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ANTIQUITÉ DES BUBAS

Extrait d'un discours de maître Sarmienlo, bénédictin de Madrid {Honny soit qui mal y pense :)

Pierre Martyr d'Àngeleria, cavalier milanais, est né en 1455, comme dit le père Niceron, et comme cela résulte de sa lettre 628 et non en 1459, date donnée par Nicolas Antonio dans la Bibliothèque espagnole, mort à 70 ans, comme le prouvent ses dernières lettres. Il habita Rome pendant 10 ans; ses conoaissances le mirent en rapport avec beaucoup de gens instruits et de glands de l'époque. On doit noter parmi ceux-ci, le comie de Pendilla ambassadeur d'Espagne près de là Curie romaine, qui l'attira vers lui, le présenta, en 1481, aux rois catholiques avec lesquels il suivit l'armée jusqu'à la pri;e de Grenade sur les Maures en 1492. Pierre devint plus lard chanoine et sec-élaire général du Conseil des Indes. Excflh'nt latiniste lui-même, il était en correspondance avec les deux nieillr)U''s latinisies d'Espagne, Antonio Nebrija et Arias Barbosa. Le pivmier éialt Andaiou, le second Portugais ; il était néà Veiro etinourut eii 1530 (Barbosa, Biblioteca lusitana) àlO ans. Agé de 28 ans, il étudiait à Salamanque ; plus tard il alla à Florence, où il fut élève du fameux AngeloPoliciano ; il revint îi Salamanque en 1495 comme professeur de langue grecque.

Anas Barbosa avait éciit à Pierre Martyr qu'il souffrait du mal français avec tous ses symptômes

Pierre Martyr, répondit par la lettre qu'on a lue plus haut. Elle est datée de Jaen, ides d'avril 1488, c'est la dernière du

premier livre dans lequel les lettres de Pierre Martyr sont classée!, par mo's et par aimées. On peut la voir dans les deux éd'.ions que j'ai eues enl/e lesroa'as, lap>'emiève in-joUo estd'Alcala de Henai-ès (1530), e'Ie est ra "e ; on en trouve ac'uellenfjent un exeœpla' 'e îi la biblioLhècrue S.in-Mariin à Madrid. Ceiieédii'on renferflie 213 leJres, allant sans interrupiion de 1487 à 1525. La iJeiixième édition, in-folio est d'Anisi-C' dam (1670), elle ren-"3< a)e de plus que la première les leltres de Fernando del Pulgos.

Donc Arias Barbosa était atteint des babas, cela résuUe de son prop'-e aveu. Pierre Martjfr, dans sa réponse, conlirme la cnose et le console. Ces letvres sont datées de l'année 1488 ; elles ne peuvent êlre antérieures puisqu'il vint en Espagne seulement en 1487; elles ne peuvent être plus récentes puisque dans les deux éditions l'ord'-e des années e<;t conservé et qu'à cette époque, Pierre Martyr était précisément à. Jaen où il avait suivi r?rmée avant la prise de G 'enade. C'était avant qu il ne devint ecclésiastique (1492), longiiemps avant il fût embassadeur d'Espagne près du Soudan d'Egypte (1501). Toates ces circonstances sont mentionnées dans ses lettres rangées d'après l'o'dre chronologique. Par conséquent les bubas ou ma' (■ançais existaient en Espagne avant le premie-: retour de Colomb d'Amérique (1493), avant les expéditions du roi de France Charles VIII et du grand capitaine (Gonzalve de Cordoue) à Naples (1495).

Cette opinion est confirmée par plusieurs auties raisons :

1° Parce que Pierre .Mai-tyr qui fut le premier chroniqueur des In les, qui eut en main toutes les relations de Colomb, dont i' parle dans ses lettres ne dit nu' le part que la maladie fût venue d'Amérique ; iln'auraitpu le dire snns oub'i ni contradiction pu'sqa'il la connassait en 1488 et qu'U la nomme.

2» Le retour de Colomb d'Amérique en 1493 est raconté dans la relation de Fernando Colomb, liis de l'amiral qui parut plus ta 'd en CasiiMan ; à vrai dire l'original paraît être une copie italienne mise en Espagnol par Don Andréas de Bai'cia ; elle fut traduite en français en 1684. Le livre latin in-folio intitulé : Novus orbis, imprimé à Pa«is en 1532, parle en la page 79, du voyage de Colomb jaconlé par son piopre lils; dans aucun de ces documents il n'est dit un mot du mal français.

3° Il ne lut donc pas apporté d'Amérique dans le voyage de

1493 et il était connu en Europe avant 1496, comme le prouve la lecture des médecins du temps.

Il n'est guère probable qu'un historien racontant les travaux et les aventures de son père eût passé volontairement sous silence un mal si grave et si nouveau.

4" Au retour de son premier voyage, Colomb aborda à Lisbonne, le 1" mars 1493 ; un mois plus tar>l, le 1" avril, il arriva à Barcelonne; il ne paraît pas que la maladie se soit développée chez les Espagnols ni chez les Portuguais. Pour expliquer sa diffusion parmi les Napolitains et les Français il faut supposer que les deux premiers peuples, plus discrets, avaient Souffert en silence ou que les seconds étaient plus ardents et plus débauchés ; mieux A'aut supposer qu'aucune nation n'avait à se plaindre en réalité des marins revenus d'Amérique et qu'ils n'étaient pas eux-mêmes infestés.

5° Colomb avait, dans son premier voyage en Amérique, 90 hommes en tout, ii en laissa 38 à l'île espagnole, plusieurs moururent pendant l'aller et le retour; de sorte qu'à son débarquement il lui en restait à peine 30 à 40 ; c'eût été un singulier secours pour Ferdinand V contre Charles VIII, à moins qu'il ne les eût envoyés à Gonzalve de Coraoue, pour infecter le paj's de Naples et par contre-coup toute la péninsule et toute la France!

6* En 1495, il n'y eut pas de siège de Naples proprement dit. Le roi de France y entra sans coup férir, le 22 février, parce que les habitants, dégoûtés du gouverncmi'nt tyrannique de Ferdinand et de Ferdinand II, son fils, lui en ouvrirent les portes. Plus tard, redoutant la ligue des princes italiens, il sortit librement de la ville ; battit les alliés en rase campagne et s'ouvrit le chemin de ses états. Ferdinand II protégé par le grand capitaine, rentra librement dans sa capitale après la retraite des Français.

Dans tout le cours du xv» siècle il n'y eut pas d'autre siège de Naples qu'en 1442 c'est-à-dire longtemps avant la découverte de l'Amérique; il est donc impossible d'admettre que les bubas rapportés d'Amérique en 1493 aient infecté pour la première fois l'Europe en 1495.

7° S'ils sont originaires de ce pays ; il est également impossible d'admettre qu'ils soient restés confinés à l'île espagnole ; ils devaient au contraire exister sur le continent dont celle île n'était qu'une colonie. Dans ce cas les conquérants de la Nou-

velle-Espagne ont dû en être infectés après leur arrivée, or aucun des historiens de Cortez ou de Pizarre n'en parle et pourtant on ne dit point qu'ils fussent d'une continence particulière.

Rapprochons ce silence de celui de Fernando Colomb qui a raconté le premier voyage de son père, de celui de Pierre Martyr, le premier chroniqueur des Indes, des autres relations du même voyage. N'est-ce pas une preuve sérieuse à opposer à ceux qui, se fondant sur le silence des historiens et des médecins grecs, romains, arabes, affirment que le mal français a été apporté d'Amérique en 1493? que l'on compare un silence k l'autre et l'on verra lequel prouve le plus

8° Passons de cet argument tout négatif à des raisons positives. Les bubas oiaient connus en Europe sous des noms différents avant le retour de Colomb de son 2° voyage en 1496. Gaspard Torella de Valence médecin d'Alexandre VI, et plus tard évêque, décrivit la maladie sous le nom de : pudendagra. Il ajoute: «Cette affection maligne a commencé en 1493 en Auvergne, elle s'est transmise par contagion en Espagne, vers les lies et de là en Italie, peu à peu elle a gagné toute l'Europe et pour ainsi dire la terre entière. Il suffit d'ouvrir la collection de Luis Luisino sur le mal français — colleciion si estimée que le grand Boerhaave lui-même en a fait une réim|)ressiori — composée par des médecins italiens, espagnols, français, allemands, tous contemporains, qui avaient connu et traité la maladie et l'on verra que tous ces écrivains sans uxceptiou admettent son existence en Europe en 1493, c'est-à-dire avant le .second retour de Colomb. Cette déposition de 60 témoins, médecins, professeurs, appartenant à différentes nations est une des meilleures preuves que puisse exiger l'historien. Si les bubas n'avaient pas été apportés d'Amérique lors du premier voyage de Colomb comme on a essayé de le démontrer, s'ils existaient en Europe avant le second, c'est qu'ils n'ont pas l'origine américaine qu'on a voulu leur aUribuer.

9° Tous les auteurs de la collection Luisina sont contemporains de la découverte de l'Amérique; cet événement remarquable qui changea la face du monde ne pouvait ôlre ignoré des médecins de la fin du xv" siècle. Au commencement du xvi", lousavaient à combattre les stigmaies infâmes laissés par l'affection. Aucun de ces médecins ne l'appelle le mal américain ; aucun n'en attribue l'origine aux compagnons de Colomb ni

dans son premier, ni dans son deuxième voyage, quelques-uns parlent de peste, d'opidémies, de commerce avec les lépreux, de la conjonction des astres, tous du libertinage. Il eût été cependant facile de tout rallacher à la découveiie du Nouveau- Monde ; si les médecins du temps ne le firent point, c'est qu'ils n'avaient pas la preuve que les équipages de Colomb fussent infecLés; c'est qu'ils en avaient au contraire de sérieuses raisons de croire à l'existence antérieure des bubas en Europe. Béponse aux objections :

1» Gonzalo Fernandez d'Oviedo, chroniqueur des voyages de Colomb, chirurgien accoucheur, connaissant les maladies, aueint lui-même des bubas a écrit qu'ils furent rapportés d'Amériqae lo"s du second voyage du navigateur par conséquent en 1496. Ne pouvant s'en guérir en Europe, il résolut d'sller à Saint-Domingue, 60 ans après sa découverte; ayant parlé de son mal aux Indiens, ceux-ci lui firent connaître le gaïac.

Depuis lors tous les médecins et tous les h'Sioriens ont su-vi sa version, leur opinion n'as pas d'autre valeur que celle d'Oviedo qu'ils ont copié. L'argument est spécieux; un historien, un chirurgien malade lui-môme des bubos ne peut guère se ti'omper eu ce qui touche son affection. La vraisemblance nous induit souvent en erreur : îi l'autorité d'Oviedo, nous pouvons opposer celle du père Brentano de Monardes, et de Ruy Diaz de la Isia qui affirment que la maladie a été apportée dans le premier voyage in 1493, contre Pierre Martyr et Fernando Colomb. Tous sont contemporains; et quand il y a dissentiment entre les contemporains à propos d'un même fait, la saine critique veut que l'on doute. Au chirurgien Oviedo nous opposerons le valencien Torella, médecin d'Alexandre VI et depuis évêque, dont le caractère pèse d'un grand poids dans la balance de la vérité; les 60 médecins de la coUect on Lu'S'na. Tous ont "onstaté qu'en 1495, avant le 2' retour de Colomb, la maladie ex'ïtait en Italie; enfin à Oviedo syphilitique, nous opposons Arias Barbosa égi'lement syphilitique en 14.28. Le iraitc.nenf. par le buis sain:.ne prou\e pas plus que le mal soit originaire d'Amérique aue le t-."utement par les i-acines de Chine neproave.ait qu'il vient de ce pays; pas plus que l'emploi du me.'care ne permettrait de lui assigner une source curopée-.ine. Ca-pi s'est servi du mercure contre lui parce qu'il le regardai comme une variété d'ulcère. Les Chinois et les In liens ont pu porter le

in?nie jngement ft se servir du gaïac et de la racine de Chine qi'i sont des sadoriflques.

2" Eii 1488, A'-ias Barbosa avait 28 ans, il n'était pas assez célèbre encore pour qu'au étranger qui suivait la cour, comme Pierre Martyr lui écrivît. On doit supposer que leurs relations datent de 1 époque où le preiincr était en Italie, élève d'Angelo Policiano: que la lettre lui a été adressée en 1495, après qu'il revint d'Italie où sévissaient alors les iw^as pour enseigner le grec h Siilamanqac ; qu'elle a été antidatée, et mal placée, d'aulani; mieax que Diego Ba'bosa, son compatriote, auteur de la bibliothèque lusitao'enae, et Andrès Escoto dans la bibliothèque espagnole, donnent cette lettre comme postérieure à 1493.

Les dénominations môme de la morbus g allicus montrenlqu' elle esî> posié 'ieurc à la découverte de la syphilis en Italie, puisque c'est ii ce moment qu'on l'appela mal français et mal napolitain povi- 'a première fois. Voilà qui sape toute notre argumentation, mais celte objection est beaucoup moins sérieuse qu'elle ne le para'i.

1" Les deux éditions des lettres de Pierre Martyr, d'Alcala et d'Amste''dam, concoident relativement !i \k date delà dernière le..ire du premier livre, les suivantes se rapportent aux années suivantes, de telle .-orte que si l'on détache un document on désorganise toute la collection.

Quand Pierre Martyr écrivit c tte lettre, il était h Jaen, où il aval' suivit la cour et l'armée, a\ant la capitulation de Grenade (1492), longtemps avaot le départ de Colomb pour l'Amérique, de Barbosa pour l'Italie; les lettres suivantes le prouvent. Barbosa se trouvait dans le collège trilingue à Salamanque, il était en mé -ite le compétiteur d'Antonio de Neb.''ija, qu'y a-t il d'ext'ao'-d inaire à ce que les deux célèbres latinistes espagnols eussent mérité et obtenu d'ôlre en correspondance avec un savant elrang. r arrivant en Espagne?

Nebrija qui n'alla jamais en IiaUefuten correspondance avec lui conitn ■ Barbosa ; il est bien plus piobable que Ba'-bosa ait coiifaclô la syphilis étant jeune étudiant qu'à un âge mûr et lorsqu'il était professeur. Les erreurs de Diego Barbosa cl Andrès Kscolo, auteurs de dictionnaires doivent nous niearc en garde contre ces écrivains qui parlent de beaucoup de choses qu'ils n'ont pu lire eux-mêmes et commi'ttent souvent des erreurs.

Nous savons parfaitement que Pierre Martyr donne le nom de mal français a.uxbubas ; ce nom, qui semblait avoir été récemment inventé en Italie, existait depuis longtemps en Espagne.

Les armateurs français faisaient des affaires avec Angola et la côte d'Afrique depuis la seconde moitié du xiv" siècle ; ils se bornaient au trafic des marchandises. Les Portugais conquirent les premiers Is pays en 1419 par ordre de l'Infant don Enrique, fils de Jean 1'"'; ils amenèrent des nègres à Lisbonne. Les Français en achetèrent avec d'autres produits africains.

Il est également certain que les nègres sont très salaces, que ce sont de vrais porcs (!os negros son sumamente lusoriosos y muy puercos) et cela à cause du climat; il n'est pas rare de voir des négrillons de 6 à 8 ans, avec des tumeurs ganglionnaires, des écoulements, des éruptions qui guérissent par le mercure. Les pestes viennent d'Afriq'ie, les Portugais qui savaient que les négresses avaient eu auparavant des rapports avec les Français appelèrent le mal des nègres, gale française (sarna francosa) expression très commune en Espagne et en Portugd.

Depuis le xvi" siècle, ils appelèrent la maladie bubas parce que bubo signifie aîne. La dénomination espagnole peut également venir du mot gale française désignant les éruptions syphilitiques, l'adjectif gallicus ne veut pas plutôt dire français qu'éruptif par dérivation du mot latm galla, désignant une excroissance, un furoncle. Il y en a souvent dans la .sypluHs ; c'est même pour cette raison que les Français l'ont appelée grosse vérole. Le terme sarna franeesa (gale française) est une expression très ancienne en Espagne et en Portugal, où elle signifie inquiétude, impatience; bubas est également ancien, puisque, Ruy Diaz de Isla, né à Boerza, affirme dans un livre imprimé en 1539, que des 1483, les femmes du peuple employaient cette imprécation : Dieu t'envoie de mauvais bubas !

3" Aucun historien, aucun poète; aucun méJecin grec, romain ou arabe, ne parle de la syphilis, et pourtant les Grecs ne dissimulaient point les hauts faits de leur Vénus corinthienne, Suétone et Martial n'ont point essayé de cacher les abominations de Néron ou de Caligula. Pourquoi ks médecins grecs si précis dans leurs descriptions de toutes les maladies n'oi]t-ils rien dit de celle-ci? C'est là un argument négatif dont la critique historique n'a guère à tenir compte, d'ailleurs il est faux.

— yb —

Thucydide qui a suivi Hippocrate dans la description de la peste d'Athènes parle de maladies des organes génitaux ; Celse a un chapitre sur ce sujet. Les deux premiers étaient grecs, le troisième romain. Moïse mentionne diverses espèces de gonorrhée, il défend aux Juifs les rapports avflc une femme lépreuse, il les détend au moment des règles, ou pendant l'état puerpéral.

4» Pas un auteur avant )a découverte de l'Amérique n'afûrme que les alFoctions vénériennes fassent contagieuses, c'est la dernière objection. Est-ce que les accidents dont parle Thucydide n'étaient pas contagieux? Est-ce que linterdiciion de Moïse n'implique pas l'idée de contagion? Que les médeci:)S partisans de l'origin? américaine nous disent si une inflammation gangréneuse de n'importe quelle partie du corps n'est pas nécessairement contagieuse?

NOUVELLES PREUVES POSITIVES DE l'aNTIQUITÉ DES BUBAS.

1° Louis Vartomano, patricien romain, né à Bologne, voyagea dans tout l'Orient, il revint en Italie eji passant par Lisbonne. La relation de son voyage, écrite en langue toscane, fut traduite en latin, puis en espagnol, l'édition latine de 1505, dit au chapitre 38, du livre 6, page 248, qu'un mousse mourut du mal français à Calcutta. Et il ajoute : « On dit que cette affection a commencé de sévir il y a 17 ans. » Si l'on retranche 17 de 1505 on trouve 1488, l'année môme où Barbosa en était affecté, d'après ce que dit Pierre Martyr.

2° Francisco de Villalobos, médecin, héritier des marquis d'Astorga, a écrit un épitome d'Avicenne dont les 70 dernières décuries sont consacrées à la syphilis. Il dit qu'on la traite avec le mercure et la graisse, mais il ajoute que la maladie se montra en Espagne quand LL. MM. Catholiques étaient à Madrid, en 1493. Lors (lu premier voyage de Colomb elles étaient à Biirgos et à Medinadel Gampo, et les chroniqueurs démontrent qu'elles ne séjournèrent à Madrid qu'en 1489, date qui correspond assez bien à celle de Pierre Martyr.

3° Batiste Fulgosi, dans son ouvrage, imprimé 5 Paris, en 1578 (in-S"), dit chap. IV, page -29: «Deux ans avant que le roi Charles VIII fît son expédition d'Italie on découvrit une maladie dont les Anciens n'av.iient connu ni le nom, ni les remèdes. Elle portait des noms différents suivant les pays; en France on l'appelait mal napolitain, en Italie mal français. Or,

Charles VIII arriva à Rome à la fin de déi;embre 1494, comme le dit Mai'iana dans son histiire d'Espagne, livre 16, chap. 6. La daie donnée par Fuigosl 1492, est donc aatérieurc au retour de Colomb d Améiique.

4° Le parlement de Paris promulgua le 6 mars 1496, un aTôt commençant par ces mots : AujourdMniy. sixième de mars, pour ce que en cetie ville de Paris y avait plusieurs ma'ades de certaine ma'adie contagieuse appelée g'-osse vérole, qui, puis deux ans en de ça, a eu grand cours en ce royaume tant de cette ville de Pfiris que d'auties lieux, à l'occasion de quoi estait à craindre qao SU'' le printemps elle se multipliait.» Aslrnc, partisan de Topinion commune, cite cet airôt à la page 109 de son livre de morbîs venereis II ajoute que la syphilis avait fait son apparrilion dans le royaume deux ans auparavant, par conséquent en 1494, au mois de mars : pac conséquent avaai que ChaÉ-les VIII fût à Rome et qu'il eût des rapports d'aucune sorte avec les Espagnols. Du reste il se retira sans les voir, ce fut le duc de Montpensie/ qui liv--aau grand capitaine la bataille de Seaianara, au mois de juin 1495, et le Parlement de Paris déclare que la maladie était en France en 1494, c'est-à-dire avant que les Français en vinssent aux mains avec les Espagnol^, avant que leur roi partît pour l'Italie, avant qu'ils eussent pu avoir aucune communication avec ceux qui avaient accompagné Colomb à son premier voyage, avant son retour du second.

CONJECTURES SUR l'ÉPOQUE DE l'aPPARITIOïS DE LA SYPHILIS.

Il y a un fait constant c'est que la maladie a et a toujours eu pour cause une inflammation des organes de la luxure

L'excès de cette passion effrénée les irrite et les enflamme, de telle sorte qu'ils se corrompent ou se gangrènent. Par suite du peu de résistance de la région anale et du cours des matières fécales, les hémorroïdes s'enflamment et donnent lieu à des fistules anales. Dans l'état normal l'urine et le sperme ne sont-Ils pas alcalescenls? ne donnent ils pas une odeur semi-putride ? que des accidents inflammatoires surviennent et on arrivera vite à la putréfaction et à la gangrène. Pour savoir si une maladie contractée dans ces conditions sera contagieuse, nous n'avons qu'à voir ce qui arriva dans la d3'senterie épidémique, qui se déclara en Hongrie dans l'armée impériale envoj'ée contre le

Sultan à propos de laquelle fut consulté le grand Boerhaave; c'était, d'après lui, inflammation putride et contagieuse produite par des excréments corrompus. Pourquoi une phlegmasie uréthrale ne pourrait-elle se comporter de la même manière?

J'ai vu des pertes blanches aboutir à de vrais cancecs de la vulve chez des personnes qui en étaient affectées depuis l'enfance. Quel médecin ayant observé la nature pourra douter que ces inflammations putrides ayant de la tendance à dégénérer et à devenir contagieuses ne puissent être une conséquence de la luxure, qui depuis le commencement du monde a toujours été un signe de corruption? omnis quippe caro corruperat viam suam, d'il le texte sacréen parlant des hommes d'avant lec'éluge.

L'ivrognerie a toujours produit l'apoplexie, la colère, l'épilepsie, la manie, la haine, l'hypocondrie, le désespoir, le suicide et la rage essent 'llement contagieuse. Enfin toutes les passionsont des effets certains et constants, pourquoi n'en s 'raitil pas de même de la luxure ? est-ce une passion moins naturelle et moins foi-te? A-t-elle changé ou disparu à certaines époques, sous certains climats? L'art est variable en ses œuvres parce qu'il est sujet au caprice des hommes, la nature ne l'est pas ; c'est l'art qui modifie les végétaux, les animaux parfois, mais ce sont des changements superficiels, le mulet ressemble à sa mère et appartient à la môme espèce, bien qu'il en diffère par certains caractères extérieurs. Les passions varient dans leur manière d'être, dans leur intensité, elles ne varient ni dans leurs causes, ni dans leurs effets; parce qu'elles sont en rapport avec notre nature. Voyons donc quels ont été à toutes les époques les effets physiques de la luxure :

1° Hé-'odote, raconte (livre I p. 45) que les Scythes ayant pillé le temple de Vénus Urania, la déesse leur envoya une Œ morbum /"emineum » en châliment... Le même auteur dit au livre II, que les Egyptiens avaient des médecins pour chaque espèce diî maladies : oculistes, dentistes, etc., et d'autres qui lraii,aieni les maladies secrètes chez les deux sexes. On a toujours appelé maladies secrètes les affections vénériennes. Le même Hérodote rapporte qu'il y avait h Babylone un temple dédié à. la déesse Melita où se rendaient les femmes obligées de es prostituer une fois dans leur vie. Au livre VIII, il rapporte qu'il y avait plus de 1000 meretrices attachées au temple de la Vénus deCorinthe, où elles remplissaient divers emplois d'or-

dre inférieur ; c'était de là qu'on tirait les médecins affectés aux traitement des maladies secrètes.

Thucydide est presque contemporain d'Hérodote et d'Hippocrate puisque celui-ci naquit en 485 (A, C.) Thucydide en 471 et Hippocrateen 456; or Thucydide raconte qu'au commencement de la deuxième guerre du Péloponèse, une grande épidémie régna dans Athènes ; c'est la ntôme que décrit Hippocrate dans son livre III, De morbis vulgaribus, sect. III, p. 171 (édition de Fœsius).

Le premier la décrit avec une éloquence vraiment attique ; le second en médecin, il parle d'exulcérations et de fluxions des organes génitaux, de tubercules internes et externes dont quelques uns près des aines- Nous avons là l'écoulement et les pustules qui caractérisent beaucoup de formes du mal français.

Lucrèce qui s'est servi de la description de Thucydide dit :

Profluvium porro qui tœtris sanguinis acre Exieiat, tamen in nervos huic morbus et artus Ibat et in partis genitalis corporis ipsas. Et graviter partim metuentes limina leti Vivebant ferro privati parte virili.

Il paraît donc qu'il y avait une corruption et une gangrène contre laquelle on ne possédait d'autre remède que le fer. Tous les médecins savent que de semblables accidents sont contagieux.

Galien au livre IX do Simplicibus, parle d'une peste semblable à celles d'Athènes, et il dit à ce propos: Dans cette épidémie on vit sur la peau et sur la face des phénomènes analogues à ceux qu'a notés Thucydide. On était en l'an 110 (P. C), ce qui prouve bien qu'on a noté des épidémies analogues à plusieurs reprises ; qu'elles étaient connues des médecins en Egypte, en Grèce, à Rome.

5° Pline, au 1" chapitre du livre XXVI de son histoire naturelle parle de la menlagre des Romains affections si répugnante ue beaucoup préféraient la mort. C'est à ce propos d'elle que Martial dit : en l'épigramme 79 de son l»"' livre :

. .. Indignas premeret pestis, cum tabida Faciès, inquc ipsos vultus serpere atra Lues. .

Valère Maxime dit en parlant de Pulcher (liv. III) : « Tombé dans l'amour d'une misérable courtisane il périt d'une mort honteuse et infâme. » Suétone raconte qu'Antonius Musa guérit Auguste par des frictions et en le faisant suer. Apulée parle d'un homme qui contracta une affection: pestilentielle lors du premier rapport qu'il eut avec une femme; ailleurs il parle d'une maladie de même nature.

Pour savoir si, chez les Romains, les affections vénériennes étaient contagieuses, il suffit de lire Celse, livre VI, chap. 18.

Passons aux Arabes; Alzaharavius dit, chap. 17,8, p. 81. «Laissons de côté cette affection qu'on apptille aldea alcohji, parce que c'est une maladie honteuse et malhonnête pX que ceux qui la traitent sont rares.» J.Léon l'Africain raconte (liv. I) à propos de la peste inguinaire de 693, que le meilleur remède contre elle c'était de frictionner les glandes avec un certain onguent de terre d'Arménie.

En parcourant les annales de toutes les nations connues, il ne serait pas difficile, de trouver des exemples d'affections contractées de la même manière. Or la contagion est le caractère essentiel du mal fiançais'; pour que des médecins remarquables aient pu considérer comme nouvelle une affection dont la cause et les effets sont si anciens, ils ont dû oublier les lois de l'économie ; ils ont dû oublier que la luxure a pu et pourra toujours enflammer des organes remplis d'éléments putrides ..

Souvent quand le poumon respire des vapeurs moins insalubres que l'unie, il s'enflamme et suppure ; par suite de sa mollesse, de l'arrivée continuelle de l'air, il s'y laodiiit une phtisie contagieuse. Des suppurations également contagieuses ne peuvent-elles donc se développer dans des parties molles fortement enflammées baignées dans des liquides putrides ammoniacaux ? Nous en sommes revenus aux dysenteries contagieuses des armées et nous retrouvons celte conclusion que les lois de la nature sont invariables.

Ce travail pourra paraître un objet de pure curiosité n'intéressant en aucune façon l'humanité. Que l'on sache guérir la syphilis, voilà qui est sérieux; peu importe son origine, pour la traiter méthodiquement il faudrait cependant la connaître. Si le temps et les forces me le permettent, c'est là le principe sur lequel je m'appuierai pour en éclaircir la vraie

nature, pour établir la véritable méthode de traitement. Jusqu'aujourd'hui on n'a jamais procédé qu'empiriquement malgré tout ce que l'on a écrit sur la matière, de sorte que les succès sont fortuits et inconstants.

J'avoue que ce travail n'est qu'un extrait, que les traits piincipaux sont dus au génie de maître Sarmiento. Pourtant, ce grand historien, qui avait un talent supérieur, n'a pas pensé à, les coordonner ni à les rapprocher.

Nous sommes de tous les hommes ceux qui ont le plus besoin de voir les choses les unes près des autres avec ordre, méthode, et critique; il faut que nous les touchions pour nous convaincre. Sarmiento n'était pas médecin, il ne pouvait faire jaillir des faits une lumière suffisante pour établir des principes, et les concilier avec les règles de l'art. C'est la tâche que je me suis efforcé de remplir pour l'édification des professeurs et le bien de l'humanité, i

Inutile de répéter que nous a<ons donné ce document pour ce qu'il vaut, sans prendre la responsabilité des opinions de l'auteur, sans nous prononcer sur ses arguments. A part la lettre de Pierre Martyr, la plupart sont connus; ils ont été produits et discutés assez souvent pour qu'il soit inutile d'ajouter une dissertation à celle!> qui existent.

Les papiers de Sanchez nous ont fourni peu de renseignements sur lui-même ; ils nous l'ont montré d'un scrupule extrême dans le choix des matériaux historiques, voilà tout. D'autres volumes sont plus instructifs; jusqu'en 1783, l'année même de sa mort, il a écrit tout ce qui l'intéressait, lui ou ses malades, copié en partie les lettres ou les consultations qu'il envoyait ; une pensée ingénieuse, une citation, un bon mot, se trouvent parfois entre la mention de deux visites.

Comment observait-il? Ce journal, qui comprend près de 50 ans, va nous le montrer. Il serait malheureusement difficile d'adresser au clinicien le môme éloge qu'à Térudit; les faits sont incomplets, 1 histoire des malades laisse à désirer. Il n'y a, dira-t-on,rien d'extraordinaire, puisque ces nolts rédigéesàla hâte n'élaient qu'un mémento destiné a aider ses souvenirs; pas toujours. Sanchez se rappelle qu'il est iatro-mécanicien et élevé de Boerhaave ; il ne délaisse jamais complètement la théorie et souvent il y a presque autant de lignes sur les indications générales que sur l'ôlat actuel ou les symptômes. En revanche le

diagnostic est rarement l'objet d'une longue discussion; quan l'auteur en donne un, il ne le motive point ; souvent, il se contente d'une mention ambiguë indiquant qu'il restait dans son psprit des doutes sérieux.

Rn 1739, il soigne le prince Troubetzkoï pour une maladie fébrile avec dyspnée, œdème des membres inférieurs, expuition sanglante; autant qu'on peut le supposer, il s'agissait d'accidents pulmonaires consécutifs à une affection organique du cœur.

Sanchez s'en préoccupe peu. Il avait écrit en marge dès le premier jour : symptômes d'une maladie de poitrine grave, il n'ajouta rien dans les visites ultérieures.

Voici l'observation:

26 août 1739. Le malade est âgé de 70 ans, depuis longtemps il a été tourmenté d'accidents cutanés divers; il a eu du sang dans les urines, de la fièvre, une toux sèche, des épistaxis, des hémoptysies, de la dyspnée, tuméfaction des mains, des pieds, des jambes. Aujourd'hui, 26 août 1739, pas d'œdème des jambes. Ce malade est sec, affaibli, il a de la raucité de la voix; le pouls qui était plein et inégal, est très affaibli.

28 août. Crachats sanguinolents, purulents, arrondis, peu liquides, faciès hippocratique, chaleur ardente, soif, agitation, respiration facile.

29 août. Un peu mieux ; pouls meilleur, moins de dyspnée, urines de couleur satisfaisante, léger nuage vers le fond. Crachats sanguino-purulents, ronds, non liquides.

31 août. Epistaxis (3 onces de sang) ; sang dans les crachats et dans les selles, par suite de la sécheresse de la gorge, peut à peine parler; ses paroles sont inintelligibles, soif moindre, dort peu, urines troublées par un léger nuage.

2 septembre. Dyspnée, pieds enflés; de nouveaux crachats boueux, urines épaisses fortement colorées, douleur et tuméfac. lion près de l'oreille droite; c'est là un symplô.ne très grave. Hippocrale dit: « Parotides cum dolore incipienles pessimDe, et post longos morbos apparentes non suppurjnles lethales.»

3 septembre. Vomissements noirâtres, la douleur parotidienne continue sans atténuation, 6 ou 7 selles, pouls inconstant, plutôt mou que plein.

Le même jour, diarrhée, la parotide ne devient pas plus saillante. Douleur violunle dans lu [)liarynx rendant la déglutition presque impossible. Remède.s destinés îi diminuer la diar-

rhée et îi raffermir l'estomac Nous ne conservons cependant aucun espoir de le sauver.

4 septembre. Très affaibli ; pouls misérable, ne peut avaler par suite de la sécheresse du pharynx. Faciès hippocratiq«e. Ne passera probablement pas la nuit. Mort le 1</ septembre.

Ici encore il est possible de faire une sorte de diagnostic rétrospectif, on ne sait trop à quelle époque ont commencé les choses; mais à partir du jour où Sanchez sait le malade on se rend assez bien compte de son état.

Il n'en est pas toujours ainsi, nous ne saurions trop à quoi rattacher telle observation suivie d'autopsie.

En voici une, par exemple, dans laquelle l'accident principale commencé par des phénomènes aigus, ce sont des pertes blanches et rouges. Sanchez ne désespère pas, il bâtit pour la circonstance une théorie dans laquelle il fait jouer aux artères utérines un rôle de première importance. Son hypotèse plus que risquée, sert de base à un traitement probablement conforme de tous poi.nts aux doctrims de l'école de Leyde.

Il n'avança guère les choses; la malade mijurut après des évacuations sanglantes répétées, de la dysenterie dit l'auteur. Y avail-il deux affections indépendantes, une phlegmasie intestinale développée chez une Ipersonne ayant déjà une affection cancéreuse des organes génitaux internes ; ce n'est guère probable, dans tous les cas, nous laissons à la sagacité de nos lecteurs le soin de résoudre le problème.

Ubservation : M"» Grau, âgée de 40 ans; avortement quelque temps auparavant, hémorragies abondantes ; s'était rétablie, menstruation régulière. Il y a 6 mois, les règles ont commencé à devenir moins abondantes, douleur dans le voisinage du sacrum, caillots, puis pênes blanches avec hydalides, mucus sanglant. Cette malade était vigoureuse, sanguine, elle avait cependant peu d'embonpoint et le système musculaire était peu développé, douleurs rhumatoïdes dans les pieds, eau de Spa, pas de fièvre.

30 août. Rien du côté des urines. Je pense qu'il y a une obstruction de l'utérus et une slase sanguine à sa surface, par suite écoulement d'un mucus catarrhal sanguinolent, pilules de gomme, avec savon de Venise, baume dn Pérou, décoction d'écorce d'orange, fleurs de mille pertuis, racines de douce-amère, ciême de tartre.

- lOl -

1" septembre. J'ai prescrit : fumigations vaginales d'herbe aromatiques et détergentes, 4 parties d'eau et 2 de vinaigre.

Dans l'histoire de cette malade, il est question de diverses hémorragies consécutives à deux avortements (vers sa quarantième année), traitées parfois par les astringents, parfois par les stimulants. L'habilus de la malade un peu amaigri, mçiis les joues sont toujours roses, ses antécédents me font supposer ([ue les branches de l'iliaque interne qui se rendent aux ligaments larges, et à l'utérus, sont obstruées et que certaines parties sont devenues calleuses par ce fait. Le sang suinte à la surface de l'utérus excorié ou renfermant des hydatides, lorsque le mucus est enlevé il y a des ulcérations et des callosités; le mucus mélangé au sang et à d'autres débris organiques prend une couleur rouge pâle; si je suis assez heureux pour trouver un médicament qui rende à l'utérus sa perméabilité, le ton aux parties relâchées, le jour à celle qui sont obstruées,je guérirai sûrement la malade. J'essayerai de ramollir et de prévenir la putréfaction, je résoudrai les parties muqueuses, je relâcherai les parties solides par des fumigations vers le sacrum. Puis j'agirai de haut en bas (a tergo) par les potions gommeuses, le vin de quinquina, je chasserai le sang inutile qui slationnnet j'en ferai de nouveau. Mais si c'est un .squirrhe que nous avons à craindre? J'amollirai le squirrhe et j'agirai sur lui de haut en bas. N'avons-nous pas à redouter des hémorragies profiises de telle sorte qu'il soit changé en cancer, cela pourrait arriver si j'employais des évacuants et des excitants trop énergiques. Mais j'agirai avec précaution, suivant que le flux sera plus ou moins abondant. Si l'écoulement blanc augmente chaque jour sans qu'il y ait de douleurs dans le dos, ni dans le pubis, je n'ai rien à craindre. Qu'il vienne à changer de couleur, j'arrêterai le traitement et j'aurai recours aux palliatifs.

2 septembre. Les fumigations ont été faites; la malade a bien dormi, pas de douleurs dans l'hypogastre, ni dans les lombes, grumeaux de sang dans l'urine ; linges sanglants, selle. Pas de leucorrhée Le sang est très fluide, et les vaisseaux utérins sont probablement très relâchés. L'utérus n'est probablement pas squirrheux, puis les métrorrhagies ne sont pas accompagnées de douleurs, tout est relâché par le fait des fumigations, du reste k leucorrhée venait d'une laxité antérieure, il a sorti du sang quand elle a augmenté. Un peu d'œdème des malléoles.

Teinture :

Limaille de fer non rouillée 2 onces,

Eleetuaire d'écorce du Pérou 4 onces.

Id. de rhubarbe désséchée 1 '2 once.

Vin généreux du Rhin 1/2 litre.

Donner en outre toutes les 3 heures deux des pilules suivantes :

Alastie . . !.. ^

Rhubarbe désséchée ( ^

Racine de tormentille 1/2 gros.

(Pilules de trois grains chacune) La malade s'abstiendra de racine douce-amère qui liquifie le sang, de même que de la gomme et le savon de Venise qui le mettent en mouvement. Demain : vin amer, pilules, teinture de fer prescrite (suit une description minutieuse du régime à suivre).

17 septembre. Teinture de fer et de quinquina, pilules gommeuses, violente dysenterie précédée de spasmes, genou gauche froid, hoquets, faiblesse extrême.

20 septembre. Outre les remèdes prescrits la malade a pris un peu de teinture de vin amer, pilules gommeuses. Constipation, rougeur des joues, douleurs hypogastnques, dysenterie soudaine, selles muqueuses, vertes, sanglantes. Saignées.

Les règles apparaissent; douleur vers le côté gauche, Pombilic, l'iliaque, sueurs froides, cuisse et genou gauche froids, genou droit chaud, rougeur des joues; la fièvre n'est pas augmentée. Mort le septième jour après l'apparilion de la dysentérie.

Autopsie : Pas de graisse dans le péritoine, beaucoup de ganglions indurés. Pas d'inflammation de l'intestin sauf dans le côlon transverse, vésicule biliaire remplie d'une bilc abondante qui coulait dans le duodénum par un large conduit.

En écartant les intestins, on apercevait dans le bassin l'utérus, les ovaires, les trompes noirâtres comme tout le reste. L'utérus incisé par le milieu présentait la même teinte. La trompe du côté gauche était tellement altérée qu'elle se délitait au moindre contact; hydatides des ovaires. La trompe droite n'était pas aussi putride que la gauche ; mais elle avait la coloration déjà observée dans le bassin. La surface antérieure du péritoine, était couverte de points noirs. »

Certaines lacunes sont imputables à Sanehez lui-même; mai* d'autres, plus nombreuses, tiennent à l'état de la science, à l'époque où il écrivait. On entend souvent, parmi les gens du monde, une légende relative à l'état stationnaire de notre art, qui en serait à peu près où il en était à l'époque d'Hippocrate et d'Asklépiade de Bithynie ; et il y a 150 ans, un médecin instruit pouvait difficilement arriver môme après un examen nécroscopique à donner un nom à une maladie! Nous ne conctivons plus bien aujourd'hui la situation des praticiens du xviir siècle obligés de se contenter du pouls, de l'habitus, des antécédents et de raisonner exclusivement là-dtssus puisqu'ils n'avaient à leur disposition aucune de nos méthodes exploratrices, (les observations sembleal, comme nous le disions, presque naïves; aujourd'hui il est probable que, si l'on rédi geait un recueil de celles des médecins les plus instruits de l'époque, on en trouverait beauconp d'analogues. L'avantage principal qu'elles présentent, c'est de nous permettre d'apprécier, avec justice, Timporlance des progrès accomplis aussi bien en clinique qu'en anatomie pathologique.

Sanehez avail un sujet de prédilection : les maladies vénériennes; il avait étudié la syphilis ailleurs que dans les livres, vu beaucoup de malades, expi'rimenié des traitements nombreux, peut-être avait-il une tendance trop marquée à voir partout des accidents spécifiques. « Les opérations sont impuissantes à sauver les blessés, écrivait-il en mars 1777, à propos lie la chirurgie de guerre, la vérole étant si commune que tous meurent après l'opération par des gangrènes. » De temps en lemps, on lui demandait, de Russie, une consultation pour un illustre client. Voici ce qu'il écrivait en 176.5, au sujet d'un membre de la famille Orlov. « J'ai appris par quelqu'un digne de foi et iuiquel les choses de la médecine ne sont pus étrangf-res, qu'un jeune hommi\ bien portant jusque-là, avait été saisi tout a coup d'une épouvantable douleur de ventre, qu'aucun des remèdes administrés par les plus habiles médecins, n'a servi à rien; que les forces avaient diminué à tel point (jnele malade en était arrivé presque au tabès. Les uns pensaient k un calcul vésical, d'autres à certaines acrimonies; d'autres enfin, à unealFection spasmodique du système nerveux. L'illustre malade ne guérit qu'avec des pilules niercurielles et des bains russes .

« Je suis absolument certain que le mal napolitain était la cause de tout, que le virus vénérien, infectant les nerfs en totalité avait pénélré jusque dans les replis les plus profonds du mésentère, et produit les douleurs dont se plaignait le malade. J'ai vu un calcul biliaire accompagné d'ictère, de coliques horribles produit par la même cause. En pareil cas, nous n'avons d'espoir que dans l'usage externe du mercure et dans les bains russes. »

Nous terminerons cette excursion par un épisode douloureux de la vie intime de Sanchez dans ses dernières années.

Pensionné par la Russie, par le Portugal, il menait une existence indépendante que beaucoup de personnes enviaient peutêtre. Qu'y avait-il sous tout cela? une gêne permanente, parfois une misère réelle. Le médecin avait délabré sa santé au service d'une cour étrangère; il avait sacrifié la meilleure partie de sa fortune à des œuvres de bienfaisance. La reconnaissance des souverains fut maigre et irrégulière, et plus d'une fois, il dut entamer avec ses créanciers des pourparlers diplomatiq.ies en attendant les quartiers de sa pension exposés à s'égarer en route. I! écrivait le 31 octobre 1180, au conseiller Chotinsky, en ces termes :

a Au 21 août dernier, j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excel lence en lui envoyant une ordonnance de médecine contre les aigreurs de l'estomac. Depuis ce teraps-là, je n'ai pas eu l'honneur elle contentement de ses bonnes nouvelles, ce qui me fait soupçonnerque ma lettren'est pas arrivée à sa destination, et c'est ce qui m'oblige à recourir à Votre Excellence, non-seulement pour savoir de ses bonnes nouvelles, mais aussi pour lui exposer mon état de santé depuis le 26 du mois de juin dernier jusqu'à ee jour. Tourmenté pendant deux mois de coliques convulsives avec des accès de fièvre qui se sont terminés par des douleurs de goutte avec les j?mbes enflées, je ne veux pas incommoder Votre Excellence avec le récit d'un malade qui souffre, enfermé chez lui depuis quatre mois

Je laisse à la considération de Votre Excellence et à la tendresse de son charitable cœuri le soin d'apprécier » comme il n)e serait possible de vivre sans le secours qu'elle m'a fait avoir depuis de si longues années. Les dépenses inévitables pendant une si cruelle et s-i longue maladie, la cherté générale à cause de celte guerre, augmentent encore mon affliction. J'espère qu'à

la réception de cette lettre, Votre Excellence aura la bonté de m envoyer le mandat pour recevoir la pension que j'ai reçue pjndant tant d'années »

Cette épi4re en dit plus qu'un long récit, sur la munificence (les rois et la condition des savants auxquels fils daignaient accorder li3urs faveurs à la fin du dernier siècle.

CINQUIÈME LECTURE

GREGORll TURONENSIS EPISCOPl PATHOLOGIA

Grégoire de Tours ne fui ni médecin, ni professeur, ni philosophe. Les évôques du vi° siècle élaieiit en Gaule les représentants d'un ordre de clio«es agonisant, les dernieis fonctionnaires de l'Empire romain dont les institutions survivaient à la puissance politique. Les chroniqueurs ultérieurs ne furent que des moines historiographes connaissant par ouï-dire les événements dont ils parlaient; les réminiscences scientifiques les subtilités théologiques arrivaient pêle-mêle sous leur plume et donnaient à leurs récits un singulier caractère d'enchevêtrement et d'obscurité pédaatesque. Rien de semblable chez l'évèque de Tours. Témoiu souvent oculaire de ce qu'il raconte, il était, comme tous les prélat^ de son temps, le protecteur naturel des sujets de son Eglise, le défenseur de ses biens, l'intermédiaire entre les princes barbares et leurs enfants; il n'a point tenu des annales proprement dites, n'a point rédigé comme Alcuin, Maurus Rhaban ou Gerbert, des notes destinées à l'enseignement ; pourtant il parle souvent de mé ieeine ; il a mêmj sur certaines maladies des idées d'une curituse netteté.

D'où lui venaient ses notions? Un peu de ses études, beaucoup de ses conversations. L'historien des Francs, est un des premiers biographes des bienheureux de l'Eglise latine, une sorte de notaire ecclésiastique chargé d'enregisirer les guérisons miraculeuses de saint Martin. Le christianisme n'itait en possession ni de ses dogmes, ni de sa liturgie; les pays auxquels la des-

truetion de l'Empire d'Occident'a rendu leur autonomie sont indépendants au point de vue religieux ; on n'a pas créé encore une autorité supérieure à celle des Conciles, une église cosmopolite à hiérarchie uni jue.

Les temps sont si malheureux, les abus de la force tellement répandus, les pouvoirs si disséminés que tout le monde tourne les yeux vers le ciel et lui demande une protection qu'aucune autorité humaine n'est en état d'assurer. C'est l'époque des légendes, des cures inattendues. Grégoire, plus éclairé que ses contemporains, y croyait comme eux, et c'est pour cela que nous trouvons chez !ui une nomenclature et des descriptions pathologiques intéressantes.

A ce moment il y a deux médecines : l'une, sans traditions, sans livres, sans adeptes réguliers ; c'est la médecine sacrée, celle qu'on pratique aux abords des sanctuaires ; cette médecinelà n'est que l'adaptation chrétienne iTun ancien culte. La Grèce avait donné Esculape à Rome, l'Egypte lui avait donné Sérapis ; tous les deux guérissaient ou en.5eignaient les moyens de se guérir. Sérapis, plus jeune et moins populaire, resta confiné en Italie; le dieu grec pénétra jusqu'aux derniers postes militaires des Gaules. Les missionnaires l'y trouvèrent si bien établi qu'ils durent le remplacer et non le détruire. Afin de détourner les malades de l'apostasie, on commença dès le 111" siècle à porter à l'actif des héros chrétiens les guérisons que les païens attribuaient au fils d'Apollon. On emprunta ses temples, son culte, dont l'incubation oniromantiqu' était la pratique principale. On dormait aux grandes fêtes devant ses statues ; on dormit sur les sarcophages des Saints et les Saints apparurent comme Esculape était apparu ; il donnèrent des conseils comme il en avait dr." -^ ; les églises et leurs chapelles .s'enrichirent à'ex voi mme les Asklepieia. On imita jusqu'aux procédés scientifiques : il y avait autour du temple de Pergame un jardin botanique dont les plantes répondirent plus d'une fois aux ordonnances divines; dans la crypte (le i=aint Fcrréol et saint Ferruccius, à Besançon, on cultivait plusieurs herbes médicinales, entre autres la sauge. Tout ce qui louchait au tombeau des bienheureux acquérait une vertu curative L'huile d'une lampe rendit la vueà Fortunatus ; des fragments du vêtement d'un pèlerin firent dessé'^lier une éruption varioliqup. Les taches de cire étaient soigm'usement grattées : la

poussi 're était recueillie, donnée en polion, appliquée en topique ; on utilisait jusqu'à l'eau ayant servi à nettoyer les monuments.

A côté de celte médecine des mystiques et des désespéiés il y en avait une autre expérimentale, exere:ée par des gens qui avaient étudié et dont quelques-uns avaient accompli pour cela de longs et périlleux vo3'ages.

Les praticiens du temps portaient presque tous des noms gallo-romains ; quelques-uns avaient conservé le litre, sinon les privilèges qu'ils possédaient depuis Dioclétien. Marileif éiait un archiatre palatin attaché à la cour de Chilpéric, si l'on peut donner le nom de cour à la réunion lie leudes, d'esclaves, de iiles qui constituaient l'entourage des Mérovingiens ; Reovalis était un archiatre municipal de Poitiers. Les avantages de ces fonctionnaires variaient suivant le caractère du prince, suivant l'ascendant qu'ils avaient su prendre sur son esprit. Le po-te de l'archiatre palatin était souvent dangereux; malheur à lui s'il déplaisait à ces misérables dont le caprice du maître faisait des reines! Contran éleva jusqu'à son lit une certaine Austreehilde Bobila, de condition infime comme la Jézabel neuslrienne. Elle commença par semer la discorde et les deuils dans la famille royale; heureusement qu'elle fut emportée par la mortalité de 580. Avant de mourir elle obtint de son faible époux une dernière et horrible faveur : « J'avais, lui dit-elle, l'espoir do vivre longtemps si je n'élais tombée entre les mains d'ignares médecins ; ce sont leurs potions qui m'arrachent la vie et 1h lumière. Mais je ne veux pas périr >a.ns vengeance ; je ne veux pas qu'ils se réjouissent de mon trépas; je veux que li'urs amis ol leurs proches pleurent avec les miens. Jure-moi que quand je ne serai plus tu les feras périr par le glaive. » Contran jura et le lendemain de la mort d'Austrechilde les archialres Nicolas ol Doiiatus furent exécutés.

« Beaucoup de gens sages, ajoute naïvement le contemporain, crurent que le roi avait gravement péché en tenant son serment. »

Frédégonde n'eût rien fait de pis. Quand l'épidémiesévit, il y avait cinq ans que le médecin Marileif avait quitté sa cour. C'était un homme de condition servile ; son père était meunier d'un monastère ; ses frères, ses cousins étaient einplnyés à la boulangerie et aux cuisines. Pour ôlre agréable à ses maîtres.

Marileif avait pris un nom tttdesqrue; il sut conserver longtemps la faveur royale, acquit môme une fortune sérieuse pour l'époque, nuis il ne put la conserver. Comme il traversait Tours, les compagnons d'un fils de Chilpéric réfugié à Saint-Martin, le volèrent et l'auraient tué s'il n'eût réussi à gagner une église. Dix ans plus tard, il fut dépouillé de ce qui lui restait par les soldats de Contran et réintégré au service de l'abbaye, comme ses frères. Un autre archiatre appelé Petrus vit assassiner sous ses yeux, par les leudes d'Austrasie, son protecteur et son ami, le maire du palais Protadius.

Le service des médecins municipaux était moins brillant moins rétribué peut-être, mais il excitait aussi moins de haines jalouses. Leurs fonctions consistaient à former des élèves et à soigner gratuitement les pauvres.

Leur témoignage avait près des tribunaux même ecclésiastiques une grande valeur; les mesures de défiance bien connues, que renferment à. leur égard la loi wisigothe sont isolées. Ailleurs les dispositions légales étaient souvent telles que le rôle de l'expert se réduisait à peu de chose puisque chaque plaie avait son amende et son nom. Dans certains cas, sa présence suffisait pour que le plaignant ou le défenseur fussent dispensés d'amener avec eux le nombre de témoins nécessaire pour établir la véracité de leurs assertions. « Si une personne, disait la bi des Ripuaires, en a blessé une autre à la tête ou aux membres, de telle sorte qu'un os soit sorti; si le bruit de cet os jeté sur un bouclier .s'entend de l'autre côté d'un chemin public large de douze pieds, le coupable sera puni d'une amende de six sols. » Il y alieu de supposer que l'épreuve était faite par un homme de l'art ou en sa présence; la loi bavaroise dans laquelle le même article est à peu près répété, ajoute : « Quand le médecin a perdu l'os et ne peut le présenter, il amènera avec lui deux témoins pour attester qu'il était bien sorti de la plaie, ou ledit médecin devra le prouver lui-même. » Et plus loin le législateur barbare ajoute : « Quand la tête a été transpercée de telle sorte que la cervelle soit à jour, que le médecin la touche avec un linge, l'agresseur devra payer douze sols. » L'amende s'élevait jusqu'à 40 sols dans les hernies du cerveau, même lorsque la portion sortie avait été réduite à l'aide de médicaments ou iasiricum, espèce de spatule dont la dsscription n'a été donnée nulle part. A Poitiers, sous le règne du bon roi

Gontran, on eut à décider entre l'abbesse du monastère où avait vécu sainte Radegonde et des religieuses révoltées; l'archiatre Reovalis intervint au dernier moment et son témoignage fut décisif. Nous ne suivrons pas les détails de celte scandaleuse affaire; nous verrons simplement les faits principaux et le rôle du médecin.

Parmi les religieuses, se trouvait une certaine Hrodielde que les Gallo-Ramains, peu habitués à l'aspiration germanique, appelaient Clolilde. Celte fille de Charibert portait dans son cœur les appétits, les révoltes, la cruauté et le besoin d'intrigue de ses parents. Elle dissimula tant que vécut Radegonde; sa douceur, sa bonté, le dégoût du monde et la foi ardente qui lui avaient fait préférer le voile au sceptre exerçaient sur tous un incroyable prestige.

Dès que la sainte fut morte, Hrodielde oublia vite sa soumission factice, et la mérovingienne leparut telle qu'elle était. Elle commença par exciter les mécontentements. « J'irai, disaitelle, vers mes proches, je leur ferai connaîtie les humiliations dont on nous abreuve ; je leur dirai qu'on traite des filles de rois comme les dernières des tsclaves. » Le résultat de ces manœuvres fut qu'un beau jour, elle, Basine sa parente, et quarante autres sœurs quitlèrent précipitamment la communauté. A Tours, la plupart d'entre elles, calmées par les exhortations de l'évôquB, s'hurailièrenl et reprirent le chemin de Poitiers. Hrodielde voulut à toute force porter ses doléances aux pieds de Gonlran, son oncle. Celui-ci la reçut avec bienveillance, lui fit des préseuiS, lui promit de nommer immédiatement des juges qui sauraient reconnaître si ses griefs étaient fondés.

Une telle procédure ne satisfaisait pas l'impatience de la fugitive. Grâce aux ressources que lui avait procurées son voyage, elle recrute à sou retour à Poitiers, une troupi: d'esclaves, d'assassins, de ruffiens de la plus dangereuse espèce et à la tôle de celte armée improvisée, prend nuitamment le couvent d'assaut, se promettant bien de jeter l'abbesse à la porte et de s'installer à sa place. Celle-ci qu'une humeur podagrique, c'està-dire une attaque de rhumatisme, clouait dans sa cellule, se fil transporter à la chapelle, au pied de la croi.\. La sainteté du lieu n'était pas faiie pour arrêter les assaillants; ils s'y précipitèrent dans un tel désordre qu'ils se blessèrent les uns les »utres ; une religieuse ayant couvert la supérieure de son corps

fut enlevée à sa place. Cpltti méprise ne faisait pas l'affaire de Hrodielde. Le malin elle renvoya ses sicaires au couvent, et cette fois ils lui amenèrent l'abbesse qu'elle garda prisonuidre.

Alors le pillage de la maison commença: le mobilier de la cuisine fut bri\lé, les étoffes préeiRuses furent enlevées; des religieuses restées fidèles furent massacrées sur le tombeau de sainte Radégonde; c'était une singulière façon de se préparer à la fête de Pâques, qui devait arriver dans huit jours tout au plus.

L'évêque eut beau menacer d'excommunication, déclarer qu'il enlèverait par force la prisonnière, Hrodielde, pour toute réponse, ordonna à ses hommes de la tuer à la première tenta tive; heureusement qu'un certain Flavianus put la sauver. Après cela une lutte de préséance s'établit entre les deux cousines; tous les jours, le couvent et la ville étaient troublés par des rixes sanglantes. Les choses allèrent si loin que Childebert et Contran chargèrent Grégoire de Tours, Mérovée de Poitiers, Ebn'gisil de Cologne, enfin le métropolitain luimême, Gaudegisil de Bordeaux, d'instruire le procès et de prononcer un jugement définitif. Les évôques ayant répondu qu'ils ne pourraient siéger tant que l'ordre ne serait pas ^ rétabli, le comte Mac-;o fut chargé de mettre les révoltées à la raison. L'oratoire de la princesse était défendu par ses singuliers soldats ; on dut les charger à coups de framée et en tuer quelques-uns ; elle-même saisit un criciflx à deux bras : « Vous n'oserez, cria-t-elle, porter la main sur la sœur et la cousine de vos rois; car si vous le faisiez, le jour viendrait où je saurais me venger. » Ces protestations n'arrêtèrent personne ; elle et ses complices furent arrachées par force du couvent.

La cause fut vite instruite : Hrodielde vaincue, prisonnière, ne perdit rien de son audace. Au lieu de se borner à répondre et de solliciter l'indulgence des juges, elle se fit accusatrice, reprocha à sa supérieure des irrégularités sans nombre, ne craignit pas d'inventi^r de monstrueuses calomnies, i Voilà, dit-elle montrant une personne en habits de femme, un de ces jeunes gens que l'abbesse a introduils déguisés dans le cou^ vent. » L'accusation était fausse et absurde, car l'individu incriminé n'y était jamais entré, et il avait perdu dès l'âge le plu» tenclrê,'les attributs de la virilité; c'est cequ'il apprit aux juges L'assurance de la prévenue n'en fut pas troublée.

«Voyez donc, ajouta-t-elle, cette bonne et sainte femme qui fait préparer, à la manière des impératrices, des serviteurs pour son usage. » Elle dit tout cela avec une hardiesse d'expression que le latin du temps seul est capable de rendre. En présence de cette méchanceté nouvelle, la pauvre religieuse, confuse, hésitante, ne put répondre ri'^n, sauf qu'elle ignorait absolument ce dont il était question.

A ce moment, Réovalis intervint : « Pendant son enfance, dit-il, cet homme avait à la cuisse une affection à cause de laquelle on désespérait de sa vie ; sa mère alla trouver sainte Radegonde pour en obtenir quelques secours. Je fus appelé par es ordres et elle me recommanda d'essayer tout ce que je ipourrais pour le guérir. Alors j'ai enlevé les testicules, comme je l'avais vu faire autrefois aux médecins de Constantinople, et j'ai rendu l'enfant sain et sauf à sa mère; l'abbesse actuelle n'a jamais rien su de tout cela. » Ce témoignage catégorique entraîna l'opinion des juges, et le procès se termina par l'excommunication et le renvoi des rebelles.

L'époque où l'archiatre poitevin avait visité Constantinople n'était point, comme on pourrait le croire, une époque de décadence absolue, c'était celle d'Aétius d'Amide. La facilité avec laquelle il se décida à entreprendre une mutilation, l'assurance qu'il donne d'avoir vu faire souvent la même chose, montrent que si les chinirgiens du temps ne posaient pas toujours les indications avec une justesse digne d'éloge, ils n'avaient point la môme frayeur des opérations sanglantes que les médecins des onzième et douzième siècles.

Grégoire de Tours n'aimait ni l'art de guérir, ni ceux qui l'exerçaient; cet art avait trop de rapport avec la philosophie, qu'il détestait ; de plus, les médecins étaient les concurrents des bienheureux dont il enregistrait les miracles. Peut-être rencontra-t-il plus d'une fois chez eux un scepticisme blessant; cela n'empêchait pas qu'il eût pour médecin Armentarius, son oncle ou son cousin car sa mère portait le même nom. Celui-ci supportait sans impatience les discours, et les .sorties de son client.

< Voilà que tu as dépensé pour moi tout ton art, lui dit-il un jour, pendant qu'il était en proie à une dysenterie cruelle; j'ai éprouvé la farce de tes drogues; mais choses de la terr» ne sirvent à rien à celui qui va mourir. Il ne me reite plus qu'à

essayer une grande thériaque que je te montrerai. Prends de la poussière sur le sépulcre du bienheureux Martin et fais-moi une potion avec cela ; si elle ne réussit pas, c'est que j'ai perdu toute chance de me sauver. »

D'autres praticiens s'adressaient exclusivement aux crédules, aux gens du peuple; on donnait à ces guérisseurs d'une orthodoxie douteuse le nom païen d'harioli. Les incantations, les ligatures faites avec des herbes et appliquées autour des membres, les potions, dont ils avaient seuls le secret, constituaient leur thérapeutique. Quelques-uns eurent des visées ambitieuses : ils prêchaient, faisaient des prosélytes ; leurs sermons contenaient de violentes invectives contre les puissants du jour, les occupants germaniques et les évêques dont le peuple ne pouvait ni apprécier la situation délicate, ni comprendre la diplomatie. Une telle conduite n'était pas sans danger : jamais l'Eglise n'a regardé favorablement les faux prophètes, jamais les conquérants n'ont vu sans inquiétude les grands rassemblements et les émotions populaires.

Le plus fameux peut-être de ces empiriques fut un certain Didier, qui se vantait de recevoir les communications des apôtres Pierre et Paul. Il guérissait en leur nom par un mot, par l'imposition des mains, mais s'il ne réussissait pas, il avait recours à des moyens moins célestes, à la gymnastique, aux frictions. « Il ordonnait qu'on distendît violemment les joiu- •tures à ceux que la faiblesse ou la paralysie empêchaient de marcher. Deux de ses serviteurs saisissaient les mains du patient, deux autres les pieds et ils tiraient tellement en sens opposé que le malheureux croyait avoir les membres rompus ; ceux qui n'étaient pas guéris étaient infailliblement tués. » Un autre, un bûcheron du pays de Bourges, se déclarait supérieur à Jésus. Il racontait que des abeilles l'avaient entouré lorsqu'il était endormi dans la forêt. Pendant deux ans on le crut fou. il se mit malgré tout i\ prophétiser et à courir la contrée, accompagné de gens sans aveu qu'il appelait ses disciples. Le résultat le plus clair de ses prédications c'était le pillage des propriétés mal défendues ou des villes ouvertes. A l'approche du Puy en Velay son escorte était une véritable armée; il envoya vers l'évôque un parlementaire pour réclamer l'entrée de la place. Un refus absolu n'eût pas été sans danger ; l'évôque temporisa, donna mission à quelques hardis serviteurs d'aller trou-

ver le faux Christ, et l'un d'eux fit cesser tout embarras en le tuant.

Ces aventures eurent parfois des terminaisons moins tragiques. Un jour, Grégoire prenait son repas du soir lorsqu'un paysan vint lui intimer l'ordre d'aller au devant de reliques qu'un saint personnage apportait; le saint personnage était un individu sordide, vêtu de la tunique sans manches des moines égyptiens, accoutrement complété par un suaire en sautoir. Il tenait à la main une croix formée par deux morceaux de bois aux bras de laquelle pendaient des gourdes remplies, selon lui, d'huile sainte. On racontait, en outre, qu'il rapportait d'Espagne des os de saint Vincent et de saint Félix. L'évêque n'obéit pas à l'injonction qui lui était si brutalement adressée. « Qu'on mette, dit-il, les bienheureuses reliques dans la basilique; demain matin j'irai les recevoir. » Cela ne fit pas l'affaire du voyageur; il pénétra de force jusqu'à la cellule de Grégoire, et comme celui-ci, assez étonné, lui demandait ce qu'il voulait. « Tu aurais dii, répondit-il, me faire meilleur accueil ; je raconterai au roi Chilpéric ce qui s'est passé et il te punira. » Cet homme parlait d'une manière grossière; malgré son effronterie et son bavardage il ne savait rien dire de sensé.

De Tours, le prophète se rendit à Paris; il arriva suivi d'une foule énorme, au moment où l'évêque Kagenod célébrait les Rogations. Ayant appris ce dont il s'agissait, celui-ci lui fit dire de déposer ses reliques sur l'autel et de se joindre aux fidèles • il répondit par des injures, Ragenod, moins patient que l'autre prélat, le fit emprisonner et ordonna d'examiner avec soin ce qu'il portait.

On trouva dans un sac des racines d'herbes, des dents de rat, des griffes et de la graisse d'ours. Ces objets, qui rappelaient singulièrement les amulettes et les maléfices, appartenaient plutôt à un sorcier qu'à un saint. Les menaces de l'imposteur n'émurent personne; on le chassa du territoire de Paris, après avoir jeté dans la Seine sa croix et son sachet magique. Il ne se tint pas pour battu et reparut dans le même appareil avec une croix nouvelle, des reliques nouvelles, quelques mois plus tard au moment où la tenue d'un concile avait amené à Lutèce de nombreux évêques. On l'emprisonne encore; il réussit à sortir et fête si bien la délivrance que le soir il reposait ivremort dans un coin du parvis de Saint-JuUen, à la porto du

logement assigné à Grégoire. Lorsque celui-ci se leva vers minuit pour l'office de nocturne, il fut arrêté par une odeur tellement nauséabonde qu'il n'osa passer outre; un clerc moins délicat, approche avec une lumière en se bouchant le nez et découvre le corpus delicti. Sans égard pour l'infortune du pauvre diable, quatre vigoureux domestiques le portèrent dehors tandis qu'on lavait le pavé. Cette opération consciencieusement accomplie, on chanta l'office; et l'ivrogne dormait toujours ! Le lendemain, les ecclésiastiques devisaient à table sur celte aventure; le porteur de reliques fut amené pour être vertement réprimandé. Tout à coup, l'évôque de Tarbes ayant levé les yeux sur lui poussa une exclamation; il avait reconnu l'accusé pour un de ses serviteurs, qui s'était enfui quelques mois auparavant. Le prophète fut quitte de tout pour retourner en compagnie de son maître au pays de Bigorre ; peut-être trouvat-il que son servage valait en réalité la faveur publique impuissante à le protéger contre les sévices des grands et les gêoles de l'Eglise.

Les asiles destinés aux malades pauvres, les institutions charitables étaient-elles très répandues en Occident? cela n'es guère probable. Grégoire n'en parle qu'à propos des lépreux. Or, les maladreries étaient plutôt des lazarets, des espèces de prisons que des hôpitaux proprement dits. Il y en avait un à Châlons-sur-Marne que l'évôque Agricola avait fait construire de ses propres deniers. La tenue de ces établissements laissait singulièrement à désirer; l'historien admire l'abnégation de saint Lupicinus, parce que dans une de ses tournées pastorales à travers le royaume de Bourgogne il était entré sans crainte dans un asile où se trouvaient neuf lépreux, et leur avait lavé les pieds ; il admire sa charité parce qu'il fît élever en sa présence une sorte de lit dans lequel ils pouvaient reposer tous les neuf.

Arrivons à la pathologie proprement dite : On connaissait au vi° siècle les fièvres palustres, la peste bubonique, la variole ; voilà pour les pyrexies. Ce qui attirait l'attention dans les premières, c'était la sensation de froid, la péridocilé, le tremblement; on appelait souvent les malades frifjoritici-. le chroniqueur parle du type tierce ou du type quarte ; il a môme vu des accidents pernicieux : un homme d'Angers fut apporté à Saint-Martin dans un coma complet avec .résolution des mem-

bres. Les pèlerinages à tous les sanctuaires pouvaient guérir; cependant on consultait de préférence saint Sigismond.

Les premiers récits qui frappèrent les oreilles et l'imagination de Grégoire dans son enfance étaient relatifs aux miracles de l'évêque de Ciermont, son oncle saint Gall. 11 réussit, à détourner de l'Auvergne, par la ferveur de ses prières, la terrible maladie inguinaire la première fois qu'elle apparut en Gaule . De Constanlinople, elle avait mis près de quatre ans à venir jusqu'à Marseille où elle se montra vers la fin de Tannée 545 ; puis l'épidémie se dirigea vers le Nord, en suivant la vallée du Rhône. Le royaume d Austrasie fut cruellement éprouvé ; Mayence fut dépeuplée. En 546, on entendit la nuit, aux portes de Trêves, les injures et les hurlements des démons que l'intervention de l'évêque Nicetius obligeait d'épargner la ville. A Reims, on fit une procession solennelle dans la quelle le suaire du bienheureux Rémy fut promené d'église en église ; tout le monde crut que la cité avait été épargnée grâce àjicet acte de piété.

Malheureusement, la peste était un ennemi plus terrible que les cohortes barbares ; elle accordait des trêves, jamais de paix.

En 563 et pendant les années suivantes, d'autres calamités frappèrent les Gaules. La ville de Tournon était bâtie au bord du Rhône, sur une colline formée par deux mamelons que réunissait unemince languette couverte dejardinset de villasélevées par les Romains. Tout à coup des profondeurs du sol, s'élevèrent des bruits que l'on prit pour les rugissements de l'esprit des ténèbres; les maisons tremblèrent et tout finit par un désastre; l'intervalle des collines jumelles s'éboula, églises, jardins, habitations, farent précipités dans le fleuve. La catastrophe fut si subite que les gens n'ayant pas môme le temps de fuir furent écrasés ou noyés dans les flots. Le Rhône, obstrué d é borda sur tout son cours supérieur et inondaGenève elle-même. En Auvergne, on vit pendant près d'un an une comète d'une fîrme efl'rayante accompagnée de météores si brillants que les paysans les comparaient à autant de soleils. Aux calendes d'octobre, il y eut une éclipse et comme on chantait matines la vigile d'une grande fêle, une alouette entrant dans l'église, éteignit les lumières sans qu'on pût l'arrêter. Passant sous le voile qui sé- .parait la nef du sanctuaire, elle allait renverser la lampe sacrée,

lorsqu'elle fut tuée; la même chose se passa dans la basilique de Saint-André, à Clermont.

On n'était pas revenu de la terreur qu'avaient causés ces prodiges, lorsque la peste reparut. Il n'y eut plus cette fois de saint dont les prières pussent l'arrêter, en moins d'un mois elle arriva en Auvergne. Dès les premiers jours, elle montra une malignité comparable à celle qu'elle avait présentée à Constantinople : les cercueils et môme les tables pour transporter les cadavres firent défaut ; on était obligé d'en inhumer cinq, dix, ou davantage ensemble. Les fossoyeurs ne pouvaient suffire à leur tâche; il y eut un jour trois cents corps dans l'Eglise Saint-Pierre. La mort était rapide ; h partir du moment où des tumeurs se déve- Miontraient soit à l'aine, soit à l'aisselle, le poison se répandait si vite dans l'économie que les malades rendaient l'âme en deux ou trois jours. Narbonne, Dijon, Lyon, Bourges, furent éprouvés comme Clermont.

La peste suivit la même route en 582 et 587; cette année là elle arriva jusqu'au voisinage de Lyon. On prétend que la Bourgogne en fut préservée parce que Gontran fit faire des prières publiques et des processions expiatoires. En 590 Marseille, Viviers, Avignon et la plus grande partie des villes de Provence furent une fois encore cruellement ravagées. Lors de l'intervalle des épidémies, il y avait dans le pays des cas sporadiques dont quelques-uns étaient graves ; ainsi pendant un voyage que fit l'évêque de Tours à Brives, deux de ses domestiques fureut atteints; le premier mourut, l'autre guérit.

La question de l'origine des fièvres éruptives est une des plus intéressantes au point de vue de la pathologie historique dont on puisse chercher la solution dans Grégoire elle a été touchée si souvent, de tant de façons qu'il nous paraît difficile de passer sans nous y arrêter.

Les premières descriptions de la variole se trouvent dans Ahron 'i i: hazès; on en a conclu que la maladie, née dans l'Asie centrale ou l'Hedjaz, fut transportée en Europe par les Sarrazins. Celte hypotèse était si bien admise il y a vingt ans, que Grisolle l'a donnée sans correctif, comme un fait indiscuté. Pourtant, dès le xvii» siècle on avait soutenu que la variole existait dans l'antiquité, qu'Hippocralc et Gaiien l'avaient vue. Il est fâcheux que les auteurs se soient servis d'une mauvaise

méthode; à cette époque, voisine de la Renaissance, la philologie grecque occupait en médecine une place réellement exagérée. On tortura les manuscrits, sans pouvoir démontrer que les Anciens avaient connu la relation pathologique de l'exanthème et de la fièvre. Quand les sources de notre histoire furent mieux explorées, quand on chercha dans nos vieux chroniqueurs autre chose que des légendes, on s'aperçut que plusieurs de leurs descriptions pouvaient s'appliquer aux fièvres éruptives. Si elles existaient en Gaule sous les fils de Clotaire, cinquante ans avant l'Hégire, il ne pouvait être désormais question de l'origine arabe. Avant d'aller plus loin, nos lecteurs nous permettront de supposer, comme le font parfois les mathématiciens, le problème résolu et de chercher si les éléments de la solution ont quelque valeur. Les fièvres éruptives sévirent au temps dont nous parlons; Grégoire les a connues. Le malheur, c'est qu'on a pris la proie pour l'ombre et donné comme pièces justificatives des descriptions ambiguës. La plus fi'équemment citée est celle de l'épidémie de 580 : elle commença dans le pays correspondant aux départements actuels de l'Aine et de la Marne résidence favorite des rois de Neuslrie : « La maladie dysentérique envahit presque toute la Gaule; ceux qui en étaient atteints avaient des vomissements avec une fièvre violente de la douleur des reins, de la pesanteur de la tête et du cou. Les vomissements étaient jaunes ou verdâtres. Beaucoup déclaraient qu'il y avait là un poison caché. Les paysans appelaient la maladie les corales, c'est-à-dire les vustules, ce qui n'est pas invraisemblable, parce que quand on appliquait des ventouses, soit sur les épaules, soit sur les cuisses, ils s'élevait des cloches qui se rompaient. La sanie étant détournée, les malades guérissaient. D'autres furent sauvés par des breuvages faits avec les herbes qui servent contre les poisons. La maladie enleva surtout les enfants. »

Les manuscrits présentent quelques variantes. Nous avons pris le texte le plus généralement adopté : « Rusticiores vero corales hoc pusulas nominahant. » On trouve ailleurs : Corales ou coriales pusulas. Des interpréfateurs hardis ont fait lies paysans des latinistes capables de tirer de cor l'adjectif coralis. Une traduction française estimée renferme cette phrase trop savante pour n'être pas fantaisiste :

« Les gens disaient que les malades avaient des pustule» au cœur. » Autant déclarer qu'ils connaissaient l'endocardite et la myocardite varioleuses!

Que l'on donnât à la maladie le nom de pustulœ corales, ou qu'on l'appelât tantôt pustulœ tantôt corales, peu nous importe; c'est sur sa nature que nous voulons être édifiés.

Augustin Thierry n'a aucun doute « Au mois d'août, dit-il, une épidémie de petite vérole, de la nature la plus meurtrière se déclara sur quelques points de la Gaule centrale et, gagnant de proche on proche, parcourut tout le pays. »

Anglada, également at'firmatif, essaie de justifier son opinion : « La fièvre violente, dit-il, les vomissements, la douleur lombaire, l'éruption générale de pustules, la couleur noire du corps, représentent évidemment cette maladie qui révèle déjà sa prédilection pour les jeunes enfants. »

L'auteur a tiré parti d une superposition de textes , il n'est pas question dans celui que nous avons cilé du phénomène fondamental, l'éruption. On ne saurait attacher d'importance aux pusulœ ou pustulœ, symptôme mal défini correspondant à des accidents divers. Voici ce qu'en dit Anglada lui-même à propos d'une épidémie qu'il y eut en Suisse en bH, et décrite par Marius d'Avenches :

« Cette glande appelée pustule n'est que le bubon de la peste qui régnait alors... il ne s'agit nullement de la pustule varioleuse comme on pourrait le croire. » La remarque est du reste superflue puisque l'évèque de Tours, en parlant ailleurs de l'affection de 580, l'appelle maladie dysentérique avec pustules cachées {morbus dysentericus cum occultis pustulis), c'est-à-dire maladie sans exanthème apparent; je ne crois pas qu'on ait jamais connu d'épidémies dans lesquelles les variolœ sine variolis aient été la règle.

Anglada traduit de la sorte le passage où il est question des phénomènes qui suivaient l'application des ventouses : « Il s'éleva. i des cloches qui en se rompant donnaient issue à de la sanie. » C'est une de ces audaces dont nous avons déjà eu l'exemple. « Procedentibus, erumpentibusque vesicis, decursa sanie multi liberantur, a dit l'auteur. » Le mot decursa i.i. dique que la sanie était déviée et non qu'elle s'écoulait au dehors. Pour qu'il en eût été ainsi dans la variole, on eût dû appliquer les ventouses à l'époque de la maturation, il est plus

probable qu'on les mettait au début pour appeler le venin vers les extrénaités autrement dit pour faire de la dérivation.

La noirceur du corps était une coloration post mortem ; le chroniqueur n'en parle qu'une fois, à propos de Nantin, comte d'Angoulême : «t Son cadavre devint si noir qu'on eût dit qu'il avait été calciné par des charbons ardents. » Notons que le malade mourut au mois d'août ou de septembre d'une année extrêmement chaude.

Les symptômes constants, indéniables, c'étaient la céphalalgie, la fièvre sans éruption, des douleurs lombaires, des vomissements. Ce tableau ne saurait s'appliquer rigoureusement qu'à des cas anormaux de variole, peu nombreux même en temps d'épidémie.

Prenons des arguments d'un autre ordre : ce qui frappe dans une maladie, c'est son caractère prédominant. Le peuple n'est pas grand nosographe ; peu lui importe que le même phénomène appartienne à des processus différents, son nom désignera toujours les affections qui le présentent. Qu'a de commun le fléau asiatique importé en Europe au commencement du siècle avec ces catarrhes intestinaux sporadiques qu'on appelait du temps de Sydenham trousse-galanl ou choléra? Peu de chose en dehors de la diarrhée. Nous pouvons admettre sans erreur qu'on donne à une maladie nouvelle, ou crue telle, le titre d'une autre dont elle se rapproche par un symptôme fondamental. L'évèque de Tours connaissait la variole qu'il appelle fièvre avec pustules, maladie valétudinaire; il la connaissait pour l'avoir eue. Il était renseigné sur la dysenterie vraie qu'il a bien décrite et qu"il a eue.

En 372, âgé de vingt-huit ans et ordonné prêtre depuis deux mois, il en fut atteint à la campagne. « J'avais, dit-il, une diarrhée telle que je ne pouvais rien garder ; l'estomac était incapable de remplir ses fonctions ; c'était la fièvre seule qui me nourrissait. Rien ne me soulageait; une douleur violente pénétrant dans tout le ventre et descendant jusqu'aux hanches ne me faisait pas moins souffrir que la fièvre. »

Ailleurs, il parle d'un clerc atteint également de dysenterie qui présenta des vomissements et des selles sanglantes ; d'une femme éprouvée pendant cinq mois par la même maladie.

€elle de 580 était-elle donc la dysenterie ? Grégoire n'a rien dit de semblable. Quand il en parle il a soin d'employer

une forme dubitative : maladie dysentérique avec pustules cachées. Sa dénominatiou indique simplement que les troubles gastro-intestinaux, ont prédominé et que c'est d'eux qu'il a tenu compte.

Jusqu'à présent nous sommes resté dans la négative ; nous aurions voulu démontrer que la variole était inconnue sous les Mérovingiens que nous n'aurions pas procédé autrement; ce n'est pas dans l'histoire des Francs mais dans les miracles de saint Martin qu'il faut chercher des preuves positives.

En 582, au moment même où la peste sévissait à Narbonne, il y eut dans d'autres localités des maladies avec pustules et vésicules ; elles étaient probablement analogues à celle qu'avait éprouvée l'évôque lui-même dix ans auparavant. L'éruption, la fièvre, l'inappétence en étaient les accidents caractéristiques; un tailleur parisien qui fit plus tard le pèlerinage de saint Martin tut couvert de pustules si fines et si nombreuses qu'on le crut lépreux; il avait en outre des douleuis dans les membres et des accidents oculaires.

L'historien croit que tout était produit par une augmentation de la mélancolie qu'engendraient des détritus de sang cuit, théorie humorale défendue dans une foule de livres des derniers siècles. Ailleurs, l'éruption est décrite presque chronologiquement : elle est constituée au début par des vésicules incolores, dures, sans mollesse (des papules) ne commençant à jeter que lorsqu'elles sontnuires; les vêtements, qui se collent au corps gênent surtout les malades; dans ces conditions, la médecine ne peut rien. La femme du comte Ebroin fut prise de telle sorte qu'après la rupture des vésicules il ne restait pas un espace sain sur les pieds, sur les mains, ni sur aucune partie du corps; un clerc perdit connaissance et eut du délire pendant la période aiguë

Ainsi, Grégoire de Tours connaissait la relation pathologique entre la fièvre et l'éruption ; quand il désigne la maladie autrement que par un terme vague, il l'appelle toujours febris ou quartana cum pusulis. Il ne faut pas prendre quartana dans le sens absolu, c'était une expression appliquée à toutes les all'ections fébriles de mauvaise nature, il connaissait la marche de l'exantlième depuis les papules jusqu'aux désordres étendas produits par la suppuration dans les varioles confluenles ; il savait que les yeux peuvent être intéressés, qu'il y a parfois

des accidents du côté de l'intestin, des douleurs dans les membres, de la perte de connaissance et du délire. Il serait difficile, après cela, de nier l'existence de la variole en Gaule dans le cours du VI'' siècle. Elle s'y perpétua probablement, et s'il n'en est plus question, c'est que les chroniqueurs deviennent rares ; les chroniques sommaires. On trouve cependant chez les écrivains ecclésiastiques et les hagiographes des récits que l'on peut rattacher à la variole sans grand effort d'imagination. En voici un, par exemple, rapporté par Andoenus (saint Ouen) dans sa Vie de saint Eloi : « Un centenier, Modolenus, avait une femme bonne et très dévote, qui, tout en menant une vie tranquille, fut malheureusement frappée par la redoutable pusule. La maladie ayant augmenté, elle était couchée avec une telle tuméfaction de tout le corps que son mari n'avait plus à songer qu'aux soins de sa sépulture, Un matin, tandis que l'abbé se rendait à la basilique de Saint-Eloi, il le rencontra pleurant et gémissant sur la mort de son épouse. l\ désirait seulement qu'elle pût être inhumée dans l'église. L'abbé lui demande alors si elle était vraiment morte; Modolenus répondit qu'elle n'en valait guère mieux, qu'elle était déjà sans mouvement et sans parole. Elle fut guérie par des onctions d'huile que saint Eloi avait conseillées à l'abbé dans un songe.

Les autres pyrexies dont parle Grégoire de Tours sont comme nous l'avons vu des fièvres palustres. La tertiana, la quartana ou leurs suites furent observés souvent aux pieds des autels. Les conditions politiques étaient d'ailleurs singuliè rement propices à en favoriser la propagation. Des contrées que les Romains avaient rendues salubres par des travaux admirés encore aujourd'hui devenaient de dangereux cloaques dont la malaria cueillait les derniers habitants.

L'alcoolisme était commun : Les conquérants teutons s'enivraient avec la bière et l'hydromel, mélange indigeste de miel et de suc d'absinthe. Le vin capiteux des Gaules, puisé à longs traits dans la rustique coupe de bois, faisait oublier aux paysans les maux de l'invasion et les humiliations de la servitude ; l'ivrognerie gagnait môme le clergé. Peu de temps après l'assassinat de Preetextatus, un ecclésiastique breton appelé Vinnochus fut pris de folie furieuse. Ce prêtre, qui avait mené longtemps dans un ermitage une vie d'austérité et d'abnégation, prit l'habitude de déguster trop soigneusement le

vin qu'on lui apportait; grâce à son régime de racines et d'herbes champêtres, cette boisson produisit sur lui des effets rapides; les voisins s'aperçurent, non sans chagrin, que l'anachorète vénéré longtemps par eux était le plus souvent ivre. Sa démarche devint titubante, sa parole incertaine, ses membres tremblants; plus tard il eut des accès de fureur si violents qu'on le crut possédé : il saisissait un couteau, ou toute autre ar»e qu'il trouvait à sa portée et poursuivait les passants, les assaillait à coups de pierre; ses méfaits furent si nombreux que l'autorité intervint et l'enferma dans une prison où il mourut.

Un jour, on conduisit à Tours un certain Landulf du pays de Vienne, amateur acharné de la bonne chère et du bon vin. Ceux qui l'accompagnaient ne savaient trop s'il était possédé ou cadivus, c'est-à-dire épileptique. Pendant le sommeil il était tourmenté par des hôtes d'aspect infernal. Souvent il tombait en poussant un cri rauque et restait quelque temps sans connaissance avec une écume ensanglantée aux lèvres. Cet homme, ayant entendu parler de saint Martin, résolut de faire un pèlerinage à son tombeau. Ses démons Ty poursuivirent ; des hallucinations de la vue et di l'ouïe lui ôtaient tout repos ; des hommes armés voulaient le tuer; des grenouilles monstrueuses l'entouraient ou lui sautaient sur la poitrine. A certaines heures, Satan ne déguisait même plus sa voix : « Martin ne peut rien pour toi, disait-il, tu m'appartiens pour toujours. » Heureusement que le malade ayant conservé sa foi, put échapper à c<^s obsessions et guérir. Revenu chez lui, il se mit à boire de plus belle et le diable reparut. Le saint le chassa de nouveau ; cette fois l'ivrogne conscient de sa faiblesse , et voulant se corriger à tout prix, ne retourna pins dans son pays, il se fit moine.

On aurait peu de chose à ajouter à ces observations pour en tirer un tableau véridique de l'intoxication par l'alcool : l'affaiblissement graduel et la trémulation, le< attaques convulsives suivies à courte échéance de hallucinations visuelles et auditives, la rétrocession des phénomènes quand l'abus cesse, enfin comme dernier trait, la manie furieuse avec tendance au meurtre, rien n'y manque.

Le rhumatisme est indiqué d'une façon plus rapide; le chroniqueur en attribue l'origine à un liquide morbide, à une humeur qu'il appelle podagrique ou chiragrique, suivant qu'elle

se porte sur les pieds ou les mains, Le« sanctuaires voyaient peu de pèlerins pendant la période aiguë ; on y venait surtout pour les contractures et les atrophies. Ces deux mots correspondent à des états si souvent connexes que nous en attribuons volontiers la distinction aux palliologistes de notre époque. Nous les connaissons mieux que nos devanciers, mais, dès l'origine de notre histoire, on établissait une dillérence entre l'un et l'autre. L'atrophie, c'était le dessèchement, l'aridité dfs organes. Grégoire et Frédégaire parlent de l&manus arida qu'ils voyaient souvent. Au nombre des miracles rapportés par Audoenus, il y en a un d'une espèce particulière, pour lequel l'intervention d'une puissance surhumaine n'était pas nécessaire. Un jour qu'Eligius sortait de la rathédrale de Saint-Dénis, un mendiant lui présenta contre l'usage la main gauche pour qu'il y versât son aumône. — «Mon ami, c'est la droite qu'il faut tendre, lui dit l'évêque. — Je ne le puis, car depuis longtemps elle est aride et immobile. — C'est la droite que je veux, je te le répète.» Le solliciteur, comprenant qu'il était inutile de tenter une nouvelle protestation, présenta sa main parfaitement saine, et profita comme ses pareils de la libéralité du saint qui na savait rien refuser, i^es assistants n'étaient pas loin de crier au miracle et de se précipiter à ses pieds. — « Allons donc, leur dit-il, cet homme n'est qu'un simulateur effronté, et j'ai voulu le prouver. » Au lieu de croire ô une explication si naturelle, Audoenus préfère attribuer à la modestie la réponse de l'évêque, incapable de tirer vanité même d'une guérison miraculeuse. On trouve presque à chaque ligne, en certains chapitres, la mention de maims aridœ et contracta;, autrement dit, atrophie avec contracture Us cas de polyarthrite aiguë sont plus rares ; il fallait une faveur toute spéciale de saint Martin pour les guérir. Les observations que Grégoire rapporte ont pour sujet ses parents ou des personnes de son entourage. « Justin, le mari de ma sœur, dit-il, tomba brusquement malade. Tourmenté par une fièvre violente avec des douleurs dans tous les membres et arrivé à la dernière extrémité, il me dépêcha un courrier pour me faire connaître son état et me demander si je ne pourrais pas trouver un médicament capable de l'arracher à une mort imminente. Convaincu de la puissance de notre bienheureux, je lui envoyai un de ses cierges et voici "-e que je chargeai le domestique de lui dire : «Allume-le et prie le

Seigneur en contemplant sa flamme ; implore aussi saint Martin afin qu'il te vienne en aide, i

Ces instructions ne furent pas suivies à la lettre ; au sixième siècle, il y avait partout un mélange de médecine profane et de médecine sacrée ; on pensait que les saints pouvaient guérir mais on croyait aussi qu'ils avaient besoin pour cela des procédés vulgaires et davaieiu donner leurs produits en solutions ou en éleetuaires.

a Le cierge fut allumé devant le lit; à sa flamme on brûla des joncs dont les cendres furent diluées dans de l'eau qu'on fit boire au malade, qui à pai llr de ce moment, alla beancoup mieux. »

Le procédé parut bon à Grégoire; depuis lors, il ne se mit jamais en route sans emporter avec lui une provision sérieuse de poussière recueillie sur le sarcophage de son saint. Un jour, qu'il allait voir sa mère à Cavaillon, deux de ses serviteurs furent pris d'une attaque de rhumatisme. « La fièvre les avait saisis, toutes les jointures étaient le siège de violentes douleurs j » la solution sacrée eut presque instantanément un effet salutaire.

D'autres malades furent moins heureux, un d'eux qui avait un rhumatisme subaigu pria cinq jours et dormit cinq nuits de suite dans l'enceinte avant d'être exaucé.

Le mot contracture n'a pas, dans les auteurs du temps, de signification pathologique précise ; il indique simplement une déformation, légère ou grave. Tantôt il n'y a qu'une flexion forcée des doigts, d'autres fois les jambes et les pieds sont intéressés; un enfant de Bourges dont les cuisses étaient fléchies sur le ventre, les jambes sur les cuisses était également contrefait des bras et du tronc. II était rare à cette époque, de rencontrer un monstre vivant ; les erreurs de la nature étaient considérés comme les jeux des démons et cette idée avait perpétué parmi le peuple une coutume épouvantable. Le premier soin des parents auxquels naissait un enfant mal conformé c'était de le tuer. Si le contract de Bourges put arriver jusqu'à l'adolescence, c'est que sa mère, prise de pitié, aima mieux le donner à des saltimbanques que de s'en débarrasser autrement ,

Il s'agissait ici d'une contracture congénitale ou très précoce. L'évôque a pour expliquer des cas semblables une théorie sin-

gulière : ils n'arrivent que si la conception a eu lieu dans la nuit du samedi au dimanche : «Prenez garde, ô époux ! dit-il dans un élan d'indignation naïve, c'est assez d'accorder les autres jour à la volupté, consacrez exclusivement celui-ci à prier Dieu. Les enfants conçus dans la nuit dominicale seront contracts, épileptiques ou lépreux. »

Des accidents analogues et moins graves disparaissent presque toujours à la suite d'une première visite à saint Martin, telles sont les contractures consécutives aux refroidissements.

Le chroniqueur connaît les maladies du cerveau qui débutent par un accident brusque, une attaque d'apoplexie. Il a sur leur nature et leur mécanisme les mêmes idées que les gens du peuple à notre époque; pour lui, l'ictus est un coup de sang. Un prêtre de Langres appelé Cetrius, tomba sans connaissance et sans mouvement, frappé par le sang. Il se remit en partie, garda des attaques épileptiformes et l'une d'elles l'enleva.

Un habitant de Reims avait pris un champ appartenant à l'Église ; la vengeance divine ne se fit pas attendre, un coup de sang rendit sa parole trouble et balbutiante, ses yeux se fermèrent, ses mains se contractèrent ; il reconnut la nature de son mal, s'humilia et rendit ce qu'il avait usurpé.

L'aphasie est un symptôme souvent noté. Léomrie d'Angers a la langue liée et les bras paralysés; la femme de Serenatus fut longtemps martyrisée par les sorciers qui lui entouraient les membres avec des liens d'herbes magiques, parce qu'elle avait perdu la parole dans les mêmes conditions.

Des névroses mentionnées à plusieurs reprises, aucune en dehors de Tépilepsie ne porte un nom spécial. L'hystérie est indiquée par son mode de début, ses contractures, ses symptômes irréguliers, ses accidents psychiques ; la migraine par la céphalalgie, les battements des tempes, l'injection des conjonctives, l'épilepsie par ses phénomènes habituels. On a vu souvent des femmes prises de paralysie ou d'accidents analogues à la suite d'une violente émotion morale : une esclave avait acheté sa liberté au prix d'économies difficilement accumulées; la somme payée, son maître ne voulut plus rien entendre et la garda en servitude; elle fut atteinte presque immédiatement d'une contracture des deux jambes. Un accident analogue frappa Imola, la femme du tribun Arminius, à la suite d'une frayeur; une jeune fille restée

muette plusieurs années raconta qu'elle l'était devenue après avoir vu un fantôme.

Grégoire a souvent observé sur lui-même, il était d'une santé délicate, nous l'avons vuprendro la variole et plus tard la dysenterie. Chaque voyage qu'il faisait lui apportait une douleur nouvelle ; un jôur il dut demander à saint Martin le soulagement d'un atroce névralgie dentaire ; une autre fois c'était la migraine avec battements frontaux, larmoiement, rougeur des yeux; on le saigna aux deux tempe<, cette médication énergique ne le soulagea pas.

Il est encore question d'autres accidents nerveux de sciatiques par exemple; mais les observations sont rares parce que le traitement de cette névralgie était du ressort de saint Domitien. Les paralysies périph'^riques n'avaient probablement pas de guérisseur céleste fixe. Un nommé .Sisulf d'Angers vint à Tours à cause d'une paralysie du radial caractérisée par une impuissance et une contracture des doigts dont il s'était aperçu après avoir eu l'avant-bras longtemps exposé à un courant d'air froid pendant le sommeil.

Les maladies des yeux étaient nombreuses; certains praticiens les connaissaient bien et les traitaient avec méthode. Cela n'empêchait pas beaucoup de gens atteints de conjonctivites graves, de préférer les saints au cachet de l'oculiste le plus en renom. Les paupières étaient desséchées et adhérentes chez quelques-uns; chez d'autres elles étaient presque fermées et la lippitudo s'accompagnait d'une prétendue cataracte le pannus crassus sans doute; presque tous ces individus étaient cachectiques et présentaient, outre leur affection oculaire, des accidents généraux intenses. Chainemonde avait le corps plein d'ulcères et malgré l'intervention du saint elle ne fut guérie qu'au bout de trois ans; Léoméria était aveugle et contracte.

En Gaule on connaissait la véritable cataracte et on la traitait par une opération. La seconde femme du roi des Wisigoths, Atanagild en fut atteinte. « Cette personne qui avait noté d'infamie les serviteurs de Dieu fut à son tour marquée aux yeux de tout son peuple car un nuage blanc couvrit un de ses yeux et en chassa la lumière qui manquait déjà à son esprit. ï

On abaissait la cataracte en exerçant une pression sur l'œil qu'on transperçait ensuite avec un instrument très pointu.

Cette opératioa était redoutée à juste litre parce qu'elle était

douloureuse et ne donnait souvent que de mauvais résultats. « Avec leurs fers, les médecins produisent, plus de mal qu'autre chose ; vous éprouvez tous les tourments de la mort avant qu'il vous rendent la lumière, sans compter que la moindre imprudence de leur part produit une cécité éternelle. »

Les affections du tube digestif et de ses annexes reviennent en beaucoup d'endroits; mais le plus souvent les détails font défaut. Un pèlerin arrive à Saint-Martin pour une maladie inflammatoire de la langue : elle est le siège de battements et d'une tuméfaction telle qu'il est impossible de rentrer dans la bouche ; le malade balbutie ou bredouille de telle sorte que sa parole est incompréhensible.

Quand une personne souffrait de vomissements rebelles, c'est que l'estomac était touché. Un homme des environs d'Angers fut guéri à Tours d'accidents de cette nature. Les moyens naturels employés contre la colique étaient les bains chauds et la compression; mais si la douleur était extrême, accompagnée de distension du ventre, ces procédés ne produisaient rien. Ce fut le cas pour Gallus, comte de Cavaillon : la tuméfaction abdominale était telle qu'on le crut un moment hydropique ; puis la santé s'altéra, l'appétit se perdit au point qu'il ne voulait plus rien prendre.

A côté de ces complexus morbides, Grégoire en indique parfois d'autres si singuliers qu'il est difficile de savoir au juste ce dont il a voulu parler; il a pi obablemeiit dans ces cas donné le récit des malades sans y rien changer. Voici, par exemple, une observation qu'il rapporte au chapitre LU du livre second des miracles de Saint-Martin :

« Un autre fat saisi d'une fièvre violente ; il rendait le poison par la bouche en même temps qu'il avait une diarrhée profuse. L'action du poison ayant augmenté, il se développa à l'aîne une plaie qui se déplaça ensuite d'une manière incroyable jusqu'à la plante des pieds; elle avait le volume d'un œuf d oie. Puis changeant de nouveau, elle alla sur le bras, sur les côtés, jusqu'au cou, produisant partout une vive douleur: elle passe ensuite vers la plante du pied de l'autre côté, et revient à la région d'où elle était partie. »

Les premières lignes se rapportent à, une maladie fébrile aiguë, peut-être à une affection gastro-intestinale. On ne s'ex-

plique pas la relation que peut présenter avec elle l'espèce d'ulcération ambulante qui la suit.

En revanche, les accidents présentés par un enfant qui rendit deux lombrics, sont bien indiqués : chaque nuit, il avait de la fièvre, était pâle, cachectique, se plaignait de sensations douloureuses dans les joues, tout disparut après l'expulsion des helminthes.

Il n'est guère question qu'une fois des calculs vésicaux à pro» pos de l'évêque du Mans.

Nous savons peu de chose de la thérapeutique du vi' siècle ; Le chroniqueur en parle incidemment, à côté d'un miracle ou d'une punition divine. Les médecins avaient probablement des formulaires, des manuels pratiques qui ne nous sont pas parvenus. Peut-être les Viatiea des xi' et xii' siècles n'étaient-ils que la reproduction amendée de livres plus anciens. L'aigremoine était considérée comme un spécifique dans les affections du ventre; contre celles du poumon, on employait l'hysope; contre celles de la tête, le pyrèthre. Le cautère actuel servait à l'extirpation des néoplasmes, soit pour le traitement d'affections d'une autre nature. Saint Ouen parle d'un religieux qui refusa de se laisser enlever au fer rouge une tumeur de la lèvre inférieure. Maurilius , évêque de Chartres, se traitait par le môme moyen et sans grand bénéfice d'un rhumatisme chronique dont il était atteint.

Du reste, les chirurgiens étaient plus hardis, ils possédaient plus de ressources qu'on ne serait tenté de le croire; nous avons vu Reovalis pratiquer la castration ; nous savons qu'on opérait la cataracte par abaissement.

Un chroniqueur espagnol, postérieur de quarante ans à Grégoire de Tours, Paul, le diacre de Merida, raconte, malheureusement sans grands détails, l'histoire d'une opération beaucoup plus grave. Le chirurgien s'appelait Paul lui-môme; c'était un de ces nombreux Grecs qui avaient émigré de Bysance vers l'Occident pour exercer leur art et chercher fortune. Après s'être fixé à Merida, il embrassa l'état ecclésiastique et devint évêque de la ville. Il l'était depuis longtemps quand un des principaux citoyens vint le trouver, le suppliant d'adresser à Dieu les plus ferventes prières pour sa femme, qui était en mal d'enfant et qu'on ne pouvait délivrer; le malheureux alla jusqu'à pri«r révôqae, dont il appréciait hautement la valeur comme

médecin, d'intervenir lui-même. « Il ne m'est pas permis, répondit-il, d'accomplx? ce que vous me demandez ; je suis prêtre du Seigneur, je lui offre des sacrifices de mes propres mains; si je faisais ce que vous me dites, je ne pourrais plus porter aux sacrés autels ces mains désormais impures et j'éprouverais bientôt les effets de la colère céleste. » Il ajouta, pourtant : « Nous visiterons la malade, au nom du Tout-Puissant, nous lui donnerons les médecins de l'Eglise pour la soigner, en leur indiquant autant que nous le savons, le traitement à suivre; mais nous ne ferons rien par nos mains, i Le mari, qui n'avait confiance qu'à Paul, insista tant, le supplia tant, qu'il finit par se laiiser toucher. « Je sais, dit-il, que la miséricorde divine est grande : j'irai avec toi, j'espère que ta femme recouvrera la santé, et que Dieu me pardonnera. » II pria un jour et une nuit dans la basilique de Sainte-Eulalie puis se mit en devoir d'opérer la patiente, e Après avoir imposé les mains sur elle, il fit une incision avec une grande habileté en se servant d'un instrument de fer très fin, retira, membre par membre, un enfant déjà putréfié et rendit de la sorte avec l'aide de Dieu, à son mari, celte personne qui était presque morte, mais il lui recommanda de garder par la suite la chasteté en l'avertissant que des rapports sexuels pourraient avoir pour elle les plus redoutables conséquences. Le mari et sa femme se jetèrent à ses pieds et rendirent grâce en promettant d'observer fidèlement ce que le saint homme avait prescrit. »

S'agit-il d'une opération césarienne ou d'une gastrotomie faite à cause d'une grossesse extra utérine? Heusinger s'est posé la question et l'a discutée sans arriver à une solution précise. Pour nous qui ne faisons l'histoire ni d'une opération ni de l'obstétrique, le problème a peu d'importance. Ce que nous avons voulu, c'est montrer l'état de la médecine à l'époque de Grégoire de Tours; nous avons emprunté au diacre de MeriJa, comme au référendaire Audœnus, quelques détails sur le» points qu'il ne touche pas lui-même.

SIXIÈME LECTURE

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