‹ Légende du Juif-errantChapitre 13 sur 22 · LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE

Dans de telles circonstances, le Prince-Évèque, reconnaissant qu'il n’avail pas assez de forces pour abattre une ville si déterminée, sentant combien l'esprit de l’ordre doit déployer d'efforts pour com-

primer l'esprit du mal, lorsqu'on l'a laissé s'épanouir, comprenant de plus en plus l'immense faiblesse, à forces égales, des causes qui veulent conserver contre les causes qui veulent démolir, le Prince-Évêque était tenté d’abdiquer aussi. Mais on | lui représenta que l'homme de bien devenait le complice du crime en reculant devant lui ; et il reprit courage. |

Cependant l'effectif des troupes diminuait tous les jours; l'argent manquait au camp. Il écrivit à. tous les princes des pays voisins, leur demandant de l'argent et des hommes dans l'intérêt commun; il ne reçut que de vagues promesses, accompagnées de remarques critiques sur les désordres qui se manifestaient dans les rangs des confédérés et sur les fautes de leurs manœuvres. C'est toujours ainsi que ceux qui ne font rien veulent couvrir l'égoïsme qui les fait s'abstenir, en censurant des efforts qu'ils ne secondent pas.

Abandonné à ses ressources et au petit nombre de confédérés qui lui restaient, le prince se jeta donc, selon l'usage, dans toutes sortes d’expédients. On en cite plusieurs qui amenèrent peu de résultats. Un ingénieur, nommé Overkampf,. lui proposa enfin de construire un môle de terre devant les remparts, et de l'élever assez haut pour dominer toute la ville et la foudroyer. On mit à l'œuvre tous les paysans. On dévasta la campagne pour en élever la terre, ce qui confondit pour long-

temps toutes les propriétés dans un rayon trèsétendu, et on créa péniblement une montagne factice. Lorsqu'on la crut suffisamment forte, on y construisit des tours de bois. Mais alors les assiégés, qui avaient tout vu sans se troubler et n'avaient pas voulu inquiéter les travailleurs, firent pleuvoir tout d'un coup, de toutes leurs batteries, une grêle de boulets qui mirent les tours en débris, détruisirent le môle et tuèrent une multitude d’infortunés.

Les confédérés prirent leur revanche d'un tel échec en s’emparant d’un moulin à vent, dont les anabaptistes avaient fait un bon fort. Il n’était qu'à quelques pas en avant de la porte de Saint-Maurice, qu'il protégeait puissamment, et une nombreuse garnison l'occupait. Elle fut, en manière de représailles, passée au fil de l'épée.

Ce petit fait d'armes irrita les assiégés. Ils voyaient bien que leur prince ne-se lassait pas sitôt qu'ils l’avaient espéré. De leur côté, ils firent partir des émissaires chargés d'aller au loin solliciter des secours, quoiqu'ils sussent bien que les désastres arrivés à leurs auxiliaires des Pays-Bas, que le baron de Teutenberg avait exterminés, dussent un peu refroidir le zèle de leurs partisans. Mais ils espéraient dans les promesses de leur roi. Il annonçait avec assurance de grands mouvements pour la cause de la communauté de Christ, à l’orient et à l'occident. |

Sur ces entrefaites, par une belle matinée de

mai, une idée extraordinaire jaillit dans une jeune tête de Munster. Une femme, qui déjà plus d’une fois avait offert de se dévouer, une femme jeune et belle, favorisée par l'esprit, possédée d’une foi sans limites pour son prophète, l’une de ses femmes au reste et l’une des reines, Hilla Phey, après un mois à peine de mariage, de royauté et de splendeurs, se présenta magnifiquement parée devant Jean de Leyde, siégeant en lit de justice au milieu de ses grands officiers, et, se mettant à genoux sur les marches du trône, elle surprit l'assemblée par une proposition que personne n'avait prévue.

— Sire, dit-elle ,' Rothmann le très-vénéré nous prêchait hier la femme forte. Il nous exposait la vaillante action qui sauva Béthulie. ]l nous démontrait qu'un autre Holopherne opprimait Munster. Il nous représentait qu’il y aurait beaucoup de gloire à délivrer la Westphalie de son tyran. J'ai relu, le soir, dans le seul livre que les cœurs droits. puissent posséder, cette héroïque histoire. Je l'ai méditée. L'esprit alors m'a parlé, et il m'a dit qüe, par la volonté du Père, je serais la Judith de notre âge. Me voici prête à obéir.

Elle se tut en achevant ces mots.

— La chose est grave, répliqua le roi, après un moment de silence solennel. Le Père nous en dévoilera les chances. Relevez-vous, reine Hilla, car l'esprit est sur vous; il vous grandit; et vous dominez vos compagnes.

264 LA JUDITH WESTPHACIENNE.

Il fit un signe de bienveillance majestueuse a Kaipperdoling , et rentra aussitôt dans le palais, se respectant trop pour régler cet incident en public.

Knipperdoling s'était approché d'Hilla; il lui prit la main avec respect, la releva et la conduisit par un couloir à la salle où Jean s'était retiré. Rothmann quitta son siége aussitôt et suivit Knipperdoling. L'entreprise importante qui venait d'être proposée ne devait être décidée sans doute qu'entre ces trois personnages.

Hilla, qui allait en être chargée, n’était au milieu d'eux qu'un être passif, subjugué, machinal, — dont ils pouvaient à leur gré diriger les mouvemenis.

Elle déclara qu'elle était prête à tout sacrifier, sa vertu même, pour tuer François de Waldeck.

— Le Père jugera l'intention, dit-elle dans son fanatisme; 1l pardonnera toute faute en faveur du mérite.

Ses trois auditeurs gardaient encore le silence.

— Votre main n’est pas faite à manier le glaive ou la hache, dit enfin Knipperdoling. Par la séduction et par la parole, qui est une de vos grâces, vous pouvez captiver Holopherne. Mais comment le tuerez-vous ?

— Par le poison, répondit vivement Rothmann; c'est incontestablement le plus sûr moyen.

Et aussitôt (ce qui a fait croire qu'il s'attendait à cette scène et que probablement il l'avait préparée)

il tira de la poche de sa cagoule une chemise du linge le plus fin.

— Ce vêtement, reprit-il, est imbibé d’un subtil poison : qui le revêtira ne pourra éviter d’en mourir, quelque remède qu’on emploie à le combattre. Si la Judith de Munster sait obtenir que François de Waldeck en fasse usage, — l’action est faite.

La pauvre jeune insensée était venue, la tête montée par l'esprit, sans réfléchir et sans prévoir. Elle comprenait bien à présent que sa petite main n’était pas de force en effet à couper une tête d’un coup de sabre. Elle réfléchissait aussi à la différence de position : l'Holopherne westphalien n'avait pas, comme l'autre, un damas pendu dans sa chambre : le bon évèque ne portait pas d'épée. Il fallait donc se procurer une arme; et puis elle se répétait encore qu’elle ne saurait pas la manier. Le poison, elle n°y avait pas trop songé. — Mais le poison, — comme Rothmann le présentait, c'était là un moyen qui surprenait et bouleversait tout d’ahord ce qui restait de noble ou de généreux dans son cœur. Elle se trouva si émue, qu'elle se mit à trembler en silence. Si sa conscience ne la détournait pas encore du criminel projet qu'on lui avait soufflé, la peur l'arrêtait. |

Un mot du roi pouvait seul mettre un terme à ses hésitations, et 1l est permis assurément de présumer qu'elle désirait alors qu’on la détournât de sa démarche. Mais les trois hommes qu’elle venait de

faire ses confidents avaient trop d'intérêt à l'y pousser, au risque de la perdre. Jean n'avait encore rien dit. Le soin qu'il prenait de ne pas compromettre l'autorité de ses prophéties le tenait en garde. On pourrait penser que quelque attachement pour Hilla rendait sa résolution indécise. Mais cet homme tenait bien plus à son pouvoir et à sa couronne qu'à ses reines. Îl méditait donc en lui-même, tout en laissant Knipperdoling et Rothmann rassurer la jeune femme, lui répondre du succès, lui promettre une gloire incomparable. Lorsqu'il vit qu'à travers leurs raisonnements, elle tournait sans cesse les yeux vers lui, toujours troublée, attendant sa parole, plus disposée évidemment à reculer qu’à marcher en avant, il la prit à son tour par la main, l'emmena seule dans une salle voisine, et là 1l lui dit avec un enthousiasme dont il connaissait les effets :

— Fille du Très-Haut, tu es heureuse. Ton cœur, qui vient de lutter contre les derniers assauts des esprits de la peur, doit se relever ferme et fier. Le Père a parlé. Voici qu'il-envoie son ange devant toi, pour te garder dans le chemin, dans le camp des impies, et te ramener ici triomphante. Il t'en assure par ma bouche.

A mesure qu'il parlait, la sérénité revenait dans les traits d'Hilla.

— Nouvelle Judith, continua-t-il, tu égaleras l'héroïne de Béthulie. Va donc sans pâlir, avec un cœur d'homme, entreprendre l'œuvre du Très-Haut;:

LA JUDITH WESTPHALIENNE. 287 délivre Munster du tyran; couvre-toi d’une gloire immortelle, et reviens prendre dans la cité sainte la premier rang parmi les reines.

Hilla s'était redressée pleine de force. Elle État gagnée.

Jean ne hasärdait rien dans ce conseil. Si la jeune femme pouvait réussir, la guerre était finie. Si elle succombait, sa tentative n'en imprimait pas moins à l'ennemi une terreur utile. Elle seule était dépositaire de Ja prophétie, qui ne devait être divulguée qu'après le succès.

Il ajouta à la parure d’Hilla un collier de diamants; et, sans dire un mot de plus, il la ramena à Rothmann, qui, habitué à lire dans les yeux du roi, n'eut pas besoin d'explications. Il fit, de la chemise empaisonnée et de quelques hardes légères que la jeune femme emportait, un petit paquet dont elle se chargea le bras; et elle partit pleine de confiance, car elle eût plutôt douté de ce qu’elle voyait de ses yeux que de la parole de Jean...

Knipperdoling la conduisit jusqu'à la porte de Saint-Maurice. Il lui rappela, en la quittant alors, qu’elle était invulnérable. Ce soin était inutile; elle en était convaincue. Elle marcha, d’un pied léger, . drait au fort voisin, sans donner dans son cœur la moindre prise à la crainte.

Les gardes s'avancèrent à sa rencontre, étonnés de voir venir à eux une jeune femme si belle et si richement parée. Elle les pria, du ton le plus

. aisé, de la présenter au commandant, qui était le drossard de Wolbeck. Elle lui dit en entrant :

— Vous voyez, messire, une transfuge de Munsier qui vient se placer sous votre sauvegarde. J'ai d'importants secrets à révéler, car je ne viens pas ici pour me sauver seulement ; mais je désire ne dire ces secrets qu’au Prince-Évêque.

Le drossard la fit asseoir avec une déférence polie, et, après avoir admiré un moment sa bonne grâce, il crut pouvoir lui faire quelques questions:

— Je me félicite, madame, dit-il, de l'honneur que vous me faites en vous adressant à moi, et j'espère que vous me permettrez de vous demander qui j'ai l'honneur de recevoir. Je vois que vous venez de Munster. Cette ville est-elle votre patrie ?

— Non. Je suis née en Hollande (c'était vrai). Mon mari et moi sommes venus à Munster, il y a un peu de temps déjà. Nous étions attirés par la renommée du prophète et par le désir de mener la vie évangélique. Nous pensions trouver là un peuple de saints. Lorsque nos yeux ont reconnu que nous nous étions trompés, lorsque nous avons vu quels dangers courait la pauvre cité, rebelle à son prince, nous avons résolu de fuir et de contribuer de tous nos moyens à sauver les bourgeois égarés, en remettant la ville sous l'obéissance de son légitime souverain.

— Et, si jeune, vous êtes partie seule ?

— Mon mari ne tardera pas à me suivre. Il m'a fait

sortir en avant pour assurer avant tout, à lui et à moi, la grâce du prince. C’est là ce qui m'amène à vous.

— Cette grâce, madame, est promise à Lous ceux qui viennent la demander. Mais je ue comprends pas comment, en plein jour, on vous a laissé franchir les portes !

— Mon mari garde aujourd'hui la porte de Saint- Maurice; et vous pouvez remarquer qu’en ce moment personne n'est aux remparts.

— Pardonnez mes questions, madame. Une derniére chose me surprend, c'est de vous voir si bien parée pour un tel voyage.

— Vous êtes drossard sans doute, répliqua Hilla en souriant; car c'est un interrogatoire que vous me faites subir ici. Mais je conçois les défiances de la guerre, et, loin de m'en offenser, je ne puis que vous approuver. Je me suis parée de la manière qui vous étonne, d'abord pour ne pas inspirer de soupçons aux bourgeois de Munster, ensuite pour emporter avec moi ce que j'avais de précieux.

Le drossard, ravi des manières d’Hilla, fut pleinement satisfait. Il convint avec bonhomie de ses fonctions, que la jeune femme avait devinées, et qui le poussaient malgré lui à interroger.

— Mais pourtant, ajouta-t-il, je suis ici votre hôte et non votre juge, madame; et c'est l'intérêt que vous inspirez, plutôt qu'un mouvement curieux, qui m'a inspiré le désir de vous connaître un peu.

D'ailleurs 1l était charmé, comme nous venons de le dire. Avant d'envoyer Hilla au prince, il lui écrivit en détail tout ce que nous venons d'exposer et se réjouit de garder la transfuge en attendant la réponse. Il la reçut deux jours après. François de Waldeck lui enjoignait de faire conduire honorablement la jeune femme à la résidence d’ Jburg, où Sa Sérénité se trouvait alors.

Une circonstance providentielle vint traverser la . situation. On n’a pas oublié sans doute Herman Ramers, l'ami d'Évrard de Moring. Il avait, un peu après lui, déserté aussi la ville de Munster et laissé, comme on l’a dit, sa maison aux prophètes. Mais ayant vécu long-temps, quoique catholique fidèle, avec les anabaptistes, et n'ayant abandonné qu'à l'extrémité des biens qu'il espérait conserver par une condescendance inactive, il passa pour avoir donné des gages aux rebelles; et il n’était pas en grâce auprès de l'Évêque, qui avait refusé de le recevoir et qui le regardait comme un homme douteux. Proscrit par les sectaires, qui avaient confisqué ses biens, 1l vivait donc dans la crainte de n’en être pas remis en possession, lors du rétablissement de la légitime souveraineté; et il était fort inquiet quand un frère, qu’il avait laissé à Munster, s'échappa à son tour et vint le retrouver, le lendemain même du départ d'Hilla. Il lui apprit tout ce qui s'était fait dans la ville et lui conta que la jeune femme, devenue l’une des reines de la nouvelle

monarchie, avait offert d'aller tuer le tyran, qu’elle comparait à Holopherne. On n’en savait rien autre chose, sinon qu'après des mesures combinées secrètement elle était partie richement parée. Cet événement, dont les suites pouvaient être si funestes, l'avait décidé à chercher lui-même les moyens de sortir de la ville; il y était parvenu, et il venait avec l'espoir d'obtenir, par la révélation d’un si grave danger, la rentrée en grâce d'Herman Ramers et la sienne auprès de Sa Sérénité.

Ramers frappé courut aussitôt chez le général Tecklenburg, qu'il connaissait. Il lui annonça qu'une fanatique était partie de Munster pour assassiner ou empoisonner le Prince-Évêque, qu’elle se trouvait dans le camp, qu'il n’y avait pas un moment à perdre pour prévenir un si grand crime. Le général fit faire aussitôt des informations sur les transfuges qu'on avait reçus depuis la veille. Il n’apprit que le lendemain matn la présence d'une belle jeune femme chez le drossard de Wolbeck. Il monta à cheval aussitôt et arriva avec Ramers, au moment où l’on attelait le chariot qui devait conduire honorablement l’empoisonneuse à Iburg. Ramers la reconnut sur-le-champ , et le voyage fut suspendu, dès qu'il eut fait connaître la vérité sur cette femme, l’une des épouses du chef des révoltés.

On la fit rentrer pour l'interroger plus sérieusement que n'avait fait le drossard à son arrivée.

A l’aspect de Ramers, qu'elle reconnut aussi, elle se déconcerta un peu. Se voyant découverte et ne pouvant plus cacher sa position à Munster, elle eut peur. Cependant, à toutes les questions qu'on lui fit, elle eut la force de garder un silence absolu. Mais lorsqu'on eut amené devant elle les instruments de la question, elle en frémit si vivement, qu'elle confessa son projet, en cherchant toutefois à en atténuer la noirceur. Elle était venue, dit-elle, dans l'intention d'obtenir du prince qu'il abandonnât le siége, et dans la pensée de l’immoler en effet, car elle ne pouvait le dissimuler, s’il persistait à désoler Munster.

— J'ai cédé, dit-elle ensuite, aux raisonnements éclairés du prophète et aux sollicitations des voyants qui le secondent.

On lui représenta l'horreur de l'action qu'elle tentait.

— Elle est louable au contraire, dit-elle, puisqu'elle ne tend qu'à délivrer la ville sainte du tyran qui l'opprime. |

Après qu'elle eut fait cette réponse avec un ton assuré, elle redevint pâle à cette question qui lui fut posée :

— Si elle avait un plan arrêté pour se défaire du prince ?

Elle balbutia et ne répondit rien de clair. On ouvrit le petit paquet de hardes qu’elle avait apporté, on fut surpris d'y trouver une chemise

d'homme. Elle expliqua mal cette singularité. On fit venir des médecins et des naturalistes (on dirait des chimistes aujourd’hui) pour éxaminer la chemise. Ils la trouvèrent saupoudrée d’une poussière blanche extrêmement fine, sans doute produite par la dessiccation de la liqueur dont on l’avait imbibée. Le seizième siècle élait savant dans l'art de composer les poisons. Mais on ne savait pas trop les analyser. Les médecins du camp n'avaient d'autre moyen de connaître l'effet de celui-là que par une expérience directe. On passa la chemise à un soldat condamné à mort et qui venait d’être confessé. On eut l'humanité de l’endormir en lui promettant sa grâce. Il ne se réveilla plus. Lorsque la jeune reine vit ainsi tous ses secrets dévoilés, elle reprit entièrement son assurance et se compara à Judith.

— Que pouvez-vous me faire, dit-elle, quand je sais que l'ange du Père me protége et que pas un cheveu de ma tête ne peut tomber ?

— Mais si l'ange du Père vous protégeait, repliqua le général Tecklenburg , il n'aurait pas souffert qu'on arrêtât votre marche et qu'on mît à nu votre projet.

— C'est que peut-être François de Waldeck n’est pas condamné encore par le Très-Haut, ou qu'il faut pour le punir une main plus digne que la mienne. Comme nos frères qui ont péri, j'ai peut-être plus écouté la vanité que la gloire du Père.

— Vous placez la vanité dans le crime ?

— Non dans le crime, mais dans l'héroiïsme. :

Sur un signe du général, le drossard dit un mot au bourreau, car il était présent aux interrogatoires où son ministère devenait nécessaire toutes les fois qu'il fallait recourir à la question ou torture. Le bourreau sortit un instant et rentra bientôt, rapportant le. large sabre qu'on appelait le coupe-tête, mais le cachant dans un petit manteau qu'il avait sous son bras. Hilla Phey ne remarqua rien de ce manége, occupée par le général Tecklenburg, qui cachait son indignation et continuait l'entretien.

Le vieux général, au premier aspect, avait été séduit, comme le drossard, par les grâces, la jeune beauté et l'élégance d'Hilla ; et d’abord il avait espéré qu’elle n’était pas la fanatique dénoncée. Mais, quand le crime fut évident, il se sentit doublement indigné de le voir abrité d'un masque si perfide.

— L'héroïsme, reprit-il, ne consiste que dans les grandes actions. Appelez-vous l'empoisonnement de ce nom ?

— Oui, s'il est le seul moyen de salut.

— Mais, dites-moi qui est le tyran, ou le prince qui cherche à reprendre ses domaines qu'on lui a enlevés, ou le misérable sans aveu qui s’en est emparé et qui s'y maintient par une succession de crimes ?

— Celui qui s’en est vu le maître sans l'avoir disputé à personne, mais par un décret de l'esprit, est l’élu de Dieu. C'est lui qui m’a envoyée, et la voix du Père m'a parlé par sa bouche.

— Et il vous a dit sans doute que vous ne couriez aucun danger dans l’entreprise où il vous poussait.

— Le Père me l’a dit lui-même.

— Ainsi, vous ne craignez pas la mort ?

Ici, sur un clin d'œil du général, qui ne fat pas remarqué non plus par Hilla, le ’drossard fit signe ‘ au bourreau. Il s'était insensiblement placé derrière la jeune femme. Il développa son petit manteau, en tira le coupe-tête et l’'examina en silence, se disposant à en user dès qu’on le lui dirait.

— Je ne dois rien craindre, répondit Hilla, toute entière à l’interrogatoire du général. Si, pour la gloire de Dieu et le salut de mon âme, il me fallait mourir, je m'y résignerais. Mais le coupe-tête même ne peut m'inspirer aucun effroi, puisque le : prophète m'a dit, de la part du Père, que je rentrerais à Munster saine et sauve; et il en sera ainsi.

Le drossard, comme elle disait ces derniers mots, donna le signe fatal à l’exécuteur, placé derrière elle de telle sorte qu'elle ne pouvait apercevoir aucun de ses mouvements. La tête de l'infortunée tomba aussitôt d'un seul coup, mais d’un coup si prompt, qu’elle n’eût pu dire un mot de plus, et si bien frappé, disent les relations du temps, « qu'il aurait coupé trois têtes comme celle d'Hilla (4).»

(1) M. Bsston, Histoire de Jean de Leyde. Nous avons, dans ce chapitre et dans quelques autres, l'obligation de beaucoup de détails puisés aux sourtes originales, par l’auteur que nous citons.

On sut le jour même à Munster comment la pauvre reine n'avait pas été protégée autant que Judith, et quelle triste fin elle venait de subir. Jean fit expliquer par ses sous-prophètes les causes de cette mort, qu'il attribua, comme celles de Jean de Wyck et de Rollins, à l'esprit de vaine gloire. Mais il était dévoré, ainsi que ses amis Knipperdoling et Rothmann, d'une haine furieuse contre Ramers; et si les anabaptistes eussent alors tenu en leur pouvoir ce papiste, comme ils disaient, ils lui eussent fait expier cruellement la décollation de leur trèschère reine Hilla. Ils proposèrent aux confédérés de leur rendre Marshall et d’autres prisonniers importants qu'ils retenaient ,:si on voulait livrer Ramers en échange. Mais le Prince-Évêque, instruit de tout, avait appelé Ramers auprès de lui; il l'avait pris sous sa protection formelle; il avait pourvu à ses besoins et il n’oublia jamais le service qu'il venait de lui rendre. Loin de le livrer à ses enne: mis, il leur fit savoir que de nouveau il ouvrait ses bras paternels à tous ceux qui reviendraient à lui dans le délai de quinze jours, leur promettant d’ensevelir dans l'oubli les torts du passé. Quelques-uns surent profiter de l'offre et trouvèrent le prince fidèle. | |

Quant à Marshall, on parvint à le racheter pendant une sorte d’armistice qui survint; et plusieurs autres prisonniers furent échangés. — La guerre n'était pourtant pas près de finir encore.

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