ADRIEN DE CARNÉ
(1) Anatole le Braz. Préface des Bardes et poètes nationaux de
la Bretagne armoricaine.
(2) Joseph Bédier. Le Roman de Tristan et Iseut.
MARIANNIK
AS ! écoutez, bonnes gens, la lamentable histoire de Alariannik, de Mariannik la belle, belle comme le jour, blanche comme le lait.
La pauvre enfant a perdu son père, elle a perdu sa mère, et ses sœurs sont mortes. Et la tante qui l'a recueillie est méchante et avare.
Son doux ami est parti sur la mer avec son
vieux seigneur, pour combattre, là-bas, Tennemi d'outre-mer.
Et voilà deux ans qu'il est parti, deux ans qu'elle est sans nouvelles, et deux ans qu'elle pleure et prie.
Et voilà deux ans que chaque jour, elle monte en haut de la tour contempler la mer bleue. Et jamais ne revient le vaisseau qui emporta son ami cher.
— Qu'attendez-vous pour aller chercher de l'eau, vous nourrirai-je à rien faire, paresseuse?
Et la méchante femme met une lourde cruche dans les mains de Mariannik et la pousse brutalement dehors.
Mariannik prend la cruche et sort ; il est nuit. La lune luit doucement entre les feuilles. Et par toute la campagne ce n'est que calme, silence et mystère.
Mariannik va remplir sa cruche à la fontaine.
Et comme elle se penche, elle voit, reflétée par l'eau, l'image d'un chevalier qu'elle n'a pas entendu venir.
Son cheval est blanc comme la neige. L'armure du mystérieux cavalier brille aux rayons de la lune. Son justaucorps noir est brodé d'écarlate, comme celui d'Alain, vraiment tout à fait pareil à celui d'Alain, son doux ami.
Et Mariannik tremble d'effroi. Et le mystérieux chevalier dont elle ne peut distinguer les traits dans la nuit, lui parle d'une voix étrange et comme lointaine.
— Le chevalier Alain a été blessé, blessé d'un grand coup d'épée, mais il ne souffre pas de sa blessure ; il m'envoie vers vous, jeune fille, et voici son anneau d'or, gage de ma mission, dont il vous fait présent. Il viendra bientôt vous chercher et vous serez unis pour tou-
jours. Mais si vous vous trouvez en grand péril, prenez Tanneau d'Alain. Appelez-le par trois fois, il viendra alors de suite, vous chercher.
Et sur ces derniers mots, l'image du chevalier pâlit et s'efface.
Passent les semaines, passent les mois, et Mariannik, chaque jour monte en haut de la tour contempler la mer bleue.
Et jamais ne revint le vaisseau qui emporta son ami cher !
Voilà que le vieux sonneur ayant revêtu souquenille de deuil, parcourt le village, agitant une cloche et psalmodiant :
— Priez pour l'âme du chevalier Alain, navré mortellement dans un combat lointain ; il est mort en vaillant, pour son pays et pour sa foi. Que le Seigneur le reçoive en son paradis !
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— Ma fille, il faut cesser de pleurer, et puisque Alain est mort, il faut vous marier et je vous ai trouvé un mari, le mari qui vous convient .
— Je vous en supplie, ma bonne tante, ne parlez pas ainsi, je ne veux pas me marier.
— Il faut vous marier, Mariannik, et vous épouserez Gilherm le tailleur, et si vous refusez, je vous ferai jeter dans une sombre prison, avec les rats et les serpents comme compagnons !
Jamais on n'a vu si triste mariage !
En allantàl'église Mariannik pleurait.En revenant, elle sanglotait. Et les souffleurs si joyeux d'habitude, avaient peine à retenir leurs larmes.
Et les gens sur la route pleuraient tous et disaient :
— C'est grande pitié de voir pareil mariage ! Voir Mariannik la belle, belle comme le jour,
blanche comme le lait, jadis gaie comme l'alouette, mariée avec le hideux bossu qui, diton, est sorcier !
A la maison du marié, le repas de noces était préparé. Au moment de franchir le seuil, Mariannik s'enfuit, légère comme une biche, et nul ne sait où elle est.
Mariannik est seule en la forêt.
Il fait nuit, une nuit noire sans étoiles, et voilà que des oiseaux étranges volent autour d'elle. Et Mariannik est épuisée, et Mariannik se sent mourir. Dans sa détresse elle prend l'anneau d'or, elle appelle par trois fois : « Alain ! Alain ! Alain ! »
Et le chevalier noir se dresse devant elle, il la prend en croupe et le cheval hennit, bondit et s'élance dans la nuit.
— Oh ! ami doux, comme ton cheval va vite...
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— Nous arriverons plus tôt à notre demeure.
— Oh ! ami cher, comme tes habits sont glacés.
— C'est que la maison que j'habite est humide et bien froide !
— Ami très cher, dis-moi où est ta maison ?
— Dans un pays, mon âme, d'où personne n'est jamais revenu, dans un pays où toute souffrance est oubliée, où le printemps est éternel, éternelle la félicité, où tu retrouveras ton père, ta mère et tous les tiens.
— Oh ! mon ami, comme ton cheval va vite ! Comme tes mains sont froides ! Et ton cœur ne bat plus ! Oh ! j'ai peur ! oh ! j'ai peur !
— Qu'y a-t-il? Pourquoi ces cris, ces pleurs, quel est ce lent cortège, là-bas ?
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— C'est Mariannik que Ton a trouvée, morte, dans la forêt, toute blanche sous sa couronne de blanches roses, toute pâle dans sa blanche robe de mariée.
Elle s'en est allée au pays dont personne n'est jamais revenu, au pays où toute souffrance, toute peine sont oubliées, au beau pays où le printemps est éternel, éternelle la félicité, où elle a retrouvé sa mère, son père et tous les siens.
YANN POSTIK
YANN POSTIK
RIONS, Chrétiens, prions pour les trépassés, car les Bretons aiment leurs morts.
Et sur la terre, sous laquelle reposent leurs pauvres corps, prions pour les âmes des trépassés.
Et c'est à la Toussaint surtout, la Toussaint messagère d'hiver, que chacun pense à ceux qui ne sont plus.
Car c'est cette nuit-là, chrétiens, cette nuit-là seulement, que Dieu permet aux morts de revenir au foyer où ils ont aimé, au pays où ils ont vécu, aux endroits où ils ont peiné.
Et cette nuit-là, dans les maisons, les morts sont aussi nombreux que les vivants, aussi nombreux sur les chemins que les feuilles jaunies, aussi nombreux sur la grève que les oiseaux de mer au creux des rochers.
Et voilà pourquoi, toute la nuit, dans toutes les maisons, on a laissé la table mise, la lumière sur la table et le feu allumé.
Afin que les pauvres morts puissent réchauffer leurs membres glacés au sortir de la tombe humide et froide, et prendre leur repas.
Et cette nuit-là, dans toutes les maisons, la table était servie, le feu était allumé, dans
toutes les maisons, excepté celle de Yann Postik.
foute la journée, Yann l'avait passée à danser pendant les offices, à boire pendant la messe, à jouer avec les matelots. Il continua à chanter, jouer et boire jusque vers la mi-nuit, sans songer à s'en retourner.
C'est seulement lorsque les autres, fatigués de pécher, partirent, que Yann quitta l'auberge pour regagner son village. Il quitta l'auberge aussi dispos, aussi ferme qu'il y était entré, car il était de fer pour le plaisir.
La boisson l'avait rendu joyeux, il chantait en quittant l'auberge, il chantait en quittant la ville, il chantait tout le long des routes.
11 passa devant le calvaire sans, hélas! ôter son chapeau.
Il passa devant le Seigneur sans, hélas! cesser ses chansons.
Il arrive au carrefour où sont deux chemins conduisant chez lui. Le plus long des chemins est gardé par Dieu qui, du haut de sa croix, le protège.
Le plus court chemin est hanté par les morts, et hien des gens, la nuit, en traversant, ont vu des choses étranges, des choses étranges dont on ne peut parler qu'à voix basse et près d'un lieu très saint.
Mais Yann ne craint rien, et son cœur est de pierre !
Sa mère est morte, il a chanté!
Sa femme est morte, il a dansé !
11 prend la route la plus courte, faisant résonner sous ses pas son pen-bas (i) les cailloux des chemins.
La nuit est noire, les feuilles tournoient, emportées par le vent, les buissons frissonnent
(i) Bâton.
avec un bruit étrange, les pas de Yann sonnent comme des pas de géant.
Et Yann marche toujours, toujours chantant, toujours raillant. Il passe près du vieux manoir. La girouette lui crie : « Retourne, Yann, retourne! »
Et Yann continue son chemin.
Il arrive au ruisseau qui murmure : « Ne passe pas, Yann, ne passe pas! »
Et Yann pose son pied sur les pierres polies et traverse.
Il arrive au vieux chêne, et le vent qui souffle dans les branches lui répète : « Reste ici, Yann, reste ici! »
Et Yann frappe l'arbre de son bâton et passe.
Il entre enfin dans le vallon hanté. Minuit sonne à trois paroisses. Yann chante, puis se met à siffler, à siffler l'air de « Mariannik ».
Mais une autre musique accompagne la