Caobas; on appelle de ce nom des torches de pin
répandaient dans la nuit leur aromatique lumière.
Chaque flamme était un cacique ; les phalanges semblaient une multitude d'étoiles, les guerriers s' étant graissé le front avec les entrailles du cocuyo1.
Pas une voix, pas un bruit ne troublait le vague silence qui régnait parmi les tribus réunies; elles s'approchaient dans l'obscurité comme autant de nues grossies par l'orage, et elles se préparaient au combat.
Toutes descendirent dans la savane, commandées par Guayacoa, le plus prudent, le plus astucieux, le plus rapide des caciques, roi de Guahava et de Guacayarima. Il était suivi du roi Guarionex, le paisible seigneur
enduites de résine qui donnent une lumière très-belle et de beaucoup de durée.
4. Cocuyo, espèce de scarabée dont les yeux jettent une lueur bleue resplendissante; ils ont sous le ventre une ouverture de la grosseur d'une lentille qui projette une lueur semblable. Les Indiens s'éclairaient la nuit au moyen de ces insectes, et pour causer de l'épouvante à leurs ennemis ils se frottaient le front et les paupières avec les entrailles de cet animal qui avaient la propriété de briller pendant longtemps.
des quatorze tribus de la plaine, dont il avait remis le commandement au fier Mayabonex, semblable à l'ouragan destructeur et regardé par les caciques comme le dieu des batailles. Les tribus du Xaragua venaient ensuite ; ces reines du grand lac et des hautes sierras du Nisao obéissaient au grand butio Biautex, dont le nom faisait trembler les Caribes du Boriquen et du Juna, et dont l'inspiration descendait du ciel.
Aux côtés de Biautex marchaient les tribus de Ciguayos, adroites à lancer des flèches empoisonnées; elles étaient commandées par Umatex, guerrier prudent, ayant le regard de la couleuvre, les yeux enflammés, cruels et menaçants. Sa poitrine était couverte de cicatrices et son bras faisait courber les pins les plus hauts sous ses efforts puissants.
Les tribus des cimes arides du Cibao venaient ensuite ; leurs capitaines paraissaient des phalanges de guaraguaos pour la légèreté et pour l'amour du sang. Elles avaient appris deCaonabo à tendre l'arc, à se servir des ter-
ribles macanas et à lancer la pierre avec les lanières du majagua1. Guaorocaya les commandait, beau comme la lumière du matin, droit comme le cèdre du Cibao, dur comme Tacana et puissant à lui seul comme une multitude de tribus.
Chaque phalange avait avec elle son roi, chaque roi ses caciques, chaque cacique ses guerriers accoutumés à la fatigue.
D'un côté étaient ceux qui lançaient le dard, de l'autre ceux qui lançaient la flèche empoisonnée.
Là, on voyait ceux qui combattaient avec la fronde; ici, ceux qui se servaient de la pesante m ajan a.
Plus loin, enfin, ceux qui tuaient avec l'os du manati 2, avec l'épine aiguë du porteépée ou avec la hache destructrice, constel-
1. Majagua, arbre dont l'écorce servait aux naturels pour tresser des cordes et faire des frondes.
2. Manati, espèce de poisson; sa peau, très-épaisse, servait d*arme aux Indiens, qui la découpaient en longues baleines. Ses os ai^us, qui sont durs comme le fer, Imir servaient de pointe de lances.
lée de pointes marines et armée des dents pointues du caïman 1.
La plaine semblait une mer immense d'hommes et d'armes, éclairée d'une façon sinistre par la lueur des caobas.
Guarionex, Guayacoa et Biautex s'avancèrent vers moi et me dirent :
— Reine Anacaona, nous sommes ici avec nos vaillants.
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse î caciques, leur répondis-je. Guacanajari et sa tribu ont disparu de la terre. Mes guerriers sont les seuls qui demeurent sur le Cibao; les anciens et les vierges dorment dans le sépulcre. Le roi de Xaragua vient de succomber solitaire et plein d'angoisses sous le joug amer de la servitude. La patrie est menacée par le fer impie de l'étranger que la maladie retient aujourd'hui dans les murailles de ses forts. Aujourd'hui ses soldats luttent contre la faim et contre le désespoir, lâchement cachés dans-laVega-
\ . Caïman, espèce de crocodile que l'on voit en grand nombre dans les eaux du lac Xaragua.
Real1. Nous sommes innombrables, pleins de force et de jeunesse ; leurs armes sont terribles ; elles tuent avec le feu ; leurs épées fendent comme des éclairs ; les bêtes fauves qui les accompagnent sont cruelles et ont des dents dévastatrices; mais nos flèches sont trempées clans un poison qui fera couler la mort jusqu'aux sources de leur existence; le dard aiguisé à la chaleur de la caoba vibrera clans leurs chairs ; la manaca des ciguayos brisera leurs crânes, et la pierre mortelle du jeniguen fendra sans pitié leurs fronts. Nos mains mettront le feu à leurs forteresses , et nous n'aurons pas besoin demain que le soleil resplendisse, parce que la terre sera illuminée par les flammes de leurs bûchers. Caciques, la patrie nous devra la vie et la liberté.
Après mes paroles, un silence profond régna parmi les rois.
1. Vega-Real, emplacement sur lequel était construit le fort de la Conception, au pied des montagnes du Cibao et aune demi-lieue de la résidence de Guarionex.
— Au combat ! allais-je m'écrier, lorsque Biautex s'avançant vers moi posa ses mains sur ma tête.
— Arrête, reine, me dit-il, et vous, caciques, écoutez la volonté du ciel !
Les capitaines se groupèrent autour du vieillard pensif, qui, tournant vers la lune ses yeux épouvantés, attendait l'inspiration suprême du Tzimes.
Le butio mit le feu aux branches entassées, et les chefs des tribus s'assirent en cercle autour des flammes sur leurs cibucanes i.
Le prêtre jeta au feu les feuilles du sacrifice, et les caciques placèrent les tabacos dans leurs narines pour aspirer le parfum sacré2.
4 . Cibucanes, sacs tissés avec l'écorce des arbres ou les fils du heniquem, du coco, du maguei et du cabuya. Les Indiens s'en servaient pour porter leurs provisions de guerre.
2. Oviedo, dans son Histoire générale et naturelle des Indiens, cliap. XI, pag. 430 et 434, s'exprime ainsi : « Les caciques et les guerriers donnaient le nom de tabacos à certains petits bâtons creux de la grosseur
Biautex remplit la tasse des immortels, et en distribua la liqueur à mes guerriers. Transporté soudain par l'inspiration d'en haut, il lança dans les airs sur mes peuples la volonté du ciel, que lui seul pouvait arracher aux profondeurs impénétrables de l'éternité.
— Anacaona, roi des tribus, capitaines et guerriers, vous voulez lutter en vain contre la volonté de Dieu, dit-il d'une voix sépulcrale et pleine de sanglots. La race de Vagoniona va disparaître de la surface de la terre pour renaître de nouveau avec son esprit dans une nouvelle génération d'hommes quand le destin, qui renoue le fil des temps, donnera le signal de la résurrection.
du petit doigt de la main. Ces tubes étaient divisés en deux parties communiquant entre elles; ils en plaçaient dans leurs narines l'extrémité supérieure, et plongeaient l'autre extrémité dans la fumée des herbes qui brûlaient devant eux. Les Indiens brûlaient parfois cette herbe et la fumaient ainsi que nous; ils respiraient le parfum aromatique des tabacos jusqu'à ce qu'ils tombassent sur la terre, en proie à un sommeil pesant et excessivement agité. »
LÉGENDES AMÉIUC AINES. 155
Mes tribus frémirent d'épouvante, et la crainte courut parmi mes capitaines. Biautex immobile, luttant contre la fermentation du maguei 1, tomba endormi sur la terre dans une extase divine.
Remplie de terreur, contemplant les rois, les caciques et les capitaines, enivrée par la fumée et par la liqueur du sacrifice, j'élevai mon esprit vers le ciel ; je versai des larmes abondantes, tremblant que cette heure ne fut l'heure fatale signalée par le ciel pour mon trépas.
A peine le crépuscule paraissait-il à l'horizon que la retentissante clameur de mes tribus fit frémir mes os.
— Rois et capitaines, m'écriai-je, aux armes !
Mais les rois et les capitaines étaient étendus comme des pierres sur les cibucanes.
Le gouverneur, semblable à l'aigle , accourut de la Vega-Real , à la tête de ses
4. Maguei, infusion de la plante de ce nom avec laquelle les prêtres indiens s'enivraient pour recevoir l'inspiration du Tzimes.
guerriers, et tomba à l'improviste sur mes tribus négligentes.
Mes capitaines dormaient du sommeil du sacrifice, les tribus se heurtèrent entre elles; tout fut épouvante et confusion ; du milieu des ombres épaisses tombaient sur nous des animaux féroces, rompant les os et déchirant les chairs nues de mes Indiens. Des files entières de mes lanceurs de flèches succombaient au tranchant de l'épée; tout fut désolation et ruine. Le hennissement des chevaux, les terribles aboiements des chiens, les cris des moribonds firent entrer la crainte dans toutes les têtes, et mes tribus démoralisées s'enfuirent honteusement.
Les xulos furieux arrivaient déjà jusqu'à moi et me montraient leurs dents voraces, quand, au bruit de la lutte et aux cris des mourants, Guayacoa et Guarionex ouvrirent les yeux pour fuir le nuage de feu qui les entourait, pour éviter le piétinement des chevaux et les morsures cruelles des chiens insatiables du gouverneur.
Rien que d'une façon tardive et inutile,
Mayabonex, Guaorocaya et Umatex combattaient en héros. Guaorocaya, couvert de blessures, me voyant chercher la mort et diriger mon dard vers le cœur de l'ennemi, me saisit dans ses bras nerveux, et, comme l'ouragan emporte les feuilles et les disperse au travers des savanes, il m'emporta toute sanglante dans les profondes cavernes des sierras du Xaragua.
Umatex me suivait; Mayabonex était tombé, criblé de blessures, au pouvoir de l'ennemi avec les quatorze caciques de son roi Guarionex i. La campagne resta couverte
1. Guarionex, cacique de la Vega-Real, était sur le point de se convertir au christianisme, lorsque sa femme fut violée par un des soldats du fort de la Conception nommé Barahonn. Le cacique furieux brisa l'image de la Vierge, laissée dans une chapelle par des missionnaires, et souleva le peuple. Les Espagnols se vengèrent cruellement des tribus de ce cacique et torturèrent plusieurs de ses capitaines. L'horreur de ces supplices irrita de plus en plus les Indiens, et comme Guarionex voulait venger l'honneur de sa femme, il prépara le soulèvement de Bonao.
Malgré le secret recommandé à tous, la nouvelle de la conjuration parvint au fort de la Conception. Les
de cadavres ; mes Indiens faisaient de leurs corps déchirés une garde d'honneur au vieux Biautex, cacique des cimes inhabitées du Nisao.
Et le jour parut!
Jour d'opprobre et de honte pour l'histoire.
Il n'y avait plus de guerriers vivants dans la savane; la terreur et le désespoir régnaient autour de Bonao, ainsi que le silence
Espagnols envoyèrent alors un Indien porter dans une canne une lettre au gouverneur, qui se trouvait à Saint- Domingue. Ce messager, bien qu'arrêté par les naturels, parvint cependant à remplir sa mission. Colomb arriva en toute hâte avec ses soldats au fort de la Vega , d'où il partit à leur tète pour Bonao, et il surprit les caciques pendant leur sommeil. Oviedo, chap. XI, p. 61 de son Histoire générale et naturelle des Indiens, s'exprime ainsi : « Le gouverneur marcha toute la nuit, et arriva près de la demeure du roi Guarionex, qu'il assaillit avec cinq cents hommes. L'impétuosité de l'attaque fut telle, que la victoire ne fut pas un instant douteuse. Comme les Indiens ignoraient l'art de la guerre, on en tua un grand nombre. Le roi Guarionex et quatorze caciques furent faits prisonniers et pendus. » Quelques historiens affirment que quinze mille Indiens furent tués cette nuit-là.
profond que l'extermination des batailles laisse derrière elle.
Le ciel souriait, et le soleil dorait délicieusement le profil des nues couleur de rose; et, pendant que l'aura et le guarago promenaient leurs yeux étincelants sur la proie magnifique que leur offrait la volonté de Dieu, l'étranger, rassasié de sang, triomphateur et superbe, regagnait la Vega-Real, traînant à sa suite les quatorze caciques enchaînés.
Et moi , pauvre reine d'Haïti , cachant "ma honte et l'opprobre de mes tribus, blessée et baignée de larmes, je demeurais au fond des cavernes, sur les hauteurs du Xaragua.
Hélas! combien sont mystérieux et incompréhensibles les desseins du Créateur du ciel et de la terre !
Concevoir les plus grandes entreprises; rêver leur réalisation dans l'espace infini de la pensée; attendre de leur réussite le bonheur et la vie, puis les voir s'évanouir comme une vaine fumée au souffle de la volonté du Tzimes, est la plus cruelle des amertumes qui puissent abreuver notre esprit.
Voir des yeux le péril, toucher le bord du précipice, comprendre le salut et rouler jusqu'au fond de l'abîme, poussé par la fatalité, est une chose affreuse que jamais le cœur malheureux des créatures n'achève de maudire et de pleurer.
Je compris, après ce combat, que la ruine des tribus peut résulter parfois d'un excès d'attention pour le Dieu des batailles.
Mon cœur me l'avait dit.
La grandeur de l'entreprise et la gravité
du péril voulaient une extrême rapidité d'exécution; mais la piété religieuse voulait que la vaine fumée du sacrifice arrivât au ciel, que le butio pénétrât les secrètes volontés du destin et que l'extase sainte enivrât les rois et les caciques.
Dieu l'avait dit; la coutume sacrée du culte le voulait ; il en fut ainsi pour la ruine de mes peuples et le désespoir de mon esprit affligé.
Accablée de fatigue, couverte de blessures, pensive, mélancolique et triste comme la tourterelle qui a perdu ses petits ou qui les a vus mourir sans défense entre les serres cruelles du guaraguao , abandonnée du ciel et de la terre, je courbai la tête et je m'assis sur une pierre dans l'intérieur de la grotte obscure de Cazibaxagua.
Maudit soit celui qui est né sous les ailes empoisonnées de l'ange du malheur!
La malédiction du ciel est écrite sur son front, comme un rayon de flamme que rien ne peut écarter de la terre, lorsque le soleil a resplendi.
Vivre pour pleurer; pleurer jusqu'à la mort; mourir dans le désespoir sous les coups du malheur !
Tel était mon destin.
Guaorocaya et Umatex me contemplaient immobiles, appuyés sur leurs arcs, l'âme transpercée d'ennui, comprenant la douleur de ma douleur.
Pauvres guerriers, la patrie bénira vos noms dans l'avenir, comme je les bénis aux jours de deuil de mon existence.
— Laissez -moi seule avec ma douleur, leur dis-je.
Les deux caciques se retirèrent abattus à l'entrée de la grotte ombreuse et cachée de Cazibaxagua, retraite vénérée de mes peuples et inconnue des étrangers.
La perte de mon sang avait affaibli mon corps, et à peine m'était-il possible de lui rendre sa vigueur avec le guaconax que je venais d'appliquer sur mes blessures, ou avec le suc du hobo dont je me frottais les jointures.
Accablée de fatigue, je tombai sur les
feuilles qui jonchaient le sol, et mes yeux se fermèrent pour la première fois, après bien des jours de tribulations et d'angoisses.
Ils venaient à peine de se clore à la lumière, lorsque je m'entendis appeler par une voix du ciel, confuse d'abord comme le bruit du torrent, mais bientôt harmonieuse et douce comme le chant du rossignol qui pleure la chute du jour.
— Anacoana, me disait cette voix, réveille-toi, car je viens adoucir les heures de ta triste vie.
Je sentis sur ma bouche un baiser amoureux, doux comme le miel de Guanani.
Mes sens s'émurent doucement au suave parfum des herbes de la montagne.
J'ouvris les yeux, et je me trouvai entourée de la transparente lumière de la première heure du jour, parée de nuages couleur de rose, d'azur et d'or.
Pleine de grandeur et de majesté, ma pauvre sœur Ainaima était assise près de moi .
Ses yeux ne versaient aucune larme ; son front n'était plus pâle ; ses joues ne portaient
point la trace de la souffrance ; elle souriait comme les arbres pendant la saison des fleurs ; ses prunelles brillaient ainsi que brille le ver luisant, compagnon de la lune candide; ses cheveux flottaient embaumés des plus suaves parfums. Ses belles épaules étaient doucement caressées par deux ailes vaporeuses de plumes nacrées, pourpres et transparentes comme l'écume des mers; son corps, blanc comme la neige des monts, était enveloppé d'une gaze céleste, brodée d'écarlate et d'or.
Ainaima m'attira sur son cœur, versa sur mon front ses larmes bénies, et bientôt, comme si elle se fut endormie, elle laissa sur mon sein tomber sa tête charmante. Mon cœur sentait le battement imperceptible de ses tempes couronnées de feuilles et de pierres précieuses.
— Anacaona, me dit-elle, je me lève de la ténébreuse obscurité du sépulcre pour consoler ta douleur. Je passe tranquillement les jours dans cette obscurité, sans que ma tombe soit troublée par l'impiété des vivants ou
par l'infatigable persécution des années. Guacanajari sommeille à mes côtés, malheureux encore, même dans la silencieuse région de la mort, parce que ses ossements sont embrasés par son amour pour la femme qui empoisonna sa vie. Auprès de moi reposent également comme deux anges les fils de mon cœur. Ainsi que l'ombre de Caonabo qui t'attend pleine de deuil au delà des limites poudreuses de la tombe, les esprits immortels des rois m'entourent. Vagoniona, descendant du soleil et de la lune, préside au silence sépulcral de nos générations endormies. Ne pleure pas, Anacaona, tes derniers jours sont proches et tu viendras me rejoindre couronnée de fleurs dans la nuit tranquille et bénie du tombeau.
Je caressai ma sœur, enivrée de son amour infini. Je couvris sa tête de baisers, et, dans un transport d'allégresse, je l'étreignis dans mes bras.
Le rossignol chanta.
Je la vis trembler et pâlir.
— Qu'as-tu, mon âme, lui demandai-je !
- — La lune se cache, me 'répondit-elle ; le matin va venir ; il faut que je retourne dans ma tombe avant que reparaisse le jour, car autrement les portes de l'éternité me seraient à jamais fermées,
Conduis-moi jusqu'à ma demeure sombre, me dit-elle avec mélancolie, avec cette tendresse infinie et pleine d'angoisses que répandent les regards de celui qui aime comme on aime au ciel.
Je lui donnai ma main brûlante de fièvre et, réunies comme deux colombes dont les ailes se touchent, nous traversâmes les ruisseaux, les monts boisés, les savanes désertes, à la lueur azurée de la lune.
Nous arrivâmes enfin au sépulcre d'Ainaima.
Étouffée par les sanglots, elle s'évanouit dans ses larmes comme une vapeur qui disparaît dans la mer. Je demeurai seule, la tête perdue, dans le silence et dans la solitude du matin.
Je rouvris les yeux enfin.
L'aube naissait en réalité.
Le soleil dorait de ses rayons enflammés les ombrages épais qui cachent l'entrée de Cazibaxagua.
J'étais assise sur la pierre qui recouvrait la tombe dans laquelle j'avais enterré de mes propres mains les ossements d'Ainaima et de Guacanajari, pour que l'irrévérence des étrangers ne profanât pas leur sommeil éternel.
Trois fois la lumière qui éclaire le jour avait brillé à l'horizon, sans que mes caciques vissent les plumes de ma tête onduler parmi les tribus éparses de Xaragua.
Mon palais était enveloppé dans la céleste malédiction, et mes peuples, désespérés et malades, souhaitaient la mort pour être plus promptement délivrés de l'insupportable poids de l'existence.
Mais l'espoir qui n'abandonne jamais les malheureux soutenait mon corps et, par éclairs aussi , l'àme de mes tribus désolées.
Les étrangers commençaient déjà à remarquer mon absence lorsque je rentrai dans mes domaines. L'ennemi ne m'avait pas reconnue lors du combat de Bonao, et mes caciques se seraient laissé arracher le cœur avant de trahir leur reine.
Les sauvages ne connaissent pas la trahison.
Le gouverneur ne se doutait pas de la soif de vengeance qui dévorait mes entrailles.
Rusée comme le serpent, je me présentai dans mes domaines la tête ornée de frais rameaux de penebezenuc et de guayaba, comme si je venais des fêtes délicieuses de la virginité.
Mon cou était orné de guirlandes de curias et mes mains faisaient résonner la marimba1 mélancolique, qui accompagna
1 . Marimba, espèce de tronc carré et percé au milieu, ayant une longueur d'une demi-coudée. — Sur l'ouverture les Indiens plaçaient des lames très-fines d'or, de
jadis les chants amoureux de mon heureuse jeunesse.
Ma fille Higuanamota m'attendait sur le seuil de mon palais, joyeuse et sans inquiétude comme le sont toujours celles qui ne connaissent que les premiers âges de la vie. — Folle d'amour, elle contait les secrets de sa tendresse aux ruisseaux et aux buissons, aux oiseaux et aux fleurs de toutes les rives.
Pauvre fille de mon cœur î
Si tes yeux avaient pu pénétrer la ténébreuse nuit de l'avenir, avec quelle promptitude tu aurais voulu remettre ta vie entre les mains de l'ange de la mort !
Elle me sauta au cou , légère comme l'air.
Les sages et mes caciques s'agenouillèrent à mes pieds, en admirant la sérénité avec laquelle je revenais de la désastreuse entreprise.
jonc ou de coquilles de carey, au moyen desquelles ils parvenaient à lui faire rendre un son doux et mélancolique dont ils accompagnaient leurs chants.
Les portes de mon palais étaient parées de feuilles d'acana et d'ébénier noir.
Pauvres caciques! avec quel soin ils cachaient leur tristesse dans le coin le plus obscur de leur cœur en deuil.
Quelques instants après mon retour, je reçus la visite de Roldan1 et de Barahona.
\. Francisco Roldan Ximenes, alcade mayor de l'île. C'était un homme pervers, ambitieux et ami de Barahona, qui, pour avoir violé la femme de Guarionex et commis d'autres excès, fut condamné à mort, mais absous. Tous deux se soulevèrent contre le gouverneur et s'enfuirent d'abord par la Vega-Real, puis s'unirent à Guarionex, frère de Caonabo, à qui ils donnèrent le nom de frère. Ils soulevèrent les caciques de l'île contre Colomb, en leur disant qu'ils allaient les délivrer des Espagnols, et assiégèrent le gouverneur dans le fort de la Conception jusqu'au 3 février 1498, époque à laquelle il reçut des renforts d'Espagne. Alors Roldan s'établit à cinq lieues de Saint-Domingue, poussant les Indiens à un soulèvement général. Les Indiens se soulevèrent, et ce fut alors que, pour la dernière fois, le malheureux Guarionex fut fait prisonnier, après s'être caché pendant longtemps dans les montagnes de Ciguay qui s'étendent au nord de l'île. Le cacique de ces montagnes était le noble et vaillant Mayabonex dont l'habitation était située à dix lieues à l'occident d'Isabela. Sachant qu'il risquait sa vie en cachant Guarionex, il ne
La perfidie injectait leurs yeux, et le faux sourire de la cruauté ne pouvait se déguiser derrière leurs lèvres.
Pendant qu'ils s'entretenaient avec moi, Guevara vint, conduit par Higuanamota.
Que ces deux âmes étaient heureuses !
Roldan les contempla furieux, la jalouse envie au cœur.
— Sors de Xaragua, dit-il à Guevara, ou sinon je te fais mettre à mort.
Higuanamota demeura immobile, comme si elle avait vu se dresser sur ses pas, dans les monts, le serpent au dard venimeux.
Guevara me serra dans ses bras, baisa le front de ma pauvre fille et s'éloigna, le visage voilé par le désespoir.
Roldan suivit ses pas.
Ma fille Higuanamota se jeta alors dans mes bras en fondant en larmes, et me dit :
— La douleur me déchire les fibres du
lui donna pas moins l'hospitalité et le défendit jusqu'au jour où on l'enleva par surprise. Cette noble conduite causa à Mayabonex la perte de sa vie et la ruine de son pays.
cœur, ma mère. Je sens la vie m'abandonner !
— Ne pleure pas, pauvre enfant, lui réponclis-je.
A peine avais-je prononcé ces mots que Guevara parut couvert de ses larmes et accompagné de Pane l'ermite1.
— Père, clit-il au butio chrétien qui cachait son front plissé par les années et sa barbe blanche sous une draperie bleue comme les ondes de la mer, père, j'aime Higuanamota. Verse sur sa tête l'eau du christianisme pour que je sois consolé de mes peines et que je sauve mon âme de la damnation.
— Agenouille-loi, jeune Indienne, dit l'ermite.
Higuanamota inclina sa tête sur son sein.
Le vieillard , d'une main tremblante , répandit l'eau du baptême sur son front virginal. Elle était plus jolie alors que
1. Roman Pane et Juan Borgonon, compagnons du père Boll. — Ce Borgonon fut chargé de la conversion de Guarionex.
toutes les fleurs d'Haïti, et l'auréole des immortels brillait autour de sa tête.
— Demain, je vous unirai pour toujours, lui dit-il, en la pressant tendrement entre ses bras.
Demain!
Ce lendemain n'arriva jamais pour les malheureux.
Roldan sut que Higuanamota était chrétienne.
Alors la jalousie enflamma le perfide; il ordonna à Guevara de quitter Xaragua.
Le malheureux jeune homme, torturé dans son amour, vint se réfugier dans mon palais. Le tigre le poursuivit jusque dans la couche de Higuanamota.
Ma fille s'était cramponnée à mon cou, comme le lierre des forêts au tronc vert des hautes yarumas.
Les soldats du tyran n'eurent point pitié des larmes de ces enfants. La pâleur cadavéreuse des vierges ne put les attendrir; les prières de mon cœur de mère, le cri déses-
péré de ma douleur n'eurent aucun empire sur ces cruels.
Roldan chargea de chaînes sa victime et la traîna au milieu de ses soldats jusqu'au fort de Saint-Domingue1, où il la jeta dans le cachot obscur et humide réservé aux caciques condamnés à mourir de faim pour avoir défendu avec la pointe du dard la liberté de la patrie.
1 . Guevara fut retenu prisonnier dans ce lieu jusqu'à l'arrivée de don Francisco Bobadilla, officier de la maison royale, commandant militaire, le 23 août 1500. — En arrivant dans la rivière de Saint-Domingup, ce nouveau gouverneur vit une potence de chaque côté de la rive et les corps de sept Espagnols pendus la semaine précédente. — Cinq autres, parmi lesquels se trouvait Guevara, allaient périr par le même supplice; Bobadilla les fit mettre en liberté. Malgré cet acte de justice, le nouveau gouverneur est loin de mériter l'estime des historiens. Il se conduisit envers Colomb de la façon la plus indigne, et le renvoya en Espagne chargé de chaînes ainsi que ses frères. Il abusa de lettres perfidement obtenues des rois catholiques, et ne tint aucune des brillantes promesses qu'il avait faites à son départ. Il distribua les Indiens aux colons comme un vil bétail. les marqua et les fit périr en exigeant d'eux les plus duFS Lrav ,ux.
C'était la dernière goutte qui manquait à la coupe de mon destin.
La coupe déborda !
De même que le- Seigneur du ciel récompense les bons, il châtie la cruauté des pervers.
Seulement le coup vengeur se fait souvent attendre.
Bien des fois les pervers sont déjà sur le bord du sépulcre, courbés par la vieillesse ou consumés par les jouissances de la terre, lorsque le châtiment les atteint et leur prouve que Dieu dispose tout ici-bas selon sa volonté et non selon celle des créatures.
Les dessins du Créateur sont impénétrables pour les butios et pour les rois, pour
les sages et pour les ignorants, pour les hommes et pour les animaux.
C'est en vain, âmes superbes, que vous disposez des événements de la vie; votre œuvre sera comme la fumée, et tout aura lieu dans le monde, non comme vous le souhaitez, mais comme le voudra celui dont la puissance est au-dessus de toutes les puissances.
Roldan, couvert de crimes, répandit tant de sang qu'il aurait pu, comme sur un fleuve rouge, faire naviguer ses trésors sur cette onde humaine si la terre honteuse ne l'eut bue.
Il vécut avide de méfaits; il insulta les rois, brûla les autels, dépouilla les caciques, leurs femmes et leurs filles, et paya le bien de la plus amère ingratitude.
Mais Dieu signala son heure au firmament de la justice éternelle. Orgueilleusement paré de son injustice, il s'élança sur le sein d s océans...
Dieu avait parlé.
Roldan s'abîma dans les flots avec ses
trésors et ses perversités, en vue des plages d'Haïti1.
Pauvre Guarionex, tu péris également, toi qui étais ici-bas le personnification de l'amour et de la justice. La volonté de Dieu est impénétrable, je le répète.
Tu allais sur un sol étranger répandre des larmes qui auraient eu l'amertume du fiel; tu avais perdu ta couronne, ô Guarionex, ta couronne, ta femme, les fils adorés de ton cœur.
La vie pouvait - elle avoir pour toi des charmes?
Les temps passaient en m'abreuvant ainsi de toutes les douleurs.
1. Bobadilla , Roldan et Guarionex, qui était prisonnier depuis la guerre de Hiquey, s'embarquèrent à bord de la flotte qui avait amené Obando. Elle était chargée de grandes richesses et, entre autres, du gros morceau d'or qu'envoyait aux rois catholiques le cacique Catalina. Tous étaient joyeux, moins l'Indien qui pleurait. L'amiral, au sortir du port, le 29 juin 1502, prévit l'horrible tempête et vint demander à Obando l'ordre de contre-mander le départ. Obando refusa, et deux jours après la flotte n'était plus : Dieu s'était prononcé déjà entre l'indien et ses bourreaux.
Higuanamota ressemblait depuis longtemps à un cadavre.
Ainsi que l'ouragan du nord sèche de son souffle les fleurs du tamarinier, de même le désespoir consumait la vierge infortunée.
La voir mourir, hélas ! et ne pouvoir trouver le remède à l'amour immense dont elle mourait!
Trois fois je me rendis à Saint-Domingue. L'étranger me laissa pénétrer dans la prison de Guevara.
0 bonheur fugitif! Mais le commandant Bobadilla étant arrivé des terres lointaines, celui qu'adorait ma fille fut rendu à la liberté.
Higuanamota se reprit à la vie comme la fleur dévorée de soif, lorsque la veine transparente de cristal qui descend des montagnes, grossie par l'ouragan, la rafraîchit à l 'improviste.
La vierge se couronna de curias, lava son corps d'infusions odorantes et courut sur les rives du Juna mirer son visage dans la clarté des eaux ; puis elle s'en alla attendre ses amours sur les crêtes solitaires de la Sierra.
Que de jours d'angoisses elle passa dans l'attente inutile!
Pauvre et innocente enfant!
Qui donc t'eut dit, lors de ces instants de tendre allégresse, que l'homme adoré de ton âme, et pour lequel tes yeux de colombe avaient répandu tant de larmes, serait insensible à ton amour et aurait la dureté des cailloux épars sur les rives du Cibao?
Guevara ne reparut pas sur les terres de Xaragua.
Higuanamota, sans pousser un gémissement, se retira pour mourir dans les sombres profondeurs des forêts.
Je ne sus plus rien du jeune guerrier.
Au milieu de tant de douleurs, les temps couraient et la race d'Haïti disparaissait de la surface de la terre.
Les rois et leurs tribus devinrent esclaves. On distribua nos caciques comme un bétail.
En vain mon esprit cherchait un moyen de venger nos injures.
La peur courbait le front de mes peuples.
Guarionex, Mayabonex, Biautex et Guao-
rocaya étaient morts en luttant les armes à la main.
Cotobanama1, seigneur de Hiquey, était le dernier cacique qui défendît encore, sur le sommet touffu des monts et dans l'obscurité des cavernes, la liberté chère à la patrie.
La destruction était terrible, lors de l'arrivée d'Obando2, mais sa tyrannie fut plus cruelle encore que celle de ses prédécesseurs.
Les habitations étaient désertes; mes Indiens mouraient de faim sur les routes ou se pendaient aux arbres; les mères étouffaient leurs enfants, désespérées de ne point avoir dans le sein de quoi les nourrir.
1. Cotobanama, dernier roi cacique de Hiquey. Il mourut pendu. C'était le géant le plus fort que l'on ait jamais vu.
2. En 1501, Nicolas Obando, commandeur <T Aleantara, fut nommé gouverneur de l'île. On lui confia trente bâtiments montés de plus de 1,500 hommes. Il quitta l'Espagne le 13 février 1502, et, le 13 avril, il arriva à Saint-Domingue, ayant perdu un vaisseau et cent trente passagers sur les côtes d'Espagne.
Tout était dévastation et ruine, solitude et tristesse1, mélancolie sépulcrale.
Haïti était moribonde ; ma pauvre île poussait le hoquet du trépas.
Haïti ! Haïti ! terre de mes aïeux !
Ton existence se terminait dans la tristesse qui enveloppe les rayons du soleil lorsqu'il se couche à l'horizon.
Je n'avais plus personne à aimer. Mes parents étaient morts. Le malheureux Caonabo avait péri sur les mers. Higuanamota n'avait plus sa raison. Ma couronne était foulée aux pieds. Les graines sacrées de mon cou étaient éparses sur le sol. Mes peuples étaient dispersés. Mes caciques épouvantés se cachaient dans les profondeurs des cavernes.
Mais mon âme, pleine d'abattement, grande et généreuse cependant en face de
4. En 1503, la tyrannie d'Obando était pire que celle de Bobadilla. Les Indiens mouraient de faim dans les monts et sur les chemins. Les habitations étaient désertes. Les mères étouffaient leurs enfants. La faim et la soif en finissaient avec les tribus, selon le dire du vénérable Las Casas, témoin de ces atrocités.
la rigueur de mon destin, rêvait l'implacable vengeance, sans que Dieu daignât me permettre de la réaliser.
Cotobanama et Gayacoa restaient seuls des rois et des capitaines du terrible Umatex.
J'invoquais le ciel à toute heure, bien que la foi s'envolât de mon âme. L'espérance abandonnait mon esprit. Je n'avais plus d'amis, plus de liberté, plus de patrie. L'amour de mon sol natal s'était brisé avec mon cœur.
Et me voir obligée d'attendre la mort, sans empoisonner avec la baygua l et le suc du xauxau le misérable étranger 1
Et souffrir tant d'heures après tant d'autres heures, sans briser la main infâme du bourreau qui daignait me nourrir !
Cela devait arriver ainsi. Dieu l'avait décidé dans le secret impénétrable de sa volonté î
\. Baygua, herbe que l'on jetait dans l'eau des ruisseaux pour endormir le poisson, qui, comme mort, montait à la surface. Cette herbe est un poison.
Mes tribus ayant été détruites, je me réfugiai, malade et désespérée, dans les bois épais du Xaragua, taciturne et mélancolique comme celui qui voit s'élargir 'chaque jour de plus en plus la plaie incurable qui doit mettre fin à son existence.
La folie conduisait Higuanamota au tombeau.
Tout m'annonçait l'heure à laquelle mon destin devait enfin s'accomplir.
Les temps se précipitaient avec cette lenteur rapide qui forme la chaîne des âges éternels.
Je pensais au sort des rois.
Entourée du reste de mes fidèles, je levais les yeux au ciel, au ciel, sourd à ma voix pleine de larmes et de douleur.
Mon esprit méditait sur la mort !
J'étais absorbée par cette méditation quand les cris de mes caciques troublèrent mon silence et me firent lever la tête.
Telle à l'horizon apparaît d'abord imperceptible la nuée vaporeuse qui grandit, couvre le ciel et le remplit enfin d'obscurité ; telle mes yeux aperçurent dans la plaine la cohorte étrangère qui se dirigait en épaisse phalange vers Xaragua, déployant ses drapeaux dans les airs et épouvantant les forêts du bruit de ses trompes de guerre.
Mes caciques , les derniers des derniers, hélas! coururent aux armes; ma tribu décimée se prépara au combat. Les vierges coururent se réfugier dans les obscurités de ma retraite, pleurant à chaudes larmes et implorant à genoux la pitié du Tzimes des rois.
Lorsque je levai les yeux, mes caciques armés se tenaient auprès de moi.
— Malheureux , leur dis-je, résignée à la fatale rigueur de mon destin, pourquoi chercher la mort dans le combat, pourquoi offrir votre poitrine à l'épée? Laissez l'arc, aban-
donnez le glaive, la macana puissante et la menaçante hache de pierre. Tout cela est vain. Vos flèches peuvent-elles atteindre le ciel? Il ne faut plus combattre, caciques. L'étranger est couvert de fer. Vous ne pouvez dans tout son corps trouver une place où puisse pénétrer l'épine aiguë. Ses chevaux sont fiers et rapides, ses armes terribles frappent comme la foudre ; ses bombardes et ses arquebuses vomissent le feu qui a renversé des files entières de nos pères. A quoi sert-il de chercher une mort horrible, quand vous pouvez mourir résignés et victimes sublimes sous les miséricordieux regards du Seigneur du ciel et de la terre. Brisez vos armes et préparez-vous à la fête joyeuse.
L'étranger touchait déjà le seuil de ma retraite, lorsque mes caciques jetèrent leurs armes et courbèrent la tête silencieux.
— ■ Vierges d'Haïti , dis-je aux jeunes filles, tressez des couronnes et séchez les larmes de vos yeux. Que le tyran vous voie jolies comme la lune, légères et joyeuses comme le tomegin du mont,
Depuis longtemps les gouverneurs d'Isabela ne se rendaient plus à ma demeure. Colomb avait laissé dans ma mémoire des souvenirs d'estime1, malgré Ma profonde blessure ouverte dans mon cœur par son
\. Anacaona, après l'emprisonnement de Caonabo, alla vivre avec son frère Bohechio. Le fort de Saint-Domingue terminé, le gouverneur alla lui rendre une visite, et traversa trente lieues de pays pour arriver jusqu'à elle. Trente vierges du sang de Bohechio allèrent à sa rencontre couronnées de fleurs, jetant des palmes et chantant leur areito mélancolique, qui allait rappeler l'histoire de cet événement aux temps à venir. Quand elles arrivèrent devant Bartolomé Colomb, elles s'agenouillèrent, jetant leurs palmes à ses pieds, et lui présentant leurs fleurs aromatiques. Anacaona vint bientôt après sur les épaules de ses Indiens, couronnée de curias et de fleurs du maquey, triste au fond du cœur du souvenir de la mort de son mari. Cette femme généreuse conduisit les Espagnols à la demeure de Bohechio, leur fc servit le guanas, espèce de serpent très-laid, mais d'un goût très-savoureux, et plusieurs espèces d'aliments du pays, des racines et des fruits. Les Espagnols passèrent deux jours auprès d'Anacaona et demandèrent ensuite de l'or au cacique. Bohechio répondit qu'il ne s'en trouvait pas dans ses domaines, et que, par conséquent, il ne pouvait leur en donner. Le gouverneur lui répondit qu'en ce cas il exigeait le tribut en racines,
frère. Mais depuis son départ mon âme n'avait connu que des amertumes, mes yeux n'avaient vu que les crimes, la désolation et la mort.
Les guerriers arrivèrent ; j'allai à «leur rencontre sans ma couronne, entourée de mes vierges qui leur offraient, en chantant, des palmes et des guirlandes de fleurs.
Obando était à la tête de ses légions vêtues de fer, montées sur des coursiers
en coton et en cazabe. Le cacique accepta cette transaction avec joie et elle fut religieusement exécutée.
En 1 497, les envoyés de Bohechio vinrent offrir à Bartolomé Colomb le payement du tribut promis. Bartolomé alla le recevoir. Trente-deux caciques, tributaires du roi Bohechio, l'attendaient, et, à son arrivée, ils lui remirent un magasin entier de coton, de pain de cazabe et des racines alimentaires dont ils remplirent une caravelle qui fut visitée par Anacaona et Bohechio. Avant d'arriver à la caravelle, Anacaona montra au gouverneur, sur le bord de la mer, la maison dans laquelle elle gardait ses richesses, consistant en meubles de matière dure, plumes et tissus de fil et de coton, diverses pierres, coquilles et arbres. L'amabilité et la généreuse conduite du gouverneur lui concilièrent le cœur de la cacique, qui se sépara de lui, lors de son départ pour Isabela, en pardonnant à son frère la mort du vaillant Caonabo.
terribles qui hennissaient, esclaves des hommes gigantesques dont les jambes robustes pressaient leurs flancs.
Des chiens avides de sang venaient à la suite de ces légions.
— Que le soleil éclaire favorablement ta venue, dis-je à Obanclo ! Mes caciques tiennent fidèlement le serment de fidélité fait par eux à tes rois. Je te paye le tribut, et le ciel sait combien de larmes il en coûte à mon peuple, malade et pauvre, de le recueillir dans ces champs embrasés par le feu de la vengeance et du désespoir.
— : Anacaona, me répondit-il, tes caciques, dans l'obscurité des cavernes, méditent l'extermination de mes guerriers.
— Obando, repris-je, la reine Anacaona, orpheline, veuve, sans patrie, sans amis, ne sait que pleurer dans le coin obscur où ta pitié la laisse vivre. Tu m'accuses, si tu accuses mes caciques.
Alors le guerrier me tendit sa main de fer. J'éprouvai une grande douleur; mais il fit moins de mal à mes os avec son gantelet
d'airain qu'avec ses paroles aux fibres de mon cœur.
Mais je souriais, parce qu'il m'était impossible de faire autrement.
Les vierges commencèrent l'areito; les mères jonchèrent la terre de fleurs ; mes caciques étendirent sur l'herbe des toiles blanches de mirabolano i, et sur elles l'ector2 suave, le xauxau rond, l'ipotec rôti, le savoureux guaraca, Taxi3 ardent, des tourterelles cuites au feu, de tendres xaxabes à, des corisets, des quemix frais 5, le poisson blanc du lac de Xaragua, le doux hanon 6 des pa-
1. Mirabolanos, arbres qui produisent le coton. %. Maïs en lait; il se mangeait grillé sur des plaques et formait un aliment très-substantiel.
3. Espèce de piment très-piquant, très-échauffant, et avec lequel ils assaisonnaient leurs repas. La plante a plus d'une vare de hauteur; le fruit est long d'un doigt, rouge vert tirant sur le bleu, de la rondeur des cerises; sa fleur est blanche, sans odeur ; ses feuilles remplacent le persil dans les sauces.