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LE MERVEILLEUX EN PATHOLOGIE

L'évolution qu'avait subie la médecine à Tépoque de la Renaissance était presque terminée au milieu du xva" siècle. L'empirisme du moyen âge avec ses secrets merveilleux, sa nomenclature demi-arabe, avait été remplacé par l'étude exclusive de l'antiquité. Haly-Abbas, Avicenne, Rhazès furent délaissés pour Hippocrate et Galien. Quand l'enthousiasme fut passé, la méthode expérimentale eut son tour. Sans abandonner du jour au lendemain leurs idoles, les médecins commencèrent à regarder autour d'eux, à demander à l'observation la solution de problèmes à peiné entrevus jusque-là. Il y eut comme toujours des retardaires qui firent de doctes elfort« poiir enrayer le mouvement et limiter la science à des interprétations de textes; pour conserver comme un patrimoine inaliénable des erreurs de toute nature. Au moment où Sydenham examinait sans parti pris les mouvements des enfants choréiques, où il essayait d'établir une distinction clinique entre les lièvres éruptives, d'autres voyaient là des affections surnaturelles, des possessions, des fléaux contre lesquels l'art était impuissant.

Les sciences occultes perdaient du terrain, mais elles avaient encore des fidèles. Jamais la réalité de la magie n'avait été plus franchement admise qu'au xvi° siècle.

Kn môme temps que les discussions religieuses se poursuivaient

sur les champs de balaille, il y avait des supplices sans nombre pour sorcellerie.

Les magistrats qui ne pouvaient atteindre le Diable envoyaient ses suppôts au bûcher, et pour les consoler, les théologiens leur promettaient, avec Delrio, la damnation éternelle. En présence de symptômes mal définis, d'insuccès qu'ils ne pouvaient expliquer, les médecins s'arrêtèrent plus d'une fois effrayés et adressèrent leurs malades aux exorcistes.

Il n'y avait du reste là rien qui ne fdt conforme à ce qu'ils avaient appris ; leur science touchait par tant de côtés à la magie et à la divination, qu'il fallut plus d'un siècle pour l'en isoler.

La Faculté de médecine de Paris avait ajouté longtemps foi à l'astrologie judiciaire ; plus tard elle l'abandonna et la proscrivit. Cette proscription n'eut pour cause ni la puérilité des conjectures sidérales, ni l'absence de fondement sérieux ; la Faculté défendait l'astrologie, parce qu'elle était catholique, et que les astrologues avaient été condamnés par l'Eglise.

L'excommunication n'empêcha pas les rois et les papes d'en attacher à leur personne.

Dès ce moment il y eut pourtant de< sceptiques; les entraînements de la foule et le zèle des magistrats trouvèrent de rudes censeurs : « Je suis lourd et me tient un peu au passif et au vraisemblable, disait Montaigne. . Je vois bien qu'on se courrouce et ne permet-on d'en douter sous peine d'injures exécrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu merci ma créance ne se manie pas à coups de poing... A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et nette; et est notre vie trop rédlle et essentielle pour garantir ces accidents supernaturels et fantastiques. »

Beaucoup d'aulres protestèrent au nom du bon sens et de la justice. Jean de Wier démontra l'inanité des bases sur lesquelles s'appuyaient le plus souvent les poursuites.

Pigray fut assez heureux pour faire mettre en liberté une quinzaine de prévenus auxquels on aurait arraché peut-être des aveux s'ils avaient été soumis à la question.

Peu à peu la jurisprudence s'adoucit, les exécutions devinrent moins nombreuses ; vers 1650, on ne brûlait plus guère en Europe pour crime de magie, mais le merveilleux occupait encore une grande place en pathologie.

Hippocrate l'avait, disait-on, réservée lui-même : on discuta sur le To Oeiov, comme on avait discuté sur le xaô' i^v, à propos de la saignée ; la découverte de la circulation mit fin à la seconde querelle ; la première fut plus difficile à terminer. Ce quelque chose de divin que le père de la médecine admettait, il avait oublié de le définir, de sorte que le champ restait libre pour les commentateurs. Hippocrate voulait-il indiquer la limite extrême des connaissances précises, faire un caput mortuum dans lequel pourraient rester comme dans une case d'attente tous les phénomènes singuliers que l'état de la science ne permettait pas d'expliquer? Le ToOeiov indiquait-il, au contraire, quelque chose de réel mais de métaphysique? Telles étaient les questions qui divisèrent longtemps les médecins.

Augenius, Valeriola, Daniel Sennert ne dépassèrent point les limites du naturel ; pour eux, l'élément divin c'était l'inconnu ; une maladie dont les causes nous échappent devait être rangée dans cette catégorie, conception remplie d'incertitude et capable de satisfaire seulement les personnes pour qui le dernier terme de la science est une expression grecque, mais n'ouvrant point de porte vers la fantaisie.

Tout le monde ne s'en tint pas là ; beaucoup virent, avec Gorraeus, dans le to Oeiov, un accident morbide qui vient directpment de Dieu.

Ils n'essayèrent pas même de concilier leur idée avec celle de la Providence admise alors par tout le monde ; ceux mêma dont l'orthodoxie était incertaine ne doutaient ni de la sollicitude incessante du Tout-Puissant, ni des effets de sa colère.

Celle doctrine permettait d'expliquer facilement l'orgine des maladies ave", les seules ressources de la raison . L'homme est entouré d'influences contre lesquelles il a besoin d'être défendu ; que Dieu veuille l'éprouver ou le punir, il laisse aller les choses, et les infirmités surgissent.

L'explication n'était pas du goût des amis du surnaturel : pour eux, l'élément divin représentait une action présente, un véritable miracle. Si la Divinité ne frappait pas elle-même, elle laissait faire les mauvais génies du monde métaphysique. Et voilà comment Satan et ceux qui s'étaient venius à lui pouvaient affliger l'humanité de mille manières.

Chose curieuse : il y avait des conciliateurs, des incertains ou des habiles, partisans d'une doctrine mixte, n'osant ni fran-

chement nier les maladies diaboliques, ni les admettre comme réelles. Paraeelse, qui ne fut jamais l'homme du juste milieu, avait déclaré que les symptômes considérés comme merveilleux n'étaient que des jongleries ou des effets d'imaginations malades, mais Paraeelse n'était pour beaucoup qu'un réprouvé. Les médecins instruits lui en voulaient de son audace, des injures qu'il avait si ingénieusement distribuées à leurs maîtres, de la rudesse de sou exposition et de son mépris pour l'antiquité.

Ce misérable, disait-on, n'était venu au monde que pour la ruine de la science et des belles-lettres ; de telle sorte les savants eussent hésité à professer une opinion par cela seul que les spagyrites pouvaient la défendre. Sans ajouter foi aux légendes grotesques de ceux qui avaient écrit sur l'art noir, ils admettaient l'existence d'alïections extra-naturelles; mais la plupart d'entre eux en parlaient sur la foi d'autrui : De Haen, le plus grand clinicien peut-être de son siècle, n'eût pas plus souffert qu'on attaquât devant lui la réalité de la sorcellerleourexislence des vampires que l'utilité du thermomètre en médecine ; et de llaen était contemporain de Diderot et de Voltaire ! Il n'y a rien d'extraordinaire que cent ans plus tôt des médecins sérieux aient professé des croyances analogues. Fernel avait de longs chapitres, presque un livre, sur les causes secrètes des maladies, et parmi elles, beaucoup étaient métaphysiques; il est vrai que les hypolèses des chimiâires ne valaient guère mieux ; les affections sulfureuses de van Helmont et ses archèes ressemblaient aux nombres fatidiques d'Agrippa ou à ses médicaments cabalislisques.

Le merveilleux était un peu partout: Codronchi avait écrit en lo95 un livre sur les poisons ; c'était un sujet bien limité, il était facile môme de trouver des observations authentiques : l'esprit du temps était là et, pas plus que Sennert, Vallès ou Subiz, l'auteur ne sut se garder d'excursions hors des limites de la science. On aurait tortde croire pourtant que tous les récits fussent des fables, que les symptômes notés n'aient jamais existé. Il y avait parmi eux des phénomènes vulgaires; certains étaient décrits avec précision, l'erreur ne commençait que lorsqu'il s'agissait d'en élucider la nature. Des méfaits reprochés aux sorcières étaient beaucoup plus réels que leurs courses la nuit à travers champs sur un manche à balai. Si les magistrats s'étaient bornés à punir, comme aujourd'hui, les manœuvres

abortives ou le commerce des poisons, ils n'eussent eu besoin de recourir, pour atteindre quelques-unes d'entre elles ni au Lévitique, ni aux législations barbares.

Malheureusement sous le rapport légal comme sous le rapport scientifique, tout était si bien mélangé qu'il était à peu près impossible de distinguer les crimes et les délits des accusations absurdes. Un livre écrit en 1650 retrace assez fidèlement l'état des esprits à cette époque.

L'auteur, Hieronymus Jordan, médecin de Gôttingen, obtint de hautes approbations, entre autres celles du duc régnant de Bi unswick et d'Hermann Conring. Le titre n'est pas trompeur, il déclare franchement que c'est du surnaturel qu'il sera question, le divinum in moi-bis. On ne lit plus guère de pareilles choses à notre époque pratique et positive; d'ailleurs une telle lecture est laborieuse. Le sens critique et la clarté d'exposition n'étaient pas les qualités maîtresses des érudits du xvu° siècle ; Jordan passe avec la même aisance de la sorcellerie à la divination, des malformations naturelles aux accidents passagers attribués aux démons.

Pour prouver qu'ils torturent et malmènent l'homme, il emprunte l'autorité du Deuléronome ou celle d'Aristote, cherche indifféremment des observations dans Porphyre, Arlémidore ou Delrio ; au besoin, il fait appel à ses «ouvenirs, aux légendes de tous les pays de l'Europe. Nous allons passer en revue ce livre.

Avant d'aborder un sujet, les écrivains du xvii" siècle avaient presque toujours soin d'îndiquer les motifs qui les y avaient conduits et d'en démontrer autant qu« possible la légitimité. Il était facile de prouver qu'un ouvrage comme celui de Jordan était utile. Les maladies surnaturelles avaient été étudiées à divers points de vue, nsais surtout par des magistrats et des religieux.

Bodin voulait prouver que les sorciers faisaient du mal, qu'il fallait les poursuivre et les condamner. Los Uisquisiliones magicœ de Delrio étaient un traite à l'usage

des tribunaux ecclésiastiques ; il fulminait avec la même énergie contre la divination et l'hérésie, et ne traitait pas beaucoup mieux les adhérents de la Confession d'Augsbourg que les suppôts du Diable.

Ces livres renfermaient des détails curieux dont les médecins pouvaient tirer profit ; mais aucun n'était écrit pour eux, aucun n'était consacré aux phénomènes qu'ils devaient traiter ou reconnaître. Ces phénomènes étaient-ils donc réels? Pouvait-on trouver dans certaines maladies un élément étranger au monde physique et à ses lois ?

C'était là le problème.

Si la solution était négative, les affections magiques n'étaient qu'un mythe indigne d'occuper les esprits sérieux. Jordan, nous n'avons pas besoin de le rappeler, envisageait les choses autrement.

Pour lui, les interventions surnaturelles étaient aussi prouvées, aussi certaines que l'action du froid ou la contagion. « On y croit depuis des siècles, disait-il, et il impossible de supposer que tant de saints, de docteurs, de savants se soient trompés. »

Tous les peuples ont admis l'influence d'êtres immatériels sur la destinée de l'homme et sa santé.

Dans l'astrologie des Égyptiens, les différentes parties du corps étaient régies par les génies du zodiaque; il y en avait trente-six; ces génies étaient des démons; on avait recours à eux pour guéiir les maladies; on les évoquait par des formules; on soignait avec des amulettes portant leurs noms.

Ce système se trouve dans l'Hermès Trismegistos, dans Pamphile, Stobée etc. ; les Decani de Firmicus Maternus ne sont autre chose que ces esprits de la sphère céleste.

La médecine sidérale fut, du reste, celle des Grecs de la décadence. A l'époque de Pline, les Asclépiades la cultivaient; plus tard, Arétée voulait que la mélancolie lût produite directement par un mauvais génie. Ainsi nous rencontrons à chaque pas, dans l'antiquité, la croyance aux maladies métaphysiques.

Malgré son admirable sagacité et sa finesse d'observation, Hippoerate les admettait ; il invoque, presque à chaque ligne, les lumières des dieux ; il est vrai qu'il se moquait de Scythes regardant comme surnaturelles une foule d'affections faciles à expliquer. Galien rapportait tout à la nature; les Égyptiens Pamphilus et Andréas, une noble paire d'imposteurs, selon

l'expression de Jordanus, ne trouvèrent pas d'adversaire plus énergique quand ils voulurent populariber à Rome les rêveries de leur pays.

Pour regarder Celse et Pline comme des fidèles du merveilleux, il faut beaucoup de bonne volonté; mais, à côté d'eux, nombre d'historiens, de poètes surtout y reviennent à chaque instant et leurs fictions reposent toujours sur un fond originel de vérité.

Si des pays polythéistes nous passons en Palestine, nons trouvons de nouvelles preuves de l'intervention pathogénique de Dieu ou de ses anges. Dans les Nombres, il est question d'une maladie de sept jours dont fut frappée Marie, sœur de Moïse, pour avoir murmuré contre son frère. Ailleurs, c'est Osias, roi de Juda, qui devient lépreux à la suiie d'une violation du sanctuaire ; c'est Jéroboam dont le bras se dessèche au contact de la main du prophète auquel il a refusé d'obéir; l'authenticité de ces faits n'est pas discutable, puisqu'ils sont extraits des Livres saints.

t Qui lit attentivement les observations des médecins rencontre des choses horribles dépassant l'intelligence de tous les philosophes et tenant certainement à l'intervention du Diable ou à une vengeance de la main divine. A cette variété se rattachent des enlèvements étonnants, des convulsions terribles, des vomissements et des selles insolites, des mictions bizarres, des émasculations magiques, des philtres empoisonnés. Comment pourrait-on douter que certaines aberrations psychiques, certaines mélancolies monstrueuses ne soient de même nature, comme les insomnies, l'enthousiasme, le somnambulisme, la danse de saint-Guy, etc.?» (Jordan.)

La raison le prouve. « Si Dieu a pu établir les lois de la nature, dit saint Augustin , il peut également les changer. Depuis le péché d'Adam, l'homme est éprouvé de mille manières par les démons qui veulent le perdre. » Ce sont, d'après Théophilacte, les minisires et les soldats de la vengeance céleste ; pourquoi ne pourraient-ils produire les maladies comme les autres fléaux?

Ils les produisent :

« Quand il n'existe aucune proportion entre l'actif et le passif; quand on a recours à des noms faux, absurdes, impies d'anges mauvais ou inconnus, à des rites particuliers ou superstitieux; quand les plus clairvoyants ne peuvent trouver là les

résultats de l'art ; quand des personnes intelligentes et habituées par une longue pratique à la recherche des mystères de la nature ne découvrent l'action d'aucune de ses forces; alors on est en présence soit d'un miracle de Dieu ou des bons anges, soit d'une machination de Satan ou des misérables qui ont fait avec lui un pacte criminel. »

On pouvait opposer à cette argumentation érudite des objections difficiles à détruire. La preuve fondée sur l'expérience ou, si l'on aime mieux, sur le consentement unanime semblerait peu concluante, s'il s'agissait d'un sujet différent : le nombre des médecins et des naturalistes instruits qui ont admis les maladies surnaturelles est restreint. A côté d'eux, d'autres, dont l'autorité n'est nullement à, dédaigner, les ont niées d'une manière absolue. Nous avons parlé de Galien; les Arabes, si naïfs pour tant de choses, ont gardé une réserve défiante à l'égard du merveilleux médical quand ils ne l'ont pas traité comme une chimère : « Les enchantements, disait Avicenne, n'exercent aucune influence sur la santé; ceux qui se croient affectés de la sorte ont tout simplement l'imagination malade... Moi qui, grâce à Dieu, n'enchante ni ne jette de sorts, qui ne saurais forcer quelqu'un à lever un doigt malgré lui, je n'ai jamais vu une personne se dire ensorcelée dont je n'aie pu guérir les écarts d'imagination. »

Des savants, môme de lu fin du moyen âge et de la Renaissance, pensaient comme Avicenne; on peut laisser de côté Au reole Theophraste Bombast puisque, d'après les classiques du temps, c'était un ignorant énergumène, et Jean de Wier, sceptique par humanité que Bodin appelait le père des sorciers, ne se doutant pas que ce nom serait une louange près de la postérité. Mais beaucoup d'autres niaient avec eux les influences occultes ou voulaient qu'on les restreignît. Césalpin, à qui Jordan fait souvent appel, ne savait trop que penser ; il doutait et arrivait au merveilleux par exclusion et par timidité. Le Hollandais Lievpn Lemniub, un médecin qui s'était occupé de sciences occultes, mettait aux mains des esprits les agents dont se sert ordinairement la nature; c'était une forme atténuée de négation, Pietro Pomponazzi de Mantoue plus hardi ne reconnaissait qu'une pathologie réelle ; que des causes physiques et organiques.

Ces dissidences n'exercèrent qu'une influence bien faible sur 'esprit de ceux dont les convictions étaient faites.

Qu'était-ce donc que Galien, Pline, Celse? Des païens! Il n'était pas étonnant que, privés des lumières de la vraie foi, ils eussent commis de grossières erreurs à propos de matières qui lui touchent.

Les Arabes ne méritent pas plus de créance. En examinant bien ses adversaires, en les prenant pour ce qu'ils valaient, on arrivait à les récuser un à un, à réfuter Isurs arguments par uae invective lancée à propos. Pomponazzi, par exemple, dont la compétence en sciences naturelles était reconnue par tout le monde, avait écrit un traité sur l'immortalité de l'àme et soutenu qu'Aristote ne l'avait jamais admise; qu'avec la raison seule on pourrait repousser cette doctrine; que la preuve évidente et certaine n'est fournie que par la révélation. Il appartenait, comme on le voit, à la race de ces sceptiques religieux, invinciblement attirés vers ks profondeurs de la métaphysique et qui n'en rapportent que la conviction de leur faiblesse et la défiance d'eux-mêmes; penseurs constamment torturés par une incertitude perplexe jusqu'à l'heure où ils trouvent un peu de repos à l'ombre d'un dogme positif, et immuable.

Ce médecin, disait-on, instruit sur tant de choses, était un impie ; c'en fut asseZj il y a deux cents ans, pour ôter toute valeur à ses idées.

Voilà comment par éliminations successives ou réduisait à une quantité négligeable le nombre des contradicteurs, comment on prouvait rationc et experienliâ, l'existence de maladies de cause métaphysique, l'intervention incessante du ciel et de l'enfer dans leà fonctions de l'homme.

Dès l'instant où la pathologie surnaturelle est admise, où son étude devient légitime, il est indispensable d'adopter une méthode pour la poursuivre, d'emprunter à. la nosographie ses procédés. On a fait appel à, l'hisloire, à la philosophie, à la théologie surtout, pour établir une base solide; maintenant on n'y aura plus recours que de temps en temps, accidentellemeiil, pour leur demander un argument ou une observation. Il eût été trop simple d'en appeler sans cesse à Dieu, de le faire intervenir chaque fois qu'on se trouvait en présence d'un symptôme inconnu.

Ces accidents tiennent à deux causes : l'imagination ou bien la magie. Les incrédules, Pomponazzi en tête, éliminaient a priori la seconde, et ce médecin ne voyait, dans l'apparition d'un mauvais génie à Brutus la veille dePhilippes. qu'une hallucination. Galien avait dit à peu près la même chose ; il expliquait tout par l'exubérance et la corruption de la bile. Malheureusement on ne s'en tint pas là; l'imagination devint une force capable de se diviser, d'agir sur les choses vivantes et nanimées. Avicenne accordait à certains individus le pouvoir de les modifier sans intervention directe.

La théorie du magnétisme animal était en germe dans cette conception ; Gentile de Foligno, Forlivi, Thomas de Garbo avaient, pour expliquer les différences individuelles une théorie singulière :

Celui-là seul pouvait produire des phénomènes merveilleux qui possédait le Temperamentum jusMiale constitué par un mélange, en parties égales, d'humeurs et de qualités actives. Avec cette doctrine matérialiste, l'âme humaine était un agent physique comparable à la chaleur ou à la lumière, capable de rayonner, de se réfléchir, de déterminer des effets en rapport avec sa nature et sa concentration.

Les plus hardis avancèrent encore :

Ils firent porter leur exégèse non seulement sur l'antiquité païenne, mais sur la Bible et l'Évangile.

Pour Paracelse et Cornélius Agrippa, les miracles étaient des actes d'une imagination paissante ; Jésus fut un homme admirablement doué, capable de modifier à son gré les lois de la nature, de guérir les maladies sans recourir aux moyens ordinaires ; ce ne fut plus ce fils de Dieu.

De telles audaces ne pouvaient laisser l'Église indifférente. Le livre de Pomponazzi fut condamné. «Il s'est montré, disait Antcnio de la Mirandole, mauvais philosophe et, qui est pis, mauvais chrétien » Les théologiens eurent beau jeu pour montrer ce qu'il y avait de chimérique dans la théorie de l'imagination active. « On ne Ta jamais vue, disait Delrio, produire un cheval; on ne l'a jamais vue produire ni froid ni chaleur. » « Elle ne peut, ajoutait, avec une parfaite justesse, André Césalpin, être mise en jeu par les choses extérieures sans une .sensation précédente, comme il est facile de s'en convaincre par une juste appréciation des songes. Certains phénomènes mor-

bides sont le fait de l'imagination ; telles sont la syncope, qui survient quand on regarde une plaie, l'agacement des dents causé par le limage d'un corps dur.

Mais elle ne peut être séparée du corps. Quelques-uns ont cru pouvoir lui attribuer toutes les merveilles de la magie. S'il en était ainsi, elle l'emporterait de beaucoup sur l'intelligence et serait plutôt semblable à la puissance divine qui a toHt créé avec un mot.

Elle ne peut, en réalité, presque rien sur l'individu lui-même, car les idées fixes des mélancoliques devraient, à la longue, produire chez eux des changements. Avec une puissance si faible sur le corps qui lui appartient, il est impossible qu'elle en exerce sur les autres. »

Du reste, la réfutation critique d'hypothèses sans fondement surgit un peu de tous côtés, Thomas Fyens la fit comme Césalpin.

La cour de Grenoble avait rendu un jugement fondé sur des considérants de fantaisie, à propos de la légitimité de l'enfant d'une femme veuve depuis cinq ans. Consulté à propos d'un cas semblable, il montra l'impossibilité de ces conceptions ex imaginatione.

L'influence que les médecins niaient, à juste titre, à l'imagination, c'est-à-dire une à faculté réelle et commune à tous, ils l'accordaient à la magie.

L'érudition et l'histoire leur fournissaient de puissants arguments ; il y a eu probablement à toutes les époques des secrets thérapeutiques transmis verbalement de père en fils, et l'on accorde volontiers un caractère sacré à ce qu'on ne voit pas 1

La magie a, de temps en temps, pris en médecine une place telle qu'il a fallu compter sur elle. Peu importe son origine; qu'elle vienne de la Perse ou de plus loin ; qu'elle dérive des pratiques religieuses des sectateurs de Zoroastre ou soit une application du système des pythagoriciens, c'est ce que nous ne discuterons pas ; probablement les appels aux esprits ont précédé de longtemps les cosmogonies auxquelles on les a rattachés.

Les Juifs furent pour beaucoup dans la difl'usion en Europe de pharmacopées surnaturelles.

N'ayant ni philosophie, ni médecine nationale, ils empruntèrent à l'Orient et à l'Occident tout ce qui pouvail convenir à

leur génie, se rapprocher de leurs traditions; ils entremêlèrftnl Pythagore et Platon ; prirent des recettes ou des secrets chez eux et chez les Egyptiens.

Dès les premiers siècles de notre ère, ApDilonius de Tyane avait tenté d'opérer des guérisons miraculeuses. Ses disciples Pt ses admirateurs en portaient même un nomhre considérable à son actif ; plus tard, les thérapeutes et les esséniens révèrent une pureté idéale qui leur permît d'obtenir une partie des attributs de la divinité et de soulager comme elle.

La magie avait sa place dans le néo-platonisme de Plolin et de Porphyre, Le médecin Àrdreas Chrysaris guérissait par les esprits; il possédait des formules infaillibles pour les évoquer, il savait quels sacrifices ils préféraient; mais il y en avait de bons et de mauvais : il y eut une magie blanche et une magie noire, une théurgie et une goëtie.

La cabale hébraïque s'y rattachait.

Un certain Akiba qui la découvrit, disait-on, l'an 120 de notre ère, la fit connaître dans son traité de la création. Cette assertion ne supporte pas l'examen; la cabale n'est qu'une dérivation de la théorie pythagoricienne des nombres. «Elle repose, dit Jordan, sur plusieurs principes, comme on peut le voir par l'exposition de Carnitof et de Recanath. Aux cinquante portes on ajoute les vingt-deux lettres de l'alphabet, et on arrive ainsi au nombre 12 qu'on appelle Schemhaniphorasch, paraphrase du nom de Dieu et des anges qui régissent l'univers. »

Les Egyptiens chassaient les mauvais esprits par supplications ; le médecin, qui était prêtre lui-môme, n'aurait jamais administré une préparation contre la céphalalgie sans prononcer deux fois, avec une dévotion profonde, l'oraison capable de hâter son elTet : « Le devant de la tête est aux chacals divins, le derrière est un pourceau de Rà. a Place-les sur un brasier; quand l'humeur qui en sortira aura atteint le ciel, il en tombera une goutte de sang sur la terre.»

A ces prières, les cabalistes substituèrent des équations : ils empruntaient des nombres à l'arithmétique, des figures à la géométrie. Le but était le même, l'idée, la même : on peut établir des communications avec l<j monde métaphysique, demander des services aux êtres qui le peuplent ; il suffit pour cela de savoir les appeler. Cette doctrine fit fortune à Rome; on se livra avec fureur aux pratiques magiques. Néron n'étudiait pas

seulement la toxicologie expérimentale avec Locuste; un sorcier appelé Tyridate lui donnait en secret des leçons : ce n'était pas assez pour lui d'être saturé depuis l'adolescence d'adulations, de pouvoir et de jouissance, il voulait recruter des prétoriens invisibles et dominer les seules choses qui eussent échappé jusqu'alors à sa puissance, la pensée et la volonté de son peuple !

Les partisans du merveilleux avaient la partie belle : on avait guéri avec les esprits, et les chrétiens n'admettaient pas la soumission des anges à une formule ; les agents médicaux étaient donc des démons : la magie devenait impie et condamnable.

Il ne peut sortir rien de bon de l'enfer ; les guérisons n'étaient qu'un dangereux piège, qu'un habile moyen employé par Satan pour pervertir les âmes. Sa malignité, du reste, reparaissait vite, et, pour un individu qu'il soulageait, il en affligeait dix autres.

Les affections surnaturelles étaient donc le résultat d'interventions, les manifestations de la puissance que Dieu a donnée aux démons ; il faut être dément ou impie pour refuser de reconnaître leurs atteintes dans bon nombre de symptômes.

Voilà la base établie, la voie tracée aux amateurs de cette pathologie singulière. Le médecin n'est plus seulement un observateur, le vieux nom de physicien ne lui convient qu'en partie, il faut qu'au besoin il sache découvrir et traiter les affections surnaturelles, et, comme il n'est pas possible de songer à la téralologie saiu connaître la disposition régulière des organes, de neutraliser une force nuisible, si l'on n'est pas renseigné sur ses effets, on doit se demander avant tout ce que peuvent les démons sur le corps et sur l'àme, étudier la physiologie métaphysique avant la pathologie qui lui correspond.

Les diables sont de rusés corcpères; depuis leur chute, ils ont tourné à mal les qualités qu'ils avaient reçues pour le bien. Ce sont, malgré tout, des anges, comme le dit Denys l'Athénien, il ont la subtilité et l'immatérialité et sont capables, grâce à cela, de jouer aux hommes toute espèce de mauvais tours. Veulent- ils produire une maladie? ils ont soin de lui donner au début son aspect et ses symptômes ordinaires; les médecins la traitent comme les autres, ne la guérissent point et n'arrivent que très tard à soupçonner son vrai caractère ; puis Satan connaît admirablement le tempéranaent moral de chacun et sait l'utiliser. C'est par lui que les individus gais sont pous-

sés an libertinage, les gens tristes au désespoir, les impatients à la coière, le» indolents à la mélancolie. Il connaît les sympathies, les antipathies, les essences et les qualités de toutes les choses de la nature, les médicaments utiles, l'époque à laquelle il convient de les administrer. La distillation des venins, les substances capables d'agiter les humeurs, d'obstruer les veines, de produire la douleur ou le délire; tout cela est du domaine de la science infernale.

Pour l'âme, c'est bien autre chose ; le démon dont les tentations sont incessantes, annihile nos facultés ou les pervertit, de manière à produire toutes les hallucinations, tous les délires. C'est avec son aide que les Turcs arrêtent leurs esclaves fugitifs, et voici comment ils procèdent, selon Barthélémy Georgievicz, un de leurs historiens : « On écrit leurs noms sur un morceau de papier que l'on suspend à un arbre après avoir prononcé une conjuration. A partir de ce moment, l'esclave cesse de pouvoir se diriger, il croit voir devant lui des montagnes, des fleuves, des animaux féroces ; effrayé, il court au hasard et tombe entre les mains de ceux qui le poursuivent.

D'autres fois, au lieu d'émousser ou de détruire l'acuité senso rielle, il l'augmente d'une manière incroyable. Sans doute l'exercice donne des résultats merveilleux ; la nature se charge de corriger en partie ses erreurs de telle sorte que chez les aveugles nés l'ouïe et le toucher acquièrent une finesse dont on n'a guère l'idée, mais on rapporte des faits si bizarres qu'il serait impossible de les comprendre et de les expliquer sans interventions surhumaines.

Les démons agissent sur la mémoire comme sur les sens, c'est surtout dans son abolition qu'il est facile de reconnaître leur main. Un savant du commencement du xiii' siècle, l'Anglais Simon Thurway, dialecticien très habile et professeur d'arts libéraux à Paris, se laissa aller à la présomption et à l'orgueil ; il osait se vanter de connaître à fond toute la doctrine du Christ ; la vengeance divine ne se fit pas attendre ; il perdit complètement la mémoire et dut apprendre de nouveau à lire.

Ils développent l'intelligence, et lui donnent une perspicacité telle que, grâce à eux, certaines personnes ont pu connaître sans travail et presque sans application les choses les plus ardues. Quand l'Empereur Julien s'occupait de théologie et répondait aux chrétiens ; il se levait la nuit, invoquait Mercure, et

les sophistnes subtils arrivaient en foule sous sa plume. De Thou et le malhématicien Viete, deux des hommes les plus intelligents du xvi' siècle, ont été crus par quelques-uns des favoris du diable. Cardano, spirite par anticipation, se vantait d'avoir des colloques avec ses délégués : « J'ai, disait-il, disputé foute une nuit avec trois d'entre eux, partisans d'Averrhoès. » Il est vrai que la bonne foi de Cardano n'était pas toujours à la hauteur de son érudition : « Tu nous a brodé là, lui disait avec une franchise un peu brutale Jules César Scaliger, des contes à faire rire môme ton père. C'est une chose vraiment drôle que de voir des diables averrhoïstes quand Averrhoèsne croyait pas au diable. Il me semble que s'il eût pris part à une discussion il aurait apporté des arguments sérieux et non de puériles plaisanteries. »

Toute science qui vient des esprits est impie et coupable : l'alchimie, l'astrologie, les procédés de divination se valent. Leur puissance sur lame humaine est étendue et dangereuse, ils peuvent dévier nos facultés, pervertir nos perceptions, supprimer la mémoire, tromper l'intelligence ; mais ils ne peuvent pas augmenter la gravité d'une maladie; s'ils changent ses manift^stations ou les exagèrent, au point d'effrayer le patient et ceux qui l'entourent , ils n'ont aucune influence sur le pronostic.

« Ils ne font que ce que la justice de Dieu leur a permis pour corriger les hommes ou les éprouver , disait un savant théologien, ; agissant alors avec leur habileté ordinaire, ils paraissent blesser ou épargner ; malheureusement nombre de gens s'y trompent, redoutent leur colère, essayent de les apaiser, ne se doutant pas que leurs bienfaits sont pires que les plaies; que leur haine vaut mieux que la bienveillance. »

Ainsi le pouvoir des démons s'étend sur le physique et le moral, ils modifient la forme et le fonctionnement des organes, émoussent ou exagèrent l'activité sensorielle, troublent les facultés. Deux choses échappent à leurs atteintes, la vie et la voionlé. Dieu veut bien qu'ils torturent ; il ne veut pas qu'ils tuent; puis, l'homme fortifié par la rédemption peut toujours avec la grâce éviter les pièges , triou)plier des faiblesses et arriver au salut, son but suprême. Cette doctrine est moins d'accord avec les faits qu'avec la théologie. Nous avons vu Jor-

dan admettre que Satan pouvait bouleverser l'économie, tirer parti des tempéraments et des simples. Dès l'instant où une maladie est créée, diverses éventualités peuvent survenir; depuis Hippocrate, tous les médecins savent que le pronostic est chose variable. Pour concilier les notions contradictoires qui servaient de guides aux palhologistes du merveilleux, il eût fallu limiter la puissance infernale, mettre entre ses mains un nombre défini d'affections ou, si on lui laissait la libre disposition de toutes, réclamer une intervention constante de Dieu pour enrayer la marche d'une maladie lorsque les ressources de la nature n'eussent pu prévenir une terminaison funeste. On ne s'arrêtait pas pour si peu; le raisonnement avait montré les sphères d'action des génies; l'observation se chargea de révéler leurs actes; la plupart des ouvrages de médecine renfermaient des relations de cas surprenants, de guérisons inattendues II suffisait de prendre tout au pied de la lettre sans se demander d'où venaient les documents, par qui ils avaient été réunis ; d'accorder un sens littéral à des expressions hyperboliques, et 'on avait ce qu'il fallait pour confirmer toutes les hypothèses.

Les faits les plus connus et peut-être les plus fréquents sont relatifs aux corps étrangers des cavités closes. On a vu nombre de personnes rendre par les vomissements ou les selles des substances qui n'entrent jamais dans l'alimentation : des cailloux, de la limaille de fer. des cen ires. En 1539, on fit dans une paroisse de l'évôché d'Eiehstetein, l'autopsie d'un paysan mort on ne sait trop dans quelles conditions ; l'estomac renfermait quatre couteaux d'acier, deux morceaux de fer, des paquets de cheveux et de ficelle : a Je sais encore, dit Jordan qu'un individu^de cette localité, qui avait été sûrement ensorcelé, a rendu par l'urèthre deux vers de grande taille. Dans l'espace d'un quart d'heure, ils se sont résolus en un liquide lactescent : un peu plus tard, il n'en restait rien. »

Comment ces choses-là avaient-elles pu entrer dans l'organisme? Quelques-uns disaient que c'était par les voies naturelles : les couteaux, les paquets de ficelld auraient passé de a bouche dans le pharynx, du pharynx dans l'œsophage et seraient restés assez longtemps dans l'estomac pour que des dépôts successifs de matières alimentaires eussent pu changer leur forme et augmenter leur volumo.

Cette théorie vraiment simple avait été professé*» par Elido Paduano, médecin de l'hôpilal de Bolofjne; elle avait Tincoiivénient d'' ramener au minimum le rôle dps démons: beau, eoup la rejetèrent et admirent une dilatation gigantt-sq e des porei cutanés permettant l'introiJuction di toutes les masses imaginables. Pour Binsfeld, les esprits devenaient des chirurgiens capables d'aneslhésier ou de rendre le sommeil natur l si profond qu'ils pouvaient faire une gastrotomie et une entérolomie sans que le patient en eût conscience. L'opération termin^'e. ils suturaient délicatement la plaie; leurs incarnalifs étaient si sûrs quR la réunion parfaite avait lieu en quelques seconde-, Paracelse, Wiling, Jean de "Wier s'amusèrent beaucoup de tout cela. Le dernier pous a l'irrévérence jusqu'à soupçonner qu'il n'y avait eu à l'aulopsie du paysan de Neuesser, qu'un tour de passe-passe habilement fait et que les corps étrangers avaient été mis dans l'estomac après son ouverture par an mauvais plaisant.

Ces objets avaient-ils donc une structure naturelle? Étaientils identiques aux objets ordinaires dont ils rappelaient la forme? Nullement; c'étaient des fantômes sans consistance, ni fixité.

A partir du moment oû ils sont extraits ou expulsés, ils s'évaporent, parce que, suivant l'expression de saint Thomas d'Aquin, ils n' ont pas la substance du subsistant.

On racoiit.'iit des choses surprenantes des saltimbanques; dès cette époque il y avait des avaleurs de sabre; mais étaient-ils bien libres de toute attache satanique? N'était-il point possible qu'ils tournassent en plaisanterie et fissent servir à l'amusement de la foule une puissance réelle et dangereuse, pour éviter les poursuites juridiques. Sans doute l'idée de Binsfeld est hasardée, on ne conçoit guère qu'une large plaie se réunisse sans cicatrice, mais les topiques qui pourraient conduire à un pareil résultat ne sont pas tous connus.

Le» démons ont d'autres cordes à leur arc : du temps que Hugues était évôque de Liège, son chirurgien Bourlet se faisait servir à table des vins fins par eux ; tous les convives purent les goûter et en apprécier la qualité. Il faut avouer que ces majordomes invi-ibles étaient d'assez bons diables, surtout s'ils n'avaient point, pour servir leur client, fait une visite préalable à U cave du prâiat.

Au moment du vomissement, rien ne leur est plus facile que de changer la forme, la couleur des matières ; ils peuvent altérer Ih milieu, l'air ambiant, produire des illusions; le mirage est sûrement un phénomène métaphysique ; ils agissent parfois sur l'œil de celui qui regarde; Gallien explique ainsi les hallucinations des fous, des atrabilaires et des moribonds.

Les vertiges, la titubatinn, la pesanteur de tête sont notés un peu partout. Deirio lui même fut tourmenté plusieurs années par une effusion des yeux et des mouches volantes : cela tenait à l'agiltiion et à la rupture d'équilibre des humeurs, et nous avons vu les esprits les produire.

N'oublions pas qu'ils ont chacun leur rôle, que certains ônt la spécialité de rendre malade comme d'autres ont celle de guérir; parmi les corybantes, trtnte disposaient de maléfices, et vingt autres en conjuraient les effets.

Les sorcières ne font rien de bon. — Jordan est relativement modéré ; son thème l'enlraîne et son érudition le trompe, mais il n'a presque jamais le fanatisme sombre des démonographes de l'époque antérieure ; rien, dans son livre, ne rappelle la férocité systématique du magistrat Boguet, mais, quand il parle des sorcières, son sang froid l'abandonne ; les lignes q'i'il leur consacre décèlent moins de mépris que de frayeur et de haine : Elles ont secoué toute piété, toute humanité en passant dans lo camp des démons ; ce sont des empoisonneuses; Jean de Wier et Cornelis Loos, leurs patrons, n'ont pas su ce qu'ils disaient en donnant leurs méfaits comme des actes de folie. C'est à leur méchanceté, aux imprécations criminelles, au pacte conclu par elles qu'il faut les attribuer. Ni les docteurs de l'Église, ni les papes, ni les législateurs civils ne s'y sont trompés. Elles ont été condamnées par saint Augustin, Tertullien, Arnobe; par les constitutions canoniques d'Innocent, d'Alexandre, d'Adrien.

Cette sévérité est juste, car la vie de ces femmes outrage la majesté du Dieu qu'elles ont renié ; elles sont pires que tous les magiciens antiques, que Simon lui-même.

On s'imaginerait difficilement le mal qu'elles font avec leurs mixtures : les procès qui ont eu lieu à Rome, à Casai, à Genève, à Milan, à Padoue, l'ont montré.

Certaines se bonietit à donner des philtres : on dit qu'ils sont inolTensifs et atteignent leur but par des moyens naturels.

Combien de fois n'ont-ils pas éveillé, au lieu de l'amour, des symptômes épouvantables I

Ces poisons sont connus depuis l'antiquité, Héliodore en parle, saint Irénée appelait le sorcier Marcus le corrupteur par excellence.

Les Gnostiques se vantaient de posséder les plus puissants de tous; à Athènes, la sorcière Temmia fut punie de mort pour en avoir fabriqué; de notre temps (vers 1650) on a vu un jeune homme changé par un philtre en un tronc couvert d'une croûte dure et dense; il resta sept semaines en cet état.

Il y en a de deux sortes : les uns agissent sur l'esprit : ils consistent en incantations, attouchements magiques, imprécations; les autres qui doivent intéresser l'âme et le corps sont de violents poisons.

Le père Francisco Benci a rapporté l'histoire d'un jeune homme de Gênes qu'une lettre enchaniée rendit fou et faillit tuer. 11 vomit des chevaux, des débris d'os, des morceaux de fer ; comme une voix secrète l'avait averti qu'une per sonne voulait lui enlever un coffret qu'il avait reçu d'une courtisane, il en réclama la clef à grands cris ; quand on la lui eut donnée, il la saisit entre ses dents et Taurait avalée si on ne l'en eût empêché; il la mit sous son oreiller et perdit la vue. Plus tard, ne la retrouvant plus, il se mit à crier, à vociférer de toutes ses forces. On refit le lit complètement sans rien découvrir. Un voisin força le coffret et y trouva deux lettres d'amour qu'il jeta au feu. Alors le philtre perdit toute sa puissance : le jeune homme recouvra la vue et la raison : la clef elle-même reparut. Est-il possible d'attribuer ces effets aux forces de la nature? Ce sont plutôt des méchancetés de sorcières; les médecins y ont assez souvent affaire pour savoir à quoi s'en tenir. Leur pacte est chose si sûre que beaucoup d'entre elles en ont déclaré en justice, môme sans la question, le lieu, l'heure, la nature. Le maître coquin sait ce qu'il fait en s'adressant au sexe faible : il séduit facilement par ses promesses et entraîne dans la géhenne les malheureuses qui l'écoutent.

Certaines procèdent par fascination; on a dit que cette propriété était héréditaire dans certaines familles. Éort bien; mais des confessions juridiques ne hissent pas de doute surlecaractère accidentel coupablç bes^ucoup de fascinations,

Codronchi parle d'ane sorcière dont le regard avait la prc priété d'exciter des contractions utérines et de provoquer l'avor» tement.

D'après Nicolas Prangins et Sprenger, l'haleine de qnelquM autres avait le même résultat.

On trouva dans l'utérus d'une femme dont on fit l'autopsie un squelette d'enfant qui y était resté treijie ans ; elle avait été fascinée.

Laissons les magiciennes et revenons aux accidents que pro-duisent directement leurs maîtres. Ils se plaisent à développer des monstruosités, des dérormations, deK solutions de continuité. On a vu dans la région fessière d'un enfant du pays de Witemberg neuf orifices par lesquels s'écoulaient tous les aliments qu'il prenait. La maladie dura quatre ans, il maigrit à l'extrême et enfin rendit par ses fistules onze vers de grande taille qui disparurent aussitôt; en Russie, le Démon du Midi fracture les bras et les jambes des paysans.

Nicolas Tulp, d'Amsterdam, rapporte une observation de gangrène du pied de cause surnaturelle ; une femme de Savoie avait également sur le pied, d'après Jean Gerson, deux stigmates anihracoïdes qui la faisaient souffrir quand une àme descen" dait en Eiifê''.

Celle fois, pourtant, Jordan se souvient qu'il est médpcin et formule presque un doute : « Ces charbons, dit-il, venaient des démons, mais la ruse des hommes en produit souvent de pareils. Des mendiants simulent la lèpre, les cancers du sein ou des jambes, ete ; il Faut, pour cela, de la renoncule flammule, du vif-argent ou autres choses semblables. »

Mais on a Vu souvent des phénom^^nes de cette nature dont l'origine métaphysique n'était douteuse pour personne; tels étalent Ie> ulcères serpigiiieux errants qii'Eii*èbe a obseivés dans une épidémie; la gangrène du pied, généralisée plus tar i, qui se développa à la suite d'un traumatisme in-ignifi.inl chez Cyrinos, évôque de Chalcédoine et dont parle Soorate le scholaslique.

Les Lapons et les Finnois ont des traits magiques dont le blessura esl suivie de tumeurs malignes qui tuent en trois ' jours.

La médecine ne^ peut rien contre elles parce que l'éternel ennemi de l'homme ks envenime et les rend incurables.

C'est surtout dans la sphère des fonctions sensorielles et psychiques qu'on observe les phénomènes surnaturels. En suivant ligne par ligne Jordan, on arriverait à reconstituer, sinon le type clinique parfait, du moins une esquisse assez nette, des délires décrits par les aliénistes contemporains. Chacun d'eux est étudié, illustré par des anecdotes, discuté au point de vue philosophique et religieux. Les hallucinations, les phénomènes du somnambulisme, les manies, les actes impulsifs, ont souvent une origine mét:iphysique.

L'extase est le premier et l'un des plus importants de ces symptômes ; les visions des prophètes de l'Ancien Testament, ou celles des saints s'y rattachent ; mais il y a d'autres extases dont les médecins arrivent avec peine à déterminer la nature. Elles résultent en partie d'une prédisposition organique; Deirio déclare qu'un désir ardent et la concentration des forces dci l'esprit sur une idée les favorisent : un état morbide du cerveau produit des délires qui les simulent. Tout se passe dans l'âme, qui reste en place ; elle n'esf pas, comme le dit Bodin, enlevée et transportée dans les milieux dont elle reçoit l'impression. Une pareille doctrine était tout au plus applicable à certains cas de ravissement ou aphérèse, observés en Israël et qui na se sont plus reproduits. Pour Mocenico, l'agent direct et immédiat, c'est l'imagination à laquelle Dieu vient en aide. D'après Jordan, les extases arrivent: se j lorsque les sens sont soustraits à l'influence des choses extérieures par l'obstruction des méats du cerveau ou des vaioseaux qui portent Iç sang à ses zones sensorielles ; 2° par le transfert des sensations extérieures aux organes du sens interne ; à cette variété appartiennent celles des sorcières qui sont le plus souvent diaboliques »

La dernière réserve était indispensable; le merveilleux, qui tient une si grande place dans Ips traditions chrétiennes, est une arme à deux tranchants, capable d'infliger à l'orthodoxie des blessures aussi dangi renses que celles qu'il a faites aux anci(>ns cultes. Pendant tout le moyen âge, les hérésiarques avaient tenté de donner à leurs doctrines une origine céleste; toutes les sectes eurent leurs extatiques, leurs prophètes martyrs ; aux révélations de sainte Thérèse et de l'abbesse Hildegarde, on opposa celles de Magdalona de la Paz ou des religieuses possédées du diocèse de Cambrai ; en 1585, il y avait

encore à Augsbourg une stigmatisée dont on recueillait chaque parole avec une déférence craintive. Des docteurs catholiques, sentant le danger de pareilles choses, refusèrent toute créance à ces inspirées. Jean de Salisbury voulait qu'on les adressât aux médecins ; mais ceux dont la foi a besoin d'A.tre étayée à chaque instant par de nouveaux miracles ne pouvaient se contenter d'une négation aussi franche; sainte Catherine de Sienne eut pour avocat Torquemada lui-même.

On admettait donc un peu partout une extase favorisée par des conditions particulières de l'encéphale, mais que la nature seule était impuissante à produire ; ellp venait du démon et c'est pour cela qu'elle servit si souvent d'appui à l'erreur.

L'enthousiasme fait le pendant de cet état légèrement passif; c'est l'inspiration des sujets énergiques et ardents. Ici encore l'intervention surhumaine est manifeste et constante ; grâce à lui, les chresinologues antiques ont entrevu l'avenir. Cet enthousiasme pouvait prendre tous les aspects, avoir pour les malheureux qui l'éprouvaient les résultats les plus désastreux ; on l'observait surtout chez les mélancoliques. Trilheim l'attribuait, après Galien, Gariopont et la plupart des Salernitains, à l'augmentation et à l'altération qualitative de la bile. L'épilepsie en était une forme ; des villageois illettrés ont parlé grec et latin à la suite d'une attaque ; Feriiel rapporte en détail l'observation d'un homme dont la maladie résista à tous les traitements. A chaque crise, il racontait aux médecins ce qu'ils avaient dit, ce qu'ils pensaient, répétait des sentences dans une langue inconnue, se moquait des remèdes et de leur impuissance. Guainier et Huarte ont si souvent enregistré des phénomènes analogues qu'ils ont reculé devant la pensée de mettre les esprits en cause et préféré recourir à des théories naturelles pour s'en rendre compte. Le premier parle des astres ; dans certaines positions, ils font éclore spontanément chez les individus soumis à leur influence les connaissances philologiques. « Le latin, disait Huarte, est l'idiome naturel de l'homme, idiome instinctif comme le cri ou l'expression de la physionomie, et que l'habitude seule altère. »

Lievin Lemnius et Gaspard Wolff essayèrent d'expliquer d'autres anomalies complexes. Le somnambulisme était trop l)ien connu pour qu'on pût l'assimiler aux délires et aux mar

aies d'origine métaphysique. Dans cet état mixte, Satan a sur nous une puissance d'autant plus sérieuse que la volonté est affaiblie et sans direction.

Les doctrines exclusivement physiologiques avaient l'inconvénient d'être en désaccord avec l'enseignement de l'Eglise, d'être entachées de panthéisme ou de matérialisme. Leranius croyait l'âme constituée par une substance physique d'une subtilité extrême ; le somnnmbulisme tenait à la prôdominence des éléments supérieurs; c'était une soustraction de l'esprit aux impressions de milieu par suite de sa légèreté spécifique. Arnold de Marbourg étendait la même conception aux anges bons et mauvais. Leur entrée dans le corps était marquée par une diminution bru-ique de la densité, de telle sorte que dans les procès des sorcières, l'épfeuve de l'eau est décisive. Il faut les jeter à la rivière; si elles surnagent, la possession est certaine. WolfF explique de la môme manière pourquoi on avait trouvé, flottant sur l'Adige, le cadavre d'une mélancolique qui s'était volontairement noyée.

Ces idées sont encore populaires parmi les paysans russes, et plus d'un malheureux a dû prendre un bain d'eau glacée pour se laver d'accusations absurdes. D'autres accordaient aux esprits une pesanteur incroyable, à tel point que, d'après Weinrich, quatre jchevaux ne purent traîner le corps d'un démoniaque.

Jordan ne sait trop que penser de la lycanthropie ; c'est souvent une forme de délire: mais souvent aussi c'est une réalité.

On conduisit un jour devant le duc de Prusse un paysan vêtu de misérables haillons ; il avait été arrêté pendant qu'il attaquait des chevaux aux environs de Kœnigsberg. Ses cheveux, sa barbe étaient d'une longueur démesurée; des balafres hideuses sillonnaient son front et sa poitrine. Il déclara que depuis trois ans il avait couru la campagne changé en loup et que ses cicatrices résultaient des blessures qu'il avait reçues.

En Belgique, un paysan abat un oiseau d'un coup de mousquet ; lorsqu'il va pour le ramasser, il ne trouve qu'une vieille clef rouillée. On apprit le lendemain qu'une de ses voisines, suspecte de sorcellerie, avait reçu toute la charge dans le flanq.

passager d'un navire génois, atterri dans an havre d« Chypre, eut le malheur d'attirer trop vivement l'attention d'une magicienne. Elle lui vendit des œufs enchantés; à peine en eut-il mangé un qu'il fut changé en âne. Il resta trois ans dans cet état, tenu en bride par sa maîtresse, qui le conduisait au marchft, lui faisait porter des fardeaux, et, de temps en temps, lui témoignait son affection par un coup de triqun bien appliqué. La nuit seulement les oreilles sa rétrécissaient la peau reprenait son lustre ; le pauvre ânon redevenait le jyune et beau Génois qu'il avait été. Il ne dut sa délivrance qu'à une circonstance singulière : une galère de ses compatriotes ayant mouillé dans ces parages un jour de grande fôte, l'aumônier du bord descendit avec tout l'équipage, dressa un autel rustique et célébra la sainte messe. La méchante Cypriote passant par hasard, au moment de l'élévation, son âne oublia tout, s'agenouilla et ne se releva qu'à la fin de l'office.

Les marins ébahis soupçonnèrent un maléfice ; ils saisirent bôle et paysanne et les conduisirent au magistrat du district. Elle finit par avouer, et, dans l'espoir du pardon, rendit à son prisonnier sa figure; cette bonne volonté tardive ne la sauva pas.

De tels faits prouvent que tous les lycanthrnpes ne sont pas des déments; que la mélainorphose de l'homme en brufe est parfois chose réelle; que Id démon grâce à son pouvoir sur la forme, peut la changer ou la rendre méconnaissable. Par quel procédé arrive-l-il à ce résultat? On n'en sait rien; l'outillage des magiciens est. si varié que. pour comprendre quelque chose à leurs pratiques, il fallut appartenir à cette secte maudite.

Plusieurs centaines de personnes ont vu, sur une place de Prague, de? saltimbanques rendre momentanément fous des gens dont ils Voulaient se moquer. Ceux-ci tombaient, faisaient des mouvements désordonnés, rappelant ceux du nageur qui se noie. Lorsqu ils revenaient à eux, leur vifage était congestionné, leurs habits trempas de sueur, ils déclaraient qu'ils s'étaient crus engloutis dans la mer et avaient fait des efforts surhumains, afin d'échapper aux vagues. Pour produira un pareil résultai, un rien suffisait ; le patient trempait son doigt dans un liquide rouge comme du vin, le portait sur sa langue, et le tour était joué.

Notre auteur n'a pas des idées mieux arrôtéeg sur les apparitions des trépassés ; peut-être est il un peu plu» défiant lur «e point que sur beaucoup d'autres.

Par tendance et par tempérament, il est disposé à admettre les résurrections temporaires, tout ce commerce macabre entre U vie et la tombe auquel le moyen âge avait cru; mais ses opinions théologiques s'y opposent. L'existence du purgatoin; a été battue en brèche depuis la Réforme, et c'est pour la prouver qu'on a admis les apparitions des morts qui viennent révéler aux vivants leurs souflfrances, réclamer des prières et des œuvres expiatoire*. Cette réincarnation est-elle possible ? est-elle prouvée? Beaucoup ont déclaré qu'il était ab'urde de croire que les bons anges et les bienheureux pussent prendre une enveloppe mortelle. Une telle opinion est trop exclusive; on a cité des faits propres à démontrer le contraire ; il y eut naguère àNaples d^ux ami», dejix érudits, fameux par l'étendue de leurs connaissances philosophiques, la sûreté de leur dialectique et surtout leur inaltérable affection. Un jour qu'ils n'avaient pu se mettre d'accord sur certains points relatifs à la vie future, ils se jurèrent que celui qui mourrait le premier reviendrait dire ii l'autre quelle opinion <*tait la vraie. Peu après , Marsilio Fiçino s'en fut à Florence; il y était depuis quelque temps lorsque Mercato, qui avait travaillé toute une nuit, entendit vers le matin le galop d'un cheval, qui s'arrêta devant s» porte. Il reconnut ensuite la voix de son ami : « tu aval» raison, * lui dit celui -ci dès qu'il eut ouvert la fenêtre, et, sans plus d'explications, Ma-silio remontait en selle et disparaissait. Frappé de l'imprévu et de la brièveté de l'entretien, Mercato écrivit à Florence. Pour toute réponse, il reçut la nouvelle de la mort de son ami , arrivée quel ques instants avant que le mystérieux cavalier frappât à sa porte.

« Vous croirez co que vous voudre? de cette histoire, » a dit Jordan. C'est nous avouer qu'il n'y ajoutait lui-même qu'une foi médiocre. On a vu des spectres, des fantômes rappelant la taille et les traits d^s défunts; ee sont encore là dts fascinations. Le trompeur par excellence peut simuler la consistance de la chair, la dureté de l'os, donner une vio factice à un cadavre, fabriquer une imajce ou tromper nos sens. Rien ne permet de distinguer les damné» des démon», Delrio lui-môme l'a

dit, rien ne prouve que Dieu leur permette de quitter leur éternel séjour. Les familiers des esprits, ceux qui se sont vantés, comme CarJano, de les reconnaître au souffle, à Todeur, de converser avec eux, de les associer à leurs affaires, n'admettent même pas leur immatérialité ; ils ne voient dans la mort, avec Pomponazzi, qu'une modification dans la disposition des éléments organiques dont les plus subtils restent unis, de manière à constituer une personnalité autonome et invisible conservant une partie des attributs des vivants et soumise, comme eux, aux influences sidérales.

Il n'y a dans tout cela que déceptions, hallucinations, délires, ou, quand les faits rapportés sont vrais — et ils le sont quelquefois, — ruses et embûches de Satan.

Il ne perd jamais de vue son but, l'extase, l'enthousiasme, 'illusion ; c'est toujours pour amener les malheureux au crime, ou bien les faire au-devant de la mort qu'il ne peut donner ui mâme.

Après les danses de Saint-Guy épidémiques xiv» siècle, on a vu diverses manies de nature identique. A Londres, des sujets jeunes d -s deux sexes dansèrent complètement nus au milieu de la rue, sous prétexte de revenir à la pureté primitive; plusieurs étaient si convaincus de la légitimité de cette répugnante saturnale, qu'ils versaient des larmes et priaient avec ferveur. Monavius avait noté la même chose en Hollande dans une bande de choréomanes. A Lyon, tous les mélancoliques furent poussés une année vers le Rhône; jamais on n'avait noté tant de suicides. Dans les cérémonies païennes, si propres à développer l'enthousiasme, des personnes se sont horriblement mutilées. On rencontre toujours les mêmes éléments : un trouble organique spontané ou provoqué, une intervention surnaturelle qui le règle et le dirifre dans un sens donné. C'est pour cela que les anciens exorcistes tenaient compte de l'un et de l'autre, et qu'avant de prononcer les paroles ou de faire les aspersions que redoutent les esprits, ils avaient soin de purger les possédés.

La pathologie surnaturelle du système nerveux ne puise pas exclusivement ses observations dans la médecine mentale. Celles que nous avons vues ne mentionnent que des phènopièneç subjectifs : hallucinations, rencontre de morts, lycan'

ihropie ; d'autres symptômes, se rattachant au môme système, sont moins étendus et purement objectifs.

L apoplexie est parfois produite par les dt^mons ; ils peuvent, comme les bons anges, arrêter un mouvement. A chaq e instant les chroniqueurs parlent des sacrilèges voulant frapper un apôtre, dont le bras fut immobilisé. Vers le ni' siècle de notre ère, un artiste chrétien, chargé de décorer un temple de Jupitpr, peignit, au lieu de l'imagj du faux dieu, celle de Jésus ; Satan ne le pprmit pas ; tant qu'il essaya de donner suite à son projet, sa main resta inerte ef rigide.

Les mouvemnn s involontaires ne sont presque jamais naturels. Des paysans, sans respect pour la sainte messe, se moquent du prêtre qui la célèbre; il les maudit, et, pris d'une fureur subite, ils dansèrent sans relâche plusieurs jours de suite. Des enfants de Cesarée de Cappadoce, qui avaient méprisé les conseils de leur mère et l'avaient insultée, furent, après sa malédiction, saisis de convulsions, de contractures telles que le tronc était fléchi en are de cercle. En Bretagne, les esprits de la nuit obligent les passants qu'ils rencontrent à prendre part à ieurs rondes infernales; les pauvres gens meurent au lever du soleil.

Parfois, les convulsions se limitent à certains muscles ; elles réponJent assez bien à ce que nous appelons l'athéthose, la crampe des écrivains ou la chorée électrique.

On a vu des hommes et des animaux rester immobiles, pétrifiés comme de véritables statues. W'ielfit sait, de source certaine, que la chose est arrivée en Bavière à cinquante chevaux. Marins d'Avenche rapporte que des laboureurs furent changés en statues de sel, comme l'avait été naguère la femme de Loth, Personne ne peut nier ces faits. Chioeci, médecin de Vérone, prétend, en s'appuyant sur l'autorité de saint Augustin, qu'ils ne tiennent ni aux diableries, ni aux miracles. Falloppe et Sennert admettent un esprit de pierre dont les mouvements et les fermentations peuvent en un clin d'oeil modifier les tissus, changer les parties molles en blocs minéraux; il n'est pas môme nécessaire d'avoir recours à une pareille doctrine. A l'état naturel, il y a du sel dans l'organisme ; les excréta, les larmes, le mucus, le sang môme en contiennent ; une augmentation de celte substance sous l'ii.fluence de causes inconnues rend compte des métamorphoses attribuées à l'intervention des Gé-

nies; c'est encore là une explication impie. Il est impossible de trouver une ligne de saint Augustin sur laquelle on paisse l'appuyer.

Le mal sacré se développe souvent dans les mêmes conditions En Floride, un sorcier est saisi d'une attaque épouvantable, au moment où i' essaye de prédire l'avenir. Mahomet, l'imposteur, était épileptique ; cet homme fut un des plus redoutables agents de Satan sur la terre Côsalpin. F^rnel, Fabrice de Hil'len, 0 t vu beaucoup de cas qu'ils n'hésitent pas à regarder comme de véritables possessions.

La sensibilité est aHénuée ou aboUe: un des meilleurs sign'^s qui permettaient de confondre les magiciens, d'avoir raison de leurs déni^gations. c'était l'existence d'une zone d'insensibilité chez eux. Souvent l'anesthésie est générale, complète; c'est une immunité contre la douleur, conférée par Dieu. Les actes des martyrs parlent à chaque instant des bienheureux qui ont pu rester intacts au milieu du feu, prêcher, chanter des cantiques et convertir leurs bourreaux. Les flammes s'é* cariaient de saint Polycarpe et formaient autour de lui une auréole inoffensive ; un des exécuteurs lui enfonça le fer de sa lance dans le. flanc, le sang éteignit le bûcher et les fldèles purent retirer son corps et l'ensevelir. A Constantinople, la môme chose arriva à un jeune Juif du temps de Justinien. C'est Evagrios, historien contemporain qui a rappoité le fait. On avait l'habitude de distribuer aux petits enfants les débris de la sainte iab!e, c'est-à-dire les hosties ronKacrées qui restaient après la communion. Un jeune Israélite s'y rendit avec ses camarades et raconta naïvement la chose à son père. Celui-ci entra dans une fureur sauvage ; il résolut de lui faire expier par un supplice terrible l'outrage fait à sa religion et le jeta dans une fournaise. Trois jours plus tard, sa mère le retrouva vivant, gai, sans la moindre brûlure; tous deux se convertirent.

La faveur divine n'explique pas tout. Depuis Néron, la lutte entre le christianisme et l'idolâtrie se poursuivit des deux côtés avec les mômes armes. Constantin n'était pas plus tendre pour les haruspices que Maximien et Dioclétien ne l'avaient été pour les Nazaréens. Souvent la persécution frappa aussi bien les astrologues que les serviteurs du Christ. On vit. pour les pre> miers comud pour les autres, dei phénoméass surprenants, de

véritables miracles. Simon avait bravé les flammes avant saint Polycarpe ; des devins et des philosophes eurent le même boaheur : «Les dieux les protégeaient, dit Jamblique.— Les dieux du paganisme, c'est-à-dire les démons, répondirent les docteurs chrétiens. »

Ils ont donc la puissance de produire l'anesthésie et l'analgésie, d'agir sur les forces physiques au point d'empôcher l'ac tion du feu; les sorcières le cruient longtemps. Quelques-unes tuèrent des nouveau -nés et leur mangèrent le cœur, persuadées que celte barbarie les rendrait invulnérables. Sans doute, la haine craintive a inventé bien des forfaits ; il est malheureusement trop vrai que la croyance à la magie en a fait commettre aussi pour remplir les prescriptions de son noir rituel. On n'a pai besoin, pour en trouver des exemples, de remonter jusq i'aux procès de la Brinvilliers et de la Voisin. Il y a quelques années, la Cour d'assises de la Haute-Marne jugeait ,uû garçon qui n'avait pas encore atteint sa dix-huitième année. Ce misérable avait entendu dire on ne sait où, que la tète coupée d'un petit enfant rend invisible; il tuii, pour en avoir une, le dernier né du fermier chez lequel il travaillait.

Les organes des sens sont intéressés aussi souvent que la reste; l'acuité visuelle est toujours augmentée. Les Zahuris aux yeux de lynx, si nombreux en Espagne, découvrent sans effort et sans difficulté les sources, les trésors, les cadavres. Ua d'eux distinguait de Cadix un navire qui sortait des ports de la côte d'Afrique: ce ne sont point là d'heureuses aptitudes, des qualités poussées à l'extrême; la puissance seu&orielle a ses limites.

Dans un autre sens, nous trouverons des cécités, des amauroses subites ; un juif porte témoignage contre l'évôque Narcisse, il devient aveugle ; un enfant Ut un parchemin magique, son regdrd se couvre d'un nuage noir qui ne disparait que quand il cesse sa lecture. Les pactes impriment à l'appareil visuel des modifications ; l'esprit des ténèbres tient à marquer de sou sceau ceux qui se donnent à lui. Les Gnostiques faisaient aux initiés une incision du lobule de l'oreille dont la cicatrice restait visible toute la vie. On a dit que les glandes lacrymales des sorciers et des démoniaques s'atrophiaient; c'est inexact; cert&iiu d'eaUd eux, ùùmal coavaiucus, ea Belgique e( ea

Allemagne, ont pleuré à chaudes larmes au moment du supplice et môme avant leur condamnation. Du côté de l'iris et de la pupille on trouve encore des signes d'une certaine valeur; les déformations, les colobomas, l'albinisme surtout sont presque toujours surnaturels ; les caractères généraux des Zahuris espagnols permettent de supposer que la plupart d'entre eux étaient albinos.

Puis toutes les affections inflammatoires de la conjonctive, de la cornée, des partit^s profondes de l'œil, peuvent être produites par le môme procédé. On a vu des diables prestidigitateurs faire tomber d'enlre les paupières une foule de choses qu'on ne songerait guère à y chercher. En voici un exemple donné par Horst :

« J'ai souvenir, dit cet auteur, d'une histoire que m'a racontée un respectable consailler de mes amis; elle concernait son frère. Chaque jour, il lui sortait des yeux une quantité considérable de brindilles de balai, de telle sorte que tous ceux qu'on achetait pour le nettoyage de la maison disparaissaient sans qu'on sût comment ; c'était le démon qui tourmentait de la sorte le malade ; une sorcière avait passé par là. »

Il ne s'agit pas ici, comme dans la plupart des autres anecdotes, de légendes empruntées à des chroniqueurs, Gregorius Horst était un des médecins les plus savants de son temps; on l'appela l'Esculape de l'Allemagne. Ses œuvres renferment des observations intéressantes, des doctrines souvent justes ; cela ne l'empêchait pas d'admettre l'excrétion par la conjonctive de brindilles de balai !

Les troubles de la phonation sont presque toujours efl'roya- Lles ; un gentilhomme traite, dans un accès de colère, les domestiques de mauvais drôles et de chiens ; ce n'était pas chose extraordinaire au xvi' siècle. Mit-il une rage spéciale dans son objurgation? avait-il depuis longtemps fatigué la mansuétude divine? Philippe Camerarius, qui raconte le fait, n'en a rien dit. La punition de sa violence fut rapide et sévère ; il perdit la voix; chaque fois qu'il voulait parler, son larynx n'émettait que des sons entrecoupés et rauques semblables aux hurlements d'un chien enragé.

A l'époque où les Vandale.') ariens persécutaient en Afrique les gens restés fidèles à leur foi, plusieurs d'entre eux eurent la langue coupée et furent chassés du pays ; ils se réfugièrent à

Coiistantinople, où l'empereur les prit sous sa protection. Procope, qui les vit, s'émerveilla comme tout le monde de la facilité avec laquelle ils parlaient, du timbre clair et agréable de leur voix; il était impossible de nier qu'ils eussent reçu une grande faveur du ciel, la suite le prouva mieux encore.

La Byzance de Théodora et d'Anlonia était un périlleux séjour même pour des martyrs. Tout le monde, les femmes surtout, voulurent les voir, entendre de leur propre bouche le récit de leur supplice. Ce thème épuisé, on les écoutait encore ; alors ils parlèrent d'autre chose que des béatitudes éternelles. Un avertissement brusque leur rappela comment et dans quelles circonstances ils avaient conservé la parole; ceux qui débitèrent des discours profanes ou des tirades galantes la perdirent pour toujours.

Si nous voulions énumérer tous les accidents nerveux décrits par l'auteur, il faudrait le suivre ligne par ligne. Son exposition a été faite d'après un certain ordre; Jordan a voulu observer les règles suivies par les nosographes de son temps et passer successivement en revue les organes et les appareils; mais la nature des faits qu'il rapporte ne lui permet que difficilement de suivre ces divisions. Rarement les matières d'un chaiiilre conviennent exclusivement à son titre; il n'en pouvait guère être autrement. En nous tenant au.x apparences, nous pourrions terminer ici l'étude des monstruosités, des vices de conformation, des affections du système nerveux; nous les veirons plus d'une fois reparaître dans les chapitres qui vont suivre.

Les maladies du cou, du pharynx, du poumon, du cœur d'origine surnaturelle sont indiquées en trois pages; il serait difficile de dire à quels caractères on les reconnaît ; leurs manifestations symptomatiqnes ne sont point assez frappantes pour avoir une certaine valeur sôméiotiqiie. El les se correspondent parfois à des afTections organiques réelles, mais le plus souvent ce sont des phénomènes de l'hystérie, la névrose diabolique par excellence La constriction de la gorge, accompagnée d'une seu-

sation de boule ou de pression à l'épigastre, s'y rattache à coup sûr. En revanche, les pulsations continues de la région susclaviculaire ou sterno-mastoïdienne que Sammarlnus considère comme surnaturelles étaient probabl'îment le symptôme d'anévnsmes, d'autant mieux qu'elles s'accompagnaient de paroxysmes de dyspnée et de raucilé de voix. H nous paraît inutile d'insister sur la toux et l'e? pectoration ; ce ne sont point là des accidents que les démons aiment à produire. En revanche la douleur précordiale, avec ou sans suffocation, est souvent de leur fait. Jordan a vu une dame de Gottingen qui fut longtemps éprouvée par des accès pénibles ; elle souffrait, disait-elle, comme si elle eût reçu dix coups de couteau dans le cœur, puis la douleur s'irradiait sous forme de fourmillements dans le bras gauche; tout se terminait par de violentes palpitations. On parlerait aujourd'hui d'angine de poitiine; notre auteur songea à un maléfice. Il ne vit personne parmi les voisins ou les amis de sa malade sur qui il pût faire tomber ses soupçons ; peu importe, il les conserva si bien qu'il les avait encore quand il écrivit son livre.

Nous savons, à propos des corps étrangers des cavités closes, comment on entendait la pathologie des voies digestives. Ce ne sont point les observations qui manquent; on trouve dans les auteurs les cas de malades qui ont vomi les choses les plus invraisemblables; ce sont presque toujours des femmes, surtout des jeunes filles.

Les perversions de l'appétit, le pica ou la boulimie, sont plus fréquentes chez elles que dans l'autre sexe. On en a cependant noté chez l'homme des exemples authentiques : le médecin Rochlizen a vu un Lorrain appelé Claude qui était au service du eomte de Bebisdorf, présenter une forme de boulimie singulière : il avalait sans répugnance des os, des poils, des charbons, des chandelles, des excréments, des limaces ; rien de toui cela ne paraissait produire le moindre dégoût et sa santé restait excellente. « S'il n'était Eurnalureli dit Jordan; cet appétit serait inexplicable, mais quand le diable s'en mêle, tout est facile à comprendre.» On a vu des choses bien plus étonnantes : du temps de Louis le Débonnaire, le médecin juifSédécias, un fiefl'è coquin, dévora, aux yeux de toute la cour, un homme armé, sa monture, une voiturede foin et ses chevaux.

l es abstinences et les jeûnes prolongés sont de môme ordre;

à Carthage, une jeune fille jeta, lorsqu'elle était au bain, un regard peu modeste sur la statue de Vénus ; elle fut prise d'une telle constriction de la gorge qu'elle ne put ni boire ni manger pendant 71 jours.

D'autres fois, l'intervention de Satan se manifeste par des coliques terribles : Dieu envoie aux méchants des maladies abdominales qui les tuent. Ceux qui pratiquaient les envoûtements lacéraient le ventre de leurs statuettes de cire, parce que les affections magiques de ses organes sont toujours graves.

Arius, entêté dans son hérésie, fut enlevé brusquement par l'une d'elles. Voici à peu près comme Sozomène i apporte la chose : cet hérésiarque, niant la divinité du Christ avait affirmé ses opinions par serment au Concile de Nicée. « Si ta foi est bonne, lui dit l'évèque Constantin, tu as bienfait de jurer; si elle ne l'est pas, Dieu te jugera, s On le condamna ; le soir, une épouvantable douleur de ventre l'enleva en quelques instants .

Les vomissements stercoraux ont à peu près toujours été attribués à, une cause surnaturelle; Théodoret fait mourir l'empereur Julien l'Apostat, dans ces conditions.

Nous touchons à un point plus délicat que tous ceux que nous avons vus : les accidents produits par les démons du côté des organes génitaux. Ils excitent la luxure, ont enseigné aux gnostiques et aux courtisanes la fabrication des philtres; parfois ils exercent une action opposée. Une variété dangereuse de sorciers s'ingéniait à produire l'impuissance, à rendre les mariages inféconds, à provoquer les avortements ; on les appelait noueurs d'aiguillette. Leurs méfaits excitaient dans toutes les classes de la société plus de crainte que de colère. Cette crainte fut si générale au milieu du xvi° siècle en France, qu'on n'osa se marier que la nuit. L'histoire de toute cette partie de la pathologie du merveilleux est répugnante et profondément triste ; accusations indignes, anecdotes obsfiènes, procès et supplices, rien n'y manque.

Un jour, on célébrait un mariage à l'église métropolitaine de Meaux ; un jeune homme du pays, qui regardait avec plusieurs gais compagnons la noce traverser la place, se permit cert lines plaisanteries d'un goût douteux ; le surlendemain il était dénoncé aux magistrats comme noueur d'aiguillette. Nous nous

plaignons aujourd'hui de la lenteur des instructions criminelles ; elles étaient expéditives en ce temps-là.

La torture donna les effets qu'on en attendait: l'inculpé avoua être allé au Sabbat, avoir conversé avec le diable, fabriqué des poisons, jeté des sorts; il en fallait moins pour motiver une sentence, on le condamna au bûcher. Le jugement fut cassé en appel à Paris, parce que les magistrats trouvèrent la peine trop sévère. Tenant compte de l'âge du coupable, de ses bons antécédents, des circonstances qui l'avaient conduit à la sorcellerie, ils le condamnèrent à être pendu d'abord, brûlé ensuite. Il était rare que ces sortes d'affaires ne frappassent qu'une personne; Meaux eut plusieurs exécutions capitales comme Dôle, Blois, Tours et Poitiers.

Les individidus auxquels arrivait une mésaventure érotique n'avaient pas toujours recours heureusement à l'autorité ; ils se faisaient justice eux-mêmes. Malheuràla pauvre Ariane que son infidèle soupçonnait. A la Renaissance, le vitriol était une préparation coîiteuse et peu répandue ; en revanche, tout le monde croyait que l'amante abandonnée pouvait se venger avec la ligature magique.

Codronchi rapporte sérieusement une observation dans laquelh les choses se seraient passées de la sorte; peu s'en fallut que la jeune fille en cause ne fût étranglée.

Les manifestations cutanées surnaturelles sont nombreuses et répugnantes. Les médecins du xvi" siècle n'étaient pas loin de songer aux démons toutes les fois qu'une maladie fébrile prenant le caractère dyserasique, s'accompagnait de taches ecchymotiques et d'hémorragies ; celles des hémophiles qui survenaient comme aujourd'hui sous l'influence d'une cause si légère qu'on pouvait les croire spontanées, étaient de même nature. A côté de ces accidents réels, il y en avait que nous ne connaissons plus ; parfois Satan traçait sur la peau des mots bizarres ou injurieux. Balthazar Hahn, premier médecin de l'électeur de Saxe, a, comme aurait dit Brantôme, cogneu et traité une noble et honneste dame qui, pendant plusieurs moi.», fut tourmentée de la sorte. C'était une personne pieuse, plus instruite que ne Tétaient les f<mmes du temps. Les symptômes qu'elle présenta émerveillèrent tellement son médecin qu'il les enregistra jour pour jour et communiqua plus tard sa relation à Daniel Sennert pour lui demander son avis ; la voici :

« Une jeune fsmme de vingt-deux ans, do tempérament louable, mais un peu portée à la mélancalie, fut prise, le soir du samedi 8 novembre de l'année 1634, d'une sensation d'angoisse extraordinaire. Elle se mit au lit à l'heure habituelle et s'endormit assez vite; le sommeil fut agité de douleurs et de serrements si pénibles que plusieurs fois on l'entendit pleurer et gémir. Elle dormait malgré tout, si profondément qu'elle ne se réveillait même pas quand on l'appelait; on parvint à l'éveiller, elle leva les yeux, ne dit pas plus de deux ou trois mots, les ferma et se rendormit. Le lendemain matin (dimanche) elle se lève h six heures pour conduire, comme elle l'avait promis, à l'église, une jeune fille qui se mariait. Elle s'aperçut alors qu'elle avait sur les deux mains des taches livides, avec des élancements dans l'avant-bras , depuis le carpe jusqu'au coude ; un peu plus tard, elle vit qu'il y avait au même niveau les lettres N et B entrelacées; ailleurs des croix. Elle fit sa prière, se rendit vers huit heures au temple, resta à table jusqu'à quatre heures de l'après-midi avec les mariés et leurs parents, fut gaie, n'éprouva de douleur ni le jour ni la nuit ; seulement, le lundi matin, un grand nombre de croix et de caractères étaient apparus sur la poilrine, l'abdomen et diverses régions du corps. Toute la journée, elle éprouva des sensations d'angoisse, puis tomba dans un sommeil profond ; c'était presque toujours l'avant-coureur d'un paroxysme et d'une éruption. Chose triste à dire et à voir, ceile-ci sortait, dans la plus grande partie du corps, sous forme de croix aussi bien en avant qu'en arrière, et, si on frappait la malade à ce niveau, elle paraissait plus âpre et plus saillante. Au début la face était indemne, mais plus tard l'éruption s'y fit en caractères /)/Ms/)ro/bnrfs; il n'y avait pas de solution de continuité de l'épiderme. Lorsque vint la nuit, elle dormit une heure, se mit à pousser des cris, à se tordre en fermant convulsivement les poings. Les assistants l'éveillèrent, lui ouvrirent les mains et trouvèrent enfoncées dans les téguments de la paume deux aiguilles qu'ils retirèrent ; on les a conservées. Le 11 novembre, jour saint Martin, fut meilleur que les précédents ; les attaques furent plus légères. Pendant la nuit elle rêva qu'elle trouverait sous son lit une aiguille, qu'elle devrait la faire rougir sur les charbons, et serait guérie d'autant plus vite qu'elle le ferait plus tôt. Le lendemain, îau moment du dé-

jeûner, elle dit à sa bonne de regarder sous le lit ; celle-ci trouva, en effet, une aiguille assez longue, semblable à celles dont se servent les tailleurs ; elle la jeta sur les charbons et répéta cet acte à plusieurs reprises. Le soir, quand elle se mit au lit, elle vit entrer dans sa chambre une ombre humaine qui se dissimula dans un coin. Terrifiée, tremblant de tous ses membres, elle fut presque aussitôt saisie d'un sommeil de plomb accompagné de fortes douleurs ; une vieille femme à face horrible la frappait violemment sur les cuisses, en répétant à chaque coup : « Rends-moi mon aiguille. » Elle disparut aux cris de la malade qui n'éprouva plus rien jusqu'au samedi suivant. Ce jour-là, à la suite d'une promenade, elle fiécouvrit deux autres aiguilles fixées dans la plante des pieds.

La nuit du 15 novembre fut tranquille, elle dormit bien, put aller au temple et assister au culte. Le 16, rien de douloureux; se couche à l'heure habituelle, après avoir fait sa prière ; un peu plus tard, elle est jetée hors du lit, et on la trouve sur un escabeau. A différents moments, qu'elle ne saurait préciser, il s'est fait une éruption de signes alchimiques (il est bon dénoter que cette personne qui est très instruite s'est occupée d'astrologie et d'alchimie) parfaitement indolente. Tout alla bien jusqu'au 27 janvier 1635. Ce jour-là, elle alla voir une de ses voisines, se proposant de passer la journée avec elle à coudre et à broder. Or, voilà que, pendant qu'elles travaillaient toutes les deux, apparaît sur la main droite de la malade une rose ou un trèfle merveilleusement dessiné et portant la date de l'année, puis un cœur percé d'une flèche et au-dessus le mot allemand Narr (fou), le tout entouré de croix et d'arabesques.

Enfin, le 27 février, vers midi, survient une nouvelle recrudescence ; les attaques sont plus violentes et plus fréquentes ; elles s'accompagnent de douleurs et d'angoisses. Cette crise marqua la fin de la maladie, car, depuis ce jour, la personne n'éprouva plus, grâce à Dieu, rien de pareil. »

Le plus curieux de la chose, c'est la précaution que prit le diable de tracer des caractères effrayants pour le vulgaire, parce qu'ils correspondaient à la notation des sciences mystérieuses. Dans le procès d'Urbain Grandier, un des démons qui hantaient la supérieure des Ursulines parlait correctement en latin d'église aux juges instructeurs. Si quelqu'un lui demandait do s'exprimer en grec. « C'est trop de curiosité, » répondait-il.

La religieuse, qui lisait couramment la Vulgate, ne savait pas le grec.

La possédée de Balthazar Hahn s'était occupée de sciences occultes, et les diables prenaient précisément leurs signes pour modèles; ils apparaissaient la nuit, chaque fois qu'on trouvait la malade levée. Pour des accidents de cette nature, les médecins de notre époque n'auraient qu'un nom : simulation; peu iraporte l'état psychique du sujet et l'intention à laquelle il obéit. Personne n'a même songé à discuter une pareille supposition.

Hahn déclare que cette affection était un jeu du diable. « Quelques-uns pensèrent que le sort avait été jeté par une vieille femme à laquelle la malade avait donné une chemise. C'est un des amusements du démon de faire le mal par ce moyen; les ignorants eux-mêmes le savent. Si vous laissez à un sorcier nn fragment de soie ou de linge qui a touché le corps, il produit les accidents qu'il veut sur l'une ou l'autre d3 ses parties : piqûres, choc, ligature. Les médicaments employés furent peu nombreux : une amulette de feuilles de grains et d'herbes cueillies à diverses époques de l'année fut envoyée de Halle. La malade refusa de la porter de peur d'encourir la haine de Dieu, en essuyant de combattre celle du diable contre laquelle les remèdes terrestres ne peuvent rien, elle préféra s'en tenir aux jeûnes et à la prière.

Dans d'autres cas, les médecins furent pluî défiants ; ils eurent môme des discussions passablement scandaleuses, De Thou a rapporté en détail l'histoire de Marthe Brosserie qui faillit faire éclater une guerre intestine dans la Faculté de Paris. Hystérique et simulatrice obstinée, elle voulait à toute force être possédée, mais elle joua mal son rôle; la plupart des médecins refusèrent de la croire et se bornèrent à la rappeler au sens commun. Elle fit tant de démarches, revint .si souvent k la charge que, de guerre lasse, ils consentirent à ce qu'on recourût aux exorcismes. L'ecclésiastique choisi pour la cérémonie était un évêque très intelligent, très sceptique, Marthe amenée dans l'Eglise et aspergée d'eau bénite tremblait de tous ses membres ; ce fut bien pis quand le prêtre prit l'Evangile. Les démons ne se laissent pas vaincre sans lutte; avant d'abandonner un sujet, ils font un suprôme effort et le tourmentent plus qu'auparavant. La scène se passa comme elle se passait toujours; la pauvre fille avait les membres agités de secousses vio-

lentes, poussait des cris, prononçait des mots incohérents. Elle n'avait oublié qu'une chose, apprendre par cœur à l'avance les formules consacrées, car l'exorciste, au lieu d'en lire une, récitait les premiers vers de l'Enéide. Plusieurs des médecins présents souriaient et haussaient les épaules • un d'eux, Marescot, indigné de celle grotesque comédie, prit la prétendue possédée par le cou et lui ordonna de sortir ; croyant que cette injonction rentrait dans l'ordre des choses, elle obéit. Riolan la détrompa et l'exhorta à ne plus recommencer ; tout ne fut pas terminé là. Louis Duret, helléniste de premier ordre, commentateur d'Hippocrale et médecin parliculier de Charles IX, prit la détense de Marthe Brosserie. Pour lui, la scène de l'exorcisme était peu convaincante ; la possession était certaine, parce que la malade présentait des zones d'aneslhésie et une sécheresse de la langue telle qu'on n'a guère l'habitude d'en rencontrer. Il publia, à ce propos, un petit mémoire auquel répondit M'rescot. On échangea force argiiments et paroles acerbes en latin ; les médecins de Paris se divisèrent ; les uns prirent parti pour Duret, les autres contre lui. Le querelle menaçait de s'éterniser, quand la Sorbonne intervint. Il était temps; une pareille discussion était capable de singulièrement amoindrir la foi aux exorcismes.

Il suffisait qu'un pareil dissentiment eût pu se produire posr qu'on sentît le besoin de l'éviler à l'avenir, d'établir des règles, sinon mathématiques, au moins assez précises pour le diagnostic des affectious surnaturelles. Jordan a tenté de le faire : « On doit, dit-il, se tenir aussi éloigné de la crédulité excessive que de la défianct; de parti pris. Croire que toutes les maladies ont une origine démoniaque, c'est renoncer à la médecine, s'exposer à laisser empirer des cas qu'on pourrail guérir. Le défaut contraire n'est guère moins dangereux ; les médicaments échouent quand Satan et ses valets tourmentent. » Nous avons vu Fernel rester plusieurs années aux prises, avec une épilopsie métaphysique. La même chose est arrivée à Echt de Culogne, à André Césalpin. Le premier soignait une possédée épuisée i)ar l'insomnie ; il lui prescrit une pilule de cynoglosse dont il revint voir l'effet plus tard; a malade lui fit une grimace et ajouta : « Tii vois comme la drogue m'a fait dormir. » La personne observée par Césalpin eut pendant dix ans une paralysie des membres inférieurs dont elle ne guérit qu'avec un exorcisme.

On essaya donc de rechercher les pierres de touche de Lucifer. Quelques gouttes de plomb fondu furent versées sur la peau; oa eut recours au miroir de Salomon, au soufre, à l'encens; on appliqua sur l'épigaslre un pigeon fendu en deux. Il n'y a pas deux ans qu'une dame intelligente m'a avoué qu'elle avait eu recours à celte pratique dans le cours d'une affection pulmonaire dont souffrait un de ses enfants. Jordan réprouve tous ces moyens; ils sont inutiles et repréhensibles, parce qu'ils se rattachent à la magie ou bien aux superstitions païennes.

Le caractère surnaturel des maladies se reconnaît à l'altitude en présence de l'exorciste, à l'aspect et à la marche des symptômes. Si dans le premier cas le faciès prend un aspect farouche, si les paupières se ferment convulsivement, si les yeux restant grands ouverts, brillent comme des escarboucles, si la bouche ne profère qu'injures et blasphèmes, si le point que touche le doigt du prêtre se couvre de sueur, mal diabolique ! Il n'est pas toujours nécessaire d'aller jusque-là ; l'observalion suffit, à qui sait s'orienter, pour débrouiller une possession latente. « La langue des démoniaques présente des pustules qui disparaissent ; on les dirait agités par les furies ; ils perçoivent la voix des esprits, mais ne comprennent pas le sens de leurs paroles. Certains se désespèrent, se livrent à la violence, courent nus de tous côtés ou font des actes semblables à ceux que mentionne l'Evangile. La syncope, le vomissement, le hoquet, les soupirs répétés sont fréquents ; ils n'osent point passer quand on leur présente un chapelet. Un énergumène de Brunswick voulant réciter l'oraison dominicale s'arrêtait au sixième mot, puis éprouvait des contorsions du côté des yeux et du front. Quand les personnes présentes avaient réussi à enrayer la crise, il revenait à lui et ne se rappelait rien; on eût dit qu'il sortait d'un profond sommeil. Un autre balbutiait quelques mots des Psaumes et de l'Evangile selon saint Jean ; un noble de Graz ne pouvait suivre qu'avec une extrême difficulté les paroles d'un clerc ; il perdit connaissance à l'approche de la sainte Eucharistie, eut une telle constriction des mâchoires

que l ei'sonne ne put lui ouvrir la bouche ; la face se couvrit d'une sorte de voile; le sang sortit des doigts sans qu'on le frappât ; grâce au démon il apprit l'allemand en une seconde et le parla depuis avec élégance

Quelquefois on réussit à faire disparaître une douleur par le signe de la croix; ces caractères sont importants, mais aucun d'eux n'a une valeur palhognomonique; ou arrive seulement, à la longue, à songer au surnaturel. Ce qui donne le diagnostic définitif et confirme les hypotèses, c'est la vue du démon. Il est obligé parfois de prendre une forme matérielle. A Brunswick, une araignée à longue queue sortit de la bouche du malade, à la suite d'un exorcisme.

D'autres fois, c'est un crapaud qu'on trouve sous le lit; la forme de prédilection de Satan, est celle d'un insecte; son nom hébreu bahalhebab signifie tout simplement le roi des mouchas.

Ces principes diagnostiques avaient, selon Jordan, une véritable valeur. Les symptômes ont un caractère spécial; le traitement provoque la sortie d'animaux magiques, faits d'observation. Le patient éprouve, lorsqu'on l'exorcisej quelque chose de semblable à la contraction du muscle traversé par un courant électrique. N'était-ce pas une exiiérimentatioa d'un genre particulier, peu apprécié dans les laboratoires modernes, l'expérimentation liturgique?

Le médecin est conduit naturellement à des données comparables en tous points à celles dont il se sert pour des affections vulgaires. La seule différence, la seule difficulté, c'est l'extrême variété des cas. Un homme qui a toujours fait autorité, Sammarinus, a donné un tableau de toutes les maladies surnaturelles ; possessions, (roubles produits par sortilèges, épreures venant directement de Dieu. Les symptômes communs seraient, d'après lui, un ictère rebelle et plus ou moins foncé, uns parésie des quatre membres telle qu'il est impossible de les remuer, une douleur lombaire atroce, comparable à des déchirements ou des morsures, enfin, la constriction de la gorge, accompagnée de la sensation d'une boule qui monte et descend. Ces phénomènes ne sont pas constants; nous avons vu des possédés qui ne les ont jamais présentés, et on peut les trouver chez des patients dont les maladies ne sont pas surnaturelles. Le mieux, c'est de procéder avec méthode, d'analyser tout ce qu'on voit, de comparer la maixhe des symptômes suspects à

celle des accidents ordinaires. Lorsqu'on n'a pu arriver à la certitude; il reste une dernière ressource, la discussion des causes. Quels sont les antécédents intellectuels et moraux des malades? Les individus faibles d'esprit, à passions violentes, agités d'un amour ou d'une haine poussés à l'extrême, constituent un excellent terrain pour les maléfices. Il faut les interroger soigneusement sur toute leur vie. Ont-ils prononcé des paroles inconnues, pris parla des cérémonies occultes? Etaientils en relations avec des sorciers? Si l'on rencontre chez eux des engins suspects, il n'y a plus de doute. L'aveu vient confirmer nos soupçons. Satan a beau faire, ses disciples se trahissent parfois. Leur présence exagère les souffrances ; leur supplice les allège ou les guérit. Pourtant cet aveu seul n'est j;imais une preuve définitive ; on a vu des sorciers braver la question et nier jusqu'à la fin.

Le contraire est possible ; l'humanité à ses défaillances. L'appareil des enquêtes juridqines est hideux. « Qui de nous, dit Jordan, en présence des bourreaux, du feu, des ongles de fer, n'avouera ce qu'on voudra pour échapper à des tourments pires que la mort? « Il serait triste qu'on tînt compte de confessions extorquées par la crainte. La qualité indispensable au médecin qui veut s'occuper de ces matières est une réserve extrême; il nefaudrait pourtant pas pousser la défiance de soimême jusqu'au découragement. Jordan estime son art; il croit à ses ressources, car elles sont fondées sur l'expérience et la raison. Delrio, dont il a toujours admis l'opinion avec une respectueuse déférence, s'est trompé sur ce point. Sa malveillance pour les médecins l'a conduit à rejeter ce qu'il appelle dédaigneusement leurs conjectures. Pour un peu, l'écrivain ferait le procès à ces théologiens infaillibles comme leur science; ils n'ont souvent pu s'entendre sur des révélations, et dire si elles venaient de Dieu. Sainte Thérèse était inspirée comme sainte Catherine de Sienne ; la légitimité de leurs visions a été admise par des papes et des docteurs ; or, l'une admet l'immaculée conception de la sainte Vierge, l'autre la nie. Tenons- nous sur nos gardes îi l'égard de ces .songes de femmes ou d'enfants; ils ont une apparence si trompeuse qu'ils paraissent venir du ciel quand ce sont des divagations de cerveaux malades. Ces révélations ont perdu Tertullien ; il tomba dans l'erreur des montanistes, et Monlanus appuyait sa doc-

Irine sur l'autorité de Priscilliana et de Maximilla, deux personnes gui avaient quitté leurs maris pour vivre en recluses dans un village de Phrygie et y prophétiser. Guillaume Postel, de Barenlin, a vu à Venise une inspirée qui prétendait que le sang du Sauveur n'avait point été versé pour les femmes. Au Pérou, un intrigant voulant établir sa domination sur le pays exploitait une fille peu intelligente qu'il donnait comme voyante.

Certaines connaissances même sont, à bon droit, suspectes. On s'est demandé si Satan n'était pas pour quelque cliose dans la science de Cardano ; Jules-César Scaliger le soupçonnait. Le fait est que cette science irrégulière et mal pondérée ressemblait aux notions diaboliquus. Cardano qui en savait plus qu'aucun homme sur bien des choses, en savait moins qu'un enfant sur d'autres. En vieillissfint, il oublia, De Thon, qui le vit à Rome, le trouva bien au-dessous de sa réputation. C'était un impie qui niait l'immortalité de l'âme ; il prédit, dit-^n, le jour et l'heure de sa mort ; mais on a cru, non sans raison, qu'il fit quelque chose pour que la prédiction se réalisât.

Il est donc difficile de se guider dans de pareilles conditions |)iiisque des hommes de la valeur de Tertullien et d'Eusèbe sont tombés dans l'erreur. L'aide du médecin, habitué à reconnaître les troubles organiques, n'est jamais à dédaigner.

Les limites assignées par les démonographes au pouvoir infernal doivent nécessairement régler le pronostic; nous avons vu que ia vie est au dehors de ses atteintes, que Satan ne tue pas. On pourrait en conclure que les maladies surnaturelles sont des fantômes pathologiques s'évanouissant comme ils sont venus. Par suite d'une des contradictions si communes dans cette étude, on n'allait pas jusque-là ou plutôt on suivait aveu logique l'hypotèse formulée au début : certaines maladies vulgaires ont une origine surnaturelle ; des déformations et des solutions de continuité sont produites par les mauvais génies. L'expérience démontrait trop leur permanence et leur incurabilité pour qu'on pût garder aucun doute à cet égard. Les lésions vraies conservent leur pronostic intrinsèque. La difficulté était de savoir si elles existaient ; voyant qu'il serait difficile de résoudre toutes les questions qui pourraient surgir à ce propos, Jordan s'est tiré d'embarras par le silence. Il n'essaye point de faire des comparaisons, ne cherche pas de caractères ; une seule chose

l'a frappé, c'est la'disproportion entre les manifestations et la gravité ; des convulsions telles qu'elles faisaient craindre pour la vie, ont cessé, à la suite d'une oraison ou d'un exorcisme. A Salamanque, un jeune homm3 poursuivi par les démons qui lui lançaient des quartiers de roche suffisants pour assommer un bœuf, ne sentait môme pas le coup et vaquait à ses affaires; Torquemada a 7aconté le fait. Il s'agissait probablement de ce que Marcus appelle la condensation des esprits pélriux de l'air, exercice de physique amusante, familier aux diables. Quand l-is sorcières sont en cause, la guérison e^t encore plus facile nous en avons vu faire cesser ou l'impuissanee d'un mot ou rendre leur forme à des gens métamorphosés en bêies, mais elles sont parfois assez méchantes pour refuser de prononcer le terme libérateur : le mieux c'est de les brûler, leur supplice est suivi du rétablissement.

Ce traitement qui répond à l'indication causale n'est pas toujours applicable. Malgré la perspicacité des magistrats, les suppôts de Satan restent souvent inconnus, doit-on alors abandonner le malade et s'en rapporter à la nature ? La plupart des médecins n'approuvent pas cette conduite. « Il faut, dit Monavius, des remèdes naturels aux maladies naturelles, des remèdes surnaturels aux maladies surnaturelles. » Cet aphorisme résultait d'une antithèse trop élégante pour qu'elle ne fût pas vraie. La plupait des gens pensaient de cette manière et la sentence du médecin de Slettin était tenue partout, au XVII' siècle, pour une vérité d'expérience. La difficulté consistait à trouver des remèdes surnaturels ; il était délicat de les chercher. Le monde invisible est hérissé d3 chausses trappes et d'écueils ; rien n'est plus difficile que de friser, sans y toucher, la superstition; Satan est là qui vous guette, ses disciples vous offrent, à chaque instant, leurs lumières et leur fausse science, n'a-t-on pas donné comme un traité d'origine presque divine la Clavicule de Salomon? Ce grand roi avail, selon Josèphe, réuni dans cet ouvrage toutes les receltes, toutes les formules sacrées de l'Egypte. On en conserva plusieurs siècles, un exemplaire dans le parvis du temple ; Ezéchiel le fit brûler parce que les gens faisaient le pèlerii)ag.i de .Jérusalem pour le consulter et s'en retournaient sans avoir fait leurs offrandes à Jéhovah.

Le livre présenté au public, sous le nom d'Hénoch, était aussi

un des vieux monuments de l'ancienne littérature occulte des Juifs, retrouvé par Esdras, le restaurateur des lettres. Des œuvres de cette nature écloses chez le peuple élu au temps des prophètes ne peuvent contenir rien de nuisible. Qui dit même qu'elles n'ont point été inspirées comme le Pentateuque ou les Rois ? que la Providence n'a pas mis cette arme aux mains de l'homme contre ses invisibles ennemis?

Un pareil raisonnement ne put convaincre les adversaires de la magie. Ils avaient, pour le réfuter, de bons et de mauvais arguments ; les bons étaient d'ordre historique. Tous ces livres sont apocryphes ; le témoignage de Josèphe ne prouve rien parce qu'il a enregistré sans discernement les légendes qui avaient cours de son temps ; Suidas et Origène n'ont fait que les répéter en ajoutant les récits d'autres Juifs moins exacts encore. La Clavicule est un recueil de formules dont on ignore la date, il est probable que chaque siècle a ajouté son apport, que les Gnostiques, les Thérapeutes, les Esséniens, y ont contribué. Le fonds vient a'Egypte comme toute médecine hermétique ; c'est un art impie auquel les chrétiens ne doivent jamais recourir, les justifications et les apologies sont vaines. Paraeelse en essayant de le rajeunir, a fait preuve d'une monstrueuse impiété ; il l'avoue avec effronterie. « Peu m'importe qui m'aide dit-il, quand mon malade guérit. » Et ailleurs, « si les parchemins cabalistiques portent des esprits salutaires et soulagent, je m'en sers aussi volontiers que des pyxides de l'apothicaire. » Vit-on jamais pareil cynisme! La .seule excuse du novateur c'est qu'il ne croyait pas à la vertu des recettes magiques, c'est qu'il s'est moqué de son lecteur comme la chose lui est arrivée d'autres fois. Le grand maître des sorciers modernes, celui dont le nom a servi de frontispice aux petits livres que des libraires madrés offrirent pendant deux cents ans aux croyants, était essentiellement sceptique à l'endroit des démons. D'autres médecins admettent au contraire la réalité de ces procédés.

« Je ne les ai pas essayés, dit Galien : je ne veux pas pour cela dire qu'ils n'existent pas; autrement nous devrions, si nous ne l'avions vu, nier que l'aimant attire le fer; que le plomb brise le diamant tandis que le 1er ne le brise pas, que la pierre appelée nitre brûle au feu, qu'un certain poisson de mer enlève la sensibilité à celui qui le prend. On peut en dire autant des

secrets des Anciens. Nous ne pouvons ni les concevoir, ni en saisir la raison d'être; mais on ne coTiprend bien que ce qui tombe sous les sens. Oc cerlaim'S substances ont des actions donf nous ne nous rendons pas compte parce qu'elles sont trop subtiles ou trop élevées. »

« Joannes Lang eî d'autres, dit Hermann Conring rattachent aux forces secrètes de la nature, la médecine magique des Égyptiens; mais ceux-ci la faisaient remonter à leurs Dieux. Il est certain que ce n'est point chose naturelle de faire des enchantements et des sacrifices, de se servir de figures sculptées de caractères bizarres, d'herbes ou de pierres inconnues. Tout ces symboles n'ont de valeur que par suite d'un pacte conclu avec des Génies,

Les Égyptiens s'adressaient à de mauvais esprits non à de bons; il est impossible d'en douter si l'on se rappelle qu'ils furent les plus superstitieux des hommes. Depuis la destruction du culte des Démons, ces symboles n'ont plus ni force ni vertu ; ils sont inutiles aux pieux adorateurs du Créateur unique, c'est à la môme raison qu'il faut attribuer la décadence de la mélecine égyptienne en Grèce. Les philosophes de ce pays combattirent tellement le culte des démons depuis les temps les plus reculés jusqu'à Alexandre le Grand, qu'il n'en resta presque rien. Le peuple seul y demeura attaché du fond du cœur. Un pareil mépris les olfsnsa et ils cessèrent d'êfre utiles ; la médecine égyptienne fondée tout entière sur leur concours fut abandonnée et remplacée par une autre purement naturelle. »

Il serait dangereux pour le malaJe d'étiblir une thérapeutique à la légère sans discussion, sans savoir au juste ce qu'on doit rejeter ; nous avons des méthodes de trois ordres, magiques, naturelles, dirines.

Les procédés qui se rattachent aux premières sont nombreux : Tous les oracles de l'antiquité ont donné des conseils et réuni une sérieuse clientèle d'infirmes ou de valétudinaires; on a essayé d'expliquer ce qui s'y pnssait par des causes naturelles; ainsi Pietro d'Abano et Pomponazzi ont dit que la source Kassotis de Delphes laissait échapper des vapeurs capables de produire une intoxication légère ; que l'entliousiasmc matitique était un délire passager, théorie inacceptable et fausse. Les pythonisses étaient des possédées^ les fontaines ou les

bois sacrés des soupiraux de l'enfer. La Bible défend avec énergie ces pratiques; le Lévitique ordonne formellement aux père et mère de tuer les enfants engastrymythes c'est-à-dire ventriloques.

Les oracles comme les harioli ont survécu aux cultes anciens. Les sorciers d'aujourd'hui, leurs héritiers, prétendent guérir par conjuration, symboles, caractères, nombres, amulettes, herbes magiques. Conrad Wimpin a divisé ces talismans en trois classes

1° Ceux qui sont consacrés par les noms de 54 anges.

2» Les sculptures grossières.

3° Les figures astrologiques.

Cinquante quatre snges! Est-il possible de supposer que dans une telle confusion d'esprits une demi-douzaine au moins ne sortent pas du fond de l'Enfer !

Les formules barbares étaient des invocations adressées par les prêtres égyptiens à leurs dieux ; elles ont eu malheureusement pour elles des autorités qui n'étaient pas toujours à dédaigner: Serenius Sammonicus, Kiranides, Marcellus Empiricius yElius, Alexandre de Thralles. Les médecins mystérieux avec leur langue, leurréceptuaire et leurs cérémonies, arrivaient souvent à la réputation; celle d'une vieille femme du pays de Constance, s'étendit trente lieues â la ronde; peu à peu l'affluence fut telle que le seigneur ht garder sa demeure et percevoir un droit sur les consultants; une aulre, duBrabant, se convertit après fortune faite et bâtit de ses propres deniers une élégante chapelle.

Mais plus d'un évocaleur était un simple escroc, qui débitait au public des sornettes. La niaiserie populaire a toujours été telle qu'avec de la faconde et de la hardiesse, on l'exploile sans difficulté. Boissard a vu chez un paysan de Verdun s'occupant exclusivement des maladies des yeux, une bizarre amulette ; c'était une bandelette de parchemin, portée au cou comme une médaille, sur laquelle était écrite une phrase allemande dont le sens était à peu près celui-ci : « Que le diable t'arrache les yeux et bouche leurs Irous avec de la boue ». La boue aux propriétés curalives que l'ingénieux personnage avait désignée par son nom, c'était ce que Tliiele Eulenspiegel aimait à vendre aux épiciers pour du suif.

D'autres traitaient parles vibrationsd'unelame enchantée. Paracelse, dit Joannes Oporin, son ami et sou commensal, se levait souvent la nuit, prenait une épée de bourreau qu'il avait dans

sa chambre, et frappait à coups redoublés la muraille ; je craignais qu'il ne me coupât la tête, Ensuite il se mettait à prononcar des mots magiques entre autre ananisapla, terme employé pour chasser la peste.

La foi aveugle aux pratiques impies a été plus d'une fois punie. « Ici, disait Arnulph de Lisieux dans une lettre au pape Alexandre, on promet la santé à ceux qui se plongeront sept fois dans une fontaine en psalmodiant des formules dites sacrées. Une pauvre femme immergée dans cette onde glacée ne put supporter le froid et expira entre les mains des moines qui la soutenaient ; ces procédés ne font qu'aggraver le mal, au lieu de toucher la miséricorde divine. »

a Dans quel temps vivons-nous grand Dieu! s'écrie Jordan. Cracovie où Faust et Cundling ont enseigné; Bâle, la cité chère à Paracelse, ont été infectées par la magie ; voilà qu'elle gagne d'autres universités : nous savons de source certaine qu'une guerre intestine y fermente. A Tolède, à Séville, à Salamanque, on enseignait la goëtie du temps des Maures, j'en prends à témoin Lorenzo Anania de Raguse et la reine Isabelle elle-même, l'épouse de Ferdinand, par ordre de laquelle on combla une crypte profonde, reste d'un gymnase oculte; c'était une conséquence de l'invasion, de l'ignorance et de la rareté des bonnes études ; mais il n'y a sûrement pas d'exem» pie d'un oubli de l'Evangile, la lumière de toutes les sciences, qui soit comparable au nôtre.

Qui pourrait énumérer les superstitions de Canope? On y allait étudier l'antique écriture sacerdotale des Égyptiens, on n'y apprenait que les sciences ocultes. Les Païens vénérèrent à tel point ce repaire des démons qu'il éclipsa Alexandrie. Ainsi parle Ruffin ; nous, chrétiens, valons-nous mieux? Plût à Dieu que beaucoup de gens ne fussent point possédés de la manie d'acheter les élucubralions du troupeau df Paracelse ou des maîtres de Salamanque! Eraste a écrit de belles et vigoureuses choses après Augustin, Chrysostôme et Thomas contre la vertu des anneaux, des figurjs, des images ; il a démontré qu'ils ne la tirent ni de Dieu, ni des anges, ni de l'imagination ; que ce sont les instruments et les symboles des démons. »

Il serait facile, si les curatio;iS magiques se rattachaient foujours aux trois modes énumérés, de les reconnaître et de les éviter, mais souvent leur nature paraît incertaine. C'est là-

dessus que portent les dissentiments des médecins et les discussions des docteurs. En Moravie on attribuait à la couleur rouge une vertu mystérieuse, une efficacité particulière dans beaucoup d'affections. Soupçonnait-on quelque chose de surnaturel? Vite on attachait au bras un ruban écarlate que le malade gardait jusqu'à sa guérison. Ailleurs les médicaments préférés étaient les poudres inertes : c'est avec des noires que les sorciers faisaient le mal, on le guérissait avecles blanches! Guillaume de Paris croyait l'agathe porphyrisée capable de fournir des renseignements certains sur la vertu d.^A/emmes. Un jaloux désirait une fois pour toutes être édifîé'^ïur les angoisses qui le torturaient ; il se procurait un paquet révélateur et l'administrait à sa femme dans un verre d'eau ; si elle le vomissait son infortune était certaine.

D'autres s'habillaient de vêtements de toile écrue, veillaient toute la nuit pour entendre à l'aube le chant du coq qui met le diable en fuite ; les Ensalmados espagnols avaient sur lui un pouvoir tel qu'avec une pression de main, un baiser, un souffle ils le chassaient.

Ces moyens sont superstitieux ; un objet inactif n'acquiert de qualités qu'en vertu d'un pacte précis, d'une convention avec les Esprits. Nous avons vu avec quelh défiance il faut accepter leurs services; ils prêtent et ne donnent pas ; s'ils paraissent dociles à notre appel, c'est qu'ils veulent nous perdre. Bodin rapporte qu'un sorcier guérit un malade avec l'aide de Satan en lui promettant l'enfant nouyeau-né de ce patient. La nourrice qui se doutait de la chose l'emporta : le magicien, ne pouvant faire face à son engagement fut étranglé. Le pacte est un marché dans lequel l'homme est dupe; ceux qui prétendent parler en maîtres oublient que malgré leur chute les démons sont des anges et qu'il serait contre nature que des êtres inférieurs pussent les commander.

Il y en a eu de tout temps qui ont accepté le rôle de domestiques, Méphistophélés obéissait à Faust: Cornélius Agrippaet Mario Bragadino avaient leurs démons qui les suivaient sous forme de chiens. Ces serviteurs sont de vrais despotes : à un moment ou à un autre ils saisissent la victime et leur obséquiosité n'est qu'un moyen de ne pas la perdre de vue. Un bourgeois de Bàle avait enfermé son lutin dans un coffre ; sa femme, qui l'oTivrit par inadvertance, devint folle. Les chirurgiens du

duc d'Albe crurent qu'avec des formules magiques ils pourraient le guérir d'une petite plaie qu'il s'était faite dans une chute de cheval, il en mourut.

t Certains individus ayant contracté l'habitude du péché se sont endurcis au mal au point de ne pas pouvoir distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste ; certains démons saturés d'envie et de haine impuissante contre leur Créateur, ont perdu en partie leur caractère angéhque et remplissent des emplois vils et bas, mais Dieu et les Anges seuls les connaissent.»

Les traitements magiques doivent être envisagés à un autre point de vue : Sont-ils licites ? Nous ne parlons plus du pacte honteux que tous les législateurs ont frappé, mais de pratiques accidentelles. Celui qui s'y livre n'a pas de méchantes intentions ; à aucun prix, il ne voudrait avoir de commerce direct avec Satan ; seulement on lui a dit que telle amulette guérissait le mal dont il souffre et il la porte.

Des docteurs chrétiens n'ont vu là que des puérilités dont il est inutile de s'occuper ; on ne devient point impie et sacrilège parce qu'on fait sans savoir pourquoi ce que beaucoup d'autres ont fait avant vous.

La législation de Constantin, si sévère pour les devins parle de ces pratiques comme de choses inolïensives et permises.

< Il faut punir selon la rigueur des lois ceux qui s'adonnent à la magie et tentent quelque choie contre la santé ou pour tourner vers le libertinage l'esprit des personnes sages, maison n'exercera aucune poursuite au sujet des remèdes applicables au corps humain; des procédés innocents employés dans quelques localités pour que les récoltes ne soient pas ravagées par les vents ou la grêle ; procédés qui ne nuisent ni à la santé ni à Thonneur et ont pour but, au contraire, de protéger les biens de Dieu et les travaux de l'homme. »

Le nom du législateur donne à ces dispositions une grande importance ; le premier des Empereurs chrétiens n'était pas théologien, mais jamais personne n'a douté de son orthodoxie la plupart des lois répressives de l'idolâtrie ont été inspirées par les siennes. Constantin paraît consacrer l'existence légale delà superstition ; c'est d'autant plus extraordinaire que le jurisconsulte païen Ulpien l'avait condamnée avec la dernière énergie. La tolérance ne fut jamais d'ailleurs effective : il existait

en ce temps-là à Cilicium un sanctuaire de Sérapis fréquenté par de nombreux malades. En tenant compte des récits populaires, on eût porté à l'actif du Dieu quantité de cures inattendues; sa statue fut renversée et brisée, le sanctuaire fut rasé de telle sorte, dit Eusèbe, que celui qu'on avait coutume d'appeler Sauveur ne put se sauver lui-même. La vraie raison de l'anomalie juridique, c'est que les lois eussent été inapplicables si elles avaient visé tous les procédés païens. Les chrétiens formaient la majorité ; on pouvait frapper les adeptes de vieilles croyances dont la plupart étaient des adversaires politiques.' il était inutile de provoquer le mécontentement des masses par des mesures tracassières. Plus tard on prit moins de ménagements : toutes les lois barbares punissaient, sans distinction les pratiques magiques. Le code lombard interdisait d'aller au duel avec des amulettes ou des talismans ; sous Théodoric-le -Grand, le sénateur romain Basile fut condamné à mort et exécuté pour magie; Ramire de Castille montra la même sévérité dans ses états. Les fraudes et impostures extraordinaires, les traitements des maladies qui ne sont point faits par des remèdes naturels, doivent être rejetés: il ne faut pas « même pour guérir, violer les règles de la piété et les lois de l'Église. »

Cette prohibition s'étend à ce que l'on pourrait appeler les médications négatives: nous avons vu les sorciers poursuivis, malmenés, contraints par menaces et coups à réparer le mal qu'ils avaient fait. Peu de personnes croj'aient en agissant de la sorte manquer à leurs devoirs de chrétiens ; il suffit de réfléchir pour comprendre l'irrégularité de la chose. Qu'est le sorcier par lui-même? Un être infime qui vous a rendu malade en vertu d'un pacte et vous guérira en vertu d'un autre. Ceux qui traitent les affections surnaturelles en détruisant les objets i\ l'aide desquels on les a envoyées ne sont pas plus en règle avec l'orthodoxie. Le signe n'a aucune valeur ; une plume, un nœud de ruban, un morceau de bois sont incapables de faire souffrir. Parfois, les maladies surnaturelles sont perpétuées par l'objet enchanté et disparaissent avec lui ; d'autres fois, il marque seulement leur apparition; vous aurez beau l'éloigner ou le brûler, Ips .symptômes ne seront pas modifiés; puis, que vous le vouliez ou non, vous entrez toujours en rapport avec des esprits impurs.

Le mieux est donc de recourir à d'autris raoyt ns ; nous ne

parlerons point de ceux que Jordan appelle divins, mais seulement des procédés supposés rationnels. De tout temps, môme k la Renaissance, les médecins ont défendu leur science contre les ingérences étrangères. A. Delrio disant : Ce que le diable a fait, Dieu seul peut le défaire, on répondait : Quand le diable envoie des maladies naturelles nous les guérissons. Avant donc de conclura à la possession, les médecins faisaient un diagnostic puis tâchaient de soulager. Les médicaments ne manquaient pas : depuis Galien tous les pathologistes avaient abusé des forces secrètes de la nature ; on pouvait laisser de côté les amulettes, il restait assez de plantes, de métaux à vertus merveilleuses pour que le rôle du praticien fût peu difficile. Marbod aitribuait à l'onyx et au corail une efficacité réelle dans l'insomnie elles cauchemars; la verveine, la bétoine, la bryone, l'urine de bouc, la cervelle de lièvre étaient redoutées des esprits ; c'était par l'odeur qu'on agissait de préférence sur eux. Des gens, qui se croyaient possédés se plongèrent dans d'immondes cloaquLS pour les mettre en fuite, pratique heureusement rare. Quelques fumigations étaient considérées comme infaillibles ; personne n'ayant jamais vu les êtres immatériels, bn leur assignait des caractères correspondant à ceux de l'esprit humain, on tirait de la psychologie des déductions relatives aux anges. Les médecins de l'époque savaient comme nous que certaines odeurs exaspèrent les névroses respiratoires ; ce n'était point là pour eux un simple phénomène physiologique; les particules odorantes sont trop ténues pour impressionner les tissus; • leur action résulte d'une antipathie innée du malade; et les antipathies sont des manières d'être de l'âme que les démons éprouvent. On est siir de les faire fuir en brûlant le soufre qui leur rappelle leur ténébreux séjour; les fumées d'aloès et de blanc de baleine ont la même propriété.

Ces théories furent défendues par Gariopont, Actuarius, Avicenne, etc. Des théologiens s'y rallièrent, mais la plupart des écrivains sérieux n'eh veulent point entendre parler. « Les sympathies et les antipathies des Diables disait Balthazar Hahn sont de pures chimères que des érudits ont malheureusement défendues. Tous vos médicaments sont impies; ils ne peuvent rien en dehors du monde physique. Si on les a donnés comme antidémoniaques, c'est qu'ils étaient consacrés dans l'antiquité à tel ou tel Dieu et que leur usage s'est perpétué. »

La musique n'est pas meilleure ; pourtant, David calmait Saùl en jouant de la harpe : c'était par permission divine. Il n'y a rien de condamnable dans la musique ; elle exerce sur les possédés une action salutaire, en diminuant l'excitation nerveuse qu'ils présentent toujours, mais elle ne les guérit pas; le démon se moque des mélodies sacrées; s'il consent pour un moment à modérer sa fureur, ce n'est que pour reparaître et tourmenter plus que jamais.

Comme on le voit, Jordan a peu confiance aux ressources de son art ; il ne veut pas qu'on se prononce à la légère sur le surnaturel ; il ne proscrit pas les médicaments, mais la conclusion qui découle de son étude c'est que si Dieu frappe ou abandonne une de ses créatures, il ne reste plus qu'à s'adresserj à sa miséricorde.

Nous allons voir une application de cet exposé doctrinal. Le livre est suivi d'une consuliation en allemand adressée à une personne atteinte probablement d'une affection organique du cœur.

En voici la traduction ;

Très noble et très vertueuse dame,

Si je ne vous ai pas écrit comme je vous l'avais promis, cela tient à mes occupations journalières qui m'ont laissé bien peu de temps, à ce que j'ai été obligé pour une maladie aussi singulière et aussi grave que la vôtre de consulter beaucoup de livres pour vous adresser une opinion sérieusement motivée. J'ai dû également me renseigner près ae vos médecins ordinaires, non seulement pour avoir leur avis, mais afin d'apprendre quels accidents se sont montrés depuis le début, ce qu'on leur a appris, ce qu'ils ont vu. J'ai consulté les actes et les livres d'après lesquels se dirigent les hommes de loi dans les procès. J'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, mais je ne suis pas de l'avis de ceux qui, lorsque les traitements institués par d'autres ont été inutiles, expriment sans hésiter une opinion personnelle précise. Sans compter qu'on a employé la plus grande partie des meilleurs médicaments, que j'en suis réduit à ceux qui sont le moins connus. Malgré tout, très noble dame, j'ai résolu de vous dire ce que je pense sur la pénible maladie dont vous souffrez, et cela sans dédain ni préjudice pour l'opi-

nion de mes savants confrères. Je vais donc, convenablement instruit sur le cas, faire une réponse détaillée à la lettre que vous m'avez adressée.

Comme toutes les maladies, la vôtre peut avoir des causes naturelles, surnaturelles ou mixtes.

Beaucoup de choses que j'aurai l'honneur de vous énumérer déterminent des affections du cœur. On a trouvé, et Knoblauch a spécialement insisté là-dessus, des vers dans cet organe. En Angleterre, dans l'année 1637, ou rencontra dans le coeur une sorte de serpent dont la queue était divisée en fibriles nombreuses comme la pointe d'un fouet, j'en ai une description et un dessin.

Une maladie est surnaturelle lorsqu'en dehors d'elle , le sujet ne présentait aucun symptôme morbide, lorsqu'elle n'a pas mis le temps ordinaire pour évoluer, lorsqu'elle produit en un clin d'œil des accidents étonnants, que les meilleurs médecins traitent en vain par les meilleurs remèdes et que le malade et ceux qui l'entourent suivent à la lettre leurs prescriptions. Il est alors probable, dis-je^ qu'il existe une cause supérieure; sur des milliers de fois, elle ne fait pas défaut une seule. C'est chose probable, mais non chose certaine, car la nature n'est pas tout entière explorée et notre art repose en grande partie sur l'expérience : peut-être existe-t-il dans l'organisme des phénomènes que nous ne connaissons pas dérivant de causes naturelles. Mais comme nous l'avons dit, sur des milliers de fois, on trouvera à peine une seule de pareils accidents.... Notre science est elle fausse pour cela? Non, Qu'une pareille éventualité puisse se produire cela tient à l'imperfection de la vie humaine, aux conditions dans lesquelles se trouve le monde depuis la chute originelle. Il en est ici comme dans les affaires politiques, il n'y a pas de dessein si bien conçu, si bien conduit, qui ne se heurte à une exception. Les bases de l'art restent solides, notre imperfection nous rappelle seulement que nous sommes créés pour une vie meilleure. Nous n'avons qu'une chose à faire c'est de nous conduire avec la grâce de Dieu, d'une manière sage et réglée.

Certaines maladies ne paraissent ni naturelles ni surnaturelles parce que les médecins qui les voient se trouvent en présence d'accidents et de symptômes anormaux, comme si l'on avait jeté sur leur ronte quelque chose d'inconnu. Le suc-

ces de leur traitement est entravé, non pas par une erreur de l'apothicaire ou de ceux qui entourent le patient, mais par l'intervention d'un Élre supérieur, maître de la nature, cet Être c'est le Créateur ou par sa permission, notre irréconciliable ennemi le Diable, agissant directement ou à l'aide de ses instruments. Les maladies sont les châtiments de nos fautes; en général Dieu laisse la nature suivre son cours ; car, comme dit le proverbe, il a fait sortir les remèdes de la terre; le sage se garde de les mépriser parce que le Seigneur a donné la science à l'homme pour être loué dans ses merveilles. D'autres fois, les affections ont au début leurs caractères ordinaires de telle sorte qu'elles semblent naturelles ; les remèdes produisent leurs effets, mais ils ne guérissent point; l'action de la nature est enrayée. Le doigt divin vient toucher l'homme, et tel qu'un médecin habile eût remis sur pied si les choses eussent suivi leur cours, est enlevé à la flaur de l'âge; tel autre dont l'heure semblait arrivée est aiï contraire guéri comme le roi Ëzechias. Quand et pourquoi Dieu fait-il cela? l'homme n'en sait rien ou n'en sait que ce que lui en apprennent les prêtres.

Des misérables peuvent envoyer des maladies naturelles au-dessus des ressources de l'art, c'est un travail formidable que de débrouiller ce chaos de symptômes j on essaye en vain, jusqu'à ce qu'une intuition subite, nous montre qu'il s'agit d'une possession. La chose est arrivée à Paris à l'illustre Jean Fernel pour un gentilhomme ; à Johannes Echt de Cologne, pour une jeune fille.

Satan n'a-t-il pas aussi l'ecours alors aux causes secondes, à quelques humeurs du corpb, à la mélancolie par exemple, qu'on appelle justement le Bain du Diable? Il y a là-dessus différentes opinions que je ne diseuttrai pas. Ce que je sais, c'est qu'il peut agir de plusieurs manières, même se montrer comme un ange de lumière; le plus souvent il met en jeu ces causes secondes pour la plus grande honte des médecins. A Paris il se moqua d'eux par la bouche du jeune gentilhomme ensorcelé : « Vous avez, disait-il, traité le malade à son grand péril; tous vos médicaments le conduisent au tombeau. » La fille à laquelle Echt avait prescrit une pilule pour la faire dormir, mettait sa main sur ses yeux et se moquait de lui. « Voyez, disait-elle, comme je repose bien ! On put voir alors quelle était la vraie maladie, elle fut reconnue chez le gentilhomme quand il commença a

parler correctement le grec et le latin qu'iln'avait jamais appris, à dévoiler leurs secrets aux personnes présentes et surtout aux médecins; il ne pouvait apercevoir son père, parce que celui-ci portait au cou le grand Cordon de l'Ordre de Saint- Michel. Il existe des maladies naturelles auxquelles s'ajoute quelquechose d'inconnu qui vient de Dieu. Comme nous l'avons dit, elles sont surnaturelles parce qu'il veut envoyer à l'homm-j un châtiment vis-à-vis duquel l'habileté du médecin s'arrête. Notre Créateur est devant nous comme le potier devant son œuvre, il peut modifier ou détruire à son gré notre corps, sans que les lois de la nature enchaînent sa toute-puissance ; il peut laisser Satan introduire dans l'estomac ces corps étranges que beaucoup de personnes ont vomis; parfois ce sont des objets réels, parfois des fantômes qui n'ont fait que tromper les yeux.

Mais, très vertueuse dame, je reviens à votre cas, bien qu'il me soit difficile je l'avoue, d'abandonner si vite l'histoire du jeune homme .!ont il a été question. Si je ne puis atteindre exactement le but, permettez moi pourtant de vous exprimer toute ma pensée :

1» Je possède une relation complète de votre maladie, des médicaments employés; il me semble possible avec cela d'arriver à une conclusion. 2° Beaucoup de choses paraissent naturelles , quand on les examine isolément , mais en jetant un coup d'oeil sur l'ensemble, on découvre des signes qui ne le sont plus. 3» Cela me paraît démontré par l'insuccès des traitements; vos médecins eussent certainement obtenu quelque chose dans les conditions ordinaires, or la maladie s'est aggravée. 4» Ils ont donné beaucoup de cordiaux, de médicaments de toute nature. 5° Vous avez suivi avec soin un bon régime. 6° Malgré cela il s'est fait des changements nombreux et soudains, des accidents inattendus se sont présentés. 7° Votre constitution, corn parée à ce qu'elle était, est affaiblie : il yalàunecause surnaturelle à moins qu'une altération du cœur, la source de la santé, n'ait tout produit. 8° Vous n'anriti2 pas un sang si vermeil et si beau si le cœur n'était intact. 9° Avant votre alfection actuelle vous n'aviez rien du côté des organes importants, de l'utérus, de la rate, de l'estomac. 10° Elle s'est développée très vite et localisée comme la frayeur, la colère ou une autre impression morale ; mais les ulcérations, les vers, les

pierres du cœur marchent lentement comme toutes les maladies chroniques et révèlent longtemps leur présence par des symptômes certains. 11» On a beaucoup d'autres observations analogues à la vôtre et relatives à d'autres personnes chez lesquelles il y avait un élément surnaturel. 12° Enfin vos soupçons se sont portés sur quelqu'un depuis l'époque où vous souffrez.

Si nous envisageons le tout au lieu de nous arrêter à chaque phénomène, nous arrivons à supposer — et cette hypothèse a pour elle de sérieuses probabilités — que voire maladie a une cause plus élevée que les causes ordinaires; que nous n'avons rien à attendre de la nature.

Elle vient de Dieu, du Diable, ou d'un sorcier. Dire duquel serait assurément chose difficile. 11 est, hélas ! trop démontré que dans notre temps, chez les peuples chrétiens, la sorcellerie a pris une place élevée même à la cour des Princes. Nous ne savons pourquoi ni dans quel but le maître de la nature éprouve ses créatures ; mais sa main s'appesantit sur les Saints comme sur les méchants : Satan a pu tourmenter Job et Sainte-Angèle de Fulgino.

Chacun de nous est averti par sa propre conscience de ses rapports avec lui, il sait ce qu'il doit en attendre, à titre de punition, d'avertissement, d'épreuve ou d'exemple; MM. les prêtres nous l'enseignent: le meilleur et le dernier juge en pareil cas, c'est notre conscience.

Dans le traitement de toutes les maladies, on a recours à la pénitence, à la pi ière et à d'autres moyens ; les premiers sont les plus sûrs car la Main divine, qui est sur la nature, est audessus de l'intelligence humaine: mieux vaut attendre patiemment les efiets de sa miséricorde toute la nuit jusqu'au matin.

Vous savez mieux que moi, très vertueuse dame, si vous avez l'intention de suivre ces conseils. La pénitence et la prière sont votre affaire exclusive ; le médecin ne peut vous parler que des autres moyens. Ils sont nombreux ; sur aucun sujet peut-êtr» l'espèce humaine ne se montre plus curieuse et plus superstitieuse, parce qu'il est dans sa nature d'aimer la vie et de chercher avec le plus grand soin tout ce qui peut la conserver. Les Païens les Turcs, les Juifs cherchent des procédés à leur manière et d'après leur culte.

On connaît ce qui convient aux chrétiens; pour moi, je sais

parce qne la science me l'a appris, qu'il ne saurait être question pour eux de signes, caractères, amulettes, anneaux magiques, conjurations; d'aucune superstition en un mot, mais de moyen» ordinaires. Quand une maladie est naturelle, il faut la combattre par des procédés naturels, utiliser les bienfaits de Dieu S'il y a quelque chose de surnaturel, il faut les essayer encore, se mettre en paix avec sa conscience et se confier à sa bonté, ce qu'il y a de meilleur pour le juste. Souvenons-nous donc si le démon nous tourmente, s'il veut nous tuer, nous jeter dans un précipice, que le Très Haut enverra des Saints-Anges pour nous soutenir; que notre corps n'éprouvera aucun dommage et que bien souvent un paroxysme effrayant sera suivi de mieux et de guérison. On emploie bien des médicaments superstitieux que certaines personnes croient naturels; elles pèchent moins que celles qui les connaissent. Ils guérissent quelquefois parce que les soi ciers, savent chasser un diable par un autre. Malheureusement les malades s'enfoncent de plus en plus dans la superstition et ils finiront par être abandonnés de Dieu. Contre une affection purement surnaturelle, il est inutile d'essayer les moyens ordinaires ; on n'a qu'à abandonnner le patient à la nature car ni le diable ni ses suppôts ne peuvent enlever un cheveu de notre tête si Dieu ne le leur permet.

Étant donnés les moyens auxquels on a eu recours jusqu'ici, vous savez mieux que personne, très vertueuse dame, ce qu'il vous reste à faire ; il me parait inutile de vous rien prescrire, permettez-moi seulement de vous conseiller la confiance en Dieu et la pénitence; je suis persuadé que vou» n'aurez rien à redouter de lui, qu'il jettera sur vous un regard de miséricorde et vous rendra la santé et la joie, sans le secours d'un seul mécréant, sectateur des Théophrastes anciens ou récents. Ayez donc confiance au Très-Haut, le meilleur des médecins, et vous retrouverez, j'en suis sûr, la paix du corps, de l'esprit et du cœur.

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