II. — Après l'exil
Le 4 septembre 1870, la proclamation de la République ouvrit Tàme de V. Hugo à tous les espoirs. L'auteur des Chdllments n était-il pas celui qui avait porté à l'Empire maintenant déchu les plus rudes coups, et n'était-il pas politiquement logique qu'il apparût ce jour-là comme le triomphateur et comme le chef désigné ' ? Allait-on refuser la palme au vainqueur? Depuis quelques jours V. Hugo attendait à Bruxelles l'appel de ses amis. Dès le lendemain du 4, il arrivait à Paris. Il était trop tard. La veille à dix heures du soir le ministère du gouvernement provisoire avait été constitué ; les noms des amis de V. Hugo, ceux de Blanqui, de Pyat, de Delescluze et de Flourens, proposés par le parti révolulionnairc réuni à 1 Hôtel-de-Ville, avaient été écartés ; il n'avait pas été question de V. Hugo lui-même. Néanmoins, le grand proscrit put croire un instant sa popularité assez puissante pour que la foule imposât son nom aux politiciens. Car, en rentrant à Paris, il eut vraiment l'impression d'entrer dans l'apothéose de sa gloire :
« Nous sommes arrivés à Paris à neuf heures trente-cinq. Une foule immense m'attendait. Accueil indescriptible. J'ai parlé quatre fois. Lne fois du balcon d'un café, trois fois de ma calèche. En me séparant de cette foule, toujours grossie,
I. Il ne semble pas douteux que V. Hugo ait eu cet espoir. M. Marius- Ary Leblond écrit dans un article de la Grande lievae (i"' mars 1902, p. 609), intitulé La Conscience politique de V. Hugo : « Consulté de tous les proscrits, conseiller de tous les républicains restés à Paris, àme et flamme de toutes les revendications, Y. Hugo fut le vrai président de la République française jusqu'au jour où un ïhiers et un Mac-Mahon en devaient usurper le titre en rétablissant la fonction. H faut reconnaître que, de tous les écrivains français, à peu près seul M. Paul Adam sut ressentir et exprimer le regret de ne l'avoir pas vu représenter devant l'Europe respectueuse la Franco à la fois délivrée et amoindrie. » Au moment où Larousse en 1866 préparait son Grand Dictionnaire encyclopédique, il aurait eu l'intention de mettre l'œuvre sous le patronage du grand exilé. Il s'en serait ouvert à Charles Hugo, qui aurait refusé, dit-on, au nom de son père, en disant que le futur Président de la République ne pouvait se compromettre avec tous les collaborateurs de Larousse.
«II INTRODUCTION
qui m'a conduit jusque chez Paul Meurice, 26, rue de Laval, avenue Frochot, j'ai dit au peuple : — Vous me payez en une heure vingt ans d'exil. — On chantait la Marseillaise et le Chant da départ. On criait : Vive Victor Hugo ! A chaque instant, on entendait dans la foule des vers des Châtiments . J'ai donné plus de six mille poignées de main. Le trajet de la gare du Nord à la rue de Laval a duré deux heures. On voulait me mener à l'Hôtel-de- Ville. J'ai crié : — Non» citoyens ! je ne suis pas venu ébranler le gouvernement provisoire de la République, mais l'appuyer. — On voulait dételer ma voiture. Je m'y suis opposé Une femme a tenu tout le temps la bride d'un des chevaux '. »
A partir de cette rentrée triomphale, toute la conduite, toutes les pensées, tous les discours de V. Ilugo sont orientés vers ce but : afTermir, agrandir sa populai'ité dans Paris. Ce Paris qui l'acclamait, il l'avait flatté toute sa vie, il avait glorifié son passé dans Notre-Dame de Paris, exalté son avenir dans les Misérables, et plus encore dans la préface du recueil de l'exposition de 1867 : « Paris est le point vélique de la civilisation... Urbs résume orbis... Le genre humain remorqué suit. »
A plus forte raison, la France devait-elle se montrer complaisante. Aussi, le premier mot de V. Hugo aux Parisiens, dès qu'il eut mis le pied sur le sol de la Ville-Lumière, futil celui-ci : c< Paris est la ville de la civilisation ; et savezvous pourquoi ? C'est parce que Paris est la ville des lévolutions". » Puis il attendit; le surlendemain un journaliste vint le questionner. « Lmombrablcs visites. Innombrables lettres. Rey •'' est venu me demander si j'accepterais de faire partie d'un triumvirat ainsi composé : Victor Hugo, Ledru- Rollin, Schœlcher. J'ai refusé. Je lui ai dit : Je suis impossible à amalgamer*. » De toute évidence, V. Hugo se réserve; peut-être V. Hugo estimc-t-il que les affaires du
1. Carnets de Victor Hugo. 5 septembre r870. Choses vaes. Édition OUendorfi", 1918, tome II, p. i44.