LA MORT
A qui s'adresse l'esprit aux heures suprêmes et funestes qui voient s'éteindre notre raison et qui enveloppent le corps et l'âme dans la profonde obscurité de l'infini ?
A qui s' adresse- t-il?
A Dieu qui dispose des âges et signale la marche des astres ; a Dieu qui donne le brillant et la couleur aux rayons du soleil , au sein du chaos éternel.
C'est vers lui que s'éleva mon cœur.
Troublé, plein d'ennuis, je me traînai vers son temple sacré. De ma propre main, j'allumai le feu duTzimes. Lesbutios, en voyant ma face voilée de tristesse , couvrirent leurs têtes de voiles de deuil et se prosternèrent affligés devant ma couronne. Le son du cor mystérieux appela à l'autel les caciques et les sages. Je me levai de la pierre des rois sur laquelle je m'étais assis; je saisis le glaive vénéré du sacrifice et, plein d'angoisses, je m'écriai :
— Sages et prêtres, qui gouvernez avec votre expérience les pensées de mon âme et qui distribuez avec sagesse la justice sur la terre, je vous ai appelés pour écouter vos conseils, pour que vous dissipiez l'incertitude de mon esprit et éclairiez la nuit dans laquelle se perdent mes idées. J'ai offert mon appui à l'étranger qui habite le rivage de la mer ; j'ai promis à Colomb en l'embrassant pour
la dernière fois, en l'appelant mon ami, de veiller sur ses guerriers comme sur mes propres fils. Ses guerriers ont envahi témérairement les terres de Gaonabo. Ils ont profané son hospitalité par l'ingratitude et l'homicide. Caonabo, s' arrachant au sommeil, les a déchirés, avec l'aide de ses caciques, puis a répandu leurs ossements dans les plaines de Maguana. J'ai juré de les protéger; Gaonabo a juré leur extermination. Prêtres , sages, guerriers d'Haïti, j'ai besoin que vos conseils dissipent les nuages qui obscurcissent ma raison; et si le cri de guerre doit sortir de mes lèvres, votre volonté soutiendra la mienne dans les batailles. La voix du Tzimes me commande de saisir le glaive de la justice, pour protéger l'étranger à qui mon cœur offrit une. hospitalité désintéressée.
Quand j'eus fini, les sages inclinèrent la tête ; le cri de guerre fit trembler les murailles du temple ; les caciques formèrent leur phalange ; mes yeux ne pouvaient embr¿isser du regard cette multitude de guerriers qui se
préparaient au combat et qui étaient aussi nombreux que les grains de sable de la rive.
Alors le butio leva la branche d'ébène ; les caciques prêtèrent l'oreille ; il parla :
— Fils d'Haïti, s'écria-t-il animé par l'inspiration, le Tzimes a entendu dans l'éternelle obscurité l'heure sanglante du combat. Les ombres des rois sortent du sépulcre, brandissant la flèche aiguë, secouant d'un bras fort le bouclier rond comme le soleil; elles se préparent à nous guider du ciel. Il n'y a pas de gloire plus grande que celle qui est acquise en combattant pour la patrie. Que les armes s'agitent dans vos mains, au vent de la colère de vos cœurs; que le sang coule par torrents; que le feu consume le lieu où se sont retranchés les ennemis ; que la femme n'attendrisse pas l'âme de celui qui tue; que la veuve n'ensevelisse pas le lâche qui aura tourné le dos au combat; que le cœur de tous soit bouillonnant de vengeance et de haine ; que les héros soient certains d'être heureux dans la tombe. Le Tzimes est avec vous !
Le butio donna ensuite le signal et les guerriers se levèrent pour me suivre.
Je marchais , entouré de mes capitaines, comme la lune s'avance entourée des étoiles au front des tranquilles nuits du printemps.
Je m'approchais déjà du rivage de la mer quand un cri de victoire arriva jusqu'à mes oreilles.
Mon cœur frémit d'épouvante. Rapide comme l'éclair, je m'avançai suivi de mes caciques. J'aperçus alors les flammes qui consumaient les bois, la savane et la forteresse des étrangers. Leurs volcans de fer étaient muets ; ils ne défendaient plus le foyer invincible sur lequel avait plané l'orgueilleuse bannière de Colomb.
Qui donc avait osé violer l'enceinte protégée par le serment des rois d'Haïti ?
Hélas! le farouche Gaonabo, qui avait juré l'extermination des étrangers.
A peine ses blessures avaient-elles été cicatrisées qu'il avait appelé ses caciques. Il les avait irrités avec la valeur sauvage de ses accents, et, comme la bête fauve conduit ses
enfants vers une proie sûre, il les avait entraînés vers la forteresse des étrangers pour la réduire en cendres.
Trois fois il se rua sur elle comme les vagues de la mer sur les récifs; les volcans de fer lancèrent la foudre et vomirent la mort, ouvrant dans les innombrables phalanges de larges trouées et semant la rive de cadavres.
Mais Caonabo, de plus en plus irrité, conduit par l'ange de la destruction, animé par un telle résistance, mit cl 3 sa propre main le feu au arbres du rivage, et, jetant lui-même les cadavres clans les flammes, il entassa autour de la forteresse le plus horrible des bûchers.
L'étranger trembla à la vue de cette épouvantable férocité, chercha sur les vagues un salut qu'elles lui refusèrent, et trouva la mort dans leur sein.
Tous les fils de Colomb luttèrent comme des héros contre la mer; tous périrent.
11 ne restait plus un seul des enfants orgueilleux du Soleil, quand mes caciques,
rangeant leurs troupes en bataille, se préparèrent à punir les phalanges de Caonabo.
Telles les ondes irritées s'entre-choquent et se fondent en écume au-dessus des écueils franchis par elles, telles s'entre-choquèreut lés phalanges de nos guerriers.
Pas un cri ne troubla la rumeur du carnage. Les flèches sifflaient. Le bruit du choc des boucliers révélait l'acharnement de la lutte. Le sang coulait par torrents et augmentait la chaleur du sol. Je combattais couvert de blessures au milieu des files de mes caciques , lorsque Caonabo vint à ma rencontre.
Ses yeux lançaient des flammes ; son regard était celui du vautour. Je lui lançai au cœur ma flèche aiguë, mais l'Ange le protégeait !
Sa main planta dans mon sein le dard de la mort, et je tombai à ses pieds baigné dans mon sang.
Alors la lutte cessa. Les prêtres me prirent sur leurs épaules ; les guerriers s'agenouil-
lèrent remplissant l'air de leurs cris, et Caonabo s'enfuit de la mêlée pour se cacher dans la profondeur des cavernes.
Abattu par la perte de mon sang, je me fis porter à mon palais de Marien.
Les arbres consumés de la foret fumaient toujours; les cendres de la forteresse étaient encore chaudes, lorsque les caciques aperçurent au loin dix-sept grandes barques1
4. Avec ces dix-sept barques, Colomb entra à Haïti dans le port nommé Puerto ReaF, le '17 octobre. Il avait quitté Cadix le 27 septembre. — Il avait à bord de ces navires quinze cents volontaires de toutes classes, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'hommes avides de gloire, et douze prêtres présidés par un Catalan, supérieur de l'ordre de Saint-Benoît, muni d'un brevet d'Alexandre VI, lui donnant des pouvoirs très-étendus pour surveiller la conduite des Espagnols envers les Indiens et les empêcher de maltraiter ces derniers. — On avait embarqué sur les navires des chevaux, toute sorte d'instruments de fer, toute espèce de grains et de légumes pour semences, et des provisions qui furent augmentées dans le port de Jomera , où Colomb se munit de chèvres, de brebis, de bœufs, de dindons, de poules et de colombes. — Ce fut dans ce dernier voyage qu'il découvrit Marigalanda, la Guadeloupe, Antigoa, Saint- Christophe, Saint-Jean-Baptiste et Porto-Rico.
8ÍI LÉGENDES AMÉRICAINES.
qui s'approchaient du rivage, poussées par le vent.
Colomb avait entendu dans l'immensité des mers le cri lamentable de ses guerriers, et il accourait les venger.
Mon peuple courut se cacher dans les forêts et dans le creux des montagnes.
Les caciques de Cibao, de Maguana, de Saabana et de Sanica se retirèrent du côté de l'orient, là où n'avait point encore pénétré l'étranger.
Entouré de mes prêtres, j'entendis le brait du volcan de fer qui retentit par deux fois sur les plages désertes sans obtenir d'autre réponse que celle de l'écho tremblant de la terre.
Plein d'affliction , j'envoyai mon frère l
1. Avant l'arrivée de l'envoyé de Guacanajari , quelques Indiens s'étaient approchés de la barque amirale en criant : Amiral! amiral! et n'avaient voulu montera bord qu'après l'avoir vu. — Colomb leur ayant demandé où étaient ses soldats, ils répondirent que les uns étaient morts et que les autres avaient pénétré dans l'intérieur du pays. — Le jour suivant il descendit à terre, visita les ruines de la forteresse et se dirigea ensuite vers un
saluer l'étranger et lui raconter mes malheurs, la bataille contre les caciques, l'incendie de la forteresse, et l'horrible mort de ses guerriers.
L'amiral, en apprenant ma douleur et
puits profond, dans lequel Arana avait promis de jeter tous les objets précieux, dans le cas où il serait attaqué par les Indiens. — Il n'y trouva rien ; mais en parcourant le rivage, il s'aperçut que la terre avait été remuée près de la forteresse; il fit creuser et rencontra sept cadavres que l'on crut espagnols, sans que rien cependant le prouvât. On ne put pas même savoir s'ils étaient morts de blessures ou de maladie, parce qu'il y avait plus d'un mois qu'ils avaient été enterrés. — Le jour suivant arriva le frère de Guacanajari, qui rendit compte à Colomb de la conduite imprudente d'Arana, d'Escobedo et de Gutiérrez , qui avaient porté le déshonneur et la désolation sur les terres de Caonabo et s'étaient fait exterminer par lui. — Il apprit à Colomb la façon dont Guacanajari avait tenu ses serments, et les raisons qui l'empêchaient de venir le saluer. — Colomb, ayant pris conseil de ses capitaines, sauta à terre et fut voir le cacique, qu'il rencontra gravement blessé. — Le malheureux prince lui conta, plein de douleur, tout ce qui s'était passé, la triste fin des Espagnols, et lui fit présent de huit cents coquilles très -appréciées des Indiens, de cent lingots d'or, de trois sacs d'or en poudre et d'une couronne du même métal.
l'horrible fin de ses guerriers , répandit des larmes amères. La défiance s'empara de son àme ; il crut que la trahison vivait dans la langue de mon frère; mais il vint me voir le jour suivant, et ses mains touchèrent mes blessures ouvertes.
Alors il pleura avec moi la rigueur de meé destinées ; il me serra tendrement dans ses bras, me jura que son amitié durerait jusqu'au dernier moment de sa vie-, et je sentis revivre mon âme en écoutant ses paroles.
— Roi Guacanajari, me dit-il, je te vengerai de tes ennemis parce que tu es bon. Caonabo et ses guerriers ne profaneront plus le sépulcre de tes pères et ne troubleront plus le sommeil de tes yeux.
Alors mes prêtres lui présentèrent la couronne d'or travaillée par mes sages, les plus gros lingots de ce métal qu'aient donnés jusqu'à ce jour les mines, et huit cents coquilles plus luisantes que les étoiles du ciel.
Colomb reçut mes présents avec la recon-
naissance de l'amitié et me serra dans ses bras.
— Où donc est l'étrangère, lui demandai-je en soupirant?
— Dans la terre de ses pères, me répondit-il; jamais elle ne reyerra ces plago.
Ces paroles furent la derrière blessure que reçut mon cœur. Je n'étais pas moçt, parce que j'espérais la revoir. Cette espérance perdue, je désirai la tombe.
Quel homme entre les hommes a répandu plus de larmes que moi ?
Qui a vu mourir de douleur, repliée sur elle-même et blessée par l'ingratitude, la femme la plus tendre qui naquit d'une mère, la femme aussi pure que la lumière du matin ?
Quel roi. a vu sa couronne renversée clans la poussière et foulée aux pieds par ses propres soldats?
Quel chef guerrier a perdu son sang sous les coups de ses propres fils?
Qui clone enfin a perdu, par amour pour une étrangère, une épouse, sa patrie, ses
fils, sa couronne, héritage de cent rois, toutes ses illusions, et enfin sa vie au milieu des plus cruelles souffrances?
Dans l'histoire infinie des êtres nés, je serai le seul roi qui ait tari aussi complètement la coupe de fiel amer, sans avoir une heure de repos dans ma douleur, une minute de -consolation des hommes ou du ciel.
Pour comble d'opprobre, pour que mon corps descendît au tombeau, éprouvé par toutes les cruautés injustes du malheur, moi qui naquis le roi des rois, qui appris à mes peuples à connaître, à bénir Dieu, à aimer le prochain; moi qui châtiai comme le plus grand clés crimes l'ingratitude et la trahison; moi qui donnai aux étrangers, avec l'hospitalité de mon âme, mes fils, mes trésors et tout l'amour de mes entrailles, je vis, avant ma mort, mon palais détruit parleurs mains avides, le sépulcre de mes aïeux profané; je vis, avec mes yeux pleins de sanglantes larmes, la tombe d'Ainaima remuée et ses ossements dispersés dans la plaine, loin de la tombe où elle s'était endormie du
sommeil des anges. Moi enfin, moi-même, le roi des rois, le seigneur de tout ce que baigne la mer, je dus, comme un esclave, outragé misérablement par l'étranger, privé de toute joie, dépouillé de tout prestige, parcourir les champs désolés de ma patrie, essayant de retenir le soldat impie qui ensanglantait et incendiait la terre des fils d'Haïti.
Terrible, terrible et désastreuse est l'histoire des derniers jours de mon existence.
Mon Dieu ! mon Dieu ! mes infortunes ont été grandes, extraordinaires, cruelles...
D'elles seules est née la génération pour toujours maudite qui renaît sans cesse depuis dans les montagnes et dans les plaines de mon île désolée.
Ah ! pourquoi veux-tu m'obliger, Dieu qui me réveilles dans le sépulcre, à renouveler la douleur qui fait encore frémir mes os blanchis par les âges, glacés par le froid inhumain et destructeur des siècles?
Ecoute, Haïti, écoute le dernier de mes tourments.
Maintenant que le monde repose en paix, que tes champs sont couverts de fleurs, que tes collines sont émaillées de palais, qu'une autre race d'hommes peuple ton sol, qu'une autre tête, étrangère à la génération de Guacanajari, porte la couronne de Vagoniona. .. écoute, Haïti, écoute le récit de mon dernier martyre.
Après d'aussi cruelles et d'aussi nombreuses douleurs, la faiblesse s'empara de mes entrailles ; la fièvre m'étouffa le jour et la nuit; je ne sus plus que pleurer.
Mes peuples fuyaient ma présence, et, pour se soustraire à la cruauté des étrangers, ils avaient cessé de cultiver la terre.
Aiïamé, l'étranger devenait plus exigeant. Son épée détruisit ce que le besoin et la maladie avaient épargné.
Me voyant insensible à tant d'infortunes, les caciques maudirent l'heure de ma naissance et jurèrent par l'autel du Tzimes, caché dans les profondes entrailles de Cazibaxagua, la mort de leur souverain.
Caonabo, Manicate, Anacoana,Bohechio,
les capitaines de la montagne, ceux qui vivaient inconnus et sauvages dans les profondeurs des cavernes, tous enfin réunirent leurs phalanges et me présentèrent ainsi qu'à l'étranger la plus terrible des batailles qu'ait éclairées le soleil.
La soif et le feu, le désespoir et le tranchant inexorable de l'épée enlevèrent du nombre des vivants la moitié de mes peuples. Tout fut détruit. Les guerriers, ne trouvant plus d'asile sur le sol de la patrie, s'enfuirent à la nage vers des rives inconnues. Haïti était dépeuplée, et cependant j'avais encore assez de forces pour supporter mon existence désespérée.
La volonté de Dieu qui châtie les rois s'accomplissait en moi. En moi s'accomplissait la malédiction du destin !
Enfin je cessai de pouvoir voler aux combats. Les maux de l'esprit firent naître ceux du corps ; la fièvre commença à me consumer rapidement ; je n'avais plus de larmes pour pleurer. Je devins fou.
Je retirai du sépulcre les os de ma pauvre
Ainaima; c'était Tunique trésor que possédât mon cœur. Je n'étais plus roi; la haine de mes peuples me poursuivait ; la faim me conduisit au tombeau ; je ne savais avec quoi panser mes blessures.
Je demeurais assis à la porte de l'étranger sans qu'une main amie soutînt mon corps affaissé. Je pouvais à peine, le soir, me soulever et abandonner la pierre nue pour ma couche déserte.
L'étranger, qui avait reçu de moi l'hospitalité lorsque j'étais le roi des rois et le seigneur de tout ce qu'arrose la mer, me voyait mourir de faim à la porte de son palais.
Et cependant tout cela était à moi... tout, jusqu'à l'air qu'il respirait.
Triste fatalité des choses humaines ! Je ne pensais qu'à Dieu. En lui seul j'avais confiance encore.
Dans un de ces moments d'angoisses je vis venir à moi une nuée de soldats conduisant en grand triomphe un cacique chargé de chaînes. Mon cœur frémit. C'était le ter-
rible Caonabo i, le guerrier des mines de Cibao, qui avait présagé la ruine de la patrie, qui, pour la sauver, n'avait point hé-
\. Colomb, décidé à faire la guerre aux caciques de l'île et craignant que ses forces ne fussent pas suffisantes pour lutter contre le nombre et la férocité, résolut de les détruire par surprise. Le plus terrible d'entre eux était Caonabo, qui avait antérieurement brûlé le premier établissement des Espagnols, tué Arana et ses compagnons, et qui, chaque jour, tendait une embuscade nouvelle aux soldats du fort de Cibao. Ce cacique eut la sottise de devenir amoureux de la cloche de la Isabela, parce qu'il croyait qu'elle parlait et que le bruit qu'elle répandait dans les airs avait une origine mystérieuse et céleste. Plusieurs fois il offrit pour elle une grande quantité d'or. Ojeda, le commandant de la forteresse , en avertit Colomb, et, sous prétexte de traiter avec le cacique de la vente de la cloche, il eut l'audace de s'emparer de lui dans ses propres É atf. Colomb, connaissant la valeur d' Ojeda, lui donna neuf hommes à cheval, avec lesquels il se rendit à l'habitation du cacique, sans que les Indiens, les voyant en si petit nombre, conçussent la moindre défiance.
Coanabo sortit pour le recevoir. Alors Ojeda, qui avait apporté une paire de menottes de laiton, brillantes comme de l'or, lui dit que ces menottes étaient les insignes des rois de Castille , et que Colomb les lui envoyait pour l'honorer au-dessus de tous les caciques. Il le pria de s'écarter un peu des siens, pour les essayer et reparaître
9k LÉGENDES AMÉRICAINES.
sité à répandre mon propre sang, qui m'avait aimé plus que sa vie ; le cacique qui avait fait trembler par sa valeur Colomb et ses capitaines.
ensuite à leurs yeux dans toute la majesté des rois. L'Indien, ne pouvant croire que neuf hommes eussent l'audace de commettre un attentat sur lui, s'approcha et se laissa mettre les menottes. Le cacique une fois attaché ainsi, Ojeda saute sur son cheval, saisit l'Indien, et, au milieu des flèches de ses défenseurs, malgré leurs cris, l'emporte triomphant jusqu'à la demeure de l'amiral. Colomb le retint enchaîné, mais il ne put dompter son caractère sauvage ni obtenir de lui une seule parole, un seul regard. La conduite de ce sauvage était plus douce cependant envers cet Ojeda qui l'avait enlevé. Une fois, néanmoins, Colomb lui ayant demandé la raison de son indifférence, en obtint cette réponse : Tu n'as pas osé venir me prendre dans ma maison, ton capitaine a été plus courageuse que toi! L'enlèvement de ce cacique fut le signal de l'insurrection de l'île entière; il fut envoyé en Espagne avec ses frères, le 40 mars 1496, sur l'une des deux caravelles qui partirent alors pour l'Espagne. La traversée fut longue; les vivres manquèrent un instant, et il fut question un moment de manger les Indiens, ce à quoi Colomb s'opposa de tout son pouvoir. Au milieu des mers, triste et désespéré, se voyant loin d'Anacaona et de la patrie, le malheureux Caonabo mourut de douleur.
Quand ceux qui le conduisaient se trouvèrent devant moi, ils le jetèrent sur le sol et il tomba à mes pieds.
— RoiGuacanajari, me dit-il, tu as sacrifié tes peuples en les livrant à la cruauté de l'étranger; le sang de tes fils a coulé par torrents; la flamme a embrasé nos demeures, consumé les forêts sacrées ; la fureur de nos ennemis a réduit en cendres l'autel du Tzimes, les ornements des rois d'Haïti ont été arrachés du sépulcre; et toi, Guacanajari, malade, moribond, sans souffle qui puisse prolonger ta vie, tourmenté par la faim, maudit par tes peuples malheureux , te voilà comme un esclave à la porte de l'étranger qui n'a aucune compassion pour tes douleurs, qui n'apaise pas ta soif, qui ne satisfait aucun de tes besoins. Pauvre roi! Haïti n'oubliera pas ton triste nom. Je te pardonne de tout mon cœur. Ainsi te pardonne la patrie î
Il dit et tomba de nouveau à mes pieds, noyé dans ses larmes.
Je me levai pour répondre au cacique des-
96 LÉGENDES AMÉRïCALNÉg.
cendant du sang de Yagoniona et frère de mon infortunée Ainaima. Mon cœur, cette fois, était transpercé de la flèche de la mort. — Béni soit le Seigneur Dieu,, lui dis-je, qui m'a permis de te revoir avant de me précipiter dans l'obscurité de la tombe ! Formidable guerrier des États de Maguaría, la faim a dévoré mes fils ; je n'ai plus personne qui puisse me pleurer en ce monde. Aucun mortel ne me fermera les yeux et ne m'accompagnera de ses larmes dans le silence de la nuit souterraine. Cacique de Cibao, prends la couronne et les coquilles des rois. Au moins, en rendant le dernier soupir, lorsque mes yeux chercheront pour la dernière fois la lumière, j'emporterai dans l'éternité la consolation de savoir que ma couronne descendra au tombeau, parce qu'elle aura été portée par toi, par toi qui es fort, par toi dont le cœur n'a point été avili, par toi qui n'as pas vendu lâchement la patrie, mais qui l'as au contraire défendue jusqu'au dernier moment de ta vie avec l'héroïsme du désespoir.
La douleur m'étouffait; je sentais ma fin s'approcher. Je plaçai en tremblant ma couronne sur sa tête couverte de blessures; j'étendis mes mains sur lui en signe de bénédiction...
Mon âme venait d'abandonner mon corps, et depuis j'ai dormi dans la tombe jusqu'à ce jour où le destin a voulu que je chantasse pour la dernière fois les jours de ma triste -vie.
ANACAONA
ANACAONA
REINE DE XARAGUA1
Comme les heures passent! Avec quelle mélancolie l'âme voit s'envoler les souvenirs! Avec quelle promptitude la tristesse remplace
1 . Anacaona, en langue haïtienne, fleur d'or. — Cette femme cacique, sœur de Bohechio et épouse deCaonabo, fut une des plus jolies Indiennes et des plus valeureuses guerrières dont il soit question dans l'histoire des êtres nés. Elle fut aussi généreuse que courageuse et sage. Sa voix était douce, son chant toujours mélancolique. Poëte inspiré, elle enthousiasmait ses guerriers au moment de la bataille, en improvisant sur un rhythme énergique les événements accomplis, les malheurs de
la joie, la vieillesse le printemps de la vie, la mort la naissance !
Tout cela se succède sans intervalle, avec un ordre admirable et d'une façon tellement mystérieuse, que la raison n'a ni le pouvoir, ni le moyen , ni le temps de comprendre ce qui se passe dans la magnifique création et dans la ruine des esprits et des choses.
Quelle reconnaissance doivent professer les créatures pour la main toute-puissante qui a assis le monde sur sa base ignorée, et l'a entouré, dans l'éternel espace, de lumière et d'air, de vapeurs et d'ombres !
Écoutez ! ô rois qui , couronnés encore,
ses peuples ou Ja vie des rois. Cette femme avait une éloquence extraordinaire. Elle eût fait l'admiration des âges si elle était née en Europe. Aucun écrivain n'a parlé d'elle sans le plus grand respect. Seul Obiedo cherche à la calomnier dans son infortune, en racontant quelques détails qui répugnent à la pureté haïtienne. Obiedo a été injuste bien des fois en qualifiant les caciques d'une façon indigne d'un historien consciencieux; et, pour les qualifie]- ainsi, il a volontairement négligé de consulter les récits des conquérants, bien plus à même que lui de dire la vérité sur ces hommes.
dormez du sommeil profond de la mort dans l'éternelle obscurité !
Écoutez ! générations malheureuses qui errez sans sépulture clans l'incompressible vapeur de l'espace ; vous qui vivez en arrosant la terre de vos larmes ; vous qui vous approchez avec ennui de la vieillesse et de la silencieuse limite de ia tombe ; vous qui êtes pervers ; vous qui avez la justice du ciel comprimée *clans vos cœurs; vous qui vivez pleins d'illusions ; vous qui avez dû laisser l'espérance clans votre berceau, cette première étape de la vie; vous qui avez une âme pour comprendre le crime et la vertu; écoutez la triste histoire de ma vie î
Le soleil avait répandu ses rayons d'or sur les crêtes hérissées de -Xaragua i. Il était rouge comme le sang qui s'échappe du cœur
<\ . La province de Xaragua comprenait toute la partie occidentale de l'île, s'étendant au sud jusqu'à la pointe Aguida. — C'est dans cette île que se trouve le fameux lac de Xaragua, qui commence à deux lieues de la mer, près de la ville d'Yaguana. Il a dans certains endroits plus de trois lieues de large et plus de dix-huit de long. On y trouve toutes sortes de poissons et surtout le
du guerrier blessé par l'épée. Il arrivait au terme de sa course.
Le ciel, couleur d'azur, était couvert de nuées blanches sur les collines de Gotuy 1. Ces nuées étaient blanches comme l'écume
manati. Ses rives sont couvertes d'arbres. C'est là que commandait le cacique Bohechio.
Toute la terre était fertile, couverte de villages et des populations les plus civilisées de l'île. Les naturels y étaient bien faits, de couleur brun clair, les yeux obscurs, mais expressifs : leur physionomie était souriante et candide. Ils avaient les cheveux noirs. Les femmes portaient la chevelure flottante sur le cou ; les hommes la relevaient sur le haut de la tète. Les femmes mariées avaient pour vêtement une espèce de tunique tissue de fil de coton, de coco, de majagua, de heniquem ou de plumes d'oiseaux, qui leur tombait jusqu'aux genoux. Les vierges sortaient complètement nues; elles ornaient leurs tètes avec des pierres de couleur, entremêlées de lames d'or et de plumes de tocororos , carpinteros, guaraguaos, aigles blancs et oiseaux de mer, vivant sur le lac qui débouchait dans la mer.
\ . Cotuy était le plus riche des ruisseaux de l'île; ses rives étaient émaillées d'arche et de couleur bleue propre à la peinture. Cette couleur se trouvait aussi sur les roches où se rencontrèrent les plus gros morceaux d'or qui furent portés en Espagne.
de la mer, roses comme la fleur de la pitajaya l, jaunes comme For du Janico 2.
Un suave arome embaumait l'espace et la brise caressait mon front couvert des rides de l'ennui.
Le ciel souriait; les cimes souriaient; les arbres énormes, revêtus de fleurs odorantes et nouvelles, imitaient le ciel et les cimes.
Les torrents et les ruisseaux murmuraient de plaisir; les tourterelles gémissantes ne troublaient pas les frais ombrages de leur murmure pitoyable ; le zinzonté 3 et le rossignol se taisaient pour que le tomegin à et les
\. Pitajaya, espèce de cactus, qui produisait une belle fleur rouge et donnait pour fruit quelques graines renfermant une substance blanche et aigre-douce. Cette plante croissait entre les roches.
2. Janico, ruisseau qui coulait non loin des mines de Cibao. Il roulait de l'or.
3. Zinzonté, oiseau d'une plus belle espèce que le rossignol, de la même forme et du même plumage. Son chant est plus fort, plus continu, plus mélancolique. Il imite le chant de tous les autres oiseaux, et ne se fait entendre que le soir dans les forêts.
4. Tomegin , petit oiseau plus petit que le chardonneret, de couleur verdâtre. Son cou est entouré d'un
autres oiseaux de la forêt saluassent de leurs doux accords l'adieu paisible du soir.
Tout ce qui n'avait pas d'âme respirait avec bonheur, et moi, accablée de tristesse, j'avais les yeux baignés de larmes, l'aspect de la douleur. Mon cœur était malheureux.
Je me rappelais les premiers jours de ma jeunesse et cette heure solennelle où mon père, couvert de blessures, m'appela à côté de son hamac, me tendit sa main tremblante et me dit d'une voix mourante :
— Anacaona, le venin des flèches caribes1 a dissous mon sang. Demain tu seras orpheline et cacique de Cibao. Que Yagoniona te garde et soutienne la couronne du vaillant Caonabo qui est venu des îles de Cibuqueira2 me défendre contre mes ennemis !
collier d'ocre très-prononcé. Son chant est agréable. Quelques-uns ont le cou noir avec une étincelle jaune.
1. Caribes, habitants des îles Yuna, Guanima et Boriquen, continuellement en guerre avec les cinq rois d' Haïti.
J2. Cibuqueira. île caraïbe, dont les guerriers empoisonnaient leurs flèches dans le mancenillier. Ces Indiens faisaient la guerre à tous les autres de l'Archipel. Ils
Déjà froid du froid de la mort, il unit ma débile main à la main nerveuse de Caonabo.
Le front couvert d'une pudique rougeur, je levai mes yeux timides pour voir le guerrier. Il était droit et fort comme
étaient marins, et en temps de guerre laissaient à leurs femmes le soin de garder le sol de la patrie. Armées de flèches, ces femmes se défendaient avec autant de férocité que leurs maris. Au retour de leurs expéditions, les Caribes étaient chargés de butin conquis dans les combats. Ce butin consistait dans l'ajuarde l'ennemi, dans la personne de ses femmes et de ses filles destinées aux usages les plus honteux. Quelques historiens assurent que ces sauvages mangeaient de la chair humaine. Un capitaine prétend môme avoir vu l'épaule d'un homme dans une marmite ; mais cela est au moins douteux. Les conquérants ne comprirent pas tout d'abord le caractère et les pratiques religieuses de ces peuples primitifs. En entrant dans leurs cabanes désertes, ils y trouvèrent bien souvent des restes de cadavres disséqués au feu , des têtes cachées dans le coin le plus obscur du foyer. Ils prirent ces restes pour les preuves d'une horrible anthropophagie, et ce ne fut que plus tard qu'ils apprirent que ces tètes et ces restes de cadavres étaient pour les Indiens des objets sacrés, et que leur conservation devenait la plus grande preuve d'amour qu'on pût donner aux morts.
Tacana1, bon comme l'âme de mon père, beau comme la transparente lumière de l'aube.
Je me rappelais avec quelle tendresse son cœur partagea mes innocentes amours, les nuits où teint de bixa 2, terrible comme le Tzimes3, entouré de ses guerriers, il s'élan-
\. Acana, arbre élevé, rouge obscur comme l'acajou et plus dur que le noyer. Les Indiens en faisaient leurs dards en aiguisant ce bois avec des pierres après l'avoir durci à la chaleur du feu.
2. Bixa, arbuste sauvage de hauteur d'homme ; il ala feuille du cotonnier; il produit des espèces de calices pleins de graines colorées dont on obtient en les dissolvant une couleur assez semblable à celle du vermillon. Les Indiens la mêlaient à la gomme des arbres; ils en faisaient des pelotes avec lesquelles ils se peignaient avant de se rendre au combat ou à la célébration des cérémonies ; ils se servaient de cette peinture couleur de sang pour empêcher que l'ennemi ne distinguât leurs blessures.
3. Tzimes, Cernes ou Cemis, divinités indiennes de formes diaboliques. Chaque famille avait la sienne. Les Indiens les gravaient sur leurs bancs, sur les tambours de leurs fêtes, sur leurs tasses d'higuero. Ils se tatouaient sur le corps avec des épines de poisson ou d'arbre, remplissant les blessures faites d'une poudre très-fine d'azur, de bixa ou de xagua, de sorte qu'après la gué-
çait vers le rivage de la mer pour semer le feu, la désolation et la ruine parmi les phalanges de Caribes, pour la défense de Guacanajari, le seigneur des cinq rois d'Haïti et l'ami adoré de son âme1.
rison la figure de leur dieu était pour toujours gravée sur eux-mêmes.
1. Les cinq rois d'Haïti furent Guacanajari, Guarionex, Caonabo, Bohechio et Gayacoa. Guarionex avait toute la plaine et possédait plus de soixante lieues au centre de l'île. Bohechio possédait la partie occidentale et la terre ou province de Xaragua, où se trouve le lac de Xaragua. Guacanajari, le roi des rois, était le possesseur de la partie nord où Colomb laissa ses trente-huit chrétiens quand il vint pour la première fois visiter l'île. Gayacoa possédait l'orient de l'île jusqu'au ruisseau de Haina et jusqu'à l'endroit où le ruisseau Yuna se jette dans la mer. C'était un des plus puissants caciques, et ses guerriers étaient les plus ardents, à cause du voisinage des Caribes. Ce dernier mourut peu de temps après le commencement de la guerre. Sa femme lui succéda, et se fit plus tard chrétienne sous le nom d'Inès de Gayacoa. Le roi Caonabo possédait les montagnes et étendait sa puissance sur une vaste étendue du pays. Il avait pour capitaine général un cacique du nom d'Umalex, qui était louche, mais d'une telle valeur que tous les caciques tremblaient devant lui. Caonabo épousa Anacaona, frère du cacique Bohechio. Caonabo, Caribe
Je me rappelais le pressentiment fatal avec lequel j'écoutais pour la première fois la voix austère des enfants du ciel; l'heure où, terrible comme l'ouragan, Caonabo jeta aux ondes salées les soldats déchirés du fort d' Isabela, sans que mes larmes pussent adoucir sa fureur toute-puissante.
Je me rappelais enfin le jour maudit qui le livra à la trahison, le dernier regard de ses yeux, noirs comme l'ébène, et pénétrants comme l'éclatante lumière, sa dernière larme et sa belle tête couronnée par l'infortuné roi de Marien, lors du trépas de ce malheureux vieillard.
Je le voyais tourmenté par des chaînes pesantes emprisonnant ses membres vigoureux, clans le coin obscur des vaisseaux de l'étranger; perdu au sein des ondes turbulentes de la mer, arraché de mon hamac nuptial, des foyers de mon cœur, ravi à mes
d'origine, était venu à Haïti en aventurier et avait établi sa résidence où se trouve aujourd'hui la ville de San- Juan de la Maguana. (Obiedo, Histoire des Indes, liv. m, c. 5.)
baisers, à mes larmes, à tout mon être enfin.
Hélas! tous ces souvenirs bouillonnaient dans ma tête, nourrissant dans mon sein une haine grande et envenimée, comme jamais un homme n'en a alimenté dans son sein.
Sans exhaler un soupir, possédée d'un désir de vengeance qui ne pouvait déjà plus se maintenir caché dans les limites de ma poitrine, souriant aux heures d'amertume, tremblant que le silence qui m'environnait ne devinât la pensée ensevelie dans mon âme, je levai les yeux vers l'horizon où se distinguait à peine alors le dernier profil d'or de l'astre du jour.
Je voulais pleurer.
Et deux larmes de feu mouillèrent mes joues livides de haine et d'ennui. La vengeance est l'unique aliment qui soutienne l'existence de celui qui a perdu le bonheur et toutes les illusions cle la vie sous la pression cruelle de la tyrannie.
Quand le soleil reparaîtra, me disais -je en pleurant, je réunirai mes caciques, et le sang des étrangers ruissellera sur la terre.
Je frissonnai en voyant le ciel sourd à la voix malheureuse de ma tyrannique douleur. Mais j'entendis la voix d'Higuanamota * qui venait à moi , comme la tourterelle cherchant la douce chaleur de son amoureuse mère, sur les plumes légères d'où elle est née.
De même que parfois, au sein de la tourmente, luit un rayon qui pare et colore l'étendue, de même le sourire, jusqu'alors glacé dans mon cœur, se montra sur mes lèvres. Les jours de ma tendre fille étaient mes jours. Hélas ! ils allaient être enveloppés et emportés par l'ouragan qui détruisait la génération des rois d'Haïti et ensevelissait leur histoire dans l'insondable mer de l'oubli.
Pauvre Higuanamota! Belle comme les étoiles, légère comme la flèche qui s'élance de l'arc, tendre comme la paisible tristesse du soir, douce comme le fruit blanc du guanábana 2 ; avec tes yeux ardents comme la
4. Obiedo la nomms Aiguaimota; d'autres historiens, Higuanamota. C'était la fille d'Anacaona, cacique de Cibao, et de Caonabo, roi de Xaragua.
2. Guanábana, arbre très-élevé. Son fruit, dont nous avons déjà parlé, a quelque ressemblance avec le melon.
lumière, avec tes seins ronds comme le caimito, avec le délicieux sourire de ta bouche de perles, plus fraîche que le bouquet de fleurs de guyaba, avec ton front pur et tes cheveux noirs comme l'ébène, avec ta taille angélique et légère comme la palme, svelte reine de la savane.
Qui donc eût osé prévoir les maux qui allaient t'accabler, ô ma fille, ô mon Higuanamota !
Mes caciques te nommaient la fleur des montagnes.
Hélas ! dans ma jeunesse ils m'avaient surnommée la fleur d'or du Gibao.
J'ai vu les feuilles de cette fleur desséchées par l'impitoyable tempête.
J'ai arrosé ton berceau de mes pleurs. Tu naquis au sein des larmes, et tu devais mourir, âme de- mon âme, déchirée par la douleur et le désespoir.
Hélas ! la volonté du Dieu qui connaît seul le résultat des événements devait s'accomplir en moi.
Ma mère, me dit-elle en arrivant à moi
HZ) LÉGENDES AMÉRICAINES.
toute tremblante d'une innocente émotion, la lune se lève d'entre les eaux, sa lueur moribonde baignera bientôt de sa couleur d'or le front de mon père. Demandons à la lune qu'elle lui porte notre prière, et il nous bénira comme nous le bénissons en regardant les rayons candides de la reine des nuits.
Je tournai les yeux vers la lune ; je posai les mains sur la tête d'Higuanamota; ses paroles étaient entrées comme des épines dans mon cœur.
Gaonabo ! Caonabo ! toi qui étais libre comme l'air, que tu devais souffrir sous l'insupportable poids de la chaîne de fer!
A ces paroles de ma bouche, Higuanamota éclata en sanglots :
— Ne pleure pas, fille de mes entrailles ! lui dis-je.
Alors, après un religieux silence et avec la sublime expression de la virginité, elle leva les yeux au ciel, et, comme la rosée tombe sur le blond calice des fleurs, la paix du ciel descendit sur son innocence que l'atmosphère pestilentielle du souffle des hommes
avait épargnée, et cette paix la remplit d'espérance. La vierge essuya ses yeux, et, légère comme le coris l, elle courut jouer à l'ombre des arbres touffus.
Je me dirigeai solitaire vers les épais ombrages du Xaragua, les coquilles sacrées des rois au cou et la haine des désespérés au cœur. Ce n'était pas Anacaona qui traversait les montagnes, c'était la vengeance vivante : la rage s'était emparée de mon âme.
Mes cheveux flottaient au vent ; le panache des caciques flottait sur ma tête, composé de plumes noires comme ma douleur. J'avais à la main le dard empoisonné avec le venin du serpent, et, sur les épaules, trente flèches dont les pointes étaient imprégnées de guao 2,
1. Coris, animal de quatre pieds, petit comme le gazapo, le museau aigu, les oreilles petites et tellement serrées à sa tête qu'on croirait facilement qu'il n'en a pas. Il n'a pas de queue ; ses pattes et ses jambes ont une grande délicatesse ; elles sont d'un blanc d'hermine ou d'un noir d'ébène. Il est très-doux, ne pousse aucun cri et s'alimente d'herbes sauvages.
2. Guao et mancenillier, arbres bas et épais chargés de beaucoup de fruits gros comme des cerises et presque
de mancenillier et du jus des herbes mortelles du Yuna 4.
La nuit s'était revêtue de son manteau d'étoiles. Le silence et la tranquillité m'accompagnaient ; mais l'air pesait sur mon cœur. La trace que mes pas laissaient derrière eux devait révéler la gravité de mon entreprise.
Les caciques de la montagne, en me voyant traverser les torrents, mon arc de guerre à la main, se prirent à frissonner.
La reine! cria Guaorocaya2, capitaine de
complètement rouges. Ces fruits sont vénéneux comme l'arbre qui les porte. On ne peut dormir à l'ombre de ce dernier sans éprouver les effets du poison, qui produit une enflure immédiate de toutes les parties du corps. Le suc de ces arbres embrase , leur bois brûlé rend fou. La feuille du guao est plus ronde et d'un noir plus obscur. Les Caribes empoisonnent leurs flèches avec sa sève.
1 . Yuna, ruisseau des plus importants de l'île. Il passe par la ville de Bonao et va se jeter au nord dans la mer. Ses rives étaient couvertes d"herbes et de fleurs. Après la' conquête, elles se couvrirent de palais.
2. Guaorocaya, neveu d'Anacoana et capitaine de ses guerriers. 11 se souleva dans la montagne de Bonao et fut pendu.
mes guerriers. Caciques, aux armes ! répondirent les échos des montagnes où se cachait le fier Umatex 1, chef des Ciguayos 2, lanceurs de flèches.
Je n'étais pas arrivée à la cime de la montagne que déjà j'étais entourée de mes caciques, comme l'oiseau qui enseigne aux autres le chemin des airs se voit suivi de tous les autres, lorsqu'il s'agit d'émigrer vers de lointaines régions.
Mes vaillants capitaines se rangèrent autour de moi. Leur aspect était sombre comme la tourmente; ils s'avançaient silencieux à ma suite, comme les nuages à la suite de la lune mélancolique. Grands comme des cèdres, ils agitaient leurs têtes couvertes de plumes, noires comme leurs ténébreuses pensées.
On eût dit d'un bosquet de palmiers surgi
1. Umatex, capitaine des guerriers de Caonabo; il était louche, et sa férocité était aussi grande que son aspect était terrible.
2. Ciguayos, Indiens lanceurs de flèches qui habitaient les côtes nord de l'île et les États de Caonabo.
par la volonté de Dieu du milieu de la savane 4.
— Où vas-tu avec ta douleur, ô reine ! seule au milieu des ombres, le dard empoisonné dans ta puissante main?
Ainsi me parla Mayabonex 2, capitaine des guerriers de Gibao, de l'ouverture d'une caverne au seuil de laquelle il s'était placé pour surveiller les mouvements de l'ennemi.
— A la cime du Xaragua d'où le Nisao3 se précipite, répondis-je, sans arrêter mon pied sur les pierres escarpées où jamais la plante d'un homme n'avait laissé de trace.
Trois cents caciques me suivaient effrayés. Rapide comme le vol du guaraguao A, je traversai la Cuesta-Rasa, suivant les rives du
\ . Savane, grande plaine sans arbres, couverte d'herbes jaunes et sauvages.