LÉGENDES CANADIENNES, LA RENCONTRE
Aussitôt que je vis que la pluie avait entièrement cessé, je m'élançai vite hors de cette tour, la fuyant comme s’il y eût eu là quelque chose qui me faisait horreur. En effet, j'y avais vu du sang... une main... Je marchais d'un pas véloce sans savoir où j'allais. Le moindre bruit, le roulement d'une pierre que j'avais détachée sous mes pieds, et dont les bonds saccadés se répétaient sur les rochers au dessous, tout, jusqu'aux branches que je froissais, me faisait frissonner. À chaque instant je tournais la tête, croyant entendre derrière moi les pas d’un meurtrier qui allait m'atteindre. Et quelquefois il me semblait voir une main qui s'allongeait sanglante pour me saisir... Je m'efforçais, maisen vain, de chasser cette idée de mon esprit; c'était quelque chose qui me poursuivait partout et me pressait comme un cauchemar.
La nuit était encore obscure, et, au lieu deprendre le bon chemin, je m’enfonçai plus avant dans le bois, tellement que le soleil était déjà haut , et brillait radieux au ciel, quand j'arrivai de l’autre côté de la montagne. Je cherchais avec avidité quelque hutte, quelque cabane où je pusse trouver quelqu'un qui me donnerait l’hospitalité, qui me fournirait un lit pour me reposer ou un morceau de pain pour assouvir la faim qui me dévorait ® et m'étreignait de ses pointes aiguës. Mes regards se plongeaient inquiets dans les longues avenues qui s’étendaient obscures devant moi, et rien ne frappait ma vue, et je mourais de faim, et cette main... et ce # sang... Et il me tardait de savoir quelques particulari- 2 tés sur un fait qui devait avoir fait du bruit dans les en-
virons. Je désespérais presque de trouver là quelque demeure habitée, quand je crus voir au loin, derrière un taillis , comme un objet bleuâtre qui se détachait sur le fond blanc d’un roc aride. Je me hâte ; imaginez ma joie, j'arrive, c’est une cabane !... Mais ma surprise fut cruelle quand je vis un homme au regard farouche, à la taille haute, aux épaules larges et dont les muscles se dessinaient avec force, qui me dit avec aigreur qu'il n’avaitrien pour moi, etque sa maison ne pouvait servir d’abri à qui qué’ce fût. J’eus peur de cet homme. Ïl était assis sur un tronc d'arbre et affilait sur une vaste pierre une hache qui paraissait avoir été rougie par du sang ; il la cacha avec un singulier geste de mécontentement sous une branche qui était à ses pieds.
« Si vous ne pouvez me donner un morceau de pain, lui dis-je, dirigez-moi du moins vers la plus pro-
chaine habitation ; je me suis égaré, et j'ai passé la nuit !
dans la montagne.
— Vous, vous avez couché dans la montagne, au milieu du bois ? fit-il avec un sourire forcé.
— Oui, et je suis bien épuisé, et je n’ai pu reposer: l'orage, et puis.
— Et puis, où avez-vous couché par un temps pareil ?
— Je me suis mis à couvert dans une espèce de petite tour; mais je promets bien de n’y plus passerune autre nuit : du sang... une main...
— Comment! dit-il en contractant ses lèvres avec une espèce de frémissement qu'il s’efforçait de cacher, vous y avez vu une main ? Et était-ce une main d'homme ? En étes-vous certain ? Avez-vous vu quelqu'un? Avezvous entendu marcher hors de la tour ?
— Non, je n’ai rien vu, rien entendu; seulement. il m'a semblé que ce devait être une main. Mais ce pouvait bien être un’ effet de la peur qui influait furieuse-
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4 Ma réponse parut lui faire plaisir.
| « Vous êtes jeune, et que doute la crainte , l'imagi- “ation des revenants.... »
4 Etil s'arrêta, comme Suis voir si dans mes traits, ha contenance, ilne découvrirait pas quelles étaient Mmes pensées.
+ « N'avez-vous pas entendu, continua-t-il, comme En bruit sourd qui sortait de la cave, une espèce de fré- Missement ? Du sang était-il encore là ? En avez-vous Mu, dites-moi, du sang, en avez-vous vu? »
1 Et l'expression de son visage, en appuyant sur ces Merniers mots, avait quelque chose de si atroce , que je eculai d’un pas.
« Oui, sur le mur, sur le panneau , ‘quelques goutès, mais rares, mais effacées par le temps... 4 — Et savez-vous quelle est la cause de ce sang que ; ous avez vu? Connaissez-vous quelques particularités Ar le crime qui a été commis là, à la petite tour? Qu'endit-on à la ville ? Qui soupgonne-t-0n de ce forfait ?» | Et comme je lui assurai que je n’en savais rien , + « Je vous crois un gentilhomme, dit-il : puis-je “Pmpter sur votre parole? »
4} Je lui jurai sur mon honneur de ne rien dire de ce Qu'il lui plairait de me raconter.
+ « Puisque vous me promettez de tenir le secret, je is vous dévoiler un crime horrible , affreux, atroce, #1 que la barbarie en présente rarement dans les pages isanglantées de l’histoire. Mais avant tout, encore e fois , jurez-moi de n'en jamais rien dire.
uilles de papier sales et noires, et il lut.
3 LÉGENDES CANADIENNES. 41 “ment sur mon moral dans une si étrange position de
Et il courut à sa cabane, et en rapporta quelques
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D A je Per mo ARRET. 4