‹ Légendes américainesChapitre 4 sur 10 · Mayabonex, capitaine des troupes du roi Guarionex · texte numérisé non relu

Mayabonex, capitaine des troupes du roi Guarionex

3. Nisao, fleuve qui mugit au sommet du Xaragua et se jette dans la mer à la côte sud. Ses rives sont d'une fertilité excessive.

4. Guaraguao, espèce d'aigle rapide qui se nourrit de reptiles et d'oiseaux.

Pañi d, et j'arrivai pleine de sérénité à l'endroit où le fleuve fécond se divise en quatre torrents.

Lames capitaines s'arrêtèrent frémissants, et je vis se hérisser leurs cheveux.

Personne n'était allé au delà de cet endroit. Personne, jamais!

Les eaux sacrées du Pani couraient silencieusement depuis la naissance des âges.

Personne n'avait osé pénétrer jusqu'à sa

\ . Pedro de Lumbreras remonta le fleuve qui roule dans ces montagnes et porte le nom de Pani. Il s'avança ensuite par la Cuesta-Rasa au nord-est de l'île. Il arriva brisé, presque évanoui, au sommet des plus hautes cimes et s'y reposa un instant. Là il se recommanda au Seigneur, effrayé par le bruit épouvantable qui retentissait autour de lui. Il continua sa route et arriva enfin dans un endroit où personne n'était arrivé avant lui , par un chemin hérissé d'obstacles et où Ton pouvait à peine se tenir debout. Là, il se trouva devant un lac qui pouvait bien avoir trois tires d'arbalète de large et une seule de long. Il regarda ce lac l'espace de trois Credo et sa frayeur augmenta, car le bruit qu'il entendait n'a point son pareil sur la terre. Plein d'effroi et n'osant rester dans cette solitude, il descendit précipitamment. (Livre III, chap. 5, Histoire générale et naturelle des Indes. )

source mystérieuse, la volonté de Vagoniona en ayant ainsi disposé depuis la création du monde.

Les eaux du lac mort reposaient sur la cime la plus haute du Nisao, sans être ridées par la brise, agitées. par les tempêtes, troublées par les pluies du ciel, tiédies par la chaleur du soleil.

Tout homme qui osait se mirer dans ses ondes mourait sur le rivage. Seul le butio Biautex l, cacique des montagnes, avait pu y vivre, parce qu'il connaissait et interprétait les secrets redoutables du ciel.

Je laissai les coquilles sacrées de mon cou sur les rives du Pani. Les caciques inclinèrent

\ . A la page 66 du même chapitre V de Y Histoire des Indes j il est dit que d'autres chrétiens parvinrent au sommet de Xaragua, où naît le fleuve Nisao; que là vivait le cacique Biáutex, à quinze ou seize lieues de Santo -Domingo, et qu'il était impossible d'y arriver d'un autre côté que du côté nord à cause de l'escarpement des rochers; le bruit qui retentit au sommet de ces cimes est tellement épouvantable que peu d'Espagnols les visitèrent après la conquête; aucun Indien de la plaine ne les avait visitées.

leurs têtes en les entourant de la pointe de leurs flèches ; et , comme le poisson , je me plongeai dans les ondes cristallines. Je luttai contre leur impétueuse furie, et peu de temps après je sautai, comme l'hirondelle de mer, sur les rives opposées. Un bruit épouvantable étourdit ma raison... Je voulus un instant avoir peur; mais j'étais de la race des rois d'Haïti : je poursuivis mon chemin.

J'achevai de traverser la Cuesta-Rasa; je grimpai comme le Mohuy 1 sur le sommet des cimes. Sous mes pieds d'énormes quartiers de roches, détachés de la montagne par le poids de mon corps, roulaient dans l'abîme avec un bruit épouvantable. Chaque pas était un nouveau péril ; mais ma tête ne se troubla pas; je franchis la distance, de chaîne en chaîne, de tronc en tronc, de précipice en précipice , plus légère que les aigles blancs et plus sereine que la lune.

1. Mohuy, animal de la forme du quemis, plus petit et de couleur plus claire, poil rude et frisé; la chair de ce quadrupède est excellente.

J'étais née des rois fils du Soleil, et mon sang descendait de Vagoniona.

Pour cette raison, je souris au bord de l'abîme, pendant que l'aquilon mêlait les touffes de mes cheveux et que le bruit épouvantable de millions de cataractes étourdissait ma tête, d'où jaillissaient les étincelles de l'agitation.

J'arrivai enfin à la cime du Xaragua, sur les rives sacrées du lac de la mort. L'air m'étouffait. La voix confuse des immortels, des hommes et des bêtes fauves, des tempêtes déchaînées sur mon front, ne retenait point mes pas, n'épouvantait en aucune façon mon cœur.

— Cacique Biautex ! eriai-je de ma voix claire comme la lune et sonore comme le

chant du rossignol au sein de la paisible nuit.

Pendant quelques moments je n'entendis que le bruit redoutable des ondes du lac. Puis mes oreilles furent frappées par le sifflement du serpent.

Bientôt des épaisses guazumas1 sortit le vieux cacique. Sa tête était blanche comme la pointe des vagues qui se brisent; son front large était divisé par une cicatrice profonde ; ses yeux étaient ardents et colorés comme la flamme ; ses sourcils extrêmement arqués, ses joues très-sèches. Ses épaules étaient osseuses et développées ; trois hicos 2 garnis de dents de Caribes tués de sa propre macana3 en pendaient inégalement. Sa main

1 . Guazumas, arbre qui produit un fruit pareil aux mûres, dont on fait un breuvage qui a pour propriété principale celle d'engraisser.

2. Hicos, fils de magey, filaments de coco, de heniquem, de yagua ou de coton.

3. Macanas, espèce de lances faites d'acana, de palmier ou de corbana, matières très-dures. Elles étaient larges de trois doigts, de hauteur d'homme et terminées par une poignée. On s'en servait à deux mains comme d'une hache d'armes.

droite était armée de la hache tranchante1 du sacrifice, et sa main gauche de la flèche affilée. En arrivant auprès de moi, ses prunelles se dilatèrent, sa bouche contractée par la fureur s'ouvrit pour un sourire cruel et laissa voir ses dents aiguës, blanches comme la fleur de la papaya2.

— Bution , m'écriai-je, écoute la reine Anacaona !

Et mon cœur s'émut devant la majesté de ce chef des prêtres.

— Parle, me répondit le vieillard, frissonnant au son de ma voix et le visage voilé, comme le ciel du soir par les ombres qui montent d'en bas.

— L'étranger, lui dis-je avec une amertume profonde, vient d'arracher aux plages qui l'ont vu naître mon époux Caonabo, le

1. Hache de pierre tranchante comme l'acier, incrustée dans une branche de majagua et ornée de dents de caïman ou d'épines de poissons.

2. Papaya, arbre dont les fleurs sont blanches comme la neige et le fruit couleur d'or sous une croûte verte. Le goût de ce fruit est suave et aromatique.

vaillant guerrier des Cibuqueira qui délivra la patrie dti fléau des Caribes, qui dompta les tribus des Ci guayos, les lanceurs de flèches, et qui en fut adoré plus tard, parce qu'il était invincible, grand, généreux comme le soleil, dont les prodigues rayons se répandent sur le front du printemps aimé. La race de Cuacanajari a disparu avec la tribu de Marien, jadis l'orgueil des plages de la mer du Nord. Bohechio expire de douleur dans le hamac des rois, et les butios sépareront bientôt de son corps cette tête superbe qui unit les tribus des montagnes arides et des fertiles plaines du Xaragua, pour leur apprendre les secrets de la guerre, pour les conduire puissantes et redoutables aux combats. Guarionex, saisi de terreur, cache ses quatorze tribus dans l'épaisseur des monts boisés; et Gayacoa, comme le serpent, se glisse dans l'ombre, après avoir renfermé ses caciques atterrés dans la profondeur des cavernes d'Amayauna et de Cazibaxagua.

L'ennemi devient chaque jour plus orgueilleux; sa cruauté n'a rien d'humain. Nous

autres, rois et reines, il nous oblige à payer le tribut comme des esclaves. Yois plutôt à mon cou ce signe de ma honte1. Des races entières disparaissent. Il n'y a plus de patrie; il n'y a plus d'autels; il n'y a plus de prêtres. Toi seul vis tranquille, puissant butio. Quoi! le soleil peut éclairer de telles choses sans que ses rayons de feu tombent sur la terre de nos aïeux et propagent au souffle des vents un épouvantable incendie? Interroge les dieux du ciel, ô vieillard! interroge les esprits de la terre, l'ange de la lumière, l'ange de la mort, et dis-moi la volonté du Tzimes!

Biautex inclina la tête. Ses joues s'inondèrent de larmes, les gémissements étouffèrent ce sublime vieillard, dont les regards lugubres et interrogateurs se promenaient dans l'espace désert de l'éternité.

Il arrêta soudainement sa vue sur le Tzimes d'azur et d'or, gravé de ses propres

1 . Bobadilla et Obando firent attacher au cou de chaque Indien tributaire une plaque de cuivre sur laquelle était gravé le tribut qu'il devait acquitter.

mains le jour de ma naissance sur ma poitrine, à l'endroit où battait mon cœur.

— Cacique , me dit-il , le destin des rois d'Haïti est écrit en lettres de feu dans la nuit obscure des temps. Leur race va disparaître. La main du prêtre n'oubliera pas de faire un nœud de plus au quipo1 des siècles. L'étranger détruira les générations présentes; la renommée de tes aïeux te suivra dans la tombe. Personne ne saura dans l'avenir l'origine de nos dieux, ni celle de ta race généreuse et grande, de ta race aussi vieille que les astres de la nuit et du jour. La race des blancs peuplera tes campagnes, après avoir arrosé les vertes et souriantes collines d'Haïti du sang des tribus vaillantes. Plus tard elle périra, cette race blanche, sous le tranchant de l'épée d'une race complètement

4. On appelait ainsi les écheveaux de fils gardés par les butios, et au moyen desquels ils parvenaient, en les nouant de diverses façons, à garder le souvenir des principaux événements de leur histoire. Ces fils étaient de plusieurs couleurs , et la forme ou la grosseur des nœuds qu'ils faisaient étaient aussi intelligibles pour les butios que les lettres le sont pour nous.

noire qu'elle amènera en esclavage des rives éloignées où commence la terre. Ses larmes n'attendriront pas la justice du ciel. La race blanche périra. La race noire, affranchie de ses fers, engendrera de nouveau des générations jaunes comme la nôtre ; la descendance de Vagoniona sortira de nouveau de la tombe, et la terre de ses pères sera peuplée par les fils des fils du Soleil et de la Lune. Tu connais la loi du destin. Maintenant il s'agit pour toi de mourir en reine.

Je me croisai les bras sur la poitrine, et, fronçant le sourcil comme l'oiseau nocturne, j'essayai de plonger mes regards dans le cœur du butio.

— Pauvre reine, me dit-il, approche-toi de la lagune sur le sein de laquelle la mort a dormi pendant tant de siècles ; baigne dans ses eaux ton front que le désespoir embrase, et renferme dans tes entrailles les secrets impénétrables et mystérieux du destin.

Je m'agenouillai à ses pieds ; j'embrassai ses cheveux blancs.

Il oignit mes membres fatigués avec le suc

balsamique duhobo1. Il me donna de l'aniguamar2 pour apaiser la faim et la soif qui me dévoraient, et, couronnant ma tête des fleurs du penebezenuc3, il m'accompagna jusqu'au bord du Pani.

1 . Arbre très-élevé, dont le fruit est jaune comme la prune de celte couleur. Les Indiens se baignaient dans une infusion de son écorce pour reposer leurs membres. Ils s'endormaient à son ombre pour se guérir des maux de nerfs. Cet arbre n'a de feuilles qu'au printemps. Privés d'eau, les Indiens le déracinaient et se désaltéraient en suçant ses racines, dont la sève abondante est délicieusement rafraîchissante.

2. Aniguamar, la plus délicate et la plus douce des racines, de la classe des patates et de la famille des oignons, qui se compose des atibianeix, des guaracas, des guacaraycas et des guanénagax. Les Indiens les mangeaient bouillies ou rôties, en potage ou en conserve, mais jamais crues.

3. Penebezenuc, herbe merveilleuse qui abonde dans les monts de l'île. Les feuilles en sont larges, aiguës et légères. Elles sont vertes, à l'exception de leur pointe qui est violette. La fleur du penebezenuc est rouge comme le corail. Son fruit tient du raisin et de la mûre. Il croît à hauteur d'homme et parfois atteint la grosseur du bras. Une infusion de ses feuilles guérit les plaies invétérées. Le suc de ses jeunes branches écrasées avec des pierres donne les mêmes résultats.

En me voyant de retour, mes guerriers s'inclinèrent. Le butio étendit ses mains sur mon front. Après avoir reçu sa bénédiction, je me précipitai dans les ondes du Pani et je me trouvai bientôt sur la rive où m'attendaient mes capitaines.

Tous cherchaient à lire dans mes yeux, mais aucun d'eux ne rompait le silence.

Le mystère de mon cœur était sacré pour mes guerriers.

Guaorocaya replaça sur mon cou les coquilles sacrées qu'ils avaient gardées en mon absence, et que les plus féroces d'entre les tribus caribes n'eussent point osé profaner alors.

Pendant la nuit je quittai les montagnes. Au lever du soleil j'entrai dans mon palais de Xaragua :

— Caciques, leur dis-je en m'arrêtant sur le seuil et en m'adressant plus particulièrement à Mayabonex, à Guaorocaya et à Umatex.

quand la nuit tombera, soyez avec la tribu des guerriers sur les rives du Bonao, ainsi que mes frères les rois Guarionex et Gayacoa.

Et comme on voit le tas de feuilles sèches rassemblé sous les arbres s'envoler au souffle de l'autan, je vis se disperser au souffle de ma parole les caciques d'Haïti.

Le sommeil n'est pas fait pour ceux qui souffrent ; il est inconnu des malheureux.

Ceux qui connaissent la joie jouissent du sommeil pour la goûter de nouveau sans mélange.

Ceux qui ont l'esprit accablé d'angoisses et sont submergés par la douleur, ceux dont l'âme est esclave de la matière et qui doivent subir la tyrannie de leurs semblables, sont dignes de leur sort s'ils peuvent sourire et se livrer au sommeil sans honte.

Je n'avais pas besoin de repos, moi. La fièvre de la vengeance embrasait ma pensée

et me faisait oublier les fatigues de mon corps.

Je vivais sans fermer un instant les yeux. Mes regards erraient dans l'éternelle nuit de mes heures malheureuses.

Je m'assis sur le buho1 des caciques, et je laissai tranquille près de moi le dard que ma main agitée par la fièvre brandissait depuis la chute du jour sans rencontrer un cœur où le plonger. Je cachai mon front dans mes mains et méditai sur mon destin, sur le sort que le ciel réservait à mes peuples : mon âme brisée voulait s'échapper de mon corps.

La nuit de la mort déployait de plus en plus ses ombres sur tout mon être, que déjà le matin se levait de nouveau à l'horizon. Je sentais la flèche aiguë de la douleur traverser les fibres de mes entrailles, et, cependant, la lumière naissait plus douce que jamais, saluée par les fertiles collines et par les ondes transparentes du Xaragua.

Hélas! ceux qui, mélancoliques et silen-

1. Buho, banc sur lequel s'asseyaient les caciques pour se livrer à leurs prières; les figures des dieux y étaient sculptées avec un certain art.

cieux, pensent à Dieu quelquefois, et sentent une larme de désespoir s'élancer de leur cœur vers leurs yeux rougis, comprendront seuls la douleur de ma douleur ?

Je ne pus contenir le ruisseau de pleurs qui m'étouffait, en voyant naître cette clarté bénie qui se répandait en torrents de feu sur le monde.

— Adieu, m'écriai-je, ciel d'azur de mes aïeux; adieu, sommets verts du Cauta, du Xaragua et du Gibao ; adieu, fertile Ozama1, Neira transparent, Juna couronné de fleurs, et toi, Cotuy, sur les rivages bleus duquel les ondes viennent balayer la poussière d'or; adieu, Janico, sur les rives agrestes et mystérieuses duquel j'ai entendu la douce voix de

\ . Ozama et Neira, deux ruisseaux qui traversent l'île dans toute sa longueur. L'Ozama se jette dans la mer du côté sud ; il traverse la ville de Saint-Domingue en venant du nord, où il prend sa source, et reçoit, à une lieue en avant de la ville, le grand fleuve Isabela, qui vient du nord-est; il a quatre brasses de profondeur. Le Neira prend sa source au nord et se jette également vers le sud dans la mer. Il traverse la ville San-Juan de Maguana, il est rapide et profond ; c'est dans les eaux de ce fleuve que l'on pèche le manati.

lok LÉGENDES AMÉRICAINES.

mon père pendant les soirées délicieuses du printemps; adieu, palmiers couronnés de fruits délicieux; adieu, j animas 1, xagua2, copeyes 3, majaguas4, caobas, guaconaxes 5,

1. Jarumas, arbre énorme aux larges et épaisses feuilles, plus grandes que celles du figuier d'Espagne. Le fruit en est large d'un doigt et très-doux. Les sauvages le mangeaient et guérissaient les blessures avec son suc. D'un côté ses feuilles sont vert clair et de l'autre presque blanches.

2. Xagua, arbre élevé, haut et droit. Son bois est plus court que celui du frêne ; les sauvages s'en servaient pour leurs lances. Son fruit est de la grosseur du pavot; il a très-bon goût, et on en extrait une eau transparente avec laquelle les naturels s'oignaient les jambes et le corps quand ils se sentaient fatigués. Cette eau a la faculté de resserrer les chairs et de les teindre en noir pour plusieurs jours. Les sauvages se préparant à la guerre se peignaient avec cette eau, et parvenaient à revêtir la couleur du jais.

3. Copeyes, arbre énorme de matière très-dure, sur les feuilles duquel les sauvages gravaient certains signes pour aider leur mémoire. Dans les premiers jours de la conquête, les Espagnols se servaient de ces feuilles comme de papier.

4. Majagua, arbre gigantesque dont la feuille est verte, fraîche et très-large. Le fruit de cet arbre a la forme de l'olive et la saveur des cerises.

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