‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 48 sur 58 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est une vérité du salut, dit saint Augustin, que l'innocence même des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. L'homme livré au péché par le dérè glement de la nature, ne trouve presque plus en lui que des principes d'erreur et des sources de corruption; la justice et la vérité, nées d'abord avec nous, nous sont devenues comme étrangères; tous nos penchants, révoltés contre la loi de Dieu, nous entraînent malgré nous vers les objets illicites; de sorte que pour rentrer dans l'ordre et soumettre notre cœur à la loi, il faut que nous résistions sans cesse aux impressions des sens, que nous rompions nos inclinations les plus vives, et que nous nous raidis sions sans relâche contre nous-mêmes. Il n'est plus de devoir qui ne nous coûte, plus de précepte marqué dans la loi qui ne combatte quelqu'un de nos penchants, plus de démarche dans la voie de Dieu à laquelle tout notre cœur ne se refuse.

A ce poids de corruption qui nous rend le devoir si difficile et l'injustice si naturelle, ajoutez les pièges qui nous environnent, les exemples qui nous entraînent, les objets qui nous amollissent, les occasions qui nous surprennent, les complaisances qui nous affaiblissent, les afflictions qui nous découragent, les prospérités qui nous corrompent, les situations qui nous aveuglent, les bienséances qui nous gênent, les contradictions qui nous

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éprouvent, tout ce qui est autour de nous, qui n'est pour nous qu'une tentation continuelle.

Je ne parle pas même des misères qui nous sont propres, et des oppositions particulières que nos mœurs passées et nos premières passions ont laissées dans notre cœur à l'ordre et à la justice : ce gofit pour le monde et porur ses plaisirs; ce dégoût pour la vertu et pour ses maximes; cet empire des sens fortifié par une vie voluptueuse; cette paresse invincible à qui tout coûte, et à qui tout ce qui coûte devient presque impossible; cette fierté qui ne sait ni plier ni se rompre; cette inconstance du cœur qui se lasse bientôt de lui-même, incapable de suite et d'uniformité; qui ne peut s'assujettir à la règle, parce que la règle est toujours la même ; qui veut, et qui ne veut plus; qui passe en un clin d'œil d'un abattement excessif à une joie vaine et puérile, et qui ne met qu'un instant entre la résolution la plus sincère, et l'infidélité qui la viole.

■ Or, dans une situation si misérable, que peut l'homme le plus juste, o mon Dieu ! livré à sa propre faiblesse, à tous les pièges qui l'environnent, portant dans son cœur la source de tous les égarements, et dans son esprit le principe de toute illusion? La grâce de Jésus- (^hrist toute seule peut donc le délivrer de tant de misères, l'éclairer au milieu de tant de ténèbres, le soutenir contre tant de difficultés, le retenir sur des penchants si rapides, lallerrair contre tant d'attaques : si on le laisse un moment à lui-même, il tombe ou il s'égare; si une main toule puissante cesse un instant de le retenir, le courant l'emporte : notre consistance dans la vertu est donc un miracle continuel de la grâce; toutes nos démarches dans la voie de Dieu sont donc de nouveaux mouvements de l'Esprit saint, c'est-à-dire de ce guide invisible qui nous pousse et qui nous mène; toutes nos actions do piété sont donc des dons de la miséricorde divine, puisque tout bon

usage de notre liberté vient de lui, et qu'il couronne ses dons en récompensant nos mérites ; tous les moments de notre vie chrétienne sont donc comme une nouvelle création dans la foi et dans la piété, c'est-à-dire (car cette création spirituelle ne suppose pas dans le Juste un néant, mais un principe de grâce et une liberté qui coopère avec elle), c'est-à-dire donc que comme, dans l'ordre de la nature, nous retomberions dans le néant, si le Créateur cessait un instant de conserver l'être qu'il nous a donné; dans la vie de la grâce, nous retomberions dans le péché et dans la mort, si le réparateur cessait un seul moment de nous continuer, par de nouveaux secours, le don de la justice et de la sainteté dont il a embelli notre âme : telle est la faiblesse de l'homme, et sa dépendance continuelle de la grâce de Jésus Christ. La fidélité de l'âme juste est donc le fruit des secours continuels de la grâce, mais elle en est aussi le principe; c'est la grâce toute seule qui peut opérer la fidélité du Juste, et c'est la fidélité du Juste toute seule qui mérite la conservation et l'accroissement de la grâce dans son cœur.

Car, comme les voies de Dieu sur nous sont pleines d'équité et de sagesse, il faut qu'il y ait un ordre dans la distribution de ses grâces et de ses dons ; il faut que le Seigneur se communique plus abondamment à l'âme qui lui prépare plus fidèlement les voies dans son cœur ; qu'il donne des marques plus continuelles de sa protection et de ses miséricordes au Juste, qui lui en donne de continuelles de son amour et de sa fidélité ; et que le serviteur qui fait valoir son talent, soit récompensé à proportion de l'usage qu'il en a su faire; il est juste, au contraire, qu'une âme tiède et infidèle, qui sert son Dieu avec négligence et avec dégoût, le trouve dégoûté et refroidi envers 3lle; et comme elle n'offre plus rien à ses yeux que de propre à le rebuter, il n'est pas surprenant qu'il la rejette le sa bouche, selon l'expression de l'Esprit saint, avec le

même dégoût et le même soulèvement qu'on rejette une boisson tiède et dégoûtante. La peine inséparable de la tiédeur est donc la privation des grâces de protection. Si vous vous refroidissez, Dieu se refroidit à son tour; si vous vous bornez à son égard à ces devoirs essentiels que vous ne pouvez lui refuser sans crime, il se borne à votre égard à des secours généraux avec lesquels vous n'irez pas loin; il se retire de vous à proportion que vous vous retirez de lui. et votre fidélité à le servir est la mesure de celle qu'il apporte lui-même à vous protéger.

Rien de plus juste que cette conduite, car vous entrez en jugement avec votre Dieu. Vous négligez toutes les occasions où vous pourriez lui donner des marques de fidélité, il laisse passer toutes celles où il pourrait vous en donner de sa bienveillance; vous lui disputez tout ce que vous ne croyez pas lui devoir, vous êtes en garde pour ne rien faire pour lui de surcroît, vous lui dites, ce semble, comme il disait lui-même à ce serviteur injuste : Prenez ce qui vous appartient, et n'en demandez pas davantage; n'ètes-vous pas convenu du prix avec moi (l)? Vous comptez avec votre Dieu, pour ainsi dire; toute votre attention est de prescrire des bornes au droit quil a sur votre cœur, et toute votre attention aussi est den mettre à son tour à ses miséricordes sur votre âme, et de vous refuser, sil est permis de parler ainsi, tout ce qu'il peut se dispenser de vous accorder : il paie votre indiJTérence de la sienne. L'amour est le prix de l'amour tout seul, et si vous ne sentez pas assez toute la terreur et l'étendue de cette vérité, souffrez que je vous en déve loppe les conséquences.

La première, c'est que cet état de tiédeur et d'intidé lilé. éloignant de l'âme tiède les grâces de protection, ne lui laissant plus que les secours généraux, la laisse, pour

(Il Matth., XX, U, 1-4.

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ainsi dire, vide de Dieu, et comme entre les mains de sa propre faiblesse; elle peut encore, sans doute, avec ces secours communs qui lui restent, conserver la fidélité qu'elle doit à Dieu; elle en a toujours assez pour pouvoir se soutenir dans le bien, mais sa tiédeur ne lui permet pas d'en faire usage, c'est-à-dire, elle est encore aidée de ces secours avec lesquels on peut persévérer, mais elle ne l'est plus de ceux avec lesquels on persévère infailliblement ; ainsi il n'est plus de péril qui ne fasse sur cette âme quelque impression dangereuse, et qui ne l'approcbe d'une chute. Je veux qu'un naturel heureux, qu'un reste de pudeur et de crainte de Dieu, qu'une conscience encore effrayée du crime, qu'une réputation de vertu à conserver, la défende quelque temps contre elle-même; néanmoins comme ces ressources, prises la plupart dans la nature, ne sauraient aller loin; que les objets des sens au milieu desquels elle vit font tous les jours de nouvelles plaies à son cœur, et que la grâce moins abondante ne répare plus ces pertes journalières; ah! les forces de jour en jour s'affaiblissent, la foi se relâche, les vérités s'obscurcissent; plus elle avance, plus elle empire; on sent bien soi-même qu'on ne sort plus du monde et des périls aussi innocent qu'on en sortait autrefois, qu'on pousse plus loin la faiblesse et la complaisance, qu'on passe certaines bornes qu'on avait jusque-là respectées, que les discours libres nous trouvent plus indulgents, les médisances plus favorables, les occasions plus faciles, les plaisirs moins retenus, le monde plus empressé; qu'on en rapporte un cœur à demi gagné, et qui ne tient plus qu'à de faibles bienséances; qu'on sent ses pertes, et qu'on ne sent plus rien qui les répare; enfin, que Dieu s'est presque retiré, et qu'il n'y a plus entre nous et le crime d'autre barrière que notre faiblesse. Voilà où vous en êtes : jugez où vous en serez en peu de temps.

Je sais que cet état de relâchement et d'infidélité vous

trouble et VOUS inquiète; que vous dites tous les. jours que rien n'est plus heureux que de ne tenir plus à rien, et que vous enviez la destinée de ces Ames qui se donnent à Dieu sans réserve, et qui ne gardent plus de mesure avec le monde. Mais vous vous trompez : ce n'est pas la foi et la ferveur de ces âmes fidèles que vous enviez ; vous nenviez dans leur destinée que la joie et le repos . dont elles jouissent dans le service de Dieu, et dont vous ne sauriez jouir vous-même; vous n'enviez que linsensibilité et Theureuse indillérence où elles sont parvenues pour le monde et pour tout ce que le monde estime, dont l'amour fait tous vos troubles, vos remords, vos peines secrètes; mais vous n'enviez pas les sacrifices qu'il leur a fallu faire pour en venir là, vous n'enviez pas les violences qu'elles ont eues à dévorer pour s'établir dans cet état heureux de paix et de tranquillité, vous n'enviez pas ce qu'il leur en a coûté pour mériter le don d'une foi vive et fervente : vous enviez le bonheur de leur état, mais vous ne voudriez pas qu'il vous en coûtât l'illusion et la mollesse du vôtre.

Aussi la seconde conséquence que je tire des grâces de protection refusées à l'âme tiède, c'est que le joug de Jésus-Christ devient pour elle un joug dur, accablant, insupportable. Car, par le dérèglement de notre nature, ayant perdu le goût de la justice et de la vérité, qui faisait les plus chères délices de l'homme innocent, nous n'avons plus de vivacité et de sentiment que pour les objets des sens et des passions. Les devoirs de la loi, qui nous rappellent sans cesse des sens à l'esprit, et qui nous font sacrifier les impressions présentes des plaisirs à l'espérance des promesses futures; ces devoirs, dis- je, lassent bientùl notre faiblesse, parce que ce sont des efforts continuels que nous faisons contre nous-mêmes : il faut donc que l'onction de la grâce adoucisse ce joug, qu'elle répande de secrètes consolations sur son amertume,

et qu'elle change la tristesse des devoirs en une joie sainte et sensible.

Or, l'âme tiède, privée de cette onction, n'a plus pour elle que la pesanteur du joug, sans les consolations qui l'adoucissent; le calice de Jésus-Christ ne lui fait plus • sentir que son amertume; ainsi tous les devoirs de la piété vous deviennent insipides; les pratiques du salut, ennuyeuses; votre conscience, inquiète et embarrassée par vos relâchements et vos infidélités, dont vous ne pouvez justifier l'innocence, ne vous laisse plus goûter de paix et de joie dans le service de Dieu ; vous sentez tout le poids des devoirs auxquels un reste de foi. et d'amour du repos vous empêche d'être infidèle, et vous ne sentez pas le témoignage secret de la conscience qui l'adoucit et qui soutient l'âme fervente ; vous évitez certaines sociétés de plaisirs où linnocence fait toujours naufrage, et vous ne trouvez dans la retraite qui vous en éloigne qu'un ennui mortel et un goût encore plus vif et plus piquant des mêmes plaisirs que vous vous efforcez de vous interdire; vous priez, et la prière n'est plus pour vous qu'un égarement ou une fatigue; vous vous employez à des œuvres de miséricorde, et, à moins que l'orgueil ou le tempérament ne vous y soutienne, tout ce qui s'y trouve de mortifiant vous devient insupportable; vous fréquentez des personnes de vertu, et leur société vous paraît d'un ennui à vous dégoûter de la vertu même ; la plus légère violence que vous vous faites pour le ciel vous coûte de si grands efforts, qu'il faut que les plaisirs et les amusements du monde viennent vous délasser d'abord de cette fatigue passagère; la plus petite mortification abat votre corps, jette l'inquiétude et le chagrin dans votre humeur, et ne vous console que par la prompte résolution d'en interrompre à l'instant la pratique; vous viv-ez malheureux et sans consolation, parce que vous vous privez d'un certain monde que vous aimez, et que

hui ILEGTUKES SPIRITUELLE?

VOUS substituez à sa place des devoirs que vous n'aimez pas; toute votre vie n'est plus qu'un triste ennui et un dégoût perpétuel de vous-même; vous ressemblez aux Israélites dans le désert: dégoûtés d'un côté de la manne dont le Seigneur les obligeait de se nourrir, et, de laiitre, n'osant plus revenir aux viandes de l'Egypte qu'ils aimaient encore, et que la craintt^ d'être frappés de Dieu les portait à s'interdire.

Or, cet état de violence ne saurait durer, on se lasse bientôt d'un reste de vertu qui ne calme point le cœur, qui ne soulage pas la raison, qui ne contente pas même l'amour-propre; on a bientôt secoué un reste de joug qui accable, et qu'on ne porte plus que par bienséance, et non par amour. Il est si triste de n'être rien, pour ainsi dire : ni juste, ni mondain; ni au monde, ni à Jésus-Christ ; ni dans les plaisirs des sens, ni dans ceux de la grâce ; qu'il est impossible que cette situation ennuyeuse d'indifférence et de neutralité soit durable. Il faut au cn-ur, et à des cœurs surtout d'un certain caractère, un objet déclaré qui les occupe et qui les intéresse ; si ce n'est pas Dieu, ce sera bientôt le monde: un cœur vif, emporté, extrême, tel que l'ont la plupart des hommes, ne saurait être fixé que par des sentiments: et être constamment dégoûté de la vertu, c'est offrir déjà un cœur sensible aux attraits du vice.

Je sais, premièrement, qu'il est des âmes paresseuses et indolentes qui paraissent se maintenir dans cet état d'équilibre et d'insensibilité, qui n'offrent rien de vif ni au monde ni à la vertu, qui semblent également éloignées par leur caractère, et des ardeurs d'une piété fidèle, et des excès d'un égarement profane: qui conservent, au milieu des plaisirs du monde, un fonds de retenue et de régula rite qui annonce encore la vertu, et au milieu des devoirs de la religion un fonds de mollesse et de relâchement qui respire encore l'air et les maximes du monde"; ce sont des

cœurs tranquilles et paresseux, qui ne sont vifs sur rien, à qui Findolence tient presque lieu de vertu; et qui, pour n'être pas à ce point de piété qui fait les âmes fidèles, n'en viennent pas pour cela à ce degré d'abandonnement qui fait les âmes égarées et criminelles.

Je le sais, mais je sais aussi que cette paresse de cœur ne nous défend que des crimes qui coûtent, ne nous éloigne que de certains plaisirs qu'il faudrait acheter au prix de notre tranquillité, et que l'amour du repos tout seul peut nous interdire. Elle ne nous laisse vertueux qu'aux yeux des hommes, lesquels confondent l'indolence qui craint l'embarras avec la piété qui fuit le vice; mais elle ne nous défend pas contre nous-mêmes, contre mille désirs illégitimes, mille complaisances criminelles, mille passions plus secrètes et moins pénibles, parce qu'elles se renferment dans le cœur; des jalousies qui nous dévorent, des animosités qui nous aigrissent, une ambition qui nous domine, un orgueil qui nous corrompt, un désir de plaire qui nous possède, un amour excessif de nous-mêmes qui est le principe de notre conduite, et qui infecte toutes nos actions; c'est-à-dire, que cette indolence nous livre à toutes nos faiblesses secrètes, en même temps qu'elle nous sert de frein contre des passions plus éclatantes et plus tumultueuses, et que ce qui ne paraît qu'indolence aux yeux des hommes est toujours une corruption et une ignominie secrète devant Dieu.

Je sais, en second lieu, que le goût de la piété, et cette onction qui adoucit la pratique des devoirs, est un don souvent refusé aux âmes même les plus saintes et les plus fidèles. Mais il y a trois différences essentielles entre l'âme fidèle à qui le Seigneur refuse les consolations sensibles de la piété, et l'àme tiède et mondaine que la pesanteur du joug accable et qui ne saurait goûter les choses de Dieu.

La première, c'est que l'âme fidèle, malgré sa répugnance et ses dégoûts, conservant toujours une foi ferme

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