vous avez abandonné votre patrie, vos dieux et vos enfants, pour venir consulter le prophète; vous vous êtes exposé au péril d'un long voyage, vous en avez soutenu toutes les incommodités, pour recouvrer la santé que vous avez perdue; et après tant de démarches pénibles, refuseriez-vous de tenter un expédient aussi aisé que celui que vous propose l'homme de Dieu(l)?

Et voilà ce que je vous dis en finissant ce discours : Vous avez abandonné le monde, et les idoles que vous y adoriez • autrefois; vous êtes revenu de siloin.dans la voie de Dieu ; vous avez eu tant de passions à vaincre, tant dobstacles à surmonter, tant de choses à sacrifier, tant de démarchés difficiles à faire ; vous avez soutenu les peines, les dégoûts, les discours insensés, inséparables d'une conversion d'é-

. (1) IV Reg., V, 13.

clat ; il ne vous reste plus qu'un pas à faire, on ne vous demande plus quune vigilance exacte sur vous-même. Si le sacrifice des passions criminelles n'était pas encore fait, et qu'on l'exigeât de vous, vous ne balanceriez pas un moment ; vous le feriez, quoi qu'il en dut coûter et mainte nanl qu'on ne vous demande que de simples purifications, pour ainsi dire ; qu'on ne vous demande presque que les mêmes choses que vous faites, mais pratiquées avec plus de ferveur, plus de fidélité, plus de foi, plus de vigilance; êtes-vous excusable de vous en dispenser ? Pourquoi rendriez-vous, par le refus d'une chose si aisée, tous vos premiers efforts inutiles ? pourquoi auriez-vous renoncé au monde et aux plaisirs criminels, pour trouver dans la piété le même écueil que vous aviez cru éviter en fuyant le crime ? et ne seriez-vous pas à plaindre si. après avoir sacrifié à Dieu le principal, vous alliez vous perdre poui vouloir lui disputer encore mille sacrifices moins pénibles au cœur et à la nature ?

Achevez donc en nous, ô mon Dieu ! ce que votre grâce y a commencé ; triomphez de nos langueurs et de nos fai blesses, puisque vous avez déjà triomphé de nos crimes donnez-nous un cœur fervent et fidèle, puisque vous noue avez déjà ôté un cœur criminel et corrompu ; inspirez nous cette bonne volonté qui fait les Justes, puisque voue avez éteint en nous cette volonté déréglée qui fait lej grands pécheurs ; ne laissez pas votre ouvrage imparfait et puisque vous nous avez fait entrer dans la sainte car rière du salut, rendez-nous dignes de la couronne promis» à ceux qui auront légitimement combattu.

TROISIEME LECTURE

MARDI

RESUME

l" Partie. L'innocence ntêiiie des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. C'est elle seule qui opère leur fidélité, mais c'est aussi leur fidélité seule qui mérite la conservation de la grâce. Il faut que Dieu donne des marques plus continuelles de protection à ceux qui lui en donnent de continuelles d'amour : il est juste, au contraire, qu'il paie l'indifiérence des âmes tièdes par la sienne ; ainsi la peine inséparable de la tiédeur est la privation des grâces de protection.

Cette privation a deux conséquences terribles pour ces âmes infortunées. Premièrement, elles demeurent vides de Dieu, et comme abandonnées à leur propre faiblesse, ayant quelques ressources prises dans la nature, mais qui ne sauraient aller loin : ayant des secours généraux avec lesquels on peut persévérer, mais n'ayant plus ces grâces spéciales avec lesquelles on persévère infailliblement. Secondement, -le joug de Jésus-Christ devient accablant pour elles, sou calice amer, les devoirs pesants, la retraite ennuyeuse, les prières fatigantes, les mortifications insupportables ; la vie, un dégoût perpétuel ; leur état, un état de violence et de neutralité qui ne peut être durable, parce qu'il faut, surtout à certains cœurs, un objet déclaré : si ce n'est pas Dieu qui les intéresse, ce sera bientôt le monde.

Il est vrai qu'il y a des âmes qui paraissent se maintenir dans une espèce d'équilibre et d'insensibilité, mais il est vrai aussi que cet état ne défend que des crimes qui coûtent et qui embarrassent : il laisse subsister les passions et les faiblesses secrètes qui forment toujours ■ une £orruptiou aox yeux de Dieu.

• Il ë^ vrai encore que l'ijuction qui adoucit la pratique des devoirs, IV. 28

191 LElïLKKS SPIRITLELLKS

manque souvent aux âmes les plus saintes : mais entre elles et les âmes tièdes, il y a trois différences. Premièrement, l'âme (idèle se trouve, malgré ses dégoûts, plus heureuse qu'elle n'était avant sa conversion, au lieu que l'âme tiède commence à regarder le crime comme la ressource de ses ennuis. Secondement, l'âme fidèle est soutenue au milieu de ses aridités par le calme d'une conscience qui ne lui reproche point de crimes; au lieu que l'âme tiède porte une conscience inquiète, et que, n'ayant plus de soutien, cet état d'agitation finit par la paix funeste du péché. Troisièmement, les dégoûts de l'âme (idèle sont des épreuves : ceux de l'âme tiède sont des punitions ; l'une trouve en Dieu un père tendre, qui supplée par une protection puissante aux douceurs qu'il lui refuse: l'autre éprouve la sévérité d'un juge, qui, à la soustraction des adoucissements, va faire succéder un arrêt de mort.

Il est vrai enfin que tout excès, même dans la piété, ne vient pas de l'esprit de Dieu ; mais il n'est pas moins vrai qu'on ne persévère qu'en se donnant à Dieu sans réserve ; quelles âmes qui veulent accommoder la piété avec les maximes du monde, qui se relâchent de leur première ferveur, sont sur le point de retomber dans le crime ; et que c'est sur ces indices que les gens même du monde prophétisent la rechute des personnes qui s'étaient converties.

II' Partie. .\»us pouvons affaiblir nos passions, mais elles ne meurent qu'arec nous : c'est en les combattant qu'on les apaise; en les ménageant, on les rend indomptables. La tiédeur, n'étant rien autre chose qu'une imlulqence habituelle envers les passions, les fortifie donc contintiellement.

De cette nouvelle force qu'elles acquièrent, s'ensuivent trois effets également funestes. Premièrement, dans les occasions essentielles, le devoir trouve en nous des difficultés insurmontables : il en trouve bien quelquefois dans les âmes les plus ferventes et qui mortifient le plus leurs penchants; comment des cœurs à demi séduits seraient-ils à l'épreuve de ces difficultés ? Secondement, le crime s'aplanit et n'ex-* cite pas en nous plus de répugnance qu'une simple faute ; nous nous sommes si fort approchés du crime, que nous franchissons le derniir pas sans le savoir : une apparence de gré nous rassure, et nous nous endormons trancjuillement dans hi mort. Troisièmement, notre cœur demeurant toujours au-dessous de ce qu'il se propose, nous tombons dans le crime, parce que nous n'avons résolu précisément que de IVviter ; les Justes mêmes doivent beaucoup entreprendre pour exécuter peu ; à combien plus forte raison y sont obligées les âmes tièdes, que le poids de leurs infidélités fait tomber toujours fort loin du lieu où elles avaient cru arriver ! En vain voudrions-nous nous excuser en disant que nous sommes faibles, c'est précisémeirt parce que nous

le sommes, que nous devous être plus circouspects et plus fervents.

IIP Paktie. Les sevours extérieurs de la religion sont inutiles aux âmes tièdes. Premièrement, les sacrements sont pour elles des remèdes usés, dangereux par la tiédeur avec laquelle elles en a^pprochent, et par la confiance qu'ils leur inspirent : n'opérant plus en elles un accroissement de vie, ils y opèrent la mort. Secondement, la prière n'est plus pour elles qu'une occupation oiseuse, où elles ne trouvent aucun goût, d'où elles ne tirent aucun fruit ; rien ne les soutient, ni ne les défend, ni ne les ranime; tout les dégoûte, tout les fatigue, tout les accable: dans cet état un souffle les renverse; et pour les voir tomber, il n'est pas même nécessaire de les voir attaquées.

Au reste, où l'expérience parle, les raisonnements sont inutiles. Souvenez-vous d'où vous êtes tombés, pécheurs; remontez à la source de vos désordres : cette source était imperceptible, il en est sorti un torrent qui vous inonde; la tiédeur vous a conduits insensiblement dans l'abîme où vous êtes. Le démon ne propose pas le crime du premier coup, il attaque en serpent avant que d'attaquer en lion. Les crimes ne sont pas le coup d'essai du cœur : la chute de David fut préparée par l'oisiveté et par l'indiscrétion ; celle de Salomon, par une vie molle; celle de Judas, par l'amour de l'argent; celle de Pierre, par la présomption. Levez-vous doue, âmes lâches : le Seigneur est le Dieu des forts, il ne récompense que le courage et le. travail ; son royaume n'est pas la chair et le sang, mais la force et la vérité de Dieu.

DEVELOPPEMENT

Jésus étant sorti de la synagogue, entra dans la maison de Simon, dont la belte-mère avait une grosse fièvre. (Luc, iv, 38.)

Puisque Simon jugea la présence de Jésus-Christ nécessaire pour la guérison de sa belle-mère, il fallait sans doute, que le mal fût pressant, et menaçât d'une mort prochaine ; il fallait que les remèdes ordinaires fussent devenus inutiles, et qu'il n'y eût qu'un miracle qui pût opérer sa guérison, et la tirer des portes de la mort; cepen-

i% LECTURES SPIRITUELLES

liant lÉvangile ne la dit attaquée que d'une simple Hè\ re. Partout ailleurs on na recours à Jésus-C.hrisl que pour ressusciter des morts, guérir des paralytiques, rendre la vue et l'ouïe à des sourds et à des aveugles de naissance, et, en un mot. pour guérir des maux incurables à tout autre qu'au souverain Maître de la mort et de la vie des hommes : ici on l'appelle pour rendre seulement la santé à un fébricitant. D'où vient que la toute puissance est employée pour une infirmité si légère ? c'est que cette fièvre étant limage naturelle de la tiédeur dans les voies de Dieu, l'Esprit saint a voulu nous faire entendre par là que cette maladie, si légère en apparence, et dont on ne craint pas le danger, cette tiédeur si ordinaire dans la piété, est une maladie qui immanquablement tue l'âme, et qu'il faut un miracle pour quelle ne conduise pas à la mort.

Oui, de toutes les maximes de la morale chrétienne, il n'en est point sur laquelle l'expérience permette moins de s'abuser que sur celle qui nous assure que le mépris des moindres obligations conduit insensiblement à la transgression des plus essentielles ; et que la négligence dans les voies de Dieu n'est jamais loin delà chute. Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu, dit l'Esprit saint ; celui qui les méprise, c'est-à-dire qui les viole de propos délibéré, qui en fait comme un plan et un état de conduite; car si vous y manquiez seulement quelquefois par fragilité, ou par surprise, c'est la destinée de tous les Justes, et ce discours ne vous regarderait plus; mais les mépriser dans le sens déjà expliqué, et qui ne convient qu'aux âmes tièdes et infidèles, c'est une voie qui aboutit toujours à la perte de la justice. Premièrement, parce que les grâces spéciales, nécessaires pour persévérer dans la vertu, n'y sont plus données. Secondement, parce que les passions qui nous entraînent au vice s'y fortifient. Troisièmement enfin, parce que tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles.

SLR l,\ CERTITUDE D'UNE CHUTE DANS LA TIEDEUR 497

Développons ces trois réflexions : elles renferment des instructions importantes sur tout le détail de la vie chrétienne ; utiles, non seulement aux âmes qui font profession d'une piété publique et déclarée, mais encore à celles qui font consister toute la vertu dans une bonne conduite, et dans une certaine régularité que le monde lui-même exige,

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