BEAUMARCHAIS
Pendant que Sara épiait ce qu'elle appelait avec le Juif l'occasion, de petites intrigues occupaient la cour de Munster ; et il eût été difficile qu'il en fût autrement à l’entour d’un trône improvisé que seize reines circonvenaient de leurs rayons. Christine de Reecke, qui avait apostasié, comme nous l’avons dit, ne se contentait pas de sa couronne d'or et de son seizième d'influence; elle rêvait ce que plus tard sut exécuter une des femmes du sultan Soliman II, le
renvoi de toutes sès compagnps. Suryeillante assidue de toutes leurs démarches, elle ne retrouvait le repas que lorsqu'elle était parvenüe à les faire connaître au roi Jean, le plus ordinairement par des voies indirectes, car elle évitait ce qui pouvait compromettre une position qu'elle voulait agrandir, mais qu'elle eût perdue avec peine. Norden la soutenait dans sa ligue. De son côté, Norden ambitionnait le poste éminent de Rothmann. Mais ses efforts n'avaient pu encore entamer le monstre, couvert de solides écailles, comme il disait, par l'enthousiasme du peuple dont il avait repris toute la confiance, par l'appui du roi qu’il avait couronné et qui ne redoutait rien de lui, par la faveur des reines, qu'il défendait toutes également. |
- Christine venait de découvrir la part active que Catherine Cruse avait eue dans l'attaque des jeunes femmes contre Norden le prédicant, affaire où il était resté au pied de son prêche à demi éreinté de coups de sabot. Elle savait aussi quelques-uns de ces mots papistes que la fille d'Antoine Cruse lançait de temps eü temps; car, toute perdue qu'elle était, La pauvre brebis égarée retrouvait encore, dans son sens égaré, quelques lueurs de droiture qui lui dévoilaient le côté -absurde de sa secte. Entraînée par le torrent, elle était une leçon des dangers où tombent les âmes faibles qui ne fuient pas le mal dès qu'il ‘se laisse entrevoir. De plus, Christine de Reecke trouvait indigne, elle qui était noble, d’avoir pour
MISSION ANAPAPTISTE. 319.
compagne une cçi-devant marchande d’écrevisses. Elle ne songeait pas sans doute qu'elle ayait pour époux un ci-devant tailleur de pourpoints; pt; si elle oubliait pour Catherine que la courone couÿre tont, elle ne devait pas l'oublier non plus pour Jean.
Si bien donc qu'elle allait, de concert avec Norden, furieux de voir couronnée une des femmes qui l'avaient fratté si rudement, dénoncer tout haut Catherine comme papiste, lorsque Rothmann, préveny de ce projet, s’unit de son côté à la filla de son ami Antoine et lui fit sa leçon.
Vers la fin du dîner, comme on sablait les vieux vins du Rhin, la reine Catherine se leva vivement et se mit à danser devant le roi, avec une originalité plus grande que jamais. Jean se comparait à tous les . hommes marquants du passé, lorsqu'il avait la tête uo peu éçhauflée ; il se souvint du roi Hérpde, dont il ne voulait pourtant pas prendre le vilain côté, et il dit gravement |
— La noble reine qui vient de réjouir si graçieusement nos regards peut exiger de nous une faveur. Elle l'obtiendra, ajouta-t-il en se permettant un sourire, pourvu qu'elle n'ambitipnne ni la moitié de notre royaume , ni même la tête d'un de nos fidèles.
Pour toute réponse à ces paroles, Catherine Cruse reprit son élan, et, avec plus de vivacité encore, elle dansa de manière que Jean, ne tenant plus à son siége, s’élança et se mit à danser aussi. La jeune femme s'arrêta dès qu'elle vit que l’haleine courte
du roi allait en faire un homme essoufflé. Il répéta, de la voix saccadée que donne une grande agitation de tous les organes :
— La jeune reine a le droit de demander une faveur. Elle ne lui sera pas refusée.
— Je recevrai donc deux grâces, répliqua la danseuse. Votre Majesté, qui ne peut se démentir, m'a fait deux promesses.
— Nous les tiendrons , répondit le roi.
— De ces faveurs, la première agrandira la sainte communauté de Munster. L'Esprit, j'en répondrais, a fait connaître à Votre Majesté quel en est le sujet. De nouveaux apôtres veulent aller conquérir le monde. Je demande qu'il leur soit donné un chef parmi les plus dignes, et que ce choix soit fait par le roi très-sage, par Rothmann le très-révéré, par Knipperdoling le clairvoyant. Pour moi, reine de Munster, je n’ai rien à solliciter. — L'autre grâce, quand je la réclamerai, n’aura pour objet que l’honpeur du trône où siége le nouveau Salomon.
Eschman de Warendorp, qui pouvait être de part dans l'intrigue, et qui avait toujours de singulières idées , se leva aussitôt :
— Roi très-illustre, dit-il, la sainte Écriture tend à la fin qu’elle se propose. C'est pourquoi le Père veut que, sur la montagne de Sion (4), vous donniez demain aux frères et aux sœurs un somptueux ban-
(1) La grande place de Munster.
quet ; et lui-même a choisi parmi nous des apôtres, qu’il conduira et qui porteront votre autorité jusqu'aux extrémités du monde. A la fin du repas, l'Esprit les fera connaître , afin qu'ils reçoivent de Votre Majesté leur mission.
— L'Esprit a parlé par votre bouche, répondit Jean. Ordonnez vous-même le festin. Tous y assisteront, même les hommes de garde.
Eschman de Warendorp sortit; et, après avoir dit les paroles qui viennent d’être rapportées, le roi se retira dans ses appartements, accompagné seulement de Rothmann , de Catherine Cruse et de Knipperdo- . ling. Rothmann, fermant les portes, dévoila aussitôt au roi une conspiration de fuyards qui avaient projeté de déserter Munster. On n'avait que de vagues indices; mais on savait que Christine de Reecke et Norden en faisaient partie. Knipperdoling traita l'accusée de femme fière et, ce qui était plus singulier, de petite papiste, probablement parce qu'elle avait porté le voile avant sa lâcheté,; Rothmann lui reprocha d’être, quoique de loin, la cousine de la bellesœur de François de Waldeck. Catherine Cruse, trop fière pour s'attacher à sa rivale, ôta sa couronne, se mit à genoux, et dit au roi que la seconde faveur qu’elle eût à demander était la protection de Sa Ma- Jesté contre Norden.
— Cet homme serait-il votre ennemi aussi? s'écria le roi en bondissant.
— Pas précisément, sire. Mais il ne me pardonne
point de n’avair pas approuvé qu'il traitât de fable l'histoire de sainte Catherine, ma patronne.
— C'est un extravagant, dit Rothmann.
— Îl a trop souvent compromis la cause sainte, ajouta Knipperdoling. |
— Je vous donne sa tête, répliqua le roi en se tournant vers Catherine.
— Votre Majesté, répondit-elle, s'est interdit d'accorder de tels dons.
— Et puis, poursuivit Rothmann en se recueillant, il ne serait pas bon peut-être de briser devant le peuple une de ses idoles. Mais, si Votre Majesté l'approuvait, Nordén pourrait être le chef aventureux des apôtres qui partiront demain.
— Du moins, s’il succombe, dit Knipperdoling, sa mort nous sera utile encore,
— Faites ainsi, répondit le roi; et vous, ministre du glaive, informez sur Christine, et que justice soit. - rendue.
L'information découvrit sans doute quelques preuves ou quelques apparences de preuves, puisqu'une heure après la reine Christine de Reecke avait la tête tranchée, de la main même de Knipperdoling, lequel avait bien voulu reprendre ses fonctions d'exécuteur suprême, par honneur pour la couronne.
Le lendemain, la reine punie, selon l’expression * de Krechting, était remplacée d’une manière imprévue. On amenait au tribunal du roi une jeune femme qu'on avait mise en prison pour impudences, effron-
(S v MISSION ANABAPTISTE. 323
teries et désordres. Cette femme se nommait Élisa-
beth Vandschers ; elle plut au roi, qui , aû lieu de la condamner, l’épousa et la fit reine. Nous la retrouverons plus tard.
Eschman cependant avait préparé son fesun public, en plein air, quoiqu’on fût au mois d'octobre. Mais l'automne s'était prolongé dans une douce température. La grande place était couverte de. tables chargées de dix-huit cents couverts, où s’assirent successivement, de onze heures du matin à six heures du soir, sept mille convives, savoir, deux mille hommes et cinq mille femmes. Le roi, avec ses seize reines en grande magnificence, tint com pagnie jusqu'au bout à tous les dîneurs , qui se rem- - placèrent quatre fois. Les gardes, au nombre de cinq cent soixante, furent relevés par d’autres, prirent place aux tables, comme on l'avait prescrit, dans le dernier service ; et, sans se préoccuper de la disette, de jour en jour plus menaçante, on eut constamment trois plats à chaque bande. Tout le monde fit bonne chère.
Lorsqu'il vit que les frères et les sœurs avaient bien bu et bien mangé, Jean leur donna la cène, qu'il appelait effrontément l’eucharistie. Il fit le tour des tables, mettant dans la bouche de chaque convive un petit morceau de gâteau, et disant à chacun: Reçois, mange et annonce la mort de Christ. Il était suivi de la reine Divarre, laquelle répétait la même
formule ea insinuant dans chaque bouche une gor- ‘ 21.
gée de vin, qu’elle portait dans une grande coupe. Pendant cette cérémonie, on chantait le Gloria in excelsis.
Quand tout fut fini, Eschman éleva la voix.
— Le Père m'a révélé, dit-il, que ‘c'est en cet instant qu'il faut choisir nos vingt-huit apôtres.
La veille on ne s'en promettait que douze.
Il les nomma aussitôt : lui-même d'abord, puis Jules de Francken, Otton Klopriss, Henri Graess et vingt-quatre autres. De ces hommes, les uns, comme Eschman de Warendorp étaient, dit-on, des rusés qui voulaient, par un stratagème, sortir de Munster, dont ils prévoyaient la catastrophe ; les autres étaient des sujets embarrassants, dont les chefs de la sainte communauté voulaient se défaire. Nous ne saurions toutefois là-dessus émettre une opinion. Nous ne connaissons guère que les faits extérieurs. Ainsi, à chaque nom qui était proclamé, la musique du roi exécutait des fanfares.
Quand le prophète de Warendorp eut épuisé sa liste, le roi demanda à Rothmann de désigner à cette grande mission un chef spirituel. Rothmann répondit avec dignité :
— Les apôtres que l'Esprit vient d'élire ont déjà pour guides le très-éclairé Eschman de Warendorp, le très-illustre Jules Francken, l’un des évêques du vrai baptême ; le très-éloquent Klopriss, le trèsdocte Henri Graess. Nous leur donnerons pourtant un chef spécial dans les conquêtes qui leur sont
destinées ; et nous choisirons le plus éminent de tous nos frères , le très-ample Norden..-
Les fanfares, à ce nom, firent un vacarme tel, que l'élu (il ne s'attendait pas à un tel honneur, et une écuelle de via blanc qu’il portait à ses lèvres lui en tomba des mains) ne put que baisser la tête en silence.
— Le roi, dès que la musique eut fait silence, somma tous les élus de déclarer s'ils étaient prêts à tout souffrir pour la cause sainte?
— Nous le sommes tous, hurlèrent-ils. :
Norden voulut parler. Mais ses voisins lui mirent la main sur la bouche.
— Âllez donc, reprit Jean , nous préparer la voie. Nous vous suivrons et nous punirons par le glaive ceux qui vous auront méprisé. Que l'on ouvre les. ‘ portes de l’orient et de l’occident, du septentrion et du midi, et que les envoyés de l'Esprit prennent possession de toute la terre. :
La nuit, depuis une heure, était venue et la scène n'était plus éclairée que par des flambeaux. Les apôtres se divisèrent en quatre groupes. que les convives en masse, tous assez échauffés, escortèrent en dansant jusqu'aux portes. L'obscurité favorisait leurs tentatives; car ils devaient franchir les camps. Rothmann suivit la bande où marchait Norden: il ne respira que lorsqu'on eut refermé sur lui la porte de Saint-Gilles.
Après que les vingt-neuf aventuriers furent de-
hors, la ville en joie dansa jusqu’au jour. On y oubliait tout, même Sara et le Juif. Cependant depuis quinze jours on n'avait pas eu vent de leurs nouvelles, et le bruit courait qu'ils étaient morts sans doute de la main des confédérés, lorsqu'’enfin le lendemain matin un transfuge, accueilli dans Munster, apprit aux frères l’audacieuse action de Sara et comment le Juif l'avait sauvée.
Quoiqu'il ajoutât que l’évêque n'avait pas été. atteint par le coup du vieil Isaac, attendu qu’une petite cuirasse dont on l'obligeait à se couvrir sous sa robe l'avait préservé, ce fut une réjouissance générale. .
Et pourtant Sara n'était pas hors de péril, puisqu'après avoir erré trois jours dans les bois sans trouver d'issue, gardés qu'ils étaient par les confédérés, elle avait été reprise avec le Juif et reconduite à la résidence. Elle y:rentrait le matin même qui suivit le, départ des vingt-neuf apôtres; et au moment où elle arrivait dans la cour du Prince, elle vit à sa suite une charrette qui amenait six hommes garrottés. C’étaient six des missionnaires anabaptistes, les seuls qui se fussent laissé prendre au passage ; tous les autres avaient traversé les lignes.
L'Évêqne s'était avancé au balcon de sa chambre, appelé par les cris du peuple. Il vit avec joie qu'on lai ramenait son vieux Juif ; il recommanda aux gardes de ne pas le perdre de vue un seul instant. On le fit entrer.avec Sara dans une chambre basse,
dont la fenêtre, fortement grillée de barres de fer, fut gardée encore par toute une escouade. La char: rette passa ensuite. Henri Graess, qui se trouvait parmi les six prisonniers, leva-les yeux ; et, voyant le Prince-Évêque, qu'il connaissait bien, il lui dit en latin :
— Le Prince n’a-t-il pas le pouvoir de briser les fers du captif (4)? |
Ce peu de mots, prononcés dans la langue de l'Église, plut à l'Évèque; il ordonna de garder à part Henri Graess, qu'il se réservait d'interroger. Les cinq autres furent conduits à la prison des drossards.
Le conseil intime s'assembla aussitôt.
On savait, par les aveux des prisonniers, que plusieurs bandes d'apôtres étaient dans la même nuit sortis de Munster, pour aller prêcher au loin l'anabaptisme. Quelques-uns des conseillers opinaient qu'il fallait sur-le-champ livrer un assaut général; d’autres voulaient qu'on resserrât davantage le blocus.
— Non, répondit François de Waldeck ; laissons encore quelques jours à ces pauvres gens la liberté de s'évader. Moins il restera de coupables dans la malheureuse cité, moins nous aurons à sévir. Et, parmi ceux que nous saisirons, ne châtions pas sans jugement. Je me réserve Heari Graess. Nos dros-
(1) Nonne princeps habet potestatem dimittere vinctum ? Ce n'est pas un latin tres-correct. -
sards peuvent instruire sur ses compagnons. Qu'on amène devant nous le Juif et sa jeune protégée.
Sara parut, les mains enchatnées, la tête libre, le regard exempt de timidité. Le Juif souriait. La jeune fille regarda d'un air calme les instruments de la question judiciaire qu’on apportait devant elle.
— Vous prenez, dit-elle, des soins inutiles. La torture pour moi ne sera pas nécessaire. Je n'ai rien à cacher. |
Elle avoua tout, en effet, avec une naïveté froide qui consterna l'assistance.
— Ou vous êtes dominée par le fanatisme le plus effrayant, dit Évrard de Moring, ou vous portez dans votre cœur une grande haine à Sa Sérénité.
— Pas la moindre, répondit Sara.
— Quel mobile a donc pu vous pousser à l'odieuse perfidie que vous avez tentée?
— Le désir de terminer une guerre funeste.
— Croyez-vous, dit Ramers, que la mort du Prince eût délivré Munster ?
— Nous le croyons fermement; car les confédérés ont d’autres affaires.
— Vous vous trompez. C'est à la modération du Prince que vous devez de vivre encore. Si sa volonté auguste n'arrêtait pas ses alliés, dans une heure Munster ne serait qu'un monceau de ruines.
Sara sourit à son tour. |
— Vous vous trompez plus que nous, reprit-elle. Si le Prince était tombé, vous ne seriez plus d'ac-
cord. Notre cause a des amis jusque dans vos rangs. | |
— Vous vous persuadez sans doute que votre cause est juste? |
— Nous en sommes convaincus, et tous ceux qui ont reçu le vrai baptème mourront pour la défendre.
— Mais ceux de vos anis que vous dites dans nos rangs n'ont pas reçu ce second baptême.
— Peut-être, dit-elle. :
Il se fit un silence, en même temps qu’elle regardait Ramers d'un air à lui rappeler que lui-même avait eu la faiblesse coupable dont on parlait. Quoiqu'il l’eût confessée et qu'il se fût réconcilié avec l'Église, il baissa les yeux embarrassé.
— Ce ne sont là, dit vivement un vieux drossard, que de nouvelles fourberies par lesquelles on cherche à nous désunir. Je demande contre la criminelle, convaincue de parricide, la sentence de mort.
— À moins, ajouta l’Évêque, qu'elle n’abjure ses égarements et ne rentre dans l'Église; auquel cas, de notre plein pouvoir, nous lui ferons grâce.
— Parricide ! exclama le vieux drossard en élevant les mains.
— Je n'ai jamais été chrétienne, dit froidement Sara. | |
= Elle est Juive, en effet, ajouta Évrard de Moring. |
— Fille assurément, dit un autre, de ce vieil
homme qui n’a pu trouver sa fin nulle part, et qui cette fois ne l’évitera pas.
Il désignait Isaac, dont les yeux flamboyérent. Ses lèvres s’agitèrent d'un frémissement moqueur.
— Ce juif est à moi, dit l'Évêque.
— Ïl a partagé l'attentat de la fanatique, intervint le vieux drossard. Plus coupable qu'elle, il doit mourir. Votre Sérénité ne peut faire grâce aux parricides. Tous ses alliés s'en indigneraient ; ce serait donner force à l'esprit du mal.
. — Ne hâtons pas nos jugements, reprit l'Évêque. Peut-être n'est-il pas en notre pouvoir de donner la mort à cet homme mystérieux. Plusieurs croient reconnaître en lui le Juif-Errant.
— Mais le Juif-Errant marche sans relâche, répliqua Évrard de Moring, et depuis deux ans à peu près cet homme ne quitte guère la Westphalie. Votre Sérénité se rappelle l'interrogatoire qu'il a subi déjà devant elle. Il ne dira rien de plus aujourd'hui. C'est un magicien qui possède des charmes puissants.
— Dominé par quelque affreux démon , ajouta le vieux drossard, car c’est lui seul qui a pu détruire sans être vu toutes les croix qui entouraient la résidence.
— C'est lui, en effet, poursuivit Ramers, qui a renversé les croix dans Munster.
— Il est vrai, dit le Juif; et, s’il vous plaît d'en savoir la cause, apprenez que je suis un enfant de Jérusalem la Sainte, condamné par une fatalité puis-
MISSION ANABAPTISTE. | | 3a1
sante à faire ce qui me concerne jusqu’au jour où le règne du Christ ne divisera plus les hommes. C'est pourquoi je travaille à la reconstitution du règne de Salomon le Sage et au rétablissement d’un seul temple pour toute la terre.
— Et vous prenez Munster pour la nouvelle Sion? demanda un conseiller.
— Jusqu'au jour où la vraie Sion sera tombée en notre pouvoir.
— Vous comptez donc, dit Ramers, vivre encore beaucoup d'années ?
— Assez pour voir ce que j'attends.
— C'est le Juif-Errant, répéta obstinément le Prince-Évêque.
— La torture le fera confesser, quel qu'il soit, s'écria le vieux drossard.
Le Juif à ces mots brisa, d’un léger effort, les entraves qui lui liaient les mains.
— Voyons donc, dit-il d'un ton goguenard, la puissance de vos engins.
Le mouvement qu'il venait de faire avait étonné les bourreaux. Ils le couchèrent sur le chevalet. Mais, à mesure qu'on le liait, il rompait les plus grosses cordes, comme on rompt un fil de coton, et se contentait de dire :
— Apportez autre chose.
On prit des chaînes, dont il semblait se divertir à distendre les mailles ; après quoi il les brisait en pièces.
332 | MiSS10N ANABAPTISTE. ù
On dut renoncer à l'épreuve du chevalet. Celle du brodequin lui succéda. On appelait de ce nom un instrument composé de deux ais de chène, entre lesquels on plaçait les pieds du patient; puis, avec des vis de fer, on les serrait, et on comprimait le pied jusqu'à ce que la douleur amenât les aveux. mais les ais de chêne cassèrent sans aplatir d’une ligne les pieds d'acier du vieillard.
On apporta le soulier d'airain; on le rougit au feu vif; on le chaussa au prévenu, qui ne sourcilla point, et se contenta de dire que cette chaussure n’était pas plus douce que la sienne.
Les bourreaux étaient consternés de voir son pied, après un tel essai, aussi frais que s’il fût sorti d’une chausse de lin. ee
— Insigne magicien! dit le vieux drossard. Je n'en ai jamais rencontré de tel. Voyons l'épreuve de l’entonnoir.
On coucha le Juif sur le dos ; on apporta un vaste entonnoir qu'on lui mit dans la bouche, et qui pouvait contenir vingt litres. On y. versa deux seaux d’eau, qui l’emplirent. On s'attendait à voir l'eau, poussée par son poids, entrer dans l'estomac du patient et le gonfler outre mesure. Le Juif, qui avait rassemblé dans ses poumons tout ce qu'ils pouvaient contenir d’haleine, la repoussa avec force; le contenu de l'entonnoir jaillit jusqu'à la dernière goutte à une grande hauteur et inonda tous ceux qui l’entouraient.
Ce phénomène parut aux assistants plus surprenant encore que les autres, quoique alors on ne sût pas trop de physique, comme l’assurent du moins les savants de nos jours.
— On a vu en Espagne, dit le vieux drossard des sorciers braver le feu, repousser l’eau et faire d'autres prodiges dans le domaine ges éléments. On en a vu en Saxe briser comme lui les liens de fer et de lin. Ces hommes, par leurs pactes, ont pouvoir sur les végétaux et sur les minéraux que la terre recèle. Mais nul ami de Satan’ n’a jamais rien pu contre certaines substances animales. Donc, pour délivrer le pays de ce monstre, il ne nous reste que de l'écarteler avec des câbles de cuir, en lui liant sur la poitrine quatre cornes de bœuf sauvage, remède infaillible contre les charmes inconnus.
— Au fait, dit l'Évêque, si cet homme est le maudit de Jérusalem, nous en aurons là quelque nouvelle preuve. S'il succombe, c'est qu'il n’est, comme plusieurs le disent, qu’un magicien puissant dont il convient de purger la terre.
Le Prince sortit sur cette réflexion -et laissa ses . conseillers préparer, avec les drossards, les apprèts du supplice destiné au Juif. Il recommanda en même temps qu'avant de condamner Sara, on s’occupât de son âme,
Mais la jeune fille repoussa les tentatives des bons moines qui cherchaient à la rendre chrétienne ; et sa sentence même ne l'effrayant pas, on décida
334 LE JUÏF-ERRANT.
qu’elle serait pendue dans un sac; après avoir été étranglée. Cette exécution fut assignée au jour suivant, avec celle du Juif, dont on hâta les apprêts.
A ces indices , et surtout aux vives émotions qu’il excite en moi, c’est Jul.
OSAIAN,
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Tous les préparatifs étant faits le lendemain matin, on se disposa au curieux spectacle que promettait l'exécution du Juif. Les chefs de tous les corps armés avaient leurs places sur des gradins élevés à la hâte, au bout de la plaine où devait être écartelé le vieux magicien. On amena au milieu du champ quatre chevaux robustes ; les aides du bourreau apportèrent les cordes de cuir; le bourreau en chef tenait un plastron hérissé de quatre cornes de bœuf sauvage.
Il y avait deux heures que le soleil était levé, quand le père Isaac parut, solidement garrotté et entouré de douze hommes d'armes.
: En même temps qu'il s’avançait devant les drossards, l’intrépide Sara , d'un autre côté, s'y voyait
conduite sous bonne escorte, et l'on pouvait remarquer que la jeune fille commençait à se troubler. On lui lut sa sentence, qui portait qu'elle serait liée dans un sac jusqu'au cou, puis immédiatement étranglée et pendue. Il n'y avait pas de grâce à attendre, d’abord parce qu'aucun des deux coupables ne paraissait décidé à la demander, et ensuite parce que le Prince-Évèque était absent, n’ayant jamais voulu assister, de près ni de loin, à une exécution.
L’escorte de la jeune fille l'emmena donc à l’autre bout du champ, où l’on venait de dresser un haut et fort gibet ; mais on ne l'éloigna du Juif qu'après qu'elle eut entendu avssi la sentence du vieillard. Elle s’en allait la tête baissée, pendant qu'on liait de nœuds indéfaisables les pieds et les mains du père Isaac aux extrémités des quatre câbles de cuir, et qu'on bouclait à son dos le plastron muni de cornes. On fit marcher bientôt les quatre chevaux animés vers les quatre points de l'horizon , de manière que le Juif, en quelques secondes, se trouva suspendu au-dessus du sol, et, après une violente seoousse que la résistance qu'il opposait fit subir aux chevaux lancés, il fut tiré par les quatre membres.
Sara se trouvait alors amenée au pied de son gibet. On lui permit de jeter un dernier coup d'œil sur son vieux Juif, et de frémir à l'aspect des quatre chevaux, que leurs guides irritaient avec colère. Un aide-questionnaire lui lia enfin sa robe autour des jambes, et, — l'enlevant dans ses bras nerveux, —
la plongea dans le sac, dont on serra la coulisse autour de son cou, en même temps que le maître- ‘bourreau disposait méthodiquement le nœud coulant qui devait l’étrangler.
Ïl allait monter à l'échelle, lorsqu'une clameur qui partit de l'estrade l’arrêta. brusquement ; un des câbles dont le Juif était lié venait de se casser; le cheval qui tirait au midi, se sentant libre, avait pris sa course avec tant d'emportement, qu'on ne le voyait déjà plus. Le câble du cheval qui tirait à l'orient se rompit peu après. Les deux autres chevaux, lancés en sens divers, enfourchèrent aussitôt le patient dans le gibet. L’escorte qui avait amené Sara fut renversée; le bourreau effrayé s'enfuit, laissant au pied de l'échelle la jeune fille qui ne pouvait faire aucun mouvement. Le Juif, arrivant à l'arbre du gibet, s'y accrocha lestement d'une main ferme, arrêta ainsi les deux chevaux bondissants; puis, saisissant un couperet, abandonné là par les hommes de la haute justice, il coupa le troisième câble , et, tournant le dernier autour de la potence , avec une force herculéenne, il: contraignit le quatrième cheval à reculer jusque-là. Il le dégagea, prit dans ses bras Sara hors d'elle-même, et sauta avec son fardeau sur le coursier qui écumait et qu'il poussa droit à Munster. — Ce fut en vain que les chefs confédérés , sortant avec effort de leur stupéfaction, envoyèrent après lui leurs cavaliers; ils le virent rentrer en sûreté dans la nouvelle Sion; et le vieux
drossard, se tournant vers François de Waldeck, attesta plus gravement que jamais que le Juif était sans contredit le plus grand magicien qu'on eût jamais vu, à moins qu'il ne fût pourtant Satan luimême, lequel pouvait bien venir en aide aux enragés qui le servaient si bien.
— C'est le Juif-Errant, riposta encore l’Évêque.
— Je ne le saurais croire, même après ce qui vient de se passer, reprit le vieux drossard. Aucun indice de ce genre ne se trouve dans les vieux récits consacrés au maudit du Golgotha. Rien d’'humain n'est dans cet homme, qui nous échappe pour la seconde fois. Je pourrais voir en lui le Juif-Errant, s'il se bornait à être impassible. Mais au don de ne pouvoir souffrir il unit, comme vous l'avez vu, une puissance que l'enfer seul peut donner.
— Ç'est précisément à ces signes, dit l'Évêque, que je reconnais le cordonnier de Jérusalem. S'il est condamné à ne subir la mort qu’au dernier jour, il est doué du pouvoir de se conserver.
— Mais, dis un Hessois, il a enlevé Ia proie du gibet. |
— Par l'effet du hasard, qui l’a traîné là.
— Cependant, dit encore le vieux drossard, je ne connais rien de tel, je le répète, dans les histoires du Juif-Errant. Votre Sérénité sait qu'en divers temps et en beaucoup de lieux on a vu ce personnage mystérieux. Je ne raconterai pas ce qui
s'est passé lors de sa conférence avec l'évêque de
Sleswick; c'est un fait engore récent. Je rappellerai seulement un récit qui remonte à trois siècles, et que le prieur des Bénédictins de Cologne ma lisait dernièrement dans un historien anglais (4). Votre Sérénité avouera que le bandit qui vient de nous braver si prodigieusement, ne peut être qu'un magicien, st elle veut bien comparer. Voici l'histoire. Elle est de l’année 4228.
En cette année-là, dit le vénérable narrateur, il vint de la Grande-Arménie en Angleterre un pieux archevêque qui allait en pèlerinage par le monda visiter les lieux saints et révérer les reliques augustes. IL se rendit à Saint-Alban, où repose la châsse du premier martyr de l’Angleterre. Le mo-— nastère l'accueillit avec son hospitalité habituelle ; l'abbé témoigna de grands respeots à un prélat qui venait de si loin et qui avait foulé la terre cansacrée par les pas de Jésus-Christ, Pendant la dîner, où Larchavêque et sa suite étaient mêlés aux bons re ligieux, la conversation roula toute entière sur les traditions de la Terre-Sainte; puis on vint à parler de cet homme, dont il est si souvent question dans le monde, qui, ayant été présent à la passion du Sauveur, lui ayant parlé lui-même, est encore debout comme un témoignage de ce grand événement. L'archevêque se contenta de dire qu’en effet l'his- . taire de cet homme était très-singulière. Mais un
(1) Matthieu Pâris, où son abréviateur.
| LE JUIF-ERRANT. 339 chevalier croisé, qui, depuis Antioche, s'était joint à la suite du prélat, prit la parolé :
Monseigneur, dit-il, connaît bien eet homme; avant soa départ pour ces pays de l'Occident, mon= seigneur à vu cet hamme à sa table; :l l'a entendu æ jour-là at plusieurs fois.
Comme l'archevêque arménien gardait néanmains le sileneæ, plongé à ce souvenir dans de profondes réflexions, un jeune moine pria bumblement le cha- valier de satisfaire la curiosité de l'assemblée, en racontant ce qu'il savait de l'homme en question.
— Lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ (dit Le soldat de la croix en se signant) fut saisi par les Juifs qui avaient résolu sa passion, ils la conduisirent devant Pilate, non pour être jugé, mais pour êtra condamné. Comma il passait lg port du prétoire, la portier, qui se nommait Cartophilas, la frappa du poing dans le dos et kui dit avec mépris :
rm Marche, Jésus, marche plus vite, marche sans t’arrêter.
Jésus le regarda ot lui dit:
— Je vais et je me reposerai; mais. toi, tu irag . désormais et tn ne t'arréteras qu'à ma seconde veaue,
Or ge Carthophilas, qui, au temps de la Passion de Notre-Seigpaur, avait enviran trente ans, attend ençore aujourd'hui, selon qu'il lui à été aunoncé, la seconde venue de Jésus. Il paraît certain que, chaque fois qu'il arrive à cent ans, il fait une mar
ladie qui semble incurable et qui se termine par une léthargie extatique, d’où il renaît guéri, refait, ramené à l'âge qu'il avait au moment de la Passion du Sauveur. Mais il n’est pas demeuré dans sa dureté de cœur. Aussitôt qu'après la descente du Saint- Esprit les apôtres prêchèrent la foi catholique, le malheureux Cartophilas, témoin déjà des merveilles inouïes qui avaient entouré la mort de l'Homme- Dieu, se sentit pressé d’expier son crime. Il demanda le baptême, et il le reçut des mains de ce même Ananias qui avait baptisé l’apôtre saint Paul. À son nom maudit de Cartophilas, Ananias substitua l’heureux nom de Joseph, qu’il porte toujours. Cet homme errant, soumis de cœur à la sentence qui doit le purifier, parcourt sans relâche les diverses contrées du monde, évitant de se nommer partout où il est inconnu. Mais il se plaît surtout dans les deux Arménies et dans les autres pays de l'Orient, où il vit parmi les prélats, qui recherchent ses pieux entretiens, car il raconte avec réserve et modestie les choses anciennes. Il n’ignore rien de ce qui s’est passé au moment de la Passion et de la résurrection du Seigneur. Il a vu les témoins les plus incontestables de la résurrection, c’est-à-dire ceux qui, ressuscités avec Jésus-Christ, sont venus alors dans la cité sainte et se sont montrés à plusieurs. Il a va parmi eux saint Joseph, l'époux auguste et chaste de la Vierge divine, qui, comblé de priviléges par Jésus , dont il avait reçu le doux nom de père, lui
obtint la grâce du repentir. C'est pour cela qu'à son baptême il a voulu porter ce nom béni.
Il parle avec détails du symbole de foi établi par les douze apôtres ; il raconte les miracles de leur prédication ; et pendant ces récits il est souvent dans les larmes, car ils lui rappellent son crime.
Beaucoup de gens cherchent à le voir et à l'entretenir ; il accueille les consolations ; mais il refuse tous les présents ; il se contente de vêtements simples et ne veut qu'une nourriture frugale, espérant à force de pénitence obtenir son pardon de Jésus, dont il connait la bonté.
— Si le Juif qui repoussa Jésus était ainsi, dit le Prince-Évêque, nous ne le retrouverions pas absolument dans l’abominable homme qui vient de nous échapper une seconde fois. Mais ce qui vient de nous être rapporté n'est qu'une tradition isolée.
— Elle s'accorde cependant avec les. autres traditions les plus en vogue, dit un professeur de Prague qui se trouvait au conseil du prince. Elle est confirmée encore par un autre récit de l'historien anglais qu'on vient de citer, et qui en parle une seconde fois sous l'année 1252. D’autres pèlerins d'Arménie vinrent alors en Angleterre, pour prier au tombeau du même saint Alban, si renommé dans le monde. Ils attestèrent que Joseph, l’homme errant, vivait toujours en leur pays, de la vie qu’on avait décrite aux moines de Saint-Alban, vingtquatre ans auparavant , et ils donnèrent des rensei-
grements qui confiimatent l'exactitude du chevalier d'Antioche.
De plus , il y a des versions diverses de la conférence da JuifErrant avec l'évêque de Sleswick. Maïs dans toutes cet homme ne se présente que comme un pénitent. J'en possède un récit imprimé à Leyde, il y a huit ans, avec cette épigraphe de L'Évangile, « Qu'il en est qui ne subiront point {a mott, avant qu'ils n'aient vu venir le Fils de
L'Homme en soû règne. » On y lit qu'un jour de di-
manche l'évêque de Slswick, assistant au sermon, vit devant la chaire un homme grand et maigre, qai avait les pheds nus et portait de longs cheveux pendants sur ses épaules. Îl écoutait le prédicateur dans he si pieuse contenance, qu'on ne le voyait pas remuer, sinon qu'il s'inclinait au nom de Jésus- Christ. Cet homme semblait âgé de cinquante ans. L'évêque, voulant savoir qui ä était, l’interrogea et apprit de lui qu'il était Juif de nation , qu’il avait Æté présent à da mort de de Notre-Seigneur, et que depuis ce temps-là 1] était demeuré sur la terre, la parcourant toujours sans pouvoir mourir.
Pour appuyer la vérité de ses paroles, il rapportait tes plus minutieuses circonstances de ce qui s'est pasté lorsque Jésus-Christ fut pris et mené à la mort; il détaillait pareillement tout ce qui concerne les apôtres , et n'oubliait rien des événements notables survenus depuis la Passion. |
Soilicité de dire pourquoi il se trouvait spéciale-
ment condamné à ne point mourir, il avouait, en frappant sa poitrine, qu'il avait été l’un des persécuteurs de Jésus et l’un des plus ardents à demander sa mort, qu'il s'était joint à ceux qui l'avaient entraîné devant le grand-prêtre, qui l'avaient accusé ; qui avaient crié qu'on le crucifiât; qu'il avait mêlé sa voix et son suffrage aux clameurs furibondes qui firent préférer Barabbas à Jésus; que, dès qu'il l'avait vu condamné à mort, il avait couru plein de joie à sa maison, devant laquelle Jésus devait passer; qu'il avait annoncé cette nouvelle à sa famille , én prenant sur ses bras le plus petit de ses enfants, pour Idi montrer la sainte victime ; que bientôt Notre-Seignear passant, chargé de sa croix, avait voulu s'appuyer un instant contre sa maison pour se reposer, qu'il s'était jeté sur bai et l'en avait repoussé avec injures, en lui montrant le lieu du supplice où il devait aller ; que Jésus l'avait regardé et lui avait dit :
— Je m'arrêterai et me reposerai; mais toi ta chemineras et ne te reposeras plus. |
Qu'’au même instant ilavait mis son enfant à terre, ne pouvant plus demeurer en sa maison ; qu'il avait suivi Jésus et l'avait vu mettre à mort; que dès lors il lui avait été impossible de retourner en son logis, ni même de rentrer à Jérusalem; qu'il n'avait plas revu jamais ni sa femme, ni ses enfants; que cent ans après seulement, ayant pu remettre les pieds en Jadée, il n'avait trouvé de Jérusalem que
les ruines. Il ajouta qu'il ne savait quels étaient sur lui les desseins de Dieu.
La relation dit encore qu'il s'arrêta à Hambourg un certain {emps, pendant lequel on ne le vit jamais rire ; qu'il passa de là par Strasbourg, où les magistrats, ne voulant pas croire à son vieil âge, fu— rent invités par lui de consulter les registres de leur ville. IL s’y était montré en 1250, près de deux siècles auparavant; et-cette mention s'y trouva en effet. Il paraît de plus que, dès qu'il met le pied dans une contrée, il en entend aussitôt le langage, si bien qu'il peut, s’il le désire, être inconnu partout.
Toutefois disons , — ce qui pourrait appuyer l'opinion de Sa Sérénité, — que les savants ne sont pas d'accord sur la douceur apparente de cet homme. Plusieurs pensent qu'il cache sous un masque hypocrite de mauvais desseins, qu'il ne vit maintenant que de la vie des spectres, que sa conversion est simulée et que son naturel est celui des esprits malfaisants. D'autres disent que ce vieillard est un imposteur, qui ne remonte pas aussi haut que le temps de la Passion, mais qui a trouvé moyen, comme quelques-uns, de prolonger sa vie outre mesure; ce qui est reconnu possible. Au temps de Charlemagne, en effet, l’histoire nous montre un personpage parvenu à l’âge de trois cents ans. Les naturalistes disent même que les macrobies, qui vivent sous l'équateur, prolongent leur vie ici-bas jusqu’à cinq et six cents ans; il est avéré aussi que, dans les
terres hyperborées, certains hommes ne meurent que lorsqu'ils s’ennuient de trop vivre. Pour sortir de ce monde, ils mangent d'une certaine herbe qui les fait mourir en riant. Le savant Paracelse, présentement le plus célèbre médecin de la Suisse, enseigne, d’un autre côté, qu'il y a en certaines régions une plante qu'il appelle arbre de vie ; il nomme le fruit de cette plante pain de miséricorde, et. dit que ceux qui en peuvent manger vivent tant qu'ils veulent.
Pourtant, continua le profésseur, on ne peut sans légèreté nier l'existence du Juif-EÉrrant. Je n'ai dit ce qui précède que pour étayer l'idée de ceux qui ne veulent pas voir le condamné du Golgotha dans l'homme qui, en si peu de temps et malgré des précautions si bien prises, nous a échappé deux fois. On lit en effet, au livre de l’Antechrist, que saint Jean le bien-aimé, Élie et Énoch ne seront pas, au jour du dernier jugement, les seuls hommes que la mort corporelle aura épargnés; mais qu'avec eux il y en aura trois autres, témoins tous les trois de la Passion, savoir, Ponce-Pilate, Malchus et le Juif-Errant. Pilate est auprès de Vienne en Dauphiné, au fond d’un lac où on l'entend par intervalles crier et hurler; Malchus, à qui saint Pierre .coupa l'oreille, et qui ensuite donna à Notre-Seigneur l’infâme soufflet rapporté dans les Évangiles, est à Jérusalem, en un cachot de la maison de Caïphe, vivant encore et enterré jusqu'au ventre. Dominique Auberton l’a
va et lui a parlé, il y a vingt-sept ans. l a le visage long, la barbe rousse ; il est vêtu d’une robe de laine blancbe faite à l'aiguille et paraît âgé de cinquante ans. Il garde toujours les yeux baissés, ne parle qu'aux chrétiens et attend le jour du jugement dernier. Quant au Juif-Errant, vous savez quelque chose de ce qu'on en dit. Il y a 1à des mystères.
Et, paisque nous sommes oecupés de ce sujet, reprit encore le professeur, je vous ferai remarquer que la tradition du Juif-Errant n’est pas sans exemple dans le passé. Le Koran, à son vingtième chapitre , lui donne un précédent. On y lit que l’ouvrier qui avait fait le veau d'or, pendant que Moïse était avec Dieu au Sinaï {cet ouvrier se nommait Alsami), fut maudit par Moïse à son retour, et condamné à errer sur la terre jusqu'au dernier jour; qu'il parcourt le monde en évitant les hommes, et que s'il est rencontré par quelque mortel, il se recule en lui disant : Ne me touchez pas.
Est-ce une allusion aux Samaritains, qui emploient cette phrase dans toutes leurs querelles, et qui passent pour les descendants de ceux qui adorèrent le veau d’or? Je ne le déciderai pas. Je dirai seulement que des doctes de notre Université de Prague soutiennent cette version et disent qu’Alsamir ou Alsamer, et mieux Al Sameri, veut dire le Samaritain et n'est pas un nom propre.
D'an autre côté, les Musulmans eux-mêmes croient au Juif-Errant. On voit, dans quelques-uns de teurs
LE JOIF-ÉRRANT. 347 livres qui sont à ia bibliothèque de notre Üniver- . sité, ce qu'ils en savent. Ea l'an soirième de leur hégire, qui ‘est de notre ère la six œent trentehuitième , trois cents cavaliers arabes campaieat un soir, sous la conduite de Faditah, entre doux nivatagnes de da Syrie. Fadilah, ayant donné le signal de la prière du soir, n'eut pas plutbt prononvé les mots sacrés ÆÎlah akbar (Dieu est grand)! que la
voix d'un vieillard répéta cette formule. Persome
ne voyait ce vieillard, qui conlimua à répéter toute la prière jusqu'à la fu, d'une parole nette et distincte. Toute la troupe l'entendit. .
Quand Fadilak eut fini, il s'adnessa à 1a voix :
— O vous qui me répondez, dit-il, si vous êtes de l'ordre des anges, que la vertu d'Allah soit avec “vous! Si vous êtes an esprit d'autre nature, soyez béni encore! Mais, si vous n'êtes qu'un homme oomme moi, faites-vous voir À n0S yeux, afin qe j'aie la joie de vous entretenir.
Dès qu'il ent parlé ainsi, il vi tout à conp paraître à ses yeux an vieillard à tête cheuve, vêtu en derviche et s'appuyant sur un bâton. Il le salua respectaeusement et lui demanda qui il était.
— Mon nom ne peut vous être connu, répondit le vieillard; je m'appelle Zérib , enfant des enfants d'Élie. Je suis ici par l'ordre du Seigneur Jésus {Issa) qui m'a laissé en ce monde jusqa'à son second avénement. J'attends donc ce bon Seigneur, et selon ses ordres j'habite ces montagnes.
— Et dans quel temps le Seigneur Jésus doit-il revenir ? demanda Fadilah.
— Au jour où le monde verra sa fin, répondit le vieillard, au jour où tous les hommes se rassembleront pour le jugement dernier.
— Et quel signe aurons-nous, dit encore Fadilah, des approches de ce jour?
— Quand la charité sera éteinte, quand les pau- vres ne trouveront que des cœurs sans pitié, quand on répandra le sang des innocents , que l'abondance des vivres n’en fera pas diminuer le prix, que l'impiété sera à son comble, que les temples du Très-Haut seront profanés et la parole sainte tournée en railleries.
— Mais, interrompit le vieux drossard troublé, ces signes conviennent à notre époque.
— Après avoir dit ces mots, poursuivit le professeur, le vieillard chauve disparut, et on n’en sait pas autre chose.
— C'est toujours une nouvelle preuve, reprit le vieux drossard, que le Juif-Errant ne peut pas être le bandit de Munster.
. — Vos arguments ne me persuadent point, dit enfin le Prinee-Évêque ; je désire plus que jamais tenir cet homme en ma puissance une troisième fois. Je me bornerai alors à le garder prisonnier et je pourrai l’étudier à mon aise. Je vous prie donc, vous tous chefs et princes, mes alliés dans cette guerre, d'établir dès ce jour, plus étroitement que jamais, le
blocus de Munster, en sorte que personne ne puisse dorénavant en sortir sans tomber en nos mains. Un secours que nous promet enfin l'Empereur est en marche : bientôt, je l'espère, les rebelles opiniâtres seront contraints à se rendre.
Toute l'assemblée applaudit à la confiance du bon prélat ; les chefs se dispersèrent pour donner les ordres qu'il conseillait.
Est-il permis de trahir les traîtres? Voilà une question,
GRATHAM, Contes des chemins creux.
HhÈS—
Le Prince-Évêque devait aussi prendre un parti à propos de Henri Graess , le missionnaire dont l'apostrophe latine l'avait intéressé. Les drossards avaient jugé ses compagnons , qui, n'ayant dit que des mensonges à la torture, avaient eu la tête tranchée. Pour lui, interrogé par le prince même au milieu de son conseil, il déplora d’un air de sincérité si vrai la route insensée qu’on lui avait fait tenir, il se montra si intelligent, il découvrit si nettement
350 RLOQUS DE MUNSTER.
les projets et les espérances du roi Jean, que toute Ja petite réunion secrète qui entourait le prince conçut de l'intérêt pour ee jeune homme, et que François de Waldeck, en prince tonjours loyal et toujours confiant, lui accorde la vie ei la liberté, lai promettant én outre de grandes récompenses s'il voulait servir, avee le zèle dont on le voyait capable, la cause de son souverain.
Henri Graess accepta avec reconnaissance ; et ses paroles inspirèrent une confiance telle, que le conseil résolut de le renvoyer dans la ville, afin qu'il travaillât à en accélérer la prise.
Avant de le faire partir comme observateur, on suivit les conseils des princes at seigneurs admis auprès de l'Évêque ; on tenta une dernière fois la voix des négociations. D'un côté, on voulait ménager le sang des bammes; de l’autre, on regardait un assaut général comme plein de chances. Douze députés s’avancèrent donc aux portes de la cité rebelle, précédés d’un parlementaire. Ils étaient porteurs de peroles généreuses. Le Prinee-Évôque n'usait que de sa clémence; ik offrait k vie sauve à tous et l'oubli de tous les crimes sans réserve, n'axceptant que trois den chefs, qua étaient étrangers à la ville. On ne les désignait pas autrement.
Jear de Leyde, qui savait hien qu’on ne pouvait jamais lui faire grâce, n’ent garde de recevoir les envoyés en public. Il répoadit à leurs paroles de paix que ni lui ni son peuple n’acceptaient les pour-
RLOCUS DE MUNSTER, 264 .
parlers; qu’ils ne demandaient pas de clémence aux ennemis de la sainte communauté de Christ ; que la clémence du Père leur suffisait; qu’ils n'avaient pas besoïn de miséricorde, eux qui vivaient seloa la pure parole de Dieu; que l'Évêque était ua tyran et un monstre, et qu'ils ne se rendraient Jamais vivants.
Après cette réponse, le roi de Munster fit re0gy-duire les députés, sans leur permettre de parler à personne.
Quoiqu'on dût s ‘attendre dans le camp aux vou- , velles qu'ils rapportaient , on en fut surpris. Mais, comme on pensait que le peuple de la nouvelle Sion, trompé par son roi, pouvait avoir d'autres sentiments, on lança le lendemain dans la ville quantité de lettres où l’on promattait un pardon absolu à tous ceux qui, dans les trois jours suivants, abandonneraient la place. Jean, instruit de cette tentative, fit défendre, sous peine da la vie, de ramasser ces lettres. Personne n'’osa s’expaser à sa prompte justice ; persanne ne recueillit ces papiers, qu'il ent soin de faire brûler; et les confédérés virent bien qu’il fallait absolument recourir à un assaut général. C'était condamner la ville au sac et au pillage.
Les secours promis par Charles-Quint venaient . enfin d'arriver; de nouveaux alliés augmentaient les forces du siége ; on pouvait donc avair confiance. Capendant on prévoyait avec les rebelles une lutte
si acharnée, qu’on voulut, malgré tant d'efforts inutiles, tenter encore les voies moins sanglantes de l'adresse. Henri Graess recut l'ordre de partir pour samissio 0. |
Il était trop adroit pour rentrer dans la ville en simple évadé. Il se fit conduire de nuit en vue de Munstér, chargé d'énormes chaînes. Au point du jour, les gardes de la porte Saint-Maurice virent, à la portée du trait, un homme pâle qui se traînait avec peine et faisait des signes de détresse. Quel- ‘ ques-uns crurent reconnaître Graess ; le bruit de son retour se répandit très-vite, pendant qu'on allait à sa rencontre ; des masses de curieux le reçurent, et, fêtant son arrivée par le chant des psaumes, on l’emporta chargé de ses chaînes devant le roi, qui lui fit une réception honorable. Il raconta en pleurant la mort de ses collègues.
— Pour moi, ajouta-t-il, le Père m'a délivré, afin que je viusse vous instruire des projets de l'ennemi.
. — Comment avez-vous pu vous échapper seul ? reprit Jean de Leyde, en ordonnant par un signe qu'on rompît les chaînes pesantes qui l'accablaient.
— J'étais seul cette nuit, répondit Graess , dans un étroit cachot de la résidence d'Iburg, préoccupé de la mort cruelle que je devais subir le lendemain ; car ma sentence était prononcée. Tout à coup, l'ange qui autrefois délivra notre frère Pierre est devant moi ; il détache de la muraille le bout de chaîne qui
Lé
BLOCUS DE MUNSTER. 353 m'y tenait scellé ; il m’ordonne de le suivre; j'obéis, et j'arrive au bois de Béveran, que vous connaissez tous. Les ombres de la nuit commençaient à se dissiper. L'ange me quitte alors: |
— Marche vers la cité sainte, me dit-il; ne crains point, car je suis avec toi ; et cette chaîne que je te laisse attestera le miracle de ta délivrance.
Il disparaît alors; je m'avance péniblement; on me reconnaît, on m'accueille, et me voici devant : vous, mon seigneur et mon roi.
Jean, qui est pour nous un phénomène inexplicable, crut avec son peuple au récit de Graess et l’admit auprès de lui comme son favori. Il lui prodigua sa confiance; il lui fit remarquer que des places de sous-prophètes étaient vacantes, et que, favorisé comme il l'était par le Père, il devait être doué des communications de l'Esprit. Graess jugea du premier coup d'œil que ce rôle lui serait utile; et il se mit à prophétiser. Il le fit avec une habileté qui lui établit un nom, en même temps qu'il s’initiait dans tous les secrets de la secte.
Cependant il craignait toujours que son masque de traître ne fût levé par quelque transfuge; et il cherchait les moyens de quitter Munster. C'était difficile, car on ne laissait sortir personne ; et dans les petits combats de tous les jours on faisait quelquefois des prisonniers. Un jour, on amena au roi un soldat, à qui on demanda s’il voulait suivre la pure
parole de Dieu. |
— Non pas comme on l'entend chez vous, répondit-il généreusement. Je suis chrétien.
Jean lui-même fut aussitôt son bourreau.
Plusieurs fois il montra une telle avidité à répandre le sang, qu'il effrayait ses amis même. Il fit pendre un enfant de dix ans qui, pressé par la faim, lui avait dérobé quelques légumes. Il fit décapiter une femme (Élisabeth Holschers) à qui son mari reprochait trop peu de soumission, Catherine Kockenbecker subit la même peine pour avoir pris un pen trop de liberté, ainsi que Marguerite Osnabrugge, qui avait osé dire d’un prédicateur anabaptiste que sa doctrine était fondée sur le sable, Trois hommes et trois femmes, que la disette avait poussés à une tentative d'évasion, furent mis.à mort. Knipperdoling avait lui-même tranché la tête d'une de ces femmes, parce que le bourreau, qui la connaissait, hésitait à la frapper. Après quoi, le lieutenant du roi de Sion avait voulu faire mourir aussi sa propre épouse, attandu qu'elle s'était permis une légère critique de la polygamie, et il avait fallu l'intervention du rai lui-même pour changer en unë pénitence publique la sentence de mort prononcée contra cette malheureuse.
Élisabeth Wandschers, la dernière reine unie à Jean, ne fut pas si heureuse, On l'accusait d'avoir montré de la compassion pour les misères du peuple jusqu à en pleurer. Elle mit le comble à ce forfait en demandant la permission de sortir de la ville.
Jean la traîna lui-même sur la place publique et lui coupa la tête devant toutes ses compagnes assem-— blées. | |
À travers ces excès, Rothmann prèchait qu'aux Pâques prochaines toute la terre serait soumise au roi de Sion, et que les enfants des rois et des princes rechercheraient l'honneur d'être ses pages et les suivantes des seize reines. Mais en même temps il arriva des nouvelles des missionnaires. On savait la mort de ceux qui s'étaient joints à Henri Graess : on ignorait le sort des autres. On apprit alors que les compagnons de Klopriss, ayant tenté de sou lever Warendorp, s'étaient vus saisis par les confédérés, qui les avaient décapités sans grandes procédures, avec trois bourgeois séduits par eux.Quant à Klopriss, lequel s'était évadé des prisons de Cologne pour venir prêcher à Munster, on l'avait renvoyé sous bonne escorte à ses premiers juges. Ils avaient mis terme à sa vie de prophète sur un bûcher. D'autres missionnaires avaient péri à Coesfeld par divers supplices; plusieurs, entrés dans les petites villes, y avaient laissé leurs têtes. On eut enfin la relation du sort de Norden. Il avait été pendu à Amsterdam, au sommet d'une tour, où sa dépouille mortelle flottait encore aux vents. Il ne restait que deux apôtres sur lesquels on ne savait rien de précis. On les croyait en action à Wesel.
Quelques murmures sourds coururent à ces nou-
velles lugubres. Poussé par les circonstances ou
dominé par un de ces accès de folie qui étaient fréquents à Munster, Knipperdoling fit comprendre que l'ardeur prophétique s’emparait de lui. Il blâma les rigueurs où le roi s’engageait. Secondé par la cohorte de ses sous-prophètes, il parcourut les rues et les places en poussant les cris de pénitence. Parvenu à la montagne de Sion, où le roi en ce moment rendait la' justice, entouré d'une foule plus compacte que jamais, le lieutenant du nouveau Salomon ne s'arrête pas devant l'impossibilité de percer les masses pour arriver au trône. Il grimpe comme un chat sur les épaules des curieux, se traîne à quatre pattes sur leurs têtes ; pendant cette marche singulière, il soufflait sur le peuple, disant à droite et à gauche : Le Père vous sanctifie; recevez le Saint-Esprit. Il arrive à l’estrade où trônait Jean de Leyde, y tombe sur ses pieds et se met à sauter autour du monarque. Jean, craignant de plus grandes extravagances, descend de son siége et se retire. L’énergumène aussitôt s'assied sur le trône en s'écriant :
— Le Père veut que je règne à mon tour. Jean a été roi selon la chair ; je serai roi selon l’esprit. Alors l'Écriture sera abolie, et vous vivrez tous selon les instincts de la nature.
Personne ne remua à ce discours; on ne savait trop si ce n’était pas une épreuve convenue. Mais c'était simplement une tentative de Knipperdoling.
Il était encore sur le trône, attendant quelques
marques de sympathie, lorsque les licteurs du roi selon la chair vinrent le saisir et l'emmenèrent en prison.
Tout le monde était fondé à le croire perdu. Cependant, læ journée se passa sans que Jean prit à son sujet aucune mesure ; et le lendemain il revint à son ordinaire rendre la justice, n’ayant pas l'air de songer à la scène qu'on vient de rapporter.
Ce qui peut expliquer de sa part cet engourdissement, c'est qu'il s'occupait de publier alors le recueil de ses prophéties, où il annonçait que l’ancien symbole avait atteint sa fin et que La foi du nouveau règne se substituait au vieux christianisme.
L'année 1534 allait disparaître. Jean donnait pour étrennes à son peuple une ordonnance dont voici le préambule :
« Nous faisons savoir à tous les amateurs de la vérité, lettrés ou non lettrés, la vie que doivent mener les chrétiens, israélites du nouveau temple, armés sous la bannière de la justice dans le présent royaume, lequel a été annoncé par les prophètes, ébauché par le Christ et ses apôtres, pleinement établi par Jean, le roi juste, auquel le trône de David a été rendu par le Père. »
Vingt-sept articles composaient cette loi nouvelle. On y condamnait à mort tout prophète qui annoncerait autre chose que la parole de Dieu, tout homme qui exciterait une sédition, tout déserteur qui reviendrait à la ville. On autorisait toute femme à
prendre un autre mari, aussitôt que le sien aurait prolongé trois jours son absence sans permission des supérieurs. On réglait aussi convenablement plusieurs autres points. | :
Sur ces entrefaites, un nouvel émissaire des confédérés fut envoyé dans la ville pour presser Henri Graess de rentrer au camp, attendu qu'on voulait cette fois ne pas laisser passer le printemps sans surprendre Munster. Celui-là se nommait Hans Nagell. Ses chefs lui avaient dit :
— Tu te jetteras dans la ville, tu lui annonceras ce que nous faisons, en exagérant nos torts et nos embarras; et, quand tu auras bien examiné tout ce qui se passe là-dedans, tu diras secrètement au favori du roi Jean que nous n’attendons que lui; après quoi, tu reviendras nous rendre compte de tout, et sois sûr que le Prince-Évêque ne t'oubliera pas.
Ce soldat, dont on connaissait la hardiesse, n’était pas moins intelligent qu'intrépide. Imaginant une ruse qui puisse l’accréditer auprès des assiégés, il propôse à ses camarades une partie de plaisir que la discipline ne permet pas. Le jeu s’anime, et les compagnons sortent des lignes, s’approchent des . remparts ; là, Hans Nagell fait naître une dispute; les coups se mêlent aux cris; les officiers accourent ; ils arrêtent tous les coupables ; on les emmène. Mais le rusé compère, qui a son plan, se dégage, échappe à ses gardiens et s'enfuit vers la ville. On le poursuit, on tire sur lui une grêle de coups qui ne l’at-
teignent pas. Les assiégés font jouer leurs canons pour protéger l'homme qui vient à eux ; ils le reçoivent dans leurs murailles et le présentent au roi Jean ; il le charme en lui contant son aventure, avec force injures contre ses officiers et contre le Prince- Évêque, qu’il appelle un tyran. Jean lui fait présent d'une bague d'or et le retient auprès de lui. Il ne tarde pas à rencontrer Henri Graess, auquel il déclare sa mission; et ces deux hommes concertent leur départ prochain, en se proposant de s'adjoindre un troisième transfage, Werner Scheiffer, bourgeois : de la ville dont ils connaissent les sentiments. Une seule chose embarrassait Henri, c'était le stratagème à employer pour sortir sûrement.
— Comment! vous êtes prophète, lui dit Hans; vous avez droit de faire parler l'Esprit, et vous cherchez d’autres expédients? Vous n'y pensez pas?
— Vous avez raison, répondit Graess, et j'y ai bien songé. Mais j'avais le tort d’hésiter devant cette ressource.
— Deux jours après, comme le roi, inquiet de la mort subite de Sara, qu'une maladie de trois jours venait d'emporter, troublé de la disparition du Juif Isaac, que personne ne voyait plus, agité de n’avoir pas de nouvelles des frères de Wesel et de quelques villes de la Hollande dont il attendait de grands secours, rendait la justice d'un air distrait, Henri Graess parut saisi par l'Esprit; 1l s'agita à la manière des prophètes au moment où ils allaient rendre
leurs oracles. Il était en proie à un tremblement convulsif, regardait le ciel, ouvrait la bouche et semblait tenir avec lui-même un dialogue muet. Enfin il parla :
— Roi de Sion, dit-il en se prosternant devant le trône, votre constance est au terme de ses épreuves. Le Père nous a rassemblé des frères à Wesel, à Rotterdam, à Deventer, à Leyde, à Harlem et dans d’autres villes de ces riches provinces. Dispersés en bataillons épars, mais déterminés et nombreux, ils n’attendent qu'un chef qui les rallie, pour venir à leur tête délivrer la ville que les païens assiégent. C'est à moi indigne que le Père assigne cet honneur. Mais il veut que Votre Majesté m'accorde un diplôme royal, afin que les frères connaissent que je ne suis ni un aventurier ni un imposteur. Muni de ce titre glorieux, je pars.
Le roi fut ravi d'une telle offre. Il vit son salut dans la démarche de Henri et lui fit délivrer solenneliement le diplôme suivant :
« Nous Jean, par la grâce de Dieu, roi juste du nouveau temple de Sion et ministre du Très-Haut, à tous les chrétiens confédérés avec nous, salut.
» Nous vous faisons savoir que nous avons donné mission au porteur des présentes, Henri Graess, prophète éclairé des lumières du Père céleste, afin que, pour l'accroissement de notre royaume, nos frères dispersés dans la Germanie et les pays voisins entendent de sa bouche les paroles de vie et se ren-
dent aux ordres qu'il a reçus de Dieu et de nous. Ayez donc en lui, pour nos saintes affaires, fa confiance que vous nous accorderiez à nous-même.
» Donné dans notre ville de Munster, le à janvier 4535, la 26° année de notre âge et de notre règne la 2e.