DELIRIUM TREMENS
Trois heures sonnent lentement. Stéphane est dans la chambre, étendu sur une bergère, le visage d’une pâleur livide, les yeux égarés , les cheveux en désordre et les poings fermés. Tout à coup il se lève, se promène à grands pas, frappe tout ce qu’il rencontre, et vient retomber sur son fauteuil ; puis il se relève encore, se roule sur le plancher, déchire ses habits, et regagne encore une fois son siége. Tantôt il grince des dents, s’arrache les cheveux, se meurtrit les bras ; tantôt il pleure, il gémit , il tremble convulsivement, puis ses yeux se
ne voudra pas... non, Emile... ; jamais, que dis-je. oui, je l'épouserai... contre mon père, oh! mais c’est horrible !.…., l’abandonner ?.… jamais! si belle, si ver-
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tueuse... Maître Jacques... l'infâme ! je le tuerai. il le mérite... Helmina! Helmina !.…
‘Et Stéphane retomba dans un assoupissement léthargique qui lui fut favorable ; il s'éveilla les sens plus tranquilles, l'esprit moins agité ; il ne conservait plus qu'une douleur modérée et plus concentrée.
En ce moment on frappa à la porte. Stéphane s'efforça de reprendre son sang-froid habituel ; mais il ne réussit pas assez pour que Magloire ne s’aperçût pas de quelque chose.
— Eh bien? Magloire, dit Stéphane avec précipitation, pour empêcher toute question de la part de son serviteur.
— Eh bien! mon maître, répondit Magloire sur le même ton, les affaires ont été rondement.
— Que trop peut-être , dit le malheureux en soupirant.
— Comment que trop? ça n’peut jamais aller trop ben.
— Où demeure cet homme ?
— Justement dans une des premières maisons de Sainte-Foy, une jolie p'tite maison, sur mon âme, propre comme un sou ben frotté.
— Tu y es entré?
— Comment done ! vous savez ben que je n’manque jamais mon coup, dit Fagloire avec importance. J'ai suivi mon gars, avec beaueoup de peine par exemple ; il allait d’un pas d’eheval Je n'me suis arrêté qu’à quelques arpents de la maïson, et j'me suis enfourné dans un tas de branches ; il n’a pas été dix minutes dedans, et il a gagné le bois du Cap Rouge.
— C'est bien cela, dit Stéphane à demi-voix, les misérales !
— Quoi ?
— Rien, Magloire, rien.
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n'manque rtance. J'ai exemple ; qu’à quelrné dans un dans, etil
i-voix, les
— Aussitôt que je l'ai vu dans le bois, j'suis sorti d'mon trou, et, en faisant semblant d'être ben fatigué, is entré pour me reposer. Et puis, une chance du
bon Dieu, il n’y avait que deux p'tites filles, propres comme deux petites chattes, et puis jolies ! Oh dame! ‘nez, j'commence à être sur l'age pourtant, et ben j'n'ai pu m'empêcher de leur faire les yeux doux, ma parole d'honneur ! Il y en avait une surtout, justement celle à qui j'ai donné vot’ lettre, t'nez, vrai comme j'm’appelle Magloire , c'est comme le petit ‘enfant Jésus de la messe de minuit.
Stéphane sourit malgré lui.
— Tu lui as donné la lettre ?
— Eh oui, vous me l'aviez dit, pas vrai ?
— Oui; je te remercie, Magloire.
Elle sait tout à présent, murmura Stéphane.
— Et qu'a-t-elle fait ?
— D'abord elle m’a remercié, cer c'est poli, n’faut
pas en parler ; ensuite elle a rougi, puis elle s’est
retirée dans une autre chambre, et je ne l’ai plus re-
vue.
— Et tu t'es retiré ?
— Non pas; j'ai demandé ensuite à quelle heure on pourrait voir le maître de la maison ; on m'a répondu qu'il n'était chez lui qu’à l'heure des repas.
— Je vois malheureusement que tu n'as rien oublié de ta commission. |
— Malheureusement! Pourquoi ce mot? M. Stéphane.
— Ecoute-moi, Magloire. J'ai cru que je pouvais
| aimer cette jeune fille : c'était pour le lui apprendre que
iL lui as remis une lettre de ma part; mais, comme j'ai appris ce matin qu’il m'était impossible de consommer cel amour, j’aurais voulu au moins qu'il demeurât secet, qu'il mourût en moi seul.
— J'ai cru m'apercevoir en effet que vous l’aimiez: elle + si belle, elle paraît si vertueuse, si bonne enfant
— Elle l'est en effet, Magloire , elle ferait mon bonheur ; et malgré cela.
— S'il m'était permis, dit Magloire avec timidité...
— Tu me demanderais pourquoi, n'est-ce pas? dit Stéphane en devinant sa pensée. Eh bien! je vais te le dire : crois-tu que le monde; et mon père surtout, souffrirait que j'épousasse la fille... d'un brigand ?
— Elle, grand Dieu ! la fille d’un brigand !
— Oui, Magloire, la fille d'un brigand qui dans quelques jours peut-être périra sur l’échafaud.
, — Mais, c'est impossible! M. Stéphane, à la voir.
— On neledirait pas sans doute, et pourtant c'est le cas. C’est un mystère que je t'expliquerai une autre fois.
Stéphane se cacha le visage dans ses deux mains et pleura amèrement.
Magloire se prit à réfléchir profondément sur ce qu'il venait d'apprendre, lorsqu'on frappa doucement à la porte, et, en même temps, Stéphane, en écartant un
peu ses mains, aperçut son ami Emile. Magloire vou- 1
lut se retirer, mais Stéphane le retint.
— Demeure ici, Magloire, lui dit-il.
— Encore du chagrin, mon pauvre Stéphane, dit Emile en lui frappant légèrement sur l'épaule : vous n'êtes pas raisonnable.
— Voilà long-temps qu'il pleure comme ça, dit Magloire, c'en est démontant.
— Voyons, mon cher ami, montrez-vous plus ferme que cela; avez-vous eu des nouvelles d'Helmina ?
— Ne m'en parlez plus, Emile, ne me parlez plus de cela ; je n'y penserai plus , je veux l’oublier, dit Stéphane avec un air de décision pénible... Pauvre Helmina !.…
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téphane, dit paule : vous
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s plus ferme Imina ?
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— De grâce, dites-moi qui vous a fait prendre une résolution aussi prompte ?
— L'honneur, Emile, l'honneur : croyez-vous que œn'est rien Ÿ
— C'est beaucoup , mais encore, parlez.
— Oui, je parlerai ; mais ce sont d’horribles révélations que je vais vous faire.
— N'importe.
— Eh bien! vous rappelez-vous de madame La Troupe ?
— Parfaitement.
— Savez-vous où elle ést maintenant ?
Où nous l’avons vue probablement.
— Non, pas où nous l'avons vue, mais où je viens de
- la voir. .
— Expliquez-vous.
— Elle est en prison.
— En prison! Et vous avez été la voir ?
— Î n'y a qu'un instant.
— Et depuis quand y est-elle ?
— Depuis hier; on a trouvé chez elle des effets vo-
mis...
— La misérable ! Elle était donc complice ?
— Oui, Emile, complice ; elle me l’a avoué, elle
Ba raconté sa vie. Vous ne vous êtes pas trompé , elle
a été respectable , riche et vertueuse; mais elle a été ruinée d’abord par un frère , et perdue ensuite... vous ne devineriez pas par qui ?... par un monstre, par maitre Jacques , enfin !.….
— Maître Jacques , Stéphane , maître Jacques!
— Oui, par maître Jacques... Comprenez-vous maintenant pourquoi je pleure ?' . . . . . .
— Maître Jacques! continua Stéphane en retombant dans un accès de désespoir : le père d'Helmina, d’une
jeune fille que j'ai tant aimée, que j'aime encore. Vous comprenez donc maintenant pourquoi je pleure !.…..
Et Stéphane se frappait le front et se tordait les bras en répétant toujours : Vous comprenez donc pourquoi je pleure !
— Du calme , de la raison , mon cher Stéphane, dit Emile en lui retenant les bras.
— Non, plus de calme, Emile, se de repos que lorsque la mort me le donnera ; mais toujours du chagrin, toujours des larmes.
Puis il tomba dans de nouvelles crises. Portant partout ses yeux égarés, il se leva tout à coup, et se rua sur tout ce qu’il rencontra , malgré les efforts de Magloire et d'Emile... Le voilà, le misérable, le voilà, Emile: le voyez-vous ?... Approche donc, infâme ! Tenez, sa fille est avec lui. Helmina! ma chère Helmina ! Elle pleure... Il l'a battue , le lâche !.…
En même temps son père , attiré par ses cris , ouvrit la porte.
— Qu'est-ce que ce bruit ? demanda-t-il. Mon Dieu, il est fou ! mon fils est fou!
Puis il s’avança pour parler à Stéphane.
— Tenez, dit Stéphane en le voyant venir, le voil encore , le scélérat , il approche, il va me tuer !... Et Stéphane tomba sur une chaise hors d’haleine.
— Que dit-il? Seigneur! dit M. D... Tu ne mereconnais donc pas, mon cher enfant ?
Stéphane le regarda attentivement depuis les pieds jusqu'à la tête.
— Comine tu es fou, Stéphane, tu ne reconnais pas ton père ?
Stéphane le fixa encore une fois , puis il se jeta à son cou : il l’avait reconnu.
— Oh ! pardonnez, mon père , pardonnez ! c'était un
j'aime encore. Vous uoi je pleure!
et se tordait les bras nez donc pourquoi je
m cher Stéphane, dit
e , plus de repos que nais toujours du cha-
s crises. Portant part à coup, et Se ruasur s efforts de Magloire ble , le voilà, Emile; >, infâme ! Tenez, sa chère Helmina ! Elle
ré par ses cris , ouvrit anda-t-il, Mon Dieu,
téphane. :
oyant venir, 14 voilà il va me tuer !... E rs d’haleine.
. D... Tu ne merent?
ent depuis les pieds
e, tu ne reconnais pas s, puis il se jeta à son
pardonnez ! c'était un
We. Pourtant non, je l'ai bien vu! N'est-ce pas qu'il y venu , il a voulu me tuer parce que j'aime sa fille, scélérat !
— Tu te trompes , Stéphane, personne n’est venu eepté moi.
— Ne le laissez plus entrer, mon père, c’est un brind, maître Jacques!
— De qui veux-tu parler ? pauvre enfant.
— Je parle, continua Stéphane en regardant au md de l'appartement et en montrant du bout de son oigt, je parle de celui qui était là il n°v + qu'un instant, e maître Jacques, le père d'Helmina
Stéphane tomba épuisé dans les bras on père.
Emile et Magloire le transportèrent doucement sur nm lit; son repos fut assez paisible.
— Mon cher Emile , dit M. D..., croyez-vous à des iles dangereuses pour sa santé ?
— Îl n’en sera rien, j'espère, Monsieur, si toutefois léphane sait modérer sa douleur et prendre un peu plus rlui.
F — Pauvre enfant! Mais, dites-moi, quel est ce
aitre Jacques dont il me parlait? sans doute un home qu'il se figurait ?
— Je vais vous raconter cette histoire en peu de ots, dit Emile en parlant le plus bas possible. Il y a iron quinze jours, Stéphane rencontra une jeune le dont il devint amoureux, sans même connaître sa mille et sa naissance. Nous avons fait ensemble beaujup de perquisitions à cet égard, et ce n’est qu’aujourhui que votre fils a appris que son amante est la fille un brigand nommé maître Jacques.
: Le malheureux! s’enmouracher d'une pareille e!
— Je vous assure, Monsieur, que c'est la plus charante enfant que j'aie rencontrée, et, de plus, Stéphane
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a appris qu'aux qualités extérieures elle réunissait en. core celles du cœur et de la vertu.
— Comment cela peut-il être dans la fille d’un bri- . gand ?
— Je l'ignore ; mais je sais que c’est le cas.
—Quand tout cela serait vrai, mon cher Emile, vous conviendrez que sa naissance gâte tout cela.
— Malheureusement oui ; et voilà ce qui cause tout le chagrin de votre fils.
— Pourvu au moins, dit M. D... d'un air découragé , que la jeune fille ignore cet amour.
— Elle le sait, Monsieur, dit Magloire, je lui ai remis une lettre de la part de M. Stéphane qui le luia appris.
— Mille damnations ! il ne manquait plus que el. Peut-il avoir poussé la folie jusqu'à ce point !
— Il le regrette beaucoup à présent , soyez-en per-Æ — suadé, dit Emile.
— Îlest bien temps vraiment de le regretter; mai croyez-vous que la jeune fille l'aime de son côté?
— J'en suis certain. |
— L'insensée ! elle se connaît pourtant! me
— Pardon, Monsieur, dit Magloire ; j'ai entendu dire à M. Stéphane qu’elle ignorait elle-même que son
est un brigand. — | — Quel coup pour elle lors qu’elle l’apprendra! di —( Emile. —| —Mais c'est donc un mystère? dit M. D... en levaiMls q les mains au cicl. —\ | XI. | ENLÈVEM ENT. EP n €
Magloire avait à peine quitté l’habitation de Mauricnûre, que Julienne avait déjà rejoint son amie , qui n'eut riaMiadelo de plus pressé que de lui montrer la lettre qu’elle ven
le réunissait en. Mirecevoir, ainsi que la boucle de cheveux de Stéphane. ; — Ce sont bien là ses cheveux, dit l’amante en roula fille d’un bri-Mgssant; et cette lettre, lisez-la, ma bonne amie; il doit tenir me voir. O Ciel! s'il allait se rencontrer avec mon st le cas. pre... à :
cher Emile, vous Julienne lut attentivement la lettre, puis, laremettant t cela. il jeune fille , elle vit ses yeux humides et deux grosses ce qui cause touthhrmes glisser comme des perles sur la pourpre de ses joues.
d’un air découra- | — Pourquoi pleurer ? ma chère; cette lettre ne doit . ele pas au contraire vous rendre l'espérance et la joie ? loire, je lui aire-W — Non, Julienne. Il est vrai que je connais et son >hane qui le lui afiom ct son amour; pour tout autre que moi cette réci- | | ocité qu’il m'avoue serait le bonheur ; mais pour moi, ait plus que cela. li quoi me servira-t-il, sinon à me rendre encore plus point ! malheureuse que je ne le suis à présent ? nt, soyez-en per-R — Pourquoi ces idées sombres ? Attendez donc que ous n'ayez plus d'espérance ; alors il sera bien assez
le regretter ; meisenps de pleurer.
à son côté ? — Je suis certaine que mon père se refusera à-tout. — Qui vous l'a dit ?
tant ! — Sa conduite récente envers moi, ses conseils con-
: j'ai entendu dirMMft le mariage, son mépris avoué envers les jeunes ême que son MLD
— Âllez-vous montrer cette lettre à Madelon ? > l'apprendra! diff — Qu'en dites-vous ?
— Je ne vois pas pourquoi nous la lui cacherions . D... en levaMlus que le reste.
— Vous avez raison, J Julienne, elle la verra. Ponêr:
crois entendre sa voix, la voilà qui revient des
amps.
En effet, le son d'une voix grêle et cassée se fit enation de Mauriclnire, chantant une chanson de paysan , et peu après ie, qui n'eut riafadelon entra avec le lait de ses vaches.
ttre qu'elle venal
— J'avons de la pluie, mes enfants, voilà les poule qui gourgoussent; j'avons du mauvais temps.
— Toujours du mauvais temps! dit-elle en entran
— Toujours du mauvais temps, dit Julienne, cel devient fatigant.
— T'as raison , ma fille; épis, c'est qu’ça fait tort parce que, quand il mouille la journée des sept frèrg martyrs, on a d'la pluie pendant quarante jours. C'« une vieille remarque, ça, épis c’est immanquable,
— Mais dites donc, les enfants, Maurice est-il ven aujourd'hui ?
— Oui, un instant.
— Que peut faire le cher homme toujours hors de | maison ?
— Or çà, Madelon, dit Julienne en branlant la téte nous avons eu de la visite tandis que vous étiez ab sente.
— Oui ! qui donc? queuqu'faraud ? ma fille.
— Non, mais un messager de faraud, par exemple
— Pas possible ! et pour qui? dit Madelon en faism la moue.
— Dame, pour Helmina.
— Tout d'hon ?
La jeune fille rougiten baïssant les yeux.
— Tiens, tiens, il fallait ça pourtant ; et que t'a: dit, ma mignonne ?
Bah! dit Julienne, il ne lui a rien dit, c'est tropconkR mun ça; mais il lui a apporté une lettre. )
— Une lettre! Ah ben! sûrement tu vas m'monir ça, Helmina.t it être futé, par exemple! un ca lier d'la ville, .. u! ça n’badine pas.
Helmina sourit malgré elle; puis, ayant tiré des sein une lettre délicatement pliée , clle la remit à M delon.
— N'faut pas avoir honte, mon enfant, dit Madek
, Voilà les poule temps.
t-elle en entran lit Julienne, cel
st qu’ça fait tort e des sept frère rante jours. Ces manquable.
laurice est-il ven
oujours hors de |
n branlant la tête ne vous étiez ab
1 ? ma fille.
aud, par exemple Madelon en faisa
s YEUX.
ant ; et que l'ai
dit, c'est trop con
tre.
tu vas m'monlt exemple! un car
| ayant tiré des lle la remit à M
ifant, dit Madeh
en s'apercevant du trouble d'Helmina, n'faut pas avoir honte ; faut toujours qu'ça vienne un jour. Parguenne, va, j'étais ben plus jeune que toi, moi, et j'avais déjà des farauds; oh dame! par exemple, j'avais de l'atout, dla maniganse ; épis, j'étais assez jolie dans c'temps-là. Voyons, lis-moi ça, ma belle.
— Julienne vous la lira mieux que moi.
Julienne lut ce qui suit :
« À ma chère Helmina.…. »
— Hein! c'est chaud! c'est chaud! dit Madelon.
« J'ose espérer que vous ne rejetterez pas ce léger » souvenir d'un homme qui vous adore et qui n’aspire » qu'au moment de vous prouver d’une manière plus » sensible l'amour que vos charmes ont glissé dans son » cœur. S'il m'était permis de lire dans l'avenir, si je » pouvais , sans témérité et sans blesser votre délica- » tesse, porter mes regards dans les replis secrets de » votre pensée, aurais-je le bonheur d'y découvrir quel- » que faveur, quelque inclination à mon égard ? J'ai en » moi le sentiment intime, quoique peu fondé, que » vous daignerez au moins me faire parvenir quelques » unes de ces paroles si douces et si expressives dont » j'ai ressenti tout dernièrement l'influence. »
» Tout à vous,
» STEPHANE D... »
: — Ah ben! en v'là pourtant une lettre à mon goût, s'écria Madelon en frappant du plat de sa main sur l’éaule d'Helmina ; sainte Anne du bon Dieu, comme est ben tourné ! Mais ça dit dedans qu'vous avez 1e queuque chose , il m’semble , hein ?
Helmina lui passa la boucle de cheveux.
— Tiens! c'tidée! Avez-vous vu c’eoup ! Oh! p'tit ésus ! dit Madelon en examinant avec une scrupuleuse ltention , justement les cheveux du défunt p'tit Pierre,
mon p'tit garçon : mais c’est frappant ! Dieu des bons anges! les beaux cheveux. Ecoutez donc, ma fille, vous devez étre fière comme une reine au moins d’avoir un merle aussi futé qu'ça.
Helmina ne répondit rien.
— Ecoutez-moi, Helmina, il faudra placer les che. veux dans un p'tit cadre, faut garder ça; pas vrai, Julienne ?
— Je suppose.
— J'aimerais mieux les brûler, dit Helmina en pleurant.
— Pourquoi donc ?
— Parce que, si mon père.
— On l’ramènera à la raison , l'hbonhomme ; faut qu'il change. ‘Lt4
— Jamais, Madelon !{
— Jamais. ..?ah ben ! nous verrons, dit Madelon avec impatience ; j'vais lui parler au dret du visage, moi ; ça serait ben curieux, par exemple, s’il n’entendait pas l'bon sens des choses. Allons, mes p'ites filles, plus d'chagrin, on va souper. Mais voyez donc un peu comme Maurice est long-temps ; l’infâme est damnant, sur mon âme... Approchez, approchez, il mangera après les autres. ; pourvu qu'il vienne, encore, ça s'ra beau. Et Madelon commença à manger avec un appétit dévorant,
— Tiens , un éclair ! dit Julienne en se signant.
— Ah, oui! j'avons de l'orage, dit Madelon en l'imitant ; c’est sûr que mon man va coucher en chemin. Mais mange donc, Helmina, faut qu'iu manges pour rester belle ; si ton faraud allait te trouver maigre, a n's’rait pas drôle; oui, mange donc.
— ]l fera moins de dépenses, dit Helmina en s'eftor-
çant de prendre le ton de la plaisanterie.
. — C'tidée, dit Madelon en riant à gorge déployée. Allons, Julienne, puisqu'on ne mange plus, ôtons h
Dieu des bons ma fille, vous ins d’avoir un
placer les che- : pas vrai, Ju-
mina en pleu-
mme ; faut qu'il
it Madelon avec visage, moi ; (à tendait pas l'hon les, plus d'ehaun peu comme mnant, Sur mon era après les auà s'ra beau... Et ppétit dévorant, à se signant.
Madelon en l'iher en chemin.
tu manges pour ver maigre , (
pains en s'effor-
Gorge déployée.
plus , ôtons l
table. On va s’coucher de bonne heure ce soir ; quand il tonne comme ça, moi j'aime mieux être dans le lit : on dit qu’il y a moins d'danger.
Une demi-heure après, Madelon priaitau pied de son lit. Helmina et Julienne s'étaient retirées dans leur chambre, et parlaient de la journée qui venait de s'écouler.
Il était dix heures lorsqu'elles se mirent au lit. Julienne ne tarda pas à sommeiller ; Helmina dormit aussi, mais ce fut un sommeil convulsif, un rêve horrible. Tout entière à son amour, à ses réflexions pénibles, elle s'était endormie en prononçant le nom de son amant et en caressant la lettre qu'il lui avait envoyée. Alors l'amour, toujours inexorable pour ses victimes, lui donna un de ces rêves entremélés de jouissance et de douleur, un de ces rêves qui, en se formant dans une imagination aussi vaste et aussi exaltée que celle d'Helmina, semblent laisser dans l'esprit les traces d’une réalité effrayante.
Helmina se crut transportée sur les bords d’une charmante petite rivière, où elle soupirait tendrement la mélodie ordinaire des amants. Puis tout à coup, ayant porté les yeux sur la rive opposée, elle aperçut Stéphane qui l'appelait, lui tendait les bras. Et elle lui montrait de sa main l’abîme qui les séparait. Alors elle vit Stéphane se précipiter dans les ondes, lutter contre le courant des rapides, et venir enfin se reposer à ses genoux . . . .
Mais tout à coup un nuage noir se forma un peu plus haut que la cime des sapins, s’abaissa lentement sur le rivage , s'élança avec rapidité sur la surface de l’eau, et vint planer sur les deux amants.
— L'orage ! disait Helmina ; mon Dieu, déjà l'orage !
Puis elle erut entendre une voix qui ae du nuage et qui lui répêta :
— L’orage, Helmina! gare à toi!
Et Stéphane s'écria :
— Ne crains rien, Helmina : il n’y a jamais d'orage pour les amants!
sipa, et un homme parut.
Et il se jeta sur Stéphane, et Helmina vit tomber son amant. Elle voulut le relever.
— Arrête, lui dit le monstre, arrête, jeune fille...
Elle reconnut son père.
Et maître Jacques l'accabla de menaces et d’injures ; et elle se sentit tout à coup enlever du rivage et transporter dans un noir cachot; puis un éclair jaillit, elle crut que c'était une arme à feu, elle s’éveilla en sursaut, et le roulement du tonnerre qu'elle entendit en même temps contribua à la fortifier dans sa terreur, Un tremblement nerveux s’empara d'elle; elle se crut réellement sous la domination des esprits, sous le sceptre d'un tyran.
O Helmina, tu n'as point fait de rêve; ton imagination ne t’a rien exagéré cette fois !.…
Tout à coup elle entendit un bruit sourd de pas précipités autour de la maison, puis un murmure de voix étouffées, un frôlement ménagé, un cliquetis d'armes. Elle se leva doucement, puis, gagnant le lit de Julienne :
— Julienne, dit-elle en l’éveillant, entends-tu ?
— Quoi? Helmina.
— Éntends-tu? répéta Helmina en tremblant.
— Mais non, je n’entends rien.
— Ecoute; ils approchent…
— Oh mon Dieu! dit Julienne en se mettant sur son séant.…
— Ce sont des brigands , Julienne; qu’allons-nous faire ? de pauvres femmes seules !
— Ils approchent encore !.. Seigneur, ayez pitié de nous! Eveillons Madelon.
Aussitôt le nuage descendit entre eux deux, se dis- |
amais d'orage
deux , se dis-
vit tomber son
, jeune fille.
s et d'injures ; vage et transir jaillit, elle éveilla en surle entendit en sa terreur. Un le se crut réelsous le sceptre ; ton imaginard de pas prérmure de voix cliquetis d’arant le lit de Juntends-tu ?
emblant.
ettant sur son qu’allons-nous
, ayez pitié de
Et Helmina courut à son lit.
— Madelon, des brigands! dit Helmina en lui tirant le bras.
— Tiens, tiens , dit Madelon en bâillant, allez donc, hein, c’est l’vent.
— Non, Madelon, j'vous assure, j'ai entendu marcher et parler.
— Ah ben dame ! si vous l’avez dans votre tête.
Et Madelon se leva tout endormie , et renversa une chaise avec violence.
Puis il y eut un silence terrible au dedans et au dehors.
Les brigands étaient immobiles comme des statues.
— Îls sont éveillés, mille damnations! dit Lampsac ; il faut les laisser recoucher.
— Oui, ça s’ra mieux, dit Bouleau : il vaut toujours mieux faire les choses sans fracas.
— Et sans danger, n'est-ce pas? flandrin de poltron, dit Mouflard avec un air de plaisanterie offensante.
— Silence, pendards de va-nu-pieds, ou je vous brûle, dit maître Jacques, qui s'était masqué et déguisé horriblement afin de pouvoir être présent à l'affaire sans être reconnu.
— Vous voyez ben qu'vous vous étes trompées, peureuses, dit Madelon en se remettant au lit.
— Oh oui, dit Julienne, ce n'est rien.
Helmina, quoique peu rassurée, fut obligéc :'« faire comme elles ; maïs elle ne dormit pas,
— Les voilà endormis encore une fois, dit maître Jacques à voix basse. Écoutez-moi. Aussitôt que la porte sera enfoncée, Bouleau et Mouflard s’empareront chacun de leur brassée ; et toi, Lampsac, tu feras semblant de retenir Maurice, car lui aussi jouera son rôle avec nous ; mais si par hasard tu t'apercevais qu'il veut le jouer tout de bon, c’est-à-dire faire le métier de trai-
tre, fais-lui goûter de tes dragées. Quant à Madelon , je m'en charge. Allons, êtes-vous prêts ?
Les brigands firent un signe affirmatif.
Arriver sur le perron, enfoncer la porte etempoigner les jeunes filles fut l'affaire d'un instant ; tellement que Madelon crut en être quitte pour avoir été serrée, un peu brutalement à la vérité.
Aussitôt que les voleurs furent partis, celle appela Helmina et Julienne... Point de réponse!
Elle se leva, alluma sa lampe, et, gagnant leur chambre , elle trouva les lits vides... les jeunes filles n'y étaient plus.
À cette vue la pauvre Madelon se sentit écrasée malgré elle, et tomba à la renverse sur le parquet... Elle était évanouie..……. |
Les brigands s'étaient déjà rendus à l'entrée du bois du cap Rouge; ils avaient déposé pour un instant leur fardeau sur les feuilles.
Helmina était muette et inactive ; pas une parole, pas une larme.
Sa malheureuse compagne poussait, par intervalles, des sanglots entrecoupés , et murmurait des plaintes si touchantes, que les brigands, tout insensibles et inhumains qu ‘ils étaient, ne pouvaient s'empêcher d'en être touchés. Bouleau surtout, le plus sensible des quatre, était tellement ému que, sans la crainte d’une mort inévitable et certaine , il les aurait mises en liberté.
— Tiens, Mouflard, disait-il tout bas en lui frappañt sur l'épaule, je n'ai pas coutume de faire cas des larmes , eh ben, que l'diable me farabuste, ça m'bouleverse le corps et l'esprit tout ensemble de voir ces pauyres p'tites criatures pleurer comme ça.
Mouflard ne répondit rien.
.— Allons, allons, mes enfants, dit Lampsac en s'efforçant de diminuer sa grosse voix, ne pleurez
Madelon , je
tempoigner lement que ‘rée, un peu
elle appela agnant leur jeunes filles
scrasée malquet..…. le
trée du bois instant leur
e parole, pas
intervalles, es plaintes si bles et inhuher d’en être e des quatre, une mort inéliberté.
s en lui frap-
faire cas des e, ça m'bouvoir ces pau-
Lampsac en ne pleurez
pas tant, ou, que Satan m'épouvante! ça va aller mal.
—Où nous menez-vous donc, barbares? dit Julienne; avons-nous mérité ce que vous nous faites ?
— Silence, jeune fille , dit Lampsac ; vous avez bien à vous plaindre vraiment : vous n'avez pas mis pied à terre, et puis vous allez être nourries , hébergées, sars rien faire.
Julienne se tut.
Maître Jacques ne disaitrien, sa voix pouvait le trahir.
— Allons, mes Jars, dit Lampsac, en route!
— Attendez donc, dit Bouleau, mille bombes! j'suis fatigué en diable ; j’'sue comme un bourreau.
— Oh le vilain flandrin! dit Lampsac.
— Nous marcherons, dit Julienne, qui, malgré le mépris et la haine qu'elle avait pour ses ravisseurs , ne put fermer son cœur à un reste de pitié, et dédaignait de se faire porter plus long-temps par des misérables de cette espèce ; nous marcherons ,'n’est-ce pas, Helmina ?
— N'as-tu pas honte, Bouleau , dit Mouflard, avec son ironie ordinaire,
— Vas au diable, impitoyable bavard, dit Bouleau en serrant les dents.
Lampsac alluma une lanterne et battit la marche. Après lui venaient Helmina et Julienne, suivies de Mouflard, de Bouleau et de maître Jacques, qui marchait le dernier.
Il est impossible de donner une idée de l'impression terrible que dut faire sur l’esprit des jeunes filles cette marche horrible dans des sentiers tortueux, à travers les ténèbres d'un bois aussi redouté que le cap Rouge , à la lueur des éclairs, au bruit du tonnerre, et au milieu d'une bande de brigands impitoyables qui proféraient à tout moment , dans leur langue diabolique, les plus horribles jurements , les blasphèmes les plus dégoûtants.
Après avoir parcouru la moitié du bois, il prirent un
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sentier qui faisait angle droit avec le premier, et qui conduisait sur Ja pente du cap; puis, au bout d'une dizaine d'arpents, ils descendirent dans une espèce de cavité pratiquée dans la pierre, et, après avoir écarté quelques branches vertes et quelques troncs d'arbre, ils firent sauter une trappe, descendirent trois ou quatre degrés, el se trouvèrent dans un carré irrégulier tout tapissé de mousse, et éclairé seulement par des trous de tarière placés de distance en distance dans la voûte du souterrain.C'étaitla CAVERNE pu Roc, oùdevaient vivre Helmina et Julienne. Lampsac alluma trois lampes de cuivre doré suspendues à la voûte, et, après avoir montré aux jeunes filles une armoire remplie de mets de toutes sortes, il se retira avec Bouleau et Mouflard.
Cette fois maître Jacques n’était pas entré.
Aussitôt qu'ils furent sortis, Helmina ne put maîtriser plus long-temps sa douleur ; elle se mit à pleurer et remplit la caverne de ses cris et de ses plaintes. Julienne essaya vainement à la consoler ; Julienne avait ellemême trop besoin de consolation pour pouvoir en offrir aux autres. Elles pleuraient encore lorsqu'elles virent le jour percer faiblement à travers les misérables ouvertures de leur cachot et faire pâlir un peu la lumière des lampes. Julienne fit deux ou trois tours dans le souterrain, ouvrit l'armoire, et prit quelques bouchées à la hâte, plutôt par nécessité que par goût; puis elle vint s’asseoir près de son amie.
. — Que va faire la pauvre Madelon, mon Dieu, lorsqu'elle va se trouver seule ? dit Julienne.
— Etlorsque mon père lui demandera sa fille ? ajouta Helmina. Quel infâme dessein peuvent avoir ces misérables ? à
— Nous ne l'apprendrons peut-être que trop un jour, ma.chèré Helmina,......s.. ss semessereneeneo se
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LÉGENDES CANADIENNES. 199 rible sans doute, se passa dansles pleurs et le désespoir.