‹ Légende des sièclesChapitre 23 sur 277 · IV. — Henri de Bornier. Le Nord · texte numérisé non relu

IV. — Henri de Bornier. Le Nord

« Il m'est tombé dernièrement sous la main une brochure intitulée : Auguste Vacqueric, par Swinburne. M. Swinburne est un poète anglais, d'un ordre supérieur, de plus un critique éminent ; ce qui m'a frappé dans ces quelques pages, c'est la tendance et l'art de juger un écrivain d'après ses qualités, en ne comptant les défauts que comme des intervalles entre les qualités. C'est la grande formule de la critique nouvelle, et nous sommes jaloux du poète étranger qui a donné cette formule, en l'appliquant à un poète français qui mérite bien cet éloge.

« M. Swinburne ajoute : « Ce livre est la preuve complète et parfaite « de l'imbécillilé de ceux qui voudraient tracer une frontière entre la « fonction de poète et celle du patriote. » En supprimant la verdeur de l'expression, je veux aujourd'hui emprunter au critique anglais cette double théorie : i° Chez un grand poète les défauts disparaissent dans l'ensemble des qualités, ou pour mieux dire, un grand poète n'a pas de défauts ; 2° le patriote et le poète se complètent l'un l'autre. Si cette double thèse est d'une démonstration facile, c'est certainement à propos de la nouvelle série de la Légende des Siècles.

« La nouvelle œuvre de Victor Hugo arraclie à l'esprit le moins ol)ser- \alcur ce cri : une forèl ! Eh bien, connaissez-vous des défauts à une forêt de dix mille hectares? Elle a ses aspérités formidables, ses précipices, ses montagnes, ses étangs d'eau noire ou étincelante, ses porches de lumières et d'ombre, ses profondeurs mystérieuses, ses fleurs sauvages, ses nids d'aigles ou de colombes, ses taillis inconnus où les biches effarées courent, où rôdent les sangliers et les ours; vous dites : ce sont des défauts ! Je réponds : c'est la forêt I C'est la forêt même, c'est la nature immense, diverse, deux fois féconde en

charme et en horreur. C'est la forêt, c'est le génie

« Voici un drame, un vrai drame en vm acte, que l'on pourrait

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presque mcltro au Ihéâlre, Welf, Caslellan d'Osbor; je ne sais rien de plus grandiose et de plus dramatique que celte magnifique tragédie dont le principal personnage est une tour formidable, noire, muette, à qui l'on parle et qui ne daigne jamais répondre, jusqu'à l'heure oîi une enfant lui parle et en fait sortir l'habitant mystérieux.

« Le second volume s'ouvre par une ode ou plutôt par une haute et cruelle élégie, l'Epopée du ver. C'est admirable et etTrayant ; jamais peut-être un pareil cri d'angoisse et d'horreur n'est sorti des lèvres d'un poète ; on dirait une annotation du livre de Job.

« L'histoire de Gaiffer-Jorge rappelle, sans désavantage, des poèmes inspirés par la même pensée, le Parricide et Caïn de la première Légende des Siècles.

« Le poème suivant, Masjerrer, est une de ces satires allégoriques, que le poète affectionne ; c'est un des chefs-d'œuvre de l'ouvrage. Je lui préfère pourtant la Palernité, une de ces inventions augustes et tendres oii Victor Hugo sera toujours sans égal comme il a été sans modèle —

« Tel est ce livre, qui serait le monument et qui suffirait à la gloire d'un autre poète, et qui n'est qu'une pierre dans l'édifice colossal que Victor Hugo bàlit pour l'honneur de notre pays et de notre temps. Que de force ! que d'idées répandues à profusion, avec une prodigalité sans bornes ! Que d'invention, d'imagination, non seulement dans l'ensemble, mais (ce qui est plus frappant encore) dans les moindres détails I Quelle intensité de mouvement et de vie 1 »

V. — Victor Fournel. Le Correspondant, lo mars 1877. Les œuvres et les hommes, pp. 989-941 :

« On peut dire de M. Victor Hugo ce que Bussy-Rabulin disait de l'amour : c'est un recommenceur. H recommence avec force, avec éclat, avec une puissance que l'âge ne dimiime en rien, mais il recommence. 11 y a dans sa variété un certain fond de monotonie. La physionomie de son talent s'est figée en tic, si je puis ainsi dire, et les audaces les plus imprévues de son inspiration viennent s'y couler docilement dans le moule bien connu de son procédé. Ce qu'on pourrait appeler le matériel de la poésie de M. Hugo a été depuis longtemps analysé et démonté pièce à pièce, depuis l'antithèse qui en est la forme élémentaire, jusqu'à l'énormité, énormité dans le mot

et dans l'idée, dans l'épithète, dans l'image, dans la vision Son

vocabulaire spécial n'a pas varié non plus. Je me suis amusé à en noter tous les mots au passage, — les noms d'abord : gouffre, abime, vertige, huée, larve, spectre, fanlômc, Jlambuiement, échev'clement, rugissement, écroulement, éblouisse ment, apothéose, géant. Titan, le chaos, la nuit, le dragon, l'hydre, le sépulcre, etc. ; puis les adjectifs : morne.

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énorme, difforme, sombre, pensij, hagard, monstrueux, effaré, blême, fauve, béant, farouche, vertigineux, tragique, horrible^ auguste et hideux, hurlant, lugubre, colossal, démesuré, formidable —

« Même à ne les envisager qu'au point de vue littéraire, les productions de ce génie plus allemand que français sont comme des symphonies à grand orchestre, qu'il faut déchiffrer laborieusement et écouter

deux ou trois fois avant d'y prendre pied Quant aux idées dont il

s'inspire, elles sont toujours les mêmes ; on les connaît. Le poète croit en Dieu, qui lui apparaît, comme à son Titan,

Dans on ne sait quelle ombre énorme une prunelle.

« Mais pas d'intermédiaire entre Dieu et l'homme. 11 hait le temple <it le prêtre.

Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir,... Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre,

le juge et le roi,

Quiconque vit d'erreur, d'imposture et d'effroi.

« Sa pitié pour le misérable et pour le criminel se tourne en colère contre le justicier. Les pendus de ^lontfaucon sont sacrés puisqu'ils sont pendus ; le bandit Masfcrrcr est héroïque et sublime, et M Victor Hugo l'oppose aux rois ignobles et monstrueux, vautrés dans leur sanglante orgie.

« Le grand prêtre, le vrai juge et le seul roi de la terre, c'est le penseur, le poète :

Un poète est un monde enfermé dans un homme... Si ce n'est pas un fou, serait-ce donc un Dieu.''

« Oui, un dieu, c'est bien cela. Dieu règne dans son ciel ; le poète sur la terre : « ce sont deux puissants dicnix ». Ils se regardent l'un l'autre, s'admirent, s'interrogent et se répondent. Dieu fait luire son soleil ; le poète fait luire l'Idée. Dieu mûrit les moissons, le poète mûrit l'humanité. Dioti commande aux vents et à la mer; le poète commande au progrès Au fond, qviel est le véritable Dieu ? Tous les lecteurs du Rappel lo savent bien, quoique M. Victor Hugo soit bon prince et se contente du partage. C'est à cette divinisation du penseur qu'aboutissent tant de vers éclatants et superbes, et le penseur, il n'est permis à personne d'ignorer comment il s'appelle. »

VI. — Daniel Bkhnard. L'Union, lo mars 1877, La Légende des Siècles, seconde partie, par M. Victor Hugo :

« Pour parler la langue imagée et modeste de ^I. Victor Hugo, nous sommes « les soldats de l'ombre » pendant qu'il est, lui, « le héros

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de l'aurore ». Voilà qui est convenu, et, si l'ombre difforme ose adresser la parole à l'aurore énorme, elle devra employer les formules du respect le plus complet, le plus plat. Comment donc ? Une note discordante au milieu du concert de louanges qui a éclaté de toutes parts n'attircrail-ello pas sur la tête de l'audacieux contradicteur une avalanche de mépris? Certes, le triomphe d'/rène n'était rien, comparé à celui qu'f)n a organisé autour de la Légende des Siècles ; on n'a rien épargné pour couvrir de fleurs les cheveux blancs du vieillard à son déclin. Soins attentifs I hommages pieux I Mais la critique indépendante ne peut pas participer à ces innocents banquets de famille, elle se retire loin de ses effusions, elle réfléchit loin de ces tendresses, elle ne rend pas plus de services que n'(;n rendait le président Mole. Messieurs do la République, on ne nous en conte pas !

« D'aljord, j'adresserai un reproche à la légende numéro deux ; elle se donne comme une suite, et chacun sait ce que valent les suites en littérature, depuis la Mère coupable venant après les Noces de Figaro jusqu'au Mariage de Virlorine, altaclié à la queue poudrée du Philosophe sans le savoir. Dans ces sortes d'afl'aires, point de milieu entre le succès étourdissant et la chute irrémédiable. Ou vous complétez votre pensée, ébauchée seulement dans un premier travail, ou vous la répétez, — et alors il était inutile de prendre la parole : bis repetita non placent, en dépit des gens qui soutiennent le contraire. M. Victor Hugo achève de donner sa pensée, prétendent ses amis j moi, je soutiens qu'il se radote, qu'il se rabâche, et nous verrons qui aura raison, quand le temps aura coulé un tout petit peu. La première Légende des Siècles faisait sonner une fanfare neuve d'accent et fraîche d'inspiration ; la seconde souITlo dans la même trompette, avec moins de vigueur, moins de jeunesse et d'impétuosité. Naguère, on se demandait par quelle magie l'auteur arrivait à ces effets d'extraordinaire puissance ; aujourd'hui le procédé apparaît, mis à nu, comme un de ces pauvres cadavres qu'on traîne sur les tables d'amphithéâtre et dont un scalpel indiscret va fouiller les libres.

« Dans une vision-préface (M. Victor Hugo est très visionnaire), le poète nous explique le but de son livre. »

Suit l'analyse du poème-préface Ln Vision d'oii est sorti ce liore. « A tout prendre, nous distinguons assez nettement l'idée de l'écrivain, et nous accordons bien qu'elle ne manque pas de grandeur. Si l'épopée a entière », comme l'entendaient Virgile et Homère, est morte avec les mystères païens, l'épopée par fragments peut encore être entreprise, et personne n'était plus capable que M. Victor Hugo de léguer à la France le poème dantesque ou miltonicn qu'elle attend encore. Je crains seulement que l'auteur ne s'y soit pris un peu tard ; je redoute aussi pour son succès

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définitif les l)illc'\iséis dont il osl imbu, le pcnclianl pénible qu'il montre pour lo calembour et raffcclion désordonnée qu'il témoigne au logogripbe. Franchement, quand nous lisons, sans un mot d'explication :

Point de Calpé pour l'aube et d'Abyla pour l'ombre I

nous avons quelques raisons de demander ce que c'est que Mlle Calpé ou que Mme Abyla, auxquelles nous n'avons point eu l'honneur d'être présentés. Le lecteur éprouve même un sentiment d'irritation secrète conti'e cette fausse science qui ne nous indique point SCS origines et qui ne SiîulTre guère qu'on la contrôle. Je suis persuailé que M. \ictor Hugo ne se moque pas de nous ; mais oià a-t-il pris, par exemple, les noms des Titans foudroyés par Jupiter ! Dans quelle histoire a-t-il lu que les officiers de Xercès s'appelaient Mégabise, Ilermamilhrc, Masange, Acrise et Artaphernas ? Est-il bien sûr que le Sogde, quand il allait en guerre, emmenait des singes ; que les Paphlagons avaient des clous sous leurs bottes, signe distinctif de leur nationalité ; que le roi des Daces logeait dans un bouge ; que le Macron portait un casque en peau de cheval ? Je ne demande pas mieux cpic de m'incliner devant une érudition aussi prestigieuse ; encore faudrait-il cependant que ce ne fût point Ik delà fausse monnaie, et, si je découvrais, par aventure, que le fameux singe du Sogde était un simple canard, mon admiration serait bien capable de baisser, comme la Seine a^îrcs une crue. »

Suit une critique de l'onomastique mythologique dans Le Titan et le regret longuement exprimé de ne pas retrouver dans la seconde Léfjende des Siècles l'auteur des Feuilles d'Automne.

« Mais j'appelle toute votre attention sur la pièce intitulée : Le comte Félibien. Ce comte chemine par les rues de Sienne encombrées de cadavres, et, apercevant le corps inerte d'un nouveau-né, il s'écrie :

Quoi ! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu'ils font. Touchent avec leur main sanglante au ciel profond...

« Qu'entends-je!> Ces rois ?... J'ignore à quelle époque nous transporte le récit de la Léfjende des Siècles ; mais les batailles dans les rues de Sienne ne datent pas d'hier. Elles nous reportent à la fin du moyen âge et au commencement delà Renaissance ; or, à ce momentlà, si j'ai bonne mémoire, la plus grande partie de l'Italie était divisée en une infinité de petites républiques qui se disputaient entre elles, de ville à ville, de bourgade à bourgade, queI(piefois de maison à maison... Conséquence inévitable de l'état républicain et non de la forme monarcliique. Décidément, c'est de la rage ; l'auteur de V. Hugo. — Légende des Siècles. IH. c

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la Légende <!es Siècles voil dis tyryns parloul, môme là où il n'y a que clos frères et amis.

« Non ! il n'a pas la main heureuse dans ses découvertes ; il a beau nous dire avec plus de conviction que de cervelle :

Regardez l'abbadir et voyez le bolide...

« Cet abbadir nous ccliappe partout, même dans le diclionnaire de Litlrc, où nous l'avons cherche consciencieusement. Quant aux émaux et camées représentant les idylliques, tels que Piacan, Thcocrite, Orphée, Asclépiade, Bion et Moschus, je vous avoue que c'est à pouffer de rire. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de ne se point tenir les côtes, surtout quand on remarque que Beaumarchais, Aristophane et Diderot ont été rangés parmi les gens enclins aux choses champêtres. Que dis-je ? Beaumarchais ; Dante lui-même (pourquoi pas Booerhave ou Juste Lipse ?) a été classé dans la compagnie des faiseurs d'églogucs. Dante Alighieri 1 II est frappant de ressemblance. Le voici, du reste :

Thaïes n'était pas loin de croire que le vent

Et l'onde avaient créé les femmes ; et devant

Phellas, fille des champs, bien qu'il fût de la ville,

Ménandre n'était point parfaitement tranquille ;

Moschus ne savait pas au juste ce que c'est

Que la femme, et tremblait quand Glycère passait ;

Anaxagore, ayant l'inconnu pour élude,

Regardait une vierge avec inquiétude ;

Virgile méditait sur Lycoris ; Platon

Dénonçait à Paphos l'odeur du Phlégéton ;

Piaule évidait Lydé ; c'est que ces anciens hommes

Redoutaient vaguement la planète où nous sommes ;

Agd et Tellus étaient des femelles pour eux...

« Et Dante ? me demanderez-vous. — Il n'est pas question de lui, la pièce continue sur le même ton, sans se déranger ; elle va son bonhomme de chemin, nous révélant que « nul ne sait dans la vie immense, enchevêtrée, si la forêt ne peut se transfigurer en faunesse. » Bien mieux. Deviiicz-vous à quoi songeaient les pliilosophes de l'antiquité?

Ces sages d'autrefois se tenaient sur leurs gardes. La possibilité des méduses hagardes Surgissant tout à coup les rendait attentifs.

« Ainsi, nous voilà fixés. Platon, Virgile, Piaule, Ménandre, Tlialès, n'ont rêvé pendant toute leur vie qu'aux méduses hagardes ;

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quel cauchemar 1 Ils ont Iremblé de voir « Psyché s'ajouter à Démogorgon», et Perse, le satirique, reconnut Tisipliono dans une courtisane qui se barbouillait avec des mûres... Tenez, arrêtons-nous I Les personnes saines d'esprit qu'on enferme dans ime maison d'aliénés ne tardent pas à être atteintes par la contagion ; les paroles qu'elles entendent prononcer dérangent bientôt leur équilibre mental. Nous finirions par considérer une loge à Bcdlam ou un cabanon à Bicêtre comme l'idéal du suprême repos.

« En définitive, le panthéisme confine assez souvent au delirium tremens, et cela s'explique. Si vous vous imaginez que les légumes sont des êtres, que les rivières ont des impressions comme les créatures, que vous faites mal à un arbre quand vous l'ébranchez, vos hypothèses n'auront bientôt plus de limites ; vous vous prendrez immanquablement un jour poiH' le roi d'Amatibou ou pour le cousin de la Grande-Ourse. Je suis vraiment désolé de constater chez M. Victor Hugo des tendances de plus en plus matérialistes et par conséquent des absences intellectuelles de plus en plus marquées. Il ne manque jamais de prêter aux choses inanimées des sentiments qu'elles sont incapables d'avoir ; à chaque instant, il nous parlera d'un pré hvjcnu, d'une forêt lascive ; il nous dira :

La nature est une âme, elle n'est pas de marbre...

et ces préoccupations le brouillent avec les subjonctifs. Voir lomel, p. "jQ. Crois-tu que j'ai le temps..., p. a^o

Il ne sera pas dit, ma fille, qu'à ton cri Le vieux roc foudroyé ne s'est pas attendri.

De pareils vers ressemblent à une gageure contre le bon sens et il suCBt de les citer pour que justice en soit faite... Que pensez-vous d'un barbare qui répond à un empereur romain lui demandant : Gimber vous a battus ?

Le Barbare Nous n'avons de battu que le fer de nos casques.

Ravel et Alcide Totisez s'envoyaient des répliques moins drôles dans la Chambre à deux lils au Palais-Royal.

« Donc, la seconde partie de la Légende des Siècles n'est pas h la hauteur du premier volume que nous admirions quelqiiefois, réserve faite des principes. Çà et là pourtant le génie se révèle ; il perce la couche de cendre sous laquelle il s'allanguit et s'éteint ordinairement. Parmi les morceaux comph'Iement beaux, nous signalerons la Ville disparue, le Cimetière d'Eylau, d'une couleur si noire et si sinistre ; la Fuite d'Angus devant Tiphaine, qui donne le vertige ; Suprématie,

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les Fourches caudines... Sans doulc nos Icclcurs connaissent déjà ces pièces, elles ont été insérées dans divers journaux et elles sont vraiment les truffes qui embaument un plat déleslable.

« Quand M. Victor Hugo s'avise d'être sublime sans bouffonnerie, il mérite l'épithète louangeuse que lui donnait Chateaubriand, et nul poète vivant ne peut lui disputer la préséance ; il est le roi de ses confrères, lui qui déleste les rois. Pourquoi faut-il que les occasions de louer M. Victor Hugo soient devenues si rares ? Nous ne lui reprocherons ni ses défections politiques, ni ses haines contre un passé qu'il répudie, parce que ce passé le condamne ; nous lui ferons observer seulement qu'en se séparant de tout ce qui est grand et de tout ce qui est beau il a perdu au change. Son immense talent s'est égaré dans les « trous de taupes et les gouffres d'aurore », dont il a fait une consommation si effrayante dans ces derniers temps. Au lieu de se développer, ce talent s'est amoindri ; les fautes de goût se sont accentuées, les puérilités ont remplacé les sublimités, les antithèses forcées n'ont plus produit aucun effet, et les images dénuées de cohésion ont paru grotesques (p. i46, t. H) : la Victoire rattachant sa sandale dans une nuée !

« Ce n'était pas ainsi que s'exprimait le poète quand il écrivait Moïse sur le Nil, ode merveilleuse dans laquelle se jouent les souilles embaumés du matin ; il ne s'agissait ni de rythmes énormes, ni de sphinx monstrueux, quand Louis XVII adressait au ciel entrouvert sa délicieuse prière. Masf errer, dans la Légende des Siècles, n'a pas le mouvement des Orientales; l'Hymne à la Terre, en dépit de quelques strophes charmantes, ne vaut pas la requête intitulée : Pour les Pauvres ; les doctrines révolutionnaires n'ont donc nullement servi à augmenter la gloire de M. Victor Hugo. Elles l'ont porté au Sénat, elles lui ont attiré l'admiration des électeurs démocrates et des Jean Valjean incompris. Tout en constatant cette décadence complète nous la déplorons du fond de notre cœur ; il suffit de voir ce que M. Victor Hugo a fait pour deviner ce qu'en d'autres circonstances et avec une atitre ligne de conduite il aurait pu faire. LWnnée terrible. cé{nit Agésilas ; la Légende des Siècles, c'est .Attila.

« Holà 1 »

VII. — T. CoL.vNi. Le Courrier Littéraire, lO mars 187-. Quinzaine liltéraire :

« 11 semble que la critique n'ait plus qu'à garder le silence ou bien aussi à se joindre aux adulateurs qui enveloppent le poète de nuages d'encens, probablement pour lui cacher quelque chose qu'on ne veut pas lui laisser voir. Si on ne protestait, cela durerait, comme pour Ciiateauhriand, jusqu'au jour fatal, et ce jour serait suivi immédia-

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temcnt d'une réaction violente de l'opinion publique. 11 vaut mieux dire très loyalement ce que l'on pense. Il faut le dire, non pour l'auteur, encore une fois, mais pour ceux qui le lisent. Ainsi les étrangers le liront; or est-il bon que, trouvant dans la Légende des Siècles certaines erreurs peu ordinaires, ils puissent s'imaginer que tous les Français les partagent puisque aucun de nous n'a l'air do l(>s apercevoir ? Je n'en citerai qu'une seule : dans un morceau, admirable du reste, le poète prétend que du cimetière d'Eylau on entendait, le malin de la bataille, dans la brume, « le cor du Harz ». — Entre le Ilarz et Evlau, il V a exactement la même distance qu'entre les Pyrénées et Paris... Que les étrangers. Allemands et Anglais, Italiens et Russes, veuillent bien se dire une fois pour toutes que, si nous autres Français nous ne relevons pas, comme ils le feront sûrement, une quantité d'inexactitudes pareilles, ce n'est point ignorance de notre part. Notre géographie ni notre histoire, nous ne les apprenons à l'école de V. Hugo, qui, je pense, n'a point l'intention de se faire maître d'école et se contente d'être grand poète.

« Qu'il soit bien entendu également que nous ne lui empruntons pas davantage sa philosophie. Il est spirilualiste, et beaucoup d'entre nous le sont aussi ; mais il a son spiritualisme, et nous avons le nôtre. Le sien se compose de deux ou trois abstractions qui ne sufHsent pas aux générations actuelles. Que Dieu soit une « prunelle » qu'on finit par distinguer au fond de l'abîme, cela peut être vrai, mais cela ne résout aucun problème. Lorsque le poète combat l'athéisme en nous assurant que « le rocher où la lame déferle » compte sur Dieu ; que

Pour l'avoir un jour vu, la mer est encore ivre ;

que

Les versants du Sina sont de son vaste livre Le pupitre démesuré;

que Mars, Jupiter, Saturne, « planètes profondes », sont croyantes, et que le jour oii toutes les étoiles

Nieraient à la fois Dieu, cette sombre asphyxie Irait éteindre le soleil !

nous admirons peut-être, mais à coup sûr nous ne sommes pas convaincus par ces idées qui sont des images, par ces images qui n'en sont guère. De même une philosophie de l'histoire qui se résume en ces mots :

Hier était le monstre et Demain sera l'ange,

simplifie un peu trop les données du problème sans précisément l'élucider. Enfin, opposer à la doctrine de l'évolution l'élan de 89 et

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de 98, c'est, je crois, se placer en dehors de la question, cl il est plus spirituel que topique de réfuter Darwin « grave Anglais, correct, bien mis, beau linge », qui nous dit, parnît-il : « Dievi t'a fait homme, et moi je te fais singe », en lui repondant :

Celte promotion me laisse un peu rêveur.

« Qu'on nous pardonne d'insister. Selon nous, le grand défaut de Hugo, c'est que n'ayant aucune des aptitudes qui font le philosophe, il se pose (très sincèrement, cela va sans dire) en philosophe. Il confond les vues profondes avec les mois abstraits, il n'admet pas que ceux-ci servent de simples signes algébriques; il y croit ; il les accepte comme des réalités, exagérant en cela un travers trop fréquent de l'esprit français ; il se paie de mots, et, pour donner à ces fantômes une apparence do vie, il accumule les images, les comparaisons, les métaphores les plus incohérentes, avec un dédain du bon sens qui, pour le coup, n'a plus rien de français : serait-ce une influence de l'éducation espagnole qu'il a reçue pendant un an au séminaire des nobles de Madrid ? Ecoutez plutôt ces vers amphigouriques, et devinez de quel côté des Pyrénées et en quel siècle ils ont pu être écrits :

Quand nous aurons fini le travail de la vigne.

Quand au Dieu qui fit l'aigle et l'air, l'onde et le cygne,

La tourmente et Léviathan, Nous aurons rapporté toutes nos âmes anges, Nous ferons du panier de ces saintes vendanges

La muselière de Satan.

Satan, c'est la douleur, c'est l'erreur, c'est la borne. C'est le froid ténébreux, c'est la pesanteur morne,

C'est la vis du sanglant pressoir ; C'est la force d'en bas liant tout de ses chaînes. Qui fait dans le ravin, sous l'ombre des grands clicnes,

Crier les chariots le soir....

Comprenne qui pourra I Satan c'est la force d'en bas, — y a-t-il des forces d'en haut ? Satan c'est la pesanteur, — et sans la pesanteur l'univers serait le chaos ? Satan c'est le froid — et sans le froid nous brûlerions 1 Satan c'est la douleur, — et sans la douleur, la vie ne durerait pas une seconde 1 Satan c'est l'erreur, — et sans l'erreur, nous no trouverions pas la vérité 1 Satan c'est la limite, — et sans la limite rien ne serait ! Satan, comble d'horreur fait crier les chariots le soir I Mais gare à Satan ! avec les paniers de je ne sais quelles vendanges mystiques, nous allons fabriquer une muselière...

« Toutefois, quand il échappe au démon de Tabstraclion, quand, descendant des hauteurs vertigineuses, il prend pieti sur terre et consent

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traiter des sujets simplement humains, mais des sujets où il y a plus de force rpie de grâce, qu'il est grand, qu'il est puissant, qu'il est admirable !... Avons-nous dans toute notre littérature, sans en excepter l'œuvre mémo do Hugo, bien des pages comparables au Cimetière d'Eylau? Voilà de la splondido poi'sio, s'il en fut jamais, où tout est palpitant do vie. Des traits de détail d'une précision extrême concourent tous à produire vm vaste et lumineux tableau.

« Et il V a d'autres pages moins larges d'envergure, peut-être, mais magnifiques aussi. J'en vois qucl([ues-unes dans VEpopée du ver, celle, par exemple, mélangea terrible de pointure voluptueuse et d'horreur sépulcrale, où le ver offre à l'amant de lui rendre sa maîtresse. L'Aigle du Casque se termine par unm orcoau magistral et saisissant dans sa nouveauté. Dans la Pulernilé il y a une cinquantaine de vers trempés de larmes. Le Petit Paul, malgré l'affiMeric de certains passages, peut compter parmi les pièces les plus touchantes de l'auteur, et la Guerre Civile ainsi que la partie narrative de Jean Chouan parmi les plus

vigoureusement écrites Un jour de printemps, le poète regarde

défiler devant lui nos cavaliers aux fronts hàles, qui ont l'air superbe, comme de grands soldats romains :

Que ces liommes sont beaux, disaient les jeunes filles. Tout souriait, les fleurs em})aumaiont les charmilles. Le peuple était joyeux, le ciel était doré. Et, songeant que c'étaient dos vaincus, j'ai pleuré.

En lisant de pareils vers, qui donc ne sentirait avec joie, malgré toutes les réserves et les critiques, que l'auteur de V Expiation est toujours notre grand poète et notre grand patriote ! »

VIII — Paul de Saint-Victor. La Légende des Siècles, Le Monileur Universel, 5 cl 28 mars iH-y^:

« Ce nouveau livre prolonge, 'en l'égalant toujours, en la surpassant <pielquefois, la plus haute partie do l'œuvre do Victor Hugo. Voilà déjà quinze ans qu'au-dessus de s(;s poésies, de ses romans, do ses drames, il a dressé l'Epopée. Car ce poème épique, dont on reprochait la vaste lacune à la France, cette pierre angulaire ou celle maîtresse-tour de foute littérature nationale, qui manquait à la nôtre, la Légende des Siècles la lui a donnée. Poème, non plus circonscrit, comme la plupart des épopées modernes, dans le cycle d'un temps, dans l'enceinte dune cité, dans le camp d'une guerre, mais infini et indéfini, au delà et en deçà de l'histoire ; se faisant une unité de l'ubiquité, traversant toutes les régions, toutes les barbaries, toutes les civilisations, tous les cultes, allant de l'Edon à la mansarde, de la tente au palais, de la pagode à la cathédrale, interprétant la réalité d'après le mirage, voyant

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le fait évanoui à travers la fumée qui l'alleste, questionnant l'écho qui parle après que la voix s'est lue, contemplant les astres et sondant les foules ; tantôt large chanson de gestes, tantôt églogue, et souvent comme une enfilade de bas-reliefs et de fresques, quelquefois concis comme l'inscription d'une médaille ; employant, selon les lois d'un art infaillible, le raccourci ou la plénitude du sujet traite, mêlant le récit au drame, alternant le dialogue avec le lyrisme, montrant l'homme sous tous ses jours et sous toutes ses ombres, à toutes les étapes de son voyage, à tous les actes de sa tragédie. On pourrait se figurer ce poème universel, sous l'aspect d'une sorte d'Arche immense, peuplée de toutes les espèces et de tous les types, qui recueille des passagers nouveaux à chaque tournant d'horizon, et qui, à travers les calmes et les tempêtes, les naufrages et les hivernages, les éclipses et les arcs-en-ciel, vogue majestueusement, sur la mer des siècles, vers la terre promise de l'avenir.

« Ce plan prodigieux, on sait comment le poète l'a rempli dans son premier livre. Ce fut un étonncment et un éblouissement

« A quarante ans de distance, le poète a repris cette vision ébauchée ; il l'a étendue, et il l'a creusée; il l'a grandie et approfondie. La rêverie a pris la dimension d'une Apocalypse historique subitement ébranlée, et dont l'écroulement forme les lacunes béantes, les monceaux confus, que hanle la légende, cl où il va chercher les fantômes qu'il rappelle au monde des vivants

« La Légende des Siècles a sa philosophie, comme l'IIisloirc a la sienne. Un chœur parle entre les actes de ses tragédies, et ce chœur, c'est la voix du poète se retournant, du spectacle épliémère des hommes et des choses, vers l'immuable horizon de l'Eternité. Au génie plastique le plus éclatant que ce siècle ait vu, à l'art de rendre, en plein relief et en pleine couleur, toutes les formes et toutes les couleurs du vaste univers, Victor Hugo joint une investigation profonde des conjectures et des causes. L'énigme du monde le préoccupe jusqu'à l'obsession ; il scrute toutes ces faces C(jnfuses, il questionne toutes ces voix éparses

« La pensée finale de Victor Hugo sur le grand mystère alterne entre une immense tristesse et un espoir infini....

« C'est un Gloria in excelsis, planant sur l'aliîme, qui li'rmine le livre. Comme il avait fait alterner les Sept merveilles du Monde dans une lutle de jactance, le poète fait dialoguer les Astres, rivalisant de splendeur et d'énormité

« Ainsi, comme dans la première série. Plein Ciel, c'est l'Infini qui surmonte le livre : un tel couronnement sied à ce poème culminant, qui est un pic, au-dessus de tant d'autres cimes

a Œuvre démesurée, peuplée de types innombrables, et qui n'est

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pourtant qu'en partie visible ; œuvre sans égale, qu'accroîtront presque de moitié les livres déjà termines, en sortant de l'ombre, et que des plans tracés, et dont l'achèvement est promis à cette vieillesse invincible, prolongeront en tous sens. »

IX. — Baubf.y d'Aurevilly. La Légende des Siècles, n^^^^ série. Le Constiludonnel, 12 mars i8'77:

« J'aurais aimé à ne pas parler, cette fois, de \ ictor Hugo, — et si j'en parle, c'est malgré moi. C'est contraint et forcé. Je n'y suis pas forcé par son génie, mais j'y suis forcé par son succès. Les deux volumes que voici n'ajoutent pas un iota à ce génie que j'ai suivi, reconnu, décrit et jugé tant de fois dans ses œuvres. Mais son succès (sans contradicteurs de son vivant) ajoute à son bonheur, — au bonheur littéraire d'un homme qu'on pourrait appeler le Polycrate, tyran de Samos, de la littérature... Le succès des III«' et IV' volumes delà Légende des Siècles, quand ils parurent, sembla compléter sa destinée. Il fut si grand, niômc pour lui, accoutumé au succès, que les réclamiers qui y lra\aillèrent semblèrent avoir de l'àme, et que ceux qui ont de l'àme et q>ii en parlrrent semblèrent des réclainiers. Des réclamiers splendides, il est vrai 1 Ils se sont mis sur ce pied d'être sj)lendides, comme on prend des habits de fête pour faire plus d'iionneur à quelqu'un. Ils ont même pris leurs accoutrements de gala au vestiaire de Victor Hugo, afin de rendre leur magnificence plus flatteuse. Ils ont mis les culottes de leur empereur... Ils ont crocheté... son dictionnaire, pour parler de lui avec ses propres mots. Rude tâche que de vouloir parler celle langue qui é ventre tout cl s'éventrc elle-même. De pauvres diables s'en sont crevés.

« ... La qualité de Victor Hugo est, et je ne veux pas la diminuer, d'être un puits artésien de poésie, — un puits artésien intarissable, mais intarissable de la môme eau.

« ... Il est aussi érudit qu'un vieux savant, et son érudition n'est jamais officielle : elle est curieuse, elle est recliercliéc, elle est originale, moins historique que légendaire, téméraire, hasardeuse, ce qui convient, d'ailleurs, dans le cas présent. C'est enfin l'érudition qui fouille dans tous les coins et qui descend et remonte toutes les spirales du temps et de l'espace. Victor Hugo a loul cela à son service ; mais ce qu'il n'a pas, c'est l'imagination qui sait faire de celle Iradi-

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