‹ Légendes américainesChapitre 8 sur 10 · Père de Quibiam · texte numérisé non relu

Père de Quibiam

2. Lorsque le roi mourait, on avait coutume d'enterro à son côté un grand nombre de seigneurs, les plus puissants du pays. A la mort de Mayarima. cent caciques le suivirent au tombeau. L'origine de cette étrange barbarie provenait de la grande vénération des peuples pour leurs rois, qu'ils croyaient descendus du soleil ou de la lune, ou qu'ils pensaient servir encore après la mort dans une autre vie. Dans les contrées du Darien, de Nicaragua, de Veragoa et leur prolongement pendant plus de trois cents lieues, non-seulement on enterrait près du mort quelques caciques, mais encore les meubles à leur usage, de la nourriture et des appareils de guerre. On précipitait les autres dans la mer, afin que si, par hasard, dans le monde de la mort, le roi se décidait à voyager dans les ondes, il les trouvât tout prêts à le servir. Ce sublime fanatisme, en même temps que barbare, était grand et chevaleresque. Il laisse entrevoir

et emprisonnèrent leur existence dans les ténébreuses limites de son tombeau, semé de perles et d'or. Quarante fois la lune me vit pleurant sur la pierre où reposait le puissant roi de Veragoa. Mon front se couvrit de deuil depuis ce jour, et mon âme demeura comme noyée dans les larmes.

Iraiba, de la tribu des Naitingas, arriva par l'Yebra, un soir que je méditais en Dieu. Elle était fille des rois du Darien; elle m'apporta une couronne de fleurs de curias. Accablé de tristesse, je lui tendis les mains, et depuis lors je partageai avec elle mon hamac. Elle fut la mère de mes enfants ; je lui donnai mon cœur mélancolique, qui battait solitaire sans trouver un abri dans le monde, et errant comme les nuages dans l'éternel espace...

A son côté je vécus taciturne, sans jamais sourire et sans une heure de consolation.

quelle était l'abnégation de ces peuples, qui reconnaissaient un Dieu, une autre vie et une résurrection plus ou moins bizarre, mais offrant tous les caractères des idées sublimes et saintes.

Mon Dieu! je n'avais pu rencontrer, en aucun endroit de la terre, un cœur qui s'ouvrît à la tendresse de mon cœur. Quand l'ouragan ébranlait le ciel, en montant aux sommets de Veragoa, je faisais mes délices du grondement du tonnerre et de l'effrayante clarté de la foudre, refroidie par les nuages orageux, obscurcie par le choc des ouragans. Mon esprit se dilatait, et il me semblait atteindre le ciel par ma volonté infinie. Bien des fois je crus pouvoir pénétrer avec les yeux, aveuglés par la lumière azurée des étoiles, le dernier terme des choses, et alors quelle puissance surnaturelle s'emparait de mes idées!... Hélas! l'univers ne suffisait plus à contenir mon esprit; et lorsque la tempête, se résolvant en des torrents formidables, s'ensevelissait dans la mer, ce bruit magnifique entretenait la peine qui me dévorait; et bientôt je m'endormais au milieu des arbres, vieux comme le monde, où venait me réveiller le féroce jaguar avec ses yeux enflammés. Parfois je me lançais dans les ondes amères, apportant la guerre aux

îles Caraïbes, et je revenais chargé de butin et de gloire. L'ange des batailles me couvrait de ses ailes, et je souriais mélancolique... Mais rien ne consolait l'amertume de mon âme... Ainsi passaient les jours de ma triste vie.

Déjà fatigué, je partis un soir afin de sillonner les mers. Je suivis au large les rivages si étendus du Nicaragua. J'étais escorté par cent canots, conduits par les caciques conquérants des îles Caraïbes. Je cheminai plusieurs jours sans pouvoir lutter contre les vents : entraîné par les courants, j'arrivai à Ornofay. A peine les tribus de cette heureuse contrée eurent-elles aperçu les plumes coloriées qui étaient sur ma tête, ainsi que ma couronne d'or, que les sierras se couvrirent de guerriers. Le sage Caimara 1 monta sur

1. Caimara était cacique d'Ornofay, terre située au bord de la mer de Cuba , entre la baie de Jagua et le cap de Cruz. En '1494, Christophe Colomb arriva dans cette contrée, et ce fut sous les ceibas touffus qui ombrageaient les rivières qu'il fit dire la première messe que l'on célébra dans l'île. Ce cacique était le chef des tribus Guamuhaya, Hanamanaya et Guamaroce. Il gou-

un rocher élevé, et de là me salua avec- des cris de joie : « Bénie soit, me dit-il, puissant Quibiam, la main de Dieu qui t'amène aux rives tranquilles d'Ornofay. Dans les riantes années de ma jeunesse, j'ai versé le sang de mes veines, et, dans les combats, j'ai protégé ton père, Mayarima, contre la fureur de ses ennemis; il m'a donné sa fille, belle comme une grappe de fleurs. J'ai conquis ces rivages, couvrant de peuples les plaines de Gubanacan, et je leur enseignai à aimer Dieu et à aimer le nom de Mayarima...

vernait avec une grande prudence des peuples dociles, et il donnait l'exemple de la générosité et de la justice. Les tribus étaient hospitalières, parce qu'il pensait que personne ne devait répandre le sang des hommes, ni faire tort à ses semblables; qu'au contraire, on devait venir en aide au malheureux, en portant secours au faible et en donnant un asile à celui qui n'en a point. Cet Indien était un grand philosophe et un homme admirable par sa sagesse et sa gravité. En 1514, les Espagnols fondèrent dans ses États la ville de Trinité; en 1516, celle de Port-au-Prince , et, en 1522, celle de Saint- Esprit. C'est dans la terre de Guamuhaya que vivait le très-vertueux frère Bartolomé de Las Casas, vers l'année 1514, dans ce qu'on appelait le port et la baie de Jagua. Caimara était père de la belle Lianata.

Puissant roi de Veragoa, je t'offre mon hospitalité, et, quand la lune se cachera, mes tribus garderont ta couronne au bruit de l'areito. Lianata 1 fera vibrer de ses doigts ravissants la marimba cl'ébène noire, et les harmonieux échos de son chant mélodieux

\. Lianata, fille du vieux Caimara et de Cubanaca, cacique d'Ariguanabo et de Guaniguanico, avait seize ans lorsque fut célébrée la première messe dans cette île, en 1 494. C'était un prodige de beauté : elle était plus blanche que la généralité des Indiennes. Dans les écrits conservés, à Cuba, dans la demeure des Ruiz Gómez qui peuplèrent les premiers cette contrée, j'ai lu avec plaisir une très-charmante relation de la pureté et de la vénération avec lesquelles cette innocente Indienne plaçait des bouquets de fleurs sur l'autel élevé à la Vierge, et où les Espagnols célébrèrent, pour la première fois, la messe. Pendant ce temps, son père, a\ec la solennité d'un profond penseur, adressait à Christophe Colomb un discours plein de philosophie , que, par bonheur, les historiens de cette époque ont conservé, et qui est arrivé jusqu'à notre temps. Cette jeune fille indienne, douce et bonne, est une des figures qui se détachent avec le plus de charme du grand tableau de la conquête. Il est à regretter que la nuit des temps obscurcisse aussi complètement les coutumes et les mœurs de ces naturels, qui, étudiées aujourd'hui, feraient les délices de la civilisation européenne.

adouciront le noir chagrin de ton cœur. » J'abordai le rivage, en serrant dans mes bras le cacique d'Ornofay. De ses yeux coulaient des larmes d'une douce tristesse. Il avait la tête blanche et le visage sillonné par la main dévastatrice des années. Le vénérable vieillard me conduisit à sa demeure. Les jeunes filles avaient parsemé mon chemin de verts rameaux, et le hamac où je devais dormir était couvert de fleurs odorantes. Les ombres envahirent le ciel bleu, qui, grâce à l'élévation des étoiles, distillait la douce tendresse qui enivre l'âme de ceux qui aiment et ressentent la mélancolie des malheureux. L'air était délicieux et embaumé de suaves parfums. Les jeunes filles apportèrent le hibuero contenant la liqueur d'ananas et de maguey. Mes membres fatigués se délassèrent au contact de l'eau de l'hobo. La fraîcheur de leurs plumes et le murmure délicat de l'areito ferma mes yeux, et je m'endormis dans Ornofay du sommeil céleste des bienheureux.

Le matin déploya ses plumes de carmin ;

le doux rossignol chanta dans la forêt; la brise voluptueuse secouait les flexibles rameaux des arbres, les torrents ornaient de perles les fleurs matinales couvertes de brillantes gouttes de rosée, et l'étoile de l'aurore s'évanouissait déjà dans l'horizon , quand j'entendis résonner la marimba, ainsi que la voix harmonieuse d'une jeune fille. C'était Li anata, qui, au pied des antiques et énormes ceibas *, bénissait l'ange qui guida mon canot sur les mers, pour me conduire aux plages fortunées d'Ornofay. Enivré de joie, je me levai de mon hamac : c'était la première harmonie qui avait pu réussir à calmer les douleurs de mon existence.

Léger comme l'aigle, cherchant la main qui répandait le son dans les airs, je pénétrai dans l'épaisseur des bois. La jeune fille était assise sur les rochers , nue comme l'ange de la vie, pudique comme la fleur aromatique du goyavier, aussi légère que le petit nuage rouge qui sillonne le ciel. La brise

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