‹ Legendes BretonnesChapitre 2 sur 5 · MM · texte numérisé non relu

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une patrie, une nationalité ; ils doivent appartenir à un peuple déterminé, à l'exclusion de tout autre. La suite de cette étude démontrera, effectivement , quils sont nés sur la terre bretonne^ qu'ils appartiennent au peuple breton.

Examinons, un peu plus en détail, les héros, de qualités si différentes, qu'ils font vivre devant nous.

Un chevalier inconnu remet à Mariannik, de la part de son fiancé Alain, blessé dans une guerre lointaine, l'anneau d'or de ce dernier. Par la vertu de ce talisman, en cas de grand péril, elle peut faire venir son bien-aimé. Un soir, elle l'appelle. L'ombre d'Alain apparaît, l'enlève, l'asseoit sur la croupe de son cheval, et l'emmène dans l'autre monde.

Par exception, car il y a des exceptions à toutes les règles, il se trouve que cette très

célèbre légende, sans être répandue dans toute l'Europe comme de nombreux contes, existe cependant aussi en Angleterre, en Danemark^ en Grèce et en Allemagne. Mais quelles différences dans les dénouements ! Quelles oppositions dans les épisodes ! La Lénore allemande, VHelen anglaise et VElsé danoise, désespérées et murmurant contre Dieu, s'engloutissent dans les sépulcres avec les ossements disloqués de leurs fiancés. La jeune grecque Arétè s'enfuit, à cheval, serrée dans les bras décharnés de son frère, et tout se termine, également, dans la plus ténébreuse horreur.

Et Mariannik ? Très effrayée d'abord, et cet effroi se comprend, elle interroge son mystérieux ravisseur : « Où me mènes -tu ? » demande-t-elle. « Dans un pays, mon âme, où toute souffrance est oubliée, où le printemps est éternel, éternelle la félicité »

Une autre jeune fille, Gwenola, dans une autre légende bretonne, est emf)ortée, de même, sur un cheval blanc, par son amoureux mort. « Que je suis heureuse auprès de toi, dit-elle ; je ne le fus jamais autant ! » Elle parvient, avec lui, dans un riant verger planté d'arbres chargés de fruits, au moment oii l'aurore paraît sur les montagnes. Une petite fontaine claire y coulait; des morts, y buvant, revenaient à la vie !

Les nationalités de toutes ces légendes se manifestent, suivant la règle que nous avons établie, avec leurs caractères ethniques et leurs tempéraments respectifs. Les spectres germains et Scandinaves, au milieu des hurlements et de la frénésie, précipitent leurs amantes terrifiées dans l'abîme. Les doux fantômes des chevaliers d'Armorique emmènent les leurs au paradis.

C'est vers ce lieu de délices que s'envolent toutes les religieuses mélancolies de l'Arvor. Dans le pays de Léon, un cantique populaire, d'une extrême douceur musicale et d'une délicieuse éloquence, célèbre les ineffables bonheurs du monde futur. Les Bretons, dans leur culte permanent et passionné pour leurs morts, dans leurs prières quotidiennes pour eux, nont qu'un désir unique^ tenace et persévérant : ouvrir aux pauvres âmes, aux Anaoun du purgatoire, les portes d'or des jardins éternels .

C'est pour avoir négligé ce devoir impérieux que Postik, d'ailleurs ivrogne et débauché tombe, pour ne plus se relever, broyé sous les bras de fer de sa mère, de sa femme et de ses sœurs, qui lavent et tordent des linceuls au clair de lune. Cette superstition, que l'erreur populaire rattache au culte des morts, est

réfyandue dans la Bretagne tout entière. La terrible histoire des Lavandières de nuit, se raconte, aujourd'hui encore, à la z^eillée, dans les quatre dialectes de Basse-Bretagne.

De tout ce qui précède il apparaît, clairement, que Mariannik et Postik sont deux légendes où domine, avant tout, le merveilleux chrétien. Elles expriment, par excellence, nos rêves plus ou moins empreints de mysticisme.

Mais l'âme bretonne nest pas seulement mystique ; elle est vaillante, amoureuse, dévouée, persévérante. C'est dans les deux autres légendes de ce livre que ces nobles qualités se révèlent avec le plus éclatant relief. Si Mariannik et Postik sont des sujets inspirés, surtout, par le sentiment religieux, les deux autres légendes sont pénétrées, plus spécialement, de mervailleux historique. Elles procè-

dent, toutes les deux, du grand cycle épique de la Table Ronde, ordre de chevalerie institué, uniquement, pour la Quête du Saint Graal. On sait que la Table Ronde n'est autre que celle à laquelle s'assit le Christ, avec ses douze apôtres, la veille de sa mort ; que le Saint Graal n'est autre que le calice qu'il tenait, entre ses mains divines^ pendant le suprême repas.

La donnée originelle de la Quête du Saint Graal se retrouve, quelque peu altérée, mais cependant tout entière, dans la légende de Péronik. Ce pauvre petit Breton est l'égal du Gallois Pérédur. Simple et ignorant, comme lui, au début de sa prodigieuse carrière, il arrive, comme lui^ à conquérir la lance de diamant, qui donne la mort, et le bassin d'or, qui rend la vie. Tous deux ont reçu en partage, à un éminent degré, l'adresse, le courage, le sangfroid, la maîtrise de soi-mêw.e. Tous les deux

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parviennent aux plus hautes dignités. Le héros de la légende kymrique devient le plus glorieux des chevaliers et épouse la fille d'un empereur. Celui de la légende armoricaine finit par commander toutes les armées de Bretagne, conquiert r Anjou, la Normandie et le Poitou, et devient même empereur d'Orient.

Des légendes inspirées par les romans de la Table Ronde sont donc communes à la littérature armoricaine.

V histoire de Péronik, en conséquence, nous appartient ; elle est foncièrement nôtre. Cette opinion a été confirmée par le plus grand poète breton du dix-neuvième siècle, Hersart de la Villemarqué !

Aussi complètement celtique que la légende de Péronik, celle de Tristan et Yseult est un de nos plus précieux joyaux. Elle procède, directement aussi, des poèmes épiques du roi cam-

hrien Arthur, et avant même toutes les autres, puisque des opinions aussi savantes gu autorisées la considèrent comme remontant au moins au douzième siècle, époque à laquelle elle figurait déjà dans les manuscrits des Gallois.

Tristan n'est pas seulement la fleur des Chevaliers, c'est la Chevalerie même, incarnée et magnifiée dans un héros sans égal. Yseult n'est pas seulement l'amoureuse idéale, c'est l'amour même, dans la complète expression de sa double splendeur terrestre et spirituelle.

Yseult la blonde, Yseult aux yeux bleus, qu'il faut se garder de confondre avec V Yseult aux blanches mains, de la même épopée, est, à elle seule, ce que furent Béatrix, Laure, Héloise, Juliette, Graziella, Mireille. Elle est plus encore que toutes ses belles émules. Elle est la personnification de la sensibilité la plus exquise, de

l'inquiétude la plus délicate, de la sentimentalité la plus passionnée.

Lorsque l'extase de Tristan s'abîmait dans le céleste azur des regards de son amante, dans les ruissellements d'or de sa chevelure, lorsque le ravissement d'Yseult contemplait, dans les yeux de Tristan, la flamme de l'héroïsme et les éclairs du génie, qu'était cette étroite union de la force et de la douceur, de la gloire et de la tendresse ? Ce n'était pas seulement, dit un de nos éminents compatriotes, <( un incomparable poème d'amour, « c était toute la poésie de l'amour ! (i) »

<( Ma mort ne m'est rien, disait Yseult ; puisque Dieu la veut, je l'accepte, mais, ami, quand vous l'apprendrez, vous mourrez, je le sais bien. Notre amour est de telle guise que vous ne pouvez mourir sans moi, m moi sans vous ! »

(( Et il en fut ainsi. Les bons trouvères d'antan, Béroul et Thomas, et monseigneur Eilhart, et maître Gottfried ont conté ce conte pour tous ceux qui aiment, non pour les autres (2). »

Les quatre légendes d'Arvor ne sont pas seulement, des récits judicieusement choisis. Une main sûre a orné, avec prédilection, l'écrin qui contient ces richesses de notre littérature nationale, ces réalisations vivantes du rêve éternel de notre race. Les illustrations de

Maurice de Becque, remarquables p)ar la correction du dessin et la justesse du symbolisme, synthétisent, élégamment^ toutes ces aventures merveilleuses.

Le livre qui les raconte, nous n'en doutons pas, méritera la sympathie de tous ceux qui aiment, avec notre admirable Bretagne, les lettres, les arts et la beauté.

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