I. — La seconde pahtie de l'exil. iSÔq-iS^o
La composition des Petites Epopées fut terminée en mai 1859. Quand on songe que de janvier à mai de celte même année furent écrits Eviradnus, le Régiment du Baron Madruce, Le Cid Exilé, Bivar, Le Jour des Rois, Masf errer, Le Satyre, Pleine-Mer Plein-Ciel, La Vision d'où est sorti ce livre, Booz endormi, La Trompette du Jugement, les Retires et la Rose de Vlnfante, on reste confondu par l'étendue et la puissance d'une telle inspiration.
Mais un tel labeur ne fut pas sans avoir sa répercussion sur la santé du poète. Il éprouva le besoin du repos. A la fin de mai iSSg, il partit pour l'île de Serk, loin de sa bibliothèque et de son cabinet de travail. Son esprit ne demeura pas inactif, mais se détendit dans les caprices d'une libre fantaisie. V. Hugo mit « Pégase au vert ». De la fin du mois de mai jusqu'en août i85g, où parut le décret d'amnistie, il écrivit d'une plume facile el rieuse cinquante pièces des Chansons des Rues et des Bois. Cette inspiration familière et débridée n'est arrêtée dans ses effusions ni par le projet en juillet du terrible drame de Torquemada, ni par l'achèvement au mois d'août de la grave et philosophique préface de la première Légende. C'est à Serk, et quand il était dans cette disposition d'esprit, que vint le surprendre la nouvelle de l'amnistie « pleine et entière » accordée aux exilés du Deux-Décembre. On connaît sa déclaration, hautaine et brève :
Dé
ECLARATION.
Personne n'attendra de moi que j'accorde, en ce cjiii me concerne, un mot d'attention à la chose appelée amnistie.
Dans la situation où est la France, protestation absolue, inQexible, éternelle, voilà pour moi le devoir.
Tiii INTRODUCTION!.
Fidèle à l'engagement que j'ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu'au bout l'exil de la liberté. Quand la liberté rentrera,
je rentrerai.
Victor Hugo.
Voilà bien la fierté et l'âpreté d'accent habituelles au proscrit. Pour un instant, il se dresse encore dans son attitude de Vengeur solitaire :
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là I
On l'aperçoit de nouveau debout et menaçant, sur le rocher d'exil : le glaive des Châtiments flamboie dans sa main. Mais ce n'est qu'un éclair : l'attitude ne sera plus constante. En regard de Choix entre deux Passants écrit le 3o octobre 1809 et publié dans la seconde Lé^enofe, qu'on lise la pièce d'Amnistie composée, s'il faut en croire la première édition des Années funestes, en cette même fin d'année 1809^ : l'on y constatera l'influence persistante et dissolvante des Chansons des Rues et des Bois ; on sent vraiment tout autant l'amusement de l'artiste que la haine de l'adversaire politique dans la fantaisie des propos prêtés à Napoléon III, devenu le berger doucereux de l'amnistie :
Il s'assied sous un hêtre ; il murmure : — J'oublie.
Oubliez, oublions. — Douce mélancolie !
Puis, tendre, il prend sa flûte et soupire : 0 proscrits !
Pyrame aima Thit.be, Céphale aima Procris,
Je vous aime. A.ccouroz, bannis, je vous appelle.
Amnistie est un mot singulier que j'épelle.
Je ne sais pas très bien ce qu'il veut dire. Et vous ?
Mais je vous aime. L'ombre est tiède, l'air est doux...
Quand Menélas Vit le sein nu d'Hélène, il jeta son épée. Ma molle rêverie est de vous occupée.
Vous absents, je m'enfuis hagard dans les forêts... Oh I revenez! Avril gazouille dans Tes nids...
Facetum habemus exsulem, sommes-nous tentés de nous écrier.
Il y eut pourtant encore des heures où l'angoisse de son impuissance d'exilé revint l'étreindre. Un jour, ce fut à pro-
I. M. Gustave Simon, qui a le manuscrit entre les mains, croit que la pièeo est un peu plus tardive, mais en tous les cas antérieure à 1870.
INTRODUCTION. ix
pos de John Brown. Capturé, l'instigateur de la révolte des esclaves de Virginie avait été condamné à être pendu. Le 2 décembre, « à l'heure môme de cet anniversaire qui lui rappelait toutes les formes et toutes les nécessités du devoir », V. Hugo adressait, par l'intertnédiaire de tous les journaux libres d'Europe, une lettre à la fois généreuse et grandiloquente aux États-Unis d'Amérique :
u Je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoile du Nouveau Monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre république américaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown. Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus eifrayant que Gain tuant Abel, c'est Washington tuant Sparlacus. »
Les Etats-Unis d'Amérique ne tinrent aucun compte de la lettre du poète. John Brown fut pendu. Ce fut pour V. Hugo, après son élan généreux, une cruelle déception : « En ce moment, j'ai l'âme accablée, écrit-il à George Sand ; ils viennent de tuer John Brown ! L'assassinat a été commis le 2 décembre !... Hélas ! j'ai vraiment le cœur serré. »
A ce « cœur serré » des adoucissements allaient bientôt venir.
En 1860, Garibaldi préparait l'expédition des Mille ; une souscription s'organisait en Angleterre : il s'agissait d'aider Garibaldi dans son entreprise. Deux habitants de Sainl- Hélier, MM. Philippe Asplet et Derbyshire, apportèrent à V. Hugo une adresse d'un certain nombre de Jersiais, qui priaient le poète de venir dans leur île parler pour Garibaldi. Cette invitation n'allait plus à l'encontre d'aucune autorité, puisque officiellement Hugo n'était plus exilé; et les Jersiais n'étaient pas fâchés de saisir l'occasion de témoigner leur sympathie à un hommedont le seul crime, en terre jersiaise, avait été de se solidariser avec des frères d'exil un peu turbulents. V. Hugo vit dans cet appel une revanche éclatante de son expulsion de l'île en iS55. Les paroles qu'il allait prononcer devaient avoir, pensait-il, et auraient un retentissement européen. Il parla deux fois, au meeting et au banquet : il parla pour l'Italie, pour Garibaldi, et contre Napoléon. U prit à l'égard de ce dernier l'attitude d'un victorieux qui pardonne à un vaincu : a 11 se peut qu'un jour — car les événements
X INTRODUCTION
sont dans la main divine, et la main divine, c'est la main inépuisable — il se peut que, parmi ceux que les grandes tempêtes ou les grandes marées de l'avenir jetteront sur vos bords, il y ait notre propre prescripteur à nous, qui sommes ici, chassé à son tour et malheureux. Eh bien ! soyez-lui cléments comme vous êtes justes ; s'il frappe à votre porte, ouvrez-la lui et dites-lui : « Ce sont ceux que vous avez proscrits qui ont demandé pour vous cet asile que nous vous donnons. » Quelle satisfaction devait éprouver, à pouvoir prendre cette altitude, l'exilé volontaire autour duquel, pour la première fois, après huit ans, se groupait une foule admiratrice et retentissaient des applaudissements sympathiques ! Certes, une haine pareille à celle qui avait inspiré les invectives des Châtiment'i ne s'éteint pas en un jour ; mais l'état d'exaspération cesse d'être continu : il y a des intermittences dans la colère, des apaisements entre les soubresauts. Il avait écrit les Chdliments en quelques mois : il ne lui faudra pas moins de onze années pour réunir, dans la suite, sur le même sujet, la matière d'un volume. Le dossier qui porte pour titre : Nouveaux Châtiments se remplit lentement. La plupart du temps, dans chaque poème, le souffle est court ; la composition du recueil s'élabore par à-coups, souvent à de longs intervalles; et l'élan lyrique se brise dans cette discontinuité. En 1870, V. Hugo jugea lui-même les Nouveaux Châtiments inférieurs aux premiers : ils n'ont pas été publiés de son vivant'. Bien évidemment l'esprit de l'exilé se rassérène : son irritation est en décroissance, la verve libre et joyeuse des Chansons des Hues et des Dois s'épanouit chaque jour davantage ^, et son imagination se prélasse
1. Trois ans après la mort do V. Hugo, en 1888, les meilleurs poèmes ont été choisis pour la Corde d'airain de Toute la Lyre, et dix après, en 1898, lo reliquat a constitué l'édition des Années funestes. Quelques essais postérieurs à 1859 ont été publiés à la fin de l'édition OUendorfi" des Chdtimenls. On constate que la colère est de jour en jour moins spontanée : elle finit par devenir un thème littéraire, et de plus en plus V. Hugo recherche l'esprit et la pointe. Nous ne parlons ici que des poèmes ayant trait à l'exil et il'une façon générale à la politique du Second Empire. Pour les poèmes politiques qui furent composés en 1871-1872, voir plus bas p. xviii à xxx.
2. « H n'y a pas de livre, disait-il plus tard à Claretie, où je me sois montré plus moi-même .»
INTRODUCTIO?J. xi
avec satisfaction dans les fantaisies du Thèàlre en Liberté. Au reste, l'activité physique de l'homme subit à cette date un ralentissement momentané. Par une réaction logique, après sept années d'exacorbatlon dans la révolte et de tension assidue dans le travail, il se sent abattu et dans une sorte de langueur et de dépression. Cet état inhabituel l'inquiète, et, en mars i80i, il fait un voyage à Londres pour aller consulter le D"^ Deville. Ce dernier ne constate aucune atteinte à l'organisme de l'exilé; la fatigue n'a déterminé chez V. Hugo qu'une légère et passagère faiblesse des bronches : « Surveillez votre larvnx, conclut le docteur : laissez croître A'otre barbe. Le séjour constant dans un climat trop tempéré comme celui des îles an2;lo-normandes est anémiant : il est nécessaire que tous vous absentiez et que vous voyagiez, tous les ans, deux ou trois mois'. » De mars à septembre 1861, V. Hugo séjourne en Belgique et en Hollande, il ne travaille que rarement et produit peu. Installé, avec Juliette Drouet, au mont Saint-Jean, il relit son manuscrit des Misérables^ et prépare, au milieu même du paysage du champ de bataille, le chapitre de Waterloo ; parfois il va faire quelques lectures historiques à la Bibliothèque de Bruxelles. C'est à Bruxelles que nous le retrouvons une année après pour le banquet des Misérables, avec toute sa santé et sa force intellectuelle reconquises '.
Alors se trouve réalisé pour une part l'état moral que, deux ans auparavant, à Jersev, et parce qu'il voulait désormais apparaître aux peuples dans une attitude de sérénité majestueuse, il affirmait, par anticipation, avoir été le sien dès le début de l'exil :
« Quand je suis arrivé ici. il y a huit ans, au sortir des plus prodigieuses luttes politiques du siècle, moi, naufragé encore tout ruisselant de la catastrophe de décembre, tout