Aux âmes pleines du destin
LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE. 2o3
Que ne l'est au profond Neptune
La vive étoile du malin. 20
Donne-la-moi, que je la presse Vite sur mon cœur enflammé, Je veux bien mourir, ô déesse, Mais pas avant d'avoir aimé.
Date du manuscrit: 4 janvier 1876.
LES BANNIS
NOTICE
La pièce des Bannis a été écrite en même temps que les Trots Cents^ ; elle est de même Inspiration, elle a la même source, la traduction d'Hérodote par Du Ryer. Gomme d'ordinaire V. Hugo a puise dans Du Ryer des noms propres qui lui ont paru curieux ; des emprunts tels que la plaine de Thrius ou l'Iacchos Mystique sont révélateurs.
Voici ce qu'écrit Du Ryer ^ :
« Un nommé Dicée, banny d'Athènes, fils de Theocydes, qui estoit parmy les Mèdes en grande considération, a rapporté que pendant que l'armée de terre de Xerces pilloit et ravageoit l'Attique abandonnée aux Athéniens, il estoit avec Demarate Lacedemonien dans la plaine de Thrius : Qu'il avoit veu une grosse poussière venant du côté d'Elcusine, qui sembloit estre excitée par une armée de trente mille liommes, et que comme ils s'en estonnoicnt, cl qu'ils estoient en peine quelles gens faisoient cetle poudre, ils entendirent en mesme temps une voix qui luy sembla estre celle d'Iacchus Mystique ; et que Demarate, qui n'avoit point de coiuioissance dos mystères d'Elcusine, lui ayant demandé de qui estoit la voix qu'il entendoit, il luy tint la dessus ce discours. Demarate, dit-il, il est impossible que quelque grand malheur n'arrive pas aux troupes du Roy; Car puis que l'Attique est maintenant déserte et abandonnée de tout le monde, il est certain que la voix que vous avez entendue est celle du Dieu et qu'il part d'Elcusine pour aller secourir les
1. Les Trois Cents sont datés du 24 juin 1873, et les Bannis du a5.
2. Hérodote, Histoires, VIII, 65; traduction Du Ryer. Paris, i665, in-12, p. 4i2-^i4.
Grecs et leurs alliez. S'il va du costc du Péloponnèse, le Roy et son armée de terre sont en péril ; et s'il tourne vers l'armée navale qui est à Salamine, le Roy court fortune de perdre son armée de mer. Les Athéniens célèbrent tous les ans cette feste en l'honneur de Ceres et de Proserpine, et quiconque d'entr'eux, ou des autres Grecs, veut estre initié dans ses mystères, il y est librement receu et la voix que vous entendez est celle de ceux qui célèbrent cette feste. Dicée rapporte que Demaratc l'interrompit là-dessus et luy dit, Garde le silence, ne parle de cela à personne ; car si l'on rapporte au Roy ton discours, tu en mourras infailliblement et personne ne te pourra jamais sauver: c'est pourquoy garde le silence, les Dieux auront soin de cette guerre. Il dit enfin que Demarate luy donna cet avis ; qu'au reste après avoir entendu cette voix, il se fit de cette poudre un nuage qui s'éleva en l'air et fut emporté vers Salamine sur l'armée des Grecs, et qu'il avoit appris par ce moyen que l'armée navale de Xerces devoit estre défaite. Voila ce que Dicée, fils de Tlieocydes, a rapporté, produisant, pour témoignage de ce qu'il avoit veu, Demarate et beaucoup d'autres. »
Le passage a séduit V. Hugo par son merveilleux : ces voix qui passent dans l'air, ces divinités qui traversent l'espace pour aller au secours d'un peuple opprimé sont dans l'ordre des faits surnaturels qui plaisent à V. Hugo : de telles apparitions, dont se devine le vol à travers le ciel grec, font songer à l'archange enfrevii dans les nuages à la fin de Ratbert. Peut-cire le po'me des Bannis fut-il d'abord conçu par V. Hugo comme une partie du dénouement des Trois Cents '.
Il avait tout d'abord conservé, ainsi qu'en témoigne son manuscrit, les noms de Dicée et de Demarate. Mais, dès le début du poème, le fait que Dicée est un exilé avait orienté son imagination vers son propre exil. V. Hugo aime à s'assimiler à tous les grands exilés célèbres. Il ne peut rencontrer un proscrit sans y voir un compagnon d'infortune. Le début du récit d'Hérodote a donc ramené la pensée de V. Hugo au temps de son exil. Il aime à revoir ses attitudes et à raconter son âme de jadis-, surtout son âme de proscrit. Une première altération du texte de Du Ryer se glisse involontairement sous