Hanon, fruit semblable à la guanábana, plus petit
payas, le yayana l jaune, le caimito 2, le rose mamey 3, la guayaba 4, le suc du
cependant, aigre-doux, très-délicat, plus suave et moins filandreux que le guanábana.
\. Yayana jaune, espèce d'arbuste comme le cardon, âpre et épineux. C'est l'ananas d'Europe. Il met dix mois à mûrir, et chaque plante ne produit qu'un seul fruit. — Ses espèces sont : la yayana, la boniana et la yayaqua : la yayana est la meilleure; elle se rencontre à l'état sauvage, mais à la culture elle gagne en douceur et en grandeur.
2. Caimito, arbre élevé dont les feuilles sont rondes, vertes d'un côté et rougeâtres de l'autre. Il produit un fruit assez semblable à l'orange, petit, grisâtre ou vert. L'intérieur de ce fruit est blanc comme le lait, doux et gélatineux. Il est d'une grande fraîcheur et très-sain. En se frottant les dents avec les feuilles du caimito, on les rend extrêmement blanches.
3. Mamey, un des arbres les plus beaux du monde, très-vert et très-vaste au sommet. Sa feuille est pareille à celle du noyer, mais plus longue et plus étroite. Ses fleurs sont grandes comme la paume de la main et écarlates. Son fruit est deux ou trois fois gros comme le poing; son écorce est sèche et pâle; sa chair rouge est très-douce. Le pépin noir, assez grand et très-rare, qui occupe le centre de ce fruit, donne d'excellente huile.
4. Guayaba, un des arbres fruitiers les plus estimés des Indiens. Grand comme un oranger, sa feuille est
maquey1, l'eau de hobo, l'essence de guazuma2 almibarada, .et le festin frugal commença.
Obando était au centre; j'étais à son côté.
Mes vierges en chœur et se donnant la main commencèrent leur chant.
Dernier chant qu'entendit mon oreille!
L'étranger, en acceptant nos fruits, nous offrit du vin rouge et de Teau-de-vie transparente et pure.
La joie régna pendant le repas ; mais mon
moins foncée que celle du laurier; son fruit a la forme de la poire. Il y en a de verts, de blancs et de roses extérieurement. Ses pépins sont petits et doux. On peut le manger vert ou mûr. Certaines fleurs de guayaba, très -blanches, ont une odeur préférable à celle de Tazahar.
4. Maquey, plante semblable au cardon. Les Indiens en faisaient des cordes et des manteaux. On en extrayait au feu une sorte de vin ou de sirop enivrant facilement.
2. Guazuma, arbre très-élevé, dont le fruit ressemble aux mûres. Les Indiens en obtiennent un breuvage qui engraisse. Les Espagnols firent de cet arbre un excellente poudre.
âme était noire de douleurs, et les yeux de mes caciques étincelants de haine.
Pauvres Indiens !
Le banquet se termina. Les soldats s'abritèrent sous leurs tentes au milieu de la place de Xaragua, les capitaines dans les habitations des caciques. Obando vint dormir dans mon palais.
Je lui donnai ma couche ; je jonchai son hamac de feuilles fraîches, et deux vierges, pures comme les gouttes transparentes de la rosée, éventaient l'air autour du front sinistre du guerrier.
Le sommeil s'empara de mes sens.
Ma main aurait du traverser mille fois d'un trait aigu le cœur orgueilleux du traître.
Avec quelle sérénité les âmes cruelles parviennent à cacher leurs iniques desseins!
Avec quelle terrible sûreté frappe l'homme qui médite le crime et peut sourire sans que sa physionomie soit voilée de l'obscurité du crime !
Qui se méfie de la couleuvre cachée sous l'herbe?
Qui se méfie de la flèche aiguë venant le frapper pendant son sommeil?
Qui se méfie de la mort préparée par une main amie, au milieu des sourires perfides et des flatteries trompeuses?
Personne dans le monde ; personne.
Je me réveillai pendant que l'étranger dormait tranquille, son cruel projet dans le cœur. Ses jours se passaient en plaisirs et en fêtes.
J'accusai mon âme de la faiblesse qui me laissait vivre.
Mon âme répondait à mes accusations par une inquiétude sombre, par une crainte dévorante, par une languissante tristesse qui engourdissait mon corps brisé.
Et les heures couraient ainsi.
Un soir, Obando me dit , non loin du Mont-Vert :
— Demain, je veux te faire mes adieux ; réunis tes caciques, et tu jouiras de la fête que je leur prépare avant de quitter Xaragua.
Lorsque les caciques apprirent qu'il allait abandonner mes domaines, ils bondirent de joie.
L'étranger comprit leur allégresse, et un sourire erra sur ses lèvres.
Mes yeux, qui épiaient ses regards, virent en eux le sombre éclair du crime; mon âme vaillante prit le deuil et je fondis en larmes qui se figèrent sur mon cœur à la pensée du crime que cette bête fauve pouvait avoir conçu.
— Reine, à demain , me dirent mes caciques.
— Non, jusqu'à l'éternité, allais-je leur répondre, lorsque Obando, avec une apparente amitié, me prit la main et me conduisit dans mon palais.
La nuit s'écoula.
Nuit de malédiction ! nuit horrible !
Je ne fermai pas un instant les yeux, cette fois. J'entendais une voix du ciel qui me criait :
— Prépare-toi à mourir, Anacaona!
— Je suis prête, mon Dieu, répondirent mes lèvres en baisant leTzimes que grava sur mon sein la main sacrée du vieux Biautex.
Étouffée par les sanglots, je quittai le hamac des rois et allai baiser le front de ma pauvre Higuanamota qui dormait comme un ange et se reposait, au gré d'un tranquille songe, des heures trop longues de sa folie.
La vierge souriait. Sa couche était jonchée de fleurs jaunes flétries.
Ame de mon âme !
Pauvre fille!
Le matin parut, triste et nuageux. Le soleil ne voulait pas éclairer la terre. Les montagnes étaient noyées dans le brouillard, le vent était froid.
Avant ces derniers jours de fête, Xaragua était déjà un sépulcre solitaire et en deuil.
Le firmament s'était couronné de nuées plus sombres; le ciel n'avait pas voulu voir de fêtes.
J'arrivai sur la place. Mes caciques m'attendaient. Qu'ils étaient beaux à mes yeux, couverts de leurs plumes de tocororo bleu, rouge et noir !
Umatex, comme l'ange de la vie entre ces guerriers, me regardait et me disait :
— Reine, mon cœur m'annonce de grands malheurs !
— umatex, lui répondis-je, que la volonté du Tzimes s'accomplisse !
Bientôt les vierges arrivèrent couronnées de curias, et mon peuple remplit enfin l'immensité de la grande place.
J'entrai dans le palais de la fête, entourée de tous mes caciques. En mettant le pied sur
son seuil je crus franchir les limites froides de la tombe.
La pauvre Higuanamota me suivait pâle et mourante.
La table du festin était préparée. Umatex y prit place ainsi que mes guerriers. La triste Higuanamota s'assit à mon côté. Seule, elle était heureuse; elle souriait; la folie consolait son âme. Tous les autres regardaient tristement mon front chargé d'angoisses.
Pauvre race d'héroïques capitaines !
Le ciel voulut vous arracher de la surface maudite de la terre; il voulut que vos ombres s'élançassent en phalanges d'immortelles victimes vers la lumière éternelle, avant que l'épouvantable ruine de la patrie fut entièrement consommée.
Nous attendions Obando, et il ne venait pas. Tous se taisaient, croyant que les paroles errantes sur mes lèvres allaient en sortir; mais, le front appuyé dans mes mains, je pensais à Dieu !
Le son des trompettes guerrières retentit. Je sentis mes cheveux se hérisser. Les
yeux de mes caciques se fixèrent sur les miens.
Je me rappelai avec épouvante le dernier jour prédit au monde.
Mon cœur entendit cette harmonie comme si elle était l'appel de l'ange du jugement dernier des chrétiens.
De mon siège, je vis s'avancer des soldats parles avenues de la place et les fermer avec leurs lances.
Mes caciques ne pouvaient plus fuir.
La cavalerie arriva ensuite et tira ses épées.
Obando se plaça au milieu de tous. Le ciel illumina mon cœur, et je vis devant mes yeux l'éternité resplendissante dans laquelle se mirait le Dieu du ciel et de la terre.
— Caciques, m'écriai-je vaillante et forte, notre dernière heure est arrivée ; il faut mourir en héros.
Les caciques se levèrent comme des martyrs, et, prosternés à mes pieds, courbèrent leurs fronts plissés. Je bénis au nom de l'esprit de Dieu leurs têtes généreuses que la
volonté immuable allait couronner de fleurs que nul ne pourrait flétrir.
Obando, qui -se trouvait au centre de la place, couvrit de sa main la croix rouge qu'il portait sur la poitrine 1, et alors le feu, le fil
\ . Page 90 du chapitre xir de Y Histoire générale et naturelle des Indiens écrite par Oviedo, on lit le récit de cet événement dans les termes suivants : « Justice fut faite également d'Anacaona en la forme que l'on va voir. Le commandant, ayant eu des détails plus précis sur la trahison de l'an 1503, prit soixanle-dix cavaliers et deux cents hommes de pied, et partit pour la province de Xaragua, qui était commandée par la cacique, alliée à beaucoup d'autres chefs. Le gouverneur, arrivé au centre de cette province, commanda que le dimanche prochain les chrétiens jouassent au jeu de cannes et que les chevaliers se mêlassent aux Indiens, qui seraient tous admis à prendre part à la fête. Après le dîner, tous les caciques et tous les principaux Indiens confédérés de cette province étant réunis dans un caney, habitation très-vaste d'alors, et les cavaliers se trouvant rangés sur la place, on pria le commandant, qui jouait à quelques pas pour ne point donner des soupçons aux Indiens, de se rendre dans la salle, où parut aussi la cacique Anacaona. Un signal retentit. Les caciques furent entourés et faits prisonnier par Diego Velasquez et Rodrigo Mexia qui savaient les desseins d'Obando. On mit le feu aux habitations ; tous les chefs,
de l'épée, la pointe acérée de la lance terrible firent leur office parmi cette multitude sans défense.
Le cri des femmes et des enfants arrivait jusqu'au ciel, qui voyait, impassible, cette scène affreuse se consommer, et qui, certes, n'en vit jamais de plus honteuse depuis que la terre est habitée par des vivants.
Le soldat impie s'empara des portes de mon palais.
Mes caciques étaient tranquilles, attendant le sacrifice avec la sérénité des dieux.
Les capitaines Velasquez et Mejia entrèrent dans la salle du festin.
— Est-ce donc là cette fête promise à la reine, votre alliée? leur dis-je avec le mépris d'une âme que le ciel remplit de sa divine inspiration.
Les soldats alors plantèrent dans le cœur
tous les habitants périrent par tous les genres de mort possibles dans un tel moment, à l'exception d'Anacaona qui fut pendue trois mois après, en vertu d'une sentence légale. »
des caciques la pointe de leurs armes.
Pas un gémissement ne vint ajouter à l'horreur de cette boucherie. Mes capitaines, blessés à mort, furent pendus aux poutres qui soutenaient le toit. Je vis mourir ma pauvre Higuanamota.
Aveugle d'horreur, désespérée, me heurtant aux cadavres encore chauds, je cherchais ma fille de mes tremblantes mains. Ma fille !
J'étreignis son corps sur mon cœur. Les convulsions de la mort l'animaient encore. Hélas! les larmes et le voile obscur de la douleur m'empêchaient delà revoir avec les yeux de la tête.
Peu à peu les flammes parurent jusqu'à la salle du festin. Les poutres brûlaient ainsi que les cadavres des caciques, dont les tortures n'avaient pu obtenir un seul cri, et que la flamme dévorait silencieusement.
En quelques minutes la place de Xaragua se transforma en une mer embrasée sur laquelle errait une tempête de cris désespérés
arrachés par la douleur aux vieillards, aux enfants et aux femmes.
Tous périrent par la flamme, la potence ou le tranchant de l'épée.
Mon Dieu ! mon Dieu î
Quel jour horrible pour l'histoire du monde I
La chaleur croissante torturait mon corps, et mon âme voulait l'abandonner au sein de ce bûcher; mais les liens de mes os et de mes chairs me poussaient machinalement hors de la salle incendiée, ainsi que font les muscles du serpent déjà privé de sa tête, lorsqu'il se tord en tous sens sur le sol.
Folle, les yeux hors de leur orbite, Tes cheveux brûlés par les torrents de feu qui s'élançaient de cet antre de ruines et de sang, j'arrivai sur la place où j: aspirais l'air à pleins poumons.
Mais alors la main de fer des soldats d'Obando s'abaissa sur mes épaules et me précipita à terre. Ils me chargèrent de chaînes. La plante barbare de leurs pieds foula la tête malheureuse de la reine de Xaragua, qu'ils
traînèrent, comme une lionne attachée aux flancs des chevaux rapides, vers Haïti, par le chemin des montagnes.
Dieu fit bien en faisant disparaître ainsi le reste de mes tribus de la surface de la terre, avant les derniers jours d'épouvante, de deuil et de honte.
Les crêtes des monts étaient solitaires, ainsi que les forêts, ainsi que les savanes immenses, ainsi que la rive des ruisseaux. La tristesse de la mort présidait à mes derniers tourments. Mordue par les chiens, couverte de blessures, j'arrivai sur la place de Saint-Domingue.
Je ne pouvais davantage supporter la vie qui s'élançait épouvantée aux extrémités de mon corps, désirant le fuir.
J'étais à'peine sur la place que le bourreau s'empara de ma chair et de mes os.
Je levai les yeux au ciel ; mon esprit, plein de justice et de charité, pur comme les eaux du Juna, sur les bords duquel je suis née, s'échappa de la prison qu'il habitait pour monter dans l'éternité des immortels.
La main du bourreau entoura mon cou du fil de la mort et me précipita dans les airs.
Les artères de ma gorge se rompirent.
Moi, la reine de Xaragua et de Gibao, je mourus de cette mort, l'an 1503, sur la place de Saint-Domingue !
QUIBIAM
QUIBIAM
ROI DE VERAGOA
Anzi pur vivo ed dor fatta immortale , Acciô che '1 mondo la conosca ed ame.
(Petrarca, sonnet -lx. )
L'ouragan soulève jusqu'au ciel les ondes de la mer ; le tonnerre gronde au sein des
4. Le roi de Quibio ou Quibîa, que les historiens appellent Quibiam, était cacique de l'opulente province du Darien, des bords du fleuve Yebra, des pics élevés qu'habitaient les races des Doraces et des Gumies, des tribus Urirayas et Juries, des terres de Cariary, des tribus Gubigaes , de l'immense lagune de Ghiriquiri , des plages de la mer du Sud et de toutes les côtes des Antilles. Ces pays étaient habités par une infinité de peuplades civilisées et commerçantes, qui transportaient
nuages, jetant l'épouvante jusqu'à l'extrémité de la terre; la lune disparaît dans l'obs-
des étoffes de coton brodées d'or et teintes de couleurs éclatantes, et des fourrures d'animaux dans les autres îles de l'archipel, en échange d'autres produits à leur usage et qui leur étaient nécessaires.
Ce roi était craint de ses peuples, parce qu'il était guerrier et courageux, et aussi parce qu'il était rusé. Ses connaissances de la nature et des inventions de la science étaient très -étendues. Il connaissait l'art de fondre le cuivre et celui de travailler et de polir l'or. II savait se diriger sur les mers par l'inspection des étoiles, et guérir les maladies de ses peuples au moyen d'herbes et de coquillages. 11 avait trente -huit ans lorsque les Espagnols lui parlèrent pour la première fois. Il était de taille ordinaire, de couleur moins jaune que les hommes de sa race; son front était vaste, ses yeux gris étaient très-animés, pénétrants et toujours empreints de mélancolie; sa physionomie était convenable, et il savait, quand il le voulait, y retracer tous les sentiments de son âme. Bien qu'en apparence il fût lent dans ses mouvements , sa légèreté était celle de l'aigle, et il savait concentrer dans fon esprit toutes ses pensées, sans que personne pût les deviner. Marié avec la cacique Iraiba, de la tribu des Naitingas, il en eut deux fils. Il habitait dans des cavernes couvertes d'arbres et de fleurs, situées au bord du fleuve Yebra, à deux lieues de la mer. Le roi naviguait le long des côtes la plus grande partie de l'année. En 1502, lorsque Go-
carite. Tout est froid et silence plein de terreur : des épais brouillards amoncelés
lomb arriva, il soutenait une guerre sanglante céntreles tribus du Nicaragua, qui s'étaient affranchies de sa domination. Cet Indien, dominé par un sentiment de vengeance qu'on découvrit à la fin, fit une guerre de dévastation aux établissements espagnols. ; et cela aupointque les conquérants furent obligés, en avril '1503, d'abandonner ces rivages pour ne pas y périr jusqu'au dernier. Ce fut le mercredi 11 mai de l'année 1502 que Colomb sortit de la baie de Cadix peur entreprendre son quatrième voyage, dans lequel il découvrit Veragoa (qui s'appela depuis Veragua). II fit route pour les îles de Fer, mettant le cap sur les Indes, à l'ouest-quart-sud-ouest. Le 16 du môme mois il perdit de vue les Canaries, et le 15 juin il arriva à l'île Matinino, trois cents lieues avant celle d'Española. Il suivit sa route jusqu'à ce qu'il aperçût le port de Saint-Domingue, mais sans y rentrer. Le 1 4 juillet, il s'éloigna du port, mettant cap sur l'ouest, Le 16, il arriva à la Jamaïque, puis continua pendant quatre jours dans la direction de l'ouest-quart-sud-ouest. Naviguant pendant deux jours au nord-ouest et pendant deux autres au nord, il aperçut, le 24, la terre appelée Cayo Largo, petite île près de Cuba, et déjà découverte dans les précédents voyages. Il partit de là le 25, traversa un petit golfe de quatre-vingt-dix lieues dans la direction du sud-quart-sud-ouest, et le 30 il découvrit l'île Guanaja. De cette île il s'en alla à celle de Tr rxillo, éloignée de dix lieues dans la direction du sud. Bientôt
comme des phalanges de tempêtes, se détache une goutte de feu, transparente comme
il se dirigea vers la pointe de Caxinas, et navigua le long de la côte, ayant toujours des vents contraires qui se levaient, pendant la nuit, du côté de la terre.
Quinze lieues après Caxinas, il découvrit le fleuve Tinto, et, le 4 4 septembre, il arriva au cap que nous appelons Gracias a Dios. Il visita, un peu plus loin, la province de Cariari; il y rencontra des gens de trèsbelles formes qui portaient au cou des morceaux d'or, quoique d'une qualité inférieure. Hommes et femmes couvraient leurs nudités avec une certaine écorce fine d'arbre et des toiles de coton. 11 alla plus loin, et rencontra une baie très-grande, que les Indiens appelaient Cerabaro ou Caribaro, à laquelle Colomb donna le nom de baie de l'Amiral, et, plus tard, d'autres na\igateurs, celui de Bouche du Taureau. Dans cette contrée, les Indiens portaient au cou, suspendus par de petits cordons, des morceaux d'or très-bien polis et des aigles grossiers faits de grains de même métal, broyés avec de grosses pierres. De là, il gagna une autre baie, nommée Aburen, où était la grande lagune de Chiriquiri. Le 4 7 octobre -1 502 , il sortit de cette baie, et, au bout de douze lieues, il trouva le fleuve appelé Guyga, que Colomb appela Guaig. C'est par ce fleuve qu'on pénétrait chez les peuplades d'Indiens, qui portaient, ainsi que ceux de Caribaro, des miroirs d'or suspendus au cou. La nature de ces peuples était, féroce et méfiante; ils étaient armés d'arcs et de flèches. En poursuivant
l'eau très-claire de l'Yebra K Elle tourne dans l'espace, légère comme le chant plaintif du zinsonte 2 ; elle s'agrandit et s'étend jus-
sa route, il trouva le fleuve Gatiba, et, deux jours après, en longeant la côte, il arriva dans un lieu appelé Cubiga, province de Cobrabe. La dernière contrée découverte par l'amiral fut le port appelé du Retranchement, où il entra le samedi $6 novembre, après avoir découvert , jusqu'à ce lieu, trois cent cinquante lieues de côtes. Voyant qu'à mesure qu'il avançait il trouvait moins de richesses et de civilisation, le 5 décembre 1502 il sortit du Retranchement, se dirigeant vers l'occident, à la recherche de l'endroit où il avait trouvé les Indiens portant au cou des aigles d'or, et qui s'appelait Veragoa. La même nuit il mouilla à Puerto-Bello, éloigné de ce point de dix lieues. Pendant neuf jours il fut en proie aux plus épouvantables tempêtes qu'un marin ait éprouvées sur mer, et le 17 décembre il entra avec ses navires dans le port, où il resta trois jours. Le 3 janvier il arriva dans les ports du Darien, et le jour de l'Epiphanie, qui fut le 6 janvier 1503, il entra avec deux de ses navires dans le fleuve Yebra , qui forme l'entrée des terres de Veragoa. Il lui donna le nom de fleuve de Bethléem, et y resta jusqu'au dernier jour du mois d'avril 1503.
1 . Fleuve très-abondant pendant les mois de pluie, et par où Colomb pénétra dans les terres de Veragoa.
2. Oiseau de l'Amérique septentrionale, semblable au rossignol, et dont léchant est aussi doux que varié. Dans l'ictiome mexicain, son nom signifie quatre cents voix.
qu'à remplir les espaces de l'orient et de l'occident. Mon esprit s'agite et la rafale interminable de clarté enveloppe mon squelette, soulevé du sépulcre par la volonté mystérieuse du Seigneur du monde.
D'où vient cette lumière d'éclair, semblable au vêtement d'un auge? Qui êtes-vous, ô vous qui venez parmi ces nuages vaporeux de nacre azurée, de voix harmonieuses et de parfums suaves de fleurs?... Personne ne répond à mes paroles !... L'ouragan replie ses ailes puissantes; il n'y a plus pour moi ni chaleur, ni mouvement. Mon âme frémit, dévorée encore par la douleur infinie de l'infortune, et solitaire au milieu du monde désert... Qui êtes-vous, céleste esprit de la nuit, qui venez, couvert de deuil, dans ces nuages brillants d'une sainte immortalité?...
En perçant l'espace, l'étoile qui accompagne la lune mystérieuse dans son long chemin descend du ciel. La lumière d'or, détachée du cercle éternel des astres, rayonne comme le premier jour de la création sur les crêtes hérissées de Yeragoa, les
rivages de l'Yebra et de l'Urira, les deux mers qui baignent le monde 1, et les fantômes des rois qui s'asseyent silencieux sur le sommet des montages. A leurs pieds sont prosternées et enveloppées dans leurs draps mortuaires les innombrables générations des tribus d'Haïti qui gisaient oubliées dans les tombes cachées des savanes désertes. Combien de temps ont dormi mes ossements sous la pierre du tombeau? Combien d'années a-t-il erré clans les nuages, l'esprit qui donna la chaleur et le mouvement aux fibres brisées de mon corps? Ombres des héros qui séchez les pleurs de nos yeux enflammés par la douleur; anges infortunés, couronnés de chagrins, pourquoi pleurez-vous encore, à travers les siècles, la ruine de la patrie?... Le sommeil du sépulcre avait effacé de mon esprit votre souvenir, grand comme la mer et comme le ciel. Mais la clarté pénètre de nouveau dans la nuit de mon entendement, et je vous bénis, esprits immortels
1 . Les deux mers sont l'océan Atlantique et l'océan Pacifique.
21k LÉGENDES AMÉRICAINES.
des infortunés rois d'Haïti et de Veragoa.
Machocahel, Vagoniona, Guacanajari, Caonabo, Guarí onex, Bohechio, Guaorocaya, Cotobanama, Ainaima et Anacaona, je vous salue, blancs fantômes qui avez abandonné la paix lugubre des tombeaux pour entendre l'écho plaintif de mon doux marimba 1.
Qu'elle est blanche la couronne de siècles qui orne votre front! Qu'elle est voilée et mystérieuse la lumière qui assoupit vos yeux! Quel froid engourdit vos squelettes ensevelis dans la nuit meurtrière de l'adversité ! Salut, ombres immortelles des rois : je sens revivre dans mon cœur le feu sacré de l'inspiration. Vous baissez votre tête , appesantie par la mélancolique tristesse, esprits infortunés ! Le flot infatigable des temps fait vibrer les échos plaintifs de mes chants : écoutez , guerriers, la triste histoire de Quibiam, le roi des montagnes et le maître des îles et des mers.
Quarante fois la chaleur vivifiante du ciel
1 . Instrument mexicain qui a de l'analogie avec l'harmonica.
et de la terre avait couronné les arbres de fleurs; quarante fois les tribus Gumies 4, Doraces et Juries étaient venues verser des larmes sur la pierre sacrée des rois immortels. Les monts Darien m'appartenaient; mon bras les avait conquis en versant à torrents le sang des tribus. Veragoa bénissait mon règne : les deux mers, sur leurs ondes écumantes, supportaient le poids de mes innombrables, canots. Les îles de Gubanacan, de la Jamaïque, de Boriquen, de Guahaneni et de Guayarina tremblaient au seul bruit de mon nom. J'étais roi des côtes du Nicaragua, des montagnes agrestes couvertes de volcans, et maître des eaux amères. Ma voix dominait la terre entière.
Depuis que je suis né, j'ai ignoré la haine, je n'ai point éprouvé l'amer plaisir de la vengeance, ni un seul instant de joie. Toute
1. Ces races habitaient, depuis le fleuve Matinino , toute la cordillère du pic Blanc et du pic Rabalo, et s'étendaient sur les bords du fleuve des Doraces. Elles avaient colonisé par le cap Valliente, à l'entrée du Toro, et un peu au delà de la pointe de Veragoa, dans la partie de l'Atlantique.
ma vie, mon cœur a été comme étouffé par l'amertume. Mes premières années s'écoulèrent sans jeunesse et sans amours. Encore enfant. je saisis l'arc pour accomplir la volonté de Dieu, et je portai avec courage la couronne des rois. Lorsque Mayarima l descendit au sépulcre, ma mère se fit enterrer à son côté pour l'accompagner dans la nuit souterraine. Cent caciques 2 courbèrent en ce jour la tête