‹ Légendes, curiosités et traditions de la Champagne et de la BrieChapitre 12 sur 20 · TÛT · texte numérisé non relu

TÛT

(1) Depping, U$ Jmft au moytn-âge, 1S42.

loin d'elle les piëges des ennemis; que vos saints anges habitent avec nous et nous conservent dans la paix ! •

Plus loin, dans la rae de la FdUe-fmmme, au-dessous des figures de la Vierge et de saint Bernard, les passants pouvaient lire ces belles paroles de IUlustre fondateur de dairvaux : < Jfofielfi fi «aie wuUtm, niootiMol noire Bière! ■

Ouelqiiofûis des maximes parlaient comme celle de la rue

des Lorgnes :

En . toy . ie . fie , ticovU . voy . eomidère , e$ , tê toû . 1552 .

Ou comme celle de la rue Maymim :

Canin . mol . padenee . t535 .

Les images des saints ornaient presque toujours la façade des maisons. Les chroniques oonstalt ni ce pieux usage et lui assignent pour date Tan 1524, si cél(''bre par le terrible incendie qui dévora presque un tiers de la ville. . A l'angle d'uiu' maison de la rue du Bots, au coin de celle des Quinse-Vingts, on voit encore un pilastre d ordre dorique, surmonté d'un ange qui fait sentinelle en laissant échapper de ses mains un ruban sur lequel sont gravés ces mots : Vmdique cpitot. Sur la cheminée d'une salle basse, le propriétaire a fait écrire : Samtoê 9é Ukertoi, santé et liberté 1 non point cette effrénée que nous avons surpiise dans les orgies de 95, ou les saturnales de 1848, mais cette noble vertu dont parlent saint Anselme et saint Thomas, et que les gmnds artistes dressaient, au sn* siècle, aux portails des catfaédraleB.

Dans la rue de la Tmaêriê, dans une niche coiffée d*un petit dôme, la figure de saint JeaihBaptiste occupe encore sa place depuis le xvi* siècle. Saint Nicolas et la vieige Marie décorent deux maisons de la rue du Temple (1). Mais où sont

(1) Voyagé archéologique et pittoretqm êam t§ HfUt i m m i 4ê ràHÊbê, par Arnaud, Trojei, 1817.

ces belles statues de sainte Mathie, de sainte Madeleine, de saint Loup et de tant d'autres bienheureux dont les reliques étaient vénérées dans nos églises, el que les fidèles regardaient à juste titre comme « la gloire et la gemme de ia cité i » Le bon goût les a fait disp;Haîli e !

Sur les ruines de nos maisons historiées se sont élevées des boutiques décorées d'une corniche de plâtre (1), et de fastueuses eneeignes ont pris la place des statues des saints protecteurs de Troyes. '

Louis VII, atteint d'une grave maladie, convoque les prhiw. cipaux prélats et les grands barons deFranoe, et leur annonce . qu'il veut associer Philippe, son fils, au royaume dont il a

reçu de Dieu le gouvernement. Les nobles applaudissent à celte résolution, et promettent de se rendre à Reims pour assister au i oiu'onnement de leur nouveau suzerain. L'époque est fixée, le jour de la fête de tous les saints est choisi pour l'accomplissement de cet acte solennel. Louis, malade, se retire dans l'abbaye de Saint-Denis, mais il envoie ses chartes, revêtues de son scel, à Guillaume, archevêque de Reims, pour lui annoncer que Philippe, son fils, et les barons de France, nrriveront dans la métropole de son diocèse la veille de la fôte de tous les saints. Les chanoines de la cathédrale font d'immenses préparatifs pour recevoir le jeune prince. Un écha&ud se dresse daos l'église; autour d'un siège» couvert

(1) Nctiee tur les vieilles Maisons historiées d$ Troye* , par A. Aufauvr», Coogrèt «rctiéolagifue da frme, XJL* tef- •ioD, lS54i, , ',,1

01 SUU A IHIS AO W SliCU.

de drap rouge, sont [placés des bancs moias élevés et destioés aux principaux seigneurs du royaume.

Philippe quitte la capitale des Etats de son père» et arrive bientôt à quelque distance de Reims, suivi d'une brillante eeeorte. L'archevêque GuiUauoie et tout le clergé, iirécédésdes eerfe de l'égliae, éa bourgeois de la ville et de tous les vassaux de la métropole, vieDoent prooeasIoniielleiiieDt à sa reaeontre. Le jeune roi descend de cbeval, se prosterne devant rarehevéqoe et se joint au nombreux cortège qui est venu le rocevoir. Le soir même, des bomaies d*armes, au blason de Fnnce, prennent possession de TégHse, selon l'usage, et la gardent avee oeuz de la métropole. Le roi n'entre point, eo jour-là, dans l'enoeinte sacrée» mais il va dans le manoir de Farcbevêque, et y fixe sa réaideoce en vertu du droit • de gttc. •

Le lendemain, àh que matines sont sonnées, les bourgeois se réunissent en armes \^our veiller au maintien de leurs privilèges, tandis que les archers de Philipiie occupent le parvis de Notre-Dame. Le son des cloches se mêle bientôt au chant des chanoines et des ciercs, et dans toute la ville règne Il plus vive allégresse.

Avant Taspersion de Veau bénite, le jeune prince sort du manoir de l'arcbevéque, aeconipagné des prélats et des barons, les uns en chappes et en mitres, les autres portant sur la tête la couronne iTor I fleurons. Le vieux roi d'Angleterre, Henri II, marche dans ce cortège royal, élevant sur ses mains, en sa qualité de duc de Normandie, Ja couronne destinée au fils de Louis VU, son suzeiain. Le comte de Flandre |)Ortc la 6onne joyeuse^ la vieille épée de Charlema^ne; le duc de Bourgogne tient les éperoiis, le comte de (Ibampagne porte l'étendard de la guerre, et à leur suite chaque baronel, chaque prélat remplit son office selon les lois féodales. Des homines d'armes précèdent le jeune Philippe et font retentir de leur lorte voix ces paroles : « Que ceux des barons qui ont été convoqués et qui ne se sont point rendns sans excuse légitime, soient comiamués par ie jugement de leurs pairs. *

Taadi» que le brillant cortège s'avance vers la métropole

de Reims, une députation de barons et de chevaliers désignés par le roi se rend, précédée de gonfanons et de penonceaux, à l'église de Saint-Remi, pour y demander la sainte ampoule. L'abbé vient, selon l'usage, sur le parvis de l'église.

— Sires chevaliers, dit-il, que requérez- vous de Saint- Remi?

— La sainte ampoula» répondent les envoyés, pour Dotc« sire Le roi de Franoo, qiii ym» supplie d'ookroy^^r m&do.

— Nous vous VoctPijfOAB, continue Ta^béi mis jurez sur la miiEw^ que ym lareaoïHltiirea en aa aawte chtaw.

Nous le jurons, ajoutant laa bafona.

6e aarmant Mt et lea chartea scellées» les religieux de Saint-Remi accompagnent processionnellement la sainte ampoule que porte l'abbé sous une draperie de soie, soutenue par quatre moines vrtus m aube.

Lorsque 1 abbë de Saint-Remi vinl dans la métropole nvec la sainte aiiij)Oiile, \e jeune prince y était déj.^ ari ivé, et tous ses suivants avaient pris les places qui leur étaient réservées autour du trOne. T.'archevrque de Beims, accompagné da ceux de Sens, de Bourges et de Tours, vint recevoir la précieuse ampoule des mains de l'abbé, et jura de la restituer lorsque les cérémonies du sacre seraient terminées. Les chants commencèrent aiissitAt; le prélat, revêtu des habits pontificaux et du paliium, s'avança devant l'autel, et se tournant vers le jeune roi, lui dit d'une voix éclatante :

• Pbilippei noua te demandana de conserver à chaGtm de noua et aux ë^liaes qui noua août confiéea te privit^pea dont noua aomjnes en posaeaaion. Nous te demandona, en outret de veUler à netre défiNiae oomne le doit, à chaque évdque, un bon roi dana son royaume. »

— Je le promets, répondit Philippe, et m'engage de plus, au nom de Jésus-Christ, à maintenir la paix dans l'Elglise de Dieu, i réprinjer toute nipme et toute iniquité, et à faire observer la justice et la miséricorde dans ies jugements, aûn

que Dieu, qui est la source de lacléiu6DC6ydtigpe«B népai^dr»

sur vous et sur moi.

En même temps, le roi mit la main droite sur l'Evangile el COôfirma par serment ce qu il venait de dire. Les chants, interrompus, recomiiiencèrent, tandis rfue les barons piaçaieQt sur lauteî la couronne royale précieusement consen'ée à Saiut-DenU, l'épéo de Charlemagne dans son fourreau, les éperons d'or, le sceptre, la main de justice, les bottines de soie, la tunique, la dalmatique et le manteau royal, sur lequel des lis d'or étaient parsemés. L'abbé de Saint-Denis se plaça devant ces ornements, propriété de son abbaye, pour les gar« der à vue, comme l'abbé de Sainfc-Remi ||;ardait la sainte ampoule (1).

Philippe, s'approchant de l'autel» se revêtit des habits royaux. Son sénéchal lui chaussa ses bottines, le duc de Bourgocfoe lui mit les éperons, tandis que l'archevêque de Reims lui 9éf0i l éfée^^ f$, tai 4it. eu la tiriat son fourleau : ^

• Prends ee glaive, «t iffik le «mpour repousser tes ennemis et tous les adversaires de l'Eglise, t

Le obmte de FUibdre, qui remplissait les fonctions de conhé» table, prit Tépée des maimi du roi et la tint devaol lin durant toute la eé^onfe.

Bientôt commencèrent les onctions, au milieu des chanta et des oraisons des prélats , à chaque onction, l arciievôque adresse au roi Philippe ces paroles :

< Je te sacre d une huile sanctitiee, au nom du Pèrç^ du Fils et du Saint-Esprit. •

Le sénéclial remet ensuite au prince la dalmatiqiie et le manteau, où brillent les lis d'or, tandis que raichtvt^que, lui présente le sceptre et la main de justice. Les hérauts d armes appellent alors à haute voix les baions convoqués, et annoncent trois fois le grand acte qui va s'accomplir. J^a cowoiioot

-r-— - Il 1 U II — " ^ ' ' itJ É-

(1) Biêtoire de ia ville, cilé ei tmiversilé (ie Reims, par don G. Harlot, t. lllt p«g. m

est posée sur la tête du roi, les prélats et les grands font enlendie de vives acclamations et promettent fidélité et hommage à leur suzerain, qui a pris place sur un trône élevé.

Les cérémonies terminées par le chant du Te Deum, Philippe se rendit chez l'archevêque, et y pressa trois jours avec toute sa maison. Les dépenses du sacre furent si considérables, que Guiliaumc fut nhW^^ de s'endetter envers des italiens et des juifs. Les chanoines de la métropole lui concédèrent quelques revenus et exigèrent que cette concession gratuite fût regardée comme ud «mpto doo et Don comme «ne redavanee.

FIBRRE LE BÉ, PANTIER H 1161»,

Pamî les principaux industriels dont s'honorait la irille de Troyes au et au xyi* siècle, on remarquait parliculièrement la famille des Le Bé. Ces manufacturiers ne furent dans l'origine que de simples papetiers établis au hameau de Vannes, paroisse de Sainte-Maure, à huit kilomètres de Troyes. Ils tenaient par bail emphytéotique les moulins de Vannes du Chapitre de Saiot^Pierre qui en était propriétaire et qui leur avait accordé, en 1486, l'autorisation d'en cons- ,tniire de nouveaux, s'ils le jugeaient nécessaire I leurs intérêts.

Les Le Bé eurent d'abord quatre moulins à papier, qu'ils dirigèrent eux-mêmes si habilement que leurs produits ne suffirent pas aux demandes qu'ils recevaient de toutes parts. Encouragés par le succès, ils érigèrent de nouvelles usines, et ihiirent par occuper quarante moulins sur les divers bras de la Seine, depuis Bar-sur-Seine jysqu à Vannes, c'est-à-dire sur une étendue de 50 kilomètres. - ;

Pendant près de deux siècles, les Le Bé fournirent exclusiyement les papiers employés par les presses renommées des Coline, des Bienne, des Yascosan, des Henri et des Robert Eslienne. On les voit même dès le x\* siècle occuper le premier rang parmi les papetiers-jurés de TUniversité de Paris, et figurer en très grant pompe à l'entrée du roi Charles VUI dans sa bonne ville de Troyes.

Pierre Le Bé, qui remplissait, en 1588, les Ibnclions d*écbevin, résidait à Vannes pendant la belle saison, et avait été détaché de la Ligue par le prieur Thévignon, qu'Henri IV avait nommé son grand aumônier.

Le calme rétabli» notre papetier, voyageant, en 1596, pour son commerce, descendit un iour dans une maison, près de Fontainebleau, pour y prendre quelques lafiaichisseraents. Il s'était à peine nus à lijble que survint un nouveau personnage qui paraissait exténué de fatigue et désirait surtout réparer ses forces épuisées par les plaisirs de la chasse. I.e Bé, sans examiner ce nouveau venu, continuait son modeste repas, lorsque celui-ci lui demainia en qu'on disait du roi dans la province Lp p ii iier, qui ne s attendait pas à une semblable question, repundit sans façon :

• On dit en Champagne que la caque sent tintjQurs U hareng. »

Mais il avait à peine achevé ces mots, que Tarrivée des seigneurs de la cour lui tlt apercevoir l'indiscrélion de sa ré* ponse. Il se jette aux pieds du roi qu'il vient de reconnaître et s'empresse d'implorer son pardon. Henri souriant le relève avec bonté et lui demande son nom, son pays et sa pro* fession,

— Sire, je m'appelle Pierre Le Bé. le suis papetier à Vannes, près de Sainte-Maure en Champagne*

— Je te félicite de ta franchise, lui répond Henri... Tu as pour curé un de mes bons amis, le prieur Thévignon. Le connais4u?

— Oui, Sire, et c'est à ses pressantes instances que je dois l'avantage d'avoir embrassé votre parti*

^ Ëh bien I reprend Henri, pour te prouver que je ne t'en

veux pas de ta naïveté, demande-moi quelque eho«et ^0 ^i^^ i ce que tu aies un souyenir de notre rencontre.

<-* Ordonnez, Sire« repart Le Bé, que la lettre B, dont sont marqués les papiers de ma fabrique, soit surmoolée de YOtre couronne.

Soit, dit le roi. j'y consens, Yeiitr»«aînt-gris 1 um couronne sur le Bl ce seia un beau b.,„. couronné.

Da toutes les usines des Le Bé, il ne reste plus que la papeterie des Trévois, à 3 kilomètres de Troyes (1).

01 usasDAnT bes talob m mum.

Henri II eut de Ncole de Savigny un fils auquel il donna

son nom et des terres dont la plus considérable fut celle de Saint-Remy. Ce fils, qui fut comblé de tous les biens, forma

souche; mais ses descendants décrurent progressivement en grandeur et en puissjnce. Pendant que les Yalnis-Ariguulôme, enfants de Charles IX, les Vendôme, enfanta de Henri IV, pendant que le duc du Maine et les autres bâtards de Loais XIY, jouissaient de magnifiques apanages, occupaient les plus

(1) Almanach de la Champagn$ et de la Brie 4859, p. 60. — firosley, Troyfn» téUèm (LeBé)« — Mimotm êwlapamlnê êt lê prtn ré mn ât Sakitê-^Mamwt par E. André» UhUoUièfM de Troytii vamaaril tl07, pag . tTi.

grandes charges de la couronne, s'alliaient aux princes du sang et aux souverains étrangers, les Valois Sainl-Herny étaient devenus si pauvres et si obscurs, que personne ne soupçonnait leur existence, si ce n'est peut-être quelque érudit habitué à pâlir sur ces énormes in-folio où le père Anselme et d llozier mit enregistré des généalogie?.

Un jour, cependant — c'était sous Louis XVI,— la marquise de Boulainvilliers, femme du prévôt des marchands, passant sur la route qui va de Reims à Fonlette en Champagne, vit une petite fille aux jambes nues qui, une gaule à la main, faisait paître sa vache le long des talus verdoyants. La dame remarqua la jolie figure de cette enfant et l'appela pour lui faire 1 aumône. La petite Jeanne se redressa avec autant d'orgueil qu'un hidalgo d'Espagne, et jeta à la tête de la marquise sa généalogie, la seule chose avec son Pater qu'elle sût par cœur. Questionnée en détail, elle fournit sur ce sujet des indications dont l'exactitude fut vérifiée plus tard. Madame de Boulainvilliers estimait d'autant plus une grande naissance qu'elle, était elle-même la bru du traitant Samuel Bernard ! Elle fit monter auprès d'elle la petite gardeuse de vaches, et fouette cocher ! le carosse roula jusqu'à ' Paris,

La jeune villageoise, décrassée par sa protectrice, reçut une éducation sommaire et fut produite dans le monde de la noblesse et du parlement, et même à la cour, où bientôt elle fut regardée comme une curiosité. Le roi la pensionna, et dès qu'elle fut nubile, elle épousa le comte de la Motte. On sait plus tard comment la malheureuse se servit du nom de la reine pour commettre ce vol du collier qui fit mettre à la Bastille tant de gens considérables, et donna lieu à tant de calomnies déversées par les adversaires de la royauté sur l'infortunée Marie-Antoinette.

La petite Jeanne de Valois avait à Trojes, en Champagne, un oncle, chef de famille. Dans un carrefour de cette ville, à l'ombre de la cathédrale, une maison en bois s'adossait au mur des jardins de révêché. Il s'en échappait une joyeuse chanson que le bruit du marteau accompagnait toat le long

du jour. L'oncle de Jeanne de Valois savait aussi sur le bout du doigt sa généalogie; il l'avait apprise de son père Jaoques mort k THOtel-Dieu deParis^ en 17&9; mais il n*en était pas plus fier. Les grandeurs humaines ne lui inspiraient ni orgueil, ni regret; il n'avait pour elles qu'une indifférence philosophique. Sans songer à réclamer les droits de sa naissance, les grandes entrées à Versailles, le manteau et tant d'autres privilèges enviés, il dormait bien, chantait mieux, buvait comme pas un, et paraissait si heureux qu'on eût pu croire, d'après le dicton proverbial, que réellement le roi n'était pas son cotififi. Cette gatlé n'était pas sans mérite, si l'on consi» dère que Henri de Valois, issu de la dynastie des Capétiens, c'est-à-dire de la plus illustre famille régnante de rÈurope, était... savetier.

En 1778, un ddlachement de gardes du corps de la compagnie de Luxembourg, qui était allé conduire Madame Ru)ale d la terre de Châieauvillain, reçut l'ordre de revenir par Troyes, et en passant, de saluer l'illustre artisan et de se mettre à ses ordres. Un causait à Versailles des descendants de Henri II, seuls représentants vivants de la branche dont François 1" fut le chef. La petite vacliùre de Fontette, protégée du cardinal de Rohan et même de la plus belle comme de la plus infortunée des reines de France, avait mis les Valois à la mode ; les gardes obéirent. En approchant du carrefour qu'on leur avait indiqué, ils entendirent une voix encore fraîche qui chantait, tandis qu'un marteau battait activement la mesure. Une branche de fer, llxëe dans les parois de l'échoppe, soutenait une enseigne blanchie à la chaux : audessous d'une botte peinte en noir, on lisait : « Henry ^ répa-* rateur de la chaussure humaine, • C'était bien là... Les gardes du corps qui étaient en petit unifoime, c'est-à-dire, dans leur plus élégant costume, so découvrirent, mirent leurs chapeaux sous le bras, et s'avançèrent respectueusement, conduits par leur lieutenant.

Quand ils furent sur le seuil de l'échoppe, le savetier, qui n'était pas habitué à de semblables pratiques, les considéra d'abord avec quelque surprise, puis ses yeux prirent natu-

rellement la direction des pieds du lieutenant, et aloi-s, apercevant des souliers de luaroquin noir à boudes rehaussées de brillants :

— Vous faites erreur, Monsieur, dit-il, je ne travaille que dans le vieux. Adressez-vous à maitre Christophe, première rue à droite.

Le lieutenant, qui était le marquis de Nantouillet, se Domma, expliqua avec force compliments la cause de sa présence. Le savetier porta la main à son bonnet de coton, d*un coup de poing, jeta par terre trois antiques paires de bottes placées sur un escabeau poudreux, et fit signe au lieu* tenant de s'asseoir. Deux cornettes, trois brigadiers et quatre gardes poar leequels il n'y avait pas de place, restèrent en dehors et eurent la faculté de contempler l'auguste visage par quelques carreaux de papier qui, grftce à un heureux hasard, se trouvaient crevés.

— Le roi vient d'apprendre, Monsieur, dit le marquis en 8*asseyant, que vous êtes dans une position qui n'est point en rapport avec votre illustre naissance. L'intention de sa Majesté est de chAiger cet état de chose ; Mademoiselle votre nièce éprouve déjà les effets de la sollicitude royale.

— Et j 'ai grand' doutance, répondit le savetier en secouant la tête, que la sollicitude royale fasse quelque chose de cette petite nièce 1 quant à moi, Monsieur, je sais bien que si Henri il avait fait appeler un prêtre et un notaire, ce tabouret qui me porte serait un trône, et ce marteau un sceptre moins dur à mes sujets qu'à cette semelle; qu'enfin, au heu tl un bonnet de colon, je poi lerais une coiffure iiniiante d'or et de diamants, mais aussi plus pesaiile!

Le Tnarquis, surpris de cette liberté de langage, s'inclina et cacha mju i t( unt meiil sous un sourire. Le savetier reprit :

Eli bien ! Monsieur, je n'ai |ium[ logret de voir nos cousins de Bourbon arrivés à la couronne de France : que puis-je en. vierà Louis XVI? Je suis maître chez moi ; personne n'a intérêt à me tromper : je contente tout le iiifinde... Le roi peut-il en dire autant? Cela me rappelle que j'ai un travail pressé ; TOUS permettez 1

Et le malicieux vieillard, qui semblait prendre à tâche de traiter sans cérémonie le roi de France ei son envoyé, prit un morceau de cuir et se mit à frapper à cœur joie.

— Veuillez réfléchir, Aionsieur, insista le marquis dd Nantouillet.

— C'est tout refléchi, je n'ai besoin de rien.

— Mais, Monsienr, vous avez des entants. Acceptez les bienfaits du roi pour Messieurs vos fils; qu'il leur soit permis de replacer votre maison au rang qui lui appartient.

Le savetier suspendit son travail et se gratta l'oreille d'un air indécis; enfin, rabattant am bonnet de coton sur son oreille et sur ses cheveux î^risonnnnts, il répondit :

— Tenez, Monsieur, fianci:^iemcnt, m'est avis que les garçons ne feront guère plus rKhonneur à la famille que ma petite nièce; mais c'est leur atiaire, j'accepte pour eux. Il ne faut jioint renverser la saute avec le pied. Vous ne savez pas à quoi je pense? reprit Henri de Valois en fixant se^ yeux railleurs sur l'officier. Je pense que le roi va faire ce que je fais tous les jours dans mon état.

— Et quoi donc? *

— Un remontage sur une vieille tige.

— Très-joli l irès-joli ' dit en riant bruyamment l'officier des gardes.

— £t cela ne dure guères.

— Permette^raoi, Monsieur, pour oontiouer votre companiison,de penser que l'ouvrage du roi sera solide. Je vaisavmr l'honneur d'instruire sa Majesté de vos dispositions.

— J'irai moi-même, répondit le savetier d'un air dégagé» remercier leeotisi» un de ces jours. Mais vous voyez, ajouta-

en montrant uo monceau de chaussures éventrées et éculées, Touviage presse, et je dois satisfoire avant toot mes clienU*..

M. de Nantouillet se leva et salua profondânent. Les deux cornettes, les trois brigadiers et les quatre gardes, vinrent chacun à leur tour, s'incliner devant le bonhomme qui, sans se lever de son tabouret, Ota I demi son bonnet de coton pour le lieutenant, et se contenta de saluer les subalternes

d'un signne de tête protecteur. Un incident comique faillit troubler cette grave cérémonie. L'escabeau sur lequel s'était assis l'envoyé de Louis XVI était enduit de poix et adhérait si fortement i la culotte de drap de soie de M. de Nantouiilet, qu'il le suivit jusqu'à la porte de l'échoppe : ce qui fît rire le savetier à gorge déployée.

Dès que les illustres visiteurs furent partis, le marteau recommença sans reljiche, accompagnant une vieille et joyeuse chanson.

On était dans un temps où ces choses étaient de mode, toutes les impertinences étaient permises, pourvu qu'elles eussent un faux air philosophique ; le roi pensionna Henri de Valois sur sa cassette et le fit comte. Ses fils entrèrent au service ; l'un d'eux, deven» le baron de Saint-Remy, fut capitaine de corvette. Mais, comme l'avait prédit le savetier, aucun d'eux ne fît honneur à la famille. L'affaire du collier vint jeter un sinistre éclat sur le nom de Valois. La parenté de la comtesse de la Motte est une de ces choses dont on ne se relève pas. (i)

(1) Journal de l'Aube, 9 et 10 février 1846. Cette histoire racontée par M. du Molay Bacon difTére beaucoup de celle que j'ai lue dans le manuscrit 2297 de la bibliothèque de Troyes. La scène se paise en 1786 ; le cordonnier habitant du faubourg^ Croncels se rend à Vtrsailles, fait reconnaître ses titret et reçoit des terres et de i'arf^ent. Les intrigues de Jeanne et la réTolulion replongent dans l'obscurité celte illustre famille dont les derniers rejetons habitent encore Trojes.

mh-m u iROYEs, FOC DE SA tkimt ium n,

SOI fit mçk

Charles VI, qui régnait en démence, se plaisait avec ses fous doat les noms ne sont pas venus jusqu'à nous comme ceux de sa petite reine Odette de Ghampdivers et de son peintre de cartes» Jacquemin Grîngonneur. L'un de ces oiBciers burlesques îuiGrani^eluin de Troyes, dont la tombe se voyait naguère à Saint*6ennaiD-i'Âuxerroi8 comme nous Vavons rapporté dans un article précédent. Rabelais ne l'a point oublié ce fol insigne de Pam, et en a fait le héros d'une aventure digne des jugements de Sancho dans l'île de Barataria.

Devant la boutique d'un rôtisseur du Petit- Châtelet, un

faquin ou portefaix mangeait son pain à la fumée succulente du rôt; le lùLisseur le laissait faire sans mot dire. Mais quand tout le pain fut mangé, le rôtisseur happe au collet l'amateur de fumée et le somme de payer ce qu'il a pris. Grande altercation : le portefaix s'écrie que la funoée qui s'échappe dans la rue appartient à tout le monde; le rôtisseur réplique avec menaces que la fumée de son rôt n'appartient qu à lui et qu'il est seul maître de la vendre ou de la donner.

Le peuple de Paris accourt de toutes parts, et avec lui Grand-Jean le fol^ cUad'm de la ville.

« Faquin, dit le rOtis.seur au portefaix, veux-tu dans notre différend accef)ler pour juge ce noble Grand-Jean? •

Le portefai.v y consent, et Grand-Jean, après avoir entendu les parties, ordonne au portefaix de tirer de son escarcelle quelques pièces d'argent. Celui-ci soupire d'abord et présente un tournoi de douze deniers. Grand-.lriui prend le tournoi, le pèse sur son épaule iraiiche pour juger s'il poids, le fait sonner dans la paume de sa main gauchi^ poui vim ifiei s'il est de bon aloi, et l'approche de la prunelle de son œil droit

pour voir s'il est bien marqué. Le peuple attembit en lileoeo le résultat du jugement, qui d'avance r^ouissait le rOtisaeur el désespérait le portefaix. (1)

Grand-Jean, tenant sa marotte au poing, tousse deux on trois fois, et rend son arrêt en ces termes : • La cour déclare que le portefaix qui a mangé son pain à la fumée du rêt a payé civilement le rôtisseur avec le son de l'argent. La dite cour ordonne que chacun se r^re en sa cbaumine» sans dépens et pour cause. » (2)

Un immense éclat de rire accueillit cette sentence ; le porte&ix reprit son tournoi, tandis que le pauvre rôtisseur rentrait bien confus dans sa boutique.

a QUI comiT m ucu io nr sdcu.

Rien de plus majestueux, de plus imposant que le sacre d*un roi de France dans l'antique basilique de Reims. Non seulement les nobles pairs y accouraient pour ronplir cbaeon leur office, mais à leur suite venait une foule innombrable de seigneuret de prélats, d'abbés et de bauts personnages. Cette nombreuse réunion occasionnait de grandes dépenses que la ville hospitalière était contrainte de payer.

Jean Rogier nous a conservé dans ses mémoires de curieux détails sur les dennks qui furent consommées le jour et la veille du sacre de Philippe de Valois en 1388. Les pannetiers

(t) Curioittét d$ VhkMn éê FnmoÊ, par P. L. Jacob. Faiii, i858, pag. 95.

(S) Cffuvraf dê BàMak, Parb, Cbarpentiar, 1845, in*iS, pagt S81.

n'employèrent pas moins de 47 muids ou 752 setîers de froment pour la conleclion du pain. Gringoiro l'oubleer fit plus de quinze mille oublies, et Pierre d'Ava us fournil trente et un setiers de moutarde et douze de vinaigre. Des na|)[)e8 furent envoyée;^ de Paris par Erembour de Monterueil, d'autres em[ runtées à des particuliers et enregistrées par un clerc pendant sept jours.

Lps vins blancs et les vins ronc^es du pays coulèrent abondamment Mjr les tables ainsi que celui de Beaune, vendu par les épiciers de heims. De Malines arrivèrent à grands frais 243 saumons et 6 barils d'esturgeons. Tot^tes les contrées du royaume furent mises 5 contribution l 'uir la fourniture du poisson d'eau douce. Ghâlons-sur-Marne envoya des pojsson« à fendre, des brochets et des brèmes ; Marfontaine et la Ferlé- Milon, des perches; Compiègne, Noyon et Saint-Quenlin, des anguilles et des tanches; Soissons et Vitry, des carpes; Vassy et Betheniville, des écrevisses.

Les épices furent achetées à Paris et consistaient en « gingembre, canelle, poivre, poivre-long, clous de girofle, grains de paradis, noix muguetles, safran, sucre, amandes, et pommes grenates. >» Les i*epas durent se prolonger à une heure bien avancée de la nuit si l'on en juge par l'énorme quantité de cire qui brûla la veille et le jour du sacre. Les nobles conviés oe mangèrent pas moins de 82 bœufs, 289 moutons, 85 veaux, 18 porcs, 345 butors et héronneaux, 850 chapons, 1825 oisons et 10,700 poules et poussins.

La pâtisserie ne fut point oubliée dans ces festins : sur les tables furent servis • 1600 pâtés de porc et 5342 pâtés d'autre chair. >

Trois grandes salles avaient été construites pour recevoir le roi, la reioeet les nobles invités. Philippe de Valois avait fait transporter par eau de Paris < au bac à Béri • les pavillons du Temple et sa royale vaisselle. D'habiles ouvriers, charpentiers, serruriers et maçons travaillèrent plusieurs jours et firent de vastes cuisines et de nombreuses écuries. Le roi qu'avaient suivi les principaux officiers du palais, maréchaux, serge&ts d*armes, maîtres des requêtes, physiciens.

mattres-dMel et barbien, ne comptait pas moins de 60 chevaux.

Les dépenses totales s'élevèrent à 13,345 livres 10 sous 7 deniers. Il paraît que les officiers de la couronne rançonnaient impitoyablement les pauvres habitants de Reims, car des procès avaient été intentés contre ces pillards sons ks règnes précédents. Les échevins de la ville pour ta première fois, en 1528, se chargèrent de subvenir aux frais du sacre de leur monarque, et tinrent bonne note des contribuables. lfais-6*ils veillèrent scrupuleusement à l'emploi de leurs deniers, les habitants de Reims n*en forent pas moins appauvris par les dépenses. Il fiillut que Philippe de Valois, quel^ ques mois après, diminuât le subside qu'il leur avait imposé pour soutenir la guerre contre les Flamands. (1)

fAGBM A WE-IESEHOIILD,

ou

UB roSniEB ACTE D'inV CBAIID HOMaUB.

Le 9 novembre 1652, Sainte-Menehould était, depuis dix jours, assiégée par l'armée du prince de Gondé, qui mérita dans la suite le surnom de Grande mais qui, mécontent du gouvernement de Mazarin, portait alors les armes contre la France et s'était allié aux Espagnols et au duc de Lorraine. Les batteries assiégeantes avaient ouvert déjà plusieurs brèches entre les portes Florian et Rayon; mais un bras de

(1) Ârchimi administraliva de la vUUiU lleîms, par P. Varia. T. Il, i" partie, pag. 48 i. Paris, 1843.

l'Aisne, dont la largeur s'élait considn alilement accrue par des digues et par l'eau des élanf]:s, prod^^e^iit cncnre la ville.

Ce jour-l:> donc, vers le soir, un jeune homme de dix-huit ans, portant l'uniforme du ri'giment de Gondé, à la physio- Domic ouverte et intelligente, aux membres robustes et dont tout l'extérieur dénotait la vigueur et la détermination, exaninait les brèches dont les décombres poussaient leurs taius jusqu'au bord opposé de la rivière. Aprèe cette reconoaissaiice attentive :

— Voilà bien i'oceasion, se dit-il, de payer M. le prince de la bienveillance avec laquelle il m'a reçu dans son régiment* Et si Son Altesse veut m'es octroyer la permission, j'espère, Dieu aidant, lui donner bonnes nouveUes des Champenois renfermés dans Sainte-Menebould.

Cet observateur était un jeune orphelin du Nivernais qui, huit mois auparavant, s'était éloigné de son pays sans dire adieu à personne et n*emmenaot avec lui qu'un seul villageois qui brûlait également du désir de porter les armes. Incorporé dans la compagnie du capitaine d'Aicenay, Leprestre se Ot bientôt remarquer par son activité et son exactitude, et se concilia Testime de tous les hommes du régiment. Voubnt donc justifier par une action éclatante la fiiveur dont Thono* raient ses supérieurs, Leprestre se rendit à la tente de M. d'Ar> cenay el lui témoigna le désir de surprendre pendant l'assaut qu'on devait donner le lendemain à la brèche principale, une de celles qu'il venait de reconnaître, afin d'attirer sur ce point une partie de la faible garnison et des bourgeois qui défendaieiil la ville. D'Arcenay, qui depuis longtemps aimait le jeune volontaire, lo conduisil ùli quailier du prince :

— Monseigneur, dit-il, voici Leprestre, qui m'a prié de requérir de Votre Altesse une grâce à laquelle il paraît tenir beaucoup.

Le prince de Condé approuve avec joie le projet de Leprestre, hn remet !e soin de choisir des homnK s, et lui recommande de ménager sa vie, ajoutant avec un .soiu iro que des hommes de sa tiempe sont trop nécessaires pour être prodigués à tout propos.

Gointg^ié par cet eDeouragementilaiteur, LeprMtreoouri I son IjûgiB el rencontre son jeune compatriote.

— Bénigne, lui dit-il, tu connais paifaitement les hommes de la compagnie, va m'en choisir cinquante-neuf de bonne volonté, vigoureux et solides, et surtout bons nageurs, des braves à poil, tu seras le soixantième. Qu'ils se tiennent prôls au petit jour pour une expédition commandée par M. le prince et de laquelle, s'il plail à Dieu, nous adviendra honneur et profit.

Bénigne exécute ponctuellement les ordres de son compagnon d'armes, et le lendemain au point du jour, lorsque les colonnes d'assaut sont lancées sur la grande brèche, on voit déboucher de la tranchée, derrière Gergeau, ces soixante enfants perdus qui, précédés par î.epreslre, se précipitent dans l'Aisne qu'ils traversent à la nage sous le feu des assiégés. Parvenus au pied de !a brèche la plus voisine, ils se reforment dans un angle-mort et gravissent le talus. Mais ils trouvent au sommet de nombreux défenseurs qui leur opposent une résistance si vigoureuse que, forces de redescendre le talus de la brèche, ils franchissent de nouveau la rivière et se retirent dans les tranchées.

Trente-trois seulement restaient, couverts de boue, ruisselant d*eau, découragés par le mauvais succès de leur expéditioo, et presque tous blessés.

Leprestre, soutenant son fidèle Bénigne atteint de deux blessures, ramène ses hommes dans leurs quartiers, et regrette les vlngt«huit braves qu'il a perdus ou laissés au pouvoir des Champenois. Blessé lui-même, il craint le mécontentement de M. le prince et s*entreUent tout bas avec Bénigne.

— Pourvu que la nouvelle de cet échec, dit-il à son cornpagnon, ne parvienne pas avec nos noms à notre village de Saint- Léger; il ne manquerait que cela à notre déconfiture et à la semonce que j'attends de Son Âltesse.

- — L ljûMHiie propose et Dieu dispose, répond Bénigne ; nous serons peut-ôlre plus heureux dans quelques jours.

— Mon pauvre bénigne, je le souhaite, car c estonoi qui

Biris cause de tes Uessuns et de Is perle de tuit de braves eompagnoDS.

~ Un bon soldat ne doit point craindre quelques éclaboussures.

— Cela est vrai, répond vivement Leprestre, mais si Dieu me prôte vie, et si jamais je suis appelé à diriger de pareilles expéditions, par le martyre de Saint-Sébastien, je te promets bien de trouver le moyen d'épargner le sang des soldats.

Peu de temps après, Leprestre est appelé par son capitaine et cendoit au quartier du prioce de Condé. Le jeune aventurier se préparait à recevoir une sévère réprimande, lorsque le ipnoce le félicite de son dévouement, s informe du nombre des braves qu'il a perdus, et le console de son échec en lui pnn meltaDt Toccasion de prendre uoe éclatante revanche dans quelques jours. Leprestre malbeoreasement n'c;ut pas le bonbeur de donner une nouvelle preuve de sa valeur, car la ville et le château capitulèrent le 13, et lui*même lut désigné pour garder Sainte-Menehould sons les ordres du capitaine de Montai. Profitant de son paisible séjour dans cette petite place» Leprestre se mit à tracer des plans et à étudier la géométrie. Il fit de si rapides progrès que l'année suivante il dirigeait le siëge de Sainte-Menehould et s'en emparait. Mais cette fois il s'appelait SébaHien Upruire de Fetifteii, et servait dans l'armée de Louis XIV! Surpris par des troupes françaises et conduit devant Mazarin, il avait promis de combattre pour son roi et de créer le nouvel art des sièges dans lequelil fut, comme on le sait, le légisbteur de l'Europe. (1)

(1) CkroniqueM barroises du iv* au xix« siècU, par B., ancien élève de l'Ecole polytechnique, in-8. Bar-le-doc, 1S47, pag^. SOI.

U FUI D'OI DE U aiUÉDRALB DE mm,

Ne convoitez jamais les richesses, car il pourrait vous arriver ce qui advint à Guillaume, marchand, résidant à La ogres.

Sur le territoire de Voisines à quelque (iistance de l'ancienne cité (les Liiit^nns, s'étend le beau vallon de Beisey, jadis habité par de notables personnages dont les habit;itions ont é\é détruites parles barbares. D'immenses débris jonchaient encore le sol au xiii* siècle ; mais un bon chrétien n'osait alors fouiller (;es ruines, paice que le bruit s'était répanilu que le prince des ténèbres en avait fait sa demeure. Le vallon était donc désert, et ses riches débris inspiraient tant d'effroi que personne n'était assez téméraire pour les fouiller.

Guillaume de Langres, que la soif de l'or tourmentait, résolut un beau matin de pénétrer dans le vallon maudit et de remuer les débris. Armé d'un instrument tranchant, il soulève quelques pierres et découvre une immense dalle qui servait sans doute à fermer un caveau. Excité par la passion qui le dévore, il frappe à coups redoublés : la dalle cède, le caveau s'ouvre ; mais une odeur infecte qui s'échappe de ce repaire le fait reculer de fbyeur. — C'est bien là la demeure de Satan, se dit-il, et d'affreuses images passent devant ses yeux. Il croit -voir le diable, cet esprit séducteur, s'emparant de son ftme et se riant de sa folle. Il veut se retirer, se contenter de son modeste gain et étouffer les mauvaises pensées qui surgissent dans son cmur.

Mais un pâle rayon de solël perce les nuages épais qui voilaient le ciel, pénètre dans le caveau et fait scintiller sa lumière sur des monceaux d'or. A cette vue, Guillaume n'hé* site plus, l'or qu'il convoite de totites les forces de son âme le jette dans un tel aveuglement, qu'il jure de vendre ce qu'il a lie plus cher pour la possession de ce inélaL S'élançant

donc dans le sombre caveau, Guillaume s'approche des monceaux, les contemple et se réjouit de sa découverte, lorsque tout-iVcoup Satan se montre sous son hideux aspect et s'assied sur l'or comme sur son trône. Le mécréant stupéfait pousse un cri, chancelle et sent courir sur son front une ' sueur de mort. « Choisis, lui dit Satan, prends et sors de mon domaine. Mais souviens-toi que dans huit jours tu m'appartiendras. •

Guillaume, que la soif des richesses ranime, saisit un plat d'or et regagne son logis ù pas précipités comme un criminel qui craint les regards des hommes et qui fuit la lumière. Le voilà dans sa maison bien close contemplant cet or qu'il a reçu de Satan, formant mille projets et r<^v;mt de belles entreprises. Mais bientôt le.s remords pénètrent dans son cœur et à leur suite le désespoir. Le malheureux se rappelle qu'il a vendu son âme, qu'il est perdu sans aucune ressource. Plein de terreur, redoutant son cruel ennemi, il veut encore toucher son trésor, mais ce plat lui semble tout én feu. Il n'ose y porter la main et pousse d'affreux gémissements. Des voisins accourent, lui demandent la cause de sa douleur ; mais dans son délire, il murmure des paroles étranges et jette la terreur parmi ceux qui l entourent.

Quelques jours après, la maison du maudit parut embrasée. Le lendemain, personne ne vit reparaître Guillaume, et tous les habitants de la ville crurent que Satan s'était emparé de sa proie. (1)

Ne convoitez jamais les richesses, car il pourrait vous arriver ce qui advint à Guillaume, marchand, résidant à Langres.

(i) Annuaire eccléniattiquc et historique du dioeèse de Langres. Laugres, 1838, p. 544 Tome i.

LES &AIl!T-$110Sim A IKOÎES.

Un jour de l'annf^e 1832, par un ciel gris de décembre, quinze hommes drolatiquemeiit vêtus, bariolés d t-lolTes rouges et bleues, portant sur la lôte le béret et la biii be longue au menton, s'acheminaient en chantant des hymnes vers les portes gothiques de l'ancienne capitale des comtes de Champagne, Troyes, la ville aux vieilles basiliques aux mystérieuses ogives, aux toits noirs et pointus, la demeure chérie du comte Thibaut, le poëte-roi et le roi des poètes de sou temps.

Ces hommes étaient des apôtres Saint-Simoniens. Les hymnes qu'ils chantaient étaient en l'honneur de la femme libre, lis avaient encore un autre chant, de tous les chants le plus suave, le plus mélodieux et le plus mélancolique; celui-là avait été composé pour célébrer la danse des étoila» David, cbarmaDtet bon jeune homme, tout plein d'excentri» cités poétiques, artistiques et mystiques, Félicien David dont le nom alors ignoré est aujourd'hui européen, David était l'auteur de la musique et des paroles.

À la tête de ces homm^, il y en avait un au front haut et découvert. Ses cheveux retombaient sur ses épaules, ou* doyants et roux ; son air était grave et pensif. Dans ses gestes, dans ses poses, il semblait chercher des ressemblances avec le Christ. Cet homme, pasteur du troupeau, le chef des apôtres en voyage, le grand vicaire du père Enfantin pour le moment en prison, cet homme enfin était H. Emile Barrault, anden professeur d^éloquence au collège de Sorrèze, l'auteur û* Eugène, livre-roman. Ses frères, les saint-simoniens Duveyrier, Félix Toumeux, Rigaud et plusieun autres fie rendaient avec lui i Lyon pour s'y mêler aux eantifo et recevoir, comme ils disaient, le baptême du salaire.'

Par une rencontre bizarre, se trouvait en ce moment)

Troyes un conseiller de la cour royale de Paris, et ce môme magistrat, peu de jours auparavant, avait prononcé l'arrêt qui envoyait le Père Suprême en prison.

M. Emile Banault vit là un avertissement du ciel, un quasi-miracle, ayant une haute signification saint-simonienne et religieuse. Il écrivit donc au ma}j;islrat M. Naudin, cette lettre curieuse :

A M. Naudin. conseiller à la cour royale de Paris, président des assises.

Monsieur le Président,

Je suis arrivé hier à Troyes, précédant quatorze de mes frères qui y entrent aujourd'hui, et j'ai appris que vous vous trouviez dans cette même ville, comme président des assises, closes depuis hier.

J'ai cherché le sens religieux de cette rencontre 6\ijuge et des condamnés.

Rassurez-vous; je ne veux point me livrer à d'amères récriminations. Mais je vous le dis, Monsieur le Président, et ne refusez pas aujourd'hui de croire à ma parole :

Dieu, en vous plaçant sur le passage de ces hommes qui, frappés par votre arrêt, et plus dévoués que jamais à leur œuvre et à leur père, vont vivre de la vie de travail et de salaire du peuple afin de le moraliser,

Dieu, sans doute, a voulu que vous puissiez apprécier les actes de ces hommes dont vous avez condamné les idées.

Dieu a voulu que le juge ne restât pas enfermé dans le respect aveugle de la chose jugée et que sa conscience fût avertie, et c'est pourquoi, au nom de Dieu qui est la bonté infinie, au nom du Père en prison, je fais auprès de vous cette démarche afin que vos yeux commencent à s'ouvrir à la lumière en attendant le jour où la femme achèvera de les dessiller, en jugeant en dernier ressort, d'accord avec l'homme, la question d'une morale nouvelle.

Agréez, Monsieur le Président, l'assurance de mes sentiments dévoués.

R. Barrault.

A celle lettre de M. E. Barrault, il y eut réponse de M. Naudin. Le jnge ne voulut pas vis4-vis du coûclanmé demeurer en reste de moralisation et de politesse.

A M, EmUe BainwlL

Monsieur,

En passant à Troyes, pendaiit que je m'y trouve pour la présidence des assises, vous cherchez un sens religieux à cette rencontre du juge et du condamné, et vous souhaitez que j'y voie la volonté divine pour ouvrir mes yeux fermés à ce

que vous Hjspelez la Umière.

Sans vuuloii' découvrir les secrets lio la Providence dans tous les accidents et les hasards de la vie, ne pourrais-je pas, Monsieur, aussi ôlre amené, par vos réflexions mêmes, à considérer sous un point de vue tout opposé cette circonstance fortuite qui vous conduit, vous et vos compa-^iidus, ^ Troyes, pendant la tenue des assises que je viens d y preMder, sur les pas du môme magistrat qui fut l'organe de la justice, alors qu clic s'est prononcée contre vos doctrines et ne semble vous replacer ainsi incessamment en présence de cette même justice que pour mettre sans cesse la vérité en place di- l'erreur, la raison à côté de l'égarement. Pourquoi dune, quand trois jours sont à peine écoulés, depuis qu'un nouvel arrl^t d'un tribunal souverain est venu, eu quelque sorte, appuyer d'une sanction nouvelle celui que les hommes du pays ont rendu après de solennels débats, s'ubstiner à ne pas le suivre dans ses décisions auxquelles ro[)iniûn i)ublique pr^te sa puissante autorité, mieux encore que dans la rencontre fortuife à laquelle vous attachez en ce moment un grand enseignement salutaire, pour me servir de l'une des expressions qui vous sont familières, qui devrait vous avertir de quitter la voie d'égarement et d'erreur dans laquelle vous cherchez à entraîner le monde qui ne veut pas vous suivre t.. .

J'ai l'boDoeur d'être, etc.

Naudin.

Cette correspondance édiûante fut publiée à Troyes, dans leioiimal du département, et fit pendant plus d*un mois Jes

frais de conversation des sacristies, des caf(!s,des boudoirs, du palaift de justice et des salons du chef-lieu. C'était vraiment une bonne aubaine pour l'antique et paisible capitale de la Champagne.

Quant à M. Emile Barraultetà ses co-apôtres, après avoir dîné mieux que do dînaient ceux de l'Evangile, dans un banquet pique-nique qui leur avait été offert par les amateurs de religions nouvelles, ils procédèrent, entre la poire et le fromage, au baptâmed'un honnête tisserand champenois, lequel était venu au milieu du banquet se jeter aux pieds du maître, en abjurant ses rrrcurs 5 peu près comme fit Madeleine repentante aux pieds du Seigneur.

La cérémonie du baptême, administré sans rire par le frère BarrauU au brave tisserand, ne fut pas la scène la moins eu* rieuse de cette représentation saint-simonienne. L'apôtre Bar* rault se leva gravement; — il me semble encore le voir, — il fit une harangue au catéchumène, lui remit ensuite le béret et la cravate rouge, deux symboles de la communion saint, simonienne, puis il baisa le tisserand au front et se remit k table après s'être essuyé un peu aristocratiquement la bouche avec sa serviette. Le banquet religieux se termina par les chants de la femme libre et de la dame âet étoileê.

Le lendemain, les quinze apOtres saint-simoniens repre^ naient la route d'Âuxerre et de Dijon, entonnant au milieu de la foule, dans les rues de Troyes, leurs hymnes saintes et les moutards qui ne se doutaient point que tous ces beaux jeunes gens, bellement vêlus, frais, rosés et barbus, étaient de pauvres apdtres allant à Lyon recevoir des ouvriers canuts le baptême du salaire, ces bambins-là qui n'avaient pas appris au catéchisme de leur curé que ta danse des étoile» formât avec une autre hymne singulière la bonne et véritable religion, prenant la mission apostolique de M. Barrault pour quelque mascarade, et les quinze apOtres pour des farceurs, s'avisaient de mille propos irrévérencieux et goguenards. Â quoi M. Barrault et les apôti-es répondaient avec un sérieux qui ajoutait au comique :

• Ënfants, je vous le dis : on jour vos yeux s'ouvriront à

la lumière comme cela est arrivé à Thibaud le tisserand. »

Or voici comment, deux jours aprt'^s, le néophyte Thibaud aposlolisait ses camarades les tisserands, et comment il les convertissait à la foi de M. E. Daiiaull :

■ Camaradi s, diiait-il, si vous avez besoin d'une cravate et d'une casquette neuve, n'allez plus chez les marcliands et les chapeliers, vous paieriez trop cher. Faites c^mme moi : je n'avais pas de casquette, je me suis fait saint-simonien. C'est économique. M. Barrault donne des casquettes pour des baptêmes. Cela n'engage à rien. ■ (1)

rufiLteis m noiiiuuiAiii cuAHrw ad m* mm.

L'exécuteur des hautes œuvres était autrefois un des rouages nécessaires de cette machine judiciaire qui commençait parla question et finissait parla roue, le bûcher, la croix de Saint-André, ou par la potence.

L'exécution, son grand rOle, avait pour intermèdes les pen* daiaons en effigie, le carcan, le fouet, les langues des blasphémateurs à percer d'un fer rouge, les poignets à trancher, les toilettes variées comme les détails des exécutions et des punitions, et la fourniture des torches de cire jaune servant aux amendes honorables. Sa besogne était immense dans les siècles qui nous ont précédés, car, que d'aliments lui four* nissaient les luttes politiques et les luttes religieuses, les mesures de police et surtout le code barbare qui frappait d'un grave châtiment les plus légers délits 1

Relégué sans cesse dans la chambre des tortures et dans les cachots, redoutfi par le peuple comme un être qu'il croyait sorti d'un autre monde, le bourreau, dès le x\* siècle, avait obtenu de nombreux privilèges. Les magistrats payèrent I Troyes, assez cher, comme nous allons le voir» les campagnes et l'isolement forcé de cet honmie.

Chaque semaine, l'exécuteur prélève une chopine de blé de chaque marchand de grains. Qu'un char de bois à quatre roues se présente aux portes de la ville» depuis Pâques jusqu'à la Saint-Remi, il prend une bûche pour se chauffer gra* tuitement l'hiver.

Les paniers contenant des comestibles sont visités par ses hommes qui, sur dix œufs, ne vous en laissent que neuf. Fromages, noix, pommes, oignons, pelles de bois, pots de fer« pots de terre, balais même, rien n'échappe à sa juridiction; ses collecteurs sont là, recevant de beaux deniers, tant pour une panerée, tant pour une hoite» tant pour une charrette, et les mettant sournoisement dans leur escarcelle.

11 est vrai que les habitants de la ville et ceux de la ban* lieue ne lui donnent qu'un œuf à Pâques, mais il a de temps en temps, pour le dédommager, des cuillerées de pois, de fèves et des fruits nouveaux. De plus, les pâtissiers dont les étaux sont placés aux Changes et au marché de Notre-Dame, lui fournissent chaque samedi du carême deux maillées d*écbaudés. Les revendeurs, moins opulents sans doute, se cotisent pour lui donner ses étrennes. Les filles mal famées sont inscrites sur ses registres et lui doivent cinq sous ainsi que les ladres qui se i pourehassent • en ville. (1)

Ces belles aubaines n'empêchaient pas l'exécuteur des hautes œuvres de percevoir des droits sur les châtiments qu'il infligeait. Les échevins de Rethel lui firent, en 1619, le tarif suivant :

« Pour battre de verges et fouetter sur les car* refours 40 sous parisis ;

(\] Atchhe» de i'Aubi,

• Pour perciT la iaiigné ou fendre les lèvres, 20 sous ;

• PoiM- donner la question ordinaire ou exti-aordiaairo 40 sous ;

» Pour pendre, étrangler, brûler le corps et le réduire

en cendres 8 livres;

t Pour trancher la tôle, puis transporter le corps au

gibet 8 livres:

» Pour pendre, étrangler, trancher la tête et mettre le corps en quatre quartiers pour les mettre aux portes

de la ville* . . , 8 livres;

» Pour exécuter sur la roue et rompre le délinquant sur

un ëchafaud 8 livres; (1)

Malgré ces nombreux privilèges, les fonctions d*exécutear ne furent jamais recherchées chez nos bons aïeux. Le xix* siècle a rencontré bien dps hommes qui ne se sont point montrés si dédaigneux!

LE^ mmm m enfant de ctuEua cuampenois.

— Vois-tu bien, mon garçon, les rois et les empereurs sont frères ; c«la a elé convenu et arrangé ahisi de tout temps dans lâ puiilitjue. Les rois et les empereurs des quatre coins de l'Europe ont donc fait dire à Napoléon, en manière d'ambassade : • Comme frères, nous vous aimons de tout noire cœur, ce qui n'empêche i)as que depuis que vous 6les devenu, de petit capoial, empereur et roi, vous continuez à nous casser bras et jambes pour dompter l'Angleterre, si bien que nous

(1) Arehh>t9 de Ut «{Tb deMuH,

ne savons plus sur quel pie<l danser. Gela ne pent pourtant pas durer taque ad vitam œtemam, > Napoléon a répondu : > Vous n*ètes point des braves» je vais vous le prouver ! sur ce» que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde! • Sitôt dit, sitôt fait; le voilà qui marche sur le ventre des plus voisins pour écraser les plus éloignés. Mais les autres se sont regimbés et aloi'S...

^ Alors, père Raingaus, mon grand père a été tué à la frontière, mon frère Jean a perdu une jambe, et mon oncle Antoine a reçu dans les reins une balle qui n était pas morte, la preuve que nous allons lui porter le bon Dieu, vu que M. le curé, qui est chirurgien, croit qu*il n en reviendra pas.

C'était dans la sacristie de la petite église de Marchais, près Montmirail, que ce colloque avait lieu le 11 février 1814, entre le sacristain Raingauxet l'enfant de chœur Luriin lîlnisois, jeune garçon do treize ai)S, à la chevelure bionde, au teint luxurimit, l'œil vif el noir. Tous deux se disposaient à accompagner le curé chez Antoine Blaisois, le garde-champètre de la coniuiune, vieux soldat retraité qui, deux jours auparavant, avait été dangereusement blessé dans une rencontre avec un poste de Cosaques. Le s.ieristain venait d'endosseï' son surplis, Blaisois avait revélu î-on aube et coiiïé sa calotte empourprée, lorsque le curé arriva et prit les saintes huiles.

On se mit en marche, le sacristain en tète, portant sa lourde croix de cuivre argenté, ]*'M)laii[ de chœur ensuite, armé d'une sonnette qu'il aL^itail de temps en temps pour inviter les passants au ieciuillenieiit, puis le curé, beau vieillard d'une physionomie franche et ouverte, d'une taille élevée et d'une allure énergique et digne.

Les passants auxquels s'adressait la sonnette de Lucien étaient rares, car les habitants de Marchais avaient été réveillés ce jour-là au bruit du canon qui semblait se lapprocher à chaque instant. Tous les hommes en état de porter les armes s'étaient réunis en avant du village, et les femmes, les enfants et les vieillards se tenaient renfermés dans l'attente de ce qui allait se passer. Une partie de Tannée française avait

pris position près dd Marchais, et Ton savait que tes alliés sV

vançaient du côté opposé.

— Blaisois, dit le curé à 1 entant de chœur qui de temps en temps marchait sur les talons du sacristain, tu vas trop vite» mon enfant...

— Vous ne savez pput-^tre pas, Monsieur le curé, que je n'ai pas encore déjeûné et que ma mère cuit aujourd'hui et m'a promis une miche au beurre...

— Tu as donc oublié, mon enfant, que la gourmandise est un des sept pécbe's capitaux.

En ce moment, le bruit du canon qui se rapprochait de plus en plus devint terrible ; les coups se succédaient avec une effroyable rapidité, les vitres des maisons frémiasaient, et la terre semblait trembler.

^ L'ennemi gagne du terrain, dit le curé en accompagnant ces paroles d'un profond soupir; que Dieu protège la France !

Si ces gueux-là allaient manger ma miche! pensa Blaisois, et il recommença à marcher sur les talons du père Raingaux qui tremblait de tous ses membres.

On arriva à la maison de l'oncle Antoine, située à l'une des extrémités du village. Le pauvre blessé était bien bas, mais il avait conservé toute sa tt^te:il répondit avec lucidité aux questions de l'homme de Dieu qui lui administra l'extrêmeonction en hâtant un peu la ciicinouie, car on cnlendail ia fusillade, et les bouitlà commençaient à tomber dans le village.

— Parlons, mes enfants, dit le curé, nous allons avoir de la besogne : les blessés ne nous manqueront pas.

Raingaux s'empressa de tourner les talons, et déjà il baissait la hampe de sa lourde croix pour franchir la porte de la maison lorsqu'au bruit du canon et delà fusillade se mêièrent le retentissement du galop des chevaux, le cliquetis des sabres, et dans le lointain la clameur d'affreux hurrahs.

— Les Cosaques I fit le sacri&tain d'une voix qui révélait la terreur.

— Et ma miche au beurre! dit l enfant de ciioeur en serrant les poings.

— Sortons ! cria le curé d'une voix ferme ; tâchons d'arriver jusqu'à l'église.

Mais déjà la maison était entourée de Cosaques. Raingaux, refoulé à i'iiitérieur par quelques-uns de ces hideux maraudeurs, tomba à la renverse et s't-vanouit sur le seuil ; le curé, toujours grave et calme, s'avança pour le secourir. Au même instant, Blaisois, stimulé ^ la fois par la faim, par la colère, par le scntiinrînt de la conservation, lança de toutes sps forces rénorme sonnette qu'il portait contre un des cosaques qui, recevant l'étrange projectile en j'iein visage, tomba étourdi sous le coup. Le conrafifcux enfant, saisissant alors la lourde croix échappée aux mams dt'biles du sacristain, et s'en servant comme d'une masse d'ni nies, se précipita tête baissée sur le groupe de pillards» frappant, renversant ceux qui étaient parvenus à pénétrer sous le vestibule et qui, surpris, effrayés par cette attaque imprévue, se retirèrent en désordre, li ferma ensuite la porte et l'assura en tirant les verroux.

— Bravo! bravo! Lucien, disait l'oncle Antoine, qui au bruit du combat avait recouvré assez de forces pour se dresser sur son séant, bien, mon garçon ! tiens, prends ma carabine et ma giberne, il s'y trouve encore quatre paquets de cartouches; j'entends la charge, voilà du secours. Vive la Francel

Et le vieux soldat «xpira en disant ces mots.

L'infanterie française entrait dans le village; les Russes reculaient, et le curé, le sacristain et l'enfant de chœnr purent retourner à l'église où se trouvaient déjà un grand nombre de blessés que t'homme de Dieu s'empressa de secourir. La carabine de son oncle sur l'épaule, la giberne en sautoir, Blaisois essaya de regagner le toit maternel où devait l'attendre la fameuse miche au beurre. Mais déjà l'ennemi avait repris l'offensive et une grêle de balles et de boa<lets tombait sur l'église. L*enfant s'élance alois au milieu d'un groupe de tirailleurs de la garde qui défendent les abords do cimetière, et commence à brûler ses cartouches.

Gependantrennemi reçoit des renforts, etbientôt les tirailleurs

seretirent lorsque paraît la division du général Ricard, chargé par l'empereur d'enlever ce point important, avec recommaridaliori de s'v uiainteiiir. Los tii'ailleurs delai^arde se rallient à celle division, et le général s'avance au milieu d'eux pour leur demander quelques renseignements topographiques.

— Monsieur leg(^néral, s'écrie Lucien en se faisant jour à travers le cercle lormé par les officiers, je suis du pays, et si vous le voulez, je vais vous conduire par un chemin moins danp:ereiix que celui que vous suivez. Vous verrez la mine que feionl les Losaques lorsque vous les surprendrez.

Le général, surpris de celte proposition, frappé surtout de l'étrange costume de celui qui la lui faisait, hésitait à accepter Lucien pour guide; mais le bon témoignage que rendirent de lui les tirailleurs lui permit d'avoir la gloire de diriger la marche. Lucien conduisit les Français avec tant de bonheur que les Russes furent surpris au moment même oii ils se croyaient à l'abri de toute attaque.

Le combat recommença; mais les ennemis» poussés la baïonnette dans les reins, rompirent Tordre qu'ils avaient jusqu'alors conservé, et dès ce moment le combat devint une véritable déroute. Le général Ricard, se croyant suivi de ses grenadiers, lança son cheval sur 1 arrière-garde des fuyards dont une partie venait de disparaître dans une des rues latéraies de la place de l'église. Bientôt une main vigoureuse saisit sa monture qui se cabre et le renverse à terre. Il n'avait pas eu le temps de se relever que quatre pièces de canon, traînées à la prolonge par les Russes à l'entrée de la rue, pour protéger teur retraite, vomissaient quatre volées de mitraille. Le cheval fut tué et entraîna Blaisois dans sa chute, mais cet enfont se releva et vint tendre la main au général qu'il avait sauvé.

A quelques hei^f-es de là. Napoléon avait remporté une vie*

toire de plus : la bataille de Montmirail était gagnée !

Le soir, l'empereur, entouré de ses généraux, se faisait rendre com|jte des particularités de celte glorieuse journée. Le ^encrai Ricard raconta les prouesses du brave enfant de

chœur. Napoléon témoigna le désir de le voir. Des officiers s'adressèrent au curé, qui indiqua la demeure de la mère de Blaisois où on le trouva encore vêtu de son aube toute maculée de poudre et de sang, de sa calotte rouge entamée par un coup de sèhve, et dormant les poiogs fermés sur la paille fraîche.

On le réveille^ on lui annonce qu'on va le conduire devant

l'empereur.

— Et ma miche? fait le pauvre enfant, se frottant les yeux et répondant avant tout aux sollicitations de son estomac.

Lucien devait en effet .éprouver toutes les douleurs de la faim. Â son retour chez sa mère, il avait trouvé la maison pillée, dévastée, saccagée de fond en comble. Le pain encore à l'étal de pâte avait été retiré du four et dévoré par les pil» lards, de sorte que Blaisois, accablé de fatigue» s'était eoK dormi à jeun.

— Venez toujours, lui dit un o£Qcier d'ordoonaoce ; Teniperenr ne doit pas attendre, et Ton aura soin de pourvoir à votre souper.

Lucien tremblait de tous ses membres lorsqu'il parut devant Napoléon.

— C'est donc vous, mon petit drôle, lui dit en souriant l'empereur, qui vous permettez de porter la main sur un officier général, et qui faites le coup de fusil contre les Russes au lieu de servir la messe?

— Oui, sire, répondit Blaisois, en baissant les yeux et en. se grattant l'oreille; mais pourquoi ces Russes venaient-ils manger ma miche au beurre?

Un murmure d'hilarité se 6t entendre parmi le groupe des d'officiers qui entouraient l'empereur. Lui, au contraire, redevînt sérieux; il prit la main de l'enfant de chœur^ et la serrant avec effiision :

— Bien l mon garçon ! bien, dit-il, si chacun défendait comme toi sa miche au beurre, la France serait bien vite sau* vée!... Tu es trop jeune pour faire la guerre, reprit-il après un instant de silence ; mais je me souviendrai de toi... Géné* ral Ricard, prenez note de cela.

On fit souper l'enfant de chœur, puis on le renvoya les poches garnies de quelques napoléons destinés à réparer les pertes éprouvées par sa mère.

Ces braves gens durent croire ieur avenir assuré ; luais de ce moment les événements marchèrent avec une telle rapidité que la prome'^se sur laquelle ils comptaient fut oubliée, et que bientôt après le vainqueur de Marengo et de Montmirail parlait pour l'exil.

Ùiiatoize mois s'étaient écoulés ; remonté sur le trdne après en être tombé une première fois, Napoléon passait en revue une partie de sa garde dans la cour des Tuileries; déjà il avait parcouru les rangs, et ii allait se placer devant le pavillon de l'Horloge pour commander le défilé des troupes, lorsqu'un jeune garçon se glissant entre les officiers-généraux de sa suite» éleva en l'air son chapeau qu'il agita en s écriant :

— Sirel vous avez oublié l'enfant de chœur de Marchais 1 L'empereur s'arrêta, et ordonna qu'on permît au jeune

homme d'approcher.

— Tu as raison, mon ami, lui dit*il, mais c'est un peu la fiiate du général que tu as sauvé et qui, lui, a oublié bien autre chose (I) l As-tu toujours l'envie de combattre les ennemis de la France?

— Si bien Tenvie, Sire, que j'ai demandé à entrer comme trompette dans ce magnifique r^iment, — et il daignait de la main les guides, chasseurs à cheval de la garde ; — mais on me trouve trop jeune... et l'on me refuse.

— Tu mérites mieux que cela, cependant! répondit Napoléon avec un soupii ; niais en ce moment la France a besoin du bras de tous ses enfants. Suis-moi.

Ii revint au pas sur le front du régiment qu .n ^ii debigné Blaisois, et s'adressantà celui qui le commandait :

— Colonel, lui dit-il, dès ce nioiiieut ce jeune homme fait partie de mes chasseurs en qualité de trompette. C'est un ca-

(1) Le général Ric«rd avail suivi \c$ Uourbon« à datid.

deau que je vous fais, eatendez-vous» un véritable cadeau, et vous pourrez bientôt juger vous-même.

Le 18 juin 1815, lorsque le canon prussien achevait d'écraser les derniers débris de la garde, Napoléon, décidé à ne pas survivre à son désastre, s'élança dans la mêlée avec dé* sespoir. Tout ) coup un jeune trompette, dont le visa^çe imberbe était sillonné de deux ou trois larges blessures, pi écipite son cheval en avant du sien et lui fait un bouclier de sa poitrine. Napoléon le reconnaît, c'est Blaisois, l'enfant de chœur de Marchais.

— Ot sont mes chasseurs? lui demanda-t-il.

— Sire, répondit le jeune homme en faisant un effort pour porter h main à son colback et rendre le salut militaire, ils sont morts!... et je vais les rejoindre !

Il ferma les yeux et sa main lâcha les rênes de sa monture. Un biscaïen venait de lui traverser la poitrine.

— Noble enfant ! dit le grand homme d'une voix qui trahissait toute la douleur dont son âme était navrée... Noble enfant 1... De qui donc le ciel aura-t-il pitié (1)?

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Plusieurs historiens attribuent h Thibaut le chansonnier l'introduction des loses de l'Orient sur le sol provinois. Ces roses, célébrées par le sage Salomon dans son admirable cantique des cantïqua, conservent leur odeur, niOme lorsqu'elles onl été détachées de leur tige, et réj)an(lent un arôme plus suave lorsqu'elles ont été pilées. 11 parait que ces belles ûeurs

(l) Horace (Uissoo, journal ï'Aube, 15 cl 14«léceiuhrc 1847.

ne se plurent que daiis les jardins de Provins, car, dès le moyen-âge, les marchands de cette ville chérie des comtes de Champagne débitaient des conserves i uses.

Les rois, les archevêques ne dédaignent même point ces charmants produits qui rendent, dit-oii, l'éclat de la santé et donnent de nouveaux attraits. Philippe de Marigny, archevêque (ie Sens, entre solennellenient à Provins en 1310, et . reçoit des notables de la ville du vin, des épices et des conserves de roses. Catherine de Médieis, et plus tard le vainqueur d'ivry» D6 refusent point des conserves et des roses sèches.

La Rose de Provins, qui ie croirait? a pourtant suscité bien de sanglantes batailles et bouleverse tout un royaume. Le prince Egmond, lils d'Henri iil, roi d'Angleterre, qui avait pris le titre de comte de Champagne et de Brie, fut envoyé par Edouard I" pour châtier, en 1280, les habitants de Provins, coupables du meurtre de leur maire Guillaume Pentecôte. Ce prince, qui séjourna quelque temps dans cette ville, adopta plus tard pour arme la rose de Provins, dont la couleur pur> purine le charmait. On sait que cette rose fut conservée par la famille de Lancaster, que la rose blanche fut adoptée par la maison d*York, et que sous ces insignes les deux partis se disputèrent trop vivement la couronne d'Angleterre.

Provins aujourd'hui ne cultive presque plus les roses apportées de l'Orient par les croisés et si renommées au moyenâge. II es! bien vrai que cette ville a perdu depuis longtemps sa splendeur, que sa population s'est décimée, que ses notables drapiers sont descendus dans la tombe ; mais fallait-il dépeu* plerle sol de ces magnifiques fleurs célébrées même par Tantiquité? N'était-ce pas un glorieux souvenir du vieux temps où Provins pouvait prendre rang parmi les Confies villes du royaume de France ?

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