‹ Légendes américainesChapitre 5 sur 10 · Guaconax, arbre de la grandeur du poirier. Sa · texte numérisé non relu

Guaconax, arbre de la grandeur du poirier. Sa

l, guayacanes, qui entourez de votre ombre le palais des rois ! Adieu, m'écriai-je, monde inondé de larmes, rossignol mélancolique, oiseau chanteur, tomégin léger, tourterelle jalouse et paisible, tocororo2, couvert de plumes d'émeraude, charpentier couleur de feu; adieu, touffes de

feuille est semblable à celle du grenadier, un peu plus étroite cependant. Malgré son apparence sèche, le tronc du guaconax est plein de sève, et ses branches s'élancent droites vers le ciel. Allumé, il sert de flambeau ; des tisons de son bois servent aux pêches nocturnes. Ses branches , bouillies dans une certaine quantité d'eau, produisent une espèce d'huile qui arrête le sang et guérit les blessures de l'arme blanche ; elle guérit également les humeurs froides. Cet arbre est un des plus extraordinairement utiles à l'humanité.

\. Macagua, arbre fruitier assez semblable au guyacan; sonécorce est tachée de vert et de gris, sa feuille est semblable à celle du madroño, mais plus petite et moins verte. Il produit un petit fruit jaune comme l'ambre ; son bois est fort et très-noir au cœur. Une infusion de ce bois guérit les boutons, les abcès et les plaies anciennes.

2. Tocororo, oiseau très-joli de couleur vert tournesol. Sa tête et son collier sont écarlates ou d'un bleu foncé et blanc.

curia1, herbes et fleurs par lesquelles j'aimais, avec la tendresse indicible de l'âme éprise, tout ce qui avait la vie, la couleur, le mouvement , la voix et l'intelligence, sur le sol adoré d'Haïti.

Les paroles du cacique Biautex résonnaient sans cesse à mes oreilles.

Les heures augmentaient mon ennui.

Tout s'achevait pour moi ; je croyais voir pour la dernière fois la terre de nos aïeux ; je connaissais ma destinée; mais j'ignorais encore le moment où mes yeux se fermeraient pour toujours à la lumière.

Le soleil avait laissé son lit couleur de rose; il se levait des mers, serein, majestueux et grand, resplendissant de cette justice impartiale qui nourrit et vivifie avec la même bonté les hautes cimes et les grains

'1 . Curia, herbe odorante et très-fraîche qui sort à peine de terre. Elle produit des fleurs grises très-petites et très-jolies, qui sont le symbole de l'amour. Une infusion de ces fleurs réveille los sensations et dispose au plaisir. Les naturels s'en lavaient les épaules, tant à cause de cette faculté que de celle qu'elle a d'éloigner toute espèce d'insectes.

de poussière, les arbres orgueilleux dont le front se perd dans la nue et les humbles herbes qui osent à peine détacher le leur de la superficie de la terre.

Sa lumière vivifiante reconfortait le cœur des forts et le tremblant esprit des pacifiques, la tête courbée de la vieillesse et le front souriant de l'adolescence ; il faisait à tous une part proportionnelle de ses rayons, sans imiter l'orgueilleuse humanité dans l'inégale distribution que son cœur avare et malade fait de ses rares bienfaits.

Je considérais sa grandeur, accablée sous le poids de mon infortune, quand j'entendis une voix lointaine qui disait :

— Je te salue, seigneur du ciel et de la terre; ta lumière remplit de gloire tout ce qui existe ; les ruisseaux , les arbres , les oiseaux et les fleurs te bénissent avec leur champêtre harmonie. Mon cœur te salue comme eux, mais il est mélancolique. Pourquoi donc l'amour de mes amours, l'âme de mon âme ne chante-t-elle pas ainsi que moi ton retour? Son esprit cependant est

pur comme tes rayons, son amour innocent comme l'amour de ma mère. Éclaire son chemin ; illumine sur ses lèvres le divin sourire; donne, ô soleil, la joie et la paix à son tendre cœur.

La voix qui chantait ainsi était celle de ma fille.

Je me levai précipitamment du buho ; je la cherchai entre les arbres épais.

La vierge était aux pieds des tamariniers; elle pleurait.

— Ma mère! s'écria-t-elle, dès qu'elle m'aperçut.

— Ma fille ! lui répondis-je, en regardant ses joues pâles et humides.

— Ma mère! ta douleur est infinie!

— Ma fille ! ton cœur est plein d'angoisses !

Alors elle se jeta dans mes bras ; elle me couvrit de baisers ; les sources de nos cœurs s'ouvrirent et nos larmes d'amertume se mêlèrent.

—Ma mère, j'aime, de tout l'amour de mes

entrailles, me dit tout bas la tremblante Higuanamota.

Je l'écoutai pensive, et fixai sur son front l'éclair du regard maternel qui plongea dans la profondeur de son être.

Pauvre fille de mon âme !

Jamais elle ne s'était écartée de la chaleur de mon sein; j'avais veillé sur ses sourires, sur ses songes, sur ses jeux et sur ses prières; ma main conduisit sa main sur Fareito1; ma voix apprit à sa voix l'harmonieux cantique du rossignol; mais, hélas! je n'avais pas vu à temps le venin qui empoisonnait ses jours innocents.

— Qui donc aimes-tu? lui demandai-je pleine de crainte, attendant que ses lèvres me révélassent le nom de celui qui me remplaçait dans son cœur.

— Cet étranger, me répondit- elle pleine

\ . Areito, romance qui décrivait les événements passés. Les sages l'enseignaient aux vierges qui la chantaient quelques jours consécutifs; et, de butios en butios, de vierges en vierges, ils transmettaient l'histoire de la patrie et des grandes actions de ses enfants.

de candeur, en tendant la main vers la route ombreuse par laquelle s'avançait un guerrier couvert de fer et armé pour les combats1.

J'allais la maudire quand j'entendis la voix de mon destin qui me criait :

— Tu vas bientôt mourir, Anacaona, et ta race cessera d'être pour l'éternité.

Je jetai les yeux sur Guevara qui s'avançait en silence.

— Bénie sois-tu, Higuanamota, belle et pure comme l'étoile du matin, dit-il à ma fille en s' approchant d'elle ! que le ciel couronne tes ans de ses fleurs et sèche les larmes de ta pauvre mère!

La vierge tendit la main au guerrier et

\ . Ce jeune homme se nommait Hernando de Guevara; il appartenait à une famille distinguée; ses manières étaient excellentes et sa beauté parfaite; il était brave, généreux, mais libertin, révolutionnaire et inquiet. Colomb l'exila d'Haïti et l'envoya en Espagne; mais n'étant pas arrivé à temps pour s'embarquer avec Ojeda, il demeura à Cahoyes, village voisin de Xaragua; il visita fréquemment la maison d'Anacaona et se fit aimer de sa fille Higuanamota, qui, selon les historiens, était un modèle de beauté. (Oviedo. ')

l'amena près de moi avec l'innocence d'un esprit céleste dont la tendresse divine a inondé le regard.

— Mère, me dit-elle toute tremblante, je l'aime de toute mon âme; je l'adore !

— Je l'aime également, reine Anacaona, ajouta le guerrier, et je ne me séparerai d'elle que pour descendre dans la tombe. Je lui apprendrai à bénir Dieu; je sèmerai son chemin de plaisir et de félicité.

Sa voix était bonne, et je n'éprouvai rien de douloureux au cœur en l'écoutant ; mais j'entendis la malédiction de Gaonabo qui s'élevait vers nous de la profondeur des mers ; son ombre couverte de sang se dressa devant moi en criant vengeance ; mes cheveux se hérissèrent !

Ma fille et le guerrier demeuraient à genoux devant moi.

J'étais mère !

Le destin me répétait à chaque moment que ma dernière heure marquée par l'ange était arrivée. Étouffant la haine de mon âme, fermant les yeux à la vengeance provoca-

trice, je couronnai leurs têtes de fleurs, unissant pour tous les jours de la vie leurs innocentes mains.

Le guerrier baisa mon front; il semblait plein d'amour et de reconnaissance. Puis il disparut entre les arbres après avoir pressé la main de mon enfant.

La vierge, remplie de joie, me conduisit à la grotte qui renfermait mes armes, et je m'y livrai de nouveau à mes lugubres pensées.

Je couvris mon front de la couronne des rois ; j'ornai mon cou des cibas et des coquilles sacrées ; je teignis mes paupières; je frottai mon corps avec des feuilles de boho ; je vernis mes bras avec le suc de la xagua; je suspendis à mes épaules les flèches empoisonnées avec le guao et le mancenillier; j'at-

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tachai à ma ceinture le guïro de higuëro l, plein de suc de guaconax; ma main brandissait le dard aigu trempé dans le sang des serpents de Guanima.

Higuanamota me contemplait avec surprise ; et moi, en voyant la tendresse et l'indécision dans ses regards si chers, je renfermai dans le plus profond de mon être la douleur cuisante et l'agitation fébrile de celui qui se couvre de ses armes de guerre pour voler à une mort certaine, et qui voit pour la dernière fois les personnes chéries de son cœur.

Armée de la sorte, j'entrai dans la salle des caciques.

1 . Higuëro, arbre de la grosseur du maral de Castille; son fruit, assez semblable aux citrouilles, se nomme guïro; il est rond ou allongé et peut contenir trois ou quatre litres d'eau. Les Indiens en façonnaient l'écorce, qu'ils polissaient avec soin après l'avoir ornée de dessins de couleur et de coquilles d'or. Ils donnaient auy vases résultant de ce travail le nom de xicara ; ils servaient dans des vases de cette nature leurs breuvages , leurs baumes et quelquefois leur nourriture; ils employaient également des tasses de coco poli qu'ils teignaient de noir.

lkk LÉGENDES AMÉRICAINES.

Bohechio venait d'expirer; ses femmes répandaient des larmes autour du lit mortuaire. Aucun sacrificateur n'était là pour lui couper la tête; le tambour sacré ne résonnait pas dans l'enceinte; le xauxau1 ne se distribuait point aux guerriers; il n'y avait auprès de sa dépouille funèbre ni butios, ni sages, ni vierges, et cependant ce cadavre était celui du chef de guerre des vaillantes tribus de Xaragua.

A quelle misérable situation la tyrannie étrangère avait -elle réduit les rois d'Haïti!

Je contemplai silencieuse la pompe et la vanité de la grandeur, fétide comme la mort

4. Xauxau, pain blanc et très-fin que les sauvages extrayaient d'une racine nommé ipatex, draconan, nubaja, tubaja ou coro. Ils l'écrasaient entre deux pierres, la passaient ensuite dans un tamis, ne conservant que la substance farineuse. L'eau résultant de cette mouture était un poison subtil. Ils plaçaient le pain pétri sur des espèces de pierres, nommées bourren, sous lesquelles ils allumaient un grand feu. Ils obtenaient ainsi descazalis, tourtes excellentes qui apaisèrent plus d'une fois la faim des conquérants eux-mêmes.

et dispersée comme la fumée par le vent de l'adversité.

Je compris, pleine d'affliction, que la majesté des rois est aussi éphémère que le nuage ; que leur grandeur n'est rien sans la vertu et sans la piété de leur cœur ; que l'adulation des vivants n'accompagne les puissants que jusqu'au sépulcre sur la pierre duquel elle se répand en éclats de rire au mépris de l'humanité.

Absorbée par ces tristes idées, le cœur soulevé de dégoût, je quittai la salle.

— Reine de Xaragua, me dirent Umatex et Guaorocaya, en me voyant sur le seuil du palais, les tribus te jurent fidélité et courbent les genou» devant toi.

Le batey 1 était plein de capitaines qui désiraient pleurer la mort de Bohechio, mais qui acclamaient avec enthousiasme mon avé-

1. Batey, place destinée aux jeux de balle que les naturels affectionnaient. Les balles dont ils se servaient étaient faites de résine et préparées au feu de telle sorte qu'elles étaient plus élastiques que celles de gomme employées en Europe au même usage. Les areibas se chantaient également sur ces places.

nement au trône, suivant l'habitude fatale qui consiste à acclamer le souverain nouveau et à tourner les épaules à celui qui est mort.

Je me plaçai au milieu d'eux et leur tins ce langage :

— Guerriers des tribus de Xaragua, de Cibao, de Higuey, de Guahava i, de Sabana, d'Ami gayahua, de Guacayarima et des peuples errants qui vivent dans la profonde obscurité de Cazibaxagua ou dans les déserts impénétrables des montagnes du Nisao, que Vagoniona fasse descendre dans vos cœurs le courage indomptable des héros, pour que vous puissiez délivrer de la tyrannie le sépulcre de vos pères et la terre de vos fils, baignés de vos larmes amères ! A la chute du jour, conduisez les tribus sur les rives de Bonao; Anacaona s'y rendra; et que le Dieu du ciel et de la terre nous assiste !

\. Guahava, Sabana, Amigayahua, Guacayarima, tribus sauvages et féroces qui vivaient dans la profondeur des cavernes souterraines ou sur les cimes inaccessibles des montagnes. La ville de Santa-Maria de la Paix fut construite en 1500 pour rappeler leur extermination.

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Ainsi que des oiseaux débandés, les caciques se répandirent à la recherche de leurs hommes de guerre, par les sierras et par les savanes.

Le soir venait.

Les ombres se groupaient à l'horizon en nuages qui semblaient vivre, elles attendaient que la nuit fût complète.

Guaorocaya et Umatex suivaient mes pas ainsi que l'eussent fait des xulos *.

Nous étions à Bonao, vers les premières heures de l'obscurité. A peine étais-je entrée dans la savane que je commençai à voir les montagnes illuminées par les caobas 2 qui

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