‹ Légendes canadiennesChapitre 7 sur 11 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Pierriche, de retour à son village, s'est mis à travailler avec ardeur et à prier le bon Dieu suivant les conseils de sa bonne mère. Aujourd'hui, sans être millionnaire, il vit heureux et content.

Le soir, quand il arrive de son travail, sa chère moitié lui dresse une table bien garnie et ses petits enfants lui sautent au cou pour le couvrir des baisers les plus affectueux.

Le notaire, ne pouvant supporter plus longtemps la grande humiliation qu'il avait essuyée comme homme de loi, vendit sa villa florentin a et alla se réfugier dans une retraite obscure pour méditer sur le moyen de devenir millionnaire sans entrer dans les banques. Nous n'en avons eu aucune nouvelle depuis plusieurs années. Espérons qu'il est heureux et que sa science légale n'a jamais été trouvée en défaut.

UNE MAISON HANTEE

C'était par une belle journée du mois de mai. Le ruisseau au doux murmure— c'est ainsi que je m'exprimais lorsque j'étais élève de rhétorique

UNE MAISON HANTÉE

— serpentait à travers le gazon fleuri en décrivant mille sinueux détours ; les musiciens du bocage faisaient retentir l'air de leurs notes harmonieuses ; le feuillage s'agitait sous le souffle embaumé du zéphir ; le laboureur ensemençait son champ tout en fredonnant des chants nationaux ; la nature entière enfin avait revêtu son riche manteau de verdure et se présentait sous l'aspect le plus riant. Cette scène grandiose m'apportait au cœur de bien douces consolations, et je me disais : Que les œuvres du Créateur sont grandes et sublimes ! Quel est celui qui ne reconnaîtrait pas en ce jour la toute-puissance et les bontés infinies de Celui qui, de rien, fit toutes choses.

Tout en débitant ce monologue, je me promenais nonchalamment sous les grands arbres qui entourent le beau collège de Saint- Anne ; j'étais en vacances, et, pour me reposer un peu des rudes labeurs de l'année, je venais contempler cette admirable institution, où j'avais coulé des jours si sereins et si remplis. Tantôt je regardais ce dôme élevé qui semble inviter le jeune homme à venir puiser dans cet asile des trésors de science et de vertu ; tantôt je portais mes regards à l'orient, sur l'église dans

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laquelle j'ai eu le bonheur de manger, pour la première fois, le vrai Pain des Anges ; et puis, au sud clu temple dédié à la Divinité, je voyais ce magnifique couvent où les Révé* rendes Sœurs de la Charité reçoivent et distribuent d'abondantes aumônes, en même temps qu'elles dirigent une foule de jeunes vierges dans la voie du véritable bonheur.

J'étais là, et je me livrais à mille autres rêveries, lorsque je fus rejoint par un de mes cousins, que je venais de, quitter pour un moment et qui s'efforça de dissiper les sentiments de tristesse et de mélancolie qui m'obsédaient, en me racontant une histoire intéressante. C'est une histoire réelle et non pas un roman ou un conte de fée. Je vais vous la raconter telle qu'elle est arrivée. Je laisse la parole à mon • cousin, qui est bien plus éduqué que moi, puisqu'il a étudié le génie. . civil, bien entendu.

Ecoute donc, me dit-il, en m'engageant à, continuer ma promenade sous les rameaux verdoyants ; as-tu entendu parler des choses merveilleuses qui ont lieu clans la paroisse de B.... ?

Non, lui répondis-je ; je n'ai pas eu le temps

UNE MAISON HANTÉE

d'apprendre tout le nouveau qui s'est passé dans votre canton ; j'arrive de Québec.

Eh bien ! alors, je vais t'instruire Non, je

ne parlerai pas. J'aime mieux que tu sois témoin oculaire du prodige. Es-tu brave ?

Peut-on faire une semblable question à un ancien zouave pontifical !

Pardon, j'oubliais. Je retire ma question intempestive, et je t'invite à venir ce soir contempler un spectacle qui sera loin de te faire rire, mon zonzoa.

J'accepte ton invitation, et, à huit heures précises, aussi exact que le canon du midi de la citadelle, je serai à mon poste.

Nous allions nous séparer, lorsqu'ayant réfléchi sur le sens de cette phrase : un spectacle qui sera loin de te faire rire, je lui demandai quelle était cette scène si extraordinaire qu'il voulait me faire voir.

C'est une maison hantée par je ne sais qui que nous visiterons, puisque tu es si courageux. Tout ce que je puis te dire, tu as besoin de tenir ton chapeau des deux mains.

Es-tu déjà entré clans cette maison ?

Oui,, certainement, et même plusieurs fois.

Tiens, belle affaire. Penses-tu que je ne

UNE MAISON HANTÉE

puis pas en faire autant que toi, blanc-bec, qui as peur de ton ombre ? Va ; ce soir, au rendezvous.

Le soir, je rencontre mon cousin, qui me conduit en cabriolet aux ailes jaunes dans la paroisse indiquée. Il me dit en arrivant près de la maison hantée que le merveilleux ne commençait généralement qu'à neuf heures, lorsque d'épaisses ténèbres couvrent la terre. En attendant, nous entrons chez le voisin, une de nos connaissances, où se trouvait déjà une foule nombreuse que la grande nouvelle avait réunie.

Après avoir causé quelques instants, neuf heures sonnent à la pendule. Au même moment, tous les yeux se dirigent vers la maison qui était devenue le sujet général de toutes les conversations. Cet édifice était alors inhabité. Nous ne voyons rien d'alarmant ; mais tout à coup nous apercevons une petite lumière blafarde. Cette lumière augmente bientôt d'intensité et s'agite en tous sens. C'était à une fenêtre des mansardes qu'elle apparaissait.

La foule tremble d'effroi. Les cheveux se dressent sur la tête. La respiration se fait difficilement. Une pâleur livide se répand sur

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tous les visages. On entend de profonds soupirs et des exclamations prolongées. Personne n'ose parler, personne n'ose bouger. On dirait

Chez le voisin.

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que la foule est paralysée, ou qu'elle est changée en statue de sel comme la femme de Loth..

Cependant, je m'empresse de faire exception. Quelques jeunes gens, qui avaient passé plusieurs hivers dans les chantiers de laGatineau, regardaient la petite lumière sans éprouver nulle crainte ou la moindre émotion et demandaient aux personnes présentes de les suivre. " Allons, disaient-ils, près de la maison hantée pour constater si on entend du bruit, comme on le prétend. Après tout, nous ne sommes pas des femmelettes."

Cette courte exhortation produit son effet, et le courage fait place à la peur. Les spectateurs se décident donc à suivre les chefs de la bande et se transportent à l'habitation du revenant — c'est ainsi qu'on la nommait dans l'endroit. La lumière brillait toujours d'un vif éclat, mais le silence le plus profond régnait dans tous les appartements.

Quatre hommes robustes, qui n'avaient jamais eu peur, prennent la résolution de pénétrer dans l'intérieur pour voir de leurs yeux si le porte-flambeau était de chair et d'o& comme le reste des faibles mortels.

UNE MAISON HANTÉE

Mais, au moment où ils s'apprêtaient à monter sur la galerie qui entoure le bâtiment, il se produit au grenier un vacarme épouvantable. Tantôt c'est un bruit semblable au roulement du tonnerre, tantôt c'est un homme qui marche en traînant de lourdes chaînes. Je vous le dis en vérité, mes quatre curieux retraitèrent sans tambour ni trompette et se mêlèrent à la foule, en tremblant de tous leurs membres comme des enfants qui craignent d'être battus. Je ne puis m'em pêcher de rire, malgré les scènes émouvantes qui se passaient devant mes regards, et pour cause; mon cousin éduqué, et qui s'était vanté auparavant d'être entré plusieurs fois clans cette maison, était du nombre de ceux qui venaient d'opérer une aussi glorieuse retraite.

Quelques minutes plus tard, le silence se rétablit, et la conversation reprend son cours parmi les témoins cle cet effrayant spectacle.

Un jeune homme cle vingt-quatre ans prend alors la parole et dit : " Si c'est vous, mon oncle — son oncle était mort depuis quelques mois — qui avez besoin de prières, frappez autant de coups que vous voulez avoir de messes."

UNE MAISON HANTÉE

Sa demande reste sans réponse.

Un farceur lui fait remarquer qu'il n'est peut-être pas en état de grâce, et que, consé- «quemment, sa prière ne sera ni entendue ni exaucée.

Tu as raison, réplique-t-il ; mais voici ma petite sœur qui n'a que cinq aus ; elle est aussi pure qu'un ange. Le revenant lui répondra sans aucun doute.

C'est bien ; fais-la parler.

Irma, c'était son nom, répète la demande de son frère d'une voix ferme et distincte.

Aussitôt vingt-cinq coups, frappés avec violence, se font entendre au grenier. Ace prodige, tout le monde de tomber à genoux et de se mettre en prières. Le père de la jeune fille, qui avait adressé la parole au revenant, promet vingt-cinq messes pour les âmes clu purgatoire ; le tapage cesse et la lumière s'éteint.

Les quatre jeunes gens dont il est fait mention plus haut, ne voulant pas passer pour des peureux, forment de nouveau le projet de faire une visite domiciliaire.

S'étant procuré une chandelle, ils montent sur la galerie. Le bruit recommence avec une (nouvelle fureur, tout l'édifice en est ébra nié

UNE MAISON HANTÉE

Nos hardis explorateurs tiennent bon ; ils. ouvrent la porte d'une main ferme, visitent tous les appartements du premier étage, et grimpent ensuite au grenier. Ils fouillent tous les coins et les recoins, et le mystère reste sans explication. C'est décidé : un esprit liante cette habitation.

Rien, disent-ils, rien. Descendons.

Ils ne sont pas rendus au milieu de l'escalier qui conduit du premier étage au second, que la trappe clu grenier se rabat sur la tête de celui qui ferme la marche avec une violence telle, qu'il est précipité à terre, lui d'un côté et son chapeau de l'autre. Ses compagnons roulent aussi sur le parquet plus morts que vifs. Ils parviennent néanmoins à se traîner jusqu'à la porte, n'ayant plus la force de marcher, et s'élancent dans les bras des personnes qui attendaient au dehors le résultat de leurs fouilles. C'était terrifiant.

Le bruit continua encore quelques instants,, et tout rentra ensuite dans le calme le plus plat.

Les curieux se séparèrent, convaincus que la maison n'était pas habitable, puisque des:, esprits en avaient pris possession.

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Pendant quinze jours, la même scène se .renouvela avec quelques légères variantes. Tous les habitants clu rang où cette maison était bâtie, étaient plongés clans la plus

Deux enfants sont les acteurs...

•grande frayeur. On n'osait pas, même en plein jour, passer dans cet endroit, si tristement célèbre. Et le soir donc ! la voie était

UNE MAISON HANTÉE

complètement déserte. En un mot, la plus: grande excitation régnait dans toute la paroisse.

La langue des commères marchait du matin au soir, et les commentaires pleuvaient. L'une d'elles disait qu'elle avait vu un grand fantôme blanc ; l'autre, un gros chien noir qui rôdait autour de la maison ; une troisième, une foule de petits nains dansant une danse ronde au grenier ; une quatrième enfin, le diable avec ses longues cornes et sa fourche de fer servant à retourner les damnés sur le gril. Tous ces braves gens étaient sous l'empire d'une terreur indescriptible.

Mais, comme on le dit généralement, toute chose a des émîtes ; il en fut ainsi de la maison hantée. Le bruit, la petite lumière et les fantômes disparurent complètement ; on rapporte qu'ils émigrèrent sur une île du fleuve Saint- Laurent ; et la maison fut ensuite habitée par une famille d'ouvriers qui ne furent nullement troublés dans leur sommeil par ces apparitions mystérieuses.

C'est une véritable histoire de revenantsque tu nous racontes là, me direz-vous. Oui

UNE MAISON HANTÉE

c'est une histoire de revenants qui ne sont pas revenus. Voici l'explication clu mystère :

Deux enfants, âgés l'un de huit ans et l'autre de neuf, sont les seuls acteurs de cette pièce si habilement représentée.

Munis d'une clef qui ouvrait la porte principale de la maison hantée, ils allaient tous les soirs se renfermer dans le grenier et allumaient, toujours à la même heure, une chandelle qu'ils plaçaient près d'une fenêtre. Lorsque des curieux s'approchaient de la maison,ils faisaient le plus de tapage possible avec les ferrailles qui remplissaient le grenier. Et " tout le monde en était effrayé," comme dirait la chanson. C'est tout simple, n'est-ce pas ? Maintenant vous connaissez l'histoire de la maison hantée. . . . par deux jeunes enfants qui avaient des complices parmi les spectateurs, savoir : ceux que nous avons vus monter au grenier et qui n'ont rien trouvé. Ces quatre drôles avaient fait des recherches les yeux fermés.

Comme les problèmes les plus difficiles s'expliquent facilement quand on en connaît la sentène !

Un pont construit par le diable.

La femme plus rosée que le diable

Nous étions à la fin du mois d'août, en l'année 1863, c'est-à-dire à la fin de nos vacances d'écolier. Encore huit jours, et nous disions adieu aux plaisirs et aux jouissances si pures que nous éprouvions au sein de la famille. Encore huit* jours et nous retournions au collège nous

livrer à l'étude des sciences, reprendre nos rudes labeurs que nous avions interrompus pendant quelque temps, afin de procurer un repos bienfaisant à nos jeunes intelligences. L'heure du départ allait donc sonner bientôt, et déjà il nous semblait entendre les lugubres vibrations de l'airain nous appelant à la salle d'études et à la classe — l'écolier redoute tant le bonheur qu'on ressent dans une maison d'éducation !

" Comment ! il nous reste encore huit jours de vacances ! Huit jours bien employés, c'est quelque chose dans la vie d'un écolier ! " Telle fut l'exclamation que laissa échapper un élève de mathématiques assis au milieu d'un groupe de camarades qui s'étaient donné rendez-vous, par une magnifique soirée, dans le riant bocage au sein duquel se dresse le superbe collège de Ste-Anne. Nous étions au nombre de ces heureux étudiants. L'un de nous s'empressa de répliquer : " C'est vrai, mais quel est le meil- . leur moyen d'employer comme il faut un laps de temps aussi court ? " Plusieurs projets sont alors émis par la réunion de ces vrais amis de collège. Le premier suggère une partie de pêche, le deuxième plaide en faveur de la

chasse ; le troisième préfère une promenade sentimentale clans les paroisses environnantes ; un quatrième enfin propose une excursion en chaloupe vers la rive nord du fleuve Saint-Laurent. Nous votons — sans cabale, et le qua-

La nacelle se balance mollement...

trième projet cle plaisir, nous allions dire

de loi, est adopté par une grande majorité. Et tous alors de s'écrier en chœur : " Demain matin, à 6 heures précises, à la chaloupe ! " La réunion est dissoute.

Le lendemain matin, personne ne manque à l'appel, et notre légère nacelle, dont les voiles sont gonflées par le doux zéphir, se balance mollement sur les ondes limpides du Saint- Laurent. Nous voguons vers la baie Saint- Paul. Nous n'entreprendrons pas de retracer ici le magnifique panorama qui se déroule alors à nos regards. Plus fi'une fois nos lecteurs ont eu l'avantage d'admirer les sites enchanteurs et les paysages pittoresques et féeriques que nous rencontrons à chaque pas dans ces parages, que le Créateur s'est plu à combler de ses faveurs. Toutes ces sublimes beautés de la nature parlent au cœur un langage divin et élèvent notre esprit vers Ce! ui qui de rien a fait toutes choses.

Arrivés à quelques arpents de la plage, non loin d'un gouffre célèbre dans les annales maritimes, nous dirigeons notre course vers la Malbaie. Le zéphir a cessé de souffler, et notre coquette embarcation glisse tranquillement sur la plaine liquide, au gré des flots. Le temps est alors splendide, le ciel clair et serein ; pas un seul nuage au-dessus de l'horizon. D'élégantes maisonnettes, blanchies à la chaux, sont échelonnées au pied des Lauren-

tides ; de nombreux troupeaux broutent l'herbe tendre ; le moissonneur fait retentir l'air de ses joyeux refrains ; de petites rivières, bordées d'arbres verdoyants, se précipitent çà et là, de cascade en cascade, du flanc des montagnes ; des centaines de pêcheurs couvrent la rive

Nous voyons apparaître un vénérable vieillard...

sablonneuse et rejettent sur la côte leurs filets remplis de poissons de différentes espèces. Cette scène champêtre nous ravit d'admiration.

Après avoir longé la rive nord du fleuve pendant un temps assez considérable, nous entrons dans une petite baie, entourée de sapins aux rameaux toujours verts. Notre premier soin en abordant la rive est d'apaiser la faim dévo-

rante qui nous tourmente depuis plus de deux heures ; l'air frais et pur que nous avons respiré à pleins poumons a passablement aiguisé notre appétit. Aussi, c'est avec une bien vive satisfaction que nous nous étendons nonchalamment sur la pelouse pour prendre notre frugal déjeûner.

Nous n'avons pas encore terminé notre repas, lorsque nous voyons apparaître sur la lisière de la forêt un vénérable vieillard, appuyé sur un énorme bâton et portant une longue barbe, qui lui tombe sur les épaules. Ce patriarche, au port noble et fier, s'approche de notre groupe en nous souhaitant la bienvenue dans un langage qui n'était connu que de nos illustres aïeux : "' Que Dieu soit avec vous, mes chers petits amis. " Nous répondons par une profonde révérence : les cheveux blancs inspirent toujours le respect. Sur notre invitation, le visiteur vient s'asseoir à côté de nous, et la conversation, un moment interrompue, reprend son cours. Notre héros, — il méritait bien ce qualificatif, ce respectacle vieillard, car il s'était conduit en brave à la bataille de Châteauguay, — nous raconte alors une foule d'histoires du temps passé, qui nous ont bien amusés.

Nous ne les avons pas encore oubliées, surtout celle du pont construit par le diable. Cette histoire mérite d'être lue. Voici le récit même que nous fit le narrateur :

Mes bons amis, dit-il, vous voyez là-bas à votre gauche une petite rivière qui décrit mille détours et sur laquelle s'élève un magnifique pont de bois. Eh bien ! ce pont a été construit parle diable lui-même. Ça vous surprend, n'est-ce pas ? Pourtant c'est la pure vérité. Autrefois le diable apparaissait souvent aux mortels. Vos bonnes mamans ont dû, pendant les longues veillées de l'hiver, vous parler des nombreuses apparitions du démon sous différentes formes ; soit, par exemple, en cheval, comme lors de la construction d'une égliss dans une paroisse de la côte sud ; soit en veau, comme dans une maison habitée par des ivrognes et des blasphémateurs et située dans la paroisse de X* * * ; soit en homme enfin, comme cela arrivait souvent au milieu des danses du temps de nos ancêtres. Tout le monde connaît ces histoires-là. Mais revenons à notre pont.

C'est un pauvre habitant de la localité qui l'avait entrepris dans l'espérance, sans aucun doute, de réaliser quelques louis; mais, malheu-

Cet étranger l'enveloppe d'un regard scrutateur

reusement, il fut d'abord trompé dans son attente. N'ayant pas un sou vaillant, personne ne voulut travailler pour lui. Il se vit donc forcé de se mettre seul à l'œuvre.

Les travaux avancèrent lentement, à tel point que notre homme tomba dans le découragement le plus complet. Un jour il se rendit comme de coutume sur le théâtre de ses exploits, mais il ne frappa coup, tant il était profondément plongé dans le désespoir. " Que faire, se disait-il, appuyé sur sa grande hache ? Point d'argent, par conséquent point d'ouvriers à mon service ; point de chevaux pour transporter le bois de construction ; point de pain à la maison ! Que c'est donc triste ! Si je pouvais terminer mon entreprise, je deviendrais riche, content et heureux. Je suis né pour être toujours malheureux." Il allait proférer un blasphème épouvantable, lorsqu'il aperçut à ses côtés un homme bien mis paraissant âgé d'une quarantaine d'années.

Cet étranger l'enveloppe d'un regard scrutateur, et, sans préambale, lui demande la cause de sa tristesse. L'entrepreneur s'empresse de lui ouvrir son cœur et lui raconte en peu de mots l'histoire de sa vie.

L'étranger reprend aussitôt : " Voulez-vous que je vous aide à terminer ou plutôt à construire votre pont ? — Si je le veux ! Ah ! que vous êtes bon, monsieur ! Vous êtes mon sau-

veur. J'accepte vos services avec la plus, grande joie. Vous serez bien récompensé— Je

Et la maison retentit de sanglots.

ne vous demande qu'une chose. — Demandez tout ce que vous voudrez, je vous l'accorde-

d'avance. — Très bien ; je veux que vous m'apparteniez entièrement un an après que le pont sera terminé, j'ai besoin cb vous. — C'est convenu, je vous donne ma parole. "

Le visiteur inattendu s'absente quelques instants et revient ensuite accompagné d'une vingtaine d'ouvriers forts et vigoureux. Quinze jours sont à peine écoulés, que le pont est complètement fini et accepté par la municipalité comme étant parfaitement solide et exécuté suivant les conditions du contrat.

Le constructeur reçoit le prix de son entreprise et achète aussitôt une ferme d'une grande étendue, sur laquelle il semble vivre content et heureux, suivant ses désirs. Toinette, c'est le nom de la femme de l'entrepreneur — s'aperçoit cependant, vers la fin de l'année écoulée depuis que le pont est construit, que son mari n'est plus le même ; une profonde mélancolie a remplacé la gaieté qui éclatait jadis sur sa figure. Elle l'assiège de questions pour connaître la cause du chagrin qui le dévore ; mais le mari reste muet. Toinette fait enfin un assaut si redoutable sur le cœur de son mari que celui-ci s'avoue vaincu et lui

raconte le marché qu'il a conclu avec un étranger, lorsqu'il a construit son célèbre pont.

" Malheureux ! Imprudent ! s'écrie la femme, tu t'es vendu au diable." Et la maison retentit

Toinette souffle la chandelle.

alors des sanglots de Toinette et de son mari. Mais à quoi servent les lamentations ? Le mal existe ; il faut chercher à le réparer. Le silence se rétablit bientôt et l'on se met à

réfléchir aux moyens qu'il faut adopter pour sortir de cette terrible situation. " Quand le diable doit-il venir, demande la femme ? Ge soir même, répond le mari. "

Toinette se jette à genoux devant une image de la bonne sainte Anne et conjure la grande thaumaturge du Canada de lui aider à arracher l'âme de son mari des griffes de Satan. Elle passe une grosse heure en prière et se relève ensuite en disant à son mari : " J'ai l'espoir de te sauver, mais laisse-moi agir seule."

Les ombres commencent à s'étendre dans la vallée, lorsqu'un inconnu vient frapper à la porte. On ouvre ; c'est l'étranger dont l'arrivée est si redoutée ; il entre en faisant un salut profond à toute la famille réunie près du foyer. Il se dirige droit vers l'entrepreneur et lui dit: " Monsieur, vous m'appartenez depuis dix minutes. Je viens donc vous réclamer comme mon bien."

La femme se précipite au devant de l'étranger et lui demande, avec des sanglots dans la voix, de lui laisser son mari pour quelques instants seulement. " Pour combien de temps, demande l'étranger ? — Pour le temps seulement, reprend Toinette, que mettra à brûler

le petit bout de chandelle que vous voyez allumé sur la table à dîner. — Ce n'est pas long, je vous l'accorde bien volontiers."

La femme s'approche aussitôt de la table et, soufflant de toute la force de ses poumons, elle éteint la chandelle. Elle se retourne ensuite vers l'étranger en lui disant : " Vous n'aurez pas mon mari de sitôt, car jamais je ne rallumerai ce petit bout de chandelle."

Inutile d'ajouter que le diable se retira tout furieux d'avoir été ainsi joué et vaincu par une femme.

Le vieillard termina son histoire en y ajoutant cette conclusion :

La femme est toujours plus rusée que le diable.

Une élégante habitation.

UNE COUTURIÈRE

Sur les bords pittoresques de la Baie-des- Chaleurs, à l'endroit appelé aujourd'hui Carieton, vivait, il y a quelques années, une pauvre mais honorable famille composée du père, de la mère et de deux enfants, un garçon et une fille. Les ancêtres de cette famille habitaient jadis l'Acadie, dont l'histoire est si palpitante

UNE COUTURIÈRE

d'intérêt et de scènes émouvantes ; ils avaient quitté leur infortuné pays le jour où les Anglais, par une infâure trahison, attiraient dans un guet:apens, au Grand Pré, tous les sujets loyaux de la couronne de France.

Après des privations et des souffrances de toutes sortes, la famille DuBourg— c'est le nom des victimes de la flère Albion qui font le sujet de cette légende — parvint à se fixer dans une paisible retraite, sur la lisière d'une épaisse forêt, au pied d'une montagne dont le sommet s'élève jusque dans la nue, et sur le bord d'une charmante rivière, qui se décharge dans la Baie-des-Chaleurs. Là, les DuBourg étaient en sûreté ; ils avaient échappé à la haine et à la fureur d'un ennemi implacable. Mais, s'ils n'avaient plus à redouter la persécution et la mort, ils avaient à luttér contre les intempéries des saisons et contre toutes les horreurs de l'indigence. En quittant leur modeste habitation, ils avaient tout perdu, excepté le courage et l'honneur. Forts de ces deux vertus ils s'enfoncèrent dans la forêt, et, après quelques années d'un rude labeur, ils se trouvèrent à la tête d'une jolie ferme, qui rapportait assez pour leur propre subsistance.

UNE COUTURIÈRE

Mais de nouveaux malheurs vinrent frapper cette famille déjà si cruellement éprouvée. Pendant Tétéde 1830, un incendie détruisit la chaumière et toute la récolte des DuBourg, qui se virent réduits à la plus grande misère. Le père et la mère, brisés par ce terrible désastre, tombèrent malades presque en même temps et moururent clans l'espace de trois semaines. Pierre, l'aîné des garçons, après avoir rendu les derniers honneurs à ses malheureux parents, abandonna la ferme aux soins de Jean, le deuxième fils des DuBourg et partit pour Québec et de là pour la Californie, d'où il n'est jamais revenu. On n'en a pas entendu parler depuis cette époque. Les filles, au nombre de trois, épousèrent de riches cultivateurs des paroisses environnantes.

Jean, resté seul, se livra à la culture de sa

ferme avec une énergie et une activité sans

bornes. Mais ses efforts restèrent stériles ; il

vécut toujours dans la gène, et lorsque Dieu

l'appela au céleste séjour, sa veuve dut vendre

la ferme pour payer les dettes et se réfugia

avec ses deux enfants dans une chétive cabane

construite près de la baie; elle vivait du travail

de son fils et de sa filb. Jean, c'était le nom

168 UNE COUTURIÈRE

du garçon, partait tous les printemps pour faire la pêche sur les bancs de Terreneuve et ne

Elle prend son franc et le porte à son curé.

revenait que l'automne. Julie, la fille, faisait la consolation de sa mère ; elle était pieuse,

UNE COUTURIÈRE

active et douée de toutes les qualités qui ornent la femme chrétienne dont parle l'Evangile; elle avait appris le métier de couturière, et l'ouvrage rie > lui* faisait presque jamais défaut. Cette jeune fille portait une dévotion toute particulière aux âmes du Purgatoire. Chaque samedi, elle donnait un franc à son curé pour faire dire une messe pour les bonnes âmes ; jamais elle n'avait manqué de remplir cet acte religieux.

Il en est de la couture comme de tous les autres métiers ; le chômage arrive parfois avec toutes ses funestes conséquences. C'est ce qui eut lieu pour Julie. Une semaine, elle eut beau frapper à toutes les portes, partout elle essuya un refus ; et le samedi elle n'avait qu'un simple franc dans son gousset. Que faire ? Sa mère n'a plus de pain. Et les âmes du Purgatoire ! Va-t-elle les négliger ? Elle hésite, elle réfléchit, elle verse quelques larmes sur son malheureux sort. Mais son hésitation ne dure qu'un instant ; elle prend son franc et court le porter au curé, en se disant : Si ma mère et moi mourons de faim, le bon Dieu aura pitié de nous.

La semaine suivante, Julie se met à larecher-

UNE COUTURIÈRE

che d'ouvrage ; elle marche bien péniblement; elle est si faible — elle n'a pas mangé depuis deux jours — qu'elle chancelle comme un homme ivre. Malheureusement ses démarches sont encore infructueuses ; il lui est impossible de trouver le moindre ouvrage.

Julie tombe alors dans le découragement le plus complet ; elle ne sait où diriger ses pas, lorsqu'elle fait rencontre d'un bea:i jeune homme, qui l'aborde en lui disant : " Mademoiselle, permettez-moi de vous demander la cause de votre tristesse et de l'abattement que je lis sur votre visage."

Julie, rassurée par l'air candide et bon du jeune homme, répond sans hésiter etlui raconte en peu de mots l'histoire de sa vie.

Le beau jeune homme reprend :

" Vous manquez d'ouvrage. Je connais une maison où vous en trouverez certainement." Et il lui indique la maison bénie.

La couturière se rend à l'endroit désigné et frappe, en tremblant, à la porte d'une élégante habitation. Personne ne répond. La jeune fille frappe de nouveau, et toujours le silence le plus profond règne clans l'intérieur. Alors elle se décide à ouvrir, entre dans un riche

UNE COUTURIÈRE 171

corridor et se trouve tout à coup en présence de Madame L , la maîtresse de céans. Julie

Mademoiselle, permettez-moi . . . .

UNE COUTURIÈRE

lui expose le but de sa visite et lui fait connaître sa rencontre avec le jeune inconnu.

La bonne dame reste toute surprise de cette visite inattendue. C'est un jeune homme qui l'envoie vers elle pour avoir de l'ouvrage, et elle n'a aucune couture à faire faire ! Il y a là un mystère.

— Vous dites que ce jeune homme vous a assuré que vous auriez de l'ouvrage ici ?

— Oui, madame. Après avoir su que j'avais dépensé mon dernier franc pour les âmes du Purgatoire, il m'a pour ainsi dire commandé de m'adresser à vous pour sortir de ma pénible situation.

— Et ce jeune homme, vous ne le connaissez

pas \

— Non, madame, c'est la première fois que je le vois.

Tout en parlant, Julie jetait un regard sur les portraits qui ornaient les murs du salon, où les deux causeuses se trouvaient alors. Tout à coup, elle s'écrie :

— Yoilà, madame, le portrait du jeune homme que je viens- de rencontrer, et elle désigne de la main le portrait en question.

— Vous êtes parfaitement sûre que ce portrait

Voilà le portrait du jeune homme.

UNE COUTURIÈRE

est l'image fidèle du jeune homme que vous avez rencontré tout à l'heure ?

— J'en ferais serment, madame. C'est cette personne elle-même.

Madame L.... fond alors en larmes et se jette à genoux en s'exclamant : "Ma bonne demoiselle, c'est mon fils unique que vous avez racheté des flammes du Purgatoire ; c'est le dernier franc dont vous vous êtes dépouillée en sa faveur qui lui a ouvert la porte du ciel. Je n'ai pas d'ouvrage à vous donner ; mais je veux vous sauver de la misère, comme vous avez sauvé mon enfant des flammes du Purgatoire. Désormais ma maison sera la vôtre. J'ai perdu mon mari et mon tils unique, vous les remplacerez à mon foyer."

Après lui avoir glissé quelques louis d'or dans la main, la dame dit à Julie : " Allez consoler votre mère chérie et venez ensuite vivre avec moi." Voyant que Julie hésitait à partir, elle lui demanda la cause de son trouble.

La jeune fille lui avoua franchement qu'elle ne pouvait se décider à abandonner sa bonne mère.

Madame L. . . . la rassura. " Vous ne quitterez pas votre mère, lui dit-elle. Retournez

UNE COUTURIÈRE

«chez elle et qu'elle vienne demeurer ici avec vous. Elle a aussi sa place dans ma maison."

Quelques jours plus tard, Julie et sa mère étaient installées dans la charmante villa de la veuve et menaient une existence des plus heureuses. A la mort de madame L. . . Julie hérita de l'immense fortuné de cette femme de bien.

Un franc déposé chaque semaine entre les mains du curé avait produit des millions.

LA CHAMBRE DU REVENANT

Il y aura bientôt vingt ans nous rencontrions, à Québec, un ami que nous n'avions pas vu depuis que nous avions campé ensemble près du Mont Cavi, à l'endroit généralement connu sous le nom de Camp d? Annibal, qui se trouve situé à huit lieues environ au midi de Rome.

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Après force poignées de mains, nous causons du temps passé, du temps présent et de nos projets de l'avenir. Mille questions se présentent à la fois à notre esprit : nous avions tant hâte de connaître ce qui nous avait le plus intéressé depuis notre séparation ! Mais notre curiosité fut bientôt satisfaite, car l'histoire de deux années de la vie dvun homme n'est pas longue à raconter, surtout quand cette vie s'écoule dans un bureau de rédaction. C'est bien simple : le matin vous vous installez à votre pupitre, vous écrivez et corrigez des épreuves ; le midi vous allez au pas gymnastique prendre une bouchée, et vous retournez au bureau, où vous continuez d'écrire et de corriger jusqu'au soir. Pendant la soirée, vous faites la même chose. La nuit, vous dormez peu. Le lendemain, vous écrivez et vous corrigez encore. Les jours et les semaines s'écoulent vite de la sorte ; vous passez l'année à écrire, à corriger et à glisser quelques coquilles par-ci par-là. C'est la besogne ordinaire d'un journaliste qui combat dans le rang de serre — file: les Canadiens lui donnent improprement le nom (T assistantrédacteur.

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Notre, ami, M. F. X***, nous parla du voyage qu'il venait de faire aux Etats-Unis. Son récit nous intéressa vivement, et nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en rapportant ici une partie de sa narration, c'est-à-dire celle de la deuxième nuit qu'il passa sur la terre étrangère. Nous laissons la parole à M. F. X*** :

" J'arrive à minuit dans une petite vilb de l'état de Pensylvanie. Je voulais descendre dans une maison de pension privée ; mais, vu l'heure avancée de la nuit, je dus me rendre au premier hôtel que je rencontrai sur ma route.

Le lendemain matin, je demande au maître d'hôtel s'il connaît une famille où l'on prendrait un pensionnaire. Comme je posais ma question, un Américain, ayant l'air tout à fait respectable, se présente à moi et me dit : " Monsieur, je puis vous procurer ce que vous demandez. Si vous voulez venir chez moi, je ferai mon possible pour vous satisfaire. Je n'ai pas d'enfants ; je demeure seul avec ma femme. Ma 'résidence est située à quinze minutes de marche environ de la ville."

J'accepte son offre, et j'accompagne immé-

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cliatement mon hôte à ma nouvelle maison de pension, où je trouve une excellente table.

Pendant la journée, j'arpente la ville américaine en tous sens, et je parcours toutes les fonderies — vous le savez déjà, j'ai appris le métier de mouleur. Vers le soir, je m'engage chez un patron du nom de Goodchild, Bonenfant, un Canadien pur sang, qui m'offre un prix raisonnable. Inutile d'ajouter que j'étais on ne peut plus heureux d'avoir réussi à me caser aussi vite que cela. Et aussi, au souper, je fis jouer le couteau et la fourchette avec une agilité qui peignait bien la joie que j'éprouvais en ce moment.

A dix heures, je prends congé de mon hôte, et je me retire dans la chambre que M. Moore — c'était le nom du propriétaire de la maison — m'avait destinée. Cette chambre se trouvait au deuxième étage, et pour y parvenir il fallait gravir un escalier tournant, interrompu vers le centre par un palier ayant trois à quatre pieds de superficie. Une fois entré dans " le réduit obscur de mon alcôve enfoncée comme dirait Boileau, j'adresse une fervente prière à

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€elui qui me tendait une main aussi secourable sur cette terre d'exil, et je me jette ensuite dans les bras de Morphée, après avoir pris la précaution de fermer la fenêtre et la porte de ma chambre de manière à ne recevoir aucune visite nocturne. Je m'endors aussitôt

Unu main invisible enlève nies couvertures. . . .

comme l'enfant au berceau. J'étais heureux, et l'avenir me souriait.

Une heure s'est à peine écoulée, que je suis éveillé tout à coup par un vent violent, qui secoue fortement les rideaux de mon lit. Je me mets sur mon séant et je porte un regard scrutateur dans tous les coins et les recoins. Ma

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porte et ma fenêtre sont encore fermées ; il n'y a rien de dérangé dans la chambre. Cette brise reste pour moi un mystère. Après tout, medisje, c'est peut-être un rêve que j'ai fait. Et je me recouche. Mais il n'y a pas dix minutes que je suis mollement étendu sur le duvet — je ne dormais pas encore, je vous l'assure — qu'une main invisible enlève toutes mes couvertures et les transporte au pied de ma couche. Je reste alors plus mort que vif. Le sifflement des balles piémontaises ne m'ont jamais causé une frayeur aussi grande. La peur m'obscurcit tellement la vue que je ne distingue aucun objet dans mon réduit. Je voulais faire de la lumière, mais je ne pouvais même pas trouver les allumettes que j'avais déposées sur une petite table placée près de moi, j'étais devenu presque fou, et je tremblais comme le condamné à mort qu'on est sur le point de lancer dans l'éternité.

Cependant le plus grand silence règne dans ma chambre hantée. Je reprends un peu de courage après avoir dit un pater et un ave pour les âmes du purgatoire, et je m'efforce de clore la paupière en m'abriant avec mes draps pardessus la tête. Mais vaine tentative ; les esprits recommencent leur jeu infernal ; ils ne me-

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laissent pas une minute de repos. Cette fois, je sens rouler sur mon corps, de la tète au pied, un objet qui, par le toucher, ressemble à un sac rempli de laine. Je me dresse alors tout d'une pièce en criant : " Si quelqu'un a affaire à moi, qu'il parle. Il faut en finir avec cette chanson-là." J'avais réellement peur, et j'étais en colère.

Personne ne répond à mon interpellation. Tout dans ma chambre est dans le même état qu'auparavant. Je me jette à genoux sur mon lit — je n'aurais pas voulu mettre pied à terre pour tout l'or du monde — et je prie pour les âmes qui ont le plus besoin de secours. Ma prière fut exaucée, car j'ai passé le reste de la nuit sans être inquiété davantage par les revenants.

A trois heures, j'étais debout et je me promenais de long en large dans le jardin, pour respirer cet air embaumé cle la campagne qui s'exhale pendant une délicieuse journée du printemps. J'étais brisé, fatigué, harassé.

Le soir arrivé, je préviens M. Moore que je ne coucherai plus clans la chambre qu'il m'avait

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assignée. Je vais, ajoutai-je, dormir sur le canapé que Ton voit là-bas dans la cuisine.

Mon hôte s'empresse de répliquer : " Montez dans votre chambre ; ne craignez rien. Je sais que vous avez eu peur. Mais ne vous alarmez pas du bruit que vous entendrez. Il ne vous sera fait aucun mal, je vous le jure. C'est à moi seul que l'on en veut. "

Ces paroles me rassurent un peu, mais je vous avoue franchement que je ne me sentais pas disposé à me rendre à son invitation. M. Moore m'ayant sollicité de nouveau, je me décide à monter en tenant ma lampe de la main gauche. Arrivé au palier, auquel j'ai fait allusion tout à l'heure, je sens un poids lourd s'abattre sur mes épaules. Je fais une halte, afin de prendre de la force pour continuer mon ascension périlleuse, et je gravis ensuite un degré. Le poids qui m'accablait déjà augmente de pesanteur et menace de m'écraser au milieu de l'escalier. J'appelle le propriétaire de la maison, qui accourt à mes cris de détresse. Je lui raconte ce qui vient de m'arriver.

" Ce n'est rien, me répond-il. Montez avec moi." Nous continuons. A peine sommes-nous dans le passage qui conduit à ma chambre, que

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la porte de cette dernière s'ouvre avec un fracas épouvantable, et, en même temps, mon hôte reçoit une giffe des mieux conditionnées ; les cinq doigts d'une main restent empreints sur son visage.

M. Moore me dit alors d'une voix brève et tremblante : " Descendons." Il n'a pa3 besoin de répéter son invitation, car en deux temps et trois mouvements je suis au pied de l'escalier.

Je m'empresse de demander à mon hôte la cause de ce mystère. Ce dernier se fait un devoir de satisfaire ma légitime curiosité. " J'avais, dit-il, un fils unique que j'aimais tendrement. Je lui donnais de l'argent toutes les fois qu'il m'en demandait. Mais, ayant constaté un jour qu'il menait une vie des plus misérables, je discontinuai de lui alimenter le gousset. 11 me prit alors en aversion et se conduisit en véritable fils dénaturé. Et quand, Tannée dernière, il mourut à la suite d'une orgie épouvantable, il me jura que jamais personne n'occuperait sa chambre. Cette chambre est précisément celle qui vous était des-

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tinée. Vous êtes le premier qui ait passé la nuit dans ce lieu redoutable. Tous les autres pensionnaires que j'ai eus avant vous, n'ont pu y rester pendant plus d'une heure."

Malgré cette grande dose de courage que m'attribuait ce bon vieillard, je n'ai plus remis les pieds dans la chambre du revenant ; c'est ainsi que je' la désignais dans la suite."

Avant de porter jugement sur la véracité du narrateur, nous prions le lecteur de ne pas oublier cet adage populaire : " Grand voyageur, grand menteur."

Le signe de no^re rédemption se dressa .

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