‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 49 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

et solide, trouve son état, et l'exemption du crime où elle vit depuis que Dieu l'a touchée, mille fois plus heureux encore que celui où elle vivait, lorsqu'elle était livrée aux égarements des passions; et, pénétrée de l'horreur de ses excès passés, elle ne voudrait pas, pour tous les plaisirs de la terre, changer sa destinée et se rengager dans ses premiers vices : au lieu que l'âme tiède et infidèle, dégoûtée de la vertu, regarde avec envie les plaisirs et la vaine félicité du monde; et comme ses dégoûts ne sont que la suite et la peine de la faiblesse et de la tiédeur de sa foi, le crime commence à lui paraître la seule ressource des ennuis et de la tristesse de la piété.

La seconde différence, c'est que l'àme fidèle, au milieu de ses dégoûts et de ses aridités, porte du moins une conscience qui ne lui reproche point de crime ; elle est du moins soutenue par le témoignage de son propre cif ur, et par une certaine paix de l'innocence qui, quoiqu'elle ne soit pas vive et sensible, ne laisse pas d'établir au dedans de nous un calme que nous n'avions jamais éprouvé dans les voies de l'égarement; au lieu que l'àme tiède et infidèle, se permettant, contre le témoignage de son propre cœur, milletransgressionsjournalièresdontelle ignore lamalice, porte toujours une conscience inquiète et douteuse ; et n'étant plus soutenue, ni par le goût des devoirs, ni parla paix et le témoignage de la conscience, cet état d'agitation et d'ennui finit bientôt par la paix funeste du crime.

Enfin, la dernière différence, c'est que les dégoûts de l'àme fidèle n'étant que des épreuves dont Dieu se sert pour la purifier, il supplée aux consolations sensibles de la vertu, qu'il lui refuse, par mille endroits qui les remplacent, par une protection plus puissante, par une attention miséricordieuse à éloigner tous les périls qui pour raient la séduire, par des secours plus abondants de la grâce, car il ne veut pas la perdre et la décourager ; il ne veut que l'éprouver el lui faire expier, par les amertumes

et les aridités de la vertu, les plaisirs injustes du crime. Mais les dégoûts de l'âme infidèle ne sont pas des épreuves, ce sont des punitions ; ce n'est pas un Dieu miséricordieux qui suspend les consolations de la grâce sans suspendre la grâce elle-même, c'est un Dieu sévère qui se venge et qui se retire ; ce n'est pas un père tendre qui supplée par la solidité de sa tendresse et par des secours effectifs, aux rigueurs apparentes dont il est obligé d'user, c'est un juge sévère qui ne commence à priver le criminel de mille adoucissements que parce qu'il lui prépare un arrêt de mort. Les aridités de la vertu trouvent mille ressources dans la vertu même : celles de la tiédeur n'en sauraient trouver ailleurs que dans les douceurs trompeuses du vice.

Voilà la destinée inévitable de la tiédeur, le malheur de la chute. Venez nous dire après cela que vous voulez vous faire une sorte de vertu qui dure, que ces grands zèles ne se soutiennent pas, qu'il vaut mieux ne pas le prendre si haut et aller jusqu'au bout, et qu'on ne va pas loin quand on se met hors d'haleine dès les premiers pas !

Je sais que tout excès, même dans la piété, ne vient pas de l'Esprit de Dieu qui est un esprit de discrétion et de sagesse ; que le zèle qui renverse l'ordre de notre état et de nos devoirs n'est pas la piété qui vient d'en-haut, mais une illusion qui naît de nous-mêmes ; que l'indiscrétion est une source de fausses vertus, et qu'on donne souvent à la vanité ce qu'on croit donner à la vérité. Mais je vous dis de la part de Dieu, que, pour persévérer dans ses voies, il faut se donner à lui sans réserve ; je vous dis que, pour se soutenir dans la fidélité aux devoirs essentiels, il faut sans cesse affaiblir les passions qui nous en éloignent sans cesse; et que les ménager, sous prétexte de n'aller pas trop loin, c'est se creuser à soi-même son précipice. Je vous dis qu'il n'y a que les âmes fidèles et ferventes qui, non contentes d'éviter le crime, évitent tout

ce qui peut y conduire ; qu'iln'ya,dis-je,que ces àmesqui persévèrent, qui se soutiennent, qui lionorent la piété par une conduite soutenue, égale, uniforme ; et au contraire qu'il n'y a que les âmes tièdes et molles, les âmes qui ont commencé leur pénitence par mettre des bornes à la piété, et à raccommoder avec les plaisirs et les maximes du monde ; qu'il n'y a que ces âmes qui reculent, qui se démentent, qui reviennent à leur vomissement, et qui déshonorent la piété par des inconstances et des inégalités d'éclat, et par une vie mêlée, tantôt de retraite et de vertu, tantôt de monde et de faiblesse. Et j'en appelle ici à vousmêmes : quand vous voyez dans le monde une âme se relâcher de sa première ferveur, se rapprocher un peu plus des sociétés et des plaisirs qu'elle s'était d'abord si sévèrement interdits, rabattre insensiblement de sa retraite, de sa modestie, de sa circonspection, de ses prières, de l'exactitude à ses devoirs ; ne dites-vous pas vous-mêmes qu'elle n'est pas loin de redevenir tout ce qu'elle était autrefois? ne regardez-vous pas tous ces relâchements, comme les préludes de la chute ? et ne comptez-vous pas que la vertu est presque éteinte dès que vous la voyez alïaiblie? En faut il tant même pour réveiller vos censures et vos présages sinistres et malins contre la piété ? Injustes que vous êtes, vous condamnez une vertu tiède et infidèle, et vous nous condamnez nous-mêmes quand nous exigeons une vertu fidèle et fervente! vous prétendez q^i'il ne faut pas le prendre si haut pour se soutenir, et vous prophétisez qu'on va tomber, dès qu'on s'y prend . avec plus de tiédeur et de négligence !

C'est donc dans le relâchement tout seul qu'il faut craindre les retours et les chutes ; ce n'est donc pas en se donnant à Dieu sans réserve, qu'on se dégoûte de lui et qu'il nous abandonne, c'est en le servant avec lâcheté ; le moyen de sortir glorieux du combat n'est donc pas de ménager l'ennemi, c'est de le vaincre ; le secret pour n'être

pas surpris, n'est donc pas de s'endormir dans la paresse et dans l'indolence, c'est d'être attentif sur toutes ses voies ; il ne faut donc pas craindre d'en trop faire de peur de ne pouvoir se soutenir; au contraire, pour mériter la •grâce de se soutenir, il faut d'abord ne laisser rien à faire. Quelle illusion: on craint le zèle comme dangereux à la persévérance, et c'est le zèle seul qui l'obtient ; on se retranche dans une vie tiède et commode, comme la seule qui peut durer, et c'est la seule qui se dément ; on évite la fidélité comme l'écueil de la piété, et la piété sans fidélité n'est jamais loin du naufrage !

C'est ainsi que la tiédeur éloigne de l'àme infidèle les grâces de 'protection, et que ces grâces éloignées, ôtant à notre foi toute sa force, au joug de Jésus-Christ toutes ses consolations, nous laissent dans un état de défaillance et de dépérissement, où il ne faut à l'innocence pour succomber que le malheur d'être attaquée. Mais si la perte de la justice est inévitable dans la tiédeur du côté des grâces qui s'éloignent, elle l'est encore du côté des passions qui se fortifient.

SECONDE PARTIE

Ce qui rend la vigilance si nécessaire à la piété chrétienne, c'est que toutes les passions qui s'opposent en nous à la loi de Dieu ne meurent, pour ainsi dire, qu'avec nous. Nous pouvons bien les affaiblir par le secours de la grâce et d'une foi vive et fervente, mais les penchants et les racines en demeurent toujours dans le cœur, nous portons toujours au dedans de nous les principes des mêmes égarements que nos larmes sont effacées; le crime peut être mort dans nos cœurs, mais le péché, comme parle l'Apôtre, c'est-à-dire les inclinations corrompues qui ont formé tous nos crimes, y habitent et y vivent encore ; et ce fonds

de corruption qui nous avait éloignés de Dieu, nous est encore laissé dans notre pénitence, pour servir d'exercice continuel à la vertu, pour nous rendre plus dignes de la couronne parles occasions éternelles de combat quil nous suscite, pour humilier notre orgueil, pour nous fairesouvenir que le temps de la vie présente est un temps de guerre et de péril, et que, par une destinée inévitable à la condition de notre nature, il n va presque jamais qu'un pas à faire entre le relâchement et le crime.

Il est vrai que la grâce de Jésus-Christ nous est donnée pour réprimer ces penchants corrompus qui survivent à notre conversion ; mais, comme nous venons de le dire, dans la tiédeur, la grâce ne nous offrant presque plus que des secours généraux, et toutes les grâces de protection, dont nous nous sommes rendus indignes, étant ou plus rares ou suspendues, il est clair que, de cela même, les passions doivent prendre de nouvelles forces. Mais je dis que non seulement les passions se fortifient dans la vie tiède et infidèle, parce que les grâces de protection qui les affaiblissent y sont plus rares, mais encore par létat tout seul du relâchement et de la tiédeur elle-même ; car la vie tiède et infidèle n'étant qu'une indulgence continuelle pour toutes nos passions, une molle facilité à leur accorder sans cesse, jusqu'à un certain point, tout ce qui les flatte ; une attention même d'amour propre à éloigner tout ce qui pourrait, ou les réprimer, ou les contraindre; un usage perpétuel de tout ce qui est le plus capable de les enflammer, il est clair quelles doivent tous les jours y prendre de nouvelles forces.

En effet, il ne faut pas se figurer qu'en ne poussant notre indulgence pour nos passions que jusqu'à certaines bornes permises, nous les apaisions, pour ainsi dire, nous leur en accordions assez pour les satisfaire, et pas assez pour souiller notre âme, et mettre le trouble et le remords dévorant dans la conscience; nous figurer que nous puis

sions jamais arriver à un certain état d'équilibre entre le crime et la vertu, où d'un côté nos passions soient contentes par les adoucissements que nous leur permettons, et où de l'autre notre conscience soit tranquille par la fuite du crime que nous évitons. Car voilà le plan que se forme l'àme tiède, favorable à son indolence et à sa paresse, parce qu'il bannit également tout ce qu'il y a de pénible dans le crime et dans la vertu, qu'il refuse aux passions tout ce qui troublerait la conscience, et à la vertu tout ce qui gênerait et mortifierait trop l'amour-propre ; mais cet état d'équilibre et d'égalité est une chimère. Les passions ne connaissent pas même de bornes dans le crime, comment pourraient-elles s'en tenir à celles de la tiédeur? les excès ne peuvent les satisfaire et -les fixer, comment de simples adoucissements les fixeraient-ils ? plus vous leur accordez, plus vous vous mettez hors d'état de pouvoir rien leur refuser. Le véritable secret pour les apaiser n'est pas de les favoriser jusqu'à un certain point, c'est de les combattre en tout ; toute indulgence les rend plus flères et plus indomptables ; c'est un peu d'eau jetée dans l'incendie, qui, loin de l'apaiser, l'augmente ; c'est un peu de pâture présentée à un lion dévorant, qui, loin de calmer sa faim, la rend plus vive et plus violente ; tout ce qui flatte les passions les aigrit et les révolte.

Or, tel est l'état d'une âme tiède et infidèle : toutes les animosités qui ne vont pas jusqu'à la vengeance déclarée, elle se les permet ; tous les plaisirs où l'on ne voit pas de crime palpable, elle se les justifie ; toutes les parures et tous les artifices où l'indécence n'est pas scandaleuse, et où il n'entre ni passion, ni vue marquée, elle les recherche; toutes les vivacités sur l'avancement et sur la fortune qui ne nuisent à personne, elle s'y livre sans réserve ; toutes les omissions qui paraissent rouler sur des devoirs arbitraires, où qui n'intéressent que légèrement des devoirs essentiels, elle n'en fait pas de scrupule ; tout l'amour du

corps et de la personne, qui ne mène pas directement au crime, elle ae le compte pour rien ; toute k délicatesse sur le rang et sur la gloire, qui peut compatir avec une modération que le monde lui-même demande, on s'en fait un mérite. Or, qu'arrive-t-il de là ? voulez-vous le savoir ? le voici, et je vous prie d'écouter ces réflexions :

Premièrement, c'est que tous les penchants qui s'opposent en nous à la règle et au devoir, s'étant sans cesse fortifiés, la règle et le devoir trouvent ensuite en nous des dillicultés insurmontables ; de sorte que les accomplir dans une. occasion essentielle, où la loi de Dieu nousj oblige, est une eau rapide qu'il faut remonter malgré le courant qui nous entraîne, un cheval indompté et furieux qu'il faut arrêter tout court sur le bord du précipice. Ainsi votre sensibilité sur les injures, toujours trop écoutée, a poussé votre orgueil à un tel point, que dans une action décisive, où vous croirez votre honneur essentiellement intéressé, et où il s'agira de pardonner, vous ne serez plus maître de votre ressentiment, et vous abandonnerez votre cœur à toute la vivacité de la haine et de la vengeance ; ainsi ces soins et ces empressements à cultiver l'estime des hommes ont si bien fortifié dans votre cœur le désir de mériter leurs louanges et de vous conserver leurs suffrages, que dans une circonstance essentielle où il faudra • sacrifier la vanité de leurs jugements au devoir, et s'exposer à leur censure et à leur dérision, pour ne pas manquer à Votre âme, les intérêts de la vanité l'emporteront sur ceux de la vérité, et le respect humain sera plus fort que la crainte de Dieu ; ainsi ces vivacités sur la fortune et sur l'avancement, nourries de longue main, ont rendu l'ambition si fort maîtresse de votre cœur, que dans une conjoncture délicate, où il faudra détruire un concurrent pour vous élever, vous sacrifierez votre conscience à votre fortune, et serez injuste envers votre frère, de peur de vous manquer à vous-mêmes; ainsi, enfin, pour éviter

trop de détail, ces attachements suspects, ces entretiens trop libres, ces complaisances trop poussées, ces désirs de plaire trop écoutés, ont mis en vous des dispositions si voisines du crime et de la volupté, que vous ne serez plus en état de résister dans un péril où il s'agira d'aller plus loin; la corruption préparée par toute la suite de vos démarches passées s'allumera à l'instant; votre faiblesse l'emportera sur vos réflexions; votre cœur se refusera à votre' fierté, à votre gloire, à votre devoir, à vous-même. On n'est pas longtemps fidèle quand on trouve en soi tant de dispositions à ne l'être pas.

Ainsi, vous serez surpris vous-même de votre fragilité ;* vous vous demanderez ce que sont devenues ces dispositions de pudeur et de vertu qui vous inspiraient autrefois tant d'horreur pour le crime ; vous ne vous connaîtrez plus vous-même ; vous sentirez en vous une pente malheureuse et violente, que vous portiez à votre insu dans votre âme ; peu à peu cet état vous paraîtra moins affreux. Le cœur se justifie bientôt tout ce qui le captive ; ce qui nous plaît ne nous alarme pas longtemps, et vous ajouterez, au malheur de la chute, le malheur du calme et de la sécurité.

Telle est la destinée inévitable de la vie tiède et infidèle, "des passions qu'on a trop ménagées; des lionceaux, dit un prophète, qu'on nourrit sans précaution, croissent enfin, et dévorent la main indiscrète qui les a elle-même aidés à. se fortifier et à devenir redoutables ; les passions venues à un certain point se rendent les maîtresses. Vous avez beau alors vous raviser, il n'est plus temps; vous avez couvé le feu profane dans votre cœur, il faut enfin qu'il éclate ; vous avez nourri ce venin au dedans de vous, il faut qu'il gagne, et il n'est plus temps de recourir au remède. Il fallait vous y prendre de bonne heure; les commencements du mal n'étaient pas encore sans ressource, vous l'avez laissé fortifier, vous l'avez aigri par tout ce qui pouvait le rendre plus incurable; il faut qu'il prenne le

dessus, et que vous vous trouviez la victime de votre indiscrétion et de votre indulgence.

Aussi ne nous dites vous pas vous-mêmes, tous les jours, que vous avez les meilleures intentions du monde, que vous voudriez mieux faire que vous ne faites, et quil vous semble que vous désirez sincèrement de vous sauver ; mais qu'il arrive mille conjonctures dans la vie, où Ion oublie toutes ses bonnes résolutions, et où il faudrait être un saint pour ne pas se laisser entraîner? Et voilà justement ce que nous vous disons, que malgré toutes vos bonnes intentions prétendues, si vous ne fuyez, si vous ne Combattez, si vous ne veillez, si vous ne priez, si vous ne prenez sans cesse sur vous-même, il se trouvera mille occasions où vous ne serez plus le maître de votre faiblesse ; voilà ce que nous vous disons, qu'il n'est qu'une vie mortifiée et vigilante qui puisse nous mettre à couvert des tentations et des périls; que c'est un abus de croire qu'on sera fidèle dans ces moments où l'on est violemment attaqué, lorsqu'on y porte un cœur affaibli, chancelant, et déjà tout prêt à tomber; qu'il n'y a que la maison bàlie sur le roc, qui résiste aux vents et à l'orage; qu'il nest que la vigne entourée d'un vaste fossé, et fortifiée d'une tour inaccessible, qui ne soit pas exposée aux insultes des passants; et qu'en un mot, il faut être saint, et solidement établi dans la vertu, pour vivre exempt de crime.

Et quand je dis qu'il faut être saint, hélas! les âmes les plus ferventes et les plus fidèles elles-mêmes, avec des penchants mortifiés, une chair exténuée par les rigueurs de la pénitence, une imagination purifiée par la prière, un esprit nourri de la vérité et de la méditation de la loi de Dieu, une foi fortifiée par les sacrements et par la retraite, se trouvent quelquefois dans des situations si terribles, que leur cœur se révolte, leur imagination se trouble et s'égare; qu'elles se voient dans ces tristes agitations où elles flottent longtemps entre la mort et la victoire, et où,

semblables à un navire qui se défend contre les flots au milieu d'une mer irritée, elles n'attendent de sûreté que de celui qui commande aux vents et à l'orage; et vous voudriez qu'avec un cœur déjà à demi séduit, avec des penchants si voisins du crime, votre faiblesse fût à l'épreuve des occasions, et que les tentations les plus violentes vous trouvassent toujours tranquille et inaccessible? vous voudriez que dans des mœurs tièdes, sensuelles, mondaines, votre âme offrît aux occasions cette foi, cette force que la piété la plus tendre et la plus attentive quelquefois ne donne pas elle-même ? vous voudriez que des passions flattées, nourries, ménagées, fortifiées, demeurassent dociles, immobiles, froides, en présence des objets les plus capables de les allumer ; elles qui après de longues macérations, et une vie entière de prière et de vigilance, se réveillent quelquefois tout d'un coup, loin même des périls, et font sentir aux plus justes, par des exemples funestes, qu'il ne faut jamais s'endormir, et que le plus haut point de la vertu n'est quelquefois que l'instant qui précède la chute? Telle est notre destinée de n'être clairvoyants que sur les périls qui regardent notre fortune ou notre vie, et de ne pas connaître même ceux qui menacent notre salut. Mais désabusons-nous : pour éviter le crime, il faut quelque chose de plus que la tiédeur et l'indolence de la vertu ; et la vigilance est le seul moyen que Jésus- Christ nous ait laissé pour conserver l'innocence. Première réflexion.

Une seconde réflexion qu'on peut faire sur cette vérité, c'est que les passions se fortifiant de jour en jour dans la vie tiède et infidèle, non seulement le devoir trouve en nous des répugnances insurmontables, mais encore le crime s'aplanit, pour ainsi dire, et on n'y sent pas plus de répugnance que pour une simple faute. En effet, le cœur, par ces infidélités journalières, inséparables de la tiédeur, arrive enfin comme par autant de démarches insensibles

jusqu'à ces bornes périlleuses, qui ne séparent plus que dun point. la vie de la mort, le crime de l'innocence, franchit ce dernier pas sans presque s'en apercevoir ; comme il lui restait peu de chemin à faire, et qu'il na' pas eu besoin dun nouvel effort pour passer outre, il croit n'avoir pas été plus loin que les autres fois ; il avait mis en lui des dispositions si voisines du crime, qu'il a enfanté l'iniquité sans douleur, sans répugnance, sans aucun mouvement marqué, sans s'en apercevoir luimême; semblable à un mourant que les langueurs d'une longue et pénible agonie ont si fort approché de sa fin. que le dernier soupir ressemble à ceux qui l'ont précédé, ne lai coûte pas plus d'efforts que les autres, et laisse même les spectateurs incertains si son dernier moment est arrivé, ou s'il respire encore ; et c'est ce qui rend l'état d'une âme tiède encore plus dangereux, que d'ordinaire on y meurt à la grâce sans s'en apercevoir soimême; on devient ennemi de Dieu, qu'on vit encore avec* lui comme avec un ami ; on est dans le commerce des choses saintes, et on a perdu la grâce qui nous donnait droit d'en approcher.

Ainsi, que les âmes ne s'abusent point elles-mêmes, sur ce que peut-être elles se sont jusqu'ici défendues d'une chute grossière; leur état n'en est sans doute que plus dangereux devant Dieu ; la peine la plus formidable de leur tiédeur, c'est peut-être que, déjà mortes à ses yeux, elles vivent sans aucune chute marquée; c'est qu'elles s'endorment tranquillement dans la mort, sur une appa rence de vie qui les rassure ; c'est qu'elles ajoutent, au danger de leur état, une fausse paix qui les confirme dans cette voie d'illusion et de ténèbres; c'est enfin que le Seigneur, par des jugements terribles et secrets, les frappe d'aveuglement, et punit la corruption de leur cœur, en permettant qu'elles l'ignorent. Une chute grossière serait, si je l'ose dire, un Irait de bonté et de misé-

SUR LA CERTITUDE D'UNE CHUTE DANS LA TIEDEUR 5l7

ricorde de Dieu sur elles ; elles ouvriraient du moins les yeux alors ; le crime dévoilé et aperçu porterait du moins le trouble et l'inquiétude dans leur conscience ; le mal enfin découvert les ferait peat-être recourir au remède ; au lieu que cette vie réglée en apparence les endort et les calme, leur rend inutile l'exemple des âmes ferventes, leur persuade que cette grande ferveur n'est pas nécessaire, qu'il y entre plus de tempérament que de grâce, que c'est un zèle plutôt qu'un devoir; et leur fait écouter comme de vaines exagérations tout ce que nous disons dans ces chaires chrétiennes, sur les chutes inévitables dans une vie tiède et infidèle. Seconde réflexion.

Enfin, une dernière réflexion à faire sur cette vérité, c'est que telle est la nature de notre cœur, de demeurer toujours fort au-dessous de ce qu'il se propose. Nous avons fait mille fois des résolutions saintes, nous avons projeté de pousser jusqu'à un certain point le détail des .devoirs et de la conduite, mais l'exécution a toujours beaucoup diminué de l'ardeur de nos projets, et est demeurée fort au-dessous du degré où nous voulions nous élever ; ainsi une âme tiède, ne se proposant pour le plus haut point de sa vertu que d'éviter le crime, visant précisément au précepte, c'est-à-dire à ce point rigoureux et précis de la loi, au-dessous duquel se trouve immédiatement la mort et la prévarication: elle demeure infailliblement au-dessous, et neva jamais jusqu'à ce point essentiel qu'elle s'était proposé ; c'est donc une maxime incontestable, qu'il faut beaucoup entreprendre pour exécuter peu, et viser bien haut pour atteindre du moins au milieu. Or cette maxime si sûre, à l'égard même des plus justes, l'est infiniment plus à l'égard d'une âme tiède et infidèle ; car la tiédeur aggravant tous ses liens, et augmentant le poids de sa corruption et de ses misères, c'est elle principalement qui doit prendre un grand essor pour atteindre du moins au plus bas degré, et se proposer la perfection

des conseils, si elle veut en demeurer à lobservance du précepte; c'est à elle surtout qu'il est vrai de dire, qu'en ne visant précisément qu'à éviter le crime, chargée comme elle est du poids de sa tiédeur et de ses infidélités, elle retombera toujours fort loin du lieu où elle avait cru arriver; et comme au-dessous de cette vertu commode et sensuelle il n'y a immédiatement que le crime, les mêmes efforts qu'elle croyait faire pour l'éviter, ne serviront qu'à l'y conduire. Voilà des raisons toutes prises dans la faiblesse que les passions fortifiées laissent à lame tiède et infidèle, et qui la conduisent inévitablement à la chute.

Cependant, l'unique raison que vous nous alléguez pour persévérer dans cet état dangereux, c'est que vous êtes faible et que vous ne sauriez soutenir un genre de vie plus retiré, plus recueilli, plus mortifié, plus parfait. Mais c'est parce que vous êtes faible, c'est-à-dire plein de dégoût pour la vertu, de goût pour le monde, d'assujettissement à vos sens ; c'est pour cela même, qu'une vie retirée, mortifiée, vous devient indispensable; c'est parce que vous êtes faible que vous devez éviter avec plus de soin les occasions et les périls, prendre plus sur vousmême, prier, veiller, vous refuser les plaisirs les plus innocents, et en venir à de saints excès de zèle et de ferveur pour mettre une barrière à votre faiblesse. Vous êtes faible ? Et parce que vous êtes faible, vous croyez qui! vous est permis de vous exposer plus qu'un autre, de craindre moins les périls, de négliger plus tranquillement les remèdes, d'accorder plus à vos sens, de conserver plus d'attachements pour le monde et pour tout ce qui peut corrompre votre cœur? Quelle illusion î Vous faites donc de votre faiblesse le titre de votre sécurité? vous trouvez donc, dans le besoin que vous avez de veiller et de prier, le privilège qui vous en dispense? Et depuis quand les malades sont-ils autorisés à se permettre plus d'excès,

et user de moins de précautions que ceux qui jouissent d'une santé parfaite? La voie des privations a toujours été celle des faibles et des infirmes ; et alléguer votre faiblesse, pourvous dispenser d'une vie plus fervente et plus chrétienne, c'est alléguer vos maux pour nous persuader que vous n'avez pas besoin de remède. Seconde raison tirée des passions qui se fortifient dans la tiédeur, et qui proïKe que cet état finit toujours par la chute et par la perte de la justice.

A toutes ces raisons, je devais en ajouter une troisième tirée des secours extérieurs de la religion, nécessaires pour soutenir la piété, et qui deviennent inutiles à l'âme tiède et infidèle.

Les sacrements, non seulement ne lui sont plus d'aucune utilité, mais ils lui deviennent même dangereux, ou par la tiédeur avec laquelle elle en approche, ou par la vaine confiance qu'ils lui inspirent; ce ne sont plus pour elle des ressources, ce sont des remèdes accoutumés, usés, si j'ose parler ainsi; qui amusent sa langueur, mais qui ne la guérissent pas; c'est la viande des forts, qui achève de ruiner un estomac faible, loin de le rétablir; c'est un souffle de l'Esprit saint, qui, ne pouvant rallumer le tison encore fumant, achève de l'éteindre; c'est-à-dire que la grâce des sacrements reçue dans un cœur tiède et infidèle, n'y opérant plus un accroissement de vie et de force, y opère tôt ou tard la mort et la condamnation, toujours attachées à l'abus de ces divins remèdes.

La prière, le canal des grâces, cette nourriture d'un cœur fidèle, cet adoucissement de la piété, cet asile contre toutes les attaques de l'ennemi, ce cri d'une âme touchée qui rend le Seigneur si attentif à ses besoins; la prière, sans laquelle Dieu ne se fait plus sentir à nous, sans laquelle nous ne connaissons plus notre père, nous ne rendons plus grâces à notre bienfaiteur, nous n'apaisons plus notre juge, nous n'exposons plus nos plaies à notre

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médecin, nous vivons sans Dieu dans ce monde; la prière enfin, *si nécessaire à la vertu la plus établie, n'est plus pour l'ânie tiède qu'une occupation oiseuse d'un esprit égaré, d'un cœur sec, et partagé par mille affections étrangères. Elle n'y trouve plus ce goût, ce recueillement, ces consolations qui sont le fruit dune vie fervente et fidèle; elle n'y voit plus comme dans un nouveau jour les vérités saintes, qui confirment une âme dans le mépris du monde et dans l'amour des biens éternels, et qui, au sortir de là, lui font regarder avec un nouveau dégoût tout ce que les hommes insensés admirent; elle n'en sort plus remplie de cette foi vive, qui ne compte plus pour rien les dégoûts et les obstacles de la vertu, et qui en dévore avec un saint zèle toutes les amertumes; elle ne sent point, au sortir de là. plus d'amour pour le devoir, plus d'horreur pour le monde, plus de résolution pour en fuir les périls, plus de lumière pour en connaître le néant et la misère, plus ûe force pour se ha'ir et pour se combattre elle-même, plus de teneur des jugements de Dieu, plus de componction de ses propres faiblesses ; elle en sort seulement plus fatiguée de la vertu qu'auparavant, plus remplie des fantômes du monde, qui, dans ce moment où elle a été aux pieds de son Dieu, ont, ce semble, agité plus vivement son imagination flétrie de toutes ces images; plus aise de s'être acquittée d'un devoir onéreux où elle n'a trouvérien de plus consolant que le plaisir de le voir finir, plus empressée d'aller remplacer par des amusements et des infidélités, ce moment dennui et de gêne : en un mot. plus éloignée de Dieu qu'elle vient d'irriter par linfidélité et l'irrévérence de sa prière ; voilà tout le fruit qu'elle en a retiré. Enfin, tous les devoirs extérieurs de la religion qui soutiennent la piété et qui la réveillent, ne sont plus pour lame tiède que des pratiques mortes et inanimées, où son cœur ne se trouve plus, où il entre plus d'habitude que de goût et d'esprit de piété, et où, pour toute dispo-

sition, on n'y porte que l'ennui de faire toujours la même ctiose.

Ainsi, la grâce dans cette âme se trouvant sans cesse attaquée et affaiblie, ou par les usages du monde qu'elle se permet, ou par ceux de la piété dont elle abuse ; ou. par les objets des sens qui nourrissent sa corruption, ou par ceux de la religion qui augmentent ses dégoûts ; ou par les plaisirs qui la dissipent, ou par les devoirs qui la lassent: tout la faisant pencher vers sa ruine, et rien ne la soutenant ; hélas! quelle destinée pourrait-elle se promettre? La lampe qui manque d'huile peut elle éclairer longtemps? l'arbre qui ne tire presque plus de suc de la terre peut-il tarder à sécher et à être jeté au feu ? Or, telle est la situation de l'âme tiède : toute livrée à ellemême, rien ne la soutient; toute pleine de faiblesse et de langueur, rien ne la défend ; toute environnée d'ennuis et de dégoûts, rien ne la ramine; tout ce qui console l'âme juste ne fait qu'augmenter sa langueur ; tout ce qui soutient une âme fidèle, la dégoûte et l'accable; tout ce qui rend aux autres le joug léger, appesantit le sien ; et les secours de la piété ne sont plus que ses fatigues ou ses crimes. Or, dans cet état, ô mon Dieu! presque abandonnée de votre grâce, lassée de votre joug, dégoûtée d'ellemême autant que de la vertu, affaiblie par ses maux et par les remèdes, chancelante à chaque pas, un souffle la renverse ; elle-même penche vers sa chute, sans qu'aucun mouvement étranger la pousse; et pour la voir tomber, il ne faut pas même la voir attaquée.

Voilà les raisons qui prouvent la certitude d'une chute dans la vie tiède et infidèle. Mais faudrait-il tant de preuves où vos propres malheurs vous ont si tristement instruit? Souvenez-vous d'où vous êtes tombé, comme le disait autrefois l'Esprit de Dieu à une âme tiède (1). Re-

(1) Apoc, II, 5.

:>î-2 LECTURES SPIRITUELLES

montez à la source des désordres où vous croupissez encore; vous la trouverez dans la négligence et dans l'infidélité dont nous parlons. Une naissance de passion trop faiblement rejetée, une occasion de périls trop fréquentée, des pratiques de piété trop souvent omises ou méprisées, des commodités trop sensuellement recherchées, des désirs de plaire trop écoutés, des lectures dangereuses pas assez évitées : la source est presque imperceptible, le torrent d'iniquités qui en est sorti a inondé toute la capacité de votre âme, ce n'était qu'une étincelle qui a allumé ce grand incendie, ce fut un peu de levain qui, dans la suite, a aigri et corrompu toute la masse. Souvenez-vous-en : vous n'auriez jamais cru en venir où vous en êtes, vous écoutiez tout ce qu'on disait làdessus comme des exagérations de zèle et de spiritualité, vous auriez répondu de vous-même pour certaines démarches sur lesquelles vous ne sentez presque plus de remords. Souvenez-vous d'où vous êtes tombé, considérez la profondeur de labîme où vous êtes ; c'est le relâchement et des infidélités légères, qui vous y ont conduit comme par degrés. Souvenez-vous-en. encore une fois, et voyez si l'on peut appeler un état sûr, ce qui a pu vous conduire au précipice?

Tel est l'artifice ordinaire du démon : il ne propose jamais le crime du premier coup, ce serait ellaroucher sa proie et la mettre hors d'atteinte à ses surprises, il connaît trop les routes par où il faut entrer dans le cœur, il sait qu'il faut rassurer peu à peu la conscience timorée contre l'horreur du crime, et ne proposer d'abord que des fins honnêtes, et certaines bornes dans le plaisir; il n'attaque pas d'abord en lion, c'est un serpent; il ne vous mène pas droit au gouffre, il vous y conduit par des voies détournées. Non, les crimes ne sont jamais les coups d'essai du cœur. David fut indiscret et oiseux, avant d'être adultère; Salomon se laissa amollir par la magni-

ficence et par les délices de la roj^auté, avant de paraître sur les hauts lieux au milieu des femmes étrangères; Judas aima l'argent, avant de mettre à prix son maître ; Pierre présuma, avant de le renoncer. Le vice a ses progrès comme la vertu; comme le jour instruit le jour, dit le prophète, ainsi la nuit donne de tristes leçons à la nuit; et il n'y a pas loin entre un état qui suspend toutes les grâces de protection, qui fortifie toutes les passions, qui rend inutiles tous les secours de la piété, et un état où elle est enfin tout à fait éteinte.

Qu'y a-t-il donc encore qui puisse vous rassurer dans cette vie de négligence et d'infidélité? Serait-ce l'exemption du crime, où vous vous êtes jusqu'ici conservé? Je vous ai montré, ou qu'elle est un crime elle-même, ou qu'elle ne tarde pas à y conduire. Serait-ce l'amour du repos?, Mais vous n'y trouvez ni les plaisirs du monde, ni les consolations de la vertu. Serait-ce l'assurance que Dieu n'en demande pas davantage? Mais comment l'âme tiède pourrait-elle le contenter et lui plaire, puisqu'il la rejette de sa bouche? Serait-ce le dérèglement de presque tous ceux qui vous environnent, et qui vivent dans des excès que vous évitez? Mais leur destinée est peut-être moins à plaindre et moins désespérée que la vôtre : ils connaissent du moins leurs maux, et vous prenez les vôtres pour une santé parfaite. Serait-ce la crainte de ne pouvoir soutenir une vie plus vigilante, plus mortifiée, plus chrétienne? Mais puisque vous avez pu soutenir jusqu'ici un reste de vertu et d'innocence sans les douceurs et les consolations de la grâce, et malgré les ennuis et les dégoûts que votre tiédeur répandait sur tous vos devoirs, que sera-ce, lorsque l'Esprit de Dieu en adoucira le joug, et qu'une vie plus fidèle et plus fervente vous aura rendu toutes les grâces et toutes les consolations dont votre tiédeur vous a privé! La piété n'est triste et insupportable, que lorsqu'elle est tiède et infidèle.

Levez-vous donc, dit un prophète, âme lâche et paresseuse! rompez le charme fatal qui vous endort et qui vous enchaîne à votre propre paresse. Le Seigneur que vous croyez servir, parce que vous ne l'outragez pas à découvert, n'est pas le Dieu des lâches, mais des forts ; il n'est pas le rémunérateur de l'oisiveté et de l'indolence, mais des larmes, des veilles et des combats; il n'établit pas sur ses biens et sur sa cité éternelle le serviteur inutile, mais le serviteur laborieux et vigilant; et son royaume, dit l'Apôtre, nest pas la chair et le sang, c'est à-dire une indigne mollesse et une vie toute dans les sens, mais la force et la vertu de Dieu, c'est à dire une foi agissante, une vigilance continuelle, une sacrifice généreux de tous nos penchants, un mépris constant de tout ce qui passe, et un désir tendre et enflammé de ces biens invisibles qui ne passeront jamais : c'est ce que je vous souhaite.

QUATRIEME LECTURE

MERCREDI

RESUME

I" Partie. En vain prétendez-vous excuser vos médisances par la légèreté des défauts que vous censurez ; les motifs en sont toujours •mauvais, les circonstances criminelles, les suites irréparables.

i» Tout votre but, dites-vous, est de vous réjouir sur des défauts qui ne déshonorent pas. Joie cruelle qui attriste votre frère ! plaisir pervers qui naît d'un vice! Une parole oiseuse est interdite, découvrir la honte de ses proches est un crime, un terme de mépris est, selon Jésus-Christ, digne d'une punition éternelle, et vous seriez innocent ! La charité se réjouit-elle du mal ? un chrétien peut-il s'égayer aux dépens d'un membre de Jésus-Christ ? n'y a-t-il pas mille sujets édifiants de conversion, dignes de la joie des fidèles ? Approfondissez le secret de votre cœur : n'est-ce point d'une jalousie secrète que naissent vos censures ? elle tombent toujours sur la même personne, et tout autre vous trouve indulgent. Ne voulez-vous point flatter un grand à qui votre frère ne plaît pas ? ne sacrifiez-vous point sa réputation à votre fortune ? Non, dites-vous ; si je médis quelquefois, c'est pure indiscrétion. Je le veux :ce vice si indigne d'un chrétien peut-il en justifier un autre ? votre frère souffre-t-il moins de votre indiscrétion qu'il ne souffrirait de votre malice ? sa réputation en est-elle moins flétrie ? n'est-ce pas un crime d'être capable d'indiscrétion en ce point ? Quelle intention scrupuleuse n'avez-vous pas sur ce qui intéresse votre honneur ! en ayant si peu pour ce qui touche votre frère, l'aimez-vous comme vous-même ?

2» Le monde aujourd'hui appelle légères des médisances qui ne le sont point. Je suppose que les vôtres le soient en efiet, et je dis qu'elles sont toujours criminelles dans leurs circonstances. Premièrement votre frère n'a que des défauts légers, il en est donc plus digne

de votre indulgence, de votre respect ; et vous le décriez : quelle dureté ! quelle injustice 1 Secondement, auriez-voas la même idée des défauts que vous censurez si on vous les reprochait à vous-même? Alors vous grossiriez tout, tout vous paraîtrait essentiel. Faut-il que tout soit léger contre votre frère, et que contre vous tout soit digne de vengeance ? Troisièmement, en censurant des défauts mêmes légers, n'y ajoutez-vous rien du vôtre ? ne donnez-vous point à penser, par des conjectures malignes, par certains gestes, par certaines expressions, même par un certain silence ? Quatrièmement, la personne que vous attaquez n'est-elle point d'un sexe où tout bruit est lin déslionneur public, où n'être pas loué est presque un affront ? Cinquièmement, n'est-ce point ;i vos maîtres que s'en prennent vos censures, à ceux que Dieu a établis sur vos têtes, et que sa loi vous ordonne de respecter? Sixièmement, ne censurez-vous point les oints du Seigneur, auxquels il vous défend de toucher ? Leur conversation peut n'être pas toujours sainte : mais outre que c'est ordinairement pour punir le dérèglement des peuples, que Dieu permet qu'il sorte du sanctuaire même une odeur de mort, et que dès lors les inOdélités des prêtres doivent plutôt être le sujet de vos larmes que celui de vos censures : quand même le ministre mériterait quelque mépris, pouvez-vous, sans sacrilège, ne pas respecter son ministère ? Septièmement enfin, n'attaquez-vous point des personnes qui font une profession publique de piété? Vous autorisez donc ceux qui vous écoutent à penser qu'il y a peu de vrais gens de bien sur la terre, et vous confirmez les préjugés du monde contre la vertu. Les Justes peuvent chanceler quelquefois, mais ils sont les serviteurs de Dieu, qui prend sur lui les plus légers mépris dont on ose les déshonorer : il vengea Elisée, Élie, David, de dérisions qui semblaient pardonnables ; touchera ceux qui le servent, c'est toucher à la prunelle de .son œil.

3" Enfin les médisances mêmes que vous appelez légères, sont criminelles par rapport à leurs suites toujours irréparables. Tous les crimes peuvent être expiés par les vertus contraires : nul remède, nulle vertu ne peut réparer celui de la détraction. Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère, mais ce confident en aura bientôt d'autres qui instruiront les premiers venus de ce qu'ils auront appris: chacun, en le racontant, y ajoutera de nouvelles circonstances ; ainsi une source presque imperceptible, mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, deviendra un torrent qni inondera la cour, la ville et la province : en un mot, votre frère sur qui vous n'avez voulu que plaisanter, sera décrié formellement, flétri éternellement. En vain pour vous oppo.ser au déchaînement public, chanterez-vous ses louanges: vous serez seul, et vos éloges venus trop tard, ne lui

attireront que des satires ; vous médisez par la jjouche de vos citoyens, vous êtes coupable du crime de ceux qui les écoutent : quelle pénitence pouri'a expier de tels maux ? votre mort même n'y remédiera pas ; le scandale vous suivra, et des auteurs licencieux l'éternisé ront.

II' Partie. La médisance, lors même qu'elle roule sur des fautes publiques, est criminelle ; parce qu'alors même elle blesse l'humilité, la charité, la justice.

1° L'humilité, en nous représentant vivement nos fautes, nous ôte le loisir de remarquer celles de nos frères : elle nous fait bénir Dieu de ce qu'étant tombés peut-être dans les mêmes égarements, nous n'avons pas été déshonorés comme eux ; elle nous fait craindre qu'il n'ait épargné notre confusion en ce monde que pour la rendre plus amère et plus durable en l'autre. Que celui d'entre vous qui est san-'i péché, disait Jésus-Christ, jette contre cette femme la première pierre ! je vous dis aujourd'hui la même chose ; Cette personne vient de perdre sa réputation, et vous vous gloriQez encore de la vôtre : vous êtes plus heureuse qu'elle; êtes-vous plus innocente? Dieu peutêtre va révéler votre honte; vous vous armez du glaive de la langue, vous serez percée du même glaive ; et quand vous seriez exempte des vices que vous blâmez. Dieu vous y livrera. En efiet la honte est la punition de l'orgueil ; Pierre, le plus ardent à détester la perfidie de Judas, tombe lui-même dans l'infidélité. Rien ne nous attire tant l'abandon de Dieu, que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères.

2' La charité ne nous permet pas plus que l'humilité de censurer des fautes mêmes publiques. Elle n'agit point en vain : or, quoi de plus inutile que de divulguer ce qui est déjà public ? Quel est votre objet : de blâmer votre frère ? Mais percé de mille traits, il est assez puni, il mérite désormais toute votre pitié. De plaindre son infortune ? mais la compassion rouvre-t-elle les plaies d'un malheureux ? De justifier vos soupçons précédents ? mais vous venez donc triompher de sa chute, et vous glorifier de la malignité de vos jugements? Ah 1 vous êtes vous-même dans une occasion de péché dont le public murmure déjà ; c'est ici où il faudrait exercer votre art des conjectures. D'ailleurs, la charité gémit des scandales ; de l'avantage qu'en tirent les impies et les libertins, de l'occasion qu'ils donnent aux âmes faibles de tomber dans les mêmes désordres : vous devez donc par votre silence contribuer à les assoupir. Quand tout le monde en parlerait, conclure que vous pouvez en parler à votre tour, c'est barbarie ; l'humanité seule nous apprend qu'il est beau de se déclarer pour les malheureux.

3° Enfin, en censurant des fautes mêmes publiques, vous violez les

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lois mêmes de l'équité. Car premièrement, mettez-vous à la place de votre frère : croiriez-vous que l'exemple public lui donnât contrevous le droit que vous prenez contre lui ? Secondement, que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics n'est point un imposteur ? Un ennemi, un concurrent, un envieux peuvent avoir calomnié votre irère : le public a peut-être recueilli avec malice une simple indiscrétion, et réalisé une pure conjecture. Suzanne a été décriée : n'étaitelle pas innocente? Jésus-Christ l'a été : excuseriez-vous ceux qui parlaient de lui comme d'un séducteur? vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère. Troisièmement, que savez-vous si son repentir n'a pas déjà expié sa faute devant Dieu ? en ce cas, quelle injustice de faire revivre des fautes que le Seigneur a oubliées ! Quatrièmement, on savait confusément que la conduite de votre frère n'était pas exempte de reproches : pourquoi venez-vous éclaircir les faits, expliquer tout le mjstère, étouffer un reste d'honneur qu'il conservait encore ? Cinquièmement, peut-être par un rang, par une naissance qui donne de l'autorité sur les esprits, confirmez-vous des bruits qu'on ne tenait que de certaines per.sonnes sans aveu : votre silence seul eût pu arrêter la diffamation publique, et votre censure l'autorise. Ah ! Dieu lui-même dissimule les péchés des hommes ; dissimu' lons-les à notre tour, et ne prévenons point le temps de .ses vengeances.

111° Partie. Enfin la médisance se couvre quelquefois du voile de •la piété. Si l'on censure les pécheurs, c'est le zèle, dit-on, c'est pai' haine pour le vice. C'est une illusion ; la piété, dont la charité est l'àme, ne nous dispense point de la charité. Voici donc les règles que prescrit l'Evangile sur le véritable zèle. Premièrement, le vrai zèle gémit des scandales qui déshonorent l'Eglise, mais il n'en gémit que devant Dieu : il lui en parle souvent dans ses prières, mais il les oublie devant les hommes. Secondement, la piété ne nous donne point d'empire sur nos frères : s'ils tombent, ou s'ils demeurent fermes, c'est l'aSaire du Seigneur; nos plaintes sur leurs désordres jiartent d'un fonds d'orgueil, de malignité, de légèreté, d'inquiétude, elles déshonorent la piété, et justifient les discours des impies contre l'homme de bien. Troisièmement, le zèle réglé cherche le salut et non la diffamation du pécheur : il se rend aimable pour se rendre utile, il est plus touché du malheur de son frère qu'aigri de ses fautes, il voudrait pouvoir se les cacher à soi-même, et il .sent bien que les censurer c'est augmenter le scandale. Quatrièmement, ce zèle censeur est inutile à celui qu'il attaque puisqu'il est absent, il lui est nuisible puisqu'il ne sert qu'à l'aigrir en blessant sa réputation, il est nuisible à ceux qui vous écoutent et leur apprend à ne plus mettre la médisance au rang des vices. Le vrai zèle est humble, simple, miséri-

cordieux, délicat et timoré ; une langue qui a confessé Jésus-Christ ne doit plus être inquiète, dangereuse, pleine de fiel et d'amertume contre ses frères (saint Cyprien).

DEVELOPPEMENT

Mais Jésus ne se fiait point à eux. (Jean, ii}24.)

C'étaient ces mêmes pharisiens qui venaient de décrier dans l'esprit du peuple la conduite de Jésus-Christ et d'envenimer l'innocence et la sainteté de ses paroles, qui font semblant de croire en lui et de se ranger parmi ses disciples. Et tel est le caractère du détracteur de cacher, sous les dehors de l'estime et les douceurs de l'amitié, le fiel et l'amertume de la médisance.

Or, quoique ce soit ici le seul vice que nulle circonstance ne saurait jamais excuser, c'est celui qu'on est le plus ingénieux à se déguiser soi même, et à qui le monde et la piété font aujourd'hui plus de grâce. Ce n'est pas que le caractère du médisant ne soit odieux devant les hommes comme il est abominable aux yeux de Dieu, selon l'expression de l'Esprit saint : mais on ne comprend dans ce nombre que certains médisants d'une malignité plus noire et plus grossière, qui médisent sans art et sans ménagement, et qui, avec assez de malice pour censurer, n'ont pas assez de cet esprit qu'il faut pour plaire; or les médisants de ce caractère sont plus rares, et si l'on n'avait à parier qu'à eux, il suffirait d'exposer ici ce que la médisance a d'indigne de la raison et de la religion, et en inspirer de l'horreur à ceux qui s'en reconnaissent coupables.

Mais il est une autre sorte de médisants qui condamnent ce vice, et qui se le permettent ; qui déchirent sans \ IV. * 30

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égards leurs frères, et qui s'applaudissent encore de leur modération et de leur réserve; qui portent le trait jusqu'au cœur, mais, parce qu'il est plus brillant et plus affilé, ne voient pas la plaie qu'il a faite. Or, ce genre de médisants est répandu partout, le monde en est plein, les asiles saints n'en sont pas exempts; ce vice lie les assemblées des pécheurs, il entre souvent dans la société même I des Justes : et Ion peut dire ici que tous se sont écartés I du droit sentier, et qu'il n'en est pas un seul qui ait conservé sa langue pure et ses lèvres innocentes.

Il importe donc de développer l'illusion des prétextes dont on se sert tous les jours dans le monde pour justifier ce vice, et de l'attaquer dans les circonstances où vous le croyez le plus innocent, car de vous le dépeindre en général avec tout ce qu'il a de bas, de cruel, d'irréparable, vous ne vous reconnaîtriez point à des traits si odieux; et, loin de vous en inspirer l'horreur, je vous aiderais à vous persuader à vous-mêmes que vous n'en êtes pas coupables.

Or, quels sont les prétextes qui adoucissent ou qui justifient, à vos yeux, le vice de la médisance? C'est premièrement la légèreté des défauts que vous censurez : on se persuade que comme ce n'est pas une affaire d'en être coupable, il n'y a pas aussi grand mal d'en être censeur. C'est en second lieu la notoriété publique, qui, ayant déjà instruit ceux qui nous écoutent de ce qu'il y a de répréhensible dans notre frère, fait que sa réputation ne perd rien par nos discours. Enfin, le zèle de la vérité et de la gloire de Dieu, qui ne nous permet pas de nous taire sur les dérèglements qui le déshonorent. Or, opposons à ces trois prétextes trois vérités incontestables. Au prétexte de la légèreté des défauts, que plus les défauts que vouscen surez sont légers, plus la médisance est injuste : première vérité. Au prétexte de la notoriété publique, que plus lee défauts de nos frères sont connus, plus la médisance qu

les censure est cruelle : seconde vérité. Au prétexte du zèle, que la même charité qui nous fait haïr saintement les pécheurs, nous fait couvrir la multitude de leurs fautes : dernière vérité.

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