LA TERRE NUE
Terre et grands horizons où va Tautan perdu I Oh ! quelle œuvre à gémir I quand, son œil exigu Tous les ans amoureux d^une amour maladive, Tous les ans il la prend, et que la graine vive Tous les ans en son sein plonge son germe aigu :
Oh ! quelle œuvre, Seigneur I et, lasse de semailles. Sous la pluie, où, soupirs, il passe des ardeurs Très-pâles, épand-elle, ayant des impudeurs Très larges, ses sillons aux velaisons de pailles, — Mère lasse et songeuse un soir de relevailles !...
Sur la verdure au loin, sur les murs verruqueux Des moisissures d'or, lèpre aussi vieille qu'eux. Grasse d'odeurs la pluie erre ample, grise et glauque Ayant l'air — lors d'aurore aveuglée et non rauque,- De rameaux amples, haut, et loin, gris et pleureux.
140 LÉGENDE d'aMES ET DE SANGS
La paix de Teau sur eux erre en lourdes volées
Très molles : et des prés, des verdeurs, des vieux murs,
Un vol d'arômes va, vagues, malsains ou purs, —
Sans plaie en le nuage où se puisse aux vallées
Voir Pazur, ou du soir rouge et d'or des saignées
Oh 1 quelle œuvre, Seigneur I et s'épand-elle, hélas î La mère des épis aux grands mamelons las ; S'épand-elle en repos sans pudeurs et sans voiles. Pleine, quand l'eau se mêle à ses immenses moelles, D'un sensuel plaisir que nous ne savons pasi
Sur le Tout, sur les prés, sur les vieux murs, la pluie Vit immense et spleenique : et, la Terre a la paix Sous sa sève qui sue, et sous ses sangs épais Montant loin leur odeur en rêve épanouie, — Vapeur de hammam lourd à la paix inouïe.