LE SOLDAT QUI DELIVRA UNE PRINCESSE
DE l'enfer.
|L y avait une fois un vieux seigneur qui n'avait qu'un fils, nommé Goulven. Il avait aussi une jolie servante, nommée Lévénès, une honnête fille, et Goulven était amoureux d'elle. Lorsque Goulven eut vingt ans, son père lui dit un jour :
— n est temps que tu songes à te marier, mon garçon ; je deviens vieux, et je voudrais, avant de mourir, te voir épouser une bonne et honnête fille.
— J'y songe tous les jours, mon père, et mon choix est déjà fait, répondit-il.
— Vraiment, mon fils ? Dis-moi donc son nom.
— Vous la voyez tous les jours, mon père.
— Je la vois tous les jours ?... Je ne sais vraiment ce que tu veux dire ; parle plus clairement : dis-moi son nom.
— C'est Lévénès.
— Lévénès 1 la servante de ta mère ?
310 LÉGENDES CHRÉTIINNBS
■MiMaH^
— Oui, mon père ; n'est-ce pas une'
mie?
— Mds, malheureux 1 c'est une servante» et ta es de famille noble et andenne ; je n'y - coosen^ rai jamais!
^ Alors, mon père, je ne me maxiend point.
La mère de Goulven ainudt beanooop s» sepvante, à qui elle reconnaissait toutes sortes de bonnes qualités, et elle insista tant MxqtH 4a vieux seigneur, qu'il finit par consentir à U laisser épouser à son fils ; n:iais il y mit pour condition qu'ils quittendent aussitôt après leur mariage, et n'y pas les pieds pendant qu'il serait en vie.
Le mariage se fit, et le vieux sdgnenr, poor us pas y assister, pardt en voyage» • >
Quand il re^t, tout était terminé» et te^lMit jeunes mariés étaient allés habiter la viOe "As Tréguier. ■— .
Au bout d'un an riron, G un jour à la maison, n é de son père, espérant grfl
lui. Dès que l'irasdble ard V
put se contenir :
— M^eureux ! s'écriart-il, je tfi commandé de ne plus jamais
mes yeux ! Malheur à toi !... "- - •=••
Et, saisissant son fuâl, il en fit fn
fils ; mais Tarme éclata entre ses mains et le tua lui-même.
Comme Goulven était fils unique, le voilà à présent très-riche. Il fit enterrer son père avec toute la pompe et la solennité que demandait son rang, puis il alla chercher sa femme à Tréguier, pour la ramener au château. Mais, hélas I il était loin de prévoir ce qui l'attendait à Tréguier : Lévénès était partie avec un beau capitaine, emportant tout ce qu'il y avait d'argent dans la maison. Ils étaient allés à Rennes, où le capitaine avait son régiment. Goulven en éprouva une trèsgrande douleur, car il aimait sa femme. Après l'avoir vainement cherchée dans tous les pays, de désespoir il résolut de se faire soldat, et il alla à Rennes pour s'enrôler. Sans le savoir, il entra comme simple soldat (il ne voulait d'aucun grade) dans le régiment du capitaine qui avait enlevé sa femme. Il s'y lia avec un vieux grognard qu'on appelait Ancien-JorChique, et qui était un honnête homme et un soldat exemplaire.
Comme Goulven avait de l'instruction et du savoir-vivre, le capitaine le prit pour secrétaire; il demanda que son ami Ancim-hrChique devînt aussi domestique du capitaine, ce qui lui fut accordé.
Dès que Lévénès vit son mari, 'elle le reconnut, et elle dit, tout eâ&ayée, au capitaine :
312 LÉOENOBS CBRÉTIIVlIKil
— Nous sommes perdus 1 SaveS"ii|qff:iV4 votre secrétaire ? . - .
•^ Non, vraiment. Qjii donc peutiU tffl$ti,t\ vous efiBrayer de la sorte ?
— C'est mon mari !..•
•*- Votre mari 1... Ce n'est pas poMUdr Uf»
— C'est lui, vous dis-je» et il £uit »o«ft dÀvrasser de lui sur le champ. Voici ^xxnnentfl Afk dra s'y prendre. Vous inviterez vos anb 4'4niBr demain, et vous inviterez aussi votre Ma femme de chambre Im glissera:
un couvert d'argent dans sa pochef pcsoteit Jt repas, et il sera arrêté comme voknr et çqffr damné à être fusillé.
Le capitaine approuva ce { . H fit tions sur le champ, et le sea « < lettres. Quand il les eut terminées»
pour lui témoigner sa satisfaction, ïm verbalement. H s'eiicusa d'abord, i lui convenait pas, à lui dmple sob avec ses chefs. Mais, cédant enfin ain capitaine, il accepta, à la c o ndition Ancien4arCUque serait aussi du re fut accordé.
Qpand Goulven reconnut sa table à côté de son capitaine, le i la tête, et il faillit éclater; i u mettant sa vengeance à un ; j
Vers la fin du repas, la femme de chambre entra, tout efiarée, dans la salle à manger, en criant :
— Madame, madame I il manque un couvert d'argent, le vôtre, le plus beau 1
— Personne ne sortira que le couvert n'ait été retrouvé 1 dit alors le capitaine ; et comme je ni& vois ici que deux personnes capables de commettre une pareille indélicatesse, je puis dire, à coup sûr, où Ton retrouvera le couvert.
Et montrant du doigt Goulven et Ancim^lor Chique :
— C'est sur un de ces deux hommes. Q.u'on les fouille à l'instant !
La femme de chambre plongea la main dans la poche de Goulven, et en retira le couvert qu'elle y avait introduit elle-même.
— Qja'on mène cet homme au cachot, pour être fusillé demain 1 cria alors le capitaine.
Et le pauvre Goulven fut conduit au cachot»
malgré ses protestations.
Ancim-la-Chique, dans la nuit, se rendit auprès du geôlier et le pria d'avoir pitié de son ami, qui était innocent de ce qu'on lui reprochait. Il le supplia en pleurant, et lui of&it une grosse somme d'argent, s'il voulait le mettre en liberté ; mais le geôlier fut insensible à ses prières, à ses larmes et à ses ofïres d'argent. Alors le vieux
514 l£c£X3ES cma£z^ijrwv%
soUat rbolttt de pavr la xôc se fkà àt h toor.
Comme il èuàt li à fieKcr e à se âôaier, 3 vit venir à \m une pcdK vîbBc, appuyée snr sn bitoOf qui lui (ifmaiirfa :
— Qp'ave^-voQS à pleoicr de li sone, moq pauvre homme r
AticUn-lorCbique lui conta tooi, cr cSe fan & :
— Eh Inen! si ce n'est qœ cda, OMwnirrvous, et faites comme je vous £nB, et ?txic and vous sera encore rendu. Demain matin, il sen fusillé, comme on vous Ta dit, pms on Femerrera. Cîpand la nuit sera venue, voos vous rendrc;s dans le porche de l'église, et voos ti o uv ere z U, dans un coin, une herbe que j'y aniai dèçosét. Vous prendrez cette herbe et irez alors déterrer le corps de votre ami. Qjiand vous l'aurez retiré de la terre, vous lui mettrez cette herbe sous le nez, et, au bout de quelques instants, il étemuera et reviendra à la vie. Vous vous enfuirez alors en Angleterre, sans perdre de temps.
Ancint-îa-Chique remercia la vieille, qtd se retira au même moment.
Le lendemain matin, Goulven fut retiré du cachot, pour être fusillé. Ancim-lorChique U suivit en pleurant. Il reçut trois balles dam le cœur et fut enterré sur le lieu même.
Vers minuit, son vieux camarade se leva, sam
faire de bruit, prit une bêche et alla le déterrer, muni de l'herbe qu'il trouva dans le porche de l'église, comme le lui avait dit la vieille femme. Qpand il eut retiré le corps de la terre, le voyant roide et glacé, il douta de la possibilité d'y ramener la vie. Il lui passa cependant l'herbe sous le nez, et il remua ; la seconde fois, il étemua, et la troisième il ouvrit les yeux et dit :
— Comme j'ai bien dormi 1
— As-tu souffert ? lui demanda son vieux camarade.
— Souffert ? Non, viraiment ; j'ai fait le plus beau rêve du monde, et je me trouvais on ne peut plus heureux où j'étais.
Il ne se rappelait rien de ce qui s'était passé : Ancien-lorChique lui raconta tout, et alors, sans perdre un moment, ils se dirigèrent vers la mer, s'embarquèrent et passèrent en Angleterre. Arrivés là, Goulven s'engagea dans l'armée du roi des Anglais, et Anden-la-Chique retourna en France, à son régiment.
Goulven était un soldat exemplaire, et son capitaine anglais l'aimait beaucoup. Cela exdta la jalousie des autres soldats, et ils cherchèrent les moyens de le perdre. Il y avait dans la ville de Londres, non loin du palais du roi, une vieille église où l'on mettait un factionnaire toutes les nuits ; et tous les matins, quand on venait pour le
3l6 LÉGENDES CHAÉTIBMNBft
relever, on le trouvait mort. On s'entendit demander au capitaine que Goulven y fÙt envoyé à son tour, comme les autres. Le CKp^ taine fut obligé de céder, bien qu'à reptt, et Goulven fut désigné pour aller nionter la gssde dans la vieille église. H semudtd'onâaoixiYreni de-vie et partit, quand l'heure fiit vernie. Il se wSt à se promener d'un bout à l'autre bout del'éJi^Kiey l'oreille au guet, les yeux bien ouverts «t Famé au bras. H Êdsait clair de lune. Tout d*Bn cmatp^ il vit apparaître à côté de lui, sans qit^ iàt d'où elle était venue, une petite vieille, appuyée sur un bâton (c'était la même qui avait pnaué l'herbe merveilleuse à AndenrhrCbiq»i),
— Eh bien 1 mon pauvre garçon» (St-dle, te' voilà bien embarrassé et bien inquiet I
— Oui, en vérité, grand'mère, bien que }è ne sois pas un poltron, répotidit Goulven.
— Rassure-toi, mon fils ; je viens à' secours.
— Prenez une goutte de cette liqnenr, mère, pour vous réchaufifer le sang.
£t Goulven versa plein le verre d^ei tt -de < f l t; mais, conmieil n'y avait qu'un verre» la TtiBiilil dit : ' • '•'
— Je veux trinquer avec td, mon tàf^ 4tt4i n'as qu'un verre. • . : ^ ■ .
— Je n'en ai qu'un, en efiet, répood k QmA*
ven ; mais buvez d'abord, et puis je boirai après vous.
Mais la vieille alla à Tautel, y prit le calice et dit à Goulven :
— Verse-m'en là-dedans.
Goulven remplit le calice d*eau-de-vie ; ils trinquèrent, et la vieille avala tout d'un trait. Se sentant alors ragaillardie, elle parla de la sorte :
— Écoute-moi, mon fils; aie confiance en moi; fais bien exactement ce que je vais te dire, et il ne t'arrivera pas de mal. Un peu avant le pre« mier coup de minuit, tu te retireras dans ce con* fessionnal que voilà, et tu t'y tiendras bien caché, et sans faire le moindre bruit. Ne t'ef&aie pas de ce que tu verras ou entendras, et garde le plus profond silence, ou tu es perdu. La fille ainée du roi d'Angleterre a été emportée toute vivante par le diable, à cause d'un grand crime qu'elle a commis, et, toutes les nuits, elle revient ici et met en pièces le factionnaire qu'elle y trouve. Pour la sauver de l'enfer, il faut faire en sorte de lui échapper pendant trois nuits consécutives, et kd enlever avec la main, *la troisième nuit, une de ses pantoufles de fer rouge. A celui qui réussira dans cette entreprise, le roi dotmera sa couronne, avec la main de sa fille. Je viendrai chaque nuit te voir ici et te dire ce que tu auras à faire. Prends donc courage ; ne t'effraie de rien, et ta
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réussiras. Chaque épreuve ne dunn, da lOle, que le temps que mettront à sonner kt dcNue coups de minuit.
La vieille di^arut alors. Onze hearetct demie sonnèrent un instant après. Goolven finit de^vidér le flacon d'eau^e-vie^ pour se donner dncoange» puis il se retira dans le confessionnal et ***yvyti
Au premier coup de minuit, il cntcadii mm terre un. bruit effirs^ant, puis nne daUe de fient se souleva, et il sortit de dessous un gxaadjftt de flamme, et au milieu du feu une jeune fiBe tKOL yeux enflammés, avec des serpents enlacés ntour de son corps, et poussant des ois et des rqglpn ments effirayants. Elle fit letonr de Fég^ife^ dmt* chant et furetant partout, en criant : -
— Où donc est-il ? où est-il? malédicrion lu.
Le douzième coup de minint sonna, et dk Sék parut dans le gouffie, au milieu des en hurlant, et la dallede pierre retomba' ment sur elle; puis tout rentra dans le
Goulven était près de moorir de ûsyvm son confessionnal. H en sortit quand il ^^^friA'^ n'y avait plus de danger, et se mit tcanqpBkmitfti à filmer sa pipe, pour attendre le foutt Ai«iÉ|fic heures, le sacristain vint sonner VAtÊgtkil^MS^ fut bien étonné de le trouver en vie^ ÇÊK$'fàlf9ltm longtemps, on ne retrouvait» chaque fatttt^ fiMtt** cadavre horriblement mutilé. ; .roij i*Hfi:v
C2}iand le roi apprit que le factionnaire de la dernière nuit était revenu sans mal, il le fit appeler, pour l'interroger. Goulven lui raconta tout ce qu'il avait vu et entendu, promit de tenter l'aventure une seconde fois, puis une troisième s'il en revenait la seconde, ainsi qu'il l'espérait bien, et le roi fut si content de lui, qu'il l'invita à dîner à sa table.
La nuit suivante, Goulven se rendit encore à l'église, avec un flacon d'eau-de-vie, comme la veille. Il attendait la vieille et conunençait à s'impatienter, la croyant en retard, lorsque tout d'un coup elle parut encore à côté de lui. Us trinquèrent encore ensemble, puis la vieille lui parla de la sorte :
— Tu as eu bien peur la nuit dernière, n'estce pas ? Eh bien 1 cette nuit, tu en auras encore davantage. Voicr^e qu'il te fiiudra faire. Au premier coup de minuit, la princesse viendra, mais plus furieuse et plus terrible qu'hier. Elle mettra en mille morceaux le confessionnal où tu t'étais caché ; noais, cette fois, tu te retireras dans l'escalier de la tour, et t'arrêteras sur la sixième marche. Qpand elle aura fait le tour de l'église et mis le confessionnal en morceaux, en poussant des cris aflreux, elle entrera dans l'escalier de la tour et commencera de monter les marches. Ne t'effraie pas pour l'entendre près de toi, car, au
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moment où die posent le pied sur k di > q i< toi e marche, le douzième coup de minuit sdUMn, €r il Im faudra retomber dans l^Ume.
La vieille di^Murut alors, et Goahfeii dâ se placer debout sur la sixième marche de Ptadltir de la tour. Au premier coup de minait, It ddle se souleva encore, et la princesse sfâflil^ dn gouf&e, au milieu des flammes. Elle fit le toor de l'église, en criant et en hmiant» eomitie tsie bête féroce, puis, se jetant sur le rniifrM J ftn iiri; elle le réduisît en poussière. Elle se précipita don dans PescaÛer de la tour, qu'dk xempil dc^te. Goulven faillit s'évanouir et tomber de . ItyiM/ Heureusement que le dounème oonp-de «dJMiit sonna au moment où la princeœ partndt le {Ml sur la dnqnième marche, et il hd-fidhitvélâafaBr ausâtôt à l'abtme et s'y engloutir, en et en blasphémant Dieu. " ^
Qpand tout fut rentré dans le ^Sasoèt^ redescendit de l'escalier, ^ns 0Kirti|aeitfj|'iHk un verre d'eau-de-vie, pour se i é duu lfl!' j fAi|^glacé par la frayeur, puis il se mit à -flÉÉÉ'^IIP pipe, pour attendre le jour. * /.r tlîttfe.tjh
n dfna encore avec le roi, quik Êffliiiilifgf[t' ges et de féUdtations, ^ l'ddtottÉ'tiiÉlIPtf garde dans l'élise pour kirâiâèftie tm?9^'^
— C'est bien mon intmtkm, t^pbMVSfeAMSf' car je veux vous rendre votre fiUe» 'qirMMMRl?
perdue ; et si je ne le fais pas, nul autre ne le fera.
Goulven se rendit donc, pour la troisième fois, à Téglise, quand l'heure fut venue. La vieille femme vint encore, comme les deux nuits précédentes, et lui parla de la sorte :
— Voici la dernière nuit, la dernière épreuve, et si tu en sors encore victorieux, comme je l'espère, tu épouseras la princesse que tu auras retirée de l'enfer, et tu seras roi d'Angleterre. Voici ce qu'il te faudra faire, cette fois : un peu avant le premier coup de minuit, tu te coucheras à plat ventre, au coté gauche de la dalle qui recouvre le gouffre, puis, quand la dalle se soulèvera et que la princesse paraîtra au milieu des flammes, tu saisiras lestement, de la main droite, la pantoufle de son pied gauche, et la jetteras dans l'abîme. Si tu y réussis, les feux s'éteindront à l'instant, et la princesse sera sauvée ; si, au contraire, tu ne réussis pas, la princesse t'entraînera avec elle dans l'abîme, et vous serez damnés tous les deux à jamais 1 Te sens-tu le courage de tenter l'épreuve ?
— Je veux aller jusqu'au bout, répondit Goulven.
Ils trinquèrent encore, puis la vieille lui fit ses adieux et partit, en lui disant qu'il ne la reverrait plus.
Qjiand l'heure de minuit approcha, Goulv coucha à plat ventre, au côté gauche de la dal attendit. Au premier coup de minuit, il ent un bruit épouvantable sous terre, puis la se souleva et la princesse parut au miliei flammes, comme à l'ordinaire. Goulven lestement sa pantoufle de fer rouge, qui lui la main, et la précipita dans Tabime. Aussit( feux s'éteignirent, le gouffre se referma • princesse cessa de souffrir et s'élança au co son sauveur, en s'écriant :
— Ah I que Dieu te bénisse, car tu m'as vée du feu et des tourments de l'enfer ! Je la fille du roi d'Angleterre. \^ens avec moi ver mon père, pour qu'il me donne à toi épouse et te mette sur la tête sa propre ronne, la couronne d'Angleterre 1
Et ils se rendirent ensemble auprès du roi, qui fut si heureux de revoir sa fille, croyait perdue pour jamais, qu'il en pleur joie. Il mit la main de la princesse dans cel son sauveur, posa sa couronne royale sur L de celui-ci, et donna l'ordre de sonner touu cloches de la ville, en signe de réjouissance, faire immédiatement les préparatifs de la ] Il y eut des festins, des fêtes et des réjouiss publiques, dans tout le royaume, pendan mois entier.
Au bout de quelque temps, Goulven, que nous nommerons à présent le roi d'Angleterre, désira venir en France, avec sa femme pour faire visite au roi. Ils partirent avec une nombreuse suite. Le roi de France les reçut avec pompe et solennité, et ordonna une revue générale. Le roi d'Angleterre, en passant dans les rangs, reconnut son vieux camarade Ancien-la-Chique, n s'arrêta devant lui et dit à son capitaine (qui était le même, celui qui lui avait enlevé sa première femme) :
— Comment, capitaine, pourquoi ce vieux serviteur-là n'est-il pas décoré ? Je suis sûr qu'il l'a mérité plus d'une fois.
£t détachant sa propre croix, il la donna au vieux grognard en lui disant :
— Prenez, mon brave; je veux vous décorer de ma propre main...
Voilà tout le monde étonné, et Ancietp-la- Chi^îie lui-même, car il ne reconnaissait pas son ancien camarade.
Avant de quitter la France, le roi d'Angleterre voulut offrir un repas à tous les officiers de l'armée, depuis le grade de capitaine. Ceux qui étaient mariés étaient priés d'amener aussi leurs femmes. Ancien-la-Chique fut également invité, comme nouveau décoré. Le festin fut magnifique.
524 LAGBMDES CHRâTIBHHBS
Au dessert, le roi de France dit :
— Qiii nous contera quelque plaJsanithbtob^ avant de nous lever de uMe 1
— Moi, dit le roi d'Angleterre. Je mn votu conter un rêve que j'ai &it, la niût deniiitej on singulier rêve, conune vous allez vmr. J'd dcBtC rêvé que j'étais itatif de U petite ville de Tr^nïer, en Basse-Breiagne, et que je m'était marié i une servante, contre le gré de mon père. Cette femme, dont je croyois avoir tait le bonheur partît sn jour pour Rennes, avec un ca^ntaine. Comme'je l'aimais, jepanisàsa recherche et, arrivé 1 Rennet^ je m'engageai comme ample soldat dans le r^iment de ce beau capitaine. Ma charmante fênuM me reconnut et chercha le moyen de- le dSmrasser de moi. Elle donna tm jour on dlQa|l quelques officiers et amis de son mari, et m^ fit inviter aussi. Pendant le dîner, une servante, qui avait reçu des ordres en conséquence, introduisit adroitement et sans que je m'en aperçusse un couvert d'argent dans la poche de moa habit, puis elle s'en alla et revint tAt aprcs dans la salle en criant : «Madame, ily a de» voleurs chez vous I On vient de dérober votre couveild'argenl!.. a Le beau capitaine se leva alors et dit : a II faat que le couvert se retrouve avant que personne sorte; d'ailleurs, je ne vois ici qu'un hoiimic qui soit capable d'une pareille indélicatesse... « Et on me
fouilla, et on trouva le couvert dans ma poche. Je fus immédiatement jeté dans un cachot puis condamné à mort et fusillé...
Tout le monde écoutait avec la plus grande attention ; mais le capitaine et sa femme pâlissaient à vue d'œil et ne paraissaient pas être à leur aise. Le roi d'Angleterre, qui les regardait de temps en temps, s'en aperçut et dit :
— Tout ceci, comme je vous l'ai dit en commençant, n'est qu'un rêve, et personne ne doit s'en inquiéter, ni y attacher plus d'importance qu'on n'en donne ordinairement aux rêves. Je continue donc. Je fus condamné à être fusillé et exécuté. Mais, un vieux soldat, un brave camarade que j'avais, et que je voudrais bien retrouver quelque jour, me déterra pendant la nuit et me rappela à la vie, avec je ne sais quelle drogue...
— C'est vrai I II me semble connaître cette histoire-là ! ne put s'empêcher de s'écrier Ancien- Ïa-Chique,
Le capitaine et sa femme se levèrent pour sortir, prétextant une indisposition.
— Je désire que personne ne sorte avant que j'aie terminé mon histoire ; j'ai du reste bientôt fini, dit le roi d'Angleterre.
Et il continua ainsi :
— Je passai alors en Angleterre, et je i engageai dans l'armée. J'eus le bonheur de re
service à la princesse fille du roi des Anglais, que voici, — et il montrait sa femme, — et son père, pour m'en récompenser, m'accorda la main et me posa lui-même sa couronne sur la tête. Puisque Dieu, de si bas, m'a élevé si haut, mon devoir est de punir, à présent, les méchants conmie ils le méritent, et de récompenser les bons.
Le capitaine et sa femme tombèrent à genoux en criant :
— Grâce ! grâce ! Au nom de Dieu, laisseznous la vie !...
— Ah ! mon beau capitaine, ah I ma charmante et fidèle épouse, vous ne vous attendiez pas à me revoir, n'est-ce pas ? après m'avoir fait fusiller et enterrer I Mais Dieu, qui veut qiie chacun soit payé selon ses œuvres, m'a conduit id pour vous juger et vous récompenser comme vous le méritez.
Et les montrant du doigt aux valets, qui écoutaient en silence et saisis d'étonnement, comme tout le monde :
— Faites chauffer un four à blanc, et qu'on y jette ces deux criminels !...
Ce qui fut fait.
Se jetant alors au cou d'Ancien-la-Chique :
— Et toi, mon vieux camarade, mon fidèle ami, tu viendras avec moi en Angleterre, et tu seras général en chef de mes armées.
Alors ils prirent congé du roi de France et de sa cour et retournèrent en Angleterre, et depuis, je n'ai pas eu de leurs nouvelles.
(Conti par Hervé Colcandb, maçon à Plouant, janvier 1869.)