A LOUIS XVI, A NOTRE PÈRE
Des acclamations unanimes prouvèrent à Napoléon qui! venait de traduire heureusement les senttments de l'école entière. L'inscription fut adoptée, et le soir elle parut rayonnante au-dessous des armes de France, qui ornaient le fronton de l'école de Brienne.
L'année suivante. Napoléon Bonaparte subit un examen devant M. de Kéralio, inspecteur des études, et fut porté sur la liste de ceux qui devaient quitter Brienne. L'âève n'était fort que sur les matliématiques; le P. Berton, principal, pensait qu'il fallait ajourner sa nomination, parce qu'il n'avait pas encore fait sa quatrième; mais à toutes les objections, le ciievalier de Kéralio répondit :
• Je sais ce que je fais, je passe ici par-dessus la lègle; ce n'est poiiit une faveur de famiile, je ne coiinâis point la ï:\mille de cet enfant; c'est pour lui-môme que j'agis ainsi; j'apei gois ici une étincelle, et cette étincelle brillera plus tard. »
Le 17 octobre 1784, l'él^^ve du roi partit donc de Brienne pour se rendre à l'éculo militaire de Paris. La note de cette admission, conservée ionglemps dans les archives ilu ministère de U guerre, portait ces mots : « Napoléon de Bona-
parte, admis à l'école militaire, élève du roi, comme s'étaot distingué par la pureté de ses mœui's, sa docilité, son aptitude aux sciences et les progrès qu'il a faits. • Bonaparte o'a' Vâit alors que quinze an?.
Le même jour sortirent avec lui de l'école de Brienne MM. Laugier de Bellecour, de Montarby, de Comminges et de Castres. Lucien Bonaparte remplaça son frère et resta quelques auDées clies tes bons pères Minimes.
Neveu d*uoe des sœurs hospitalières de l'école de Brienne, Pichegru fut admis en qualité de maître d'étude, et montra une telle aptitude pour les mathématiques que le P. Patrault se chargea de les lui enseigner. Les progrès de Pichegru ftireut si rapides qu'il fut chargé de la classe élémentaire de mathématiques. Bonaparte, plus jeune, reçut Iss pfemières leçons du futur vainqueur de la Hollande. Longtemps après, le maître était proscrit, et Télève eeignail le diadème imp^al !
Quatre ans après le départ de E^naparte, le gouvernement désigna de nouveau le coH^ de Brienne pour l'éducation d*un certain nombre de cadet^ntilshommes destinés au gâiie. Ce nombre devait être de quarante avec un parâl nombre de pensionnaires-adjoints, hês Pères Minimes cons« . tmisirent, appelèrent des maîtres et dépensèrent plus de 70,000 livres. L'administration ne solda point toutes les dépenses ; ti«nte-einq gentilshommes éL quatre pensionnaires remplacèrent les quatre-vingts élèves attendus, de sorte que le déficit se fit sentir. Le gouvernement ne répondit point à l'appel des Minimes. La France, soulevée, s'aillait alors dans les clubs, et se préparait à renverser les anciennes institutions. L époque était- donc lalalc, la maison de Brienne ellemême, si lougiemps protectrice des Minimes, venait de voir pâlir son étoile.
Les archives de l'Aube contiennent encore quelques liasses relatives à l'école qui vil pour ainsi dire naître Bonaparte. Dans ces liasses, on a conservé le plan d'étude proposé pour l'an 1791. L'école devait se composer de 120 élèves partagés en six divisions. Le lever est fixé k six heures; ^ h loileile succèdent la prière, ta lecture, une iosiruciiou sur la religion,
les mœurs et les lois constitutionnelles de l'Etat, la messe et le déjeûner. De huit à dix heures, les é!f ves fJoivpnt recevoir des leçons de ni'ithématiques, de laiigue latine, d'histoire, de géographie et de physique; de dix heures à midi, leçons de dessin, de lavis en tiois salles. Le dîner, fixé à midi, est suivi d'une récréation « qui a pour but d'élever en terre un front de fortitlcation pour habituer les élèves à la fatigue, t De deux à quatre heures, les élèves doivent recevoir des leçons de mathématiques, d'histoire, de géographie, de physique M de langue latioe. Do quatre à huit heures du soir, armes, danse, musique, écriture et étude. Â huit heures, le souperp suivi de la récréation, de la prière et du coucher. Les jeudis sont destinés aux leçons de tactique et aux promenades.
Les traitements du principal, du préfet des éludes, du trésorier et des professeurs, ne subissent aucune réduction. Le principal doit recevoir 2,400 livres, et le trésorier i ,900 ; les trois professeurs de matliématiqiies, celui de fortifications et le préfet des études toucheront 1,600 livres; les deux maîtres de dessin, les trois maîtres de langue latine, de géographie, d'histoire et de physique, les maîtres de danse, d'armes et de musique recevront chacun 1,200 livres, et le maître d'écri* ture 600.
Chaque élève coûte 350 livres et doit en donner 655. Les bons Pères, comptant sur un excédant de 8,900 livres, se proposent d'établir un maoége, une école de natation et un cabinet de physique.
Mais à tout cela, que manqne-t-il ? La réalité. Les élèves sont peu nombreux, et par conséquent les recettes insuffisantes.
En 1792, cinq professeurs, ci-devant ^îinimes, habitent encore la pauvre école : WM. Berton, Bouquet, Fournier, Genin et Callier.
L'année suivante, /'écoln est snjijîrimée par un décret; le citoyen Loménie, maire de Biirnnr, est chargé de payer les dettes contractées par rétablissement La bibliothèque, composée d'^ 2,785 volumes, est transportée à la préfectttre ; calices, f III eiisoirs, chasubles, chappes de damas blanc, tout est inventorié et coutisqué.
TVmfefmëe en maison de détention, l'école de Brienne devient nn grand chantier militaire oft se fabriquent lee calsaone et les affltts des canons pour nos armées. Mais bientôt les terrains sont vendus, et les bâtiments, déserts, tombent en ftHfie»
Longtemps après, Napoléon, se rendant de Paris à Milan, pour ceindre la couronne d'Italie, voulut revoir les lieux té* moins de ses jeux et de ses études. Lorsquil n'aperçut plus que des ruines, il s'écria : • Ils ont tout détruit, les Vandales ; mais je relèverai tout cela ! •
Malheureusement. \'éco\e De fut point rétablie. Elle avait pourtant compté parmi ses élèves les généraux Pichegru, Nansouiy, d'Haulpoul, Gudin, Sorbier, MaiTscot, La Btelècho, Briinetcaii-Sainte-Suxanne et le maroi'bal Vallée !
D iTis line do ses excursions îi Brienne, Napoléon trouva sur soii passage un honnête boiilanj^er qui s'était revêtu de \\mforme des domestiques autrefois atiacliés au collège» des Minimes. L'Empereur reconnut stir-le-champ son ancien valet de cliambre. — N'est-ce puiiil toi, Poncet? lui dit Napoléon. — Oui, Sire, répMrjua Poncet, votre ancien petit sei viieur. — Que ■fais-tu? — Je SUIS buulanger. — Es-tu marié? — Oui, Sire. — As-tu des enfants? — Sire, j'en ai sept. — C'est beaucoup, mais j'aurai soin de toi El eu même temps, M. de Canisi, premier écuyer de rLnipereur, remettait cinquante louis . à Poncet, par l'ordre de son maître.
Claude Poncet, de Chalette, voulut suivre son bienfaiteur, mais le mal du pays et une bleaaore le forcèrent de rester i Brienne, où il racontait enrore naguère bon nombre d'anecdotes relatives au héros des temps modernes.
Une succursale de la maison des Carmélites de Troyes a remplacé, depuis 1841, lancienne école, dont on n'a conservé que l'allée de tilleuls, à l'ombre desquels s'exerçait celui qui devait commander à l'Europe !
Beaucoup de nobles voyageurs ont visité cette allée, déplorant la triste destinée du pauvre exilé de Sainte-Hélène, et emportant avec eux des feuilles ou des fragments d'écorce des tilleuls comme de précieuses reliques. Ils saluaient avec res-
pect les ruines de cette école, étonnés Ue ne pas y trouver une inscription, pas même une pierre consacrée à la mémoire de l'iiuinme qui a rempli l'univers (Ju son nom. Des Polonais y sont venus verser des larmes, et lever les yeux au ciel pour redemander la patrie qu'ils ont perdue. Vœux superflus ! la Pologne a disparu de la carte de l'Europe, et le grand homme ne se lèvera plus. Son berceau est devenu l'asile de la vertu (1).
Dans une riante prairie qui joint les rives fleuries de la Loire aux charmants coteaux que baigne le Cher» s*dlève un châ* teau^rt nommé le Plessis^lôs-Tours. Des foss^ le défendent; ses créneaux sont hérissés d'hommes d*armes écossais ; des vedettes font le guet dans les tourelles; les fendlres étroites, fermées de menus carreaux, sont défendues en dehors par de fortes grilles ; des chausse-trappes sont semées et là aux alentours. La paix la plus profonde règne au beau pays de France, et cependant tout respire la crainte dans ce vaste édifice; on lepi c{iLli âil pour une prison : c'est un cliàteau royal.
Dans une chambre de petite dimension, mal éclairée, précédée de cent portes chargées de verroux, gardées nuit et jour par des soldats bardés de fer, se trouve un hooiine aff uibli par la maladie, et couché sur un lit de repos. Il païaît vieux et usé, à jieine a-t-il soixante ans; les soucis ont sillonné son front, la déliance a creusé ses joues, la crainte a donné à son
(i) HisUnnâu ConOêtdtBrlmne, par Bourgeois, ancien élève de l'Ecole militaire de Brlenoe. Troyes, 184a — VSn/itmt ûê NapoUon, par le ehevalier de Beaulerne. Paris, 1846. — iVopoléon à Brienm, par Petit. Troycâ, 1SS0. ^ Ardilvei de l'Aolie, iiefliet retolivei à rKcole de Brienne.
lODIS U II U SAïaiB AIFODU DB KBUS.
teint une couleur presque livide. Son regard, encore vif et pénétrant, interroge sans cesse; sou oreille semble écouter toujours ; ses lèvres, 6nes et fermées, ne s'ouvrent que quand un ordre supérieur le leur a permis; il y a du tigre et du renard dans toute sa physionomie ; la mort plane sur sa téta et n'attend qu'un signe du Très-Haut pour fondre sur sa proie.
Autour de lui sont des reliquaires ornés de joyaux et des lioies renfermant des remèdes sans nom, que ia superstition et la fourberie ont apportés de toutes parts. A ses côtés, et causant familièrement avec lui. sont uo barbier, un bourreau et un charlatan.
Cet homme, c'est Louis de Valois, roi de Fraace, onzième du -nom.
Parjure, mauvais fils, mauvais frère, maître violent, capricieux et cruel, violateur des serments prêtés devant Dieu, ce roi ne sait plus quel secours implorer aux jours d'infortune. Ses médecins l'ont comlamné et il le sait; saint François de Paule, qu"il a fait venir de Calabre, lui a déclaré que les hommes ne peuvent plus rien pour lui. Louis est seul devant sou juge, et il va paraître devant l'Eternel; il tremble à son tour, et déjà la justice de Dieu commence à se faire sentir. — A un prêtre qui prie pour le salut de son corps et celui de son âme, ii dit : • Ne parlez à Dieu que de mon corps, il ne faut pas l'importuner à la fois de tant de choses. • Il craint de passer de vie à trépas et se cramponne à l'existence. Pour combattre la mort, il appelle de tous cOtés à son aide, uédecios et choses saiukes de renom.
Le pape lui envoie le corporal qui a servi à saint Pierre. Le grand Turc lui fait offrir un grand nombre de reliques qui ont survécu à la prise de Constantinople. On lui porte la wrge d'Aaron et celle de Moïse. Il veut encore avoir près de lui la sainte ampoule de Reims, le baume révéré de saint Martin de Tours, la vraie croix» conservée en la Sainte Gha* pelle de Paris, objets précieux protégés par mille bulles, canons et décrets.
Au mois d^avril 1483, par une lettre, il demande la
sainte ampoule à Tabbé de SaintrRenû, en le nnereiaiil dM messes que Ton fait dire pour obtenir du ciel aoo reloor à la santé. Le digne enfanl de saint Benoit sait que Louis même, à son lit de mort, punira la moindre résistance à sa volonté, mais d'une autre part il craint que le roi ne garde ce qu'il demande pour te temps de sa maladie; il tremble que la sainte fiole ne soit donnée à une autre église. L'abbé a le courage de refuser et se réfugie derrière les [irohibilions du Saint-Siège. Le roi ne se tient pas pour battu, il prie le Suint Père de lever les ab^tacles. Sixte IV met dune touies les reliques â Id disposition du monarque. Louis se hâte d'écrire à l'abbé Robert de Lenoncourt. Le Chapitre, le Conseil de la ville, les échevins, les magistrats, les moines se consultent; avis est donné aux habitants des ordres du roi ; on voudrait résister, mais les Rémois n'ont pns oublip que Louis sait se ven^îer. L'évOque dp Sétz, Jean de Moiilfaucon et Jean de Soiiiinerville, commissaires du roi, exigent la sainle l eli jue. Le ^9 juillet, la sainte ampoule sort donc de Reims, accompagnée, jusqu'à la porte, des bourgeois sons les armes, du peuple et du clergé Le trésorier de saint Hemi, le séiiéclial de l'église de Reims et des députés du Chapitre doivent veiller sur sa destinée et pourvoir à son retour.
Cent écus sont alloués aux députés pour frais de route. Arrivée à Paris, la sainte ampoule est reçue avec les honneurs rései-vés aux rois : le Parlement, en robe rouge, va à sa rencontre, et la cfmduit en procession dans la Sainte Chapelle. Le lendemain, accompagnée avec la même pompe jusqu'à Saînte-Marie-des-Champe, elle chemine vers le Plessislès-Toors.
Le roi la reçoit avec la plus profonde vénération» ne la quitte plus et la fait placer sur on buffet, près de lui. il vmi même, dit Gommes, « prendre semblable onction qull en avoit pris à son sacre* » mais la mort approche... et saisit sa proie.
Le 45 septembre 1483, la sainte ampoule rmitrait I
Reims au milieu des croix, des cierges et des bannières.
Elle allait attendre sous les vieilles voûtes de Saint-Remi
que de Doavetm sacres l'en fisseot sortir. Quinze jours auparavant. Louis avait cessé de vivre. 11 s'était rendu justice
et n'avait pas voulu mêler ses os à ceux de ses pères. Ses restes reposèreol ii iNuLre-Dame-Ue-Cléry (1).
LES DISIMCIIOJS DU BO) U Mmi
Jean de La Fontaine naquit à Château-Thierry, le 8 juillet 1621, (le Charles de La Fontaine, maître des eaux et forets, et de Françiiise Pidoux, tille du bailli de Coulommiers. Après avoir étudié dans une école de village, ptiis à Reims, ville qu'il aima toujours, il reçut en présent, d'un chatioine de Soissons, quelques livres de piété, et crut appelé à remplir les sublimes fonclinns du sacerdoce. Aiiinis successivement à l'instiltilion de l'Uraton^e, fondée par le célèbre cardinal de Bér-jHe, son compatriote, et au se'minaire de Saint-Magloire, Jean de La Fontaine s'ennuie de son nouveau genre de vie, rentre dans sa famille, et se fait dès-lors remarquer par soo indolence et surtout par ses distractions.
Son père l'eniinène à Paris peur y suivre un procès, et le charge d'un message en lui recommandant la célérité. Mais La Fontaine rencontre quelques-uns de ses caJiarades, oublie le message et se rend à la comédie. Les reproches de son père loi apprennent btenldt la foule qu'il a commise. '
Quelque temps après, revenant de Paris à Château-Thierry, La Fontaine attache des papiers importants ï larçon de sa selle et chevauche tranquillement sur la route. Plongé dans une de ses rêveries profondes, il oublie papiers et monture. Le pauvre animal suit la grande voie qui s'étend devant lui. Mais les papiers, retenus à l'arçon par un faïUe lien, se déta-
(1) Louis XI et la sainte ampoule, par Proaper Tarbé. Société dea bibUoptailes d« Aeima. Bflins» iS4â.
chent et tombenl sur la roule. Le courrier, qui chevauchait à
quelque distance, les ramasse et rejoint bientôt le cavalier distrait. Vivement interpellé, La Fontaine sort de sa rêverie, regarde de tous côtés et s'étonne des questions du malencontreux courrier. Mais à la vue des papiers dont il conii.iît l'importance, il finit par avouer qu'il vieut de « recevoir un grand service. »
Lorsque ce jeune n^venr eut atteint l'â^e de vingt-six ans. son père voulut assurei- mid sort et lixer sa légèreté, il lui transmit donc sa charge de maître des eaux et forêts, et lui fit épouser Marie tiéricart, fille du in ii tenant-général de la Ft rté- Milon. Mais La Fontaine, qui ne s'était soumis à ces deux engagements que par complaisance, néglige sa femme et son emploi pour se livrer à la poésie, dont \e goût s'était éveillé tardivement en lui au bruit d'une ode de Malherbe, pompeusement déclamée. Quelques vers badïDs le fout accueillir du célèbre Fouquet, surintendant des finances, homme puissant et riche, qui savait distinguer les gens de lettres et les artistes, et les encourager par ses largesses. Recevant une pension - qui ne lui coûte que quatre pièces de vers par an, La Fontaine s*éloigne de Château-Thierry et se met, sans souci de Tavenir, à manger son fonds avec son revenu, comme il le dédaro lui-même dans une épitaphe : '
Jean t'en alla comme il était vena.
Mangeant ton fbndt avec son revena.
Tint les trésors chofe pea nécescaire :
Quant à son temps, bien sut le (îîsppnser :
I>eux parts en (U, dont il soûlait (1) passer, L^une à dormir, et l'autre à ue rien faire.
L'éclatante disgrftce du surintendant vient cependant anéantir de si belles espérances. Les agents du fisc accusent même La Fontaine de s'être qualifié d'écuyer, et le font condamner par défout à 2,000 livres d*amende. Le pauvre poëie adresse des suppliques en vers et suit son onde Jannart I Limoges, toujours distrait, toujoui's poursuivi par la fortune. A quelque
(1) Sonlait, toUboi^ avait coatune.
distance d'Orl(^ans, sortant de \'ée;]\se de Cléry, il entre dans la première hôtellerie qu'il rencontre, se promène dans le jardin, s'attache tellenuiit à la lecture de Tiie-Live, qu'il laisse écouler l'heure du dîner et ne s'aperçoit de sa méprise que lorsqu'il est averti sur le soir par un valet.
Protégé plus tard parla duchesse de Bouillon, La Fontaine suit à Paris sa bienfaitrice, et commieace à réjouir par ses satUies et ses naïvetés Boileau, Racine, et surtout Molière, qui hii donne le surnom de bonhomme. Admirateur de Rabe* lais, atiteur comique du xvi*8ièele,et plongé dans ses rêveries bibkœUes, il écoute un jour, sans entendre» «ne «fissertation stir saint Angustio, devant Racine el quelques docteurs de la SiilNMitta, Il finit par demander gravement si saint Augustin aWl|riiistlilH||w» Rabelais. Les docteurs, surpris de cette
£idè, I^^n^ del» tête aux pieds. Ce jour-là, La Fon* • toujodi^^^^, Vf^ mis beaucoup de négligence dans séh1ttl»illeme|pra^ é)eteursluir^ : « Prenez garde, mMisieQr éi^lÉi^ûntnné, cette question ne peut être faite que par un h(i|iÉDéi|â a mis un de ses bas à l'envers. Cette fétfirtie lit soirire tous les asdstantSf tandis que le bonhomme tout confus regardait seibas et s'apei-cevait de sa méprise (1 ).
Quelques jours après, la duchesse de Bouillon, se rendant à Versailles, rencontre le malin le poète rêveur sous un aibre du Cours, el le retrouve le soir dans la uiCuie aliitudo, quoiqu'il eût plu toute la journée. A a't houime, il f.iut de frais ombrages, de verts tapis de prés el k doux bruit des ruisseaux. Loin des courtisans, de ceux qu'il appelle
Piople eanéléott, peopto ilnf e do mtlria,
La Fontaine échappe, à Taide de ses distractions et de ses rêveries, aux entraves que le monde veut mettre à son indépendance, et donne un libre essor à son génie qui doit faire l'admiration des siècles à venir. Sa femme, qu'il néglige à Paris comme i Cbâteau-Thierry, le quitte pour vivre seule
(i) BtHoin dê l'AoadémiÊ, par d'OUvot, p. 306.
ft
dans b maison qu'elle possède en CtHypigne* RseiDe et Boilezu, touctiés du sort de celte pauvre femme, exhortent La Fontaine à se réconcilier avec elle et le conduisent à la voiture publique qui transportait les voyageurs à Gbftieau* Thierry. Le poëte frappe donc un Mîr à la porte de sa maison. Un domestique qui ne le connaît pas se présente et lui dit qœ madame « est au salut, i La Fontaine se retire, passe deux jours chez un and et revient à Paris sans avoir vu aa famme.
Quelque temps après paraissaient ses FoUet dutma mises en ven, en un volume in-4*, imprimé avec luie et accompagné de fibres dessinées et gravées par Chauveau. Le fabuliste n'avait alors pas moins de quarante-sept anal Vivant au Luxembourg, sous le patronage de la duchesse douairière d'Orléans, dont il était gentilhomme, La Fontaine obtint un succès prodigieux. Accueilli par M"«de La Sablière, à la mort de la duchesse d'Orléans, il trouve chez sa nouvelle |jroteclvice ■ le vivre et le couvert, » comme le Rat de la fable, et plus heui*eux que le Pigeon voyageur, t bon souper, bon gîte et le reste, » c'est-à-dire les soins vigilants de l'amitié, et les entreliens familiers des esprits distingués que réunissait le salon de M™» de La Sablit^^re. Il vend à cette époque sa maison, située rue Ht s Cordeliers, à Châleau- Thierry, pour acquitter ses dettes, et donne à sa kiunu- le reste du prix réservé sur cette vente. Recherché et même choyé, il séjourne quelque temps à Reims, et surtout à Troyes, chez M. Rémond des Cours, où il compose des pièces de vers dans les fêtes données en 1678.
Louis XIV, charmé des œuvres du fabuliste, veut bien l'admettre dans son palais. La Fontaine se rend donc à Versailles, dans un fiacre, pour présenter ^e» fables au grand roi. Le bonhomme ne s'aperçoit qu'il n'a pas apporté son re* cueil que lorsqu'il voiit l offrir, et se contente de réciter un compliment, llouis XIV l'accueille avec bonté, lui adresse quelques [mroles et ordonne à son premier valet de chambre Bontemps de le promener dans la ville, de lui en montrer toutes les magnificences, et de lui donner, avec un bon dfner,
une booraê de mîlîe pistoles. La Fontaine parooort donc la ville» accompagné de Boniemps, fait un copieux repas et reçoit la boorae promise par le roi. Satisfait d'une telle réception, il remonte dans son fiacre, arrive à la porte de^ Tui* leries, paie le cocher et se dirige vers son domicile. Chemin fkisant, M. d*Hervard se présente à sa rencontre :
• Vous sortes sans doute de Versailles, lui dit celui-ci ; ne rapportez-vous que des compliments? >
La Fontaine répond qu'il rapporte une grosse bourse d*or.
• Une bourse d'or! s'écrie U. d'Hervard. Mais où estelle?
— Elle est... reprend La Fontaine tout troublé, cberdbaiit dans ses poches et ne trouvant pas une obole. Elle est sans doute restée dans le fiacre qui m'a conduit.
— Fort bien, reprend M. d'Hervard, mais où l'avez-vous
pris? comment est-il fait? où I ;ivoz-vous laissé?
— Je l'ai pris sur la jjlace du Palais- Royal, U est fait comme un fiacre, il m'a descendu aux Tuileries.
— Voilà de bons renseignements! Si vous n'en avez point d'autres, la bourse, je crois, est perdue.
— Attendez, M. Hervard, reprend La Fontaine, il mo semble que l'un des chevaux était blanc et l'autre noir. •
M. d'Hervard monte en voiture et finit par découvrir le cocher. La bourse était derrière le coussin du tiacrei La Fontaine la reçoit sans dire un mot.
M. de Uarlay, procureur-général au Parlement, qui lisait sans cesse les Fables de notre poëte, voulut se charger de son nis qu'il négligeait comme sa femme. Dès que Charles de la Fontaine fut placé chez son protecteur, son père oublia tout sentiment paternel. Un jour Dupin, docteur en Sorbonne, reçut la visite de La Fontaine. Après un long entretien, le docteur reconduisit le poêle sur l'escaUer, lorsque parut Charles de La Fontaine.
• Monsieur, loi dit Dupin, je suis charmé de vous voir; ayez la bonté de vous rendre dans mon appartement, je re* conduis monsieur votre père. •
La Fontaine salue son fils et demande son nom II Dupin.
« Quoil s'écri6 celui-^i, vouâ n'avez pas reconnu vûItô fils! »
La Fontaine, après avoir un peu réfléchi, réplique d'un air tout embarrassé qu'il croit l'avoir vu quelque part! (1).
i^liis lanJ, notre fabuliste apprend qu'il doit paraître en justice et plaider lui-même sa cause. Loin de solliciter ses juges et de les importuner, il se rend à la campagne, et oublie ses propres intérêts. Un de ses amis lui envoie un cheval, le prie de se rendre à Paris. La Fontaine, vivement pressé, se met en route, mais il s'arrête chez une de ses connaissances, parle de vers, et ne se rappelle plus son procès. Le lendemain le pauvre poêle arrive trop tard, essuie les reproches de son ami, et prétend qu'il ne s'est amusé que pour ne point parler d'aiîaires !
Un jour Hacine le conduit à l'église, tandis qu'on chantait l'ofQce des ténèbres, et lui donne pour l'occuper les Petits Prophètes. La Fontaine tombe sur la prière des Juifs, dans Baruch, et sort de sa profonde rêverie, en s*écriant : mon cher Racine, quel beau génie que Baruch! Le lendemain notre fabuliste n'abordait plus ses amis que par ces paroles : Âvez-vouslu Baroch? c'est pourtant un grand génie!
Admirateur du peintre Mignard et du sculpteur Girardon, ■ hommes de Champagne, > ainsi que lui, La Fontaine célèbre leurs chefs-d'œuvre dans ses vers. Ornant sa chambre de sculptures et de bustes, il dépense sa pension sans nul souci; fort simple dans ses habillements, il porte bientôt la négligence jusqu'à la malpropreté. 11 revêt deux jours un • habit neuf qui lui a été substitué par une main prévoyante, et ne s'en aperçoit que lorsqu'un de ses amis ose le complimenter.
Surpris par une grave maladie, le pauvre poëte se rappelle ses égarements. Le curé de Saint-Roch lui envoie le jeune vicaire Pouget pour l'exhorter à la pénitence. La Fontaine se confesse et reçoit le saint viatique. Revenant bientôt à la
(1) Titon dtt TiUet, Pamam ftançaù, in-folio^ page 461.
vie, il ne retrôiivc plus l'amie qui en avait fait le charme et même la consolation. M™" de La Sablière était morte aux Incurables, le 8 janvier 1G95. Accueilli par M. d'Hervard, dont les attentions furent vraiment touchantes, La Fontaine ne s'occupe plus que du projet qu'il a conçu de mettre les hynjiies de l'Eglise en vers français. Mais la vieillesse, la maladie et les austérités qu'il pratique semblent avoir éteint en luj le feu poétique.
Son heure dernière sonne le 13 avril 1695. Sur son corps on découvre un ci lice conservé par son ami, M. de Maucroix, de Hrims, comme un monument précieux de la mort sainte de l'illustre poêle (1).
Quelques instants après, Fénelon traçait de ce fabuliste inimitable un éloge en langue latine qu'il donnait à traduire au duc de Bourgogne :
La Fontaine n'est plus! Avec lui ont disparu les jeux badins, les gi âces na'ives et les douces Muses... Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce, si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements poétiques plus variés et plus attrayants, si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité, si Virgile enfin a été plus touchant et plus harmonieux. La Fontaine vivra élerneilement dans ses immortels écrits. » (2).
La postérité a cooQrmé le jugement de Fénelon.
(1) Histoire de la vie et des ouvrag$t d$J*^ La WoêMhê, par G. A. Walckeaaer. Paris, 1834.
(S) fliiMo&ailiFMoii,pard«BeaaiMt,t.I.
m usmm n u rMUin.
Le plus bel héritage que 'Jean de La FooUîne laissa i sa femille fut sans contredit rillustration de son nom. Son fils, Charles de La Fonlnie, oé le 8 octobre 1695» élevé cfaet M. de Harlay, devint ^flier des maréchaux de France, et épousa FrançoiseJeanne du Tremblay, dont il eut on fils, Charles-Louis de La Fontaine, et trois filles, Marie-Goillemette, Louise-Elisabeth et Jeanne-Fran^^oise. Son fils, Charles-Louis, élevé au collège de Paris, obtint la fonction de secrélan*e d'ambassade, et suivit en Hollande M. de Bonac. Il avait épousé, le 9 novembre 1751 , Antoinette Lemercier, de I^amiers, où il résida, lorsque la maladie le força de se retirer des affaires. Naturellement ennemi du Iravaii, Ch^ii les- Lnuis de La Fontaine fit quelques pièces de vers, et ne voulut [ Oint les insérer d.ins un recueil « de peur d'augmenter la liste trop nombreuse des enfants qui dégénèrent de leur père. »
Ce petit-fils du grand poêle laissa trois entants, Charles- Hugues de La Fontaine, Marie-Françoise Claire et Marie Claire, Ses deux tilles, jeunes encore, lurent élevées parleurs tuntes à Château-Thierry .'La première se fit bientôt connaître de toute la province par son amour pour l'étude et par ses heureuses dispositions. Lorsque Mesdames, filles de Louis XV, passèrent, en 1762, à Château-Thierry, pour se rendre aux eaux de Plombières, elles s'arrêtèrent à l'Hôtel-Dieu et s'în> formèrent s'il existait enrore dans cette ville quelque descendant de La Fontaine. Elles apprirent que les jeunes enfants de son petit-fils vivaient presque dans l'indigence. Les sœurs de Charles-Louis de la Fontame obtinrent la permission de leur pràMDter l'afné des enfants que leur frère avait laissés. Cette petite fille, ilgée de sept ans, débita avec beaucoup dd grâce, aux d«ux princesses, les vers suivants, composés pour
intéresser les illastres voyageuses au sort de la Jeune infortunée :
Jean s'en alla comme il était Yeiio«
Mangeant son fondai r^vpc «on revena :
C'était mon bisaïenl de célèbre mémoire.
Son fiU a fait de môme : aussi son pelit-tiis. Jamais ao monde ils n*ont aoqnis Qne de Testime et 4e la gloire. Mon bisaTenl était oo fabller, , Disait fort plaisamment iHie femme immortelle.
Cet arbre est mort, mais non tout entier ; . ' J'en sais un rejeton, une lige fidèle, EtToiei de mes fruits une fkble nouTeUe.
Avec l»onlé daignes la recevoir.
Dans mon mathenr. c*est mon unl^e espoir.
Faible, abattu, cherchant un appui nécessaire, Un lierre desséché languissait sur la terre* 11 aperçut un chêne audacleoc,
Dont le sommet se perdait dans les cieox»
Ce cbéoe répandait une ombre bienfaisante.
Les mortels fatigués des ardeur» du midi.
Trouvaient sous son feuillage un solitaire abri; Y venaient ranimer leur force languissante.
Cet arbre était sacré : les bergers d'alenlonr
L'avaient dcifié, Tadoraîent chaque jour*
Qui fait les dieux? c'est noire amour.
Notre lierre s'approche, et plein de conûance. Poussé par son heureux destin,
il embrasse le tronc de cet arbre divin :
Il s'élève, il serpente autour de son écnrce» Le voilà ranimé, victorieni, plein de force.
A ces mots l'enfant se jette à genoux et continue :
Je sais ce lierre abandonné, Tons, cet arbre divin que ma faiblo-se embrasse* Je vous ai peint mon sort iniortuiié, Voire appui peut seul en changer la Cice.
Les princesses auxquelles plut ce compliment emmenèrent l'enfant avec elles à leur retour de Plombières, et la confièrent aux soins de mi^danne de Noailles. Elle parut à Versailles devant le roi, [Nirée de quelquea-una dea diamants de madame
Adélaïde, et fat élevée à Fontevrault avec les jeunes princesses. Epouse de M. de Marson, gardn-du -corps, elle resta fidèle à ses bienfaitrices, et fut traduite au comitt^ révolutionnaire de Versailles. La petite-tille de La Fonlaiue obtint sa gr^ce, mais son f nfc^nt contracta ce iour-là une maladie de nerfs qui devint, incurable. Louis XVill (•o[ii[)rit que seeonrir le dernier rejeton de La Fontame était une dette (Je la Fiance, et con tinua rœiivre de ses augustes tantes Hul^uos rhaHes de La Fontaine, longtemps employé dans les tinances, aveugle et intirme, revint, en \HM, mourir dans la ville où était né son bisaïeul. Il n'eut pas la joie d'assister à l'inaugurtition de la statue que le gouvernement fit ériger à l'inimitable fabuliste, car cette ioauguraiioD n'est Uea que quelques mois après (i).
Château-Thierry a conservé la maison de La Fontaine, voisine de l'ancien conveot des Cordeliers, et située dans une agréable position. Les voyageurs peuvent encore la visiter et lire cette simple bscription : motteii de Jean de LaPonkàne.
SiaOÎ DE IROÏES, USIIICKCR CE LOUIS ÎTII.
Sous le n'^gne de Louis XV, en 1735, dans la capitale de la Champagne, naquit un pauvre enfant dans une misérable mâsure. Cet enfant, qui reçut les noms d'Antoine Simon, sombic, farouche et taciturne, apprit de bonne heure le métier de cordonnier, et déserta sa ville natale pour aller grossir à Paris cette foule inquiète et ombrageuse qui se préparait sourdement à renverser letrOne et l'autel. Obscur et sans fortune,
(1) Histoire de Chàtwu^Thimrry, par l'abbé Ain. Bosébe Paquet. CbAteau-TlUerry, t. U, page 130.
Si9wé|»iMe, le90«iai478Si» Mirie^leMlie Alaibiim»'(to« mastique d*iine vieille dame Foar«roy» qui loi avait laissé- ptr tesiuMnt einquante éouB. Marie^aanne avait eo autre ane petite reste viagière que lui avait aâsui^ da son vivaiil la dame Séjan« marchande de vin, ohei laquelle eUe avait leiigtemps servi; de aorte que Simoo, fier de ces deux liéritages, occupa bientôt un petit appartement an premier étage é'ime maison voiaine de celle de Marat.
L'heure fetale sonna l'année qui suivit Tunion des^emt époux. Le trône et i'aulel, longtemps ëbntnlés, sent renversés, Louis XVI, innocente victime, meurt sur Téchafaud dressé par la révolution. Le jeune Louis, l'héritier de la couronne, est séparé de ses parents pour que la noblesse de sa race disparaisse môme de son visage. Les dictateurs veulent que « cet enfant soit moulé i\ l'efTigie de l'Etal ! « La France s'agite dans les clubs et voit se renouveler toutes les orgies, toutes les proscriptions dtô mauvais jours de Home. Marat soulève la populace qu'il domine par ses discoui'S qu'en croirait sortis de la bouche d'un cannibale. Parmi ses auditeurs, on remarque surtout Simon, qui, de cordonnier, s'est métamorphose en sans-culotte, en citoyen chargé de la défense de l'Etat. Son assiduité, ses applaudjssemenls frénétiques et ses paroles sinistres en font un des satellites les plus fidèles de celui qui veut clianger la face de la France. Protégé par Marat, qui le recommande à Robespierre, l'ex-cordonnier obtient donc la fonction d'instituteur du fils de Louis XVI. La Commune lui permet de s'installer au Temple, avec un traitement de 500 fr. par mois, mais avec défense de quitter son prisonnier et de ne sortir, sous aucun prétexte, de la tour. Simon, satisfait de cette marque de bienveillance, accepte son nouveau rôle, < car la besogne lui convient ■ (1).
Le 5 juillet 1793, l'instituteur paraît donc à dix heures et
(1) £otii« XVn, fa vie, son agonie, sa mort, par de Beaachesne, !, II, onvr.i^^e I pmarqnablo auquel nous empruntons presque ton* te» détails da martjre de l'enfant rojàX aoot Simon.
demie du soir devant son élève. L'enfant pleure 1ongteiD{)S et reste assis sur une chaise, dans le coin le plus profooii de l'appartement. Simon n'obtient que quelques réponses brèves aux questions qu'il lui jette en futuaot aai pipe. Sa stature robuste et carrée, son teint basané, son mr Cftrmicbe 6t surtout ses blasphèmes ont épouvanté le jeune prince I Le petit Capet commence cette longue agonie qui sera l'éternel opprobre de ses persécuteurs !
Le lendemain matin, la femme Simon s'installe avec Vexcordonnier pour l'aid» r dans sa charge d'iiihlitultuir. L'enfant royal resio deux jours sms accepter d'autre nourriture qu'un peu de fiain; l'indignallun qu'il éprouve éclate en plaintes et en paroles de colère :
* Je veux savoir, dit-il aux municipaux, quelle est ta loi qui vous ordonne de me séparer de ma mère et de me mettre en prison? •
Les officiers municipaux restent interdits, mais Simon lui
impose silence d'un ton doctoral.
« Tais-toi, Capet, lui dit-il, tu n'es qu'un raisonneur, » Quelques jours s'écoulent pendant lesquels le jeune prince
veut faire acte d'indépendance et de volonté. Simon remplit
si bien son rôle que son élève ne parle plus. L'institiiteur
cependant s'irrite de ce mutisme.
— Petit Capet, tu es donc muet! &'éem Simon dans un de ces moments où il déplore son absence aux clubs. 11 faudra que je t'apprenne à parler et à chanter la Carmagnole.
— Si je disais tout haut ce que je pense tout bas, répond le fils de Louis XVI, vous me prendriez pour un fou. Je me tais parce que j'aurais trop à dire.
— Oh! monsieur Capet aurait trop à dire, reprend Simon* cela sent fièrement l'aristocrate ; mais cela ne me oonvieut pas, entends-tu I Tu es jeune, il i^ut te faire au progrès et aux idées nouvelles.
A ces mots , Simon lui fit don pourtant d*une guimbarde.
Ta louve de mère et ta ehieene de tante jonent du da-
vecin, il iliut que fa les accompagnes vm ta piinbArde.
Quel beau tintamarre cela va faire !
L'enfant royal refuse l'instrument qu'il regarde comme une ironie. Simon furieux lui donne les premiers coups.
— Vous pouvez me j)unir, si je vous manque, s'écrie l'enfant, nr.iis vous ne devez pas me battre, en tendez- vous ! Vous êtes plus fort que moi !
— Je suis ici pour le coinnjander, aniiiidl! reprend l'excordonnier. Je dois ce que je veux, et vive la liberté 1 vive l'égalilé!
Le dimanciie 7 juiltel 1795, le bruit se répand dans Paris que le tils de Louis XVI n'est plus enfermé dans la Tour, mais qu'enlevé par les royalistes il est caché dans la capitale. Une nombreuse députation se rend bientôt au Teniplo. L'enfaut royal paraît. Simon, que celte visite inattendue inquiète, adresse brusquement aux députés ces questions :
« Citoyens, que décidez-vous du louveteau? Il était appris pour être insolent, je saurai le mâter. Taot pis s'il en crève 1 Je n'en réponds [tas; après tout, que veutroo? le déporter!
— Non, reprend un des envoyés.
— Le tuer?
— Non,
— L*empoisonner?
— Mon.
— Mais quoi donc? s'écrie Simon.
— S'en défaire, répond à voix basse l'interlocntear. C'en est donc fait, le noble fils de Louis XVI, trop jeune
pour périr sur réchafaud, trop innocent pour que la Nation * veuille se souiller de son meurtre, doit sortir de ce monde sans bruit, sans éclat, c'est-à-dire avoir une de ces agonies lentes et obscures qui ne permettent pas de soupçonner le crime. Rassurez-vous, députés de la Nation, vous avez trouvé l'homme assez audacieux « pour cette besogne. » Simon se charge d'exécuter dignement vos ordres.
Le prince, descendant quehjueiois au jardin, ne cesse cependant d appeler sa mère à grands cris. Des hommes de la
garde, toucbf^s de ses plaintes, essaient de le calmer; mais l'enfaot verée des larmes et prétend que la loi ne peut le séparer de sa mère. Simon, qui ne le quille pas, lui lance UQ regard farouche.
« Citoyens, dit-il en s'adrossant aux gardes, le louveteau est dur à museler; il voudrait connaître la loi comme nous; il vous demande des raisons comme si on en avait pour lui. Silence, Capet! ou je vais montrer aux citoyens comment je te travaille quand tu le mérites!
L âge, l'innocence, la geuUilesse du prisonnier ne peuvent désarmer l'inflexibilité du geôlier. Le 12 juillet, Paris a[)|)rend que les Autriuhieus ont pris la ville de Condé. bimua se précipite sur le tils de Louis XVI et le frappe.
t Misérable, s'écrie-t-il, tu es à moitié Autrichien, tu mérites par conséquent d'être asssommé à moilié. •
Le 14, la feuime de cet instituteur apprend la mort de Marai. Echauffé par le vin, la pipe à la bouche, Simon entraîne 5on élève et sa femme sur la plate-forme de la Tour :
« Entends-tu, Capet, des bruits là-bas? dit ce démocrate à l'enfant royal. Ce ^mt les gémissements du peuple autour du lit de moi l de son ami. Je comptais te faire quitter tes habits noirs dès demain, mais lu les gaideras eiicure. Capet doit porter le deuil de Maral. •
Le jeune piince regarde en tremblant son geôlier et ne prononce aucune parole. Furieux de ce silence, Simon appuie violemmeiil la main sur la tète du prince et la lui refoule dans les épaules en s'éeriaul :
« Vif)ère, tu n'as pas i au' affligé, lu te léjouia dune de la mort de Marat!
L'enfant pousse des cris que lui arrache la douleur, et proleste qu il no veut la mort de personne. Simon, légèrement apaisé, se promène quelque temps et répèle avec un rire sardonique :
« Capet doit porter et portera le deuil de Marat!
Ainsi s'écouUient les jours du tils des rois, de celui dont la naissance était célébrée quelques années auparavant par toute ia naliun. Pauvre euiaul, dont les souffrauees ont sur-
passé tout ce que l'anliquilé raconte et que nierait l'histoire, si les docameois n'étaient point là pour constater l opprobre de ceux qui se sont fiûts les terribles instruments du délire d'une nation!
Les livres et les plumes sont bientôt é!oi??nés du fils de Louis XVI, réduit à porter la livrée de Marat. Son c^eôlier veut lui donner le bonnet écarlate, mais l intervenlinn tie I t femme Simon, dont il cire les souliers, le délivre ce jour-là de cet outrage. Déponillf^ de. son admirable chevelure, exposé continuellement aux railleries des commissaires qui ne l'appellent que Vagneau tondu, le jeune prince ne dort presque plus et perd ses forces dans cette lutte inégale. L'iûflfixible Simon s'acharne sur sa victime comme le tigre sur sa proie; le boonet rouge brille 8ur le front du petit-fils de Louis XIV 1 Le bear> reau célèbre u victoire, Capei cet devenu ^cobin !
Mene-Ântoinetle igoonit cependanl le sort de son leofinit; mie eUe apprit bienlAt les ignobles tmitemento de Simen et vit seii fils coiffé da bOBoet rouge. Transférée le 2 août i la Conciergerie, elle jette un dernier regard sur la porto de son fils et ne raperçoit point Ghaumette se souvint de Tenfant rayai : ce jour*là le fils de Harie-Antoinettoreçut des joujoux penni lesquels figurait une petito guillotine! Les commie* saires qui se trouvaient au Temple, respectant encore le anlbeur, jetèrent au feu llnstrument fiitaL
Le 1 août 1795, la femma Simon raconte à son ntari l'intrigue de la tragédie de BnUuê qu elle a vue se dérouler devant elle. Le prince, anquel ce récit réveille de tristes souvenirs, dôiuiiiiie la lùle, bimun jeLLe sur son élève uu regard farouche :
• Tu ne veux donc pas, s'écrie-t-il, écouter la citoyenne qui t'instruit et qui t'éclaire 1 Tu veux donc toujours rester indierille et (ils de tyran !
— Chacun a des parents qu'il doit honorer, répond l'enfant avec un calme angélique.
Simon, que cette réponse irrite, frappe l'enfant, et d'un coup de pied l'envoie tomber à dix pas.
Monibrison se soulève quelques jours après aux ciis de
Louis XVII ; îo jeune prtf»ce reçoit les bouffées de la pipe de son instituteur, qui le ^alue rot de MùnibruoUt aptèb lui avoir frotté la tête et les oreilles.
Le 10 août, le pauvre enfant, réveillé par Simon, est sommé de crier tnve la république! Le petit roi de Montbrison lève la tête et ne veut point proférer le cri. Cette iois, Simon, frappé d etonnement, se borne à lui dire :
• Tout le monde saura votre conduite. »
Mais le lendemain, l'institulsur lit devant son élève le compte-rendu de la féte de la proclamation de la nouvelle constitution. L enfant ne peut contenir son émotion lorsqu'il entend parler de son père, que la hache a frappé» et se retire dans l'embrasure de la fenêtre pour y cacher son visage et ses larmes. Simon le ramène par les cheveux jusqu'à la table devant laquelle il lui ordonne de se tenir debout, attentif et silencieux. Continuant sa lecture, le démocrate appuie sur ces mots : la république est éternelle. L'attitude tranquille et résignée de sa victime lui déplaît r
— Tu ne voulais pas hier, s'écrie-t-il, crier vive la république! Mais tu le vois bien, imbécille, la république est éternelle. Allons, il faut que tu dises avec nous, la république est éternelle.
— Il n'y a rien d'éternel, répond le fils de Louis XVI, que son mattre secoue avec force.
Simon Veniève et le jelte sur lit avec un jurement qui fait trembler les murs de la chambre.
— Laisse-le, Simon, reprend la femme du geôlier; Capet est aveui^le parce qu'il a été élevé dans les abus et dans les mensont^es.
Simon gesticule et épanche, son journal à la main, les bouillonnements de sa colère. Peu de temps après, s'arr^ tant devant le lit du prince qui pleurait à chaudea larmes :
— G est ta faute, dit-il, si je te mène ainsi, tu Tas biea
mérité.
— Je me suis trompé, répond l'enfant, dont les sanglots élèvent la voix; Dieu est étemel, mais il n'y a que luil
C'en est fait, l'innocente victime va subir tous les outrages
et s avance lentement vers le tombeau. Forcé de boire beaucoup de vin, de passer de longues journées dans une chambre étroite, le fils de Louis XVI cesse de grandir et perd toutes les formes graiieuses de la jeunesse. Servant à table son instituteur, il tremble et craint les injures et les mauvais traitements. Son mm môme n'est plus que celui de roi de Toulon, de fils de Louis le raccourd. Et )>oui Uiil, que de belles paroles s'échappent encore de cette bouche enfantine! Simon le prend un jour par l'oreille et le ramèoejusquà la table, au milieu de l'appartement.
— Capet, lui dit-il» si les Yeodéeos te délivraient, que me fei ais-tu?
— Je vous pardonnerais, répOTMl l'enfant.
Mais arrive bi«'nlôt le faniuciie Hébert. Simon reçoit l'ordre d6 préparer l'enf;iMt au grand acte. Le 6 octobre, les com- Biissairps obtii iiiRiii iine signature de Louis, qinî son instituteur a enivié. La t<^te de Marie-Antoinetle tombe sur l'échafaud; quelques verres d'eau de- vie égaient ce jour-là, au Temple, les loisirs de la soirée!
Simon, ennuyé de son isolement, dernrtndr et obtient un billard qui se trouve d^us une des salles du palais. Ce billard devient pour le prince l'occasion de courtes récréations et de souffrances nouvelles.
Barelle, simple maçon, s'amuse à distraire le pauvre orphelin. Touché de sa bonté, l'enfant royal lui offre un jour un poulet. Bart lle n'ose le |)rendre, mais Sunon, qui ne voit aucune contravention dans ce présent, le rassure. Barelle prend donc le poulet, l'enveloppe dans une feuille de ])j[)i('r, et le met dans sa poche en disant : • Va, mm [ i ink petit, je voudiais bien pouvoir t'emportcr couuic cela dans ma poche et te tirer d'ici.
Mais hélas! Barelle était le seul qui témoignât à l'enfant cette affection. Secoué, suffoqué, couvert même de crachats par des fumeurs ivres, N lils de Louis XVI reçut taut d outrages, que le biliaid lut enlevé et replacé dans le gardemeuble. Simon, cependant, se di'goùte de sa vie prisonnière; les traitements iodigues qu il exerce sur sou pupille oui altéré
— alla santé de celui-ci, mais le duel peut se prolougi i ;iiiiices. Que faire? La commune ne s'exprime pas rlaireujeiit ^fn le sort qu'elle réserve au tils des rois. Veut-ou le tuer? Suiiou sera peut-être le très-humble exéculeui des volontés de la nation. Mais il ne faut pas que le supplice soit trop lent, car à cet homme farouche il faut de l'air, des fêtes où il puisse fiiire entendre sa voix formidable, li a voulu s'enfermer avec son élève, et le voilà lui-môme rugissant, tremblant même dans la prison qu'il s'est choisie.
il demande au conseil du Temple une cage organisée dont les ressorts mettent en jeo un serin artificieL La cage est apportée, mais à la vue de cet oiseau captif et insensible, le Jeune prince n'éprouve aucune joie. La nation bieotiU s mdigne et comprend dans son arrêt d'innocents oiseaux apportés par le bon Meunier, Simon se croit perdu et redouble de rigueur.
Le 15 janvier 1794, Louis prie Dieu dans un songe plein de ferveur, les mains jointes et levées vers le cîel. Simon réveille sa femme et veut châtier le superstitieux somnambule. SaittssaDt donc une croche d'eau, kt digne instituteur la
verse sur la tête de son élève, et attend Tefifet de la correction. L'enfant, troublé, s'étend dans son lit, pousse un faible
cri, el se lève pour clierclier un refuge sur son oreiller. Mais Simon le saisit et le frappe au visage en s'écriant :
— Je ["apprendrai à faire tes pâtenôti'es, et à te lever la nuit comme un tiapfâste!
— Que vous ai-je doue fait, reprend le jeune enfant, pour vouloir me tuer?
— Te tuer, s'écrie Simon, comme si je le voulais, comme si je lavais voulu 1 La vipère! elle ne sait donc pas quesi je la prenais une fois |)ar le cou, elle ne crieiai' pinsî
El d'un bras vigoureux il renverse sur son lit, transformé en ruisseau, la victime haletante qui s'y étend sans plus dire un seul mot. De ce jour, le pauvre élève resta plongé dans un abattement complet, courbant son noble front devant son jue^e, dans l'attitude d'un coupable.
Mais la Providence a compté les heures de Simon. Le.
conseil généra! déclare que la mission de l'instituteur est ternfiinée et que les membres du conseil doivent seuls surveiller les d(1tenus à la tour du Temple. Le 19 janvier 1794, Simon déménage donc avec sa temme et adresse ses adieux au fils de Louis XVI eo appujfaoi la main sur la téte deilaoocent captif.
Le 28 juillet 1794. monté daos ooe charrette avec Robes* pierre, et portant la même carmagnole qu'il avait au Temple» dans ses fonctions d'instituteur, l'ex-cordonnier se voit pourfliiivi par les imprécations de la foule. Un homme, décemment yèl», saiaiseaDt un des barreaux de la charrette, oonftempit quelques ioataâfs le hideux spectacle de Robespierre el de son digne acolyte. A la vue de ces misénUes qu'attend Téchaftiud, il lève les yeux au ciiel el s'écrie :
I Oui, l'univers est gouverné par un Dieu ! »
Quelques minutes après, Simon paraissait devant le trîbihnal de celui qu'il avait outragé teuto sa vio. Td fut le àort de cet ignoble personnage qui se chargea d'exécuter pendant près de sept mois leforbit qui dépasse les plus hideux écarts du cœur humain. Bourreau soudoyé qui couronna cette époque de crimes par un crime plus grand encore, se feissnt un jeu de ne point consommer le meurtre, mais de le recommencer chaque jour !
Marie-Jeanne Âladame. femme de Simon, mourut aux incurables, le 10 juin 1819 (1).
Le royal martyi était monté au ciel le 8 juin 1795 1
(1) Xoutff XVÛ, ta vit, jon agonk, sa mori, par de Beanchecne, U II.
m iHmiE SB iHIIlEii-l-&ER Ali V SIECLL
SousfabbatiatdeBérenger, un moine nommé Hugues, natif deBrienne, voulant vivre à sa guise, s'enfuit du monistère fondé par saint Berchaire dans la vaste forêt du Der. Elevé par le savant Âdson» qui s'était formé une bibliothèque composée des chefsd'œuvre de l'antiquité, ce moine avait cultivé de bonne heure les belles-lettres, et avait spécialement appris les procédés de la peinture «t de la sculpture. Doué d'un gracieux extérieur^ Hugues se rendit à Châlons pour y tmuver quelque moyen d'existence. L'évdque Gibuin faisait alors réparer son église, qui menaçait ruine, et appelait à lui boa nombre d'ouvriers. Hugues se présente donc à l'évéque, et donne tant de pi euvas de son habileté que le prélat le charge de renouveler les peintures de la cathédrale, que le temps avait effacées. Hugues, comblé de soins et jouissant complètement de sa liberté, finit par oublier son naonastdre et par s'éloigner de la bonne voie.
Peu de temps après, l'évdque Gibuin fut appelé par l'abbé Bérenger pow oonsecrer l'élise de Montier^n-Der, dont la construction venait d'ôtre terminée. C'était alors le temps oik le monde se mettait à bâtir des églises, espérant vivre encore quelques siècles. L*an mil venait de sonner, la trompette de FArcbange n'avait point retenti, le soleil s*était levé radieux à l'horizon. L'évêque Gibuin répondit à l'appel de l'abbé Bérenger et partit avec Hugues. Mais dans Tenceinte du couvent, l'artiste défroqué retrouva ses frères, et voulut faire quelque ouvrage pour la décoration de l'église qu'il avait abandonnée.
L'évêque Gibuin, qui avait révélé l'excellence de ses études à l'abbé de Montier-en-Der, obtint pour son protégé la faveur de ne jioint vivre selon l;i règle de la maison. 11 fut donc installé par les moines dans une hôtellerie écartée, où toutes les choses,
même superflues, lui furent fournies, et se mit à composer une belle image de la croix du Seigneur. Mais le Sauveur de ce monde ne permit pas qu'un homme qu'il avait attendu si longtemps pût dessiner l'image de sa figure. Hugues tomba malade et souiTrit des douleurs si aiguës qu'il avoua ses foutee et demanda l'habit monacal. Les frères, touchés, lui accordèrent ce qu'il demandait, mais l'ennemi des hommes rappela son génie fécond en ruses pour inventer des machinations. Le pauvre malade reçut le Sainl>Viatique pour triompher des démons qu'il voyait à son chevet. La reine des cieuz eut pitié de lui, lui apparut et le délivra (i).
Hugues recouvra la santé, et passa le reste de ses jours dans le monastère. Un autre artiste com[iosa la saiiite iiuai^e. Cet étraiigr i pisode se trouve cmisLaté ilans plusieurs ouvrages, et i>artoul daus la chronique de l'abbaye de Montieren-Der.
Hugues excellait dans les fiiesqœs, et décora plusieurs ^ises de la Champagne. Son nom ne nous a été transmis que pour prouver que Dieu ne se laisse pas toujours représenter par des mains profooes , car les artistes , à cette époque, ne marquaient pas encore leurs œuvres de leur ardente personnalité. Leur nom descendait avec eux dans la tombe; leurs traditions seules étaient reeudUies dans les cloîtres par quelques disciples. .
(1; Ar(n S. .V Ordmili licnedtcti. Vol. 11, [). Hni-ftnt;. — £«f Moines du Der» par l'abbé Bouiltevaux. Chaumout, 1)^45.
mim m tboyes, ou lis mum a lou.
S'il faut en croire les annalistes de la période carlovingienne» le plus redoutable des Normands qui ravagèrent la Gaule fut Hasting. Fils d'un pauvre paysan des environs de Troyes (1), oefiirouche guerrier qui, fatigué de son misérable sort, s'est réfugié dans la Scandinavie, paraît, dès 843, à la tète des baodes qui stationnent à l'emi)Ouchure de la Loire. Nantes, Angers et d'autres villes ne peuvent résister aux pintes ; le carnage et l'incendie s'étendent même dans les provinces méridionales jusqu'à ce que le cauteleux Gbarks appelle les Bretons et recouvre sa bonne ville d'Angers.
Pressé par ses adversaires, Hasting forme la plus btarre entreprise : il a entendu vanter les richesses et la ougnificence de Rome, il veut tenter de surprendre cette métropole dont il ne cmmatt pas même la position. Mettant donc à la voile avec cent navires, il pille les côtes de l'Espagne, pénètre dans la Méditerranée et se dirige vers Huilie pour saccager la reine du monde. Ses barques voguent avec rapidité sur les ondes, lorsque la voix des scaldes retentit : Rome, cette métropole que cherchent les barbares, vient d'apparaître dans le lointain. Les Normands entre-cboquent leurs armes et frappent en signe de joie leurs boucliers avec leurs épées nues. Malheur aux habitants de Luna, que les pirates, dans leur ignorance, ont pris pour les Romains! Les navires approchent, les armes des soldats sont aperçues brillantes sur les nefs. Le trouble, Tagitation, la frayeur se répandent dans la ville. Les jeunes hommes vont à leurs armes, les vieillards à leurs trésors, les femmes à leurs enùtnts, les prêtres à leurs autels, et dans cette agitation, ce mouvement, ce tumulte, cette crainte, cette
(1) Baoul Glabor, Hb. I, cap. 5.
frayeur, un cri domine toutes les voix, tous les bruits, tous les tumultes ;
Les Normands ! les Normands !
 eu croire ces milliers de soldats, il faudrait céder à leur impatience et entrer tout de suite à pleines yoîles dans le port; mais HasttDg n'a pas seulement le courage du lion, il a la prudence du serpent et la finesse du renard. Son œil habile et expérimenté a déjà mesuré et ealoulé la force des muraiUes de la ville bai|{née de toutes parts par la mer.
Âuodessous des murs qui sont maintenant converts d'habitants en armes, se dressent des récils et des rochers ; il faut donc autre chose que Tépée, la framée et la lance pour s'emparer de la belle proie qui est là resplendissante pour tenter les pirates.
A quelque distance des murailles» encore assez loin en mer, l'immense flotte s'arrête ; on dirait une nuée d'oiseaux abattus dans uii ehaiMp.... De cette masse noire et blanche, de cette autre ville flottante sur les eaux, une barque se détache et avance seule vers Liina.... Pas un trait ne lui sera hiiioe, car une branche verte, agitée par un des chefs, a proclamé que ceux qui viennent ainsi ne sont pas ennemis...
L'envoyé a mis pied à terre, et voici ses pannes à Tévéque et au comte de Luna :
« Messeigneurs, nous demandons \i paix et congé de nous loger en la ville, ayant de l'argent assez pour payer nos dépenses. Partis- du Danemarck, où la terre ne peut fournir à la nourriture du peuple, nous avons, après plusieurs périls, abordé en France; chassé de là par la force des armes, une furieuse tempête nous a portés en votre heure (1). »
Ce discours, prononcé avec un air de simplesse et de bonne foi, n'avail cependant pu vaincre entièrement la défiance de Tévê'que et du comte. Les envoyés noimnnds s'aperçurent quoQ hésitait à les recevoir; il ieur fallut doue encore user
(1) Haute, porl.
de rus» p\ de lin esse. Les Noi'iMnils oeo ouuiquèraU pas;
ils a[i)ii{^rt'iit (Jonc :
• Hasting, notre redoute prince, est cassé dp viHlIesse el lassé des travaux de la mer; il demande à ôlre baptisé nvant de mourir, comme ayant appris les principaux mystères à» la religion ehrétîenne pendant son séjour en France. »
A ce mot de baptême, l'évéque» ému de piété et d'affectÎM pour le salut des âmes, n'attendit point ta fin de leur diafloun et aoeorda tout œ qu'ila demandaient.
On prépara» alors, dans le temple, loui ee qu'il fallail pour lee oërémonies du baptême de ce prince ^nger (1).
Voyei venir Hastingi... Regardes comme il reaaemble pen à Hasting, le lion des batailles, 11 est bien vêtu de pourpre el d*er, mais il ne marche plus en guerrier; aon fnmt ne s'élève plus superbement vers le del comme celui d'un conquérant, mais il esimainteoank humblement incliné vers la terre ; sa mam n'agite plus de flamboyante épée, mais a appuie tfur un biten oomme ferait un vieillard affaibli par les ans, et aonflirettt» de douleurs.
A vieillesse, I souffrance, qui ne fbraithon aeeueil? Hasting
fut donc reçu avec égards, respects et honneurs, par le bon
évêque et le crédule comte de Luna.
Après quelques catéchèses, Hasting reçut l eau de baptême sur sa tête et non pas l'effet du sacrement en son âme, car, dit un vieux chioniqueur, boa intention ne tendait |)as là. Baptisé, il voit la ville et se fait ensuite porter, en son navire, sur les bras de ses Normands.
Ce n'était l;i que le commencement de ses trom [tories ; apr^s avoir teint la pieté d'un néophyte, le chef normand va tétndre la mort.
Dans toute la ville de Lun:?, on répandit le bruit que !e vieux prince qu'on avait vu la veiile, si usé de fatigues et de guerres, venait de trépasser en son navire, et qu'à son dernier moment il avait montré grande ferveur durétienne.
(t) Dadon, âê 9.-Qiientin, tk mmrUm normtm. Lib. i
Dieu soit loné! disait le bon ëvôque; Dieu soit loué î répétait la toiilo, son âme est sauvée; et c'est à Luna» c'est parmi aous que le salut lui est venu.
Du haut des remparts de la ville, on voyait maintenant flotter aux mâts des vaisseaux normands de lont^s signaux de deuil... et comme il n'y avait plus de détiance, on acroi ita aux chefs, qui venaient anooacer la pieuse mort du priuce» tout ce qu'ils demandèrent.
Les plus nobles de son armée supplièrent l'évôque de lui donner sépulture au lieu le plus honorable du temple, et assurèrent qu'il avait laissé à l'église, par son testament, son cheval, ees armes, quantité d'or, d'argent et de pierres précieuses.
La veille, le peuple s'était porté au-devant d'un vieillard vêtu de pourpre, aujourd'hui il va au-devant d'un mort dans son oercueil.
Ce cercueil, recouvert du drap mortuaire, les prêtres STec . cierges, toVches, croix et bannière, viennent le chercher sur le port et le portent à l'église toute remplie de foule. « Beaucoup de Normands sont là, mais c*est tout simple,
tout naturel, le trépassé était comme leur rot, ce sont ses serviteurs et sujets.
L'office est commencé, les chants sacrés résonnent sous les voûtes ; les barbares semblent émus de ta majesté de la cérémonie. Dans toute cette immense multitude, les Normands se distinguent par leurs tuniques séri ées et étroites, tricotées avec des fils de 1er ou d'argent; tous sont armés, c'est la coutume de leur pays, c'est leur manière d'honorer la mémoire d'un guerrier mort.
La messe avance, le D\es irœ a été chanté, la foule s'est prosternée au lever-Dieu; le piiHre s'est appuyé sur l'autel, a frappé trois fois sa poitrine avant dr consommer 1 hostie
sainte, la bénédiction a été donnée au ptuiplt;. L'évêque, en chape noire, avec toute sa suite, précédé par deux longues files de religieux, est venu prés du mort chanter le Ltàcra et faire l'absoute à i'entour de la bière avec l'eau bénite et l'encens.
Il allait dire les dernières paroles de l'office, Requiescat in pace... quand tout à coup, sur son passage, le drap d'or qui recouvrait le cercueil est jeté au loin î
0 surprise! ô terreur! la foule se rejette en arrière ; est-ce un mort ressuscité, un réprouvé jugé qu'elle va voir?
C'est Hasting, le voilà debout tout armé, debout dans sa bière, brandissant sa lourde épée; il s'est élancé du cercueil comme un lion rugissant, faisant cruellement mourir ceux qui le croyaient mort, mettant à feu, à sang et au pillage la ville qui lui avait donné baptême et hospitalité (1).
Hasiing, quelques jours après, s'abandonnait aux flots de la Méditerranée et venait s'établir dans le comté de Chartres, qu'il céda, plus tard, au comte Thibaut, suroonomé le Tricheur (2).
Deux provinces se sont longtemps disputé l'honneur d'avoir donné le jour à cotte héroïne, qui sauva le royaume de France et chassa les Anglais au xv" siècle. Des documents authentiques ne permettent plus aux historiens de la proclamer « lorraine et de ne pas reconnaître en elle une véritable « champenoise ». On sait que Domremy formait, au xv* siè-
(1) nistoires. Contes et Nouvelles, par le vicomlo Walsh, série. Paris, 1857.
(2) Diidon, de Sainl-Qnenlin, De Horibus norman.. cap. I. — Guillaame (le Jumiégos, ch. f) el lU. - iteiioit, Chroniq . liv. I, vers 1787. - Carlulaire de S. -Père de Chartres, par le moine Paul. — Bibliothèque des Charles, tome 1, p. 345. — Villani, Muralori, Albcric; Expéditions des Normands, par Depping, 1844. p . 78.
FiMILLE ET NOM DE imi DARC
cle, un hameau annexe de la commune de Grm», et que le
seigneur, qui portait nom Pierre de Bouriemont, ^it on
gentilhomme champenois. La portion du territoire et des habitants à laquelle appartenait la famille de l'héroïne relevait en ontre directement du roi de France, et ressortissait à la prëvùlé d'Andeiot, bailliage de Ghaumont, comté de Champagne.
Des pâtres, des labntireiirs et quelques pêcheurs^ attirés en ce lieu par la proximité d'une rivière poissonneuse, étaient les seuls habitants de ce séjour champêtre. Un honnête laboureur de Geffonds, près de Montier*en-Der, s était établi depuis longtemps, à cette époque, à Domremy. Son nom de baptême était Jacques, Jacobm; les habitants ne l'appelaient que Ja* cob. Epoux d'Isabelle, ou Zabillet Romée, native de Vonthon, Jacques exerçait Tétat de laboureur et possédait une maisonnette avec jardin, t C'étoient, dit une chronique, de fort gens de bien, craignant et aimant Dieu, mais qui avoient peu de moyens et vivoient d*un peu de labourage et de bestial. ■
Quel etail le nom de tamille de Jacques, époux d Isabelle ? W. Vallet de Viriville croit que cet homme descendait en ligne directe de Jean Darc, drapier-drapant de Troyes, mort en 1375. Le nom de famille de Jacques serait donc Darc, et non point d'Arc. M. Vallet de Viriville cite beaucoup de personnages qui portaient à Troyos ce nom au xv^ siècle, et veut • reconnaître dans ces Darc des membres d'une même famille. Admettre cette hypothèse, ne serait-ce point trop exagérer la gloire de la vieille capitale de la Champagne, qui compte pourtant Thibaut U ChoMonnier, Urbain IV et Molé?
Quoiqu'il en soit, les textes primitife, sans aucune exception, pendant plus d'un siècle, donnent le nom Darc écrit d'un seul mot et d'une seule pièce. Le premier écrit connu qui fournisse la forme d'Arc est un sonnet d'un poète Orléanais, imprimé en 1575. A la suite sont venus d'autres ouvrages, dans lesqm ls on suppose que le père de l'héroïne emprunta Sun nom ûv. quelque village appelé Arc, comme si les écrivains contemporains avaient écrit Darc, Darcus, au lieu de de Arcu,
Les inventeurs ont même créé à deux pas de Domremy une localité de ce nom pour justifier leur assertion (i).
On sait que l'époux d'Isabelle Bornée n'était point noble, mais un simple laboureur. Charles du Lis, descendant de Pierre Darc, frère de la Pucelle, avoue liii-m(^me que la famille (le Jacques Darc n'a été anoblie qu'en 1429 par le roi Charles VU.
Jaflqnes Darc et son épouse eurent dnq enfants : Jacquemin ou Jacques, Jean et Pierre, Jeanne et Catherine. Jeanne fut baptisée par Jean Minet, curé de Domremy, dans l'église de Saint-Bemi, et reçut son prénom de ses trois parrains et de ses trois marraines. Lorsqu'elle périt sur le bûcher de Rouen, toute sa parenté fut anoblie avec clause • que les femmes, aussi bien que les hommes, non-seulement acqué- - raient la noblesse en vertu du privil^, mais la transmettaient ï leurs époux et à leurs enfants. » Jacqttemin la suivit avec son père dans la tombe ; Pierre et Jean, plus heureux, por^ térent les armoiries et le nom de Lis. Le roi Charles X, par ses lettres patentes du 24 novembro 1827, reconnaissait encore des descendants de cette famille anoblie par le courage d'une jeune Me.
(i) Nouvelles Redigr^M mr la Famittè de J/mim iktrc, |Mr M. de Viriville. Parit, 1854. — Opuicttles hisloriqim tdot^ à Jêanm Dort, par Charles du Lis. Paris, i8S6.
SOliTMlftS DE IWm.
Après la bataille de Brienne et celle de la Rothi^re, dont les suites venaient d'être si malheureuses, l'année }ranç<nse s'était repliée sui' Troyes pour y réparer ses désastres et pour y [ir ridre des positions favorables. Vainqueurs sur certains points, vaincus ou plutôt trahis sur d'autres, nos bravos, indignés, arrivent par détachements aux environs'de la ville, logeant dans les faubourgs et ne trouvant plus cptte sympathie que doivent toujours exciter le dévouement et ta bravoure. L'Empereur, descendu chez M. Duchâtel (1) avec ses principaux officiers, apprenant que les alliés marchent sur Paris, ordonne» dans la soirée môme du 5 février, de porter toutes les forces vers Nogent-sur Seioe. Pour cacher ce mouvement au prince de Schwartzembei^, dont l'avant-garde vient d'être refoulée sur Glérey par le maréchal Mortier, il envoie quelques troupes dans la direction de Bar-Bur-Seine, et (ait occuper Groncels et Bréviande, pendant la nuit, par des détachements d'infanterie.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, les hahitants de l'extrémité du fiubourg de Groncels sont requis de dresser un foyer pour l'Empereur qui doit déjeûner au bivouac. L'écuyer de service indique même l'endroit le plus conve-
(I) Malsoo da payeur da déparComeDC do l*Aabe, me dB Temple, n* 11.
— 6 Février 1814. —
mble» à dix mètres de l'angie de la muraille de l'ancienne maison des Chartreux, qui longeait alors la route. Pierre, habitant d'une chaumière voisine, se hftte d'apporter une table, mie tliaise et quelques bourrées. Le feu pétille, lorsque rEmperrar parait. Le prince de Neufchâtel et trois autres offida^ s'étabiissent dans la chaumière de Pierre, pour expédier, alDS délai, ks ordres de Napoléon. Les oflBciers de bouche préparent le modeste déjeûner que doit prendre celui qui naguère daignait convier des rois à sa table. Soucieux et inq^, l'Empereur se fût dérouler des cartes topo^n aj»iiiques, lèè (k^àéiDe silencieusement, s'interrompant souvent pour obiBCTVélf^ les feux épars dans ta campagne.
Tout à coup le bruit se répand que les mnemis approchent, que des éclaireurs sont venus iiit'iiie jusqu'aux avant-postes. Napoléon s'élance sur son cheval, et, suivi de quelques officiers, part comme un trait sur la route des Maisons-Blanches. Trois minutes après, il revient au grand trot et s'arrête dans l'endroit où ses officiers lui ont préparé son déjeûner. Appuyé v^^f^j^maQ, û pr^d à la hâte quelque nourriture, et re- 9|^pM|.|Ù| jeune garçon de .douze ans qui, de la pointe de 800 couteau, écrit sui la muraille. L'illustre conquérant se lève, s'ai^roçhe et Ut cettfs inscription :
Napoléon I, Empereur des Français, a déjeûné ici le
6 Février 18U.
L'enfant, que la crainte et le respect ont éloigné, entend bientôt la voix de l'Empereur qui l'appelle et lui remet une pièce d'or. Beaucoup d'entants, alléchés par cet exem[)le, chargent aussitôt la mui-alUe d'inscriptions, mais Naiioléon vient de reprendre la direction de Tioyes, enmoi tant avec lui les vœux et les regrets des habitants de Groncels.
: Pierre, que le prince de Neufchdtel récompensa largement &0ir^ifM offices, conserva religieusement la table et la cfadae touchées par Napoléon ; il les montrait avec un noble orgueil et s'attendrissait jusqu'aux larmes quand il racontait . qu'il Avait servi son Empereur.
!V*polé«n et Itt aiarclmnile d eau-dc-vle a xrojei».
Napoléon voDait de voir défiler devant lai les débris noircis et sanglante de sa grande armée qui battait en retraite. Descendant la Grande-Rue, suivi d'un nombreux état-major, il arrive bientôt devant l'Hôtel-de-Ville, et s'arrête quelques minutes pour lire une dépêche qu'il reçoit d'un fidèle général. La foule, qui depuis longteirips applaudissait aux triomphes du héros, veut le voir, le saluer, lui exprimer toute sa sympathie par de chaleureuses acclamations. De toutes parts retentit le cri qui lait encore battre les cœurs : Vive l'Empereur! Napoléon, soucieux et les yeux tixés sur la statue de la Liberté qui ornait la façade de IHôtel-de-Ville, adresse quelques p:^roie? au porteur de la dépêche et regarde la foule. Les cris reduLiblf nt, l'enlliousiasme transporte les vieillards et surtout ies enfants. L'Empereur, touché de cette manifestation, fait entendre sa voix éloquente : — « Oui, mes amis, s'écrie-t-il, vive l'Empereur ! souhaitez quii vive, vous en avez besoin pour repousser Tennemi ! »
Une pauvre femme, qui par basard avait établi son estaminet au bas du perron, ne partageait pas cependant Tentbousiasme populaire. Eile craignait quo la foule ne vînt d'un flot renverser sa cfaétive cantine, et déplorait même déjà b perte de ses quatre bouteilles, de sa cuvette et de quelques verres. L*Empereur, monté sur «n magnifique olwval blanc, approche bientôt de l'échoppe ; son fier coursier d'un coup de pied heurte la table et fait voler en éclate bouteilles, verres et cuvette. La pauvre marchande n'ose se plaindre, mais l'Empereur a entendu le bruit des verres et des bouteilles et s'est retourné pour voir le dégât. Toujours grand, toujours généreux au milieu des revers, Napoléon remet quelques grosses pièces à un olliciei" d'ordoiuiance, et le charge de payer les bouteilles cassées.
La pauvre marchande venait de ramasser un tlacou échappé
au d/^sastre, lorsque l'officier d'ordonnance lui présente quelques uapoléons. A la vue de ces pièces d'or, la joie brille sur son visage, et bien consolée de sa perte, elle lâche soo flacon, lève ses deux mains et cric de toute la force deaes poitmoas : Vive l'Empereur 1 que la foule répète en suivant le cortège.
Quelques jours après, les alliés occupaient la ville de Troyes et frappaient la pauvre cite des réquisitions extraordinaires. Napoléon repousse bientôt les bataillons autrichiens et wurtembergeois t et s'avance jusquau faubourg Saint- Martin. L'alarme se répand parmi les ennemis; les habitants tremblent, menacé par rartillerie firançaise. Le prince de Wfède, qui commande la place» fait appeler le maire et ses adjoints et leur ordonne de porter une dépêche à l'Empereur. Ck magistrats ne veulent pas abandonner la ville, mais l'ordre du prince de Wrède doit être exécuté. Les parlementaires, précédé d'un trompette, se dirigent vers le fiiubourg Sainte- Savine pour exposer le but de leurs démarches au général Gérard, qui doit les présenter à TEmpereur. Le canon gronde, des obus lancés de la ville répandent partout la lerrtui tl l'incendie. Les magistrats arrivent cependant jusqu'au général, lui remettent leur dépêche et le supplie d'épargner la malheureuse cité. Mais l'Empereur n'est point là; Gérard charge un aide-de-cainp de protor la missive à Napoléon, et fait reconduire les magistrats jusqu'à la porte de la ville.
Sur le bord d'un ruisseau que traverse l'ancienne roule de Paris, au fond d'un beau verger, s'élevait alors une habitation presque bourgeoise et entourée de haies vives. Celte maison se composait, au rez-de-chaussée, de quelques chambres, et, au premier étage, de deux belles pièces et de plusieurs cabi^ nets. Cette maison, connue sous le nom de Châieau de Pouilly, eooq^lélement déserte depuis quelques jours, reçut
rEmppreiir !e 23 février, avoc son (^tat-majnr, sur los sept heures rlu sou . Napoléon venait peine de s'y installer, qu'une villageoise sp présente, denianiiaiiL avec instRnce la faveur de lui pailei . Les officiers ordoniienl à cette pauvre femme de se retirer, mais l'Empereur, qui a entendu la voix de la viUa- • • geoise, veut qu on l'introduise.
— Monsieur l'Empereur, lui dit cette femme, pardon de la liberté que je prends ; mais fière d'avoir un ûls § votre service, j'ai voulu voir et saluer celui dont il nous écrit tant de choses.
Ce compliment plut à Napoléon.
Merci, ma bonne femme, reprit-il. GommeelM
nomme votre fiUt
— Joseph Bouchard, attilleur à la 3* batterie de la garde. -ïtOùesUl?
— Je ne sais pas, Monsieur l'Empereiu', mais sa dernièifO lettre m'est écrite de Nogent, il y a huit jours; la voici.
Napoléon prend la lettre, la parcourt et remarque un graQd dévouement chez ce soldat, que le hasard vient lui recom* mander.
— Je penserai I Joseph Bouchard, je vous le promets.
— - Mais, Munsiuiii 1 Liuiicicur, je ne pourrai pas vous voir tons les jours, voudriox-vuus accepter un cadeau en niéinoire de moi ? C'est un bon fromage du pays; oh ! c'est bien bon ; un vrai froma^je de Barberey.
— Ma brave femme, j'accepte et vous remercie.
* — Je suis contente, Monsieur l'Empereur, mais avant de
vous quitter me permettriez-vous de vous demander, pour mon fils, on souvenir de ma visite?
— Oui, parlez.
— Eh bien ! Joseph vuudrailbien être caporal 1 Pourrail-ii obtenir ce cfi ade ?
A cette ijiuiiesle demande, Napoh^on, que cet entretien fatiguait, se uiel à rire et répond ci uu ton bieuvuilaiil :
— Cela demande réflexion, mais j'ai promis de m'occuper de votre Joseph, j'y penserai, et, s'il est aussi bon soldat que bon fils, il vous en dira des nouvelles. Âdieu !
Sur ces entrefaites, un officier d'ordonnance apporte une missive. C'est celle du prince de Wrè»le, que les magistrats de Troyes ont remise au général Gérard. Le prince de Wrède promet d'évacuer la ville et de la rendre au point du jour, menaçant de l'incendier si l'armistice lui est refusé. Il était temps; quelques moments après, Troyes, emporté d'assaut, devait livrer l'arrière-garde des alliés aux braves soldats de l'Empereur, ou l'engloutir sous ses ruines ! Les colonnes autrichiennes et wurtembergeoises sortent silencieusement par la porte Saint-Jacques. Napoléon, vers six heures du aiatio, pénètre dans la ville et fait poursuivre l'eimeini.
Joseph Bpueliard devint successivement caporal, maréf^jutldes-logis et Mlilt-lkMitenant de la S* batterie. Cet avancèiftéot l# <vi|^Jfi de e^pilatM-/)'0ffi^.
te ehâleea de Pouilly conserva, jusqu'en 1840, le sonver ifr:4e l'i&Bpereur. Sur l'entablement de la cheminée de b ebaÉM'fàe^oefaa rimpérial passager, fut écrite oett^ in»* criptinn^
VBmpereur Napoléon a passé ici la nuit du 23 au ' ^ 24 février i8i4,
iti4filPd%iii# du château longtemps habité par Thonorable ftajiUfr^wa» tt ne reete^plos qu'un souvenir que le temps elNera am b génération présente (1).
(i^r.|9pitlff# 99fèùàaUê aoat ont été oonservéM fwmn hdilte
mm a u siian uiui,
Ttoyeh Garnibb, imprimeor-libnire, me dn Temple, arte
pnWmidiillwmvftw tHÊ,
Tel est le titre d'un petit in-i2 de i6S pag$s, imprimé sur miuvais papier» orné de 88 figures» et répaada jsdis depuis le vieille capitale de la Cbampagee jusqu'à Quimper-GoientiOt Dans un temps eù la plupart des habitants des campagnes étaient dépourvus d'instruction, les imprimeurs qui voulurent étendre leur clientèle, ne publièrent pas seulement de gros volumes ï Tusage de quelques savants et des monastères, nais se mirent à exhumer tente une vieille littérature, bien capable d'exoiter la curiosité des ignorants. Fréquentée dès le moyen-âge par une foule innombrable attirée par ses foires, Troyes devint, à partir du xvii* siècle, la ville par excellence des libraires. De ses murs épais sortirent des montagnes de petits livres qui ont moiuié le beau royaume de France. Tous ont voulu lire la grande dame Macabre, T histoire si merveilleuse des quatre fils Âymon, de Galien restauré, de H non de Bordeaux et le roman de la belle Hélène de Constantino[)le, mère de saint àMartin de Tours. Beaucoup d'autres ont voulu connaître la peine et la misère des garçons perruquiers^ la navigation des rompagnons à la bouteille, et fant d'autres farces et joyeusetés connues sous le nom de Bibiiothèquehleue. Ces charmants volume?;, ornés de vignettes, furent même accueillis avec tant d empressement que les successeurs d'Oudot durent, au xviii" siècle, recourir à des pres.ses étrangères pour servir les provinces atlamées de leurs productions. El pourtant Troyes, en 1758, ne comptait pas moins de onze libraires, Jean Garoier fils, François Bouiilerot, Pierre Gai^
Dier père, Jacques Febvre père, Pierre Bourgoin, Pierre Michelin, Jean Oiidot, la veuve Jacques Oudot. Jacques Febvre l'aîné, Louis-Gabriel Michelin, et Febvre le jeune. Jean Oudot possédait six presses, et son confrère Garnier quatre, fonctionnant toutes le 25 mars 1730, jour de la visitô de M. le lieutenant-général Louis-François Morel (1).
Des astrologues vinrent même de toutes parts s'abattre dans les murs de la ville de Troyes ; leurs prédictions, imprimées à des milliers d'exemplaires, se vendirent sous le modeste titre ô'Almanach. Grâce au papier bleu, à des caractères peu lisibles, à de mauvaises vignettes et surtout à de grivoises anecdotes, l'Alraanach de Troyes a conservé sa vieille réputation et se débite encore à deux cent mille exemplaires, malgré les tentatives de la maison Pagnerre de Paris.
, Parmi les livres sortis des presses des Oudot et des Garnier, celui qui obtint plusieurs fois les honneurs d'une réimpression, fut, sans contredit, la sainte Bible, ornée de 88 figures, accompagnées chacune d'une explication très-uiile. Ce volume, mis à la portée des enfants, excitait la curiosité par ses vignettes et permettait aux faits de l'histoire sainte de se graver facilement dans la mémoire. C'était, si je ne me trompe, après l'a, 6, c, le premier livre classique de nos écoles, le livre que recherchait l'enfance et qu'aimait encore à parcourir l'âge mur.
Les figurer ont toujours^alléché les ignorants et môme un peu les .savants. On aime la représentation des faits qu'un auteur raconte, et pour qu'un ouvrage médiocre ait quelque succès, il suffit et suffira toujours de l'orner de vignettes et de gravures. Les éditeurs du xix* siècle l'ont parfaitement compris; Yilluttration est le grand appas auquel se laissent prendre lecteurs et surtout lectrices. Montrez au villageois tel almanach sérieux, mêmeunpeu comique, telouvrage composé
' (1) Bibliothèque impériale, MaDoschts relatifs à l'histoire de Troyes, tome 55.
par un habile écrivain, vous ne pourrez jamais lui vendre ces volumes s'il n'y découvre pas des images. Peu importe que ces images soient lithographiées, gravées sur bois ou sur acier ; elles seront toujours assez belles pour amuser ses enfants et pour appuyer son récit dans la veillée.
Je possède quelques-unes des figures de la Bxhlt imprimée par les Garnier. Ces vignettes sur bois ne répondent pas toujours à l'explication, mais les éditeurs de la bibliothèquehletu savaient déjà que les bonnes gens ne sont pas difficiles à satisfaire. 88 mauvaises figures pour quelques sous, n'étaitce pas avoir atteint les dernières limites du bon marché et rassasier bien largement les gens affamés d'images? Le succès justifiait trop bien le calcul des éditeurs pour recourir à d'excellentes gravures et s'imposer de grands frais.
La première figure de la Bible représente la création du inonde, à laquelle préside la Sainte-Trinité. Le Pàre étemel, créateur du del et de la terre, est représenté en pape, parce que le souverain pontife, évéque de Rome, est le type le plus
élevé de la toute puissance. Le Fib de Dieu tient la croix sur laquelle il doit périr pour la rédemptîoB des Kommes. Le
Saint-Esprit a pris la forme d'une colombe, semblable à celle qu'il prendra plus tard pour proclamer la divinité du Verbe fait chair au-dessus des eaux du Jourdain. Deux pages sont consacrées à l'explication de celte figure. L'auteur rappelle que, lorsque la lumière fut séparée des ténèbres, les bons anges furent séparés des mauvais, et que Dieu voulut montrer, par cette séparation, qu'on ne peut être heureux loin de lui et que toute créature doit lui être soumise. Moins coupable que les anges, l'homme, par la croix du Fils de Dieu, pourra reconquérir le ciel.
Les figures qui suivent représentent l'expulsion de nos premiers parents, le meurtre d'Abel, l'arche de Noé, la tour de Babel, la victoire d'Abraham sur cinq rois, l'apparition de trois anges au patriarche, la ruine de Sodorae et de Gomorrhe, Je sacrifice d'Abraham, la bénédiction donnée par Isaac à Jacob, l'échelle mystérieuse et la lutte avec l'ange.
L'éditeur trompe le lecteur aux pages 27 et 29. Les figures ne sont pas conformes à l'explication. Vous cherchez Joseph au milieu de ses frères et le vénérable Jacob bénissant ses enfants, et vous ne trouvez que joueurs rie flûte et de harpe, assistant vraisemblablement à une apothéose, et des personnages qui ne ressemblent nullement à Joseph embrassant ses frères. Le lecteur peut se convaincre par cette étrange figure que la su|)erclierie ne date pas du xix* siècle, et que nos aïeux n'étaient point scrupuleux.
Plus loin, Moïse frappe un Egyptien, reçoit les ordres de Dieu qui lui apparaît dans un buisson ardent, et va trouver le roi Pharaon. L'Egypte est frappée de dix plaies; le monarque endurci se hâte d'appeler Moïse, et le conjure de partir avec son peuple.
Je ne suivrai plus l'éditeur des figures de la Bible, je me contenterai seulement d'exposer la vignette qui représente Moïse devant Pharaon, pour prouver qu'au xviii' siècle, les éditeurs de la bihliothèque-hletie se moquaient un peu des lecteurs. Est-ce là le Moïse inspiré, parlant au nom du Trèshaut, et non pas un pauvre fugitif qui semble attendre la
sentence de son juge? J'aime mieux la figure où Moïse reçoit
les ordres de Dieu pour combattre les Amalécites et pour charger Josué du commandement des troupes.
Les Garnier n'ont pas oublié le Lévitique; trois femmes vont offrir au Seigneur ce qu'exige la loi pour la purification.
Le grand prêtre les reçoit à la porte du tabernacle, sous les yeux de Dieu.
Des juifs ambitieux veulent usurper le sacerdoce réservé à la famille d'Aaron, le feu du ciel foudroie ces hommes sacrilèges.
Saùl désobéit au Seigneur, Samuel reçoit l'ordre de sacrer
le jeune David de la famille de Jessé. Le petit pâtre couronné, Ips mains jointes et à genoux, reçoit l'huile sainte des mains du prophète.
Samuel lui apparaît, lui reproche ses crimes et lui révèle sa mauvaise destinée.
Le malheureux roi engage la bataille et se perce de son épée sous les yeux de David qui le pleure .
A David succède Salomon, qu'éclaire l'Esprit-Sainl et que vient admirer la reine de Saba.
Les éditeurs des figures de la Bible esquissent à grands traits l'histoire des royaumes de Juda et d'Israël, représen-
tent les principaux miracles du prophète Elte, la vie sainte
de Tobie, rt arrivent à Judith, qui, après avoir invoqué le Seigneur dans son oratoire, se rend dans lo camp ôps Assyriens.
Hoioplierne invite celle courageuse femnne à un festin, mais Judith, n'oubliant pas le peuple de Bétulie, décapite l'ennemi
de SOS frères et jette sa têle dans un sac que tient sa suivante.
Aux trois enfants que Jéhova conserve sains et saufs au milieu d'une fournaise, succède l'histoire du saint homme Job,
vertueux Arabe supportant avec patience tons les fléaux qui se déchaînent contre lui, Garnier se contente d'exposer la figure de la Puritication d'après le Lévitique. C'est vraiment dom-
nage, car la fifnre de Job sur son fumier» Me qu'elle était représentée par les Oudot> rebamsait encore Tédai de la vertu du patriarche. Voyez ce pauvre Job, assis sur son fumier; aes amie, hommes i^rossiers et véritables suppôts du démon» ne se contentent pas de lui prodiguer des paroles injurieuses, mais, e'armani de flûtes et d'un tambour, ils vieoDODi l'iosulter par od tintamarre à lui percer le cœur.
Telles étaient les figures de la sainte Bibles publiées et colportées au xvm* siècle, avec la permission de Sa Majesté, par son bieo-aimé Pierre Garnier, imprimeur et libraire à Troyes.
TAEiÉiis iisieaipis.
1« VftHi «e dMunpMSB^»
Probus fit, dit-on, planter la vigne dans les Gaules. Reims, reconnaissant, loi éleva rarc-de-triomphe de la porte de Mars. Mais le vin de Champagne n'acquit une éclatante renommée qu'au XIV* siècle. Venceslas VI, dit l'Ivrogne, en d^usta tant et si bien qu'il consentit ^ tout ce qu'on lui demanda. Cette victoire du viu de Champagne fut remportée le 16 mars 15d8l Dès ce jour les poètes le célébrèrent. Le vin de Beaune, si recherché au moyen-âge, perdît sa renommée; les tables se chargèrent de Champagne au sacre des rois. François I*', Léon X et Charles-Quint, voulurent posséder des vignes au territoire d'Ay. La Fontaine, Boileau et beaucoup d'autres célébrités du grand siècle, accordèrent à notre vin de justes éloges. La Bourgogne s'émut, des thèses furent présentées dans les écoles, la Gbam|>agne triompha*
Malgré ce succès et cette renommée, le vio réellement et fraoehement mousseux ne remonte guère au-delà du xtiii* siècle. On peut évaluer la production moyeooeduviodeCbaiiipagne à sept miUioDs de bouteiUee. Mais combien de pays 90 donnent-ils pas on petit vin BMMiiaeoz me l'étiquette d'Ay «I de Sillery ? Je ne voudrais pas afSrmer que le Champagne eoule et pétille sur les tables de Pékin et de New-York ! U est si dif&BÎle de juger la qualité, la finesse d*un vin, lorsqu'on est i deux ott'^iDis^ai^ iieaes do territoiré qni Ta produit
■ rî'jktô f i tmÈm II PMiB^ i ■ii^ii
^ iff^i^P^^® ^ teoseignements sur la bou-
lÊl^S^ llknet libraire, plaee Royale, i Reims, dont WjÊÊ^UWM nte si fort à la mode les romans, les vers musqués et la petite littérature de nielle de la fin du XVIII* siècle. II est certain, cependant, que ce célèbre bibliophile était de Reims et qu'il y tenait officine de livres suspects ou prohibés. Sa grande célébrité, comme éditeur de ces livres au papier bleuâtre, aux vignettes de Cochin, aux reliures coquettes et à tranches dorées, commença dans la ville du sacre, mais les sévérités de la justice ne tardèrent pas à lui apprendre qu'il n'était pas encore permis de saper le trône et l'autel par des productions licencieuses. Le roi le destitua de sa qualité de marchand-libraire, le 28 décembre 1764, et condamna ses livres au pilon. Malgré cet arrêt, Hubert Cazin re[)arut à Reims en 1773. Ses plus célèbres publications, datées de 1776 à 1786, parurent sous la rubrique de Paris, Londres, Genève et La Haye. Les volumes rfioh^bés f^nt ceux qui portent le nçm de il. Gazio.
^^iYBuaitm'VhMn itiVkui» Champagm, Mu. 8qtatee^ «S45t
— itd —
Les bibliophiles s'attachent de préféreuce aux éciit«Oii& qui pochai les miUesiines de 11 h à 1782 (i).
Louis Ddhalle, modeste marchand de chanvre du faubotirg Saint-Jacques et auteur de précieux manuscrits, était ûis de Nii olns Diihalle, homme jovial quiouvritàTroyes, enl698, le premier café, le seul que cette ville ait eu longtemps. La place de l'Etape-au-Vin avait été choisie pour cet établissement, parce que, voisine du Marché-au-Blé, elle élait fréquentée par un bon nombre d'acheteurs et de vendeurs. A la sortie du marché, les habitants de la campagne, prenant le café pour une boutique de barbier, y entraient et se mettaient en place pour être servis. DutjaUe, accourant avec empresse» ment^ leur mettait bien vîte la nappe autour du cou et dans les mains un mortier de marbre. Après avoir savonné son homme, le hmonadier sortait de sa boutique soas prétexte d'aller chercher ses rasoirs chez le coutelier et ne rentrait que lorsque le paysan» fatigué du poids du mortier, avait aban^ donné la place (2).
L'établissement de Nicolas Duhalle était situé dans la mai^ son où existe maintenant le café Battelier* Dans un regbtre de la fabrique de Saint-Jean» les margoilliers citent un Claude Duhalt mardiandcafeUer, habitant uneinotaoïirâe à Troyet, rue de VStap^u*Vin. Son successeur, Pierre Charl)onnet, exerçait, dès 1145, la profession de marchand Umonadier (3).
* (I) BMMMiBiio^par L. Parii* Eeimi, I84S, pag; 55.
(t) Troyem célèbres, par Groslcy. (V. Duhalle.)
(3) OmpUs de la fabrique dê Péf/km Smmi Jêm ét A«ytt. Tn^es, fiouquot, ISM, p. 71.
Âi^W^iriècle, PSfffredeCugnières, tvocat^nM au par- I9ii0l4l^ Pm» tflait un joriacopsulte habile, aurlout «boa le dK>i$ ^miiiue. Il défendit avec beauceup de YÎvadté lea 4mil84li foîmtre le dei^à Kene Bertnuid, évéque d*AQtuD, pkidaît pour réglise, aecondé par Pierre Roger, arehe* jfimM ^ détient VI. L'avfç^l du m devint fi j^ifi au p^ple, qu*p reçut, par ^ériaion, le nom de mes- «^Jncm do Çogaet, nom d une petite %ure ridicule placée dy^ ujD çmn de l'Oise Notre-Dame de Paria, et ftiaao^ ^t^ i^ lesifaf repinbenté sous jubé, Gugoiènis ^ eni| déjsaj^rém^t d'êj^ condamné par le monarque mfiam^ pour leque) il plaidait. S'il faut en croire Grosley, le aea de ce marmj^a^ jV!aqu*au pontificat du cardinal de Noaillea^ a^fa|t|miâ*ételgnoir aux cbandellea que les bonnes femmes a^inù^t devant Tima^ de Notre-Dame. A Saint-Etienne de Sèia, jfean du Co%i)ot joint les mains et semble foire amende iionorable. Sa petite figure bizarre est placée entre les colonnettes qui forment le premier pilier de gauche, en entrant par Ifr grand portail. Hommes, femmes et enfants, tous le connaissent et racontent, en le montrant aux voyageurs, sa triste destinée.
mmm m imm w nmm-mm.
Au vu* siècle de notre ère, la Champagne, presque entièmnent couverte encore de bois séculaires, ofiVait un aspect aauvage et pittoresque. La forêt du Der s'étendait par ses Eamîfieitions jusqu'aux Ardennes, depuis les bords de l'Aube jiiaf)ii*iiMW des champs catalauniques, où, en 451, le fléau de IXflu^le iéroœ Attila fut vaincu par les armées combinées
d«8 Ronaim, des Francs, des Borguodes et des Wteigottis. Sur les confins, on reneontraîl, à de grandes dislances les unes des autres, quelques demeuras isolées qui ressembhient à autant de forteresses* L'intérieur n*était parcouru que par des bûcherons ou des pâtres, dont Teiistence mystérieuse ne pouvait rassurer les vo^yageurs égarés, et que les rois Francs, dans leura chasses, pourauivaient souvent comme des hêtes iSiuves.
20 mal 671 , le jour avait été sec et ardent. Lorsque le soleil descendit derrière les grands chênes du Der, des nuages lourds tachèrent peu à peu Tainr du ciel, comme de larges écueîls noircissent cà et là les vagues bleues de l'Océan. Des oiseaux criaient dans les arbres; d'autres s'élevaient aussi rapides qu'une flèche, puis, planant immobiles sur leurs ailes blanches étendues, semblaient des croiz d'argent dessinées au fond des nuages, dont quelques-uns reflétaient encora les dernières loeura du soleil couchant. Les bois avaient des bruits étranges, et grondaient sous lèvent qui s'élevait comme les flots sous l'ouragan. La nuit venait poussée par la tem* pôte.
Un homme, jeune encore, vêtu d une robe de bure blanche et la tête rasée à la façon des moines, s'avançait lentement, sans paraître occupé do ce désordre de la nature. A travers !e calme et la sérénité de son visage, rayonnaient l'inspiraliun et l'enthousiasme. Cependant, quand la foudre se Ut entendre, il chercha quelque sentier f>lus fréquenté. Après d'inextricables détours, il allait ^'engager dans des rn^rais couverts de grosses touffes de plantes marines, de petit» juncs et de roseaux iiains, lorsqu'une voix lau^jut^ se fit entendre dans les broussailles d une clairière : * Par ici, mon frère, par icil »
Celui qui prononçait ces mots était couvert d'un sayon de peaux de brebis. Le religieux se dirigea aussitôt cet faonune, lui demanda l'hospitalité et le suivit dans l'épaisseur des bois, où il aperçut bientôt quelques cabanes habitées par des bûcherons. Ën entrant dans celle de son hôte, la tolile
— ils -
«lew raspeetuemefflent, et la place d'honneur fut donnée à rétranger.
— Dieu soit loué ! dit-il, vous êtes venu comme mon bon ange pour me guider, qu'il vous récompense en donnant sa bénédiction à cette demeure !
Et le religieux bénit la cabane et ses habitants qui s'inclinèrent en faisant un signe de croix. Seul, un jeune homme de quatorze à quinze ans ne semblait point prendre part à re pieux recueillement; il fixait des r^ards curieux sur le voyageur.
— Mon ami, dit le religieux, n ôtes-vous pas un enfant du Christ?
Le jeune homme resta muet.
— Pas encore, dit l'hôte, mais nous l'instruiaons autant que cela nous est possible, et notre intention est de le conduire à quelque abbaye voisine pour le faire- baptiser.
— Ce n'est donc pas votre fils?
— C'est un enfant que j'ai rencontré comme vous un soir dans la forêt. Il n'a pu me dire le lieu de sa naissance; abandonné sans doute, il ne se rappelle que son nom.
~ On me nommait Daguîn, dit le jeune homme ; j'étais confié aux smns d'anciens serviteurs de mon père, non loin de Metz. Leur maison a été pillée; ceux qui les ont emmené esclaves les ont vendus prSft de cette forêt; j'ai pris la Ibite sans savoir où aller, et ce second et excellent père m*a lecueifli
Le bon religieux, en entendant cela, parut bien heui^ux d être chez un pareil hôte. En ce moment, arriva un autre bûcheron, qui. à la vue de l'étranger, s'inclina, puis sortit avec précipitation. Il revint bientôt, apportant dans ses bras un enfant dont le visage était déjà couvert de la pâleur de la mort, et il le déposa aux pieds du religieux.
— Seigneur Berchàîre. dit-il, dites un seul mol et mon eofent sera guéri.
A ce nom de Berchaire. sî connu dans le pays par ses bienfaits tous s agenouillèrent.^ Que faites-vous, mes enfimts? 8 écria Berchaire, je ne sois qu un pauvre serviteui de
Dieu. Relevez-vous et ne faites pas pour moi Cd qu'on ne dfiit Caire que pour nôtre Sauveur.
Il prit ensuite l'enfant dans ses bras, et l'élevant vers le ciel : • Seigneur, dil-il, considérez la foi de cet homme, et prenez en pitié l'innocence de cet enfant! • — Puis, le remettant aux mains du père aiBigé : — Vous demandez un miracle, ajouta-t-il, et qui sommes-nous, mon ami, pour que Dieu daigne changer ainsi pour nous les lois de la nature? AUes et priez.
Le voyageur était bien le célèbre Berchaire, ami de Wuifande, de saint Réoleet de saint Nivard, archevêque de Reims ; Berchaire, desceudant des anciens chefe de rÂquitaipe, qui avait renoncé^ toutes les gloires du monde, abandoonaot aux pauvres ses immenses patrimoines, et n'employant ce qui lui restait de ses richesses qu'à racheter les esclaves et à les convertir à la religion du Christ. Ses derniers bien&its avaient enrichi l'abbaye de HautviUiers, sur les bords de la MamOt construite au penchant d*uoe riante colline, presque en ûce de la lôUe d'Eperoay.
Les archives cfarétienMS nous apprennent que saint Nivard, disant la visite de son diocèse à pied, selon l'usage des saints év^ues, arriva sur cette colline, et, accablé de fatigue, se reposa sous un arbre, la tdte appuyée sur les genoux de saint Berchaire qui l'accompagnait. Pendant son sommeil, il vit descendre des deux une colombe qui se plaça d'^rd sur cet arbre, puis, dans un vol mystérieux, décrivit un large cercle et remonta lentement vers le ciel. Saint Berchaire, qui ne dormait pas, vit, en réalité, ce que l'arcbevêque de Reims apercevait en songe. Fondés sur une telle vision, ces deux saints résolurent de bâtir, en cet endroit, un monastère. Leur projet s'exécuta l'année môme, et ils firent dresser le iriaître-aulel de la chapeiie au lieu où était 1 arbre sar lequel la colombe s'était reposée.
Berchaire, principal bienfaiteur de ce mona.stère, eu fut le prefiiior ahbé. Ayant, en 671, hérité de vingt-un villages et d autant de seigneuries, il voulut de nouveau en faire profiter les pauvres et les esclaves, et conçut le projet de fonder im nuMMistère dans la forêt du Der. 11 cherchait un lieu lava-
- if» -
rable à ses projets lorsqu'il fut surpris par ]a nuit et l'orage. Le lendemain, le père de l'enfanl moribond vint se jeter à ses genoux et le remercier; son enfant le suivit bientôt, accompagné de pâtres et de bûcherons, accourus pour voir le saint abbé. 11 fut alors rejoint par deux moines, chargés d'une partie de ses aumônes, en distribua à ceux qui l'entouraient et leur fit part de ses projets. Les pâtres lui dirent qu'ils connaissaient un lieu qui semblait avoir quelque chose de miraculeux, parce qu'ils y apercevaient souvent, la nuit, dans les arbres, des feux en forme de croix.
— Conduisez-moi de ce côté, dit Berchaire.
A peine avaient-ils fait quelques milles, qu'ils rencontrèrent, dans un chemin assez fréquenté, nommé Cantille, des marchands d'esclaves qui en traînaient seize, huit jeunes gens et huit jeunes filles. Les marchands étaient à cheval ; les esclaves, tristes et abattus, indiquaient par leur marche qu'ils étaient bien fatigués et bien malheureux. Berchaire fit arrêter les marchands et ne craignit point de blâmer leur cruauté. Les pauvres esclaves le regardèrent avec une telle expression de prière, qu'il les acheta sur-le-champ, et, levant ses mains vers le ciel, il s'écria : je vous remercie, mon Dieu, de m'avoir envoyé de l'or pour rendre mes frères plus heureux !
Et vous, mes enfants, bénissez le Seigneur, puisqu'il a eu pitié de vos souffrances, en me conduisant vers vous !
— HoQsmDS promis à Dieu, dirent les jeunes hommes, de lui coiM^rer notre liberté, si jamais elle nous était rendue.
^ Ét nous ansai, dirent les jeunes filles.
rr. Ce 9'est pas moi, répondit Berchaire, ce n'est pas moi qui ai reeherobé depuis longtemps ce doux esclavage, qui ▼ooB détournerai de votre sainte entreprise. Vous ne serez plus qiie les esdavâ de Dieu : je partagerai mes biens avec vous, et^ esclave comme vous du souverain maître de toutes dioses, nous fonderons ensemble un monastère dans le lieu où me conduisaient ces braves gens, lorsque je vous ai rencontrés.
Mb de (kuàUk, demeurait une damo riche et de haute
éIMm, «ttflriéé Vidlide (1). Piévemie de «e cptl WMit éé se passer, die envoya 8« semteon ven Bercbaiie pour l'engager à venir dans son château. Le saint ne garda, pour le guider, que le père de l'enfant auquel Dieu avait miraculeuflemeat rendu la santé, alla chez Valtide, acheta d'elle la fenne de Mangevilliers» lui confia les huit jeunes filles, qui s'établiient, sous la direction d*une sainte religieuse, dtns oetle feme, dont plus tard Bercfaaire fit augmenter les hâtinmis, et qui fut appelé PudUnmÊtkr (2).
Le lendemain, un bruit de cor retentit vers Tendroit miraculeux où les croix de feu paraissaient la nuit dans les arbres.
^ C'est le roi Khilderic, dit le guide, n'avançons pas plus loii^, attendons qu'il soit passé avec ses chasseurs.
— Nous n avons rien à craindre, dit le religieux, du fils de Khiovis et de la sainte reine Bathilde, hâtons le pas au contraire.
Mais le cor cesse de se faire entendre : Berchaire et ses compagnons étaient arrivés dans l'endroit désiré. Une belle prairie, coupée par uiie pièce d'eau vive, s*offint bientdti leurs regards ; une foule d'oiseaux voltigeaient sur les arbres qui les entouraient, et non loin de là, perçaient à travers les rameaux les pointes des deux tours du château de Khilderie. Pendant que Berchaire admirait ce lieu, où un monastère serait si heureusement placé, Khildèic survint avec quelques seigneurs, et interrogea l'abbé sur les causes qui 1 avaient amené si près de PuUole (3). Le prince était en ce moment dans un de ces accès de mélancolie qui suivaient ordinaire*ment les vi& plaisirs de la chasse, ou les emportements aux-
(I) EpoQM de Vaimer, penécnteor 4e saint Léger, pote évéqee de Troyea.
(S) PtuUarum mamut9riumt moDettére de jeanet AHei.
(3) Le château de Puiwltu s'élevait dans le lien où est situé aajonrd'bni le hameaii de Billory. Ltt MotMêdu Der, par l'abtké Bottilleveost 1S45, peg. se.
- il? -
quels il se fimH trop souvent. Il cheiehsit tiers I répsier par de boQees actions toutes les fontes qu'il se reprodisit.
CTest bien I tous, seigneur Bttdisire, d*iniiter m sainte mère, qui bâtît des monastères et raebète les esclaves. Berebaire répondit:
— La voix des pauvres et des orpbelins est puissante auprès de Dieu pour ceux qui les arracbent à leurs souffranees*
— Oui» dit le roi, et qu'elle soit aussi puissante en ma fiiveur.
Puisque Dieu a marqué ce séjour par des signes miracu* leux, je vous le donne, Seigneur Berebaire, je vous donne aussi mon palais de Putéole, et venez m*y recevoir comme votre bdte aujourd'bui, demain je retournent à mon palais d*Attigny.
Et tous suivirent le roi en répétant des vivats et des diants religieux.
Putéole devint M^itm^Der (1); les huit esclaves et Daguin forent les premiers imoioes de cette nouvelle abbaye.
Là se temunèrent les fondations du fils d'un dief des Aquitains, dont la glorieuse vie devait être couronnée par le martyre. Daguin, l'enliint adoptif du bûcberon, et ensuite de Berebaire, ne répondit point aux soins qu'on prit de son en- Hince abandonnée. Sa nature sauvage et indomptable ne pouvait se plier è la discipline. Souvent il sortait du monastèrs et passait plusieurs jours ï errer dsns les solitudes du Der. Libre de quitter le couvent, il aimait cependant à y revenir, et cberchait alors à réparer ses foutes par la pénitence. Toujours bon et focile à pardonner, Berebaire le recevait en père et le baignait de ses larmes» espérant toujours un cbangement de vie. Mais une fois on prévint le suint abbé que Daguin, lié avec des bandits, méditait sans doute le pillage du monastère. Berebaire le menaça publiquement d'une punition exemplaire, lui ordonna de ^sser la nuit à prier Dieu, fit veiller aux portes du monastère les serfo que le roi Kbilderie avait
la ss( s S0U8 sa dépendance, et qu'il avait à peu près tous
affranchis.
La nuit, lorsque le saint rommençait à prendre quelque repos sur son lit de jonc et de feuilles desséchées, Daguin entra et le frappa de trois coups de couteau, puis alla jeter l'instrument de son crime dniis un petit vivier creusé dans l'enclos du inonasU'^re. Mais le couteau remonta ^ h surface de l'eau et y traçe comme un cercle de sang. Daguin le retire et veut le briser, mais un nouveau miracle s'opère. Cet as^rissin, béni par le sang du martyr, tombe ?» genoux, implore la miséricorde divine, et, décidé à mourir pour expier son crime, vient lui-môme se livrer aux religieux qu'il éveille et conduit près deBerchaire, qui respirait encore. Le saint, aux pieds duquel Daguin se roulei implorant sa béaédictioo, se soulève et dit :
Que personne ne lui fasse de mal, que sa tête vous soit sacrée ! Mon fils, faites votre paix avec Dieu ; pour moi, je vous pardonne de tout mon cœur. Allez à Rome, pour que celui qui a le pouvoir de lier et de délier sur terre vous ' absolve de tous vos péchés.
Bercliairo bénit les religieux, et mourut, en posant la main sur la tête de Daguin, le 27 mars 685 (1).
Le meurtrier partit et ne revînt plus (2).
(1) On voit encore^ à Montier-en-Der, le couteaa qoe DagaUi s'eiTorça vainement de bri«ïor ot dont il no put que courber la lame jusque sur le manche. Les Moine* du Dw, pag. 59.
(S) Victor Boreio, VÀngêffiirdim, t. iii.
DiSION ET Ll HMIB IBRI H im
Quelle que soit l'opinion de ceux auxquels ce livre parviendra, pour peu qu'ils aient tu les satnmnlcs de 1848, h révolution de 1793 sera toujours cette fatale époque où nos bdles institutions disparurent, emporté«^s jtar îe plus furieux ouragan qui se soit jamais déchaîné sur une nation. On a parlé de privilèges ; mais fallait-il, pour les abolir, jeter la noblesse dans les fers et la décapiter? Fai '.ait-il, pour quelques légers abus dont profitaient nos pauvres, envahir les biens du clergé et cbasser Dieu de nos temples? C'est là une de ces tacbes qui auraient terni l'éclat de notre gloire, si, dans ces joun d'oppression, Dieu n'avait point suscité parmi nous cette race de héros qui firent trembler l'Europe !
D*Ârcî8-6ur*Àobe était sorti Danton, qui, de jeune élève turbulent du collège de Troyes, s'était élevé par sa popularité aux premières fonctions de la République, de terrible membre de la Convention n*oublia jamais sa ville natale; il quittait souvent Paris et sa formidable légion pour venir passer quelques d^dei à Ards. L'histoire rapporte que dans une de ces excursions il se rendit au château de Brienne, et que* touché des vertus et de la simplicité de celui qui le reçut, il lui promit secours et appui dans la tempête. Rousselin, qui remplissait dignement sa mission dans le département de l'Âube, voulut à son tour visiter le château de Brienne. Cet imberbe proconsul, coiffé du bonnet rouge, se présente donc en robe de chambre, pantoufles vertes et pantalon blanc. M; de Brienne, qoi commençait à redouter les agents forouehes du club des Jacobins, le reçut non pas avec courtoisie, mais avec cette urbanité qui avait toujours été la vertu de ses ancêtres. Rousselin mange avec l'appétit d'un gastronome distingué, &it une partie de chasse, prend son thé et dénonce le comte de Briesne à ses frèrn de Paris» ^ui le font arrêter par trois
envoyés du comité du Salut-Public. Les nobles habitants de la ville protestent. M. de Brienne peut fuir avec son gardegciieiai et gagner la frontière; les forêts favoriseront son évas]0[), mais ie noble comte ne veut point abandonner son époiisr^ et M"»" de Loménie. — « Qu'Us m égorgent, qu'ils s'abreuvent de oioii sang, s'écrie-t-il, il ne sera pas dit que j'ai exposé la vie des autres pour sauver la mienael »
Trente-deux communes avec celle de Brieane s'empressent d'oivoyer à Paris une dëputation pour réclamer sa liberté. Ces députés» porteurs d'une pétition revêtue de plusieurs milliers de signaturesi s'adressent à cet affreux comité du Satut- Public et se rendent ches Danton, qui va promptement chez Robespierre pour appuyer la demande des pétitionnaires.
— Voudrais-tu, Robespierre, dit Danton, médire pourquoi le ci-devant comte do Brienne est incarcéré?
— Il est bien étrange, repond Robespierre, qu'un républicain tel que toi vienne me faire une semblable question. Néanmoins, pour te complaire» je vais y répondre : Loménie est détenu, parce que le oomitédu Salut-Publicle regarde comme un très^ngereux ennemi de la république.
— La réclamation qui est sous tes yeux, reprend Danton, fournit la preuve que le comité est dans l'eneur sur son compte. Je connais Loménie et j'ai remarqué depuis longtemps que sa bienfaisance et ses vertus le font chérir de tous les habitants qui furent ses vassaux : fais-lui rendre la liberté, je te garantis qu'il n'en abusera pas, parce que c'est un homme de bien.
— Les considérations que tu lais valoir en faveur de Lo« ménie, réplique Robespierre, sont précisément celles qui ont déterminé son incarcération; car étant aimé de ses ci-devant vassaux et possesseur d'une grande fortune, il n'aurait qu'un mot à dùe, et toot^i-coup nous aurions à TEst de Paris une Vendée dont il serait le chef, et qui augmenterait prodigieusement l'embarras que nous cause la Vendée de l'Ouest.
— Je soutiens, s'écrie Danton, que nous n'avons rien à re-
douter dek part de Loméoie, attendu qa'il est pleia de sagesse, de justice et d'honneur ; U eet incapable de nuire à la république.
» Je ne partage point ta manière de voir h l'égard de ce ci-devant noble, répond froidement Robespierre ; samortétant
résolue, il faut de toute nécessité qu'il porte sa téte sur l'é-
chataud.
A ces mots, Danton, furieux, met le poing sur la gorge de Robespierre et s'écrie d'une voix de Stentor : Puisque tu es inflexible, on verra qui île nous deux l'emportera II
- Dès lors, la guerre fut déclarée entre eux (1).
M. de Brienne, gardé dans son château, écrivit à Robes- (nerre ; ce vertueux gentilhomme ne croyait pas qu'un tribunal dût poursuivre Tinnocence. Cette lettre le perdit; le tigre qui recommandait sa propre sœur au plus féroce de ses exécuteurs, n'oublia point le citoyen Loménie. Il te fit conduire à Paris et paraître devant son tribunal, le 10 mai 1794. Le dernier comte de Brienoe monta sur l'ecbafaud avec ses neveux et sa nièce, le mémo jour et à la même heure que Madame Elisabeth.
Daiiloji avait déjà porté sa lùlc sur le môme échaf iu l, victime des tempêtes de cette révolution qu'il chérissait el pour laquelle il avait sacrifié son repos et son honneur!
-Le souvenir tendre et douloureux de son mari inspira à M*"*" de Brienne l'idée de le faire modeler en cire, revêtu de ses insignes, et de lui consacrer comme monument funèbre la grotte du parc du château. C'est là qu'elle venait s'agenouiller devant cette image chérie, et prier pour le comte infortuné qui avait protégé les malheureux. On y voyait plusieurs inscriptions, dont Tune portait x II ne me répimâ pu, mm U
(1) fM» manoierite do M. Dubois, de Trojes, oitée par M. Bonrgeoif, aalftar d'nne Btrtoin dê9 eomlfi 4$ Brimim»
m*etUend. Sur la tombe, placée dans l'iatérieur du monumeol» éUil ipiavée i'épitaphe Buivante :
0 Toas, infortunés, dont U lécba toa pteoii, YcfBK oa noDament «t qne Toa plears Tarrosent !
Aux regrets de sa veovo unissez vos dDulours ; Mail ne demandea pas où soi cendres reposent.
Ce moaumeot n'existe plus (1).
VARIÉTÉS ANECDOIIiiliËS.
Philippe-Auguste aimait à converser avec les hommes sages et éclairés. S'entretenant un jouravec Pierre le chantre, doyen de la cathédrale de Reims, sur les qualités que doit avoir UD ^and roi, le savant abbé lui fit le portrait d'un bon monarque et lui exprima le désir de le voir se modeler sur le type idéai qu'il venait de lui dépeindre.
Sogneur chantre, reprit Philippe, si jamais vous élites uo roi, vous le ferez tel que vous venez de le ^/knve ; mais, en attendant, Gontente^vous de celui que vous avez. Maintenant, dites-moi pourquoi les anciens évèques, comme saint Marcel de Paris, saint Germain d*Auxerre» et beaucoup d'autres ont été des saints, tandis que parmi les évdques de notre temps il n'en est pas un seul qui le devienne ?
(1 ) Bitlobre dêi cenilat dê Britmit, par U, Bonrgeoii, Trojet, 1848, page 177.
— Seigneur roi, reprit Pierre, e'esl que le nge ne se préeeote poiat pour doouer m eoMeO s'il n'y est invité, tandis que le sot se montre toujours, mdme ionqu*on ne l'appelle point.
Par 11 bnee de saint Jacques, 8*ëeria Pbilippe-Âuguste, quel rapport y a-t-il entre votre réponse et ma demande?
— Le sage, répondit Piorre, e'est le Saint-Esprit, qu'on hivoquait jadis dans les élections ecclésiastiques, par de longs jeûnes, avec lieaucoup de larmes et un cœur contrit. Aussi dirigeait4l le eboix des électeurs et les déterminaitil en faveur de saints personnages. Le sot, au contraire, c'est' le diable toujours prftt à Intervenir partout, même sans être invoqué, mais qu'appellent aujourd'hui l'orgueil, reovie, Ja cupidité, Tamour du pouvoir et d'autres vices innombrables. Il fout donc que les prélats gouvernent sous la btale influence qui a présidé 4 leur élection (1).
On connatt la grande réputation qu'avaient autrefois les prédictions des almanachs de Troyes. Cette réputation doit pourtant son origine à une coïncidence assez bizarre. La célèbre veuve Oudot tenait, en 1756, dit Grosley, i le sceptre des oracles qui réglaient le cours des saisons et des météores.» Son astrologue disparut un jour de la ville et laissa les compositeurs sans copte. La veuve Oudot déplorait cette mésaventure, lorsque son gendre, M. Truelle, homme spirituel et jovial, se proposa pour remplir les fonctions de l'absent, mais à la condition qu'on lui laisserait carte blanche. La proposition fut agréée et M. Truelle se mit aussitôt à la besogne. Le voilà donc, véritable Mathieu Laensberg, à foire l'horoscope
(1) Extrait d'un cartalaire de Bourges, par M. BaynaL Bl* Hmhiqmdêrioâêdâi CAorlM. t. S, p. 388.
de m eoneitoyeiift el à débiter une firale de {NrMiolioos à l'usage des ignorante. Le 5 janvier 1157 lui semble une date funeste ; sa main écrit : horrible attentat, coup manqué !
Le hasard voulut que précisément à cette date Louis XV fut frappé par Damiens d'un coup de couteau. De là, grande rumeur dans la capitale de la Champagne. La veuve Oiidot décidément avait fourni i anae au lueurtrier et conspiraii contre l'Etat ! Le lieutenant-général de la police de Trnyes reçut l'ordre d'arrêter cette femme, de faire fermer son iuiii imerie, et d'instruii e son procès. Mais ce lieutenant-général, homme sage et prudent, fit appeler la veuve, et, satisfait des explications de M, Truelle, révoqua l'ordre d'arrestation. Depuis cette époque, les almanachs de ïroyes ont toujours excité l'appétit des hommes crédules, et à l'heure môme où vous lisez cette anecdote, mon cher lecteur, il y a encore bien des gens qui n'oseraient s'embarquer que sur la parole du gros bavard.
SOUTENIRS DB L'INVASION.
lî^BWpefwr #Aafkiehe et l« père BUmpUMi
François 11 aimait beaucoup la musique. Quelques jours après son arrivée à Bar-sur-Aube, ce monarque, voulant sans doute se distraire, s'informa s'il existait dans la ville un musicien capable de jouer du violon. Quelques personnes nommèrent le père Martin. L'Empereur d'Autriche sonne aussitôt un de ses gentilshommes, et lui ordonne de faire chercher le violoniste et de le lui amener. Celui-ci, croyant qu'il s'agissait d'une arrestation, appelle un officier et loi cornmuniquelordre qu'il vient de recevoir. Deux soldats parcourent donc les rues de la cité, demandent la denieure du père Martin, et voient fuir devant eux ceux qu'ils interrogent. «
Arrivés cependant devantia porte de celui qulls cb^chent.
ils aperçoivent sa femme toute tremblante de peur qui se bâte de leur dire que son mari n'est pas à la maison. Craignant de ne point exécuter les ordres de l'Empereur, nos deux soldats pénètrent dans la demeure du père Martin, ouvrent et renversent les meubles, et trouvent le pauvre bonune blotti sous un lit. Martin veut résuter, appeler ses voisins, mais les soldats le saisissent, lui lient les mains derrière le dos et l'entratnent malgré lui jusqu'à la demeure de l'Empereur. Un gentilbomme l'introduit bientôt auprès d un personnage d'un Sgo avancé qui lui adresse ces paroles :
Vous êtes le père Martin?
— Oui, Monseigneur, répond le pauvre homme tremblant.
— Vous êtes musicien? m'a-t^n dit.
— Oui, Monseigneur.
>— Eb bien, s'il en est ainsi, reprend le personnage en dé> signant un violon, prenez cet instrument, approcbez un siège, joues-moi d'abord un air, et nous exécuterons ensuite quelques morceaux ensemble.
Le père Martin, rassuré par cet ordre, s'empresse de prendre le violon, et s'acquitte si bien de son rôle que François II te garde quelques beures et lui donne sa bourse pour le remercier.
La séance terminée, l'Empereur appelle son cbambellan et lui ordonne de reconduire le violoniste dans sa maison. Le père Martin, satis&it du dénouement de son aventure, veut s'en retourner seul, mais sur un signe du chambellan, deux soldats, munis d'une corde, lui lient une seconde fois les mains derrière le dos et le reconduisent, l'arme au bras, jusqu'à son logis.
Le père Martin mourut le 19 février 1844, à l'âge de 18 ans. Concierge de l'Hdtel-de-Ville et chantre à Saint- Madou, il racontait souvent en tremblant cette étrange aventure, et se plaignait amèrement de l'étiquette autrichienne (!)•
(1) Histoire dê Bar-êur-Aube, p«r L. GheTtUer, Bar-iur-Aube
1851, p«f . son.
Madame Naneey de Troyes, dont le mari a^U réalisé une assez bonne fortune par son travail et son économie, était une brave femme qui, ayant conservé la simplicité de ses premières babitudes, parlait avec la plus naïve firancbise et surtout avec unebonbommie toute naturelle. Ayant remarqué plusieurs fois rEmpereur d*Autridie, qui venait se promener devant son logis, accompagné de deux ou trois officiers, elle Taborde un beau matin, lui fiiit une profonde révérence et entame le dialogue suivant :
Bonjour, Monteur l'Empereur I
— Bonjour, ma bonne femme ; que puis-je foire pour vous ?
— Dites donc, Monsieur i Empereur, aurons-nous bientôt
iâ paix ?
— Si cpla df^pendait de moi, vous i'âuriez déjà, car je la désire de tout imn cœur.
— Cela n'est pas vrai, Monsieur 1 Empereur, puisque vous nous faites la guerre. Ce n'est pas bien, voyez-vous; notre Empereur, c'est votre gendre, et sa femme c'est votre fille. J'en ai sept, moi, des filles ; je les soutiens, tandis que vous, vous venez détruire la vôtre Vous êtes un mauvais père.
À ces mots, l'Empereur d'Autriche quitta son interlocutrice sans en entendre davantage, et dit à ses officiers: Que le sort des monarques est k plaindre 1 Sourds è la voix de la nature, U fiiut qu'ils sacrifient tout à la politique.
Ummn du tojibeaii de mmii m la
Les restes mortels de Bossuet avaient été déposés dans un petit caveau placé près du maître-autel de la cathédrale de Meaux. Sur la pierre sépulcrale qui recouvrait le caveau, les fidèles et les voyageurs lisaient autrefois une inscription qui rappelait les principaux titres et leséminentes qualités de ce génie, que la voix du monde s surnommé l'aigle de Meaux. Mais, plus lard, lorsque coKc jnerre fut enlevée et reléîruée derrière l'autel, parce qn elle gênait la synn h ir du cârrelaj^e du sanctuaire, on perdit le poiat précis de 1 empiacemdot du tombcaii de Bus.suet.
Monseigneur de Mciuix, auquel nous devons une Monographie si savante de son église, ne voulut p:îs que la dépouille mortelle de son illustre prédécesseur demi urât plus longtemps ignorée, et ordonna des recherches le 8 novembre 1854. A l'aide des lumières fournies par des mémoires manuscrits et par l'histoire de Bossuet, une ouverture, pratiquée entre l'estrade du trône épiscopal et les marches qui forment la limite du ( hœur, laissa bientôt voir un cercueil de plomb hermétiquement fermé, portant une plaque de cuivre à la hauteur de la poitrine. On y lut, ^ ta lueur d'un flambeau, la date mdcciv, qui rappelle précisément celle de la mort de Bossuet. Il n'y avait plus à chercher : le corps de l'éloquent évêque de Meaux reposait dans ce cercueil. La plaque de cuivre, soumise ^ un examen complet, préseutait, gravée très-lisiblement en caractères majuscules, une inscription latine que nous traduisons :
• Ici repose, en attendant la résurrection, le corps de Jacques-Bénigne Bossuet, évéque de Meaux, conseiller d'état, précepteur du sérénissime dauphin» premier aumônier de la séiéoiflaime duchesse de Bourgogne, conservateur des frivH
légcs apostoliques de i uriiversiie de Paris, et supérieur du collège royal de Navarre. Il mourut l'an du Seigneur mdcciv, le xn" jour d'avril, âgé de lxxyi ans vi mois et xvi jours. — Qu'il repose en paix ! ■
L'opération devaiWle s'arrêter à ce résultat précieux? Le respect que commande la cendre des morts D'inspiraitHl pas le devoir de laisser inviolable le secret de cette illustre tombe?... Cinq jours entiers, sa Grandeur flotta dans une indécision facile à comprendre. Mais des désirs si nombreux et 61 pressants lui furent exprimés, la conformation du oercoeil permettait si facilement de découvrir la tête, que Mon* sdgneur n'hésita plus. Nous ne chercherons pas à décrire avec qudle anxiété» quelle émotion, les assistants, penchés silencieusement sur le cercueil, attendirent la minute solennelle qui devait leur révéler tout ce que la mort avait laissé de Bossuet.
Le couvercle enlevé n'offrit d'abord qu'un amas^eonfus de plâtre et de tan, qu'on enleva avec des précautions infinies. Blentdt, sous une quadruple enveloppe de toile épaisse et forte, on vit se dessiner vaguement les formes du visage. Oh t comme alors, dit un des assistants (1), les mains qui touchaient ces nobles reliques étaient tremblantes! Gomme les cœurs battaient avec violence! Lorsque le visage de Bossuet parut, tel que (a mort l'avait fait après un siècle et demi, tous les assistants tombèrent à genoux. Cette tôle, où Dieu avait placé une si grande lumière, était conservée beaucoup plus qu'mi ne l'avait espéré. Elle gardait encore des eheveux brunis parle temps et parles préparations chimiques, mais non plus ces cheveux blancs qui avertissaient le grand orateur dans l'oraison funèbre de Condé et dans son allociH tion pastorale de la dernière assemblée synodale. Le firent dégarni offrait la trace des incisions que l'embaumemeot avait
(1) M. Rabotio, chanoine honoraire de Aieaox. — Yojez 171-
rendues uécessaires; les sourcils se remarquaient encore, mais à la place des yeux, dans les caviU's; orbitaires, ce D 'était pliis que matière coa;^MiIée et noinitre. La bouche, doucement entrouverte, a laissé voir bien conservées les incisives de la mâchoire supérieure. Le menton roriservait une barbe assez longue perdue dans les chairs desséchées; la moustache et la mouche n'avaient point disparu.
La portion du couvercle de plomb qui avait été enlevée fut remplacée par une glace artistement ajustée au cercueiL Tout le monde fut alors admis à venir jeter un respectueux regard sur les restes du plus illustre évoque de la ville.
Le 15 novembre, Monseigneur fit placer le cercueil au milieu du haut-chœur, et ofiQcia pontificalemeni au service funèbre. M. l'abbé Ré^iume lut un éloge de Bossuet dans lequel il esfoissa iç^pidemeot les prodigieuses qualités de ce si vafte, « complet et si chrétien. Mais
I^Sfi Iw gtfoi rcgafdatoiit I0 otUfalque noir,
l(i»ps dwrebtieDt Boatuet pour l'entondroet le voir...
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d'après les ▼errières des églises de Troye*, Itt Lé g— d e dorée de Jaoqaes de Voragîœ, H y y Çmmwn àmpnmé à Tvoyw obes Jean Leooq, on 1617«
c La croix est plu9 qu'une figure; elle est, en leoiiofirftphie^le Chiitt lul-inèine Ou son tyinbole. Aussi lui a-t-oD créé une légende Comme à nn être Tirant. >
PiDaoN, Iconographie chrétienne, p. STS.
Lorsque notre premier père fut banni du paradis terreslio, il vécut dans la pénitence, cherchant à racheter sa faute par laprièr# et le travail. AiTivé à une vieillesse avancée et sen-
tant la mort venir, il appela Seth son dernier né, ce fils chéri qaî remplaçait le juste iîbel tué par Gain, et lui dit :
• Va, mon fils, au paradis terrestre; tu demanderas à larchange qui en défend l'entrée un baume salutaire qui adoucisse 0106 deruieis muaients et me prépare au long voyage que je vais faire. Tu trouveras facilement le chemin qui conduit d'ici an [lai a lis, car, après notre désobéissance, lorsque nous en sommes sortis avec ta mt>re, nos pieds brûlèrent la terre et le sol a dù garder l'empreinte de nos pas. Tu supplieras l'archniige de prendre en pitié mes larmes et de m'accorder ce baume qui doit me purilicr et me sauver à la mort, comme plus tard h leur n-Tissancc l'eau sauvera les enfants que le Rédempteur aura reçus dans le baptême. »
Seth se hâta d'obéir aux ordres de son père dont la mort engourdissait déjà les membres et voilait les yeux. li li ouva la route qui menait au paradis, marquée de taches noirâtres et charbonneusesqu'avait laissées autrefois l'empreinte des pas d'Adam et d'Eve. Le chemin qu il suivait était aride et pour ainsi dire maudit; l'œil n'y apercevait qu'une végétation rare, triste et malsaine. Cependant, à mesure que Seth s éloignait du séjour de son père et se rapprochait du paradis, l'air semblait s'épurer, la cani[)cip:nc s'embellir, la vegi'latirm grandir et se multiplier. Quand ii entrevit les murs du paradis, la nature éclatait en couleurs et en fleurs merveilleuses ; les fleurs étaient plus grandes et plus vives, et les animaux plus harmonieux de mouvements. L'air, entièrement transpareot, résonnait comme s'il eût été du cristal, sous les coups du gosier des oiseaux chanteurs. L'oubli de la terre natale et le regret du paradis à jamais perdu s'emparèrent de Seth lorsqu'il vit flamboyer à quelques pas devant lui un serpent de feu. L'apparition se tenait debout, en l'air, à cinq pieds du sol. Le jeune patriarche eut peur d'abord, caries pointes de la flamme vivante étaient dardées contre lui. Mais il vit bientitt que ce serpent était Tépée étincelante mise par Dieu I la main droite du chérubin qui gardait rentrée du paradjs et le chemin conduisant à l'arbre de vie. L*ange, v6tu d une lumière écla>
tante, étendit, d*an jambage à i autre de la porte, aea deiix ailes de neige.
 la vue de la blanche cr^ture qui défendait l'entrée du bienheureux séjour, Seth Tut saisi d'un sentiment de respect et de crainte. Il se prosterna aux pieds de l'archange sans avoir la force de lui expliquer son message. Mais l'être céleste lut dans son âme mieux qu'un mortel dans un livre les paroles que le Weil Adam y avait comme imprimées, et dit à Seth :
« Le temps du pardon n'est pas encore venu pour ton père, il faut qu'il attende quatre mille ans, jjjsqu'à l'arrivée du Rédempteur, pour entrer dans le ciel qu'il s'est fermé par sa désobéissance. Mais le Christ de Dieu, qui mourra pour racheter le monde perdu par Adam, veut, en signe du pardon futur, qtie le gibet où il laissera sa vie mortelle sorte de la tombe même de ton père. Regarde, continua l'archange, tout ce qu'Adam a perdu par son péché. »
A ces mots, l'archange fit rouler sur ses gonds la porte de feu et d'or qui fermait le paradis, et alors Seth vU une fon> taine luisante comme de l'argent, transparente comme du cristal, de laquelle tombaient quatre sources d'eau vive. De* vant la fontaine mystique, s'élevait un arbre immense, énorme de tronc, touffu de branches, mais sans feuille et sans écorce. Autour du tronc, s'enroulait un serpent hideux, chenille monstrueuse qui paraissait avoir brûlé l'écorce et rongé les feuilles. Seth contemplait avec effroi toutes ces choses, lorsqu'un précipice se creusa tout-à-coup autour de l'arbre. Le fils d'Adam vit que l'nrbre prolongeait sa racine dans les enfers : là, tout au fond, son frère Cam voulait s'accrocher à l'arbre pour remonter dans le paradis ; mais les racines s'enlaçaient autour des membres du fratricide, comme les fils d'une toile d'araignée autour d'une mouche. Les fibres de l'arbre entraient dans le corps de Gain et le traversaient comme si elles avaient été vivantes, et arrachaient des hurlements affreux au damné.
Affligé de ce spectacle, Seth porta ses regards au sommet de l'arbre, mais toutes choses avaient changé. L'arbre avait
m défliesuréaient et atteignait le ciel. Ses branches s'étaient même chargées de feuilles, de fleurs et de fruits. Mais le plus beau de ses fruits était un petit enfent, un vrai soleil viviDt qui semblait écouter la mélodie des sept cdombes faJeocbes comme la neige qui entouraient sa tdte. Une femme, plus belle que la lune et presque aussi resplendissante que reniant, portait dans ses bras la divine créature.
■ Toutoe que tu vois, dit l'archange au jeune patriarcbot c'est le paradis de la terre et du ciel. Voilà l'arbre de la science du bien et du mal qui, par le crime du serpent et par la désobéissance de tes parents, a perdu son écorce et ses feuilles. Mais il reverdira plus grand et plus touffu, lorsque le Fils de Dieu, qui possède les sept dons des sept blanches colombes du Saint-Esprit, naîtra d'une femme qui sera la Vierge-Marie. Prends ces trois graines que j'ai tirées de i arbre et mets-les dans la bouche de ton père, lorsque dans trois jours tu l'enseveliras. De cette semence sortiront trois arbres, l'un de ctMre, l'autre de cyprès, et le troisième de pin. Ces trois arbres figurent la Saïute-Trinité : le cèdre, c'est le Père, parce qu'il monte plus haut; le cyprès, c'est le Fils, parce que Jésus niouira et que le cypies est l'arbre de la mort ; le pin, c'est le Saint-Esprit, qui donne des fruits si utiles et si nombreux. Ces arbres, d un bois odorant, incorruptible, se réuniront jiour ne former qu un seul arbre, comme les trois persûxines ne font qu'un seul Dieu. Lorsqu'il {>nrtera des fruits, le salut du monde sera accompli et les géaérations proclameront heureux Adam ton père. •
L'archange parlait du Christ, fruit divin qui devait pendre à l'arbre de la croix et sauver le genre humain.
Setb s'en alla donc, lançant à travers la porte entrouverte un dernier regard sur les merveilles du paradis, portant las trois graines cueillies à i'arbre, dont la naissance avait précédé celle de l'homme, et, s'éloignant à regret des délices entrevues, il revint tristement trouver son père.
Âdam se réjouit en entendant tout ce que Seth lui raoenta, et bénit Dieu. Le troisième jour, le père du genre iMimain resta étendu sans vie sur la terre, comme l'aicbange l'avait