‹ Légendes canadiennes [microforme]Chapitre 20 sur 65 · HE · texte numérisé non relu

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LÉGENDES CANADIENNES. 69 monde. Puis, le passent deux à-trois fois dans ke seau à boire , suspendu à:un:crochet de bois derrière la porte, Je bonhomme me le.présenta encore tout brillant des perles:de:l'ancienne liqueur, que l’eau n'avait pas entiè- -rement détachée ,.et me dit ::« Prenez, Monsieur, c'est dela franche eau-de-vie, et de la vergeuse; on non boit guère de semblable depuis que l'Anglais a pris de pays. :»

ation que le bonhemme me faisait des politesses , la jeune fille ajustait une fontange autour de sa coiffe de imousseline, en se mirant dans ke même seau qui avait servi à rincer mon verre, car les miroirs n'étaient pas <ommuns alors chez les habitants. Sa mère la regardait ‘en dessous avec complaisance, tandis que le bonhomme paraissait peu content. «Encore une fois, dit-il en :se relevant de devant la porte du poële et en assujettissant ursa pipe un charbon ardent d'érable avec son couteau plombé , tu ferais mieux de ne pas y aller, Charlotte. — Ah! voilà comme vous êtes toujours, papa; ‘avec vous.on ne. pourrait jamais s'amuser. — Mais aussi, mon vieux, dit la femme, il n'y a pas de mal. Et puis José va venir:la chercher ; tu ne:voudrais pas qu'elle :lui fitun telaffront? »

Le nom de José sembla radoucir le: bonhomme.

«C'est vrai, c'est vrai, dit-il entre ses dents ; mais promets-moi toujours de ne pas danser sur le mercredi des cendres : tu sais ce qui est arrivé à Rose Latulipe.….

— Non, non, man père, ne craignez pas. Tenez, oil José. »

Et cn effet, on avait entendu une voiture. Un gaildard assez bien découplé entra en sautant et en se frappant les: deux pieds l’un contre l’autre; ce-qui couwrit le atrée de la chambre d’une couche de neige d'un demi-pouce. d'épaisseur. José fit le galant ; et vous au æiez bien ri, vous-autres, qui êtes si bien nippés , de le

voir dans son accoutrement des dimanches : d’abord un bonnet gris lui couvrait la tête, un capot d'étoffe noire dont la taille lui descendait six pouces plus bas que les reins, avéc une ceinture de laine de plusieurs-couleurs qui lui battait sur les talons, etenfin une paire de culottes vertes à mitasses bordées en tavelle rouge ; complétaient cette bizarre toilette.

« Je crois, dit le bonhomme , que nous allons avoir un furieux temps : vous feriez mieux d’enterrer le mardi gras avec nous.

— Que craignez-vous, père ? dit José en se tournant tout à coup et faisant claquer un beau fouet à manche rouge, et dont la mise était de peau d’anguille. Croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de nous trainer ? Il est vrai qu’elle a déjà sorti trente cordes d'érable du bois; mais ça n’a fait que la mettre en appétit. »

Le bonhomme réduit enfin au silence, le galant fit embarquer sa belle dans sa cariole, sans autre chose sur la tête qu’une coiffe de mousseline, par le temps qu'il faisait ; s'enveloppa dans une couverte, car il n’y avait que les gros qui eussent des robes de peaux dans ce temps-là; donna un vigoureux de fouet à Charmante, qui partit au galop, et dans un instant ils disparurent, gens et bête, dans. la poudrerie.

« Il faut espérer qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux, dit le vieillard en chargeant de nouveau sa pipe.

— Mais dites-moi donc, père, ce que vous avez à craindre pour votre fille; elle va sans doute ce soir chez des gens honnêtes ?

— Ha! Monsieur, reprit le vieillard , vous ne savez pas; c’est une vieille histoire, mais qui n’en est pas moins vraie ! Tenez, nous allons bientôt nous mettre à table, et je vous conterai cela en frappant la fiole.

Je tiens cette histoire de mon grand-père, dit le

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bonhomme, et je vais vous la conter comme il me la contait lui-même :

Ï1 y avait autrefois un nommé Latulipe, qui avait une fille dont il était fou. En effet, c’était une jolie brune que Rose Latulipe ; mais elle était un peu scabreuse pour ne pas dire éventée. — Elle avait un amoureux nommé Gabriel Lepard, qu’elle aimait comme la prunelle de ses yeux ; cependant, quand d'autres l'accostaient, on dit qu'el'e lui en faisait passer. Elle aimait beaucoup les divertisscments, si bien qu’un jour de mardi gras, un jour comme aujourd'hui, il y avait plus de cinquante personnes assemblées chez Laiulipe, et Rose, contre son ordinaire, quoique coquette, avait tenu toute la soirée fidèle compagnie à son prétendu ; c'était assez naturel : ils devaient se marier à Pâques suivant. Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à coup, au milieu d’un cotillon, on entendit une voiture s'arrêter devant la porte. Plusieurs personnes coururent aux fenêtres, et, frappant avec leurs poings sur les châssis, en dégagèrent la neige collée en dehors, afin de voir le nouvel arrivé, car il faisait bien mauvais. « Certes! cria quelqu'un, c'est un gros, comptes-tu, Jean? Quel beau cheval noir! comme les veux lui flambent! on dirait, le diable m’emporte, qu'il va grimper sur la maison. » Pendant ce discours, le monsieur était entré et avait demandé au maître de la maison de se divertir un peu. « C'est trop d'honneur nous faire, avait dit Latulipe : dégrayez-vous, s’il vous plaît ; nous allons faire dételer votre cheval. » L'étranger s’y refusa absolument — sous prétexte qu’il ne resterait qu’une demi-heure, étant très pressé. Il ôta cependant un superbe capot de chat sauvage et parut habillé en velours noir et galonné sur tous les sens. Il garda ses gants dans ses mains, et demanda permission de garder aussi son casque , se plaignant du mal de tête.

-« Monsieur. prendrait bien un coup d'eau-de-vie »,

dit Latulipe en lui présentant un verre. L'inconnu fit W

une.grimace infernale en l’avalant : car Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l’eau bénite de celle qu’il tenait à la main, et l'avait remplie de cette liqueur. C'était bien mal,au moins.—Il était beau cet étranger, si ce n’est qu'il était très brun et avait quelque chose de sournois dans les yeux. Il s'avança vers Rose, lui prit les deux mains et:lui dit : « J'espère , ma belle demoiselle, que vous serez à moi ce soir, et que nous danserons toujours ensemble.

— Certainement», dit Rose à demi-voix et en jetant un coup d'œil timide sur le pauvre Lepard , qui se mordit les lèvres à en faire sortir le sang.

L'inconnu n’abandonna pas Rose du reste de la soi-

rée, en sorte que le pauvre Gabriel, renfrogné dans un coin, ne paraissait pas manger son avoine de trop bon #4

appétit.

Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de 4

bal était une vieille et sainte femme, qui, assise sur un M

coffre, au pied d’un lit, priait avec ferveur ; d'une main à elle tenait un chapelet, et de l'autre se frappait fréquem- «

ment la poitrine. Elle s'arrêta tout-à-coup, et fit signe À Rose qu’elle voulait lui parier.

« Ecoute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal à toi d'abandonner le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur. Ïl.y a quelque chose qui ne va pas bien, £ar.ehaque fois que je prononce les saints noms de Jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur. .— Vois comme il vient de nous regarder avec des yeux ‘enflammés.de colère.

— Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelel, et laissez les gens du monde s'amuser.

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— Bah ! dit Rose, vous savez que les-anciennes préchent toujours les jeunes. .»

Minuit sonna, et le maître du logis voulut alors faire cesser la danse, observant qu'il était peu convenable de danser sur le mercredi des cendres.

« Encore une petite danse, dit l'étranger. — Oh! oui, mon cher père, dit Rose. » Et la danse continus.

« Vous m'avez promis, belle Rose, dit l'inconnu , d'être à moi toute la veillée ; pourquoi ne seriez-vous pas à moi pour toujours ?

— Finissez donc, Monsieur ; ce n’est pas bien à vous de vous moquer d’une pauvre fille d’habitant eomme moi, répliqua Rose.

— Je vous jure, dit l'étranger, que rien n'est plus sérieux que ce que je vous propose ; dites oui... seulement, et rien ne pourra nous séparer à l'avenir.

— Mais, Monsieur !.. » Et elle jeta un coup d'œil sur le malheureux Lepard.

« J'entends, dit l'étranger, d'un air hautain, vous aimez ce Gabriel ? ainsi n’en parlons plus.

— Oh! oui... je l'aime... je l'ai aimé... Maistenez, vous autres gros messieurs, vous êtes si enjôleurs

de filles que je ne puis m'y fier.

— Quoi! belle Rose, vous me eroiriez eapable de vous tromper, s'écria l'inconnu ; je vous jure par ee

— Oh! non, ne jurez pas, je vous crois, dit la pau-

| vee fille; mais mon père n’y consentira peut-être pas ?

— Votre père, dit l'étranger avec un sourire amer;

4 dites que vous êtes à moi, et. je me charge du reste.

+— Eh bien! oui, répondit-elle.

— Donnez-moi votre main, dit-il , comme sceau de voire promesse. »

L'infortunée Rose lui présenta la main, qu'elle retira

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aussitôt en poussant un petit cri de douleur, car elle s'était senti piquer. Elle devint pâle comme une morte, et,

prétendant un mal subit, elle abandonna la danse. Deux ! jeunes maquignonsrentraient dans cet instant d’un air cf. À faré, et, prenant Latulipe à part, ils lui dirent : « Nous | venons de dehors examiner le cheval de ce monsieur; Ml croiriez-vous que toute la neige est fondue autour de

lui, et que ses pieds portent sur la terre? » Latulipe vé-

s'était passé entre elle et l'inconnu. La consternation

Au bout

Mqui condui ri£a ce rapport, et parut d'autant plus saisi d'épouvante À! qu'ayant remarqué tout-à-coup la pâleur de sa fille au- | paravant , il avait obtenu d'elle un demi-aveu de ce qui }

se répandit bien vite dans le bal; on chuchotait, et les PR prières seules de Latulipe empêchaient les convives de Li

se retirer.

L'étranger, paraissant indifférent à tout ce qui passait

autour de lui, continuait ses galanteries auprès de Rose,

et, tout en lui présentant un superbe collier en perles et À en or : « Otez votre collier de verre, belle Rose, et ac- À Mn Les assi les. » Or, à ce collier de verre pendait une petite croix, #4

ceptez, pour l'amour de moi, ce collier de vraies per-

et la pauvre fille refusait de l’ôter.

Cependant une autre scène se passait au presbytère 4 de la paroisse, où le vieux curé, agenouillé depuis 4 neuf heures du soir, ne cessait d'invoquer Dieu, le # priant de pardonner les péchés que commettaient ses paroissiens dans cette nuit de désordre , le mardi gras. M — Le saint vieillard s'était endormi en priant avec À ferveur, et était enseveli, depuis une heure, dans un À profond sommeil, lorsque, s'éveillant tout à coup, il M courut àson domestique, en lui criant: « Ambroise, mon ' cher Ambroise , lève-toi, et attèle vite ma jument. At À nom de Dieu, attèle vite. Je te ferai présent d’un mois, M

de deux mois, de six mois de gages.

ante : « iens ? »

maintenant!

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car elle orte, et,

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un air cf.

« Nous

onsieur; | utour de | Miqui conduisait à la demeure de Latulipe et, malgré le

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— Qu'y a-t-il, Monsieur? cria Ambroise, qui conaissait le zèle du charitable curé ; y a-t-il quelqu'un en danger de mort?

—En danger de mort! répéta le curé; plus que cela, mon cher Ambroise! une âme en danger de son salut éternel. Attèle, attèle promptement. »

Au bout de cinq minutes, le curé était sur le chemin

emps affreux qu'il faisait, avançait avecune rapidité incroyable : c'était, voyez-vous, sainte Rose qui aplanis-

Misait la route.

Il était temps que le curé arrivât : l'inconnu, en tirant sur le fil du collier, l'avait rompu, et se préparait à saisir la pauvre Rose, lorsque le curé, prompt comme

d'éclair, l'avait prévenu en passant son étole autour du

du de la jeune fille, et, la serrant contre sa poitrine, où sl avait reçu son Dieu le matin, s’écria d’une voix ton-

ante : « Que.fais- tu ici, malheureux, parmi les chréiens ? »

Les assistants étaient tombés à genoux à ce terrible spectacle, et sanglotaient en voyant leur vénérable paseur, qui leur avait toujours paru si timide et si faible , et maintenant si fort et si courageux, face à face avec l'enemi de Dieu et des hommes.

« Je ne reconnais pas pour chrétiens, répliqua Lucier enroulantdes yeux ensaglantés, ceux qui, par mépris e votre religion, passent à danser , à boire et à se diertir, des jours consacrés à la pénitence par vos préeptes maudits ; d’ailleurs, cette jeune fille s’est donnée

moi, et le sang qui a coulé de sa main est le sceau ui me l’attache pour toujours.

— Retire-toi, Satan », s'écria le curé,'en lui frappant

visage de son étole, et en prononçant des mots latins ue personne ne put comprendre. Le diable disparut ussitôt avec un bruit épouvantable, et laissant une

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-0deur de soufre qui pensa suffoquer l'assemblée. Le bof œuré,s! 'agenouillant alers, prononça une ferventeprièreer! L

tenant toujours la malheureuse Rose, qui avait perdu}

<onnaissance , collée str:son sein, et tous y répondireni} ‘par de nouveaux soupirs et par des gémissements.

« Où est-il? où est-il? s'écria la pauvre fille en re}

couvrant l'usage de ses sens.—Ïl est disparu, s’écria-t- -on de toutes parts. — Ô mon père! mon père ! ne mx -bandonnez pas :s'écria Rose , en.se trainant aux pieu| -de son vénérable.pasteur ;emmenez-moi avec vous... Vous seul pouvez me protéger... Je me suis donnée Jui. je crains toujours qu'il ne revienne... Un cor: vent! un couvent ! — Eh bien, pauvre brebis égaréea} “maintenant repentante, lui dit le vénérable pasteurf ‘venez chez moi; je veillerai sur vous, je vous entoure ‘rai de saintes reliques, et si votre vocation est sincère, -comme je n’en doute pas après cette terrible épreuve, -Vous renoncerez à ce monde qui vous a.êté si funestes Cinqansaprès.la cloche du couvent de... avaitannont -depuis deux jours qu'une religieuse, de trois ans de pre. -fession seulement, avait rejoint son époux céleste, et um ‘foule de curieux s'étaient réunis dans l’église de gran, matin, pour assister à ses funérailles. Tandis que cb! cun assistait à cette cérémonie Jugubre avec la légère} -des gens du monde, trois personnes paraissaient nv! ‘vrées de douleur : un:vieux prêtre , agenouitlé dansk} sanctuaire, priaitavec:ferveur ; un. vieillard, dans.la nf déplorait en sanglotant la mort d’une fille -unique ,4 ‘un jeune homme, en habit de deuil, faisait ses dernier “adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée , la. malherà reuse Rose Latulipe.

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