‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 50 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La langue, dit un apôtre, est un feu dévorant, un monde et un assemblage d'iniquités, un mal inquiet, une source pleine d'un venin mortel (1). Et voilà ce que j'appliquerais à la langue du médisant, si j'avais entrepris de vous donner une idée juste et naturelle de toute l'énormité de ce vice : je vous aurais dit que la langue du détracteur est un feu dévorant qui flétrit tout ce qu'il touche, qui excerce sa fureur sur le bon grain comme sur la paille, sur le profane comme sur le sacré, qui ne laisse partout où il a passé que la ruine et la désolation, qui creuse jusque dans les entrailles de la terre et va s'attacher aux choses les plus cachées, qui change en de viles cendres ce qui nous avait paru il n'y a qu'un moment si précieux et si brillant, qui, dans le temps même qu'il paraît couvert et presque éteint, agit avec plus de violence et de danger que jamais; qui noircit ce qu'il ne peut consumer et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire. Je vous aurais dit que la médisance est un assemblage d'iniquités, un orgueil secret qui nous découvre la paille dans l'œil de notre frère et nous cache la poutre qui est dans le nôtre, une envie basse qui, blessée des talents ou de la prospérité d'autrui, en fait le sujet de sa censure et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface, une haine déguisée qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur, une duplicité indigne qui loue en

(1) Jacob., m, 6, 8,

face et déchire en secret, une légèreté honteuse qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot et .qui "sacrifie* souvent sa fortune et son repos à l'imprudence dune censure qui sait plaire, une barbarie de sang-froid qui va percer votre frère absent, un scandale où vous êtes un sujet de chute et de péché à ceux qui vous écoutent, une injustice où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de plus cher. Je vous aurais dit que la médisance est un mal inquiet qui trouble la société, qui jette la dissension dans les cours et dans les villes, qui désunit les amitiés les plus étroites, qui est la source des haines et des vengeances, qui remplit tous les lieux où elle entre de désordre et de confusion, partout ennemie de la paix, de la douceur, de la politesse chrétienne. Enfin, j'aurais ajouté que c'est une source pleine d'un venin mortel, que tout ce qui en part est infecté et infecte tout ce qui l'environne, que ses louanges mêmes sont empoisonnées, ses applaudissements malins, son silence criminel, que ses gestes, ses mouvements, ses regards, que tout a son poison, et le répand à sa manière.

Voilà ce que j'aurais dû vous développer plus au long dans tout ce discours, si je ne m'étais proposé que de vous peindre toute l'horreur du vice que je vais combattre; mais je l'ai déjà dit, ce sont là de ces invectives publiques que personne ne prend pour soi. Plus nous représentons le vice odieux, moins on s'y reconnaît soi-même; et quoiqu'on convienne du principe, on n'en fait aucun usage pour ses mœurs, parce qu'on trouve toujours dans ces peintures générales, des traits qui ne nous ressemblent pas. Je veux donc me borner ici à vous faire sentir toute l'injustice de ce qui vous paraît le plus innocent dans la médisance, et de peur que vous ne vous méconnaissiez à ce que nous en dirons, ne l'attaquer que dans les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour la justifier.

Or, le premier prétexte qui autorise dans le monde presque toutes les médisances, et qui fait que. nos entretiens ne sont plus que des censures éternelles de nos frères, c'est la légèreté prétendue des vices que nous censurons. On ne voudrait pas perdre un homme de réputation, et ruiner sa fortune, en le déshonorant dans le monde, flétrir sa femme sur le fond de sa conduite, et en venir à des points essentiels; cela serait trop noir et trop grossier, mais sur mille défauts qui conduisent nos jugements à les croire coupables de tout le reste, mais de jeter dans l'esprit de ceux qui nous écoutent mille soupçons qui laissent entrevoir ce qu'on n'oserait dire, mais de faire des remarques satiriques qui découvrent du mystère où personne n'en voyait auparavant, mais de donner du ridicule par des interprétations empoisonnées à des manières qui jusque-là n'avaient pas réveillé l'attention, mais de laisser tout entendre sur certains points, en protestant qu'on n'y entend pas finesse soi-même ; c'est de quoi le monde fait peu de scrupule, et quoique les motifs, les circonstances, les suites de ces discours soient très criminelles, la gaieté en excuse la malignité auprès de ceux qui nous écoutent, et nous en cache le crime à nous-mêmes.

Je dis premièrement les motifs. Je sais que c'est par l'innocence de l'intention surtout, qu'on se justifie que vous nous dites tous les jours que votre dessein n'est pas de flétrir la réputation de votre frère, mais de vous réjouir innocemment sur des défauts qui ne le déshonorent pas dans le monde. Vous réjouir de ses défauts ! Mais quelle est cette joie cruelle qui porte la tristesse et l'amertume dans le cœur de votre frère ? mais où est l'innocence d'un plaisir, lequel prend sa source dans des vices qui devraient vous inspirer de la compassion et de la douleur? mais si Jésus-Christ nous défend dans l'Évangile d'amuser l'ennui des conversations par des paroles oiseuses, vous sera-t-il plus permis de l'égayer par des dérisions et des censures ?

mais si la loi maudit celui qui découvre la honte de ses proches, serez-vous plus à couvert de la malédiction, vous qui ajoutez à cette découverte la raillerie et l'insulte? mais si celui qui appelle son frère d'un terme de mépris, est digne, selon Jésus-Christ, d'une punition éternelle, celui qui le rend le mépris et le jouet d'une assemblée profane, évitera-til le même supplice ? Vous réjouir de ses défauts ! Mais la charité se réjouit-elle du mal ? mais est-ce là se réjouir dans le Seigneur, comme l'ordonne lApôtre ? mais si vous aimez votre frère comme vous-même, pouvez-vous vous réjouir de ce qui l'afflige ? Ah ! l'Église avait horreur autrefois des spectacles des gladiateurs, et ne croyait pas que des fidèles, élevés dans la douceur et dans la bénignité de Jésus-Christ, pussent innocemment repaître leurs yeux du sang et de la mort de ces infortunés esclaves, et se faire un délassement innocent d'un plaisir si inhumain. Mais vous renouvelez vous-même des spectacles plus odieux pour égayer votre ennui ; vous amenez sur la scène, non plus des scélérats destinés à la mort, mais des membres de Jésus-Christ, vos frères ; et là vous réjouissez les spectateurs des plaies que vous faites à leur personne, consacrée par le baptême !

Faut-il donc qu'il en coûte à votre frère pour yous réjouir ? ne sauriez-vous trouver de joie dans vos entretiens, s'il ne fournit, pour ainsi dire, son propre sang à vos plaisirs injustes? Edifiez-vous les uns les autres, dit saint Paul, par des paroles de paix et de charité; racontez les merveilles de Dieu sur les Justes, l'histoire de ses miséricordes sur les pécheurs ; rappelez les vertus de ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi ; faites-vous un saint délassement du récit des pieux exemples de vos frères avec qui vous vivez ; parlez avec une joie religieuse des victoires de la foi, de l'agrandissement du règne de Jésus-Christ, de l'établissement de la vérité, de l'extinction des erreurs, des grâces que Jésus-Christ fait à son

SLK LA MEDISANCE 535

Eglise, en lui suscitant des pasteurs fidèles, des docteurs éclairés, des princes religieux; animez-vous à la vertu par la vue du peu de solidité du monde, du vide de ses plaisirs et de la misère des pécheurs qui se livrent à leurs passions déréglées. Est-ce que ces grands objets ne sont pas dignes de la joie des chrétiens ? cest ainsi pourtant que les premiers fidèles se réjouissaient dans le Seigneur, et faisaient de la douceur de leurs entretiens une des plus saintes consolations de leurs calamités temporelles. C'est notre cœur qui décide de nos plaisirs : un cœur corrompu ne trouve de joie que dans tout ce qui lui rappelle l'image de ses vices, les joies innocentes ne conviennent qu'à la vertu.

En effet, vous excusez la malignité de vos censures sur l'innocence de vos intentions. Mais approfondissons le secret de votre cœur ; d'où vient que vos censures portent toujours sur cette personne, et que vous ne vous délassez jamais plus agréablement et avec plus d'esprit, que lorsque vous rappelez ses défauts ? Ne serait-ce point une jalousie secrète ? ses talents, sa fortune, sa faveur, son poste, sa réputation, ne vous blesseraient-ils pas encore plus que ses défauts ? le trouveriez-vous si digne de censure, s'il avait moins de qualités qui le mettent au-dessus de vous ? seriez-vous si aise de faire remarquer ses endroits faibles, si tout le monde ne lui en trouvait pas de fort avantageux ? Saùl aurait-il redit si souvent avec tant de complaisance, que David n'était que le fils d'Isaïe, s'il ne l'eût regardé comme un concurrent plus digne que lui de l'empire ? D'où vient que les défauts de tout autre vous trouvent plus indulgent ? qu'ailleurs vous excusez tout, et qu'ici tout s'envenime dans votre bouche ? Allez à la source : n'y a-t-il pas quelque racine secrète d'amertume dans votre cœur ? et pouvez-vous justifier, par l'innocence de vos intentions, des discours qui partent d'un principe si corrompu ? Vous nous assurez que ce n'est ni haine, ni

53fi LECTURES SPIRITUELLES

jalousie contre votre frère, je le veux ; mais n y aurait-il pas peut-être dans vos satires des motifs encore plus bas et plus honteux ? n'affectez-vous pas de censurer votre frère devant un grand qui ne l'aime pas ? ne voulez-vous pas faire votre cour et vous rendre agréable, en rendant votre frère un sujet de risée ou de mépris ? ne sacrifiezvous pas sa réputation à votre fortune ? et ne cherchezvous pas à plaire, en donnant du ridicule à un homme (|ui ne plaît pas ? Les cours sont si remplies de ces satires d'adulation et de bas intérêt? Les grands sont à plaindre dès qu'ils se livrent à des aversions injustes : on a bientôt trouvé des vices dans la vertu même qui leur déplaît.

Mais enfin vous ne vous sentez point coupable, ditesvous, de tous ces lâches motifs ; et s'il vous arrive quel quefois de médire de vos frères, c'est en vous pure indiscrétion et légèreté de langue. Mais est-ce donc par là que vousvouscroyezplusinnocent? la légèreté et l'indiscrétion ; ce vice si indigne de la gravité du chrétien, si éloigné du sérieux et de la solidité de la foi. si souvent condamné dans les livres saints, peutil justifier un autre vice ? Et quim porte à votre frère ([ue vous déchirez, que ce soit en vous indiscrétion ou malice ? un dard décoché imprudemment fait-il une plaie moins dangereuse et moins profonde que celui quon a tiré à dessein ? le coup mortel que vous portez à votre frère est-il plus léger, parce que c'est l'imprudence et la légèreté qui l'ont lancé ; et que fait l'innocence de l'intention où l'action est un crime ? mais, d'aillleurs, n'en est-ce pas un d'être capable d'indiscrétion sur la réputation de vos frères ? Y a-t-il rien qui demande plus de circonspection et de prudence ? tous les devoirs du christianisme ne sont-ils pas renfermés dans celui de la charité ? n'est-ce pas là, pour ainsi dire, toute la religion ? et n'être pas capable d'attention sur un point aussi essentiel, n'est-ce pas regarder comme un jeu tout le reste? Ah ! c'est ici où il faut mettre une garde de circons

pection sur sa langue, peser toutes ses paroles, les lierdans son cœur, comme dit le Sage, et les laisser mûrir dans sa bouche (1). Vous échappe-t-il jamais de ces discoursindiscrets contre vous-même? manquez-vous quelque fois d'attention sur ce qui intéresse votre honneur et votre gloire ? Quels soins infatigables ! quelles mesures ! quelle industrie ! dans quel détail vous voit-on descendre pour la ménager et l'accroître ! S'il vous arrive de vous blâmer, I c'est toujours avec des circonstances qui font votre éloge; I vous ne censurez en vous que des défauts qui vous font honneur, et en avouant vos vices, vous ne voulez que raconter vos vertus : l'amour de vous-même ramène tout à vous. Aimez votre frère comme vous vous aimez et tout vous ramènera à lui, et vous serez incapable d'indiscrétion sur ses intérêts, et vous n'aurez plus besoin de nos instructions sur ce que vous devez à sa réputation et à sa gloire.

Mais si ces médisances, que vous appelez légères, sont criminelles dans leurs motifs, elles ne le sont pas moins dans leurs circonstances.

Je pourrais d'abord vous faire remarquer que le monde familiarisé avec le crime, et qui, à force de voir les vices les plus criants devenus les vices de la multitude, n'en est presque plus touché, appelle légères les médisances qui roulent sur les faiblesses les plus crimineHes et les plus honteuses ; les soupçons d'infidélité dans le lien sacré d(i mariage ne sont plus un décri formel et une flétrissure essentielle, ce sont des discours de dérision et de plaisanterie; accuser un homme de perfidie et de mauvaise foi, ce n'est plus attaquer son honneur, c'est donner du ridicule aux protestations de sincérité dont il nous amuse ; rendre suspecte d'hypocrisie la piété la plus sincère, ce n'est pas outrager Dieu dans ses Saints, c'est un langage de dérision que l'usage a rendu commun ; en un mot, hors

(.1) Eceli., xxviii, 28, 29.

les crimes que laulorité publique punit, et qui nous attirent, ou la disgrâce du maître, ou la perte des biens et de la fortune, tout le reste paraît léger et devient le sujet ordinaire des entretiens et des censures publiques.

Mais ne poussons pas plus loin cette réflexion. Je veux que les défauts que vous publiez de votre frère soient légers ; plus ils sont légers, plus vous êtes injuste de les relever; plus il mérite que vous usiez d'indulgence à son égard, plus il faut supposer en vous une malignité d'attention à qui rien n'échappe, une dureté de naturel qui ne saurait rien excuser. Si les défauts de votre frère étaient essentiels, vous lépargneriez, vous le trouveriez digne de votre indulgence, la politesse et la religion vous feraient un devoir de vous taire ; eh quoi ! parce qu'il n'a que de légères faiblesses, vous le trouverez moins digne de vos égards ? ce qui devrait vous le rendre respectable, vous autorise à le décrier? N'êtes-vous pas devenu au dedans de vous, dit l'Apôtre, un juge de pensées injustes ? et votre œil n'est-il donc méchant que parce que votre frère est bon ?

D'ailleurs les défauts que vous censurez sont légers ; mais en auriez-vous la même idée, si l'on vous les reprochait à vous-même ? Quand il vous est revenu certains discours tenus en votre absence, lesquels, à la vérité, n'attaquaient pas essentiellement votre honneur et votre probité, mais qui répandaient dans le public quelquesunes de vos faiblesses, quelles ont été vos dispositions? Mon Dieu ! c'est alors que l'on grossit tout, que tout nous paraît essentiel ; que, peu content d'exagérer la malice des paroles, on fouille dans le secret de l'intention, et qu'on veut trouver des motifs encore plus odieux que les discours mêmes. On a beau nous dire alors que ce sont là des reproches qui n'intéressent pas l'essentiel et qui au fond ne sauraient nous faire tort, on croit avoir été insulté, on en parle, on s'en plaint, on éclate, on n'est plus maître de

son ressentiment ; et tandis que tout le monde blâme l'excès de notre sensibilité, seuls nous nous obstinons à croire que l'affaire est sérieuse et que notre honneur y est intéressé. Servez-vous donc de cette règle dans les défauts que vous publiez de votre frère, appliquez-vous l'oiïense à vous-même : tout est léger contre lui, et sur ce qui vous touche, tout paraît essentiel à votre orgueil, et digne de vengeance.

Enfln, les vices que vous censurez sont légers ; mais n'y ajoutez-vous rien du vôtre ? les don nez- vous pour ce qu'ils sont ? ne mêlez-vous pas au récit que vous en faites, la malignité de vos conjectures ? ne les mettez-vous pas en un certain point de vue qui les tire de leur état naturel? n'embellissez-vous pas votre histoire ? et pour faire un héros ridicule qui plaise, ne le faites-vous pas tel qu'on le souhaite, et non pas tel qu'il est en effet ? n'accompagnezvous pas vos discours de certains gestes qui laissent tout entendre? de certaines expressions qui ouvrent l'esprit de ceux qui vous écoutent à mille soupçons téméraires et flétrissants ? de certain silence même qui donne plus à penser que tout ce que vous auriez pu dire ? Car, qu'il est difficile de se tenir dans les bornes de la vérité quand on n'est plus dans celles de la charité ! plus ce que l'on censure est léger, plus l'imposture est à craindre : il faut embellir pour se faire écouter, et l'on devient calomniateur, où l'on n'avait pas cru même être médisant.

Voilà les circonstances qui vous regardent; mais si, à cet égard, les médisances que vous croyez légères sont très criminelles, le seront-elles moins par rapport aux personnes qu'elles attaquent?

Premièrement, elle est peut-être d'un sexe où, sur certains points principalement, les taches les plus légères sont essentielles, où tout bruit est un déshonneur public, où toute raillerie est un outrage, où tout soupçon est une accusation ; en un mot, où n'être pas loué, est presque un

540 • CECTURES SPIRITUELLES

affront et une infamie. Aussi saint Paul veut que les femmes chrétiennes soient ornées de pudeur et de modestie, c'est-à-dire il veut que ces vertus soient aussi visibles en elles que les ornements qui les couvrent; et le plus bel éloge que lEsprit-Saint fasse de Judith, après avoir parlé de sa beauté, de sa jeunesse et de ses grands biens, est qu'il ne s'était jamais trouvé personne dans tout Israël qui eût mal parlé de sa conduite, et que sa réputation répondait à sa vertu.

Secondement, vos censures s'en prennent peut-être a vos maîtres, à ceux que la Providence a établis sur vos têtes et auxquels la loi de Dieu vous ordonne de rendre le respect et la soumission qui leur est due. Car l'orgueil qui n'aime pas la dépendance se dédommage toujours en trouvant des faiblesses et des défauts dans ceux auxquels il est forcé dobéir : plus ils sont élevés, plus ils sont exposés à nos censures; la malignité même est bien plus éclairée à leur égard : on ne leur pardonne rien; ceux quelquefois qui sont le plus accablés de leurs bienfaits, ou le plus honorés de leur familiarité, sont ceux qui publient avec plus de témérité leurs imperfections et leurs vices; et outre le devoir sacré du respect qu'on viole, on se rend encore coupable du crime lâche et honteux de l'ingratitude.

Troisièmement, c'est peut être une personne consacrée à Dieu, établie en dignité dans l'Eglise, que vous censurez; laquelle, engagée par la sainteté de son état à des mœurs plus irrépréhensibles, plus exemplaires et plus pures, se trouve déshonorée et flétrie par des censures qui ne feraient pas le même tort à des personnes engagées dans le monde. Aussi le Seigneur, dans l'Ecriture, maudit ceux qui ne feront même que loucher à ses oints. Cepen dant les traits de la médisance ne sont jamais plus vifs, plus brillants, plus applaudis dans le monde, que lorsqu'ils portent sur les ministres des saints autels; le

nonde, si indulgent pour lui-même, semble n'avoir conservé de sévérité qu'à leur égard; et il a pour eux des l^eux plus censeurs, et une langue plus empoisonnée que pour le reste des hommes. Il est vrai, ô mon Dieu! que notre conversation parmi les peuples n'est pas toujours sainte et à couvert de tout reproche, que nous adoptons souvent les mœurs, le faste, l'indolence, l'oisiveté, les plaisirs du monde, que nous aurions dû combattre; que nous montrons aux fidèles plus d'exemples d'orgueil et de négligence que de vertu, que nous sommes plus jaloux des prééminences que des devoirs de notre état, et qu'il est difficile que le monde honore un caractère que nous déshonorons nous-mêmes. Nos infidélités devraient faire le sujet de vos larmes, plutôt que de votre joie et de vos censures ; Dieu punit d'ordinaire les dérèglements des peuples par la corruption des prêtres, et le plus terrible fléau dont il frappe les royaumes et les empires, c'est de n'y point susciter des pasteurs vénérables et des ministres zélés qui s'opposent au torrent des dissolutions, ! c'est de permettre que la foi et la religion s'affaiblissent [jusqu'au milieu de ceux qui en senties défenseurs et les dépositaires, c'est que la lumière qui était destinée à vous éclairer se change en ténèbres, que les coopérateurs de votre salut aident par leurs exemples à votre perte ; que du sanctuaire même d'où ne devrait sortir que la bonne odeur de Jésus-Christ, il en sort une odeur de mort et de scandale, et qu'enfin l'abomination entre jusque dans le lieu saint. Mais d'ailleurs, que change le relâchement de nos mœurs à la sainteté du caractère qui nous consacre? les vases sacrés qui servent à l'autel, pour être d'un métal vil, sont-ils moins dignes de votre respect? et quand le ministre mériterait vos mépris, seriez-vous moins sacrilège de ne pas respecter son ministère?

Que dirai-je enfin? vos détractions et vos censures IV. 31

o4« LECTURES SPIRITUELLES

attaquent peut-être des personnes qui font une profession publique de piété, et dont ceux qui vous écoutent respectaient la vertu. Vous leur persuadez donc qu'ils en avaient trop cru, vous les autorisez à penser qu'il y a peu de vé ritables gens de bien sur la terre, que tous ceux qu'on donne pour tels, examinés de près, ressemblent au reste des hommes; vous confirmez les préjugés du monde contre la vertu, et donnez un nouveau crédit à ces discours si ordinaires et si injurieux à la religion, sur la piété des serviteurs de Jésus-Christ. Or tout cela vous paraît-il fort léger? Ah! les Justes sont ici-bas comme des arches saintes, au milieu desquelles le Seigneur réside, et dont il venge rigoureusement les mépris et les outrages; ils peuvent chanceler quelquefois dans la voie, .comme l'arche d'Israël, conduite en triomphe dans Jérusalem; car la vertu la plus pure et la plus brillante a ses taches et ses éclipses, et la plus solide ne se soutient pas partout également; mais le Seigneur sindigne, que des téméraires semblables à Oza se mêlent de les redresser: •et à peine y touchent-ils, qu'il les frappe d'anathème; il prend sur lui les plus légers mépris dont on déshonore ses serviteurs, et ne peut souiîrir que la vertu, qui a pu trouver des admirateurs parmi les tyrans mêmes et les peuples les plus barbares, ne trouve souvent que des censures et des dérisions parmi les fidèles. Aussi les enfants d'Israël furent dévorés sur l'heure pour avoir in suite par des railleries le petit nombre de cheveux de J'homme de Dieu, et cependant ce n'étaient là que des indiscrétions puériles si pardonnables à cet âge. Le feu du ciel descendit sur l'officier de l'impie Uchozias, et le consuma à l'instant pour avoir appelé par dérision Elle, l'homme de Dieu; et cependant c'était un courtisan de qui on devait exiger moins d'égards, pour l'austérité et la simplicité d'un prophète, et pour la vertu d'un homme rustique en apparence, et odieux à son maître. Michel fut

frappée de stérilité, pour avoir trop aigrement censuré les saints excès de la joie et de la piété de David devant larche, et cependant ce n'était là qu'une délicatesse de femme. Mais toucher à ceux qui servent le Seigneur, c'est toucher, dit l'Écriture, à la prunelle de son œil; il maudit invisiblement ces censeurs téméraires de la piété; et s'il ne les frappe pas de mort à l'instant, comme autrefois, il les marque sur le front, dès cette vie, d'un caractère de réprobation, et leur refuse pour eux-mêmes le don précieux de la grâce et de la sainteté qu'ils ont méprisé . dans les autres; et cependant ce senties gens de bien qui sont aujourd'hui le plus en butte à la malignité des discours publics, et l'on peut dire que la vertu fait dans le monde plus de censeurs que le vice.

Je n'ajoute pas que si ces médisances, que vous appelez légères, sont très criminelles dans leurs motifs et dans leurs circonstances, elles le sont encore plus dans leurs suites ; je dis leurs suites, toujours irréparables. Vous pouvez expier le crime de la volupté par la mortification et la pénitence, le crime de la haine par l'amour de votre ennemi, le crime de l'ambition en renonçant aux honneurs et aux pompes du siècle, le crime de l'injustice en restituant ce que vous avez ravi à vos frères, le crime même de l'impiété et du libertinage par un respect religieux et public pour le culte de vos pères ; mais le crime de la détraction, par quel remède, quelle vertu peut-il se réparer? Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère, je le veux; mais ce confident infortuné en aura bientôt à son tour plusieurs autres, qui de leur côté, ne regardant plus 3omme un secret ce qu'ils viennent d'apprendre, en instruiront les premiers venus ; chacun, en les redisant, y ajoutera de nouvelles circonstances ; chacun y mettra quelque trait envenimé de sa façon ; à mesure qu'on les publiera, ils croîtront, ils grossiront; semblable, dit saint Jacques, à une étincelle de feu qui, portée en différents

lieux par un vent impétueux, embrase les forêts et les campagnes : telle est la destinée de la détraction. Ce que vous avez dit en secret n'était rien d'abord et périssait, étouffé et enseveli sous la cendre, mais ce feu ne couve que pour se rallumer avec plus de fureur, mais ce rien va emprunter de la réalitéen passant par différentes bouches ; chacun y ajoutera ce que sa passion, son intérêt, le caractère de son esprit et de sa malignité, lui représentera comme vraisemblable ; la source sera presque imperceptible, mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, le torrent qui s'en formera inondera la ville et la province ; et ce qui n'était d'abord, dans son origine, qu'une plaisanterie secrète et imprudente, qu'une simple réflexion, qu'uneconjecture maligne, deviendra une affaire sérieuse, un décri formel et public, le sujet de tous les entretiens, une flétrissure éternelle pour votre frère. Etalors réparez, si vous pouvez, cette injustice et ce scandale, rendez à votre frère l'honneur que vous lui avez ravi. Irez-vous vous opposer au déchaînement public et chanter tout seul ses louanges/ maison vous prendra pour un nouveau venu qui ignorez ce qui se passe dans le monde, et vos louanges venues trop tard ne serviront qu'à lui attirer de nouvelles satires. Or, quede crimes dans un seul ! les péchés de tout un peuple deviennent les vôtres, vous médisez par toutes les bouches de vos citoyens! vous êtes encore coupable du crime de ceux qui les écoutent. Quelle pénitence peut expier des maux auxquels elle ne saurait plus remédier? et vos larmes pourront-elles effacer ce qui ne s'effacera jamais de la mémoire des hommes? encore si le scandale finissait avec vous, votre mort, en le finissant, pourraiten être devant Dieu l'expiation et le remède. Mais c'est un scandale qui vous survivra : les histoires scandaleuses ne meurent jamais avec leurs héros, des écrivains lascifs ont fait passer jusqu'à nous les satires, les dérèglements qui nous ont précédés, et il se trouvera

parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics, des événements scandaleux et des vices de la nôtre.

0 mon Dieu ! ce sont là de ces péchés dont nous ne connaissons ni l'énormité, ni l'étendue ; mais nous savons qu'être une pierre de scandale à nos frères, c'est détruire par rapport à eux, l'ouvrage de la mission de votre Fils, et anéantir le fruit de ses travaux, de sa mort et de tout son ministère. Telle est l'illusion du prétexte que vous tirez de la légèreté de vos médisances ; les motifs n'en sont jamais innocents, les circonstances toujours criminelles, les suites irréparables. Examinons si le prétexte de la notoriété publique sera mieux fondé, c'est ce qui me reste à vous développer.

SECONDE PARTIE

D'où vient que la plupart des préceptes sont violés par ceux mêmes qui s'en disent observateurs, et que nous avons presque plus de peine à faire convenir le monde de ses transgressions, qu'à l'en corriger? C'est qu'on ne prend jamais les idées des devoirs dans le fond de la religion, qu'on n'entre jamais dans l'esprit pour décider sur la lettre, et que peu de gens remontent au principe pour éclaircir les doutes que la corruption forme sur le détail des conséquences.

Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet, quelles sont les règles de l'Evangile qui font aux disciples de Jésus-Christ un crime de la médisance? C'est premièrement le précepte de l'humilité chrétienne, qui, devant nous établir dans un profond mépris de nous-mêmes et ouvrir nos yeux sur la multitude infinie de nos misères, doit les fermer en même temps à celles de nos frères ; c'est en second lieu le devoir de la charité, cette charité

.ïiB LECTiJRES SPIRITUELLES

si recommandée dans l'Evangile, le grand précepte de la loi qui couvre les fautes qu'elle ne peut corriger, qui excuse celles qu'elle ne peut couvrir, qui ne se réjouit point du mal et qui le croit difficilement, parce qu'elle ne le souhaite jamais; enfin, c'est la règle inviolable de la justice, laquelle, ne permettant jamais qu'on fasse à autrui ce qu'on ne voudrait pas souffrir soi-même, condamne tout qui sort de ces bornes équitables. Or, les discours de médisance, qui roulent sur les fautes que vous appelez publiques, blessent essentiellement ces trois règles : jugez par là de leur innocence.

Premièrement, ils blessent la règle de l'humilité chrétienne. En effet, si vous étiez vivement touché de vos propres misères, dit saint Chrysostôme, si vous aviez sans cesse votre péché devant vos yeux, comme ce roi pénitent, il ne vous resterait ni assez de loisir, ni assez d'attention pour remarquer les fautes de vos frères. Plus elles seraient publiques, plus vous béniriez en secret le Seigneur d'avoir détourné de vous cette infamie; plus vous sentiriez votre reconnaissance se réveiller, sur ce qu'étant tombé peut-être dans les mêmes égarements, il n'a. pas permis qu'ils fussent publiés sur les toits comme ceux de votre frère; sur ce qu'il a laissé dans l'obscurité vos œuvres de ténèbres, qu'il les a, pour ainsi dire, couvertes de ses ailes, et ménagé devant les hommes un honneur et une innocence que vous aviez tant de fois perdus devant lui ; vous trembleriez en vous disant à vous-mêmes que peut-être il n'a épargné Votre confusion en ce monde que pour la rendre plus amère et plus durable dans l'autre.

Telles sont les dispositions de l'humilité chrétienne sur les chutes de nos frères : nous devons en parler beaucoup à nous-mêmes et presque jamais aux autres. Aussi lorsque les scribes et les pharisiens viennent -présenter au Sauveur une femme surprise en adultère, et qu'ils veu-

lent le presser d'en dire son sentiment, quoique la faute de cette pécheresse fût publique, Jésus-Christ garde un profond silence, et à leurs malignes et pressantes instances de s'expliquer, il se contente de répondre : Que celui d'entre vous qui est sans péché jette contre elle la première pierre (1); comme s'il voulait leur faire entendre par-là, que ce n'était pas à des pécheurs comme eux à condamner si hautement le crime de cette femme, et que, pour avoir droit de jeter contre elle une seule pierre il fallait être soi-même exempt de tout reproche. Et voilà ce que je voudrais vous dire aujourd'hui : la mauvaise conduite de cette personne vient d'éclater, eh bien ! que celui d'entre vous qui est sans péché jette contre elle la première pierre ; si devant Dieu vous n'avez rien de plus criminel peut-être à vous reprocher, parlez librement, condamnez sévèrement sa faute, lancez contre elle les traits les plus piquants de la dérision et de la censure, on vous le permet. Ah ! vous qui en discourez si hardiment, vous êtes plus heureuse qu'elle, mais êtes-vous plus innocente? on vous croit plus de vertu, plus d'amour du devoir, mais Dieu qui vous connaît, en juge-t-il comme les hommes? mais si les ténèbres qui cachent votre honte venaient à se dissiper, les pierres que vous jetez ne se tourneraient elles pas contre vous-même? mais si un événement imprévu trahissait votre secret, l'audace et la joie maligne avec lesquelles vous censurez, n'ajouteraient-elles pas un nouveau ridicule à votre confusion et à votre opprobre? Ah! vous ne devez ce fantôme de réputation dont vous vous glorifiez, qu'à des artifices et à des ménagements que la justice de Dieu peut confondre et déconcerter en un instant ; vous touchez peut-être au moment où il va révéler votre honte, et loin de rougir dans le secret et dans le silence lorsqu'on publie des

(1) Jean, viii, 7.

fautes qui sont les vôtres, vous en parlez, vous les racontez avec complaisance et vous fournissez au public des traits dont il fera peut-être usage un jour contre vous-même; c'est la menace et la prédiction du Sauveur: Tous ceux qui s'arment du glaive périront par le glaive ( I ) ; vous percez votre frère avec le glaive de la langue, vous serez percé du même glaive à votre tour; et quand vous seriez exempt des vices que vous blâmez si témérairement en autrui, le Dieu juste vous y livrera.

La honte est toujours la punition la plus ordinaire de l'orgueil. Pierre, le soir de la cène, ne pouvait se lasser d'exagérer le crime du disciple qui devait trahir son maître, il était le plus ardent de tous à s'informer de son nom et à détester sa perfidie; et au sortir de là, il tombe lui-même dans l'infidélité qu'il venait de blâmer avec tant de hauteur et de confiance. Rien ne nous attire tant la colère et l'abandon de Dieu que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères, et sa miséricorde s'indigne que ces exemples affligeants, qu'il ne permet que pour nous rappeler à notre propre faiblesse et réveiller notre vigilance, flattent notre orgueil, et ne réveillent que nos dérisions et notre censure.

Vous sortez donc des règles de l'humilité chrétienne en censurant les fautes de votre frère, quelque publiques qu'elles puissent être, mais vous blessez encore essentiellement celles de la charité, car la charité n'agit pas en vain (2), dit l'Apôtre. Or si les vices de votre frère sont connus de ceux qui vous écoutent, il est donc inutile de venir de nouveau les raconter. En effet, que pourriez-vous vous proposer? de blâmer sa conduite? Mais n'en portet-il pas déjà assez la confusion? voulez-vous accabler un malheureux et achever de donner le dernier coup à un homme déjà percé de mille traits mortels? Il y a déjà tant

1 Mallh., wvi, 52. — i2) I. Cor., \iii. l.

d'esprits noirs et malins qui ont exagéré sa faute et qui la répandent avec des couleurs capables de le noircir à jamais : n'est-il pas assez puni ? Il est digne de votre pitié, il ne l'est plus de vos censures ; que vous proposeriez-vous donc? de plaindre son infortune? Mais quelle manière de plaindre un malheureux, que de rouvrir ses plaies! la compassion est-elle si barbare? Quoi encore? de venir justifier vos prophéties et vos soupçons précédents sur sa conduite? de venir nous dire que vous aviez toujours cru que tôt ou tard il en viendrait là ? Mais vous venez donc triompher de son malheur? vous venez vous applaudir de sa chute, vous venez vous faire honneur de la malignité de vos jugements? Quelle gloire pour un chrétien d'avoir pu soupçonner son frère, de l'avoir cru coupable avant qu'il le parût, et d'avoir pu lire témérairement ses chutes dans l'avenir, nous qui ne devons pas même les voir lorsqu'elles sont arrivées! Ah ! vous prophétisez si juste sur la destinée d'autrui ! soyez prophètes dans votre propre patrie, prévoyez les malheurs qui vous menacent; pourquoi ne vous prophétisez- vous pas à vous-même que, si vous ne sortez de cette occasion et de ce péril, vous y périrez? que si vous ne rompez cette liaison, le public qui en murmure déjà, éclatera enfin, et qu'il ne sera plus temps de remédier au scandale ? que si vous ne revenez de cet excès où l'emportement de l'âge et une mauvaise éducation vous ont jeté, vos affaires et votre fortune vont tomber sans ressource? c'est ici qu'il faudrait exercer votre art des conjectures. Quelle folie d'être soi-même environné de précipices, et de regarder au loin ceux qui menacent nos frères!

D'ailleurs, plus les chutes de votre frère sont publiques, plus vous devez être touché du scandale qu'elles causent à l'Eglise, de l'avantage que les impies et les libertins en tireront pour blasphémer le nom du Seigneur, s'affermir dans le libertinage, se persuader que ce sont là les fai-

blesses de tous les hommes, et que les plus vertueux sont ceux qui savent mieux les cacher, plus vous devez être affligé de loccasion que ces exemples publics de dérèglement donnent aux âmes faibles de tomber dans les mêmes désordres, plus la charité vous oblige de gémir, plus vous devez souhaiter que le souvenir de ces fautes périsse, que le jour et les lieux où elles ont éclaté soient effacés de la mémoire des hommes : plus enfin, par votre silence, vous devez contribuera les assoupir. Mais tout le monde en parle, dites-vous; votre silence n'empêchera pas les discours publics, ainsi vous pouvez bien en parler à votre tour. La conséquence est barbare : parce que vous ne pouvez pas remédier au scandale, il vous sera permis de l'augmenter? parce que vous ne pouvez pas sauver votre frère de l'opprobre, vous achèverez de le couvrir de boue et d'infamie? parce que presque tous lui jettent la pierre, il sera moins cruel de la jeter à votre tour et de vous joindre à ceux qui le lapident et qui l'écrasent? Il est si beau, la religion même à part, de se déclarer pour les malheureux, il y a tant de dignité et de grandeur d'àme a prendre sous sa protection ceux que tout le monde abandonne! et quand les règles de la charité ne nous en feraient pas un devoir, les sentiments seuls de la gloire et de l'humanité devraient ici suffire.

Aussi, en troisième lieu, non seulement vous violez les règles saintes de la charité, mais de plus, vous êtes infracteur de celles de la justice. Car les fautes de votre frère sont publiques, je le veux, mais placez vous dans la même situation : exigeriez-vous de lui moins d'égards et moins d'humanité parce que votre chute ne serait plus un mystère? croiriez vous que l'exemple public donnât à votre frère, contre vous, un droit que vous en prenez contre lui-même? recevriez-vous, pour Justifier sa malignité, une excuse qui vous la rendrait encore plus odieuse et plus cruelle? D'ailleurs, que savez-vous si le premier

auteur de ces discours publics n'est point un imposteur? Il court tant de faux bruits dans le monde, et la malice des hommes les rend si crédules sur les défauts d'autrui; que savez-vous si ce n'est pas un ennemi, un concurrent, un envieux, qui a répandu cette calomnie par. des voies secrètes, pour détruire celui qui traversait, ou ses passions, ou sa fortune? ces exemples sont-ils fort rares? si ce n'est pas un imprudent qui a donné lieu à tous ces discours par l'indiscrétion d'une parole lâchée sans attention et recueillie avec malice? ces méprises sont-elles impossibles? si ce n'est pas une conjecture débitée d'abord comme telle, et donnée ensuite comme une vérité? ces altérations ne sont-elles pas du caractère des. bruits publics? Qu'y avait-il de plus vraisemblable, parmi les enfants de la captivité, que le dérèglement prétendu de Susanne? les Juges du peuple de Dieu, vénérables par leur âge et par leur dignité, déposaient contre elle; tout le peuple en parlait comme d'une épouse infidèle, on la regardait comme l'opprobre d'Israël ; cependant c'était s.a pudeur même qui lui attirait ces outrages, et s'il ne se fût trouvé de son temps un Daniel qui osât douter d'un bruit public, le sang de cette innocente allait souiller tout le peuple. Et sans sortir de notre Evangile, les discours sacrilèges qui traitaient Jésus-Christ d'imposteur et de Samaritain, n'étaient-ils pas devenus les discours publics de toute la Judée? les prêtres et les pharisiens, gens à qui la dignité de leur caractère et la régularité de leurs mœurs attiraient le respect et la confiance des peuples, les appuyaient de leur autorité; cependant voudriez vous excuser ceux d'entre les Juifs qui, sur des bruits si communs, parlaient du Sauveur du monde comme d'un séduc teur qui imposait à la crédulité des peuples? Vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère; quelque répandues que soient les censures qu'on fait de lui, sa faute, dont vous n'avez pas été témoins, est toujours dou-

teuse pour vous ;et c'est une injustice que vous lui faites, d'aller publiant, comme vrai, ce que vous ne savez que par des bruits publics souvent faux et toujours téméraires.

Mais je vais plus loin, quand même la chute de votre frère serait certaine et que la malignité des discours n'y aurait rien ajouté, d'où pouvez-vous savoir si la honte même de voir sa faute publique ne l'a pas fait revenir à lui, et si un repentir sincère et des larmes abondantes ne l'ont pas déjà effacée et expiée devant Dieu? Il ne faut pas toujours des années à la grâce pour triompher d'un cœur rebelle, il est des victoires qu'elle ne veut pas devoir au temps, et une chute publique est souvent le moment de miséricorde qui décide de la conversion du pécheur. Or, si votre frère s'est repenti, n'ètes-vous pas injuste et cruel de faire revivre des fautes que sa pénitence vient deffacer et que le Seigneur a oubliées? Souvenez-vous de la pécheresse de l'Evangile; ses désordres étaient publics, puisqu'elle avait été la pécheresse de la cité; cependant lorsque le pharisien les lui reproche, ses larmes et son amour les avaient effacés aux pieds du Sauveur, la bonté de Dieu lui avait remis sa faute et la malignité des hommes ne pouvait encore l'en absoudre.

Enfin, la chute de votre frère était publique, c'est-àdire on savait confusément que sa conduite n'était pas exempte de reproche; et vous venez en détailler les circonstances, en éclaircir les faits, en développer les motifs, en expliquer tout le mystère, confirmer ce qu'on ne savait qu'à demi, apprendre ce qu'on ne savait point du tout et vous applaudir même d'avoir paru plus instruit que ceux qui vous écoutent, sur le malheur de votre frère; il lui restait encore du moins une réputation chancelante, il conservait encore du moins un reste d'honneur, une étincelle de vie, et vous achevez de l'éteindre. Je n'ajoute pas que peut-être on tenait ces bruits publics de certaines

personnes sans aveu, gens qui n'étaient ni d'un poids, ni d'un caractère à persuader; on n'osait encore y ajouter foi sur des rapports si peu solides; mais vous, qui par votre rang, votre naissance, vos dignités, vous êtes acquis de l'autorité sur les esprits, vous ne laissez plus de lieu au doute et à l'incertitude, votre nom seul va servir de preuve contre l'innocence de votre frère, et l'on va vous citer désormais pour justifier la vérité des discours publics. Or, quoi de plus injuste et de plus dur, et par le tort que vous lui faites, et par le bien que vous manquez de lui faire? votre silence seul sur sa faute eût peut-être arrêté la dilîamation publique, et l'on vous eût cité pour purifier son innocence, comme on vous cite pour le noircir:' et quel usage plus respectable auriez-vous pu faire de votre rang et de votre autorité? Plus vous êtes élevé, plus vous devez être religieux et circonspect sur la réputation de vos frères, plus une noble décence doit vous rendre réservé sur leurs fautes ; on oublie les discours du vulgaire, ils meurent en naissant : les paroles des grands ne tombent jamais en vain, et le public est toujours l'écho fidèle, ou des louanges qu'ils donnent, ou des censures qui leur échappent. Mon Dieu ! vous nous apprenez, en dissimulant vous-même les péchés des hommes, à les dissimuler à notre tour; vous attendez avec une patience miséricordieuse, pour révéler nos fautes, le jour où les secrets des cœurs seront manifestés, et nous prévenons, par une téméraire malignité, le temps de vos vengeances, nous qui sommes si intéressés à ce que vous ne découvriez pas encore les abîmes de nos cœurs et les mystères des consciences.

Ainsi, vous surtout que le rang et la naissance élèvent au-dessus des autres, ne vous contentez pas de mettre un frein à votre langue; offrez encore aux discours de la médisance un visage triste et sévère, selon l'avis de l'Esprit saint, un silence de désaveu et d'indignation; car

le crime est ici égal, et dans la malignité de celui qui parle, et dans la complaisance de ceux qui écoutent. Entourons nos oreilles d'épines pour ne pas les laisser infecter par des discours empoisonnés, c'est-à-dire, ne les fermons pas seulement à ces paroles de sang et d'amertume, mais rejetons-les sur leur auteur dune manière aigre et piquante. Si la médisance trouvait moins d'approbateurs, le royaume de Jésus-Christ serait bientôt purgé de ce scandale; on plaît en médisant, et un vice qui plaît devient bientôt un talent aimable: nous animons la médisance par nos applaudissements, et comme il n'est personne qui ne veuille être applaudi, il n'est 'presque aucun aussi qui ne se fasse un art et un mérite de médire.

Mais, ce qu'il y a ici de surprenant, c'est que la piété elle-même sert souvent de prétexte à ce vice que la piété sincère déteste, et qui sape les premiers fondements de la piété. Ce devait être la dernière partie de ce discours, mais je n'en dirai qu'un mot. Oui, la médisance trouve souvent, dans la piété même, des couleurs qui la justifient ; elle se revêt tous les jours des apparences du zèle ; la haine du vice semble autoriser la censure des pécheurs; ceux qui font profession de vertu croient souvent honorer Dieu et lui rendre gloire en déshonorant et décriant ceux qui l'offensent; comme si le privilège de la piété, dont l'àme est la charité, était de nous dispenser de la charité même. Ce n'est pas que je veuille ici justifier les dis cours du monde et lui fournir de nouveaux traits contre le zèle des gens de bien, mais je ne dois pas aussi dissilîiuler que la liberté qu'on se donne de censurer la conduite de ses frères, est un des abus les plus ordinaires de la piété.

Or, écoulez les règles que l'Évangile prescrit sur le zèle véritable, et ne les oubliez jamais. Souvenez-vous, premièrement, que le zèle qui nous fait gémir des scan-

dales qui déshohorent l'Eglise se contente d'en gémir devant Dieu, de le prier qu'il se souvienne de ses miséricordes anciennes, qu'il jette des regards propices sur son peuple, qu'il établisse son règne dans tous les cœurs et qu'il ramène les pécheurs de leurs voies égarées. Voilà une manière sainte de gémir sur les chutes de vos frères : parlez-en souvent à Dieu, et oubliez-les devant les hommes.

Souvenez-vous, secondement, que la piété ne vous donne pas un droit d'empire et d'autorité sur vos frères : que si vous n'êtes pas établi sur eux et responsable de leur conduite, s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes, c'est l'affaire du Seigneur et non pas la vôtre; qu'ainsi vos plaintes publiques et éternelles sur leurs désordres partent d'un fonds d'orgueil, de malignité, de légèreté, d'inquiétude; que l'Eglise a ses pasteurs pour veiller sur le troupeau, que l'arche a ses ministres qui la soutiennent sans qu'un secours étranger et téméraire s'en mêle; et qu'enfin, loin de corriger par là vos frères, vous déshonorez la piété, vous justifiez les discours des impies contre l'homme de bien, et vous les autorisez à dire, comme autrefois dans la Sagesse : Pourquoi celui-ci croit-il avoir droit de remplir les rues et les places publiques de plaintes et de clameurs contre notre conduite? et se fait-il un point de vertu de nous diffamer dans l'esprit de nos frères"?

Souvenez-vous, troisièmement, que le zèle qui est selon la science, cherche le salut et non la diffamation de son frère, qu'il veut édifier mais qu'il n'aime pas à nuire, qu'il s'étudie à se rendre aimable pour se rendre plus utile, qu'il est plus touché du malheur et de la perte de son frère, qu'aigri et scandalisé de ses fautes, qu'il voudrait pouvoir se les cacher à soi-même, loin de les aller publier devant les autres, et que le zèle qui les censure, loin de diminuer le mal, ne fait qu'augmenter le scan^ dale.

55fi LECTURES SPIRITUELLES

Souvenez- VOUS, quatrièmement, que ce zèle censeur que vous faites paraître contre votre frère lui est inutile, puisqu'il n'en est pas témoin, qu'il est même nuisible à sa conversion que vous reculez en l'aigrissant par vos censures s'il vient à les apprendre, nuisible à sa réputation que vous blessez, à la piété que vous décriez, nuisible enfin à ceux qui vous écoutent, qui, respectant votre prétendue vertu, ne croient pas qu'on puisse s'égarer en suivant vos traces et ne mettent plus la médisance au nombre des vices. Le zèle est humble et il n'a des yeux que pour ses misères, il est simple et il lui est plus ordinaire de croire trop facilement le bien que le mal, il est miséi-icordieux et les fautes d'autrui le trouvent toujours aussi indulgent que ses propres fautes le trouvent sévère, il est délicat et timoré, et il aime souvent mieux manquer de blâmer le vice, que s'exposer à censurer le pécheur.

Ainsi, vous qui, revenus des égarements du monde, servez le Seigneur, souffrez que je finisse en vous adressant les mêmes paroles que saint Cyprien adressait autrefois à des serviteurs de Jésus Christ, lesquels, par un zèle indiscret, ne faisaient pas de scrupule de déchirer leurs frères. Une langue qui a confessé Jésus-Christ, qui a renoncé aux erreurs et aux pompes du monde, qui bénit tous les jours le Dieu de paix au pied des autels, qui est souvent consacrée par la participation des mystères saints, ne doit plus être inquiète, dangereuse, pleine de fiel et d'amertume contre ses frères; c'est une ignominie pour la religion, qu'après avoir offert au Seigneur des prières pures et un sacrifice de louanges dans l'assemblée des fidèles, vous alliez lancer les traits venimeux du serpent contre ceux que l'union de la foi, de la charité, des sacrements, que leurs propres égarements mêmes devraient vous rendre plus chers et plus respectables (1). }

(1) s. Cjpr.

Otons, par la sagesse et la modération de nos discours, aux ennemis de la vertu, toute occasion de blasphémer contre elle; corrigeons nos frères, plus par la sainteté de nos exemples que par l'aigreur de nos censures; reprenons-les en vivant mieux qu'eux, et non pas en parlant contre eux; rendons la vertu respectable par sa douceur, encore plus que par sa sévérité; attirons à nous les pécheurs, en compatissant à leurs fautes, et non en les censurant ; qu'ils ne s'aperçoivent de notre vertu, que par notre charité et notre indulgence, et que notre attention charitable à couvrir et excuser leurs vices, les porte à les condamner, et à s'en accuser plus sévèrement eux-mêmes; par là nous gagnerons nos frères, nous honorerons la piété, nous confondrons l'impiété et le libertinage, nous ôterons au monde ces discours si communs et si injurieux à la véritable vertu, et après avoir usé de miséricorde envers nos frères, nous irons avec plus de confiance nous présenter au Père de miséricorde, et au Dieu de toute consolation, et la demander pour nous-mêmes.

CINQUIEME LECTURE

JEUDI

RESUME

I" Partie. Injustice île nos haines. Les trois principes les plas communs des amitiés humaines sont le goilt, la cupidité, la vanité. La religion et la charité n'unissent presque personne ; ainsi, nous haïssons les hommes :

1° Dès qu'ils choquent notre goût; or cette liaine est injuste, parce que cet homme, pour n'être pas de votre gofit,n'en est pas moins votre frère, enfant de Dieu, membre de Jésus-Christ, etc., son humeur n'efface aucun de ces augustes traits. Si nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et de l'inclination, il eût été inutile que Jésus-Christ nous fît le précepte d'aimer nos frères ; le cœur là-dessus n'en a pas besoin. D'ailleurs, un chrétien ne doit pas se conduire par goût et par humeur, mais par des principes de raison, de foi, de religion et de grâce. C'est une faiblesse, même selon le monde, de ne régler nos haines et nos amours que sur la bizarrerie de nos goûts ; l'Evangile qui veut que nous sacrifiions à la .sain teté de la foi et à la sublimité de .ses règles, non seulement nus caprices, mais nos penchants les plus légitimes, serait-il là-dessus plus indulgent ? De plus, vous-même êtes-vous du goût de tout le monde ? Cependant n'exigez-vous pas qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières, sur la bonté de votre cœur ? Bien plus, la cause de cette aversion que vous sentez pour votnfrère, n'est-elle pas plus en vous, j'entends dans votre orgueil, dans l'incompatibilité de votre caractère, que dans le sien propre ? n'est-ce pas son crédit, ses talents, sa fortune, qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime? Enfin, l'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère, il exige que vous l'ainaiez, c'est-à-dire que

VOUS le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez ; en un mot, que vous fassiez pour lui ce que vous voudriez qu'on fît pour vous ; car la charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable.

2" Nous haïssons les hommes, lorsque nous les trouvons contraires à nos intérêts et qu'ils cherchent à nous nuire ; or je dis que la haine que nous avons contre ces personnes est injuste. Et d'abord, en haïssant votre frère, vous ajoutez, à tous les maux qu'il vous a faits, le plus grand de tons qui est celui de le haïr ; tous les maux qu'il vous a faits n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers, la haine que vous avez pour lui perd votre âme et vous

. prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel. De plus, que vous revient-il de votre animosité contre votre frère ? vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis ? Si vous cherchez à vous consoler en le haïssant, c'est une manière barbare de se consoler. Outre cela, si vous étiez vraiment chrétien, si vous aviez de la foi, loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre àme, qui s'est servi de leur mauvaise volonté pour vous sauver, en mettant des obstacles à vos passions déréglées, et vous demanderiez à Dieu qu'il leur inspire un repentir sincère, et qu'il ne permette pas que ceux qui ont contribué à votre salut périssent eux-mêmes.

3° Nous haïssons les hommes, lorsqu'ils blessent notre vanité en nous décriant par des médisances et des calonnies ; or cette haine est injuste. Car d'abord il est injuste d'exiger qu'on nous approuve en tout, et que les autres ne voient pas des défauts et des faiblesses que nous-mêmes sentons au dedans de nous. Outre cela, nous devons nous défier des rapports qu'on nous a faits sur notre frère, car l'expérience ne nous apprend que trop qu'on grossit souvent des bagatelles, et qu'on envenime les discours les plus innocents ; mais je veux que les faits dont vous vous plaignez ne soient pas douteux : votre frère n'a-t-il pas de son côté les mêmes reproches à vous faire ? Ses défauts vous ont-ils toujours trouvé fort indulgent et fort charitable ? Votre sensibilité n'est donc pas bien fondée. Supposons même que vous n'avez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère ; que faites-vous en le haïssant? vous n'effacez pas les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres, et vous faites à votre cœur une nouvelle plaie. Mais voici enfin une

'raison plus forte que toutes les autres: l'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment et qui nous louent, mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent, qui

nous déchirent; elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous, nous déclarant qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous, si nous ne l'accordons à nos frères. Vous convenez, direz-vous, des maximes de la religion là-dessus: mais il faut avoir égard aux lois de l'honneur, qui veulent qu'un homme soit déshonoré, s'il pardonne des discours et des procédés d'une certaine nature. Mais, premièrement, le prince a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avait attaciié une gloire déplorable. Secondement, une maxime abominable, que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée, et a fait passer jusqu'à nous, ne doit pas l'emporter sur toutes les règles du christianisme et sur les lois les plus inviolables de l'État : on ne peut pas se déshonorer en obéissant à Dieu et à son prince.

II' P.\RTiE. Fausseté de nos réconciliations. Nos réconciliations sont fausses, soit qu'on les considère dans leur principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.

1. Fausses dans leur principe. Une réconciliation sincère doit prendre sa source dans la charité. Or des motifs purement humains sont d'ordinaire la source de nos réconciliations : on se réconcilie poiH" céder aux instances de ses amis, pour éviter certain éclat désagréable, par complaisance pour quelqu'un, pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'àme, etc. Or rien que d'humain dans tous ces motifs, et la preuve que la charité n'y entre pour rien, c'est que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères. Or serait-il possible que ceux qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, parussent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous ?

2. Fausses dans leurs démarches, lia fallu des ménagements infinis, et toute l'habileté de vos amis, pour vous réconcilier avec votre frère; or tous ces ménagements aurait-ils été nécessaires, aurait-il fallu tant d'entremetteurs, si vous ne haïssiez plus votre frère, si vous l'aimiez sincèrement? Vous avez exigé des conditions, vous n'avez voulu avancer que jusqu'à un certain point ; la charité ne connaît rien de tout cela : elle n'a qu'une règle, c'est d'oublier l'injure, et d'aimer son frère comme soi-même. Il y a souvent, à la vérité, des mesures de prudence à observer avant de se réconcilier publiquement, mais c'est la charité qui doit régler ces mesures, et non pas la vanité ; les réconciliations où il entre tant de précautions et de mystères rapprochent les personnes, mais ne rapprochent pas les affections.- Jésus-Christ nous dit simplement : Allez vous réconcilier avec votre frère, il veut que la charité toute seule se mêle de nous réconcilier avec lui.

3. Aussi les suites de nos réconciliations sont-elles vaines. Vous dites que vous avez pardonné à votre frère, mais que votre parti est pris de ne pas le voir, donc vous ne lui avez pas pardonné, et vous ne l'aimez pas ; car on ne craint point de voir ce qu'on aime. Voudriez-vous que Dieu vous aimât, à condition qu'il ne vous verrait jamais ? La marque la moins équivoque de notre animosité contre quelqu'un, c'est de ne pouvoir souffrir sa présence.

Eh bien ! dites-vous, je le verrai, je ne manquerai point aux bienséances, mais je sais à quoi m'en tenir, il ne doit pas beaucoup compter sur mon amitié. Vous vous trompez, si vous croyez que c'est là pardonner à votre frère et l'aimer: la charité que l'Évangile vous ordonne est dans le cœur, ce n'est pas une simple bienséance, un vain extérieur, c'est un amour effectif, parce que les hommes ne sont pas unis ensemble par les liens extérieurs seulement, mais par les liens sacrés et intimes de la foi, de l'espérance, de la charité. Aussi consultez le public sur vos réconciliations ; malgré toutes les apparences que vous gardez avec votre frère, c'est une opinion établie dans le monde, que vous ne l'aimez point ; ce qui montre que le public vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

DEVELOPPEMENT

Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens: Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis. \^Matth,, v, 43, 44).

On croit d'ordinaire que le législateur des Juifs avait usé d'une espèce d'indulgence et de ménagement en publiant la loi du pardon des offenses, qu'obligé de ménager la faiblesse d'un peuple charnel, et d'ailleurs persuadé que, de toutes les vertus, l'amour des ennemis était celle qui coûtait le plus au cœur de l'homme, il s'était contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes. Ce n'est pas, dit saint Augustin, que, pour prévenir de grands excès, il eût eu dessein d'en autoriser de moindres. Cette loi, comme toutes les autres,

avait sa sainteté, sa bonté, sa justice; mais c'était plutôt un étal)lisseraent de police qu'une règle de piélé. Elle était propre à maintenir la tranquillité extérieure de • rétat, mais elle ne touchait point au cœur et n'allait pas jusqu'à la racine des haines et des vengeances. On s'y proposait seulement, où d'arrêter l'agresseur en le menaçant de la même peine dont il aurait affligé son frère, ou de mettre un frein à la vivacité de l'offensé en lui laissant craindre que, s'il excédait dans la satisfaction, il s'exposait à souffrir lui-même le surplus de sa vengeance.

La morale des philosophes avait encore mis le pardon des offenses au nombre des vertus, mais c'était un précepte de vanité plutôt qu'une régis de discipline. C'est que la vengeance leur semblait traîner après elle je ne sais quoi de bas et d'emporté, qui eut défiguré le portrait et l'orgueilleuse tranquillité de leur sage ; c'est qu'il leur paraissait honteux de ne pouvoir se mettre au dessus d'une offense. Le pardon des ennemis n'était donc fondé que sur le mépris qu'on avait pour eux. On se vengeait en dédaignant la vengeance, et l'orgueil se relâchait sans peine du plaisir de nuire à ceux qui nous ont nui, par la gloire qu'il trouvait à les mépriser.

Mais la loi de l'Evangile sur l'amour des ennemis ne flatte point l'orgueil, et ne ménage pas l'amour-propre. Rien ne doit dédommager le chrétien, dans le pardon. des offenses, que la consolation d'imiter Jésus-Christ et de . lui obéir, que les titres qui dans un ennemi lui découvrent un frère, que l'espérance de retrouver devant le juge éternel la même indulgence dont il aura usé envers les hommes. Rien ne doit le borner dans sa charité, que la charité elle-même qui n'a point de bornes, qui n'excepte ni lieux, ni temps, ni personnes, qui ne doit jamais s'éteindre. Et quand la religion des chrétiens n'aurait point d'autre preuve contre l'incrédulité, que l'élévation de cette maxime, elle aurait toujours ce degré de sainteté,

et par conséquent de vraisemblance, sur toutes les sectes qui ont jamais paru sur la terre.

Développons donc les motifs et les règles de ce point essentiel de la loi : les motifs, en établissant l'équité du précepte par les prétextes mêmes qui semblent la combattre; les règles, en développant les illusions sous les quelles chacun s'en justifie à soi-même les infractions, c'est-à-dire l'injustice de nos haines et la fausseté de nos réconciliations.

Page 1