‹ Lectures sur l'histoire de la médecineChapitre 6 sur 12 · LA MÉDECINE DANS MACROBE · texte numérisé non relu

LA MÉDECINE DANS MACROBE

En l'an 422 de notre ère, il y avait dans la villa d'un riche courtisan de l'empereur Théodose II, aux environs de Byzance, une société choisie; des légistes, des philosophes, un médecin appelé Disarius, un jeune homme de vingt ans arrivant d'Athènes et qui s'apprêtait peut être à partir pour Alexandrie.

Les vins de Chypre et de Malvoisie avaient légèrement coloré les joues des convives; le repas était cependant resté décent ; il ne présentait rien de comparable aux mahlen des Barbares, à la fin desquelles le sang coulait si souvent.

La conversation languissait : «Et pourquoi donc, dit tout à coup Prœti'xtatus, buvons-nous ainsi en silence, on croinnt vraiment qu'après un tel festin, pas une discussion sérieuse ou philosophique ne peut s'engager? »

Cependant aucune inquiétude n'était dans l'air; l'Empereur à peine sorti de l'adolescence s'élait m;uie Tannée précédente avec la fille du philosophe Leontius, la belle Pt vertueuse Athénaïs; tout faisait présager un règne prospère et un long calme. On parlait bien d'une guerre prochaine conire les Perses; des voyageurs qui s'étaient avancés jusqu'au delà du Danube avaient vu des hommes à la peau jaunâtre, à la barbe rare et noire, à la face balafrée, qui tiraient de l'arc et montaient à cheval avec une habileté sans égale: c'étaient les Huns. Pour le moment ils étaient tranquilles et l'on ne pouvait pas prévoir qu'il faudrait bientôt arrêter à force d'argent et de finesse leur marche sur Constantinople.

La plupart des eonvives s'étaient connus naguère k Alexandrie; ils avaient passé ensemble de longues heures dans ses riches bibliothèques; ils avaient entendu les leçons des maîtres qui commentaient encore Hérophile ou Erasistmle, les gloires de l'antique École de médecine; tous étaient habiles dans l'art de bien dire; c'étaient des érudits et des dialecticiens.

On n'en était plus aux persécutions religieuses, on n'en était pas encoreaux querelles Ihéologiques. Quelques-uns des assistants avaient embrassé le christianisme sans ferveur parce que c'était la religion officielle et qu'ils étaient fonctionnaires. D'autres gardaient la croyance de leurs ancêtres; iis étaient païens parce que leur père l'était, parce qu'ils regardaient le paganisme romain comme un souvenir des beaux jours ! de la République, mais, ils n'avaient pour Mars, Jupiter ou Mercure qu'un respect limité, le culte délaissé n'était pour eux qu'un symbolisme national.

Les chrétiens plaisantaient les idoles grecques, les païens raillaient les pratiques sévères et judaïques des Nazaréens; mais le septicisme commun empêchait que la querelle s'envenimât.

Quand Prsetexiatus eut parlé, un de ses voisins, le rigide Symnaque formula sans plus larder une protestation. « Comment voulez-vous amener la philosophie à nos repas, sa voix ne saurait se mêler aux bruits des coupes. Les Parthes ont une excellente coutume; ils ne conduisent jamais dans les festins que leurs maîtresses; pour elles le tapage, le bruit, ie grand jour. Le calme, la solitude et le respect, voilà ce qui convient à une mère de famille. La philosophie est une honnête personne, elle ne s'accommoderait pas des vivacités et des intempérances de langage. On demandait en pareil cas à l'orateur Isocrate de prononcer une harangue. Je ne saurais pas faire répondit-il, le discours que réclament le lieu et le moment, et les discours que je sais faire, le lieu et ie moment ne les réclament pas. — Tu as raison, Symmaque, » dit Eusiathius, et il fit une dissertation subtile pour démontrer en bonne forme que Symmaque avait tort. On finit par convenir que tels ou tels points de la pliilosophie pourraient être abordés après boire; quo môme dans ces conditions les choses sérieuses étaient préférables aux entretiens frivoles ; voilà comment la physiologie , l'hygiène, la pathologie furent de la partie.

Macrobe a 6té l'historien de la conversation, nous soupçon-

sons môme tjue le râpas, les hôtes sont da pures hjpotèses, «eia n'enlève rien à l'intérêt. A l'époque de la décadence des études philosophiques, on effleurait toutes les sciences connues. Macrobe n'élaitpas médecin, pas plus que Procope ou Cassiodore maisilsavaitcomme eux assez de pathologie pour s'en servir dans les sujets qui touchent à la nature physique de l'homme. Pour les gens instruits du temps la médecine était une partie ou plutôt un résidu de la philosophie; on s'en occupait superficiellement en peidant de vue son but et ses moyens, on discutait sans observer, on faisait des distinctions propres à triompher d'un adversaire mais incapables d'une application.

Dans de pareilles conditions la méthode était peu précise; le» divisions ne se succèdent point d'une façon régulière et rationnelle comme dans un ouvrage d'étude. Il y a dans tout cela, pourtant, une chose curieuse, c'est la forme. Du temps de Macrobe on aimait déjà ces controverses si chères au moyen âge. Au xii" siècle elles furent poussées tellement loin que les idées les plus claires devenaient inintelligibles par l'altération du sens des mots, par la multiplicité des acceptions. Déjà nos adversaires ne prononcent point de discours, ils s'interrogent; l'esprit humain paraît devenu incapable de suivre une longue argumentation. C'est de cette manière que procéda plus tard le moine saxon Alcuin dans l'école palatine de Charlemagne ;

«Eh bien, Frank, demande le maître, après l'étude grammaticale du substantif, en sais-tu assez sur ce sujet? — « J'en salirais assez si les mouches qui sont dans la chambre ne me remplissaient pas les oreilles d'une foule de petites questions. Enfin si tu le veux, passons, je les chasserai comme je pourrai »

Macrobe a des réflexions aussi puériles, comme les Scolastiques il se plaît à soutenir le pour et le contre, cherchant plutôt à émerveiller son lecteur par sa dextérité dialectique qu'à le convaincre. 11 n'est pas trop difficile à suivre, quoiqu'il marche au hasard, parce qu'il va toujours du simple au composé

Les interlocuteurs sont à table; ils veulent bien parler de philosophie, c'est-à-dire de science, mais d une science agréable peu spéculative, qui ne trouble pas la digestion. Un seul mets est-il plus facile à digérer que des mets nombreux? telle fut la question de Praetextatus. Disarius répondit dans un sens, Ivangelus dans un autre ; il falluirésoudre ensuite les problèmes

auxquels on avait plus ou moins louché: « Le vin est-il chaud ou froid par nature ; pourquoi les femmes s'enivrent-elles difficilement, pourquoi les vieillards s'enivrent-ils vite? La femme est-elle plus froide que l'homme? »

Et à propos des troubles digestifs on arrive aux questions ardues de la physiologie : pourquoi ceux qui tournent éprouvent-ils du vertige, pourquoi le cerveau, insensible lui-même, règle-t il la sensibilité?

Nous analyserons rapidement ces chapitres ; voyons d'abord comment fut résolue la première question. C'est Disarius, le médecin qui a la parole. « Si j'avais, dit-il à répondre à des gens du peuple comprenant mieux les faits que les raisons s:ientifiqui s, je leur parlerais des moutons qui n'ont qu'une nourriture simple et uniforme et se portent malgré cela beaucoup mieux que l'homme. Voyez au contraire à combien de maladies sout exposés les animaux engraissés avec des boulettes farcies de condiments.... Un autre exemple me fera peut-être mieux comprendre : jamais vous ne verrez un médecin assez h irdi pour precrire à un fébricitant une alimentation variée au lieu d'une alimentation simple; c'est que celle-ci est plus facile à digérer et qu'elle suffit tant que la nature est affaiblie. Il faut éviter la variété dans les aliments au même titre que la variété dans les vins car chacun sait que celle-ci produit rapidement l'ivresse même quand la quantité absorbée est modérée.»

Les faits sont bien choisis sans doute, mais ils nous renseignent peu sur les doctrines de Disarius, ou ses connaissances physiologiques; c'est, comme il l'avoue, de la science populaire au premier chef. Cela ne pouvait satisfaire complètement les auditeurs ; il le comprit et fit suivre ce qu'il venait de dire d'une explication plus savante. Les crudités peuvent se produire de deux manières : 1" par la qualité du suc qui résulte de la transformation des aliments s'il est peu propre à donner l'humeur que réclame le corps : 2° parce que la nourritureest en trop grande quantité pour que la nature puisse pourvoir à sacoction complète. Celui qui ne pren i qu'un mets reconnaît quel suc est utile ou nuisible à son corps; chez celui qui en prend plusieurs les choses se passent autrement. « Il n'y a plus d'harmonie liquide entre des humeurs produites par des matières dilTérentes; le suc qu'elles donnent n'est pas plus pur que le sang résultant de sa transformation par le foie ; elles passent troubles dans les vei»

nés ; et cette discorde entre elles est la source d'un grand nombre d'affections. La coction d'aliments différents n'est pas simultanée; elle estplus rapide pour les uns que pour les autres; et l'ordre de la digestion est troublé.» Cette fonction comprend quatre actes : le premier correspond à ce que nous appellerions aujourd'hui la déglutition pharyngienne; le second au passage des aliments par l'œsophage. Ils ne tombent pas brusquement d'une seule fois, mais descendent lentement par une série d'orifices, et sont retenus dans l'estomac; c'est là qu'ils sont divisés en une partie liquide et une autre solide désormais inutile qui sera rejetée en dehors. Le rôle du foie commence quand le suc est formé. Cet organe est assez chaud pour le convertir en sang et cette transformation constitue la seconde digestion.

11 distribue sa chaleur aux membres par les veines ; la partie la plus froide des aliments est rejetée dans la rate, siège du froid. Si le côté droit est plus vigoureux que le gauche, cela tient à la différence des viscères qui les occupent. La troisième digestion a lieu dans les veines et les artères qui portent le sang et les esprits; le premier est purifié, versant ses parties aqueuses dans la vessie. Les veines distribuent au reste du corps un sang vivifiant, de telle sorte que si l'estomac seul reçoit les aliments, leurs principes nutritifs sont dispersés partout, jusque dans les os, les cheveux, les ongles, La quatrième digestion se fait dans les membres, ceux-ci choisissent ce dont ils ont besoin et rejettent le reste. Dans l'état de santé, les résidus s'en vont au dehors par des voies inconnues ; mais si quelque partie souffre ils s'y collectent, de là ces causes morbides que les irédecins appellent 'psOixata. Les liquides, repoussés par les parties robustes, se réunissent aux points les plus faibles, distendent les tissus et les endolorissent.

On a donc une triple cause de goutte : l'excès du liquide, la force de l'organe qui l'expulse, la faiblesse de la partie qui le reçoit. Chacune des quatre digestions dépend nécessairement de l'autre, si l'une est entravée, celle qui suit l'est également.

Des aliments différents sont digérés dans des temps différents; tous ne sont pas convertis en suc à la fois, nous en sommes avertis par les éructations.

Les dernières substances ingérées font l'effet du bois humide qui produit dIus de fumée que le bois sec. Il faut ajouter aux

aliments multiples des condiments variés, procédé qui n'a rien à voir avec la nature.

Les auditeurs étaient émerveillés mais non convaincus ; pourtant Prœtextatus fit avec quelques autres un signe d'assentiment. Symmaque et Vettius, au contraire, secouaient la tête. Ces Hellènes de la décadence, habitués aux festins do la cour impériale voulaient bien admirer l'érudition physiologique, ils ne pouvaient admettre les conséquences pratiques d'une pareille thèse. Se contenter d'un seul plat et d'un seul vin, c'eût été retourner au régime de Lacédémone. Le brouet noir avait du bon peut-être, mais à l'époque où l'on s'en servait; essayer de le remettre en usage eût été une tentative absurde contre laquelle Disarius aurait probablement protesté le premier. Le jeune et bouillant Evangelus se chargea de traduire le dissentiment général. « Rien n'est plus déplorable, dit-il, que cette faconde qui nous captive et force notre conviction parce que nous ne saurions l'imiter. Allons, Veltius, prie ton voisin Eustathius de parler en faveur de la pluralité des mets, c'est un Grec, lui aussi; qu'il ravisse les applaudissements qu'un autre Grec vient d'obtenir comme une corneille arrache les yeux d'une autre, dit le proverbe. » Symmaque joignit ses instances aux siennes, et après un moment d'hésitation Eustathius prit la parole. Sa réplique fut vive, serrée, émaillée de citations littéraires. L'orateur n'était pas médecin, du moins Macrobe ne le donne pas comme tel, mais il savait emprunter des arguments à la science de son contradicteur.

« Vous dites que les animaux ont une nourriture simple et qu'ils se portent mieux que l'homme ; c'est inexact. Jamais le cuisinier le plus habile n'a pu apporter dans les mets qu'il prépare la diversité que présentent les herbes de nos prés. Le vieux poète Eupolis a fait parler les chèvres des arbustes et des plantes nombreuses qu'elles broutent dans les forêts. Les animaux sont plus souvent malades que l'homme et ils vivent moins longtemps. Il y en a bien auxquels la tradition accorde une longévité à peine croyable, ce sont les corbeaux; mais les corbeaux se jettent avec la môme voracité sur les cadavres, sur les fruits, sur les grains.

Pourquoi les médecins donnent-ils un seul aliment au malade ? Parce qu'il n'a pas d'appétit; dès qu'il en réclame plusieurs, on les lui accorde. La comparaison des mets et des Tins,

n'est pas heureuse. Les fumées du via montent au cerveau; l'excès d'aliments ne produit que de la pesanteur d'estomac. Sans doute votre théorie de la digestion est savante, mais nous ne saurions admettre que la multiplicité des sucs produits soit nuisible aux organes. Puisque ceux-ci présentent des différences de structure, ils réclament des éléments multiples. Vous croyez la variété nuisible, et dans chacune de vos potions il y a des substances à propriétés opposées. Vous mêlez l'euphorbe au suc du pavot; vous tempérez par le poivre l'action de la mandragore ; parfois vous y ajoutez des drogues d'origine animale, telles que des testicules de castor ou la chair empoisonnée de la vipère. Les plantes que nourrit l'Inde sont combinées k celles que nous fournit la Crète généreuse. Si les remèdes servent à la santé comme les aliments ; pourquoi, quand on recherche la variété dans les premiers, se contenterait-on de l'uniformité dans les seconds ? Eustathius conclut avec justesse que l'appétit est le meilleur guide. Disarius, ne savait trop que répondre, ou plutôt n'avait rien à répondre

« Tu as parlé en dialectitien, j'ai parlé en médecin. Qui veut faire un choix n'a qu'à s'en rapporter à l'expérience, elle lui apprendra vile ce qui est le plus utile à la santé, »

On en vint aux boissons. Eustathius avait attribué au vin une chaleur capable de produire des fumées enivrantes; c'était pour un amateur du paradoxe une invitation à entrer en lice. Flavianus releva le gant : Vous dites que le vin possède une chaleur propre, je soutiens moi qu'il est froid par nature et je vais le prouver. On s'en sert en médecine de deux manières pour l'usage externe ou pour l'usage interne. Dans le premier cas il a une action réfrigérante dont personne ne doute Si dans le second il paraît développer de la chaleur, cela n.î tient-il point au mode d'ingestion? Le fer qui est froid absorbe vite les rayons solaires et devient brûlant. Le vin s'échauffe au contact des tissus vivants; cela est si vrai que les médecins le prescrivent aux personnes donc l'estomac est fatiguA. Il est salutaire parce qu'il est froidj parce qu'il exerce une véritable constriction sur les parois gastriques. Jamais vous ne songerez aux boissons tièdes pour une personne qui digère mal. On com ■ bat, dira-t-on, l'empoisonnement par l'aconit en administrant le vin en grande quantité. La chose est facile à expliquer: il attire la chaleur des viscères et s'en charge de sorte que le

froid produit par le poison dans l'estomac se trouve combattu avec avantage. Mais si l'aconit a étA donné dans du \ in, celui-ci n'est plus un antidote; la froideur des deux substances se combine et le malheureux qui a pris un tel breuvage est infailliblement perdu.

Contre l'insomnie on prescrit tantôt le suc du pavot, tantôt la mandragore, tantôt le vin, autre preuve qu'il est froid. L'excès produit une impuissance temporaire; l'ivrogne est pâle, affaibli, ses mouvements sont incertains, tremblants comme eux d'une personne glacée ; il est souvent frappé de cette maladie que les Grecs appellent paralysie.

Voyez comment on combat l'ivresse : on réchauffe le sujet sous d'épaisses couvertures, par des frictions, par des bains. Les buveurs sont chauves de bonne heure, ils présentent vite une partie des attributs de la vieillesse. Les fruits les plus rafraîchissants sont d'ailleurs ceux des arbres dont la saveur rappelle celle du vin.

L'orateur désirait ajouter un argument tiré d'Aristote, il ne l'osa pas, se défiant probablement de ses connaissances physiologiques. Le philosophe a fait remarquer quelque part, que les femmes s'enivrent difficilement, tandis que chez les vieillards e vin produit très vite ses effets. Il suffisait d'expliquer le Iprivilège du sexe faible par une ardeur organique contre laquelle le froid du vin ne pût rien. Flavianus préféra s'en remettre à l'autorité de Disarius. — Chez la femme, répondit celui-ci, l'humidité prédomine, la douceur et le brillant de la peau en sont une preuve. Le vin qu'elle absorbe perd sa force parce qu'il est dilué dans un excès de liquide. Il y a une autre raison : Son corps est parsemé d'orifices, de méats donnant passage à l'excès d'humeurs qui constitue le flux menstruel, les vapeurs du vin trouvent par là une issue facile. Chez le vieillard, la sécheresse prédomine : sa peau est âpre et rugueuse, il ne pleure presque jamais. Le vin ne trouve pas d'issue; il n'est affaibli par aucun mélange et ses fumées obscurcissent vite Tesprit. Il existe plus d'une ressemblance entre le vieillard et l'homme ivre : tous deux sont loquaces, irascibles; ils ont de la titubalion de la langue. — Ces raisons sont excellentes, dit Symmaque, mais tu oublies la plus importante : la froideur naturelle de la femme tempère et éteint la chaleur du vin, de sorte qu'il devient chez elle incapable d'eni-

vrer. — Alors tu crois à la froideur de la femme, répartit Horus, je vais essayer de te démontrer qu'elle a plus de chaleur que l'homme. Au sortir de l'enfance, l'humeur du corps se concrète en partie à la surface et forme les poils, la chaleur est si prononcée chez la femme qu'elle dessèche complètement cette humeur, de sorte que les téguments restent lisses. Le sang qui est chaud, on ne peut le nier, est si abondant chez elle que l'excès est évacué dams des purgations périodiques,

On ne brûle plus les morts aujourd'hui; mais autrefois, lorsque les ministres des bûchers funèbres devaient faire consumer en même temps plusieurs cadavres masculins, ils y joignaient un corps de femme pour qu'il favorisât la combustion. Si la chaleur est la cause de la génération, il faut bien admettre qu'elle est plus prononcée chez les jeunes filles que chez les jeunes gens puisque notre droit publie fixe l'âge de la nubilité à 12 ans pour les premières, à 14 ans seulement pour les seconds. Voyez ce qui arrive en hiver, les femmes se contentent d'un vêtement léger, tandis qu'il faut aux hommes des habits solides pour les protéger efficacement.

« Décidément, dit en riant Symmaque, Horus veut paraître orateur à la manière d'un cynique. Tous les arguments à l'aide desquels on pourrait démontrer la frigidité du sexe féminin il s'en empare et les fait servir à la thèse contraire. La femme se contente de vêtements plus légers parce que son corps est plus dense et la densité est une conséquence du froid; les évacuations périodique» servent à transporter au dehors les éléments impurs, nuisibles, espèces d'humeurs viciées et froides données par les résidus crus des aliments. Les poils sont un produit du froid, dis-tu ; pourquoi les eunuques soat-ils imberbes? Tu trouves dans la nubilité précoce un signe d'ardeur, c'est un signe de faiblesse: les fruits les plus débiles sont mûrs les premiers. L'homme conserve la puissance génératrice longtemps après la femme parce qu'il a plus de chaleur. Celle-ci éprouve moins le besoin de se protéger contre les changements de température parce que, pour elle, le contraste est moins vif et moins pénible.

Cette discussion avait un peu fatigué l'auditoire. Horus ne redemanda pas la parole et Symnaque conclut en déclarant que chacun pouvait penser là-dessus ce qu'il voudrait, puis il demanda, à Disarius pourquoi le vin nouveau n'envire pas.

— La douceur, répondit celui-ci, engendre la satiété; or, c'est la seule qualité du liquide dont vous parlez. Le vin vieux est suave, le vin récent n'est que fade ; on n'en saurait prendre assez pour s'enivrer parce qu'il répugne vite. Il y a d'ailleurs opposition naturelle entre la douceur et l'ivresse. Quand celle-ci est assez forte pour menacer la vie, on fait vomir l'ivrogne e1 on lui administre du miel sur des tranches de pain. Le vin doux est pesant et gazeux, il descend rapidement dans les régions inférieures de l'intestin d'où il est expulsé.

Bientôt les questions se multiplièrent. On dirait que Macrobe a voulu reproduire la physionomie d'une conversation mibadine, mi-sérieuse. C'est toujours le médecin qui répond.

— Pourquoi les saucisses sont-elles si difficiles à digérer, lorsque la préparation qu'a subie la viande permettrait d'espérer le contraire? — Tarce qu'elles sont légères, nagent dans les sucs intestinaux et ne s'appliquent point contre les parois de l'estomac qui jouent le principal rôle dans la digestion. Furius Albinus demanda . — Les viandes fortes cuisent vite et sont mieux digérées que les autres ; il y a une différence considérable entre les boulettes de bœuf et le poisson. A quoi cela tient-il ?

— A la chaleur viscérale : si on donne à l'estomac une subsance appropriée, il la prépare sans peine et la consomme; autrement certains aliments échappent à son action ou sont réduits en poudre. Le feu qui transforme en charbon étincelant les morceaux de chêne rouvre, ne laisse des brins de paille que des cendres. Albinus satisfait voulait apprendre autre chose encore, quand Cœcina s'approcha. — A mon tour, maintenant, dit-il. Tâche donc de m'expliquer pourquoi le poivre et la moutarde qui brûlent et excorient la peau ne font rien de semblable dans le ventre? — C'est bien simple. Quant tu les appliques à l'extérieur ils sont purs, conservent leurs propriétés et produisent leurs effets. Mélangés aux liquides digestifs, ils les perdent et, grâce à la chaleur ambianie, sont vite transformés en composés inoffensifs. — Puisque nous parlons de chaleur, dis-moi pour quelle raison l'Egypte, le plus chaud des pays, produit le plus froid des vins? — Par la môme raison que les sources profondes donnent des eaux glaciales en été et fumantes en hiver. A la saison des brumes, la chaleur repoussée au sein de la terre échauffe les liquides qu'elle rencontre ; pendant 'été c'est le froid qui est chassé vers les parties profondes

et l'été dure toujours en Egypte : le froid reste dans le sol, le vin conserve les propriétés qu'il y puise. — Mais quand nous demeurons immobiles dans l'eau chaude, lasensaiion de chaleur est moins vive que si nous faisons des mouvements ? — Affaire d'habitude ; peut-être le corps s'accoutume-t-il à la température de l'eau qui le touche, peut-être la refroidit-il. Si nous changeons de place, rien de pareil ne saurait arriver. — Et pourtant l'air est plus frais lorsqu'il fait du vent ; si ce que tu dis est vrai, il devrait être plus chaud. — La chaleur de l'eau n'est pas de même nature que celle de l'air ; elle est plus solide et plus grasse, elle revient par sa seule force sur les surfaces dont ou s'éloigne ; l'agitation, au contraire, rend plus liquide et moins dense la chaleur aérienne. »

Evangelus voulut savoir pourquoi ceux qui tournent sur eux-mêmes ont du vertige. Cette fois la question était sérieuse et bien choisie. Grâce à la solution de Disarius, nous connaissons Iss idées populaires de l'époque sur les fonctions du système nerveux .

— Il y a, répondit-il, sept espèces de mouvements : en arrière, à droite, à gauche, en haut, en bas, enfin le mouvement circulaire ; les corps célestes seuls possèdent le mouvement sphéroïde. La rotation trouble le soalfle vital qui régit nos sens. Ce souffle entoure le cerveau ; c'est lui qui donne aux nerfs et aux muscles leur force. Lorsque les humeurs sont agitées par un mouvement circulaire, il est troublé et devient incapable de remplir son office. Chez ceux qui ont tourné longtemps, l'ouïe s'affaiblit, la vue s'obscurcit, les muscles perdent leur énergie. Avec l'habitude, ces phénomènes disparaissent ; le souffle n'éprouve plus le même trouble et l'homme peut tourner impunément. — Je te tiens enfin, répond l'incisif questionneur. N'ai-je pas maintes fois entendu dire à tes confrères que le cerveau est insensible? s'ils ne se trompent pas tu ne pourras m'expliquer par quel moyen un organe insensible règle la sensibilité? — Les mailles de ton filet sont lâches et je les franchirai sans peine. La nature veut que ce qui est trop sec ou trop humide ne perçoive pas les sensations. Les os, les dents, les ongles, les cheveux sont secs, denses et impénétrables aux mouvements de l'âme dont résulte la sensibilité. La graisse, la moelle et le cerveau sont des substances d'une extrême mollesse ; les sensations que les premières ne peuvent

recevoir, ils ne peuvent les conserver. La section des cheveux, de la graisse, du cerveau ou de la moelle est indolente ; et pourtant on ne peut pas nier la douleur des dents ; on ne peut pas nier que les gens auxquels on coupe les os ne souffrent cruellement, mais c'est une conséquence de la lésion de la membrane qui recouvre le squelelle ; lorsque Ja main du médecin l'a passée, il tranche le corps de l'os et la moelle sans que le patient ressente rien. Ce n'est pas la dent qui fait mal, c'est la chair qu'elle contient. Le cerveau qu'on ne peut toucher sans produire d'horribles souffrances et souvent la mort, n'est pas sensible par lui-môme ; il l'est par son enveloppe. Reste à savoir comment il peut gouverner nos sens. Ceux-ci sont au nombre de cinq : la vue, l'ouïe, l'olorat, le goût et le toucher; les uns font partie intégrante des corps, les autres siègent autour d'eux ; mais ils n'appartiennent qu'aux corps mortels ; les sphères célestes, qui sont animées pourtant n'en ont pas. On dirait qu'elles les dédaignent, et leur majesté est infiniment plus grande puisqu'elles peuvent s'en passer. L'homme a une âme qui éclaire le corps et l'iiabite; son siège est le cerveau. Elle est sphérale par nature et nous vient d'en haut ; c'est pour cela qu'elle réside dans la partie supérieure et arrondie du corps. Celte âme n'a pas besoin de sens, mais l'animal en a besoin et voici comment les choses se concilient: y a dans les cavités du cerveau un souffle qui produit et règle la sensibilité. De ces espèces de cavernes que les anciens ont appelées des ventricules, naissent sept paires de nerfs; leurs interstices sont remplis de souffle vilal qu'ils conduisent d'après la loi de nature là où il est nécessaire. La première va aux yeux et leur donne le pouvoir de reconnaître la forme et les couleurs; la seconde se distribue aux oreilles, z'est par elle que nous acquérons la notion des sons ; la troisième se rend aux na~ rines et juge les odeurs : la quatrième, préside au goût ; la cinquième va dans tout le corps, elle nous montre si les objets sont durs ou mous, chauds ou froids ; la sixième se rend à l'estomac. La sensibilité lui est, en effet, indispensable pour qu'il désire ce qui lui est utile et refuse le supeiflu. Enfin la septième paire de nerfs se dirige vers la moelle épinière, celle-ci est pour l'animal ce que la carène est pour le navire ; beaucoup de médecins l'appellent le cerveau prolongé.

L àme prend soin du corps qu'elle habite de trois manières ;

elle veille à ce qu'il vive, qu'il vive dignement et elle assure son immortalité par la succession. Ces fonctions s'accomplissent par l'intermédiaire de la moelle : par la respiration elle dirige le foie et le cœur; elle donne la force aux nerfs des pieds et des mains qui sont les ministres de la dignité de la vie; et pour assurer la continuité de l'espèce, elle en envoie d'autres aux organes génitaux mâles et à l'utérus. Il n'y a pas une région du corps à laquelle ne parvienne le souffle contenu dans les ventriculps du cerveau ; lui qui n'est pas sensible, il est le point de départ et l'origine de toute sensibilité.

Bien d'autres questions encore furent soulevées dans ce repas mémorable: la partie antérieure de la tête devient chauve la première parce qu'elle est parsemée d'orifices servant à l'issue de la matière subtile et vaporeuse qui entoure le cerveau. Les cheveux sont nourris par les phlegmes, c'est pour cela que les gens chez lesquels ils sont rares sout chauves tard et grisonnent de bonne heure; les humeurs superficielles, les teignent en blanc. Du reste, chez les vieillards, les liquides sont abondants, la fréquence des catarrhes le prouve, mais ces liquides sont pathologiques, le froid seul les engendre. Chez les enfants, au contraire, ils sont produits par la nature, ne stationnent pas à la surface et ne blanchissent pas la chevelure ; l'ailaiblissement des membres, la débilité sénile est la conséquence de l'accumulation des liquides extra-naturels.

A un interrogateur qui demande pourquoi la pudeur fait rougir, Disarius répond que sous l'influence d'un pareil sentiment le sang se porte vers la face comme un voile. On pâlit de crainte parce qu'il se fait une rétraction instinctive à l'aspect de l'objet redouté et qu'elle entraîne avec elle le sang jusque dans la profondeur des tissus; l'àine abandonne les nerfs qui soutiennent les membres, le corps devient incertain, vacillant, et souvent une brusque évacuation de l'intestin indique le relâchement et la paralysie des muscles qui le fermaient.

On dit ensuite de savantes choses à propos des phénomènes physiques de la vision. La plupart des convives admiraient Disarius exposant avec une éloquente lucidité les opinions des philosophes depuis Empedocle jusqu'à, Platon et Aristote , mais cela ne faisait pas l'aflaire de tous; un d'eux voulut savoir pourquoi le sel conserve les viandes ; il fallut s'occuper de la désorganisation des tissus. Notre

médecin, vitaliste sans le vouloir peut-être, attribuait à la Tie un rôle de première importance dans la cohésion organique. Tout corps est par nature soluble et déliquescent, tant que l'anima est présente, ses parties restent jointes parce qu'il reçoit l'air, c'est-à-dire la matière niême du souffle ; quand la vie cesse, les membres deviennent caducs. Le corps s'affaissant par son propre poid<, le sang, qui donnait aux tissus leur vigueur sort des veines et se change en sanie, de sorte que l'on n'a plus qu'une masse putréfiée. Le sel chaud et sec par nature rapproche les humeurs ou les absorbe ; il est facile de le prouver. De deux pains, l'un salé et l'autre qui ne l'est pas, le second est le plus lourd parce que grâce au manque de sels les liquides restent à l'intérieur.

Personne ne fit d'objection à la solution donnée, mais plus tard, le Romain Evangelus, y revint. Fatigué par la physiologie, il avait hasardé une demande si plaisante espérant que tout finirait avec elle par un éclat de rire. L'oeuf est-il antérieur à la poule, ou la poule est elle antérieure à l'œuf? Le médecin n'entendait pas raillerie; il morigéna le farceur ei lui montra qu'on pouvait faire làdessus de doctes développements. — Puisque tu sais si bien tirer quelque chose de sérieux d'une mauvaise plaisanterie, dit Evangelus, je voudrais te soumettre un problème sur lequel je me suis beaucoup excercé en vain. Il y a quelque temps, j'étais à Tibur dans une de mes propriétés où l'on chassait tout le jour. On m'apporta les sangliers que la forêt avait donnés aux chasseurs ; puis d'autres pris pendant la nuit. La viande de ceux que l'on avait tués de jour se conserva longtemps : ceux-là, au contraire, qui avaient été capturés à la clarté de la lune se putrifièrent très vite. Pourquoi cela? — Parce que la lumière du soleil, plus chaude que celle de la lune, dessèche les liquides et prévient la décomposition.

Avant d'abandonner Macrobe, laissons ces courtes questions suivies de courtes réponses et voyons une dernière dissertation.

Un philosophe avait si bien parlé à propos de la réfraction quede bruyantesapprobationsrépondirentàsa harangue. Disarius n'j joignit pas la sienne : «C'est en applaudissant de la sorte la philosophie qu'on la provoque à sortir de sa voie et à tomber dans de grossières erreurs. Votre Platon n'a pas su s'abstenir de tou-

ther à l'anatomie qui est une partie de la médecine et il n'a réussi qu'à exciter la risée de la postérité. D'après lui les aliments solides ou liquides sont absorbés par deux voies dilférentes : tandis que les premiers vont directement à l'estomac, les seconds se rendraient par la trachée aux fibres du poumon. Il est étonnant ou plutôt fâcheux qu'un si grand homme ait pensé cela et l'ait écrit. Erasistrate, le plus illustre des anciens médecins l'en a repris en bonne justice, en disant qu'il avait raconté des choses absolument différentes de ce qui existe. Il y a en effet, deux fistules oi canaux qui naissent à la partie inférieure de l'arrière-bouche. Par l'un les aliments et les boissons sont portés vers l'estomac, ils arrivent d'abord dans le ventricule appelé par les Grecs ^ xà-rw xoiXta ; là ils sont triturés et digérés, les fragments les plus secs passent dans le xwXov les parties les plus humides vont par les reins à la vessie.

C'est par l'autre, la trachée-artère, que le souffle se rend aux poumons et revient vers la bouche et les narines; c'est par lui que passe la voix. Afin que les boissons et les aliments qui doivent gagner l'estomac ne s'égarent point ; que la voie ne soit point bouchée au souffle, la nature a placé l'épiglotte comme une fermeture réciproque des deux canaux contigus.

Elle couvre et protège la trachée de sorte qu'aucune partie, même liquide, ne peut arriver jusqu'au poumon. Erasistrate a dit tout cela et il a eu raison; il ne faut pas, en effet, que les aliments soient secs quand ils arrivent à l'estomac, mais qu'ils soient mélangées à une quantité convenable d'humeurs, de telle sorte que solides et liquides suivent la même route, afin que les premiers, tempérés par les seconds, soient conduits par l'estomac dans le ventre.

Le poumon est solide et lisse ; si quelques particules épaisses y tombaient, comment pourrait-il les transmettre au point où elles doivent être digérées? Quand quelque chose d'étranger est poussé avec le souffle jusqu'à lui , il survient aussitôt une toux âpre et rebelle et une foule d'autres nconvénients sérieux pour la santé. En supposant que les liquides allassent directement au poumon, comment supporterait-il la polenta ou les aliments de même nature. Mais l'épiglotte est là qui défend l'entrée d€ la trachée : quand nous voulons parler, elle s'incline en sens inverse, ferme le canal

de Testomac et permet à la voix de passer. Nous savons par expérience qu'en buvant à petites gorgées, nous nous désaltérons mieux qu'en absorbant avidement une certaine quantité de liquide; c'est qu'alors, par le fait de l'impulsion, il est rapidement conduit jusqu'à la vessie. La nourriture la plus sèche est mal digérée, cela n'arriverait pas s'il y avait des conduits isolés pour chaque espèce d'aliment. Je sais bien qu'Alcée a dit et que l'on chante encore : « Il vole vers le ciel les poumons rafraîchis par le vin, » cela veut simplement dire que le poumon se trouve bien d'un liquide agréable et qu'il attire vers lui ce qui lui est nécessaire. Ne pas s'occuper de ce qu'on ignore, tel devrait être le premier principe de la philosophie.

Le conseil était sensé; l'argumentation qui l'avait motivé irréfutable. Par malheur, dans une société d'érudits, de rhéteurs plus amis du paradoxe que de l'observation, de Platon que de la vérité, il avait peu de chances d'être écouté. La philosophie a toujours emprunté à la médecine ses recherches et ses observations quand elle en a eu besoin; mais elles sont moins malléables qu'une hypothèse psychologique. Une expérience est une expérience, un fait un fait; on peut les interpréter, les torturer, on ne peut les travestir. Platon qui inventait une anatomie et une physiologie pour les besoins de sa cause faisait sourire Erasistrate. Celui-ci était moins éloquent, moins instruit, mais il avait probablement cherché chez l'homme ou les animaux domestiques les rapports de l'œsophage et de la trachée. Pour bien prouver à Disarius, son disciple, qu'il avait tort, il eût fallu opposer l'observation à l'observation et montrer une disposition anatomique contraire à celle qu'il décrivait.

Les Byzantins n'aimaient guère la méthode expérimentale; ce n'est pas chose facile que de manier l'instrument tranchant ou d'apprendre l'anatomie pour la réformer. Il était plus simple d'accepter les choses telles qu'elles étaient et de venger Platon avec un sophisme subtil ou une hypotèse brillante ; c'est ce que ût Eustathius. « Je te plaçais Disarius, dit^il, autant parmi les philosophes que parmi les médecins, mais tu me parais oublier une chose consacrée par Tassentiment du genre humain : que la philosophie est l'art des arts, la science des sciences. Et voilà qu'avec une hardiesse parricide, la médecine veut s'insurger contre elle! La philosophie

est vénérable surtout quand elle s'occupe des choses rationnelles, c'est-iVdire immatérielles ; elle s'abaisse quand elle en arrive à la physique, l'étude du ciel et de ses astres. Mais la médecine n'est qu'un infime résidu de la physique. De quoi traite«t-elle donc? D'un corps de la terre, c'est-à-dire d'un peu d'argile ; encore la conjecture tègne plus chez elle qu'autre chose.

Laisons-là cette défense de peur de paraître fuir par des généralités la discussion sur le rôle du poumon. Ecoute donc les raisons qu'a suivies Platon dans sa majesté. L'épiglotte dont tu as parlé est une clef placée par la nature pour fermer à tour de rôle les routes que suivent les solides et les liquides, de telle sorte que les premiers vont vers l'estomac et que le poumon reçoit les seconds. S'il est parsemé de méats et de fissures, ce n'est pas pour que le souffle trouve des issues, il y a assez d'orifices cachés pour son exhalation ; c'est afin que si quelque partie solide y tombe, son suc puisse rapidement passer dans l'organe de la digestion. Si à la suite d'un accident la trachée a été divisée, les boissons au lieu d'être absorbées sont rejetées, quand môme l'estomac est sain et sauf.

Bien mieux, ceux qui souffrent d'une affection pulmonaire sont tourmentés d'une soif inextinguible. Cela arriverait-il, dis-le moi, si le poumon n'était pas le réceptacle des boissons? Les animaux chez lesquels il manque ne boivent pas; or, tous les membres ont leur usage, quand la nature n'en a pas donné un, sa fonction n'existe pas.

Pense donc que si l'estomac recevait du même coup les aliments et les boisjons, la vessie serait superflue ; le premier viscère pourrait livrer à l'intestin les résidus de toute nature Dans l'urine, ce détritus des boissons, ou ne trouve

jamais une partie solide ; elle n'a ni la saveur ni la couleur des matières que renferme l'intestin. Les pierres même qu'elle contient viennent des liquides et on ne les rencontre jamais dans le ventre, preuve que ceux-ci n'y séjournent pas. D'ailleurs, les poètes eux-mêmes ont parlé de celte fonction du poumon. Eupolis, Eratosthènes, Euripide la mentionnent. Platon est d'aci',ord avec l'anatomie et le consentement de tous. N'est-ce pas folie d'argumenter contre lui ?

Ces discussions ne pouvaient pas mener à grand'chose. A l'époque môme où elles avaient lieu, Alexandre de Thralles

voyageait en Gaule à la recherche de recettes nouvelles et d'observations inconnues; ies praticiens pâlissaient sur Galien, d'autres recopiaient Oribase. C'est à eux, dira-t-on, que nous sommes redevables des traditions médicales de l'antiquité ; l'élucubration d'un Grec écrivant laborieusement dans une langue déjà morte, ne saurait nous passionnner.

N'oublions pas, nous qui revendiquons pour la médecine une place honorable au milieu des sciences humaines, que depuis ses origines elle a marché constamment au grand jour, que ses découvertes et ses acquisitions ne sont pas restées la propriété d'ua petit nombre d'adeptes. Elles entrent plus ou moins dans le domaine commun, suivant leur degré de certitude et leur intérêt. Personne aujourd'hui n'oserait parler de zoologie, sans prononcer le nom de Harvey ; il nous a semblé intéressant de voir quelle place tenaient dans le bagage d'un encyclopédiste à l'orée du moyen âge, les notions générales des sciences naturelles empruntées ci la médecine.

QUATRIÈME LECTURE

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