LÉ, LA LR LEE
et de ne maltraiter personne, sous peine de nous déplaire profondément. Rappelez-leur que sur une robe épiscopale le sang versé esl une tache qui ne s'efface point.
— On espère surprendre si vivement les ennemis de Votre Sérénité, qu'ils ne feront pas résistance. Dans ce cas, ils seront amenés sains et saufs aux pieds de votre justice, du moins ceux qui sont sujets de Votre Sérénité. Ces misérables ne méritent pas en effet la glorieuse mort du champ de bataille. Nous comprenons tous qu'il les faut réserver au gibet.
— Mais quand même ils résisteraient, répliqua François de Waldeck, en se contenant aux expressions qu'il venait d'entendre et qui le blessaient, recommandez bien qu'on les ménage. Qu'on arrête absolument l'irritation du soldat; qu’on songe que parmi ces gens 1l y a des têtes faibles qui ne sont qu'égarées. C'est à moi qu'ils appartiennent, et je me réserve le droit de les juger. S'il y a des femmes, comme vous dites, qu’on ne les amène pas dans les camps; qu'on leur laisse la liberté de regagner la ville en assurance. Nous serons vainqueurs si nous avons les chefs.
— Votre Sérénité doit être persuadée qu'on suivra fidèlement ses ordres.
L'officier sortait ; le prince le rappela.
— Si ce vieux juif dont on parle tant se trouvait dans la bande, dit-il, nous désirons que vous l'ameniez aussi.
— C'est un homme que l'on dit curieux, reprit-il quand il se vit seul avec Evrard.
Mais un moment après, il tomba dans le silence, en entendant la marche sourde des chevaux chargés de leurs cavaliers, qui gagnaient les bois pour se rendre à l'embuscade préparée. Pendant plus d’un quart d'heure, François de Waldeck resta muet. Il releva enfin la tête, lorsqu'il ne distingua plus que les murmures du vent dans les vieux arbres et les bondissements de la pluie sur les verrières. Il prit la main d'Evrard de Morring.
— Je vous prive de votre repos, mon fidèle, ditil, c’est cruel à moi peut-être. Mais vous êtes drossard ; j'aurai besoin de vous pour juger équitablement. Si le sommeil vous presse, jetez-vous sur ma. couche ; pour moi, je ne pourrais dormir cette nuit.
— Je suis trop ému aussi, répondit Evrard, pour céder à l’assoupissement. Si la tentative qui nous occupe réussit, tout est sauvé en effet, el nous touchons peut-être à d'heureux jours. Otez à Munster les esprits du mal qui bouleversent ses habitants et qui sont si faciles à compter, la ville rentrera dans l'ordre. Je suis au reste de l'avis de Votre Sérénité, qu'il faut ici une extrême indulgence et que peu de châtiments suffiront.
— Knipperdoling, Mathys, Rothman, Jean de Wyck, Kiliau, Cruse, le nouveau voyant et le vieux juif, sept exemples.
— Encore, Jean de Wyck est un homme que l'on
ramènerait. Il a rendu quelques services au parti de la paix. Sans doute que Votre Sérénité ne le ferait pas pendre.
-— Mais, s’écria le prince, je ne veux la mort d'aucun. Il sufira de les jeter des grandeurs qu'ils se sont données dans les méditations d’une prison solitaire. Pourtant il y a de lourds griefs contre ce Jean de Wyck. C’est un ardent propagateur du lu théranisme.
— Il reculerait, Monseigneur, tandis que Knipperdoling et Mathys sont des fous enragés qui ne peuvent être calmés que par une prison perpétuelle.
— Notre prédécesseur Frédéric de Wéda a tenu un jour en sa puissance ce Knipperdoling, qui est de Leyde, je crois; et ses juges, . qui le trouvaient convaincy de quelques meurtres, voulgient sa mort prompte. Mais il lui a fait grâce.
— ]l eùt mieux valu le retenir, au moins; car cet homme a commis des crimes; et il est dans une voie qui l’emportera fort loin.
— D'autant pins qu'il a merveilleusement toute la puissante habileté des enfants de ténèbres, et qu'il est plein d'expédients. Je suis encore à comprendre par quelles menées prodigieuses cet homme de rien, ce tailleur spirituel, comme il signe quelquefois, chassé de son pays, déshonoré, a pu obtenir ou plutôt surprendre un édit de la chambre impériale qui nous défend de maltraiter les cousuls, sénat çt cité de Munster,
UNE EMHUSCADE. 119
— Il a obtenu cet édit par des requêtes adroites, tissues de mensonges, gonflées d'intelligentes flatteries. Aussi Charles-Quint, bien éclairé aujourd'hui, pour ne pas rapporter l'édil en question, a-t-il engagé les princes voisins de Votre Sérénité à se charger des actes de rigueur devenus nécessaires.
— Je laisserai faire ces actes de rigueur contre les étrangers ; je ne réclamerai que la vie des coupables, dont il faut attendre le repentir, et j'espère qu’on me laissera jnger mes sujets. Au reste, je ne châtierai guère qu’un certain Antoine Cruse, qui a outragensement et impunément insulté notre official, et que je soupçonne de l'incendie qui a dévoré, dans l'antique maison de l'officialité, notre précieuse bibliothèque.
— On regrettera toujours, dans ce désastre, la riche collection de monuments et de titres du règne de Charlemagne, qui était, dit-on, unique au monde.
— C'est la vérité. J'enfermerai comme lui leur général Kiliau. C'est du moins aussi le titre qu'il se donne. Je ne puis oublier qu'ici même, lorsque nous attendions de Munster une loyale réponse à nos propositions de paix, il est venu de nuit, à la tête d’une bande, enfoncer à coups de hâche les portes de ce bourg, en piller les maisons, enlever dix-neuf de nos conseillers. Il nous a même fallu racheter leur liberté. Mais, je le répète, je livrerai volontiers aux
Hessois Mathys, Knipperdoling et le nouveau pro- - phète qu'il amène. Quant à ce vieux juif inconnu, qui a pris dans la ville une si singulière influence, je désire l’interroger. On le dit magicien.
— Je le croirais ; car il échappe à tout péril et ne connaît pas la peur. Il est vrai que Buxtorf et Knipperdoling, Rothman et Mathys le protègent.
— Nous verrons qui il peut être.
Tandis que cette matière occupe en longues causeries l’évêque et son drossard, transportons-nous au village boisé où reposent, dans une sécurité inquiète, Jean de Wyck et ses amis. Mais d'abord voyons à Munster le départ des personnages d'élite qui vont au-devant d'eux.
L'éclaireur agile qui avait averti Norden et les autres de l'arrivée de Jean Bockelzoon n'était autre que le juif Isaac lui-même. Ce fut lui encore qui, deux heures avant le jour, éveilla Knipperdoling, Rothman, Kiliau, Antoine Cruse, Norden et les voyantes renommées, Rachel, Hilla Phey, Gritte Modershon, Elisabeth Dreyers, Catherine Cruse, la marchande d’écrevisses et la digne fille d'Antoine, Jeanne Timmermens, qu’on appelait plus commu nément Timmcrmensche, abréviation qui, dans la langue du pays, voulait dire la petite Timmermens. Cette dernière, dont le nom de Timmermensche dé- . signait la petite taille fine et légère, était très-nourrie du libre esprit et prophétisait intrépidement.
Quelques braves indépendants, comme Bernard
UNE EMBUSCADEF, 121
Buxtorf, s'étant joints à cette troupe, elle se disposait à sortir silencieusement de Munster, lorsque la petite Timmermens, s'arrêtant, dit à Rothman d’un ton concentré que dans l'excursion entamée il y avait péril pour lui. Le prédicant, qui n’était hardi qu'à l'abri des remparts, ne marchait qu’à contrecœur; il se hâta de regagner son lit, malgré toutes les objections de Buxtorf; les autres sortirent, en vertu d’un ordre que Knipperdoling donna aux gardicos de la porte.
Le juif, qui ouvrait la marche, et Buxtorf, qui la fermait, crurent entendre bientôt, à quelque distance du chemin , dans les taillis, des hennissements de chevaux. Rachel, qui avait la vue fine, soutint mème qu'elle voyait à cent pas, derrière un buisson dépouillé, un homme en sentinelle. Knipperdoliog soutint que les prélendus hennissements n’étaient que les roucoulements de l'orfraie ;et quant à. la sentinel!'e , c'était, dit-il, un vicux tronc d'arbre qu'il connaissait bien. On ne s'arrêta pas, car il tombait une pluie très-froide.
— Quand ce serait, d’ailleurs, une sentinelle, dit héroïquement Kiliau, elle ira dire que nous n'avons pas pour.
— El'e ira conter à l'évêque, ajouta Cruse en croyant dire une gaillardise , que nous allons le surprendre encore.
Il n'avait pas été de l'équipée qu’il rappelait.
— Et puis, dit à son tour Élisabeth Dreyers , ne
serons-nous pas dans quelques minutes protégés pa l'escorte de Jean de Wyck?
— S'il y avait péril, poursuivit gravement Mar. guerite Modersohn, l'esprit l'aurait révélé au voyants et à nous.
— Qui vous dit que l'esprit se taise? répliqu: Timmermensche. Il y a danger peut- -Blre, mais cé n'est pas ICI.
— Peut-on parler de danger, cria Buxtorf quand je suis là !
— Et quand nous voyons le vieux, qui n'a pa:
peur non plus, ajouta Hilla Phey, en désignant di doigt, dans l'obscurité, le juif Isaac, qui était toujours de vingt pas en avant.
On était à une portée de mousquet du village. - lorsque tout à coup on vit paraître une vive lumière qui ne brilla qu’une seconde et disparut subitement
— Est-ce un signal? dit Norden s'arrêtant effrayé.
— C'est un feu follet , répondit le général Kiliau.
— C'est un homme qui a battu le briquet, di Buxtorf.
— C'est de nos amis qui s "éveillent, dit Knipperdoling , une lumière qui a passé devant une fe. nêtre.
Au même instant on entendit un miaulement très. accentué, qui fut répété de distance en distance pai trois voix différentes.
— Si ce sont là des chouettes, dit Catherinc
Cruse, la marchande d’écrevisses, elles ont des hecs qui pourraient bien être faits comme des mâchaires allemandes. |
— On nos amis veulent nous éprouver, dit Norden, ou quelque embüche nous attend.
Tout le monde se mit au pas de course; et en un moment, Buxtorf, qui protégeait les derrières de la colonne, vit tout son monde dans le village, où l'on reprit un peu d'assurance.
Mais il u’y avait de lumière nulle part, et personne n'était levé, car 1l restait encore une heure de nuit. -
Henri Mollenbeck, Jean de Wyck, Mathys et les autres furent bientôt debont, au bruit que firent leurs amis. Les hommes de l'escorte sellèrent leurs chevaux ; et, pendant qu'on allait retirer pour le départ les trois factionnaires placés en sentinelles aux trois angles du village, Knipperdoling embrassait Jean de Leyde et le présentait à ses amis, venus courageusement à sa rencontre. En voyant le tailleur de pourpoints, séduite, comme ses compagnes euthousiastes, par l'audace de son regard, par le mouvement de ses lèvres, par le port de sa tête, la petite Timmermens lui prit la main et lui dit à l’oreille : — Tu seras roi.
Surpris de cette première parole que lui faisaient eutendre les prophétesses de Munster, Jean recula d'un pas, examina Timmermensche, fut frappé de on éclat et de sa vivacité, jeta autour de lui quel-
ques regards pour s'assurer que personne n'avait entendu, et demanda tout bas à la jeune fille :
— As-tu déjà fait cette promesse à d’autres ?
— À toi seul.
— Qui te l'a dit?
— L'esprit qui est en moi.
— Eh bien! l'esprit m'a parlé aussi; et quand je serai roi, tu porteras la couronne de reine.
— Je le sais, dit Timmermensche, avec une dignité froide. |
On ignore si dans cet élan Jean oubliait sa femme de Leyde : la suite l’expliquera.
— Mais avant d'être roi, dil gravement Isaac en s’approchant comme un homme qui avait entendu, il faut passer par les épreuves.
Il rejoignit en achevant ces mots Knipperdoling, qui demandait à Jean de Wyck ce que pouvaient signifier des hennissements qu'on avait très-certainement et très-nettement distingués entre Munster et le lieu de rendez-vous.
— Rien autre chose, répondit le chef des luthériens, sinon que les chevaux de nos sentinelles vous ont effrayés. Auriez-vous peur ? |
-— Non, pas moi, s’écria Knipperdoling.
— Mais, ajouta Norden, on a vu une lumière qui semblait un signal.
— On a entendn, poursuivit Cruse, de singuliers cris qui avaient la prétention de passer pour des cris de chouette.
— Vous êtes des poltrons, riposta Mathys. Nous soinmes bien gardés.
— Est-ce à moi que lu dis cela ? s’écria Buxtorf en s'élançant.
— Tu sais bien que non, répondit Mathys.
Et, tandis qu'ils se serraient la main d’un air moitié digne, moitié fapageur, les trois escouades qu'on avaitenvoyées relirer les sentinelles arrivèrent en désordre, à quelques secondes l’une de l'autre, annonçant que les trois factionnaires avaient été enlevés.
A la surprise que causa cette nouvelle, ils ajoutèrent qu’on entendait de tous côtés, autour du village, des mouvements de troupes, et qu'on était menacé d’une attaque.
Le juif sortit aussitôt.
— Îl serait plaisant, dit Jean de Wyck, que le prince-évêque, avec la poignée d'hommes qui l'entoure , ait fait le dessein de nous prendre; qu'il éparpille donc son armée autour de nous ! Il ignore que nous sommes plus forts que Sa Sérénité, el qu'une brave escorte de deux cents cavaliers éprouvés nous met à.l'abri de ses escarmouches. Eh bien ! nous retournerons contre lui la surprise qu’il nous ménageait. Henri, à cheval! donnez à Buxtorf vingt de vos hommes, qui lui suffiront pour reconduire les femmes à la ville; et nous autres, avec Kiliau, allons à Telgt, puisque nous voilà en chemin. Nous réussirons mieux encore que la première fois; nous
enlèverons le prince ; nous l’'emmènerons à Munster; et, une fois avec nous, il faudra bien qu'il laisse marcher librement la parole.
Ce plan ne convenait pas à Knipperdoling,; qui aimait mieux voir la ville sans chef. Il s'en expliqua, et Jean de Leyde le soutint. — D'ailleurs, ajouta-t-il en prenant sur-le-champ l'accent de prophète, vous seriez impuissants; car l'ennemi est plus nombreux que nous. |
— Le nouveau voyant serait-il trembler ? dit Kiliau.
— Nous verrons tout à l'heure, répliqua la petite Timmermens, qui de vous ou de lui tremblera le mieux.
— Le fils de Bockel a raison, ajouta sévèrement le vieux juif qui venait de rentrer; et ce n'est pas l'esprit grossier de l’homme qui conduit sa langue. Vos espions, en mon absence, vous servent mal. Vous êtes bloqués 1ci en ce moment par deux mille cavaliers qui ñe rectülent pas.
Le silence de la consternation succéda subitement aux vifs entretiens, et permit d'entendre le son des trompettes qui éclata subitement de toutes parts.
— Que faire? dit Jean de Wyck, dont la mine s'était graduellement allongée. |
— Négocier, répondit Knipperdoling; c'est le système de Rothman, et il est bon.
Il ÿ eut alors une étrange confusion d'idées et de paroles, Jean de Wyck, se soulevant un peu contre
son abattement, jurait que ces tâtes de choux de Coesfeld payeraient de telles alertes. Nettie, qui tremblait, pâle et troublée, les accusait de trahison. Divarre reprochait tout bas au juif de n'avoir pas averti plus (ôt ses amis du danger, et elle cachait ses diamants. Isaac, qui paraissait indifférent, répondait qu'il venait seulement de connaître lu situation en voyant, de ses yeux de lynx, l'étendue de la troupe solide qui cernait le village. Kuipperdoling blämait en grommelant la petite Timmermesns de ne l'avoir pas empêché, aussi bien que Rothman, de franchir les portes de Munster, où 1l se jugeait indispensable.
— Ïl fallait que vous fussiez ici, répondait-elle.
Les ministres de Christ demandaient, ainsi que Norden, quels étaient les homtnes qui allaient Îles atlaquer. Ils cessèrent de palpiter et leurs dents de claquer lorsque Isaac leur eut dit que c'élaient les Hessois et les autres auxiliaires du prince. Ils s’attendaient en effet à peu de mauvais traitements de la part de gens qui avaient repoussé comme eux l'Église romaine. |
Cependant il fallait prendre un parti. Henri Mollenbeck fut chargé, pendant qu’on délibérait, d’aller reconnaître l'ennemi et savoir ses intentions; il : s’avança, soutenu de dix hommes à cheval, an drapeau blanc à la main, comme parlementaire. Les premières lueurs du jour commençaient à poindre. Au débouché du hameau, il se vit en présence d'ane
masse imposante et compacte de cavaliers, à travers lesquels il comprit fort bien quon ne ferait pas aisément une trouée. Il demanda un des chefs : un vieux capitaine hessois s'avança.
— Que voulez-vous ici? dit Henri Mollenbeck.
— Nous voulons, répondit le Hessois, au nom du sérénissime François de Waldeck, prince de Munster, et au nom de ses confédérés, le rétablissement de la paix. Nous avons ordre de vous offrir toute capitulation honorable si vous acceptez nos conditions, et de vous livrer bataille à l'instant si vous les rejetez.
— Quelles sont vos conditions ?
— Nous savons que vous conduisez, sous une escorte de deux cents hommes, plusieurs femmes turbulentes , qui seraient plus convenablement ailleurs qu'ici par une nuit de novembre; mais c'est l'affaire de leurs maris et de leurs pères, si elles en ont. Nous les laisserons donc rentrer librement dans Munster, le sérénissime prince-évêque n’entendant pas qu'aucune des femmes de sa bonne ville soit jugée militairement.
— Henri releva la tête, car :l ne voyait le péril que pour sa chère Nettie.
— Mais nous savons aussi, reprit vivement le capitaine , que vous protégez ici cinq des meneurs criminels qui ont fomenté les troubles. Si Rothman se trouvait dans leur bande, nous tiendrons les seuls ennemis réels du prince et de la paix.
— Nommez-moi ces cinq hommes, dit Henri.
— Vous les connaissez, à moins que les turbulents ne soient plus nombreux chez vous que nous ne pensons : Knipperdoling, Mathys, Kiliau, qui a osé à Telgt attenter à la sûreté de son maître, Jean de Leyde, qui vient renforcer les deux premiers, ct le cinquième.
" — Le cinquième, demanda Henri d'une voix craintive, en voyant le capitaine chercher son nom, serait-ce Jean de Wyck?
— Non; Jean de Wyck est un luthérien, que l'évêque peut ne pas aimer, mais que nous n’inquiéterons pas nous autres, aujourd'hui. Le cinquième est Antoine Cruse.
Henri Mollenbeck parut soulagé tout à fait; 1l tepait peu à ces cinq hommes, et il s'intéressait au père de Nettie. Il soupirait dans son cœur après la paix, il espérait bien que le règne du prince-évèque ramènerait la jeune fille et son père dans l’Église romaine. |
— Quel temps accordez-vous pour répondre ?
dit-il.
— Un quart d'heure suffit, répliqua le capitaine. Mais j'oubliais un sixième personnage, votre vieux juif Isaac. En nous livrant ces six rebelles, vous sortirez librement avec tous les honneurs; et personne de vous, pour le moment, ne trouvera en nous des ennemis.
Henri se hâta de rentrer au village, où l'on at-
tendait avec anxiété la proposition des assiégeants. Le jour était venu assez clair pour laisser voir toute la campagne aux alentours occupée par des cavaliers. Dès que le parlementaire eut exposé les conditions offertes, on vit respirer les femmes et tous ceux qui ne devaient pas être livrés. Mais Kiliau, Mathys et Cruse s’agitaient violemment ; Knipperdoling était furieux et criait qu'il fallait combattre. Jean, maintenu par Timmermensche, paraissait méditer. Le juif seul n'était pas ému.
— Je suis prêt, disait-il, et qu’on ne craigne rien pour moi. .
Les femmés revenaient ensuite à des sentiments de seconde impression. Sûres de n'être pas captives, quelques-unes se montraient ingrales.
— Ah! l'évêque ne nous craint pas, disait Hilla Phey ; et elle s’en trouvait humiliée.
— Ïl nous renvoie à notre ménage, disait la belle Divarre d'un ton piqué; et il nous enlèverait nos époux.
— C'est une plaisanterie, s’écriait Nettie de Wyck; il faut donner à ces papistes une bonne leçon.
— Ma fille, reprenaitson père, qui se sentait plus à l’aise, ce ne sont pas des papistes, et ils sont dix contre un de nous.
— Allons combattre! s'écria Knipperdoling en tirant sa grande épée. Je n’en crains pas dix.
— Non! hurla en se levant Jean de Leyde, on ne combattra pas aujourd’hui. L'esprit m'a révélé qu'il
nous est bon de paraître devant l’antechrist, qui ose se dire prince de Munster ; qu'il ne touchera pas un cheveu de notre tête, et que sa puissance se brisera à propos de nous. |
Il avait dit ces mots d’une voix stridente et sac-cadée qui imposa aux auditeurs. |
— L'esprit a parlé, ajouta Timmermensche.
— Allons donc, reprit le juif; et nous qui sauvons les autres, ne voyons en ce qui arrive qu'un retard d’un jour à notre rentrée dans la vieille cité.
Les trompettes des Hessois se firent entendre; le quart d'heure était écoulé.
Toute la phalange munstérienne, agitée de sentiments divers, sortit malgré les récriminations de Kanipperdoling, et s’alla ranger en quatre lignes à la sortie du village. On vit bien, à l'aspect et au nombre des assiégeants, qu'il y aurait folie à combattre; et Jean de Wyck, reprenant le commandement, dit aux chefs rassemblés qu'on acceptait la capitulation offerte, et que les six hommes de cœur exigés pour la rançon de leurs frères consentaient à se livrer.
— Nous savons, ajouta-t-il, que le sérénissime prince n’est pas sanguinaire. Nous recommandons toutefois nos amis à votre hienveillante intervention. Nous avons à vous, dans la cité, trente prisonniers dont nous proposons dès ce moment l'échange contre nos six otages.
— Nous ferons de notre mieux, répondit un des
chefs; — faites avancer les six hommes réclamés.
— De plus, ajouta Buxtorf, nous laisserons aux chanoines qui sont encore dans la ville la liberté de rejoindre le prince.
Le vieux juif se présenta pendant ces paroles. Jean de Leyde le suivit d’une marche fière ; il craignait moins qu'un autre, pensant n'avoir encore rien fait qui le compromiît. Knipperdoling, relevé enfin par les ministres de Christ, qui tremblaient à la pensée d'une résistance, décelait néanmoins dans ses traits farouches une certaine inquiétude. Mathys paraissait très-affligé de quitter encore sa femme, et Kiliau afféctait le sang-froid sévère d’un militaire qui s'immole.
Mais on s’aperçut, lorsqu'on demanda le sixième meneur, que le prudent Antoine Cruse avait trouvé moyen de disparaître, et il s'était si parfaitement évanoui qu'on le chercha vainement de toutes parts; on fouilla vainement le village et l’église ; il s'était éclipsé. Après deux heures d'inutiles perquisitions, les chefs, persuadés de la bonne foi des Munstériens, secontentèrent des cinq prisonniers importants qu'ils tenaient en leur pouvoir. Ils firent jurer à tous les hommes qu'ils livreraient Antoine Cruse s’il reparaissait à Munster, à moins que l'échange proposé n’anéantît cet engagement ; et la capitulation fut exécutée. La troupe, sauf les cinq personnages qu’on lui enlevait, rentra donc dans la ville.
Dès que les voyantes eurent ébruité toute l'affaire
dans les divers quartiers de la vieille cité, des masses de populaire, amies de Knipperdoling et de Mathys, s'assemblèrent en tumulte, avec des hurlements, autour de la maison de Jean de Wyck et de celle de Mollenbeck, en cassèrent les vitres à coups de pierres . et firent à ces deux héros une réception qui ne pouvait guère les consoler de leurs déboires. — Rothman parvint seul à calmer l’effervescence. Heureux d’avoir échappé, content en lui-même de se voir désormais seul chef prépondérant, il harangua la foule, et les femmes s'étant mises de son côté, le désordre cessa peu à peu devant une pluie violente qui contraignit les tapageurs à chercher des abris.
C’est le crime qui a ouvert les portes de la mort.
SAINT JEAN-CHRYSUSTOME.
-———…$r 0 060 en——
Les cinq prisonniers des confédérés allemands furent conduits au prince-évêque, qui avait passé la nuit debout et qui les reçut entouré de sa cour,
c'est-à-dire de quelques chanoines, car il vivait sans pompe. Îl était onze heures du matin. François de Waldeck ressentit une grande joie d'apprendre que personne n'avait péri dans ce qu'il appelait le siége du village ; il remercia les chefs avec effusion d'avoir bien voulu se rendre à ses désirs paternels en épaärgnant les femmes et leur escorte. Il rendit grâce à la sagesse qui avait conduit toute cette affaire, et regarda la paix comme assurée, en considérant qu'il tenait enfin-les trois fanatiques (c'est le nom qu'il donnait aux voyants), Knipperdoling, Mathys et Jcan de Leyde. La capture du vieux juif parut lui caüser un plaisir plus vif encore. Il savait toutes les
menées de ce vieillard surprenant; il était instruit
des singulières choses qu'on débitait sur son compte, et il voulait l’interroger. Ces quatre coupables n’étaient pas ses sujets; c’élait pour lui un soulagement. Mais lorsqu'on fui présenta Kiliau, un nuage passa sur son front, où venait d'entrer la pensée qu'il fallait punir. Aussi 1l n’accueillit pas comme on s’y attendait la nouvelle de la disparition incompréhensible d'Antoine Cruse. Loin de s'en affecter, on eût dit qu'il se sentait allégé de savoir que le rebelle s'était échappé; car il suffisait à cette âme généreuse que ses ennemis fussent hors d'état de faire le mal ; et il ne redoutait plns un proscrit. D'ailleurs cet homme, dit-il avec une certaine indifférence, n'élait qu'un meneur de classe inférieure.
— Mais, ajouta-t-il bientôt, parmi ceux que vous
DES DROSSARDS. ‘135
avez amenés je ne vois pas Jean de Wyck, qui est peut-être le plus dangereux de nos adversaires ; aurait-il eu aussi l'habileté de s’évanouir?
— Jean de Wyck, dit assez maladroitement le capitaine hessois qui l'avait compris dans la capitulation, est un sage réformé en qui nous n'avons pu voir que l'ennemi des papistes, et qui ne combat pas personnellement Votre Sérénité. Nous nous serions fait conscience de le retenir.
L'évèque baissa les yeux en rougissant. Il songeait avec amertume que lui, prélat catholique, il avait pour auxiliaires les déserteurs de la sainte Église romaine. Il voyait bien qu'ils le soutenaient comme prince de la Confédération germanique, mais qu'ils étaient prêts à le combattre comme évêque fidèle. Il pouvait juger que ces hommes égarés cherchaient, dans leur aberration aveugle, une paix matérielle, sans comprendre que jamais la paix durable ne peut s'asseoir parmi les troubles religieux. Il ne répondit rien; mais au bout d’un moment, relevant la tête comme s’il eût secoué de douloureuses pensées : |
— Nous allons donc, dit-il, remettre ces hommes à la justice de notre drossard Evrard de Morring. |
— Votre Sérénité nous permettra, répondit un des chefs, de lui faire observer qu'ici les expéditions sont communes avec ses alliés, et qu’elle n'est pas seuleinvestie du pouvoir de juger. Par révérence pour
Votre Sérénité et par égard pour sa dignité ecclésiastique, en considérant de plus que nous agissons sur ses terres, nous avons bien voulu ne pas discu— ter ses intentions et nous soumettre à épargner ses sujets. Nous laissons donc à sa justice particulière celui que l'on appelle le général Kiliau, que l’on nous dit homme de Munster. Mais les quatre autres, qui sont étrangers aux domaines de Votre Sérénité et qui ne lui sont liés par aucun serment, n’ont pas droit à se réclamer d'elle. L’indulgence, poussée trop loin, a produit assez de tumultes, de misères, de désordres et de crimes; il est temps qu'elle trouve des limites sévères; et les princes confédérés, venus ici dans l'intérêt de la paix, ont décidé que leurs drossards jugeraient les quatre étrangers. Nous savons que Votre Sérénité ne veut appliquer la peine de mort qu'aux hommes convaincus de meurtre direct. Mais les chefs comme ceux-ci, quoique indirectement assassins, ne sont pas moins chargés d’homicide.
Les objections de François de Waldeck furent vaines. On lui laissa Kiliau et on emmena les autres. 11 remit au lendemain le jugement de son prisonnier, et, se flattant d'obtenir au moins la vie de Mathys et de ses amis, qui ne lui semblaient que des fous, il annonça qu'il assisterait comme prince confédéré à l'instruction de leur procès, et qu’il désirait personnellement interroger le vieux juif, avant ou après l'audience.
DES DROSSARDS. 137
Une heure plus tard, comme François de Waldeck achevait de diner, on vint lui dire que sous la grande halle de Telgt les drossarts des confédérés étaient assemblés en cour de justice, et qu’on allait juger sans désemparer les quatre séditieux. Il se rendit sur-le-champ à ce trihunal et se plaça avec les autres princes derrière les juges, qui étaient là au nombre de dix. Déjà on interrogeait Knipperdoling.
— Vous étiez marchand de draps à Leyde? lui dit un des drossarts. Qui vous a poussé à sortir d'un état paisible pour vous jeter dans les révolutons ?
— L'esprit, dont le règne est venu, répondit hardiment Knipperdoling. Il est possible que vous autres restiez enfouis quelque temps encore dans la matière; mais chez vous aussi l'esprit la percera; et le jour n’est pas lois où vous comprendrez la parole.
— Mais, dit un autre drossard, depuis que. nous avons reçu la réforme, nous croyons la comprendre, celte parole. Nous ne la dépassons pas. Vous ne vous . êtes pas borné à suivre l'esprit et à cultiver la parole. Voici des pièces qui vous imputent formellement des meurtres, faits ou ordonnés par vous.
— Je nie ces imputations ; je décline même votre juridiction, car vous n'avez pas le droit de me juger. Je ne vous réponds que cédant à la force el pour ne pas aggraver la position de mes amis.
— Mais, reprit un troisième drossard, aviez-vous
le droit vous-même de juger et de condamner, comme vous l'avez fait à Manster, où vous étiez étranger ? | |
— J'avais ce droit; je le tenais du peuple.
Tous les juges se mirent à rire.
— Une fois déjà , dit le premier drossard, vous êtes tombé dans les mains du prince-souverain de Munster, contre lequel vous aviez commis de graves hostilités. Vous avez été condamné pour divers crimes, et on vous a relâché.
— Parce qu'on a reconnu mon droit.
— Parce qu'on vous a fait grâce.
— Vous n'aurez pas grâce aujourd'hui. Mais vous pourrez vous défendre et prouver contre Îles accusations qui sont en nos mains. Vous aurez justice. |
Et vous, Mathys, le dérangement de vos affaires dans Harlem, où vous faisiez le métier de boulanger, vous a chassé de votre patrie. C’est la même cause, dit-on, qui a exilé de Leyde votre ami Knipperdoling. Réfugié dans Munster, où vous étiez étranger aussi, deviez-vous y reconnaître comme vous l'avez fait l'asile et la paix que vous y aviez trouvés ?
— Je ne pouvais le mieux reconnaître, dit Mathys, qu'en m'occupant du bonheur du peuple et de l'affranchissement des hommes. Esclaves des prmces, vous ne pouyez savoir ce que c'est que la liberté.
DES DROSSARDS. 139
— Du moins, dit le troisième drossard, nous ne l'entendons pas comme vous. Le pillage et le vol, l'assassinat el la violence ne nous paraissent pas faire partie de la liberté. La liberté qui opprime, qui dépouille, qui proscrit, qui assomme, la liberté pour le plus fort ou le plus méchaut de contraindre le plus faible ou le plus doux, la liberté pour l’homme fainéant de voler l’homme qui travaille, la liberté pour celui qui a dissipé, mangé, perdu ses biens, de s'emparer des biens de son voisin, la liberté de violer les lois faites et d'en improviser d'absurdes, sans autre mission qu’une inconcevable effrontérie : ces libertés, qui sont les vôtres, nous ne les envions pas, et nous prions Dieu d'en préserver le monde chrétien.
— Ces libertés que vous calomniez sont enfantées par l'esprit qui se dégage, répliqua Mathys. Si ses premiers pas sont incertains et chancelants, ils s’affermiront ; si ses premiers fruits sont difformes, on les redressera.
— Mais voici des pièces qui établissent, dit le quatrième dfossard, des meurtres que vous avez ordonnés aussi, vous, Mathys. Voici des actes de proscription que vous avez signés de votre main. Voici un état de quelques-unes de vos rapines. Vous ne nierez pas l'or et les diamants que vous avez envoyés à Harlem; d'où vous sont venues ces richesses ?
— Îl ya des traîtres dans la nouvelle Sion, dit
140 LA JUSTICE Mathys. Tout ce que j'ai eu, je l'ai conquis par droit et justice.
Les juges rirent de nouveau. -
— Contre Jean, fils de Bockel, dit le cinquième drossard, nous c'avons d’autres griefs que sa démarche et ses liaisons avec les chefs des troubles. Nous ferons donc nos réserves en sa faveur ; mais il n'entrera pas dans Munster.
Jean se leva brusquement :
— L'esprit a révélé que j'y dominerais, dit-il, et nul de vous ne me touchera.
— Ï] me semble, répliqua le premier drossard, qu'on peut juger cet homme comme fou.
— De tels fous, dit un autre, sont les chefs que le populaire affectionne et autour desquels il se range.
— Je dirai plus, reprit Jean, dont les regard: singuliers justifiaient le soupçon de démence qui venait de s'élever contre lui, aucun de vos prisonniers ne portera de longues chaînes, car votre puis. sance est condamnée, et demain les hommes du libre esprit seront libres aussi de leur corps. J'ajoulerai que ce qu'ils ont fait, je l’adopte, et que j'uni: mon sort à leur sort.
Le voyantse rassit, en promenant avec égarement ses yeux effarés sur les drossards et les princes, qui riaient de lui, mais qui se sentaient étonnés de tant d'audace, devant un tribunal que deux mille soldats appuyaient.
DES DROSSARDS. 144
— Interrogez le vieux juif, dit alors François de Waldeck; vous reconnaîtrez que ces hommes ne peuvent ressortir des lois ordinaires.
— Quel est votre nom? demanda le plus vieux drossard au juif qui se levait.
— On m'appelle Isaac.
— N'avez-vous que ce nom seul ?
Il ne répondit point.
— Quel est votre pays?
— L'Orient.
— Mais quelle contrée de l'Orient?
— C'est ce qui vous importe peu.
— Il importe beaucoup; nous y reviendrons. Et votre âge ?
— Vous pouvez juger que je suis majeur.
— Ce n’est pas la réponse que je demande. D'où veniez-vous en arrivant à Munster ?
— De l'Occident.
— On dit que vous êtes juif ?
Il s’inclina.
— Vous vous enveloppez d’un extérieur mystérieux qui doit tomber ici.
Le juif ne répondit rien.
— On ne vous accuse d'aucun crime personnel, mais vous êtes l’espion et l’agent très-zélé des anabaptistes. Dans quel but?
— Je ne suis ni leur espion, ni leur agent, mais leur ami; et je le suis dans un espoir qui se réalisera ; c'est que ces hommes vont rajeunir le monde
de seize siècles. Munster deviendra la nouvelle Sion. Elle remontera plus. haut; et les glorieux jours de Salomon vont renaître.
Les juges et les chefs se regardèrent avec un étonnement qui croissail.
Les princes se demandèrent si en effet ces quatre hommes n'étaient pas simplement des insensés qu'il fallait remettre aux médecins.
— Ce ne sont des fous qu’en paroles, dit un vieux chevalier; et je me rangerais à l'opinion qui circule, si leurs actions étaient, comme leurs dires, des extravagances; mais elles sont combinées, suivies, conséquentes. Ces hommes marchent dans un système ; ils ne sont pas seulement des séditieux , ils sont des bandits. Libre à vous ensuite de les appeler énergumènes. |
Knipperdoling lança au vieux guerrier un regard formidable, et chercha, de sa main droite, son grand poignard dont on l'avait désarmé.
— Vieillard , reprit le juge qui interrogeait le juif, pendant que l'assemblée donnait de toutes parts des marques d'assentiment aux paroles du chevalier, vous êtes juif et doublement étranger à ces contrées. Vous avez long-temps abusé de la tolérance qui vous est accordée comme juif. Mais de singuliers bruits courent aussi sur votre compte. Il faut donc que vous sortiez totalement du mystère qui vous entoure et que vous éclairiez la justice. Quel est votre âge?
— Îl est ancien, comme vous voyez.
DES DROSSARDS. 143
— Répondez autrement. Combien d'années comptez-vous ?
Le juif garda le silence.
— Vous justifiez, reprit le drossard, les rumeurs populaires qui vous accusent de magie. Si elles sont fondées, nous vous ferons justice. Si vous vous en jouez, nous en aurons raison. Vous vous taisez, mais la question vous fera parler.
Un sourire froid courut sur les lèvres pâles ‘du juif, et ses yeux flamboyèrent. Mais son visage resta immobile.
— La question me fera parler, dit-il, autant que je voudrai bien le faire.
Les juges et les assistants se regardèrent de nouveau.
— Votre interrogatoire est tyrannique , reprit-il du ton le plus calme. De quoi suis-je accusé? C’est là le cercle où des juges doivent se tenir. |
— Vous êtes accusé d'espionnage, d'abord; ensuite de connivence avec les ennemis de Sa Sérénité le prince-évêque de Munster ; enfin, je le répète, de magie.
— Aucun de ces chefs ne peut se prouver, répondit le juif avec une froide assurance, des conseils que j'ai pu donner, des découvertes que mon expérience m'a permis de faire, ne sont pas l’espionnage. Je n'ai jamais changé n1 déguisé ma figure ou mon vêtement. Je ne suis pas venu dans vos camps sous uo personnage supposé. Je ne puis être l'ennemi du
144 LA JUSTICE seigneur évêque, dont je ne suis ni l'homme, ni l'obligé. Je n’ai rien pris, rien désiré, rien ambitionné, attendu que je n'ai besoin de rien, et que la seule grâce qu’il me plairait de demander ne peut m'être accordée. | |
— Quelle est cette grâce !
— Vous l'apprendrez peut-être, mais un peu plus tard. En troisième lieu, je n'ai fait aucun acte de magie ; je serais tout au plus moi-même la victime d’une magie puissante.
— Vous avez échappé, d'une manière inexplicable, à des périls qui auraient emporté tout autre.
— Si ce n’est pas l'effet de ma prudence, c’est un secret qui ne nuit à personne. J'échapperai sans doute à quelques autres dangers encore, sans chercher pourtant à les éviter. Mais si vous pouvez établir que je sois coupable des griefs que vous venez d'avancer , pendez-moi ; je vous le permets.
François de Waldeck se leva vivement :
— D'autres rumeurs ont cours, dit-il; et ce qui se passe me porte à les croire fondées. Cet homme est le Juif-Errant.
Ces paroles produisirent un singulier effet sur toute l'assemblée. Les accusés et les juges se tournèrent spontanément vers le vieux juif, dont la figure impassible reproduisit le même sourire sardonique qui avait paru à propos des menaces de la question.
— Si j'étais cet homme, reprit-il, vos chroniques
DES DBOSSARDS- ts vous apprennent que vous ne me retiendriez pas. Vos montagnes portent en pluseurs lieux la trace des pas gigantesques de cet homme. que vous appelez, je crois, Achavéres: ar-je la chaussure qui à pu laisser ces grandes empreintes?
Et il montra ses pieds, qui n'avaient que la taille ordinaire.
— L'évêque de Sléwick, poursuvit-il, a entretenu cet homme, il y a trente ans, dans le Wittemberg ; et le duc Philippe de Bourgogne, un siècle auparavant, l'a vu à sa cour. Vous connaissez ces récits dans tous leurs détails. Me trouvez-vous la mine dolente et Fair triste et cassé qu'on donne à cet homme ?
— Qu'on amène les instraments de la question, dit un drossard ; et en même temps qu'on dresse quatre potences.
Le Jaif se rassit tranquillement, sans témoigner la moindre émotion. Il se laissa prendre par deux bourreaux de l'armée, qui le conduisirent devant un chevalet. |
L'évêque de Munster ouvrait la bouche pour réclamer la permission d'interroger à son tour le vieux Juif, et pour s'élever, dans sa bonté, contre les ordres qu'il venait d'entendre. Mais en ce moment Évrard de Morring , entrant dans la salle, s'approcha de lui : |
— Il a été fait, dit-il, comme Votre Sérénité l’a
souhaité. Mais cette résolution m'a surpris.
— Quelle résolution? demanda le Prince, ne comprenant pas ce qu'Évrard lui disait.
— Mais le parti que Votre Sérénité a pris relativement au prisonnier, Je ne le vois pas avec les autres. | |
— De quel prisonnier parlez-vous? dit l'Évêque avec une sorte d'impatience.
— Je parle de Kiliau, dy général Kilian. Je suis étengé de ne pas le trouver ici.
— Et comment voulez-vous qu'il soit ici, puisque je me suis réservé de le juger?
-- Dans quel but alors Monseigneur me l’a-t-il fait demander? dit Évrard embarrassé.
— Je ne vous ai rien fait demander, mon brave Marring, répliqua l'Évêque. Perdez-vous aussi la tête? Asseyez-vous et luissez-mai m'opposer à une sentence de mort que je vois qu’on médite.
— Mais, Monseigneur, reprit Évrard très-intrigné, un capitaine — des auxiliaires d’Augsbourg, — 8st veny, — de la part de Votre Sérénité, — prendre le général Kiliau, — en disant que Votre Sérénité s'était résalue à le faire juger sur-le-champ avec les quatre autres.
— Et vous l'avez livré?
— Je le suivais. Il est ou il dait ètre ici.
: — Messeigneurs , dit Français de Waldeck en se levant, suspendez un moment les débats. Par une machination que nul de vous n'eût soupçonnée, on vient de nous enlever le prisonnier que nous avions
DES PROSSARDS, 167 réservé pour notre justice particulière. C'est un capitaine des auxiliaires d'Augsbourg qui est accusé de cette infraction à nos droits. Je demande l’instruction immédiate de cette affaire.
— La place n’a que deux portes, dit un des drossards. Qu'on y envoie des hommes; et gi c’est une trahison, les traîtres seront bientôt découverts,
Tous les chefs sortirent, laissant les quatre accusés sous la garde de leurs juges; l'évêque sortit aussi, emmenant Évrard de Morring, à qui il reprochait d’avoir remis Kiliau sans un ordre écrit,
— Mais, Monseigneur, répondait Évrard, l'hamme qui l'est venn prendre est un des hefs que js crois avoir yus ce matin arrêter avec vous les çonr ven!ions…
— Voilà, dit le premier drossard, un singulier incident.
Il regarda autour de lui; et voyant que lui et ses collègues , dans ce njoment de trouble, étaient sans gardes, epmme sa fonction n’était que de juger, sortit. Ses compagnons le guivireñt, se bornant à recommander aux deux bourreaux de veiller sur le dépôt qu'on leur laissait, Mais les deux boyrreaux, troublés par la figure de Knipperdoling , gagnèrent aussi la porte , en se disant qu'ils allaient chercher renfort. Du reste, que pauvait-on craindre? Un cordon de tronpes entourait la halle.
Le vienx Juif ne se vit pas plus tôt senl avec ses trois amis, qu'il leur partagea très-vivement les
barres de fer apportées pour la torture, saisit d’un
bras vigoureux une longue échelle qu’il guettait
depuis quelque temps, et dit aux accusés :
— Suivez-moi , car il ne peut pas vous arriver pis que ce qu'on vous prépare, ”
— L'esprit a déclaré que nous coucherions ce soir à Munster, dit Jean Bockelzoon en se levant.
Les autres étaient prêts. Au lieu de sortir par la grande porte des halles, le Juif gagna une poterne, traversa trois lignes serrées de soldats qui-le prirent, lui et les siens, pour des agents de justice, entra dans la maison du bourgmestre, dont le jardin * donnait sur le rempart, fit descendre par son échelle
Jean de Leyde, Knipperdoling et Mathys, descendit après eux, renversa l'échelle dans le fossé et courut à un bois qu'il connaissait.
N Ses trois amis y étaient déjà cachés par les premiers massifs d'arbres et lui-même allait disparaître, lorsqu'il reçut dans le dos trois balles de mousquet qui glissèrent sur sa ceinture. On venait de découvrir leur fuite, et par les deux portes de la petite ville on avait lancé après eux plusieurs escadrons, qui un moment après battirent le bois et la campagne. Mais ils cherchèrent vainement jusqu'au soir ; on ne découvrit ni les fugitifs, ni même leurs traces. Et comme on ne retrouva pas non plus le général Kiliau, l'opinion émise que le Juif était au moins un magicien, prit une consistance solide dans toutes les têtes.
SÉNAT DE FEMMES. 149 . — J'aime mieux croire, dit l'évêque, que c'est en vérité le Juif-Errant; et je regrette fort de n'avoir pas eu avec lui le long entretien que je m'étais promis, — non pas au moyen de la question, qui ne fait guère causer un homme, — mais comme ont - fait l'évêque de Sléwick et le duc Philippe de Bourgogne, en l'admettant à ma table et gagnant sa confiance par bonnes manières.
— Espérons, répliqua Évrard de Morring, qu'on reprendra encore cet homme, car il est fort téméraire, et que Votre Sérénité pourra se donner les satisfactions qu'elle désire.
— Nous ne nous entendons gutre.
— Nous ne nous entendons pas.