‹ Légende des sièclesChapitre 22 sur 277 · I. Cf. p. LU · texte numérisé non relu

I. Cf. p. LU

L,i REVUE DE LA PRESSE.

Tlicodorc (le Banville dans le National crayonne un portrait vigoureux de la personne physique du vieillard, fait une rapide et enthousiaste analyse du recueil et conclut comme il fallait l'attendre <lu chef des Parnassiens: «J'ai résisté à la furieuse démangeaison d'artiste qui me poignait de noter les elfets de sonorité, les magnificences harmoniques, l'accouplement des rimes devenu surnaturel et laissant dans nos yeux un éblouissement de pierreries et de perles. Je suis trop peu de chose pour oser louer le Maître ; et d'ailleurs le féliciter sur de pareilles habiletés et de pareils bonheurs, ne serait-ce pas louer .\chille sur les broderies de son baudrier ou sur l'agrafe de ses cnémides. »

Paul Demeny dans le Bien Public encense la verte vieillesse du poète. « Le génie n'a pas d'âge ; au contraire l'âge le mûrit, lui donne la sérénité, la netteté, le coup d'œil de l'aigle », et admire la morale de la seconde Légende : « La dominante de ce chant, c'est un amour grave et doux, auguste et profondément enraciné, l'amour de l'humanité. »

Mario Proth dans le Peuple se montre séduit par l'allure républicaine de l'œuvre : « Un seul parti pouvait contenir un tel homme, celui qui n'en est plus un, mais qui est aujourd'hui la France et demain sera le monde : l'opinion républicaine. V. Hugo est désormais le poète de la République, de la France, de l'Humanité. »

F. Kahn dans la Sentinelle est d'avis qu'une pareille œuvre décourage la plume des critiques: « La voix mordante du Cid, le vol funèbre des corbeaux s'élançant sur Montfaucon, la lyre de Sophocle à Salamine, le ricanement de Voltaire, la fusillade d'Eylau, comment les faire entendre autrement qu'en empruntant les vers du poète ? »

Aux yeux de VÉcho universel, le moi du poète domine la seconde Légende : « C'est que V. Hugo a b au faire, il veut en vain s'abstraire de lui-même, il a beau prendre tour à tour l'accent d'Isaïe, d'Eschyle, de Sophocle, do Dante, de Shakespeare : il y a en lui un moi qui se refuse à disparaître complètement dans ce torrent, comme les eaux de certains fleuves refusent de se mêler à celles des fleuves dans lesquels ils se précipitent. Dans ce peintre de l'Inde, de la Judée, de la Grèce, du monde romain, du moyen âge, sans cesse vous retrouvez l'homme moderne, l'homme qui aime, souffre, pleure ou se réj>uit avec nous et comme noiis : dans la Légende des Siècles, le siècle qu'il a le moins oublié, c'est le dix-neuvième, celui-là lui a donné le diapason. »

Le Constitutionnel voit les partis se réconcilier dans l'admiration.

Le Progrès du Nord, l'Égalité de Marseille prodiguent les exclamations d'enthousiasme.

C'est en vers que Joséphin Soulary dans La Vie Littéraire exprime ses sentiments de fervente sympathie pour l'auteur de la seconde

REVUE DE LA PRESSE. lui

Légende : il dcvcloppc le Duris ut ilex lunsa bipennibus, cl. continuant la comparaison du chcne et du poîle, pour venger V. Hugo de ses ennemis il essaie d'une formule hugolienne :

« Le génie a le sot Et le chêne a la chenille. »

Charles Canivot définit ingénieusement dans le So/fines imprcs- Le Happe sions successives du lecteur, en présence de l'œuvre : « L'impression du 1 1 avrî qui se dégage d'une première et rapide lecture de la nouvelle série de la Légende des Siècles est une sorte de surprise singulière mêlée h une admiration sans bornes. Imaginez quelqu'unpénétrantdansunvaste édifice et qui verrait, tout autour de lui, le long des murailles, des toiles des plus grands maîtres rangées avec une apparence de désordre, mêlant pourréb'ouissement, des yeux les sujets historiques les plus grandioses aux plus vastes paysages, les portraits en pied aux toiles de genre : tout enfin ce qu'il fut donné à la peinture de produire de plus beau et de plus complet pour l'émerveillement des hommes. Au premier abord c'est du saisissement, et de ces chefs-d'œuvre amoncelés ne se détache aucune impression d'ensemble harmonieux ; mais, à mesureque l'œil et l'esprit se familiarisent avec toutes ces splendeurs, l'admiration raisonnée ne tarde pas à succéder à l'éblouissement : chaque tableau sur lequel le regard se fixe concourt à l'harmonie et à la perfection de l'ensemble, et chacun d'eux devient comme une page du livre immense de l'art écrit par des maîtres immortels. C'est une impression à peu près analogue que l'on c|)rouvc après avoir fermé le livre sur la dernière page de la Légende des Siècles, où le tendre, le beau, le sublime se succèdent sans interruption pour ainsi dire, et où le poète, épuisant toutes les cordes de la lyre, tantôt vous séduit par son charme, tantôt vous écrase par sa réelle grandeur. Mais, la lecture faite, lorsque tout ce débordement de poésie chante ou gronde encore è vos oreilles surprises, lorsque cette succession de tableaux, confuse en apparence, mais classée dans un désordre qui rehausse leur valeur respective, passe et repasse dans l'imagination troublée, on reste absolument interdit devant les prodigieuses ressources du poète et la merveilleuse exécution de l'artiste. «

Pour Emile Blémonl ilans la \'ie Littéraire, la Légende des Siècles est Le Rappel l'épopée universelle : « Les deux volumes de la seconde série viennent du i/i avri d'aller droit au cœur du peuple, et pas une voix discordante ne trouble l'acclamation d"(-nlhousiasme et de rcîconnaissancc qu'ils ont soulevée. »

Karl Stern, dans le Journal officiel, écrit un article assez obscur, où il fait mérite à V. Hugo de son goût pour les idées générales.

Les citations du Rappel se terminent par la conclusion de la critique d'Emmanuel des Essarls dans Le Midi :

Liv REVUE DE LA PRESSE.

« Toute la sublimité des épopées, toute l'abondance du lyrisme sont venues se réunir en cette œuvre, qui semble le type amené à la lumière par les efforts des générations et des génies. Non ! ce n'est pas seulement un des grands livres humains que cette nouvelle Légende des Siècles, c'est le Livre I «

II. — Louis Ulbach. Le Télégraphe. Lundi 26 février 1877. — Victor Hugo. La Légende des Siècles. Nouvelle sciie, 2 volumes.

Les deux nouveaux volumes que Victor Hugo met en vente aujourd'hui i)nt une préface de trois lignes d'une coquetterie superbe et attendrissante.

« Le complément de la Légende des Siècles sera procliaincment publié, à moins que la fin de l'auteur n'arrive avant la fin du livre. »

Il est impossible de rappeler avec une mélancolie plus douce et plus fière que le poète a aujourd'hui même soixante- quinze ans, et que depuis plus d'un demi-siècle il maintient sur un des sommets de la pensée humaine une lumière constante, sans vacillation, sans amoindrissement.

Quand il était trop jeune pour vouloir accepter l'autorité que l'admiration lui accordait, Victor Hugo écrivait des préfaces d'une modestie spirituelle. Son âge le rend timide d'une autre façon ; mais les lecteurs d'aujourd'hui ne redouteront pas plus la menace d'un brusque déclin, que les lecteurs d'autrefois n'ont accepté les scrupules (lu génie à son aurore.

Ce qui frappe tout d'abord, à une première lecture, dans ces deux volumes, c'est la force imperturbable, la vie toujours abondante, l'inspiration toujours rapide, avec cet achèvement de beauté que la grande expérience, c'est-à-dire que les grandes douleurs ajoutent au talent primitif.

Il serait ridicule de prétendre que Victor Hugo est en progrès. Mais je confesserais ingénument que jamais la forme ne m'a paru aussi concise dans sa richesse, aussi simple dans son luxe, aussi nette et aussi lumineuse. Est-ce la solitude faite autour du grand poète par la médiocrité contemporaine qui grandit son ombre ? Sesurpasset-il vraiment ? A mesure qu'il avance à pas lents dans cette avenue élyséenne, reçoit-il plus directement les reflets encore lointains de la vérité absolue ? Après l'aurore de sa vie qui a fait fleurir les Odes et Ballades, les Feuilles d'automne et toutes les ardentes poésie; de la jeunesse, assistons-nous à l'aurore de son éternité ?

On peu! j)arler ainsi, sans craindre d'attrister un poète qui est en

REVUE DE LA PRESSE. lv

possession de la sérénilé définitive, et qui s'offre, toujours jeune, aux émotions et aux jugements de la postérité.

Cette nouvelle série de la Légende des Siècles est une épopée qui part des entrailles de la terre, en traversant les moissons, les fleurs, les forêts, la tourbe humaine, pour arriver à Dieu. C'est le poème, pour ainsi dire, de la création lente et douloureuse de l'idée moderne ; c'est l'enfantement de l'avenir à travers les siècles.

L'œuvre débute par l'iiymne de la Terre. La terre chante sa gloire, dans des strophes étincelantes. Le poète peint ensuite le combat des Dieux primitifs contre les Titans ; l'Olympe vacille sous la massue des hommes. Je voudrais pouvoir citer toute la pièce des Trois cents qui raconte la folie de Xerxès faisant donner trois cents coups do fouet à l'Océan en révolte. Voici en quels vers énergiques le poète conclut :

Et chacun de ces coups de fouet touclia Neplunc.

Alors ce dieu, qu'adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes, Et Xerxès les trouva debout aux Tbermopyles.

Au milieu des choses terribles de cette première partie, éclatent, par intervalles, un hymne, un chant d'amour ; la chanson de Sophocle à Salamine, par exemple, s'écriant en brandissant des armes avec l'héroïsme et l'égoîsme de la jeunesse :

Je veux bien mourir, ô Déesse, Mais pas avant d'avoir aimé.

L'apparition d^Attila menaçant la vieille société césarienne, puis le défi jeté par les héros aux rois, pour continuer le défi des Titans aux divinités, exigeraient une analyse que je ne puis me permettre aujourd'hui. Le romancero du Cid est un petit poème à lui seul, fleiin sur le tronc du grand poème.

Quelqu'un intervient dans la lutte des héros et des rois, dans ce combat de lions. Ecoulez la voix qui domine le tumulte :

Vous êtes les lions, moi je suis Dieu. Crinières, Ne vous hérissez pas, je vous tiens prisonnières. Toutes vos griffes sont devant mon doigt levé Ce qu'est sous une meule un grain de sénevé ; Je tolère les rois comme je vous tolère ; La grande patience et la grande colère. C'est moi. J'ai mes desseins. Brutes et rois, tyrans, Tremblez, eux les mangeurs et vous les dévorants.

Lyi REVUE DE LA PRESSE.

Sachez que je suis là. J'abaisse cl j'humilie ; Je lions, je lonls, je courbe, et je lie et délie La vague adriatique et le vent syrien ; Je suis celui qui prouve à tous qu'ils ne sont rien ; Je suis toute l'aurore et je suis toute l'ombre ; Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre, Et qui, lorsqu'il lui plaît, donne des millions D'astres aux firmaments et de poux aux lions.

Après le poème des héros, nous admirons le poème des monuments. Les Sept Merveilles du Monde chantent, comme la terre a clianté, comme les Titans, les dieux, les rois, les liéros ont chanté. Elles s'imaginent, parce qu'elles sont de la pierre, du marbre, du bronze, qu'elles survivront aux Dieux et aux hommes. Mais, du fond de leurs entrailles, des obscurités de leurs soubassements, une petite voix s'élève qui traverse la pierre, le marbre et le bronze ; c'est la mort, c'est le ver du sépulcre qui chante à son tour et qui dit aux monuments orgueilleux :

La ruine est promise à tout ce qui s'élève.

Vous ne faites, palais qui croissez comme un rêve,

Frontons au dur ciment.

Que mettre un peu plus haut mon tas de nourriture, Et (jue rendre plus grand, par plus d'architecture.

Le sombre écroulement.

La mort exprimée par le ver de terre, telle est la conclusion de ce premier volume où resplendit tout l'orgueil de la force et de la sève. -Mais ce n'est pas la conclusion du poème, puisque ce n'est pas la foi du poète qui croit à la vie immortelle.

Aussi le second volume débule-t-il par l'infatualion du ver du sépulcre, comme le premier avait débuté par l'ivresse de la terre. Le ver a vaincu ; c'est son épopée qui commence.

Avec (juel dédain il parle des hommes :

Qiiel sommeil effrayant, la vie ! En proie, en bulle A des combinaisons de triomplio ou de chute,

Passifs, engourdis, sourds.

Les hommes, occupés d'objets qui se transforment, Sont hagards, et devraient s'apercevoir qu'ils dorment,

Puisqu'ils rêvent toujours I

Ce Dies irac du ver est cerlaincmcnl une des plus belles pièces des deux volumes. Le chantre sinistre provoque la nature entière :

REVUE DE LA PRESSE. lvii

Vautour, qu'apportes-tu ? — Les morts de la mêlée, Les morts des camps, les morts de la ville brûlée,

Et le clief rayonnant. — C'est bien, donne le sang, vaiilour ; donne la cendre. Donne les légions, c'est bien ; donne Alexandre,

C'est bien. Toi, maintenant!

Ne dirait-on pas que Shakespeare collabore avec Victor Hugo dans CCS strophes où palpite l'ironie d'Hamlet, tant les deux poètes s'unissent sur le même sommet ? Le ver devient impie à son tour, comme les titans et comme les hommes qu'il châtie :

Dieu qui m'avez fait ver, je vous ferai fumée. Si je ne puis toucher votre essence innommée.

Je puis ronger du moins L'amour dans l'homme, et l'astre au fond tlu ciel livide. Dieu jaloux, et, faisant autour de vous le vide,

Vous ôter vos témoins.

Je ne crois pas qu'il existe de plus beaux vers dans la langue française, ni dans toute l'œuvre de Victor Hugo lui-môme.

Le poète répond au ver du sépulcre avant d'ouvrir à son tour l'épopée souriante de la vie nouvelle :

Non, tu n'as pas tout, monstre I et tu ne prends point l'ùmc.

Cette Qcur n'a jamais subi ta bave infâme.

Tu peux détruire un monde et non souiller Caton.

Tu fais dire à Pyrrlion farouche : Que sait-on ?

Et c'est tout. Au-dessus de ton hideux carnage

Le prodigieux cœur du prophî te surnage.

Désormais, le poète a refoulé la mort ; l'horizon change, l'idylle s'épanouit sur les pas humains, l'amour, la grâce, la foi, à travers les désespoirs, les indignations qui éclatent encore, poussent leurs verts rameaux, sur lesquels se posent en passant des oiseaux chanteurs.

Désormais, jusqu'à la fin du livre, Victor Hugo nous donnera ces épanchements sublimes de tendresse qui ont fait de ce père effroyablement frappé l'interprète le plus éloquent des joies de la famille et des émerveillements de la paternité. Il y a encore de sombres épisodes, des rugissements, comme, par exemple, celui du bronze qui s'indigne de servir à la statue des faquins de l'Empire ; on enl( nd retentir l'ïambe des Châtiments :

Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui.

Le noir moule béant, sous la terre enfoui.

S'ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d'un antre.

Et ma voix sombre gronde et crie : Oui, c'est bien, j'entre.

Lvni REVUE DE LA PRESSE.

Je serai Washington I... — Je sors, je suis Morny !

Ah 1 sous le ciel sacré, sous l'azur infini,

Sovez maudits I Rugir dans la fournaise ardente,

Moi le bronze 1 pour qui ? Pour Gutenbcrg ? Pour Danle ?

Pour Thrasybule ? Non. Pour Billault, pour Dupin !

J'attends Léonidas, on me jette Scapin..., etc.

La pièce est tout entière d'une verve indignée qui fait vibrer la colère en même temps que l'admiration. Une autre sur Bazaine évadé suscite encore cet enthousiasme amer du mépris. Mais les petits enfants levant leurs mains à travers les clameurs de la guerre civile, les misères des orphelins, la fonction de l'enfance amollissent bientôt cette corde d'airain ; le poêle ne veut pas qu'on ferme son livre avec une arrière-pensée d'ironie ou de menace. 11 nous fait pleurer des larmes douces, et, en même temps qu'il caresse les berceaux, en parlant d'avenir, il s'élève, toujours grave, avec la sérénité d'un penseur, avec la majesté et la douceur d'un aïeul, vers le sommet oiàson dernier mot de poète, où son dernier souffle d'homme doit s'exhaler: vers l'infini, vers Dieu.

Dieu, c'est le dernier mot, je le répète, de ce livre : c'est la conclusion de l'épopée. Dans la pièce intitulée Y Abîme, l'homme dit à la terre : je suis ton roi. La terre lui répond : Tu n'es que ma vermine, et, s'cxaltant à son tour, se proclame la souveraine de l'espace. Les astres entendent et protestent. Saturne d'abord, puis le Soleil, puis Sirius, puis tous les globes radieux, la voie lactée, les nébuleuses.

Enfin l'Infini veut à son tour se proclamer :

L'Etre multiple vit dans mon unité sombre. Mais Dieu entend et murmure :

Je n'aurais qu'à souiller et tout serait de l'ombre.

Le livre se ferme sur cette note qui se prolonge comme le son d'un orgue ; et l'on sort de cette lecture comme on sortirait d'un temple, où toutes les piétés se trouveiaient réunies, pour fortifier le courage et l'espérance humaine.

Ces deux volumes n'ajoutent rien à une gloire complète. Ils la continuent et la consacrent une fois de plus ; ils lui maintiennent une clarté qui est loin de di.sparaître.

C'est une consolation pour ceux qui ont toujours admiré le grand poète lyriqnc, de le retrouver, après un demi-siècle d'épanchements, aussi jeune, aussi aimant, au.ssi éloquent. C'est un honneur pour l'époque qu'il a traversée, et qu'il résume, do le trouver, après tant

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de déceptions et d'épreuves, avec si peu do rancune dans le cœur et avec une foi si inaltérable sur les lèvres I

III. — Fouuc.\uD. La Légende des Siècles, Le Gaulois du jeudi i*'^ mars 1877 :

« A son entrée dans la carritro, Cliateaubriand l'avait baptisé

VEnfant sublime. Enfant sublime il restera jusqu'à son dernier jour, souriant à ses visions comme à des réalités, brûlant le lendemain avec ingénuité les dieux qu'il adorait la veille. Apre, injurieux, cynique de bonne foi, il court élernellemcnt après ses rêves de fraternité en soufflant le feu sur nos discordes, pareil à un Zoroastre doublé d'un Danton. II vit dans l'Ltopie parce qu'il croit que l'Utopie rapproche de Dieu, et c'est pourquoi son œuvre est plein de mystère. Ses poëmes récents ressemblent à des bûchers sous le ciel bleu. Le poète ne songe qu'à l'azur. Mais sur ses bûchers, cependant, il entasse des victimes. Je voudrais que tous ceux qui les lisent fussent pénétrés de cette vérité. Hugo est une très grande âme de visionnaire, dépourvue des sens du réel.

« Ce que je viens de dire s'applique aussi bien à la Légende des Siècles qu'aux précédents livres du poète. C'est le carnage du passé fait au profil de l'avenir, la paix universelle établie sur les ruines de toutes les idées, de toutes les croyances. Jamais on ne vit mysticisme plus magnifiquement meurtrier. A bas l'Autorité ! Les Rois sont des faussaires, des ingrats, des bourreaux ; ils font de leurs fantaisies des lois et nomment vertus ce qui chez leurs sujets est vices. Mais les brigands sont des héros, en revanche, et devant eux il faut qu'on se découvre. Ne parlez point des prêtres : ils versent la barbarie et le fanatisme sur le peuple. Toute catastrophe vient d'eux. Le seul droit cpi'ils reconnaissent est celui de la victoire ; ils vendent des Te Deum et des prières ; ils fomentent les guerres civiles. L'homme est créé pour être libre, libre de foi comme libre de joug. C'est à son émancipation totale que marche l'humanité, dépouillant ses erreurs ou ses illusions de siècle en siècle, ou seulement changeant de préjugés. Chaque chose à son tour, jusqu'à ce grand jour de l'apothéose humaine, roulera dans l'abîme, entraînée par son propre poids. Il n'y aura de sauvées que la Vérité et la Liberté, deux comètes intermittentes, mais qu'on est toujours sûr de voir luire à l'heure propice.

« Ce thème, dont le vague philosophique apparaît aussi bien que la violence révolutionnaire, forme le fond des deux volumes que je viens de lire. Je n'en dirai pas plus long, sur ce fond, qui s'efl'ace partout sous l'éblouisscment de la forme. Je ne suis pas de ceux qui voudraient refaire un homme à leur gré : il me plaît de prendre Victor Hugo comme il veut se donner à moi, et je ne veux pas quereller le

tx REVUE DE LA PRESSE.

poole sur sa politique. Le point de départ du livre est faux ; cola n'empôche pas le livre d'être admirable cl sans égal dans toute la littérature de notre nation. Il faudrait remonter jusqu'au Dante pour trouver une épopée d'une si puissante envergure, d'un souffle si formidable. Dante et Hugo sont, du reste, deux esprits de même famille. Pour tous les deux, la réalité, c'est le symbole. Dante a vu l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Hugo a voyagé à travers les siècles et leur a dérobé leurs signes. La Léijende des Siècles, c'est la Divine Comédie des âges. »

Suit l'analyse de La Vision d'oti est sorti ce Livre, de La Terre, de Suprématie. A propos de ce dernier pocmc, Fourcaud déclare :

« Le sens qui se cache sous ce symbole est assez clair pour que je me dispense de m'y arrêter. Ce rayon qui crie : « Holàn (permettezmoi d'emprunter les propres images de l'auteur), c'est l'intelligence céleste qui domine le chaos. Elle laisse faire, ne se manifeste que rarement, mais ses manifestations sont des coups de tonnerre pour la justice et pour la vérité. C'est clic qui dccouronne les rois, qui donne des millions d'astres au firmament et des millions de poux aux lions. Dieu aime les faibles ; il hait les forts couronnés. On voit tout de suite se dessiner un communard sous la silhouette du Dieu de Victor Hugo. Les vers sont magnifiques, d'une grandeur infinie. Quel dommage qu'une idée de parti perce constamment sur le masque incomparable de la poésie 1 »

Le critique revient à l'analyse des principaux poëmes et conclut :

« La Légende des Siècles pèsera glorieusement dans la balance de ce siècle. 11 marque une mémorable date dans notre histoire littéraire. La langue française a une épopée que le temps et l'admiration consacreront.

« Et même, je vous l'affirme, pour autani que nous l'admirions nousmêmes, nos neveux sentiront mieux que nous le génie de celte œuvre éclatante, mais dont quelques parties ont le tort de tomber comme de l'huile bouillante sur des plaies mal fermées. Laissez passer les années, se calmer les rancunes, la profonde poésie se dégagera des allusions trop actuelles, et des partis-pris inséparables de notre nature ne nous empêcheront plus de sentir toute la puissance de certains élans. Ce poëme est à la fois trop de son moment et trop en avance sur son moment pour que l'avenir ne lui doive rien. Ce ne sera jamais qu'un poëme personnel et point une prophétie comme le voudraient les coreligionnaires du poète; mais la splendeur du monument sera d'autant plus visible qu'on s'éloignera de sa date. Quel plus bel éloge on pourrait-on faire ?

« Ce (jui, d'ores et déjà , doit frapper et émoiivoir quiconque est possédé de l'amour de l'art, c'est l'épanouissemcnl constant de la langue.

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On est séduit, charmé, enivré par la perfection inouïe des rythmes, par la variété extraordinaire des moyens d'impression. La nature a vraiment livré à Victor Hugo les secrets de sa vie : les forôts, les champs, les plaines, les montagnes sont des acteurs de son drame. Il inonde d'un air saturé de parfums la poitrine de ses héros et l'imagination de ses lecteurs. Il n'y a pas plus de sève, plus de fougue, plus d'éclat dans la plus exubcranlo des épopées de l'Inde. Victor Hugo semble avoir hérite du génie des anciens chantres du Gange. Pour tout dire, après toutes ces conceptions souveraines qu'il a réalisées et qui lui ont déjà dès longtemps conquis l'immortalité, il a trouvé moyen, à soixante-quinze ans, d'écrire une œuvre qui ajoutera encore à sa gloire. »

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