‹ Légende du Juif-errantChapitre 7 sur 22 · CHAMFORT · texte numérisé non relu

CHAMFORT

Pendant le prêche que le sermon du doyen de Coesfeld étouffa, la fille de Jean de W yck, la belle Neltie (1), était demeurée à l'auberge. Quoique ardente

(1) Diminatif &e Jeannette.

72 NETTIE DE WYCK. | luthérienne, elle n'avait pas encouragé de sa présence les prédicateurs de sa secte. Mais dominée, comme tous ses codissidents, par le zèle du prosélytisme, elle avait son projet ; elle ne craignait pas qu'on l’accusât d'indifférence, et elle voulait empêcher un jeune catholique, dont nous parlerons bientôt, d'assister à une défaite que son sens fin lui faisait deviner. Recherchée par plusieurs, elle avait promis de n'épouser qu'un solide ennemi de l'Église romaine. Pour quelle cause, pauvre jeune fille, se levait-elle aussi contre les splendeurs catholiques, que sa mère pourtant lui avait enseignées ? Hélas! c’est que la doctrine de Rome prescrit la confession, et que maintenant Nettie de Wyck ne se souciait plus de découvrir l'intérieur de son âme.

Aussi, malgré sa beauté, avait-elle ce signe glacé qui, dans le nord, fait reconnaître à tout observateur les jeunes filles séparées de Rome parmi les jeunes filles catholiques. Elles n'ont pas comme ces dernières un sourire de sécurité, un regard qu'aucune arrière-pensée ne trouble. Elles ont un nuage dans l'œil. On dirait qu'un certain poids les charge et qu'elles vont, jusque dans leurs fêtes, embarrassées de je ne sais quoi qui les gène et les inquiète. Celles qui rentrent dans l'Église, où elles retrou- . vent la liberté de l'âme, comprennent ce mystère.

Parmi les soupirants de la grave et imposante Nettie, chose étrange! le plus favorisé, contre ses projets, et comme malgré elle-mème, n'était pas un

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protestant. Mais elle voyait en lui une conquête à faire. Il se nommait Henri Mollenbeck;, maître forgeron, aussi doux au moral que taillé en force au physique , complétement épris de la jeune luthérienne, il était lié à Munster avec les chefs du mouvement. Jean de Wyck le jugeait un parti convenable pour sa fille et voyait sa recherche avec plaisir; il ne doutait pas que Nettie ne l’amenûât à l’abjuration : c’est le nom qu'on donne, hors de l'unité, à l'apostasie. Le forgeron, de son côté, se flattait de l’idée qu'il ferait rentrer doucement sa future dans la barque de saint Pierre. Avait-il pour cela assez de science et assez d'habileté? Peut-être d'ailleurs, la grâce qui fond les cœurs endurcis ne devait-elle plus, dans les décrets suprêmes, être accordéé à Nettie. La suite des faits montrera du moins que Henri se berçait d'illusions. Toutefois il sentait dans le fond de son âme la résolution d’épouser cette jeune fille et se jurait en même temps qu'il ne déserterait jamais sa sainte bannière.

Il y avait donc entre Henri et Nettie, toutes les fois que l’occasion leur méuageait un peu de solitude, assaut de prèche et de sermon, et leurs entretiens intimes n'étaient jamais que de la controverse. La jeune fille parlait avec chaleur, jusqu'à s'entratner elle-même. Le forgeron se défendait avec plus de raison et plus de calme, et le calme enlève rarement les esprits passionnés. De plus, comme il savait qu'il était bien vu, il traitait généreusement son

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adversaire. Il en résultait que ses ménagements lui donnaient, au terme de chaque discussion, la semblance d’un vaincu, bien qu'il ne se sentît pas même blessé.

Quelquefois il se troublait de ces querelles reli-

gieuses; il voulait les éviter; il n'y parvenait pas. Il s'inquiétait aussi d'un symptôme qui le choquait; c'est que Nettie n'avait pas, dans sa foi, de règle fixe, qu’elle innovait dans l'innovation, qu’elle improvisait des dogmes et réformait dans la réforme. Ignorait-1l que la stabilité ne peut jamais asseoir un édifice détaché de toute base?

Au moment où le doyen de Coesfeld répondait si simplement aux clameurs de ceux qui se disaient ministres de Christ, Nettie de Wyck était devant son futur, au plus fort de son prêche animé, dans la grande salle de l’auberge.

Le forgeron, qui devait aussi aux bons moines quelque instruction, parvenait mal à soumettre son adversaire, qu'il ménageait trop; mais il s’impatientait.

— Puisque nous passons le temps à ces disputes, dit-il, nous eussions mieux fait d'aller au sermon.

— Et qu'eussiez-vous entendu ? Un vieux prêtre

qui vous eût vanté les sacrifices. Immolation de l'esprit dans l'humilité; immolation de l'intérêt dans la charité; immolation du cœur et des sens... car tout est croix dans cette religion vieillie.

— Mais, Nettie, les sacrifices ne déplaisent pas à

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Dieu : ils sont une preuve d'amour ; ils coûtent médiocrement à un cœur qui aime. Vous-même, n’exigez-vous pas des sacrifices ? Ne me demandez-vous pas l’immolation de mes croyances?

—- Pour votre affranchissement et votre bonheur.

— Au contraire, je suis plus affranchi qu'un ré-* formé, car j'ai la confession qui me remet mes dettes, et mon âme est en paix. Quant au bonheur dont vous parlez, nous le cherchons aussi dans notre.patience; mais c'est le bonheur éternel : l’autre est: bien court. Et puis, en supprimant, comme vous faites, les commandements de l'Église, vous ne brisez pas tous vos liens : les commandements de Dieu - vous restent.

— Au moins ceux-là ont une autorité.

— Dieu les a donnés à Moïse; il a donné à l'Église les autres. Il est vrai que l'Église, votre mère, vous la repoussez. Mais vous ne pouvez pourtant pas faire qu'elle ne soit pas; et vous oubliez que Jésus-Christ a dit formellement : Celui qui n'écoutera pas l'Église sera regardé comme un païen et comme un opprobre.

— C'est vrai; mais l'Église, c'est nous.

— Les hussites, les vaudois, les iconoclastes. les ariens, les nestoriens, tous les autres qui se sont séparés ont dit la même chose. Il ne peut y avoir qu'une Église, celle qui n'a jamais varié, celle qui remoote à saint Pierre, le seul pasteur du seul bercail toujours ouvert aux chrétiens. Hors de son en-

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ceinte les pasteurs sont souvent des loups. Je voudrais là-dessus, Nettie, vous voir plus calme, continua le forgeron, en remarquant la rougeur de la colère qui empourrprait le front de la jeune fille. Je n’exagère point; mais vos docteurs ôtent tout à la ‘religion et ne lui donnent rien. Ils prêchent une foi vide, et je ne puis me retenir de vous répéter une comparaison que des hommes sensés faisaient devant moi, c'est que, chrétiennement parlant, il y a entre un catholique et un protestant la différence qu'il y a entre un homme et ses habits remplis de paille (1).

— Vous avez, Henri, s'écria la jeune fille, une tête d'acier. Ce sont vos moines qui vous disent de telles choses. Ils ne vous parlent pas du progrès.

— De quel progrès? Voici des hommes qui viennent d'inventer la fourchette. C’est commode. Jusqu'à présent nous mangions tout avec la seule cuiller. Voilà une amélioration. On peut en faire dans les choses matérielles; on n’en fait pas dans les choses de Dieu.

— Mais les abus?

— Il y en a trop assurément, et i] est juste qu'ils tombent. Cependant, pour enlever les taches d’un vêlement, c’est un singulier procédé que celui qui détruit le vêtement et le brûle. Vous faites ainsi. Vous nous enlevez, non les abus, mais les saintes choses

(1) Le protestant Reeves cite cette comparaisou ; et, ce qui est plus original, il la trouve assez jnste. ”

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sous ce prétexte ; vous avez interdit l'invocation des saints, nos consolants auxiliaires : vous supprimez la prière pour les morts; de votre autorité vous niez les sacrements. Un homme va, livré à son sens .-et il meurt comme autre chose. S'il fait des fautes, et qui n'en fait pas tous les jours! il les amasse. Le mariage est ici un acte de société. Pour vertus, vous nous laissez la foi, une foi isolée, la foi sans les œuvres, et vous dites qu'elle suffit au salut. Si j'admettais cette doctrine, je demanderais qu'on me définit. au moins la foi que je dois avoir. On ne le pourrait pas. Mélanchton impose dix-huit articles ; Luther se contente de seize ; un autre déclare que onze suflisent ; Rothmann n’en exige que sept : il viendra un plus fort qui n’en prescrira aucun. Croyez-moi, Nettie, sortez de cet égarement.

Mais la jeune fille, qui avait laissé au forgeron la liberté de parler, et qui le berçait perfidement de quelque espoir qu'elle pourrait entendre encore la raison, réclama à son tour le privilége d'exposer complétement son symbole. Elle parla avec feu, démontrant que, si on pouvait critiquer la réforme, c'est qu'elle n'était pas encore assise, avançant qu'il fallait étendre de beaucoup les dimensions du protestantisme, avoir un culte simple, des églises nues, supprimer les arts, et, dans une religion uniquement organisée pour les sens, remplacer par le rigorisme matériel les saintes rigueurs dont on délivrait les Âmes. Elle entra ensuite pleinement

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dans les enseignements de Rothimann, que certainement elle avait lus. Elle parla de l'esprit individuel qui devait suffire à tout. Elle commençait à effrayer un pau le forgeron, quand son père rentra avec Mathys et les autres.

— Nous partons à l'instant, dit Jean de Wyÿck, laissant voir qu'il était sous l'influence de la mauvaise humeur; et s'adressant à Henri, il ajouta : — Allez rassembler notre escorte. Je ne restérai pas une heure de plus dans cette ville.

Le forgeron sortit en soupirant.

— Est-ce que vous avez essuyé de nouveaux déboires? demanda Nettie, interdite de la mine sourcilleuse que faisait son pète.

— Ne m'en parlez pas, ma fille, répondit le député. Une villeencroûtée! de vraies têtes de bois! de vrais manants! de vrais Westphaliens! de vrais poeps (1)! Aussi nous ne reviendrons pas ici avec des ministres qui se laissent battre ; nous ÿ reviendrons avec des arquebusiers.

Il sortit en grondant , alla surveiller son bagage; et Nettie, demeurée seule, car Mathys et les ministres de Christ avaient disparu, ne put apprendre que d’une servante de l'auberge la déconfiture des propagateurs du pur Évangile. Les trois luthériens qui avaient échoué dans leurs prêches emballaient avec dépit les manuscrits qu'ils venaient de débiter et

(1) On prononce poups. C’est un terme injurieux et grossier que les Hollandais, les Brémois et d’autres appliquent aux Westphaliens.

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qu'ils froissaient, comme si le papier qui les souffrait n’eût pas été innocent de leur désastre.

Le Juif marchait à grands pas dans la rue, s’impatientant évidemment. Mathys, enchanté de ravoir sa femme, lui annonçait que, s’H n’était pas roi encore, il allait le devenir. Reprenant son assiette de prophète, il promettait un trône au moins à Jean Bockelzoon, car toute la terre, disait-il, allait être leur conquête. Le jeune tailleur de Leyde, que les défaites qu'on venait de subir à Coesfeld n'avaient pas refroidi, l'écoutait avec l'attention d’un élève qui étudie son maître. — Tout à coup ii se sentit pénétré de l'esprit de voyant lui-même. On l'avait prévu. Îl parla en termes obscurs de la nécessité de renouveler toutes choses; ses yeux flamboyèrent.

— Knipperdoling m'avait annoncé ce que je vois! s'écria Mathys en embrassant Jean de Leyde. A nous trois le monde!

Les trompettes sonnèrent le départ; Jean courut | serrer la main de son juif mystérieux, et la députation de Munster se remit en route, solidement escortée d'une troupe que commandait le forgeron, eten avant dè laquelle marchait en éclaireur le vieil Isaac.

Ed

Est-il rien sur la terre Qui soit plus surprenant Que la grande misère

Du pauvre Julf-Errant?

Complatnie populaire.

—HLÔ000-—

E Pendant la marche de ce retour peu triomphal, et tandis que les compagnons de Jean de Wyck maudissaient sur le chemin de Munster le temps affreux qui leur faisait cortége et les routes détestables qu'il leur fallait parcourir, — quatre femmes, que le lecteur connait déjà un peu et qui doivent paraître plus d'une fois dans cette chronique, étaient assises, le soir du 45 novembre 1533, autour d’un petit poële-chauffé de ces bonnes tourbes que produisaient alors les marais de la Westphalie. C'était dans une salle aux vitraux étroits de la maison de Rachel la bohémienne, qui occupait lom du bruit, dans une ruelle voisine des remparts, une silencieuse cabane de peu d'apparence, où de curieuses dames venaient souvent, inquiètes de l'avenir.

Les quatre jeunes femmes réunies ne s'étaient pas rassemblées alors pour des thèmes d’horoscope ; c'était, avec la maîtresse du logis, l’ardente Hilla

Phey, Gritte Modersohn, plus concentrée, et Catherine Cruse, la marchande d’écrevisses.

Depuis que Buxtorf, le Goliath de Munster, avait annoncé d’un ton solennel l'apparition du Juif-Errant, il avait produit dans la ville une grande diversion aux préoccupations politiques. À peine songeait-on à la mission de Coesfeld. Les femmes, suspendant l'exercice de leur part d'activité dans les mouvements de la réforme, les progrès de la raison et les luttes de la liberté, voulaient avoir autant que possible le cœur net de cette grande nouvelle. Les trois jeunes têtes romanesques, par lesquelles la Bohémienne alors était courtisée, ne venaient donc pas interroger sa science profonde sur les chances de leur vie. On leur avait dit que Rachel, bien plus instruite qu’on ne le soupçonnait, savait dans presque tous ses détails la mystérieuse . histoire du mystérieux vieillard des anciens jours ; et elles voulaient puiser à une bonne source des renseignements et des récits qui leur fourniraient matière ensuite à de glorieux applaudissements, lorsqu'elles les répéteraient avec commentaires dans leur voisinage.

À la vérité, on racontait déjà partout bien des choses singulières; on en avait même imprimé de surprenantes ; mais tous ces récits étaient hasardés, décousus, informes ; les esprits excités avaient soif de quelque chose de moins vague. Hilla Phey et

Catherine Cruse avaient inutilement harcelé Buxtorf

de questions multipliées ; il avait pu, ne Sachaïit rien, que leur répéter le bruit dépourvu d'accessoires qui était venu à ses oreilles en courant la Hollande, et il avait cru leuf être fort agréable en ajoutant que le Juif-Errant vivait depuis plusieurs centaines d'années. Gritte avait trouvé plus de lumières chez quelques révérends. Mais ce n'était là noû plus qué des faits insignifiants, qu'on pouvait rnême traiter de suppositions ; et d’ailleurs quelquesuns, dans leurs récits, chargeaient les Juifs avec si peu de ménagement, qu'étant amie de la Bohémienne, qui sortait évidemment de la race d'Israël , elle ne se plaisait pis à croire ce qui la noircissait.

On mit donc bientôt la grande question du moment sur le tapis, et on pria Rachel d'en dire tout ce qu'elle en savait :

— Oh! ce serait un long récit, dit-elle, si je le prenais à son origine, et je ne le pourrais suivre sans interruption et sans désordre; car la plupart des chapitres dé cette grave histoire ne sont connus que de Dieu; et peut-être du pauvre homme qui porte à présent plus de quinze siècles sur ses cheveux grisonnants.

Cette expression étonna la marchande d’écrevisses.

— Mais s'il grisonne aujourd’hui, dit-elle, il va donc aussi à reculons; car il a eu le temps de blanchir, le bon homme, à moins qu'il ne se renouvelle comme le phénix.

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— Vous le jugez à la mañièré dés attres, reprit Rachel, et c'est là cé qui vous trortipe. Il he peut vieillir qu’en raison de la durée de sa vie; br, il doit mätéher tüujouts, et ce not best lotib. Il ävait cin: düante ati8 lorsqu'il fut cohdämné. Dépüis ce jour-là, chaque fériode d’un demi-siètle ne lui cotipte due pütit te dtinée de douze ttibis. Airisi, aujourd’hui il peut avolt l'aspect d'un vieillard de qtiatre-vingts ans biéfi consékvé; s4 bärbe pousse pet et nie l'incommode point. C'est donc une erreut de nous le faire batbü comme on dit que l'était Pilate. Il n’est ni gras ni maigre, plutôt maigre que gras: Aucun de êes brbtänes t'est 4füibli, et il se maintieht infatigable sûr ses pieds.

— Vous l'avez donc vu? exclamaä vivement Hilla Phey.

— No; ttiais mon père l’a vu, et il est türt bis joûrs après.

— Et qui l'a fait itivurir?

— La rencohtre du juif-Errant:

Les trois femmes frissonnèrent. La Bohémientie reprit :

— C'est qu'on ne peut le voir, dit-on, et surtout être vu de lui, sas mourir. Mon père lé savait, et il en Etait frappé. Il tous en rdcontait plusieurs exemples ; il nous citait entre autres la fin de Frédéric Barberousse, qui se noya en Cilicie trois mois après avoir vu le Juif-Errant, lequel lui promettait l’empire du monde. La mort triste de Frédéric IF, son

: petit-fils, qui fut étouffé sous des coussins par Manfred, un de ses bâtards, avait la même cause; elle eut lieu trois semaines après qu'il eut rencontré le Juif-Errant , lequel lui avait annoncé que bientôt l'Église romaine ne lui ferait plus obstacle. Arius vit pareillement ses entrailles s'échapper subitement comme pour livrer passage à son âme, trois heures après que le Juif-Errant, joyeux de ce qu’il attaquait le Christ avec tant d'énergie, lui eut prédit qu’un grand triomphe allait éclater dans sa dispute.

— Mais c'est donc un prophète que cet homme?

dit Marguerite.

— Ce n'est pas un prophète, puisqu'il est condamné, releva la marchande d'écrevisses ; ce serait plutôt un sorcier.

— Ce n’est pas un sorcier non plus, reprit Ra- ‘chel. Nous ne savons pas. Mais si nous décousons en bribes son histoire, vous la retiendrez fort mal. La voici: — Lorsque Jésus naquit.

— Croyez-vous en Jésus-Christ? interrompit Hilla Phey.

— Comment l’entendez-vous? dit la Bohémienne. Je crois aux faits de sa vie, racontés dans l'Évangile de Matthieu, car ces faits ne peuvent être contestés. Comme tous les sages de ma nation, qui savent bien qu'on ne peut nier sa vie et ses prodiges, je révère en lui un prophète et un homme puissant en œuvres.

— Vous ne le croyez pas Dieu?

— Si je le croyais, je serais chrétienne.

— Mais les miracles qu'il a faits, et que ses ennemis même, comme Julien, ont dû reconnaître, n'ont pu être faits par un homme.

— Si Dieu l'avait envoyé ?

— Mais la rédemption du genre humain n’a pu être consommée que par un Dieu.

— Hilla parle comme un prédicateur, dit Marguerite.

— Elle fera un jour des sermons, ajouta Catherine. |

— Nous ne sommes pas réunies pour cela, dit Rachel, ne voulant point répondre à la dernière objection. ° |

— Mais, reprit Hilla Phey, la dispersion des Juifs et le maintien de leur nationalité depuis quinze siècles sont un témoignage unique, éclatant, miraculeux et subsistant toujours de la divinité de celui qu'ils ont mis à mort. Mais le prodige du Juif-Errant, qui, en cétte année 1533, doit compter quinze cent quatre-vingt-trois ans, est un signe redoutable. Et quand même ce personnage extraordinaire n’existerait pas en réalité (cependant il existe, puisque plusiears l'ont vu, et qu'il s’est montré dans chaque siècle, à diverses reprises), quand même néanmoins il ne serait, comme l'ont dit quelques docteurs, qu'une personnification, une allégorie, un emblème de la nation juive errante sur la terre, sans demeure assurée, je crois qu'on n’en devrait pas moins voir là quelque chose de surnaturel,

86 LE JUIF-ERBANT. quelque chose qui n’a parn que celte fois dans le monde.

— Il est certain, répliqua Rachel, que Je Juif- Errant n'est pas une allégorie. Les hommes qu'on appelle sayähts, et qui, ne sachant rien élever, se croient forts lorsqu'ils peuvent démolir, sont toujours prêts à nier gn fait qui les étonne. Si ce fait merveilleux est très-populaire, ils en saisissent Ja signification morale pour en faire un symbole ou un emblème. Les amis de Luther, dans leurs entretiens de Wittemberg, prétendent, eux, que le Juif-Errant n'£st pas là persqnaificalion du peynple israélite seulement, mais du genre humain tout entier, qui aussi jamais ne s’arrêle. Avec ce sysième, on ferait de togie l'histoire un recueil d'allégories. Il est reconnu au contraire que les récits mêmes du prophète Jésus, qu’on appelle ses paraboles, daas un sens que Jérusalem n'eptendait sans doute pas comme nous, le Samaritaiu, le Mauvais Richg, l'Eufapt prodigue, et Jes autres, sont des faits positifs que la science profonde de Jésus connaissait par l’esprit de Dieu. Mais chez vous, qui êtes chrétiens et qui allez saluer tous les matins, aux portes de vos églises, l'image de saint Christophe, pour vous ga -

rapiir de tout danger pendant le restg du jour, vos’

docteurs modernes n’ont-ils pas voulu faire de ce sant un apologue? Parce qu'il porta un jour sur scs épaules, à travers un fleuve déhordé, le mystérieux enfant que luj envoyait le ciel pour éprouver sou

LE JUIF-EBRANT. 87 dévouement ; que cet enfant, dit-on, était le Christ de Dieu ; que depuis lors le saint s'est appelé Christophe, c'est-à-dire porte-Christ, vos docteurs, jouant sur € mot, ont dit que saint Christophe était un emblème du chrétien, qui doit porter le Christ avec lui daos le périlleux océan de la vie. Ne tentent-ils pas encore de réduire en allégorie la digne patronne des jeunes filles et des sages, sainte Catherine ? Cependant, aussi bien que Christophe elle a vécu, et comme lui elle a couronné sa foi des palmes du mariyre.

— Vous êtes une brave et digne fille, et plus savante que Norden! s’écria la marchande d'écrevisses, heureuse de voir sa patronne défendue.

— Mais comme il y a de singuliers contrastes! dit Marguerite. Ceux qui voient saint Christophe sont saufs; ceux qui rencontrent le Juif-Errant sont perdus. Ne tirez-vous pas de là cette leçon que le plus sûr est d'être chrétien ?

— Non, si Ja force qui tue est plus puissante ici que la force qui sauve. On raconte qu'en son vivant Christophe, depuis qu'il portait ce nom, car il était né avec un autre, avait le privilége que vous attribuez à ses staitnes. Tous ceux qui Je rencontralent s'en allaient à l'abri de tont péril. Lui-même avait échappé aux efforts des persécuteurs qui voulaient Je mettre à mort, lorsqu'il vit passer le Juif-Errant ; trois heures après il n'était plus.

— Sans perdre sqn pouvoir néanmoins, car ses

images l'ont conservé; et sous leur appui le Juif- | Errant passerait que je ne craindrais pas.

— Cependant, si je consultais les horoscopes, je vous dirais que, dans ce temps où nous sommes, à Munster, on doit voir le Juif-Errant, et que de ceux qui l’auront vu, trois ans après, on ne trouvera plus que la tombe.

Les curieuses jeunes femmes frémirent et gardèrent un moment le silence.

— Mais, objecta ensuite Hilla Phey, qui voulait secouer de pénibles pensées en écartant ces matières, comment se fait-il, Rachel, que, n’étant pas chrétienne, vous preniez tant d'intérêt à nos réformes ? -

— Parce que je sais où elles marcheront ; qu'elles amèneront l'égalité sur toute chair, que les Juifs ne seront plus des étrangers; que les Bohémiens cesseront d’être des jouets. |

— Et, sans doute qu'avec vos lumières, si peu communes dans une femme, connaissant déjà tant de merveilles du christianisme, vous abjurerez un jour et viendrez avec nous ?

— Non; mais la réforme fera du judaïsme et du christianisme une même religion. Vous voyez que déjà on substitue le sabbat au dimanche; toutes les prescriptions embarrassantes de vos dogmes se suppriment de jour en jour; le libre esprit nous vient.

— Si cependant, fit doucement Catherine Cruse, nous reprenions l’histoire du Juif-Errant ?

— Lorsque Jésus naquit, dit Rachel, il se répandit d'étranges nouvelles dans Îles montagnes de la Judée. On disait que des bergers, conduits par an ange, étaient allés pendant la nuit visiter dans une grotte de Bethléem un enfant prodigieux, qui devait être le Messie, le Sauveur, le second Moïse annoncé par les prophètes, et plus puissant que le premier.

De grandes merveilles se rattachaient à ce récit, et plusieurs allaient à la grotte.

Douze ou treize jours après, on raconte que trois princes de l'Arabie, savants dans la science des astres, éclairés par une étoile inaperçue jusqu'alors, la même, disait-on, que Balaam-le- Voyant avait promise, et guidés par cet astre nouveau, qui n'était pas soumis aux lois ordinaires des corps célestes, vinrent à Jérusalem cherchant, disaient-ils, le roi des Juifs nouvellement né. Pendant qu'Hérode se préoccupait gravement d'un fait qui lui donnait de l’ombrage, plusieurs habitants de Jérusalem, et parmi eux un jeune apprenti-cordonnier (il se nommait Lakedhem et non pas Ashavérus, comme l'ont imaginé les trouvères de la Flandre), surpris de ce qu'ils entendaient, suivirent les trois princes arabes et allèrent avec eux saluer le roienfant, qui, peu de semaines après, fut soustrait aux recherches d’Hérode et emmené en Egypte avec sa mère. JLn'’en revint qu'après que tout danger fut passé, et mena, jusqu'à l'âge de trente ans, une vie cachée à Nazareth.

90 LE JUIF-EBRANT.

Lakedhem, durant ce temps-là, avait grandi et s'était marié. Il songeait souvent à son jenne rai, car il l'avait salué et il avait vu l'étnile ; il croyait bien fermement que c'était là le Messie attendu; mais jl était étonné de n'en plas apprendre yn mot. Long-temps il s’élait dit qu'assurément il se préparaif en silence à éclater dans sa force, à reprendre le trône de David, àconquérir le monde, comme tous les Juifs s’y attendaient. Le Messie en effet deyait être né, puisque les soixante-dix grandes semaines de Daniel étaient écoulées, et que, selon la prédiction de Jacob, le sceptre de Juda se trouvait dans des mains étrangères. Le cordopnier en était venu à craindre par instants que les iniquités du peuple n'eussenf irrité le Seigneur, et que le Messie sp fût retiré sans paraître. Lorsque les prédications de Jésus commencèrent, on racontait de si puissants miracles, qu'il ne se put tenir de courir à lui. Des paralytiques ranimés à sa seyle parole; des malades guéris qu par l'attogchement des franges de sa robe, ou par l’ombre de son passage, ou par un mot qu'il accordait à l’hamble prière ; des aveugles de naissance qui receyaient la lumière; des morts mêmes ressuscités, des prodiges si grands, si divers, si nombreux faisaient dire que jamais un tel prophète n ayait visité Israël.

En voyant Jésus, Lakedhem ne fut pas moins frappé de son aspect. C'élait, comme on l'a dit, le plus beau des enfants des hommes. Sa figure, pleyne

à la fois de majesté, de suavité, de douceur et de grâces, ne portait aucun des signes de nos passions et n'avait d'humain que la forme dans son extrême perfection. Quelque chose de Inmineux, comme une auréole d'en haut à demi voilée, encadrait toujours celte fare augusle. Aussi ses disciples le croyaient-ils le fils de Diey. Jamais on ne l'avait vu rire; mais on l'avait vu pleurer souvent. Jl accueillait et consolait toutes les misères, protégeait toutes les faiblesses, pardonnait les péchés, et jamais ne repousgait personne. Qn le vit plus tard recevoir le baiser de celui qui l'avait vendu et l'appeler son ami, watiendant évidemment, pour oublier son crime, qu'un mouvement de repentir. Il élait si grand et si divin que Lakedhem s'affermissait dans la croyance que professaient d'antres, qu'il était véritablement le Messie envoyé de Dien, et que l'heure allait sonper où il ressaisirait le sceptre d'Israël pour dominer les nations.

Il entendit Jean l’annoncer au peuple somme l'agneau de Dieu qui prenait sur lui le péché des Bouwmes. Mais il n osa demander ni à Jean, ni à Jésus, ai à ses disciples, si ce prophète, qui nourrissait les multitudes avec quelques pelits pains, qui marchait sur les eaux, qui maîtrisait les vents et les tempêles, que les anges, disait-on, servaient dans le désert, qui allait à la fois si puissant et si doux, était l'enfant merveilleux qu'il avai visité à la grotte de Bethléem, et qui deyait avoir effectivement l'âge

que Jésus annonçait Il fat bientôt pourtant éclairé dans son doute. Un jour devant lui on parla de la mère de Jésus, qui vivant pieuse et révérée dans une humble retraite, mais qui souvent venait entendre les paroles du prophète. Il se la rappela, car, avec les princes arabes, 1l avait admiré sa beauté surhumaine. Bientôt il la revit parmi d'autres saintes femmes. Les grâces d'un ange, ces grâces immortelles qui ne peuvent inspirer qu'une vénération pure, éclataient en elle. Il la reconnut ; car, s’il faut en croire toutes les traditions de l'Orient, par un privilége unique sans doute qui la distingua des autres femmes, elle n'avait pas vieilli, et sa figure était telle qu'il l'avait vue trente ans auparavant. Les rabbins juifs et les docteurs musulmans expliquent ce phénomène en disant que Jésus et sa mère avaient été préservés de la goutte noire que Satan met au cœur de tous les hommes, par un droit que lui a donné le premier péché. Lakedhem surpris s’inclina :

— J'ai véritablement trouvé le Messie, dit-il; et il retourna à Jérusalem pour annoncer cette bonne nouvelle à sa femme et à ses enfants. Il voulut même se ranger parmi ses disciples; mais, s’attendant à être enrichi par le nouveau roi des Juifs, qu'il voyait déjà roi de la terre, il ne comprit pas les paroles que lui dit Jésus :

— Si vous voulez me suivre, vendez ce que vous avez et le distribuez aux pauvres,

LE JUIF -ERRANTe 93

Il ne se soumit pas à la prière que Jésusrecommandait aux siens, prière où ils ne demandaient à Dieu que le pain de la journée. Il fut scandalisé d’apprendre que Jésus un jour s'était soustrait à la foule : qui voulait le proclamer roi. Une autre fois il fut consterné de voir cet homme si puissant ,. outragé par une multitude en démence qui voulait le précipiter du haut d'un rocher, se contenter d'échapper à leurs fureurs et ne pas les punir.

— Ce n’est peut-être pas le Messie, dit-il.

Dans ses fluctuations, il cherchait pourtant tou jours à se rapprocher des disciples ; mais tous le repoussaient, et 1l ne put se lier qu'avec un seul, qui s'appelait Judas. Celui-là portait la bourse où l'on gardait l'argent offert à Jésus et à ceux de sa suite pour leurs besoins. Si les autres étaient rudes, grossiers, ignorants, car Jésus appelait à lui tous les hommes, ne rejetant que la mauvaise volonté et sachant bien, comme il le fit voir, que de l’homme le plus misérable il pouvait faire un grand prophète, un pontife et un ange, Judas était avare et gourmand. Lakedhem le visitait donc souvent, lui faisait de petites offrandes ; et il espérait par son appui obtenir les bonnes grâces du Messie, lorsqu'il aurait ceint la couronne de David son père. Judas effectivement était un des douze à qui étaient destinés douze trônes où ils devaient juger les douze tribus d Israel. Lui-même le disait.

Cependant depuis près de trois années Jésus pro-

9% - ÊE SUIF-ERRANT.

digudit d'écltahtés tèrveilles. Plisieuts voydient en lui le plus grätid des ptopliètes, et il l'élait assuréinent. Mais ceux que sa doctrine troublait èt teux qui redoutäièrit son règne conspitdient sans relâttie tontre lui. Ils s'indighäient de në pouvoir établir sur Son compte un grief sérieux ; ils n’espérdient plus le saisir brusdüément et le lapider däns uïe Éreute, car lä foule était pour lui : et plus d'une fois d’ailleurs il avait disparu d'au milieü de ses ennemis. {ls n'élaient doric pds sûrs de patvënit à se rendre maîtres de Sa pétsonne, tar ils 16 disaient magicien et soutendieïit que ses thirdcles étéient des enchantetnents et des tirestiges. Les utis l'ccusäient de tenir sd puissante de Belzébuth mênie, le prince des déniüns. Mais on les cnfondäit éti leut vbjectañt que Jésus he pouvail tirer des délnotis uhëé autorité qu'il enibloyait lüujourë contré eux, les forçant à fuir devutit lui: ët il est constant que éüh seul nom a rendu muëts les cratles des esprits de ténèbres, Les autres, plüs sensts, râcühitäiéht jd’il ÿ avait à Jérusalem, dâfs Îe saint des säibits, la païlie là plus aüguste du tetnple, Une pierre Ge hälurë inconnue où se trouvait gravé le nom ineffäblé de Diëüu, ce “om redbütable que Salomor seul avait sd et pr lequel il était devenu en sbd temps le plus puissaïit fonärque de l'ütiivers. De peur tue des fthprudents n’apprissent ce nom pour er äbuser, Salomon avait placé des deux côtés de là pierre detix liohis d’airdin toulés pat lüui et fabriqués si merveilleuse-

LE SUIF-ERRANT. 95 ment, Qu'ils rugissalent dès qu’un homithe $’4pprochait du noni ineffable. Leurs rugissetents étäiehit si effroyables, ajoutait-on; qu'ils trouüblälérit la mémoire et l'esprit de ceux dont ils frappäiéht les oreilles, de sorte qu’entrés pour toriquérit la sélétice toule-puissante, ils se retitäient insensés. Le grandprêtre lui-même ne pouvait liré le grand ñorh; ët tout ce qu'on en savait, c'est quë celui qui parviehdrait à l'apprendre hériterait du pouvoir sans bornes de Salomon sur toutes les choses créées.

Or, disait-on encore, Jésus, privilégié de Dieu, dont il était le prophète; était eritré dans le saint des saints, avait lu le non ineffhble et l'avait brononcé si vivement qu'il avait empêché les lions de rugir. Il en était sorti maître dù monde ;.s'il l'eût souhdité. Mais il déclarait que son règne devait être sans pottipe, sans éclat, sahs violence; et qu'il ne voulait conquérir que les cœurs. Il renversdit les idées communes en élevant les petits, en abaissänt les grands. Peu de geris le comprenaient.

On disait entin qu'il savait échapper à toute puissaice matérielle, qu'on ne pouvait le prendre et le retenir, qu'il fallait l'acheter des siens, que lié alors il de romprait pas sés entraves. Commett expliquaiton eette singhlarité, je l’ignore. Les rabbins ou mattres en Israël, ses ennemis, parce qu'il blâmait leur orgueil, cohtaient beaucoup d'autres choses étranges, mais si absurdes qu'il est mieux de ne les pas répéter.

ñ6 LE JUIF-ERRANT.

Quelques jours avant la pâque, on tâta l'un des disciples, celui qu’on savait le plus avide, Judas ; on lui demanda s'il ne pourrait pas livrer son maitre, dont on voulait réprimer les enchantements. Il hésita, car il savait ce que pouvait le prophète; mais, comme on lui présentait trente pièces d'argent et qu'on les lui offrait d'avance, il les prit et il promit de conduire les gens chargés d'arrêter Jésus en un lieu où ils pourraient le saisir.

— Et si ses prestiges nous trompent, dit un juif, s'ils nous voilent sa figure ?

— Convenons d’un signe auquel vous le reconnaîtrez, répondit Judas ; puisqu'il ne se cachera pas de moi, celui à qui j'irai donner un baiser, ce sera lui. Vous le prendrez.

Le contrat ainsi fait, Judas se retira. Le lendemain Jésus célébra la pâque avec ses disciples. Sachant tout ce qui devait lui arriver, il ne fit rien pour arrêter le cours des choses ; au contraire, il annonça aux douze étonnés que cette cène était la dernière qu'il ferait avec eux. Il leur déclara qu'il allait être livré aux bourreaux; il fit plus, il leur dit que l’un d'eux le trahissait et il le désigna. Puis, comme pour détruire tout obstacle devant la voie où marchait Judas, par une cérémonie mystique dont les chrétiens seuls ont le sens, il se donna lui-même tout entier à chacun des douze. Peu après Judas sortit, à la parole de Jésus, qui lui disait : — Ce que vous faites, faites-le promptement.

LÀ

Avec quelques-uns des disciples, Jésus alla ensuite au jardin des Oliviers, où il aimait à prier; et bientôt on vit venir une troupe en armes, précédée de flambeaux et conduite par-Judas. Il fit ce qu'il avait promis ; Jésus fut arrêté, non toutefois sans avoir fait sentir sa puissance aux hommes armés, que sa parole renversa deux fois contre terre. Mais enfin il se laissa lier. Vous êtes chrétiennes, vous savez les outrages dont il fut abreuvé. |

Le lendemain matin, veille du sabbat, c'était grande rumeur dans Jérusalem. Une partie du peuple se déchaînait contre Jésus ; une autre partie huait Judas et croyait faire assez de l’accabler de mépris, car les enfants de la paix ont de tout temps laissé passer le mal sans l'arrêter. Lakedhem était consterné. Quelques jours auparavant, il avait vu Jésus escorté par la foule immense, entouré de palmes , salué des cris d'hosanna, proclamé le fils de David, et entrant à Jérusalem en triomphe. — C’est le Messie, avait-il dit. — Ce jour-là, il courut à la maison de Pilate, où il vit Jésus déchiré par la flagellation, couronné d’une couronne d'épines en dérision de sa royauté, armé d’un roseau en guise de sceptre, couvert d'un haillon de pourpre, et présenté au peuple qui demandait sa mort. — Ce n’est plus le Messie, dit-il alors; et il s'en retourna à sa boutique.

Des scribes et des pharisiens qui le rencontrèrent le raillèrent, car on savait qu'il avait suivi fréquem-

ment Jésus ; ils lancèrent leurs sarcasmes contre le roi des Juifs abandonné, et le cordonnier, qui chaussait Caïphe et sans doute aussi ces hommes, parla comme eux.

On sut une heure après que Pilate, le gouverneur romain, n'ayant pas pu condamner Jésus, qu'il trouvait innocent, mais ne croyant pas avoir dans le peu de troupes qui étaient à ses ordres la force d'empêcher une sédition, l'avait livré à ses ennemis pour faire de lui à leur volonté, et qu'ils allaient le crucifer sur le Golgotha.

La boutique de Lakedhem bordait le chemin même que les chrétiens ont appelé depuis la Voie douloureuse. À peine assis à son travail, qui pressait sans doute, il vit passer Judas, d'un pas précipité; le disciple félon semblait fuir, et son visage était sombre. C’est que, voyant qu'on lui reprochait d’avoir livré son maître à la mort, il était allé trouver ceux de qui il avait reçu les trente pièces d'argent : il voulait rompre son odieux marché. Mais on l'avait repoussé avec moquerie en lui disant que c'était son affaire, et il gagnait désespéré la vallée de Josaphat, s’éloignant de la muiltitude. Pourtant, il avait beau cheminer, les clameure furibondes du peuple, qui demandait sans relâche que Jésus fût crucifié, ne s’éloignaient pas de ses oreilles. Poussé par le démon qui le possédait, il se pendait au tronc d'un sureau, pendant que les ennemis de Jésus, chargeant sur ses épaules sanglantes

la lourde croix qui devait être son lit de mort, l’obligeaient à marcher sous ce faix.

Il monta ainsi péniblement le chemin qui menait au Golgotha, marquant sa trace de son sang , et réncontrant peu de regards où fût la pitié.

Lorsque, courbé sous sa croix , il passa devant la porte de Lakedhem, reconnaissant dans le cordonpier un homme qu'il avait vu souvent à sa suite, il : parut vouloir se reposer un instant sur son banc, et le centenier qui guidait le cortége et qui semblait ému ne s'y opposa point. Mais deux pharisiens étaient entrés dans la boutique pour jouir du passage de Jésus condamné. Ils jetèrent sur le cordonnier un regard qui exprimait je ne sais quelle pensée. Soit qu'il crût la comprendre, soit qu'il fût cruel , il repoussa de sa porte celui qu’il avait appelé le Messie, disant qu'il ne voulait pas que son banc fût souillé par un criminel.

Jésus le regarda d’un air attristé et se contenta de lui répondre : |

—— Je vais et Je reposerai; mails vous, — vous marcherez et vous ne reposeres plus, — jusqu’au jour où vous me verrez assis à la droite de mon Père, venant juger ceux qui maintenant me condamnent.

Jésus poursuivit donc sa marche dure; et au même instant, -dominé par une puissance inexplicable, agité d’un mouvement qu'il ne pouvait comprimer, Lakedhem, hors d'état de se rasseoir, alla au fond

de sa maison prendre son bâton de cèdre, et, san: dire un mot à personne, il sortit.

Sa femme, ses enfants, les deux pharisiens qui étaient là et ses voisins crurent qu'il voulait suivre le crucifié. On fut surpris de le voir, au contraire, lui tourner le dos, descendant par un autre chemin; et en quelques secondes on le perdit dans la foule. Jamais sa famille ni ses amis ne devaient le revoir.

Les légendaires ajoutent que, parvenu à la porte de la vallée, il y trouva un étranger ; c'était l'ange de la colère qui lui dit : — Tu as refusé le repos au fils de l'homme: il t'a dit que le repos te serait refusé aussi jusqu’à son retour. Marche! Voilà ta loi. Dis adieu à Jérusalem, que tu ne reverras plus, et à cette vallée de Josaphat, où tu ne te réuniras à tes pères que le jour du jugement. L'ange, en achevant ces mots , le marqua au front d'un signe qui devait à jamais arrêter la mort devant lui. Car il ne mourra point.

— Et sait-on quel est ce signe? demanda Hilla Phey.

— Non. Mais sans doute il n’est pas visible à nos yeux. Du moins je le présume ainsi. L'ange disparut, et Lakedhem, ne pouvant plus s'arrêter, vit dès lors avec terreur de petites croix paraître inopinément sur la terre, comme si elles en sortaient, et se former devant ses pas, deux par deux : l’une paraissait figurée par cinq pièces de petites monnaies régulièrement disposées, l'autre par cinq petites fleurs

LE JSUIF-ERRANT. 101

ayant forme de croix. Il se baissa pour les ramasser, mais il voyait et ne palpait rien. Il voulut éviter de marcher sur ces croix; mais son pied, par une attraction pareille à celle de l’aimant, y était entraîné irrésistiblement. Il se retourna pour voir ces croix derrière lui. Il n'en restait aucune trace après qu'il les avait écrasées.

— Et cette merveille, dit Marguerite, existe-t-elle toujours ?

— On le dit. Elle lai marque le sillon qu'il doit inévitablement suivre et l'emporte sans cesse, malgré le désir qu'il aurait souvent de s'arrêter.

— Marche-t-il toujours ?

— Ïl a des heures de relâche et le repos de la nuit. Mais on assure qu'il fait chaque jour le chemin que peut, parcourir un marcheur solide. Ce qu'il faut remarquer, c'est qu'ayant vu Jésus aller à la mort, il ne voulut plus reconnaître en lui qu'une puissance magique ; qu'il jugea comme des prestiges les surprenantes merveilles qui l'avaient saisi et qui l'entouraient encore, et qu'il se flatta long-temps de vaincre sa destinée, cherchant partout de plus puissants enchanteurs, et ne les trouva jamais.

Lorsqu'il apprit la ruine de Jérusalem, qu'il ne devait plus revoir, il s’imagina que son châtiment touchait à sa fin. Mais les années se succédaient toujours semblables. Ses vêtements et sa chaussure ne s'usaient point; sa santé restait exactement la même que le jour de son départ; un siècle avait passé, et ”

il ne se trouvait pas vieilli. Il allait comme un homme pétrifié, mais vivant, au milleu des hommes qu changeaient , naïssaient, souffraient, mouraient et disparaissaient devant lui.

On a raconté bien des choses de ce premier siècle du condamné. Joyeux d’abord de son immortalité, il avait parcouru avec surprise le monde si grand, dont il n'avait jamais auparavant soupçonné les mille variétés. Mais après quelques années il pleurait déjà sa solitude. Il n'avait jamais en sa possession, par les soins d’une invisible Providence, que de quoi acheter chaque jour les aliments nécessaires à sa conservation. Lorsqu'’au bout d'un siècle d’exil, — ne voyant plus rien de son époque , — ne pouvant nulle part retrouver son semblable, — n'osant rien aimer , car tout ce qu'il eût aimé devait bientôt lui être ravi, — condamné à vivre longuement sans femme, sans amis, sans famille, — il se prit de désespoir et désira la mort, — il songea qu'il pourrait tromper son juge en se laissant mourir de faim. Pendant un mois, il s’obstina à repousser tout aliment. Mais chaque nuit le sommeil rétablissait si complétement ses organes, qu'il se crut nourri pendant qu'il dormait par une main enchantée. Il voulut se refuser le sommeil; 1 n’en fut pas le mattre.

Désolé de se sentir toujours vaincu, il chercha dans sa ceinture les cinq pièces de petite monnaic qu’il y trouvait tous les jours pour sa dépense, san geant qu'elles avaient dû s'accumuler pendant son

mois de jeûne, et se promettant d'en faire un excès. Îl n’y trouva que la rente d’un jour.

Un désespoir périodique le saisissait à toutes les lunes. Plusieurs fois il s'était jeté dans les flots, qui l'avaient toujours revomi sur la rive. Il s'était élancé dans les précipices et s'était relevé sans blessures. Il s'était enfermé dans les villes saccagées et n’avait pas pu être écrasé sous les ruines.

Durant la persécution de Domitien , il lui vint une pensée ; il cournt à Rome, se fit passer pour chrétien et fut condamné à mort. Mais la hache des hourreaux s’émoussa sur son cou. Il s’enrôla pour la guerre: les javelots et les lances ne purent effleurer sa poitrine. L’éléphant vainement le foula aux pieds, la massue de fer et le maillet de plomb tombèrent inoffensifs sur sa tête ; les poisons furent sur lui sans effets.

Il entendit parler des éruptions du Vésuve; il se Jança dans le cratère, qui le renvoya avec ses laves. Farieux de ne voir autour de lui que la mort et de ne pouvoir mourir, pleurant des larmes de sang, appelant la mort avec rage, la voyant à tontes les . secondes passer devant lui sans daigner le favoriser d'un regard, se refusant à comprendre encore que la main qui le châtiait ainsi était toute-puissante , il s'opiniâtrait d'autant plus à mourir que la mort le repoussait.

En Perse, il renversa une idole du soleil: on l'enterra vivant jusqu'aux oreilles; la terre le re-

poussa. Ses bourreaux voulurent l’empaler; le pal de fer se rompit. On le condamna au gibet; aussitôt qu'on eut ceint de la corde son gosier ossifié, les petites croix qui l'obligeaient à marcher parurent devant lui, et il marcha, entraînant son gibet, qui tomba bientôt en débris.

Il serait long de dire toutes ses aventures, et on en sait d’ailleurs bien peu dans un si grand nombre. Il s'acharna contre les doctrines que le Christ avait laissées. Il visita les persécuteurs, qui le prirent, à cause de ses avis et de son expérience, pour un être extraordinaire. Il ne se doutait guère qu'il était encore là l'envoyé de Dieu, car sa vue avançait leur mort. Il se mit à l’aide de toutes les hérésies, dont il hâta les transformations et la décomposition qui les tue. IL sourit à toutes les philosophies rebelles, dont aucune n’a pu vivre.

Quelquefois , et à plusieurs époques, il lui vint de curieuses hallucinations. Il se persuada souvent que lui-même était le Messie immortel; qu'un ennemi l'avait enchanté ; qu'il oubliait sa propre puissance, et qu'il pourrait par le mouvement rompre le charme dans le cercle duquel il languissait comprimé. Aussi. l'on prétend que la plupart des faux Messies qui ont levé l’étendard, rassemblé les Juifs, causé la perte de tant d’Israélites et amené tant de déceptions, n'étaient autres que le Juif-Errant.

On dit aussi que, presque toujours, ces actes de cruelle démence où l'on vit «les Juifs s’imaginer

LE JUIF-ERRANT. 105 qu'ils redeviendraient une nation s'ils crucifiaient un innocent enfant chrétien, étaient l’œuvre de La- ‘ kedhem, qui prétendait par là conjurer un prestige magique. Selon ces traditions, ce serait lui qui, à une époque peu éloignée de nous, en 4 462 (soixante et onze ans seulement nous en séparent), serait venu à Inspruck dans le Tyrol, couvert de la robe d’un rabbin, suivi de dix compagnons, et aurait crucifié à un arbre un gracieux petit enfant de trois ans, nommé André, honoré depuis comme martyr dans l'Église catholique. Ce serait lui encore qui aurait commis le même crime à diverses reprises dans des temps plus reculés, et aussi dans des jours plus près de nous, par exemple le meurtre tout semblable accompli en 4475 (il n’y a que cinquante-huit ans) dans la ville de Trente, sur un autre enfant nommé Siméon.

Quoi qu'il en soit dé ces charges graves, qui peuvent n'être que des suppositions, 1l paraît constant que le Juif-Errant se montre partout où l’ou fait la guerre au catholicisme; qu'il doit venir dans cetle ville; que sa venue contribuera puissamment au triomphe des temps anciens sur les temps nouveaux; qu'il est pour les enfants d'Israël un auxiliaire actif, que c'est lui qui a sauvé, dans les cavernes, ceux qu'on appelle Bohémiens des implacables persécutions du quatorzième siècle. Il est certain aussi que ceux qui le verront mourront, et je ferai en sorte de ne pas le voir.

Rachel s'arrêta; ses compagnes reprirent ensemble :

— Est-ce là tout ce que vous connaissez du Juif- Errant ? et n’en savez-vous pas aütre chose ?

— Mais n'est-ce pas beaucoup? répondit la Bohémienne. Peu de docteurs vous en apprendraient autant. /

— Ce n’est pourtant pas tout, dit alors une grosse voix qui venait du fond de la salle et qui fit tressaillir lés quatre femmes. Car dans la demi-obscurité qu'avait produite une petite lampe basse, dont les préoccupations de la conteuse et l’avide attention de son auditoire n'avaient pas permis de s'occuper, elles n'avaient pas vu entrer un personnage qui depuis quelque temps déjà écoutait. C'était Norden.

— Vous nous avez effrayées, dit Marguerite en le reconnaissant ; dans le premier moment je vous prenais pour le Juif-Errant lui-même.

— Je n'ai pas encore quinze siècles, répliqua le prédicant en s'approchant du poêle; et je ne pense pas que Lakedhem ait le front de venir ici sous le costume respectable des ministres de Christ.

— Vous nous direz donc, interrompit vivement Hilla Phey, quelques détails ignorés de notre amie?

— Moins que vous ne pensez, répliqua Norden ; car je ne connais qu’un seul des traits de sa vie. Mais d’autres vous la compléteront autant qu'il est possible, et plus que personne le père Isaac, qu’on appelle père je ne sais pourquoi, car il n’a pas d'en-

fants, du moins on ne lui en voit point. Il est vrai ” qu'on nie lui voit pas de femme non plus, ni de famille, et qu'on ne sait d'où il vient.

— Ïl paraît, dit Catherine, qu'il vient de l'Orient. Mais faites toujours votre récit, vous qui êtes père, quoique ministre de Christ.

— Est-ce que je n'en ai pas Île droit? s'écria Norden; est-ce que vous seriez papiste ? |

— Ïl ne me remet pas, dit tout bas la marchande d'écrevisses à Rachel ; — c'est moi qui, avec d'autres, l'ai si bien arrangé à propos de sainte Catherine.

— Personne n’est papiste ici, avait répondu pendant ve temps-là Giitte Modersohn.

— Eh bien! dit alors Norden, ce que je sais de Lakedhem, le voici : c'est qu'il est privé généralement des sensations qui, chez les autres hommes, précipitent ou ralentissent le cours de la vie. S'il se désole de ne pouvoir aimer et de vivre solitaire partout, c'est seulement par égoïsme, car on dit que son cœur est ossitié comme son gosier ou pétrifié comme £a poitrine, dui oppose aux poignards la résistance du granit. Cependant il paraîtrait qu'une fibre sensible lui à été ménagée, comme vous allez voir. Pendant quatre vents ans, il n’avait jamais pu ui pleurer, ni prier; et son rire n’est toujours qu’une grimace qui ne va jamais plus loin que les lèvres. On dit que vers le commencement du cinquième siècle, s'étant embarqué dans un vieux navire, il fit

lus LE JUIF-ERRANT.

naufrage sur les obtes de l'É=vpte. Rejeté seul, il alla visiter un pieux solilaire, qui. je ne vous dirai pas comment, le reconuut, pria pour lui et l'engagea à prier. Mais ce fut sans succes, et pourtant il lui dit:

— Subissez avec patience votre châtiment. Vous êtes un redoutable exemple pour les chrétiens qui repoussent Jésus, car il en est qui le repoussent comme vous. Un jour votre errear obstinée se dissipera. Mais, en attendant, sachez que celui qui a pardonné à ses bourreaux, qui a pardonné à saint Pierre, qui eût pardonné à Judas «a Judas eût prié, le Christ vous pardonnera aussi, quand vous vous serez humilié. Présentement votre cœur est sec. Les larmes seulement peuvent le ramollir, et vous pleurerez trois fois : à la première vous pleurerez de rage, à la deuxième vous pleurerez d'orgueil, à la troisième vous pleurerez de pitié. Alors l'acier de votre cœur se fondra; vous serez aimé et vous pourrez mourir.

On ajoute que de Jongs siècles passèrent sur cette prophétie, et que ce ne fut qu’au temps du pape Innocent Ill que le Jaif-Errant pleura pour la première fois, transporté de rage à la destruction des Albigeois, qui démolissaient l’église chrétienne avec plus de rapidité et d'adresse que les persécuteurs. Il n'a pas encore pleuré depuis.

— Mais, demanda Marguerite, d'où peut-on tenir ces renseignements ?

— De sources certaines, répondit le prédicant,

de gens graves qui ont vu le Juif-Errant lui- même.

— Et qui sont morts?

— Tous ceux qui le voient meurent plus ou moins vite, et aussi ceux qui ne le voient pas. Mais je venais ici pour une mission que vous me faites oublier. Nous sommes avertis tout à l'instant qu'un voyant . de Leyde, attendu par Mathys et par Knipperdoling, fait demain son entrée à Munster. Quoiqu'il arrive mystérieusement, pour ne paraître qu’un peu plus tard dans la pompe convenable, on juge qu'il est bon que les femmes du libre esprit l’aillent saluer à une demi-lieue de la ville; et je venais vous inviter à cette démarche, que nous tiendrons secrète.

— Le voyant est-il jeune ? demanda Hilla Phey-

— Il est jeune.

— Nous irons.

Combattre des sujets révoltés, c’est la pire des guerres!

PACHIMÈRE , Ii, XII,

Jean de Wyck et sa phalange bigarrée pressaient leur marche par des chemins détournés. Ils savaient

que le prince-évêque se proposait de revenir à Telgt, qui n'est qu'à deux lieues de Munster; et ils ne se trompaient pas en pensant qu'il pouvait y être déjà. Ce qu'ils ignoraient, c’est que sa petite armée était augmentée depuis quelques heures de plusieurs auxiliaires venus en nombre des divers États de la Germanie, et plus décidés que lui à frapper les grands coups pour terminer enfin des troubles désastreux. Les avancés de Munster, qui devaient venir le lendemain matin recevoir à une demi-lieue le nouveau prophète, n'en savaient rien non plus, la ville étant investie sévèrement. Les voyageurs devalent coucher en un village où il était convenu qu'on saluerait Jean, pour l'emmener ensuite dans un mystérieux triomphe, en attendant une plus pompeuse entrée, que Mathys et Knipperdoling avait combinée.

Le prince-évêque, François de Waldeck, était un homme plein de loyauté, de mansuétude et de droiture, comme 1l s’en est trouvé en si grand nombre encore à cette époque parmi les chefs catholiques, si obstinément calomniés par un intérêt qui s'explique. Sa figure régulière, belle, imposante, sa tenue noble, sa taille assez élevée, son front chauve mais calme et pur, ses yeux pleins de douceur et de bonté, tout en lui portait au respect. On ne lui reprochait qu’un peu d’indolence, et on fondait ce reproche sur ce grief qu'il ne s'irritait jamais, qu'il montrait de la répugnance pour tous les excès, qu'il

était plus aisé d'obtenir de lui dix grâces qu'un châtiment. Ces défauts n’empêchaient pas tous les hommes de cœur de révérer François de Waldeck.

Dans la soirée du 45 novembre, à une heure déjà tardive , pendant que tout dormait antour de lui, Îp sérénissime François de Waldeck s’entretenait seul avec Evrard de Morring, qui, échappé de Munster et aussitôt investi des fonctions de drossard d'Iburg et de Fastenaw, était venu renouveler son serment.

— Je me réjouis de vous voir, mon cher Evrard, hors de cette guëpière, disait le prince ; et je voudrais bien que tous les honnêtes bourgeois de notre bonne ville de Munster eussent pu vous suivre, car il arrivera mal, je le crains, à la vieille cité. Si j'étais seul, je ne pourrais me tenir de pardonner encore, quoique depuis trois ans on ne fasse guère autre chose. Mais les princes qui sont avec nous voudront sévir, et je vois que je ne suis déjà plus le maître. |

— Votre Sérénité doit regretter surtout, dit Evrard, que ses confédérés n'aient pas levé trois ans plus tôt leurs bannières ; ils auraient prévenu alors de grands désordres.

— Malgré tant d'excès qui se sont commis, principalement depuis ces trois ans que vous signalez, je ne puis me persuader pourtant que la rébellion soit ancrée dans le cœur de mes bons bourgeois de Munster. Des étrangers ont fait tout le mal, et que n'ont-ils pas fait? C'est un de leurs coups les plus

infâmes et les plus odieux, le pillage des églises, exécuté par des bandes sacriléges dont personne ne reconnaissait les figures, qui a déterminé l'an passé le vénérable Frédéric de Wéda à l’acte de son abdication. Il est heureux maintenant, paisible et calme , dans sa douce obscurité à Cologne ; et la vie agitée de ses successeurs ne lui fait pas regretter la mesure qu’il a prise. Celui qui l’a remplacé immédiatement, Eric de Graben-Hagen, n'a régné que six semaines. Le bon prélat est mort de douleur devant des énormités qu’il se trouvait impuissant à réprimer. Car je ne crois pas, comme l'ont dit quelques-uns, qu’il ait été empoisonné. Ces hommes sont des insensés, des extravagants misérables; ils ne sont pas encore des scélérats.

— ]l est pénible sans doute au cœur de Votre Sérénité, reprit Evrard, que l’un des meneurs du pillage et des rébellions, l’audacieux Rothman, soit un homme du diocèse. car il est né à Stadtlen.

— Mais il est entraîné, le malheureux, par Mathys et Knipperdoling , ces deux vipères.

— Ils en attendent une troisième.

— Et puis il a rompu la digue à l’hérésie.…. Pour moi, continua le prince absorbé dans la pensée que lui mspirait souvent la pesanteur de sa dignité, j'ai accepté le dur héritage d'Eric; et je n’ai pu encore avec sécurité entrer dans Munster. — Le sénat de celte ville est bien déchu! — IL écrit de magnifiques protestations, et 1l recule dans le mal à mesure

qu'il promet le plus de rentrer dans le bien. Ce Rothman aussi nous a adressé de singulières lettres ! Dans l’une il prie humblement pour notre Altesse Sérénissime et se dit notre petit serviteur. — Dans une autre, qui suit de près, il nous fait entendre que nous sommes tyrannique. Assurément cet homme est fou.

— Fou à lier; et ceux qui, comme moi, ont entendu ses prêches n'ont pu voir en lui qu’un affreux énergumène.

— Mais le sénat ne lui a-t-il pas interdit les chaires ? 1l l'avait promis.

— Alors Rothman a prêché sous un tilleul.

— Et de quelles gens vient donc cet homme ?

— Son grand-père a été condamné comme empoisonneur ; son père, poursuivi pour crimes de mème gravité, n’a évité le châtiment que par la fuite. C'était un maréchal-ferrant.

— Îl est vrai que nous vivons en des jours de démence inexplicable; tout est renversé. Les races des bandits ont pied dans le gouvernement. Le landgrave de Hesse, qui a si lâchement déserté les saintes bannières de l’Église romaine, m'écrit à moi, catholique fidèle, pour m’engager à laisser aller l’hérésie. Dans une lettre plus inconcevable encore, le sénat de Munster, un sénat venu on ne sait d’où, qui s'est en quelque sorte nommé lui-même, mais qui n’a pas encore apostasié, que je sache du moins, le sénat me demande des orateurs propres à com-

114 UNE EMBUSCADY.

battre Rothman, et ce sont formellement des orateurs luthériens qu’il sollicite, et c’est à moi qu'il s'adresse. Pauvres cerveaux malades ! c’est la pitié qu'on leur doit.

— Rothman est, dit-on, l'Amé secrète de ce sénat; et il n’est pas le seal champion des doctrines de trouble. Nos magistrats en ont laissé nommer d’autres aux paroisses, Norden, Glanidorx, Rollins, Witheren ; tous ces hommes ont des seconds, ou des aides, ou des vicaires, comme ils disent, dont chaque jour voit augmenter le nombre; et les catholiques se taisent. Ils voient leurs temples dépouillés, souillés, profanés ; on y débite des préches injurieux contre l'Église ; on n’y fait plus d'autres cérémonies que la cène, non plus comme sacrement, mis cômme souper, et ce souper a lieu le soir.

— C'est affreux. Et pourtant nous leur avons accordé assez de libertés! mais ils voulaient encore des vicaires inamovibles.

— Si Votre Sérénité eût cédé sur ce point, qui tuait la hiérarchie, l’évêque et les cürés n'étaient plus rien. |

— Îls demandaient à travers ces impossibilités des choses justes, et que j'espère leur accorder un jour ; par exemple, une loi qui oblige les juges à términer tout procës en six semainés. Ils reconnattront bientôt, dans les tyratinies qui les accablent, que ce n'est qu'avec nous, c'est-à-dire au sein de l'Église romaine, notre mère, que l’homme est vrai-

UNE EMBUSCADE. ÊTÉ

ment libre. Les bienfaits sont d'elle tous, les abus sont de nous seuls.

Un bruit qui se fit au dehors arrêta sur ces paroles le prince-évêque. Un officier des auxiliaires entra : :

— Je me réjouis, Monseigneur, dit-il, de trouver encore otre Sérénité debout. Deux de nos espions viennent de nous apporter d’utiles avis. D'un. côté, Ja députation de Munster, qui se flattait de séduire les fidèles bourgeoïs de Coesfeld, en est sortie conspuée, et s’est mise en route aussitôt regagnant la ville. Nous l’allons surprendre non loin d'ici, malgré son escorte, et Votre Sérénité, demain matin, aura en son pouvoir Jean de Wyck, Mathys, le nouveau voyant qui accourt de Leyde; avec eux peut-être quelques autres tisons étrangers, dont elle pourra faire bonne et haute justice. S'il faut compter ensuite sur ce qu'on nous rapporte d'autre part, que Knipperdoling, Rothman, Cruse et les mégères des voyants doivent venir à la rencontre de leuts amis en avant des faubourgs, la capture se trouverä assez importante pour amener fin à ces tristes guerres. Les Hessois et les autres confédérés, alliés de Votre sérénissime Grandeur, se préparent à marcher. Ils comptent un peu sur le temps affreux de cette nuit pour leur embuscade.

— Que le ciel leur donne le succès! dit le prince. Mais recommandez-leur très-formellement, de notre

part et comme notre expresse volonté, de ne tuer

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