IL Y A NEUF CENTS ANS
Si vous voulez bien, cher lecteur, vous transporter par la pensée à Reims, vers l'époque où l'enseignement de Gerbert d'Aurillac attirait dans cette ville des gens de toutes les parties de la Gaule, de l'Italie et de l'Allemagne, j'aurai le plaisir de vous présenter un de ses meilleurs élèves, le bénédictin Richer, de l'abbaye de Saint-Rémy, âgé d'une quarantaine d'années en l'an de grâce 990. Ayant suivi Gerbert depuis son arrivée il a pour lui une véritable affection que le maître luirend. Les livres les plus curieux de la Bibliothèque, qui se rapportent aux diverses parties du trivium, lui sont connus. Il passe son temps à méditer, à rédiger des notes, à copier des manuscrits, comme les religieux les plus estimables et les plus intelligents de l'époque. Malgré son amour pour toutes les sciences en général, malgré sa curiosité et son intérêt pour les histoires et chroniques que renferme le trésor du monastère, il éprouve une véritable prédilection pour les livres de médecine, Richer a lu et relu de la première à la dernière page, ceux que l'on trouve à Saint-Rémy : ils sontrares et peu importants. Gerbert ne connaît que Cornélius Celse et des fragments de Pline. Notre reli-
gieux est un philiâtre plutôt qu'un médecin, c'est-à-dire qu'il exerce peu et par hasard ; un conseil donné à ses frères, une prescription à un voyageur indisposé au xenodoehium, là se borne sa pratique. Si rudimentaire qu'elle soit, elle a suffi pour lui créer une place à part; il est estimé d'Arbod son abbé, de l'archevêque Adalbéron ; il est en correspondance avec presque tous les savants de l'époque. Une autre cause contribue à augmenter cette considération ; ce pauvre moine n'est pas seulement de condition .libre, il appartient à une famille noble et illustre. Son père jouissait d'une gloire incontestée du temps de Louis d'Outre-Mer, il était éloquent dans le conseil, brave au combat; ce qu'il avait projeté il savait le mener à bien. Ce fut lui qui, en 949, traça le plan de la prise de Laon et l'exécuta comme général. Sept ans plus tard il surprend, la nuit, la capitale du Hainaut, s'empare de la femme et des enfants du comte Ragener et l'oblige à réparer une injure grave qu'il avait faite à la reine Gerberge
Cet homme, occupé avant tout des affaires de la guerre et de la politique, avait peu de temps à consacrer à sa famille, Dès l'âge de 16 ans, >ous le pontificat de l'archevêque Odelric, le jeune Richer fut conduit à Saint-Remy. Il conserva toujours de ses années d'enfance de vifs et agréables souvenirs. L'entourage des derniers Karolingiens ne ressemblait pas plus à celui de Cbarlemagne, que les luîtes entre Charles le Simple et Hastings le Normand, ne ressemblaient à la guerre contre Didier ou les Saxons. Il y avait de petites expéditions, de petites intrigues de palais; la vieille langue, elle-même, était oubliée. LouiSj élevé en pays anglosaxon n'entendait que le roman des Gaules, le latin peutêtre; il ne comprenait plus le calendrier de Karl le Grand dans lequel les mois et les jours portaient des noms empruntés au rude idiome tudesque.
Dans les loisirs que lui laissaient ses études et ses exercices religieux, Richer aimait à rappeler certains faits qu'il avait entendu raconter dans son enfance et dont quelques-unes remontaient aux temps malheureux de Charles ou de l'usurpateur Rodolphe. L'assassinat de l'évôque Winimar et lechàtimenl terrible de ses meurtriers, les épidémies qui avaient désolé Reims, les signes célestes qui les avaient précédés étaient le thème ordinaire de ses conversations. Ce n'était pourtant point un
chroniqueur vulgaire, acceptant sans critique et comme mot d'évangile toutes les histoires merveilleuses qu'on débitait sur les Saints. Il aimait surtout à redire une certaine anecdote, parce que les principaux personnages étaient deux médecins, l'un français, l'autre étranger et que le dénouement était à l'avantage du premier.
Dès le commencement du siècle, les pèlerins revenant du Saint-Sépulcre, racontaient qu'il y avait en Italie une ville fameuse entre toutes par le nombre et l'habileté de ses médecins : un évêque de Verdun, depuis longtemps valétudinaire, n'avait pas hésité à entreprendre un long et périlleuxvoyage espérant trouver à Salerne la santé et le bien-être. Louis d'Ouire- Mer voulut posséder un médecin sorti de celte é:ole; il en avait pourtant déjà un qu'il estimait; c'était un ecclésiastique appelé Dérold, qui devint plus tard évêque d'Amiens. A peine l'Italien étaitil arrivé qu'une rivalité sourde s'établit entre eux : « Tous deux étaient habiles; le roi aimait mieux Dérold, mais la reine préférait le Salernilain. Afin de savoir quel élait le plus instruit, le prince lesinvite à sa table et pendant le repas il a soin de leur adresser, sans éveiller leur attention, diverses questions sur leur art chacun les résout comme il peut. Dérold avait une connaissance sérieuse des lettres, il répondait toujours savamment; le Salernitain corrigeait son défaut d'instruction par la vivacité de son esprit et son expérience. Ces discussions intéressaient tellement le roi que les médecins devinrent ses commensaux habituels. Un jour on parlait des dillérences d'action des médicaments; la pharmacie, la chirurgie, la botanique avaient été largement mises à contribution. L'Iialien fut bientôt obligé, à sa conlusion, de garder le silence parce qu'il ne comprenait pas les noms populaires dont se servait son interlocuteur; il résolut de l'empoisonner. Dissimulant sa haine sous le masque de l'amilié, il prépare un venin très subtil qu'il môle à un condiment liquide dont on se servait alors. Dérold l'absorba sans se douter de rien ; mais bientôt le poison lit sou eflet et ses domestiques durent le reconduire chez lui. Il réussit à se guérir en absorbant une grande quantité de théri;ique, si bien qu'au bout de trois jours il reprit sa place accoutumée à la table royale. Comme son confrère lui demandait ce qui lui était arrivé : « Rien répondit-il, un simple rhume ». Mais, à son tour, il avait eu soin de cacher entre l'index et l'annulaire de sa
main droite certain poison dont il saupoudra le» aliments que celui-ci allait prendre, La ruse réussit à merveille, et le Salernitain fut emporté par les siens. Les antidotes môme dont il se sert ne le guérissent pas, il déclare alors que Dérold est le plus grand des médecins, réclame avec énergie ses soins. Fléchi par les prières du roi, ce dernier consentit à donner le contrepoison. Grâce à la force de la thériaque le venin fut chassé jusque dans le pied gauche, où il s'arrêta, formant là une grosseur semblable à un pois, plus tard la peau se perfora, le pied fut le siège d'une véritable maladie, et les chirurgiens durent l'ampuler.
Vers le temps où Richer fut conduit à Saint-Rémj, Gerbert arrivait d'Allemagne. Ayant accompagné à Rome l'évêque espagnol Hatto il sut charmer Jean XIII par la vivacité de son intelligence et l'étendue de ses connaissances. Le pape le recommanda à Othon II, qui l'engagea à son service. Le jeune savant venait non en maître, mais en disciple ; il avait vu à la cour de l'Empereur un archidiacre rémois chargé par Lothaire d'une mission diplomatique; c'était un des meilleurs dialecticiens de cette école, alors fréquentée par Nottker de Lùttich, Ekkert de Trier, Adso, abbé de Moutiersen Der, et tant d'autres. Là, comme en Espagne, comme en Italie, Gerbert fut vile apprécié; en quelques mois il passa du banc de l'élève à la chaire de professeur ; il commentait à ses auditeurs l'Organon d'Aristote, VIsagoge de Porphyre, lisait avec eux les poètes latins et leur en expliquait les beautés. Son enseignement était complété par l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, et la musique. Les sciences naturelles et la médecine ne figurent pas dans ce programme; une telle lacune n'avait pas échappé à Gerbert ; il recueillait ça et là pour son usage personnel des recettes thérapeutiques ou des notions de pathologie. Sa 151" lettre adressée à un de ses amis qui souffrait de la pierre renferme des conseils pour le guérir ou atténuer ses douleurs; dans une autre il demande à son correspondant les ouvrages aujourd'hui perdus du Marseillais Démosthènes, le meilleur oculiste de l'antiquité.
Malgré son respect pour le maître, malgré l'intérêt qu'il prenait à ses conversations et à son enseignement, Richer n'était pas satisfait; il admirait Celse sans doute, mais il brûlait, dit-il, d'un ardent désir de connaître Hippocrate. La chose était
difficile car les centres d'enseignement étaient rares et si les circonstances ne le favorisaient, un moine devait borner son ambition à la lecture des livres qu'il avait sous la main. C'est à Chartres qu'on s'occupait le plus sérieusement de médecine; Richer était en correspondance avec un ecclésiastique de cette ville, appelé Heribrand, très versé dans la science hippocratique. Il lui demanda probablement plus d'une fois des renseignements et manifesta le désir qu'il avait de pousser plus avant ses études dans cette voie. Un jour qu'il rêvait mélancoliquement en parcourant les rues de la ville au bonheur de ceux qui pouvaient étudier à fond les meilleurs livres des Anciens, il fit rencontre d'un cavalier qui lui demanda son chemin. Après le lui avoir indiqué : — Qui êles-vous et d'où venezvous donc? lui dit-il. — Je suis, répond le voyageur, au service du clerc Heribrand de Chartres, et je vais à Saint-Rémy pour parlerdesapartàun bénédictin qu'on appelleRicher. »
« Entendant le nom de mon ami et cette réponse, je compris ce dont il s'agissait, j'embrassai plein de joie le messager et nous entrâmes tous deux à l'abbaye. Là il me donna une lettre m invitant à venir apprendre les aphorismes; je me procurai aussitôt un domestique et m'apprêtai à partir. »
Tout n'était pas rose en voyage au x" siècle ; il fallait que l'in tention du religieux fut bien arrêtée, son amour de l'étude bien vif pour qu'il s'exposât aux fatigues et aux périls du chemin.
Son abbé, lui accorda un congé d'assez mauvaise grâce ; il lui refusa même formellement de l'argent et des provisions. C'est à peine s'il put en obtenir un parviredm, c'est-à-dire un cheval de voyage, en mauvais état. Heureusement que Richer avait de nombreux amis ; dès le premier jour il fut hébergé au monastère d'Orbais et la munificence du Supérieur le mit à môme de continuer sa route. Nos voyageurs |iarient avec l'inlention de gagner Meaux dans la journée. Il fallait traverser une forêt qu'aucun d'eux ne connaissait; arrivés à nn embranchement ils s'égarent, vont vers Château-Thierry et font six lieues de trop. Richer va nous raconter lui-même cette mésaventure et ses conséquences.
« Voilà que \e parviredus qui jusque là semblait un vrai bucéphale devint plus lent qu'un âne; l'air tout entier semblait se résoudre en pluie, et le soleil descendait peu à peu vers l'Occident. La pauvre rosse écrasée par un travail au dessus de ses forces
s'affaisse entre les jambes du domestique qui la monte, tombe comme foudroyée et expire quand nous étions encore îi dix milles de Meaux. Ceux-là seuls qui se sont trouvés dans un semblable cas peuvent comprendre quels furent notre trouble et notre anxiété. Le domestique peu habitué à de telles difficultés et accablé de fatigue restait couché par terre, de sorte que nous n'avions plus personne pour porter nos bagages. Il pleuvait sans cesse, et des nuages de plus en plus nombreux montaient au ciel et la nuit s'avançait à pas de géant! !
« Mais Dieu nous inspira : je laisse le domestique à la garde des bagages en lui disant ce qu'il aurait à répondre si un passant l'interrogeait, en lui recommandant bien de ne pas doimir, puis je me dirige vers Meaux avec le Chartrain. On y voyait à peine quand nous arrivâmes. Examinant soigneusement un pont que nous devions traverser, je m'aperçus qu'il était en si mauvais état qu'on ne pouvait guère s'en servir. Mon compagnon courageux et très habitué aux voyages chercha une barque de tous côlés et c'en put trouver; il fallut, coûte que coûte, fianchir le pont périlleux. Ce ne fut qu'avec l'aide de mille peines que nous pûmes nous en tirer sains et saufs, nous et nos chevaux, A chaque instant nous devions nous arrêter pour établir une passerelle avec des planches, pour boucher un trou; nous marchions lautôt avec la plus grande précaution tantôt très vite; tantôt debout, tantôt courbés. Enfin, nous louchâmes l'autre bord. La nuit était horrible, un épais brouillard, couvrait la terre lorsque nous arrivâmes à l'entrée de la basilique de Saint-Faron.
« Ce jour-là on avait récité le capitulaire relatif aux devoirs du cellerier et fait un dîner solennel ; à notre arrivée les religieux ne faisaient que préparer le bouillon de charité. Ils me reçurent comme un frère et me donnèrent immédiatement de quoi me restaurer. Je renvoyai le Chartrain chfTcher le domestique en détresse. Ayant passé le pont avec I.s mômes précautions que la première fois, il arriva vers deux heures du matin au but de sa course et réussit à retrouver son camarade après l'avoir longtemps appelé; il le ramena avec lui, mais connaissant les dangers du pont, au lieu.de le traverser de nouveau, il préféra passer le reste de la nuit dans une masure abandonnée. L'inquiétude m'empêcha de dormir; heureusement que mes deux égarés, demi morts de froid et de faim, arrivèrent de
très bonne heure le lendemain; on leur servit aussitôt à mauger ainsi qu'aux chevaux. Je confiai aux soins de l'abbé Augustin mon domestique désormais démonté et je continuai ma route vers Chartres. »
Le reste du voyage se passa sans accident, du moins l'auteur n'en a pas noté. Ce fut avec un véritable soulagement qu'il put s'installer et travailler avec son ami. « L'étude du pronostic des maladies et de leurs symptômes ne me suffisait pas, dit-il, je priai Heribrand de me laisser commenter avec lui le livre qu'on appelle Id. Concordance, d'Hippoerates, de Gallien et de Suranus, il me l'accorda facilement de sorte que, comme il était très habile, j'ai pu apprendre beaucoup de choses sur le dynamisme pharmaceutique, la botanique et la chirurgie. »
Le clerc dont parle Richer n'était pas le seul médecin de valeur que possédât alors la ville. Tout fait supposer comme nous l'avons dit, qu'il y avait là un centre d'études; que l'on s'occupait plus de médecine dans ses monastères que dans aucune école de l'époque. Au x" siècle, les livres étaient rares et coûteux; souvent la vie de plusieurs moines ne suffisait pas à recopier un ouvrage devenu illisible ou en mauvais état. Richer a eu entre les mains des traités auxquels il attache le plus grand prix, inconnus même à saint Rémy. Ce n'était point là une circonstance accidentelle : il y avait eu avant Héribrand des religieux qui s'étaient intéressés aux mêmes choses que lui et avaient réuni peu à peu des livres relatifs à leurs études. Chartres était, du reste, une ville savante, les meilleurs élèves de Gerbert y vinrent et firent de ses écoles les rivales prospères de celles de Reims.
Vers l'an 1000, les leçons d'Herbert, juif converti, avaient une réputation qui s'étendait au loin; puis arriva Fulbert, une autre lumière de l'École, comme on disait. Lorsqu'il fut devenu évêque, il continua de s'intéresser à l'enseignement, et d'y prendre part. Comme Gerbert, comme Richer, Fulbert avait cultivé l'art de guérir; il avait même rédigé un petit formulaire à son usage qu'il mettait au besoin à la disposition de ses amis.
« Crois-moi, mon frère, écrivait-il en l'année 1008, à l'un de ses correspondants, depuis que je suis parvenu à la dignité de l'épiscopat, je ne me suis plus occupé de la composition d'auun onguent. Il me reste cependant un peu [d'une préparation u n certain médecin m'a donnée, je m'en prive avec plaisir
pour te l'adresser, en priant le Christ, l'auteur de tout bien, qu'il te la rende salutaire. »
Ce que l'évêque ne voulait plus faire, beaucoup de chanoines de son chapitre le faisaient, Hildegarius indique à l'un de ses amis, la manière de prendre un certain apozème qu'il appelle la potion sacrée :
« Tu la prendras, dit-il, avec de l'eau chaude avant le crépuscule du jour, et tu te garderas de souper... tu la saleras avec un peu de sel gemme ou au besoin, avec un scrupule, de sel ordinaire. Après l'avoir absorbée assieds-toi devant le feu, et prends surtout bien garde d'avoir froid; tu peux même te coucher un peu sans inconvénient, mais il ne faut pas dormir. Lorsque tu te sentiras quelque trouble dans le ventre, promène toi à pied. — Si la soif t'accable ne bois rien, qu'un peu de vinaigre avec de l'eau chaude pour nettoyer et remettre l'estomac. Tu te garderas de manger jusqu'à ce qae le cathartique ait produit tout son effet ; et encore aies soin de ne prendre rien de trop salé. »
Ces traditions durèrent parmi le clergé chartrain pendant tout le xi° siècle. Jean le Sourd, médecin de Henri 1" lui appartenait. Orderic Vital, parle encore d'un certain Goisbert, de Chartres, qu'il appelle Archiater famosus.
« En l'an 1076 de l'Incarnation du Seigneur, tandis que ce médecin visitait dans les Gaules ses compatriotes et qu'il faisait profiter des bienfaits de son art les indigents et ceux qui le réclamaient, il eut l'occasion de voir beaucoup de ses amis et de ses connaissances auxquels il avait rendu naguère des services de même nature; il les engagea fortement, et cela dans l'intérêt de leur salut éternel, à faire des aumônes avec leur superflu ; il insista surtout pour qu'ils donnassent à l'abbaye do Saint-Evroult, (où Goisbert était moine), certaines choses qui ne regardent point les laïques. C'est dans ce but qu'il alla vers Ansold, le fils d'un riche Parisien, et, grâce à son intimité avec lui, il en obtint l'église de Maules pour les moines d'Ouches. »
Richer était donc dans d'excellentes conditions pour se livrer à son art favori; il avait des livres, des maîtres; un milieu instruit dans toutes les choses de la médecine; il pouvait apprendre îi la fois par la lecture, la conversation, et peut-être recevoir jusqu'à un certain point l'ensei-
gnement clinique car la plupart des chanoines et des religieux faisaient comme le Goisbert de Vital, profite les pauvres et leurs amis de ce qu'ils savaient, sauf à en retirer plus tard avantage pour un ordre ou une maison.
Malgré cela il ne fit à Chartres qu'un séjour de peu de temps; de graves événements le firent revenir à Reims. L'arehevêque Arnold, qui depuis longtemps était en lutte avec la plus grande partie de son clergé, fu^ déposé et remplacé par Gerbert. Celui-ci se hâta de rappeler Richer et le chargea de rédiger une histoire des Gaules. Le travail fut conduit jusqu'à l'année 998, et depuis lors, nous ne savons plus rien sur le compte du moine. Nous n'avons pas à le juger ici comme historien. Il serait fastidieux de rechercher ce qu'il a empranté à Flodoard, à Hincmar, et ce qu'il a pu ajouter grâce à ses souvenirs personnels. En revanche, il y a dans son livre des notes intéressantes pour l'histoire médicale à cette époque. Jamais il n'est question d'une maladie sans qu'une description très brève serve de commentaire à son nom. La mort d'un personnage illustre fournit à l'historien l'occasion de placer quelques réminiscences pathologiquee. Richer nous a laissé une chronique médicale du règne des derniers Karolingiens, quelque chose rappelant vaguement le Journal de la santé de Louis XIV.
Eudes, déjà vieux et timoré à cause de son usurpation veut apaiser la colère divine par des pèlerinages et des actes de contrition; il va de sanctuaire en sanctuaire, prie et fait largesses. Malgré tout, l'anxiété le poursuit, ses nuits n'ont pas de sommeil. « Et comme ces accidents ne faisaient qu'augmenter, il finit par tomber dans l'aliénation d'esprit, et succomba la dixième année de son règne à uue affection appelée manie par les uns, frénésie par les autres.»
Je ne sais si la description de la maladie de l'assassin Winimar est exacte, il est possible que Richer, ait outré les choses, car ce Winimar meurtrier d'un homme de Dieu avait été frappé des foudres de l'Eglise. « Il fut atteint d'une hydropisie incurable, le ventre était gonflé, consommé à petit feu à l'extérieur, mais à l'intérieur par une immense incendie, les pieds étaient tuméfiés; des vers rongeaient les parties honteuses, les jambes étaient enllées et luisantes, l'haleine fétide, le malade avait une diarrhée abondante, une soif intolérable ;
de l'inappétence, il repoussait avec dégoût tous les mets qu'on lui présentait. Peu à peu son état devint intolérable, ses domestiques n'osaient l'approcher à cause de l'odeur infecte qu'il répandait; les médecins ne pouvaient même plus le soigner.»
Il y a dans cette horreur un sentiment de vengeance satisfaite; l'Eglise ne voyait pas sans plaisir ses anathèmes confirmés pendant la vie. Nous ne savons où Richer a puisé ces documents; à part quelques teintes destinées à le charger, le tableau est d'une vérité rigoureuse. Il n'avait pas vu Winimar, puisque celui-ci était mort longtemps avant sa naissance, mais il avait vu d'autres hydropiques dont l'aspect l'avait frappé.
Le plus souvent ses descriptions sont moins imagées et surtout moins étendues. Herbert, comte de Vermandois, celui qui avait indignement trahi Charles le Simple et l'avait retenu longtemps prisonnier, meurt d'apoplexie. Au moment de l'aitaque il eut de la contracture, du tremblement des extrémités, une déviation de la bouche vers l'oreille. Richer parle de la péripneumonie caractérisée par de la fièvre, de la tuméfac tion du poumon ; c'est une maladie de cette nature qui enleva en quatre jours Théotilon, évêque de Tours.
Charles le Simple mourut, dit-il, de la machronosia, ex))ression vague indiquant un mal de longue durée, et par laquelle les médecins plus modernes ont souvent désigné la phtisie pulmonaire.
La description des accidents qui précédèrent la mort de Lothaire est curieuse et détaillée ; il serait difficile de dire si elle se rattache à une affection organique ou à un étranglement interne : « Le roi commença à souffrir du mal appelé colique; il dut prendre le lit. Une douleur intolérable siégeait audes-sus des organes génitaux ; une autre s'irradiait de l'ombilic vers la rate, jusqu'à l'aine gauche et à l'anus ; il y en avait aussi dans la région des reins. Le prince avait une ténesme continu et des égestions sanglantes. Parfois il ne pouvait plus parler,' parfois survenaient des frissons, des borborygmes, des efforts infructueux de vomissement, de la distension du ventre et de l'ardeur de l'estomac. »
Une autre affection gastro-intestinale enleva l'empereur Othon dans un voyage qu'il fit à Rome, Tourmenté depuis longtemps par une constipation opiniâtre, il résolut d'avoir recours à une médication héroïque. L'auguste malade prit en une seule
fois quatre drachmes d'aloès ; le purgatif produisit un tel effet, qu'une diarrhée profuse suivit son administration. Des tumeurs hémorrhoîdaires se montrèrent et donnèrent lieu à des hémorragies si abondantes qu'elles amenèrent vite un épuisement mortel.
Les fièvres sont presque toujours pour Richer une conséquence de l'abondance des humeurs ; il parle de plusieurs d'entre elles comme d'affections communes, d'endémies que chaque saison ramène. Le roi Raoul est pris, dans le pays de Sens, d'unepyrexie de cette nature ; le jour critique arrive et avec lui Tamélioration, mais une rapide rechute l'oblige à se faire transporter à Saint-Rémy où il est guéri. Pendant l'automne de 951, Louis d'outre-mer fut éprouvé d'une manière analogue ; le mal disparut après la crise, mais la santé resta ébranlée, et, trois ans plus tard, le prince ne put se remettre d'un traumatisme.
Artold, métropolitain de Reims, mourut à l'automne : travaillant au soleil, il avait enlevé une partie de ses habits. Les pores de la peau distendues par la chaleur laissèrent entrer le froid; la fièvre s'alluma et le foie fut rapidement pris, c'est ainsi du moins que Richer conçoit le processus morbide.
A côté des maladies ordinaires, qu'il enregistre sans étonnement, il en a vu d'autres moins connues, de véritables épidémies, annoncées presque toujours par des avertissements célestes. A Reims, en 927, on vit dans l'air des bataillons de feu ; peu de temps après, une affection accompagnéede fièvre et de toux, une grippe probablement enleva beaucoup de personnes. Il est étonnant que cet historien ait passé sous silence le feu sacré qui désola en 945 les environs de Paris. « La plaie du feu, dit Flodoard, attaquait les membres et les consumait petit à petit, jusqu'à ce que la mort finît ce supplice. Quelques-uns survécurent grâce à l'intercession des saints. Mais un grand nombre furent guéris dansl'église Notre-Dame de Parisi Tous ceux qui purent s'y rendre furent sauvés; le due Hugues les nourrit à ses frais. Quelques-uns, so croyant délivrés, tentèrent de revenir chez eux ; mais ce eu se ralluma et ne s'éteignit de nouveau que par leur retour à l'église. » Une pareille affection n'a pu laisser notre auteur indifférent; quelle que fût sa gravité, la grippe de 927 n'a produit sûrement aucun phénomène semblable. Richer avait le manuscrit de Flodoard tre les mains, il l'a connu lui-môme; a l'époque où il écri
vait, beaucoup de gens, vivants en 945, l'étaient encore. Malgré cette multiplicité des sources et cette facilité de contrôle, il reste muet sur l'événement. A quoi cela tient-il ? On pourrait difficilement le dire sans une longue étude paléographique des manuscrits de Flodoard. Le passage est-il bien de lui ? N'est-ce point une interpolation d'un copiste ?
L'épidémie de feu sacré ne serait-elle pas plutôt la môme qu'une autre qui eut lieu en 934 ? une fièvre pestilentielle avec papules érysipélateuses. Ces mots suffisent pour montrer qu'on eut affaire à un exanthème fébrile, probablement à la variole. La différence de date ne permet guère de supposer que les deux chroniqueurs ont eu en vue Vignis plaça.
Peut-être la description de Flodoard, l'efficacité merveilleuse qu'il attribue au séjour des malades dans l'église de la Sainte Mère de Dieu ont-elles paru insignifiantes ou peu véridiques à Richer. Il était prêtre sans doute, mais il était médecin et peu crédule; ce qu'il dit de l'influence des météores sur les événements et la santé publique est tout à fait en rapport avec les idées de l'époque. Il y a entre lui et Flodoard d'autres différences : Louis d'outre-mer tomba de cheval en poursuivant un loup. «Il ne se remit point de sa chute ; les viscères étant profondément altérés par la superfluité d'humeurs, il s'affaiblit, souffrit toujours et finit par mourir de la lèpre à Reims. » Voilà un fait tel que le donne Richer. On ne voit pas le lien pathologique qui unit le traumatisme à l'affection ultime, mais le merveilleux n'ytient aucune place. Flodoard, au contraire, soupçonne l'intervention d'une puissance surhumaine «Le roi poursuivait, dit-il, un loup, ou quelque chose qui avait l'apparence d'un loup. » Un peu d'imagination encore, et l'accident devient un miracle, l'histoire une légende. La mort du prince est préparée ; un démon l'attire dans les sentiers de la forêt pour qu'il se'tue pendant une poursuite effrénée.
Richer ne remonte jamais aussi loin ; il raconte la fin prématurée du dernier des descendants de Karl le Grand, sans émotion, sans surprise, sans chercher à comprendre les desseins cachés de la Providence. Louis V mourut comme était mort Louis IV, à la suite d'un accident de chasse : il tomba de sa hauteur et le côté droit porta violemment contre le sol, il rendit une grande quantité de sang par la bouche et les narines, eut dé la fièvre, une douleur dans la région mam-
maire et succomba. L'historien s'explique ces faits à l'aide de la physiologie galénique ; le foie avait été blessé ; or, le foie était le siège du sang, l'origine des veines ; c'est pour cela que le malade avait eu des hémoptysies, qu'il s'était plaint d'une douleur aussi rebelle dans le côté.
Que pouvons-nous conclure de notre analyse du livre de Richôr? N'oublions pas que nous sommes en plein siècle de fer, en pleine période de brigandages féodaux, en pleine formation de nationalités.
Dans les Gaules, l'autorité royale n'est plus qu'un mot et un souvenir; il ne reste de la civilisation romaine, que des édifices ruinés. Quand on parle du moyen-âge, il est impossible de songer à une époque plus néfaste ; les derniers rayons de l'antiquité sont éteints ; l'aurore des temps nouveaux ne brille pas encore. Il y a partout un découragement profond mêlé d'inquiétude; dans la masure du serf, comme dans le château-fort du seigneur, on s'attend à une destruction générale et prochaine de l'univers ; les prophètes et les prédicateurs populaires fixent déjà la fin du monde à l'an mille. En ce qui concerne l'histoire de la médecine, nos données sont nulles ; elle compte pour l'Occident une interruption de plusieurs siècles. Vers l'an 400 de notre ère, il s'était fait dans les écoles d'Italie et des Gaules, un vif mouvement vers l'étude de cette science. On traduisait les ouvrages grecs ; il y avait, môme en hippiatrique, des compilations tirées des meilleurs auteurs. Marcellus Empircus réunissait la plus grande partie des receltes thérapeutiques connues de son temps et en formait un volumineux ouvrage. Tout ce mouvement fut arrêté par l'invasion franque : les conquérants avaient probablement, eux aussi, une sorte de médecine nationale ; ils ne s'inquiétèrent guère de celles qu'ils trouvèrent en Gaule. Les chefs se bornèrent à attacher à leur personne un praticien plus ou moins instruit, demi-astrologue et demi-guérisseur, Du v" au xiv siècle, les ouvrages les plus complets ne parlent que des Arabes et des Byzantins ; il ne sera question de l'Europe occidentale qu'à propos des origines de l'école de Salerne. Quelques auteurs se sont simplement demandé si l'art de guérir était exercé exclusivement par des prêtres. Il y avait pourtant dans cette période des institutions charitables dont quelques-unes étaient destinées aux malades; un capitulaire do Louis le Débonnaire
prescrivant différentes mesures relatives à leur administration, parlent de nosocomia qu'il définit ainsi : Ce sont des lieux respectables dans lesquels on soigne les malades.
Il y avait des centres d'instruction où l'on expliquait les auteurs anciens, et ces centres étaient parfois distincts des écoles abbatiales; nous avons vu Richer étudier avec Heribrand, clerc qui n'appartenait pas au clergé régulier. Il y avait des livres, une nomenclature, des traditions ; les praticiens formés de la sorte avaient parfois une instruction assez sérieuse pour obtenir la confiance des rois, discuter avec leurs confrères venant de Salerne même.
La question relative à l'Etat des médecins nous paraît moins intéressante ; il est peu probable qu'elle comporte une solution unique et partout identique.
Certaines cités du Midi avaient conservé des franchises municipales ; il y avait encore au siècle des hommes libres dans leur enceinte. Mais, en général, ceux qui avaient étudié, qui possédaient les connaissances indispensables pour lire et comprendre les livres spéciaux, ceux-là appartenaient à l'Eglise; homme instruit, au x« siècle, était partout synonyme de clerc. Il est probable que chaque ville un peu importante possédait des physiciens, comme on disait; qu'ils avaient appris la théorie dans les écoles; qu'ils avaient débuté dans la pratique sous la direction d'autres médecins étrangers aux cloîtres.
Quant aux paysans, leur condition était trop précaire, leur sort trop mal assuré pour qu'ils en eussent. Chez eux, l'art de guérir se bornait à des recettes empiriques, à des pèlerinages près des sanctuaires en réputation ; ils étaient trop heureux quand le distributeur des aumônes du moutier voisin voulait bien joindre aux aliments qu'il leur distribuait^un onguent ou un apozème.
CINQUIÈME LECTURE