‹ Légendes de NoëlChapitre 2 sur 27 · U EXTASE II · texte numérisé non relu

U EXTASE II

— Bravo! ce sont les plus belles. . . .

— Et de révolution aussi, car celui auquel échut l'aventure était un orphelin de la façon de Robespierre: c'était un enfant, nommé Jean; son père et sa mère avaient été arrêtés une nuit dans leur château de la Somme, traînés à Paris et guillotinés. Le château même avait été envahi et pillé par les sans-culottes de Montdidier. Ces choses n'avaient pas laissé de trace dans Tesprit du petit Jean, âgé seulement de sept ou huit mois; mais sa grand'mère maternelle, la vieille marquise d'Argueil, avait gardé, de ces événements tragiques, une impression ineffaçable; elle avait fui, à demi-folle d'horreur, emportant son petit-fils. D'étape en étape, reculant devant les armées victorieuses de la République, la grand'mère et Torphelin étaient ainsi parvenus jusqu'en Autriche; certaine d'être là à l'abri des sansculottes, la marquise s'était fixée à quelques heures de Briinn, sur les confins de la Moravie, où, rassemblant ses dernières ressources, elle avait fait l'acquisition d'un petit bien dans un village appelé Slibowitz.

C'est là que Jean grandit, entre son aïeule inconsolée et un saint prêtre, évadé des bagnes de la République. Il s'éleva, tant bien que mal, recueillant, de la marquise, les traditions de sa famille, et recevant les leçons du prêtre, qui lui apprit lin peu de latin et beaucoup de

12 L'EXTASE

cantiques. En fait d'histoire, on ne lui enseigna qu'une chose: c'est que depuis la chute du trône des Bourbons, la France était tombée au dernier rang des nations, la vengeance divine l'ayant condamnée à disparaître de la surface du globe; pour obéir à ce décret de la Providence, le peuple français, jadis si policé et si élégant, s'était transformé en une horde de cannibales qui se baignaient dans le sang humain et massacraient indistinctement tous ceux qu'ils soupçonnaient d'un restant d'honnêteté.

Lorsque Jean sortait de chez son précepteur, l'esprit hanté des noyades, des déportations, des tueries de Septembre, des égorgements de Lyon ou de Cambrai, il retrouvait chez sa grand'mère le même cauchemar dans le récit des visites domiciliaires, des arrestations, des guillotinades, et de la mort sanglante de son père et de sa mère. . . . Son imagination d'enfant lui représentait la France comme un cloaque qu'habitait une race d'hommes à moitié nus, velus, hirsutes, maniant de grands couteaux, grinçant des dents et dansant des sarabandes échevelées autour de la machine à tuer, dressée en permanence à tous les carrefours.

Il en frissonnait, le soir, dans son petit lit, en écoutant causer la tremblante marquise et le maigre abbé, qui se communiquaient,

UEXTASE 13

les yeux au ciel et les mains ballantes, les nouvelles apportées par la gazette. Jean apprit ainsi que ces démons de Français, lassés de l'anarchie, s'étaient donné pour chef un ogre, au nom fantastique et ridicule, un ogre qu'ils avaient fait venir de Corse, et en comparaison duquel Attila, le fléau de Dieu, n'était, au dire de l'abbé, qu'un placide et paterne bonhomme. L'enfant en rêvait la nuit et en restait préoccupé tout le jour.

— C'est loin, la France, grand'mère ? demandait-il pour se rassurer.

— Très loin, mon enfant, grâce à Dieu! gémissait la pauvre dame.

— Et vous êtes sûre que l'ogre ne viendra pas nous chercher ici?

— Dieu ne le permettra pas, sans doute.

— Nous fuirions, s'il devait venir, n'est-ce pas?

— Hélas ! où fuir, mon cher petit ? Si l'Ogre de Corse venait jusqu'ici, c'est qu'il serait maître de toute la terre ... et alors ... et alors, ce serait la fin du monde et il ne nous resterait qu'à nous résigner. . . .

— Je me suis embarqué là dans une sotte histoire, grommela le général, en esquivant un juron qui roula dans sa moustache.

— Pourquoi général?

— D'abord parce qu'elle n'en finit pas. . . .

14 UEXTASE

En outre, ce qui advint au petit-fils de la marquise d'Argueil est arrivé à bien d'autres: ce n'était rien, pour VOgre, de conquérir le monde. . . . Sa rude tâche fut de gagner, un par un, tous ces esprits hostiles, cuirassés de préventions, perclus de légendes, nourris de calomnies et de haines. ... Et j'enrage en songeant que ses ennemis les plus acharnés n'étaient ni les Prussiens, ni les Autrichiens, ni les Russes, mais les Français qu'il dut vaincre, sans autres armes que son prestige et sa gloire. . . .

— Eh bien ! dites-nous, général, comment il triompha du jeune émigré dont vous nous évoquez l'enfance.

— Ah! ça a l'air d'un conte de bonne femme. . . . Enfin! puisque j'ai commencé. . . .

Je dois dire à Votre Majesté qu'avec l'âge, la curiosité, dans l'esprit du petit Jean, prenait la place de la terreur. Il avait toujours grand 'peur, mais sa frayeur affectait une nouvelle forme; il aurait bien voulu savoir comment étaient bâtis ces monstres, qui, au dire de sa grand'mère et de son professeur, peuplaient le pays de France: le peu qu'il savait de leur chef, ce tyran sanguinaire et redoutable devant qui croulaient les murailles des forteresses ennemies et se débandaient les armées les plus aguerries, l'obsédait surtout comme un de ces épouvantails dont la hideur est attirante.

U EXTASE 15

Tous les ancêtres de mon jeune héros avaient porté répée, et son petit cœur battait la charge dès qu'on parlait guerre, soldats et batailles rangées.

Il venait d'avoir douze ans, au mois de décembre 1805 : c'était l'enfant le plus ingénu et le plus docile qu'on pût rencontrer: pourtant, depuis quelques mois, son esprit était en éveil: on ne s'était pas caché pour parler devant lui des événements qui bouleversaient l'Europe: il savait que les Français avaient envahi l'Allemagne et s'étaient avancés jusqu'à Vienne: le village de Slibowdtz, qu'il habitait, avait même été occupé, pendant bien des semaines, par un corps de soldats russes, accourus du Caucase à la rencontre de l'invasion. Jean avait couru les bivouacs, admiré les cosaques barbus, et s'était beaucoup étonné de leur rudesse et de leur indiscipline. Un soir, ils étaient montés sur leurs petits chevaux et s'étaient éloignés en brandissant leurs lances et en poussant des hurrahs ! Ils allaient se battre contre Bonaparte, et le lendemain, dès l'aube, on entendit en effet, au loin, du côté de Briinn, ronfler une cannonade qui ne prit fin que vers le soir.

Personne ne dormit cette nuit-là dans le bourg: on attendait des nouvelles. Vers deux heures du matin, les cosaques traversèrent le \nLllage, en tourbillon, à la débandade, et ne

i6 UEXTASE

reparurent plus: un blessé, soigné chez le bourgmestre et qu'on interrogeait sur ce qui s'était passé, ne répétait obstinément que deux mots: Der Teufel . . . Der Teufel . . . (le diable, c'est le diable. . . . !) On apprit seulement quelques jours plus tard que les Français étaient victorieux et que l'empereur d'Autriche implorait grâce. . .

La marquise d'Argueil, persuadée que la guillotine allait reparaître, en tremblait d'émotion et d'effroi; l'abbé préparait ses bagages. Quant à Jean, il était à la fois consterné et satisfait: très inquiet de savoir l'Ogre si près de lui, et très fier pourtant à la pensée que ces robustes cosaques, à qui rien ne faisait peur, avaient été si prestement mis en déroute par les troupiers français. Quelle pouvait bien être r allure de ces héros? Quelle mine terrifiante possédaient-ils donc? De quel tonnerre étaient-ils armés? Et dans son impatience il aurait voulu voir, ne fût-ce qu'en image, ne fût-ce que sous forme de jouets, ces hommes terribles qui conquéraient ainsi l'Europe tambour battant. Mais il ne possédait en fait d'image, que la complainte du Juif-errant, achetée d'un colporteur quelques semaines auparavant et son seul jeu guerrier était un petit fort en bois, gardé par des Turcs en carton, que l'abbé lui avait rapporté d'Olmiitz à la Sainte-Jean dernière. Sa curiosité s'aviva

UEXTASE 17

ainsi jusqu'à la Noël, et la veille de la fête, il prit une résolution: tandis que la marquise s'apprêtait pour la messe de minuit, il plaça, avant de se coucher, ses souliers devant l'âtre, et déposa près d'eux, bien en évidence, un feuillet blanc où, de sa plus belle main, il écrivit: Petit Jésus, apportez-moi des soldats français. Soit qu'il espérât que TEnfant-Dieu prendrait la peine de passer par là pour opérer ce miracle, soit plutôt qu'il crût habile cette façon discrète de faire connaître à sa grand'mère le désir qu'il n'osait manifester plus ouvertement, il se coucha plein d'espoir et s'endormit. Je dois dire qu'en rentrant des offices, vers cinq heures du matin, la vieille marquise ne songea même pas à jeter un regard du côté de la cheminée: elle venait d'apprendre que rOgre approchait et que ses éclaireurs avaient été vus, vers la tombée du jour, sur les hauteurs boisées qui dominent Slibowitz. Elle alla jusqu'au lit de Jean, dressé dans une alcôve au fond de l'unique salle dont se composait le rezde-chaussée de la maison, murmura deux ou trois: pauvre petit! d'un ton de compassion attendrie, et se prépara à monter à sa chambre. Elle avait déjà gravi quelques marches de l'escalier quand un grand bruit se fit dans la rue: des piétinements de chevaux, des appels, des chocs d'armes, et, aussitôt, des coups pressés, frappés à la porte de la maison.

i8 U EXTASE

La marquise n'eut pas la force de s'évanouir: elle recommanda son âme à Dieu et alla ouvrir la porte; sur le seuil quelques hommes, qui lui parurent pour la plupart gigantesques, se tenaient couverts de grands manteaux à pèlerines et coiffés de bicornes dorés; d'autres, en masse, restés à cheval, barraient la rue du village. . . . Elle recula, les hommes entrèrent sans façon. . . . L'un d'eux, le plus petit, s'avança vers elle et, d'une voix très douce lui dit:

— Excusez-nous, bonne vieille, nous aurons fini en quelques minutes.

Déjà les autres avaient tiré la table près de la cheminée, approché la lampe et étalé de grandes cartes.

— Voyez, Sire, dit l'un.

Celui qui l'avait appelée « bonne vieille » se pencha, le sourcil froncé, et elle comprit tout de suite que c'était lui. . . VOgre /. . . Bonaparte ! Il était très simplement vêtu d'un pardessus gris bordé de fourrure; ses compagnons, les manteaux jetés, étaient apparus chamarrés de la tête aux pieds, couverts de broderies, de rubans et d'étoiles. ... La marquise, écroulée sur les marches de l'escalier, s'apprêtait à bien mourir et se disait la prière des ae:onisants. . . .

L'empereur releva la tête.

UEXTASE 19

— C'est bien, fit-il.

Les officiers, docilement, replièrent les cartes; lui s'approcha du feu mourant, s'assit sur un escabeau, saisit les pincettes et tisonna nerveusement. Puis il se prit le front dans les mains et resta songeur, les yeux fixes. Les aides de* camp, derrière lui, se tenaient debout, immobiles, attendant ses ordres.

Ce silence se prolongea: l'empereur paraissait absorbé dans une profonde rêverie; la marquise, à bout de force, se sentait défaillir, quand elle vit que l'Ogre remuait. — « Voilà le moment, » se dit-elle.

Bonaparte se penchait, l'œil fixé sur la feuille blanche posée en travers des petits souliers. Il la saisit et, à demi-voix, lut: Petit Jésus y apportez-moi des soldats français. . » Il releva le front.

— Qu'est-ce que cela? dit-il.

Puis appelant :

— Berthier?

Un des généraux de la suite s'approcha.

— A quelle date sommes-nous ? Est-ce aujourd'hui Noël? . . .

— Oui, Sire. . . .

— Tiens ! c'est la nuit du réveillon. . . Qui donc habite cette maison ? Des Français ? . . .

Il se leva, le feuillet à la main, et vint à la marquise.

20 UEXTASE

— Vous parlez français, bonne femme ?

— Oui, balbutia-t-elle . . . grâce !

L'empereur allait et venait par la chambre,

il arriva ainsi au lit où dormait Jean.

— C'est cet enfant qui a écrit ce souhait? ... Il est Français, lui aussi ? . . .

— Oui, répéta la marquise, rassemblant ses forces . . . grâce pour lui, du moins. . . .

L'empereur n'écoutait pas, il s'était penché sur le petit lit et regardait l'enfant dormir.

— Sortez-le du lit, sans le réveiller, si c'est possible; et enveloppez-le bien, qu'il ne sente pas le froid. . . .

Puis, se tournant vers la marquise :

— Je le prends, dit-il, on vous le ramènera tantôt. ...

— Seigneur! s'écria l'aïeule en sanglotant. . . . Mais déjà Berthier avait sorti Jean de son lit

et le roulait dans les couvertures. L'empereur, au seuil de la maison monta sur son cheval que tenait en main un mameluck. Le petit jour blanchissait le ciel: la vieille marquise, paralysée par la terreur, vit, de ses yeux noyés de larmes, l'aide de camp soulevant le petit Jean, le présenter à Bonaparte, qui, d'une voix très douce, presque tendre, répétait:

— Doucement, doucement, ne le réveillons pas.

Il le posa devant lui, sur le velours pourpre de sa selle et appuyant la tête de l'enfant contre

U EXTASE 21

sa poitrine, il disparut dans Taube grise, suivi de son escorte.

Quand Jean, plus tard, rassemblait ses impressions de ce matin-là, il se souvenait avoir ouvert les yeux, aussitôt refermés, gros de sommeil. Son visage était enfoui dans la fourrure, il avait chaud, il se sentait bien, il lui semblait qu'on le berçait, et quelqu'un penché sur lui, répétait, d'un ton très bas:

— « Dors, mon petit, dors! »

Puis il entendit tout à coup comme un bruit de tonnerre, il ouvrit les yeux, ébahi. ... Il était emporté, au grand galop d'un cheval, serré contre un homme qui, le tenant à brasle-corps, le regardait tout souriant et répétait:

— N'aie pas peur! ... Tu as demandé au petit Jésus des soldats français. ... En voilà! . . .

Et, dans la plaine, à perte de vue, s'alignaient des régiments merveilleux: lignes sombres de grenadiers, coiffés de bonnets d'ourson, auxquelles succédaient les lignes plus claires de voltigeurs; puis les dragons rangés sur leurs chevaux qui saluaient de la tête; puis les lanciers dont les flammes roses frissonnaient au vent du matin. . . . Et, à mesure que le maître avançait, du fond des rangs montaient le grondement rythmé des tambours battant aux champs, les éclats des fanfares victorieuses,

22 UEXTASE

les cris formidables de toute Tarmée acclamant son empereur; au loin, le canon, solennellement tonnait, les baïonnettes étincelaient sous le soleil levant, et lui, grisé, les narines ouvertes, les lèvres souriantes, le front radieux, serrait Tenfant dans ses bras, et, de temps en temps disait :

— Tu vois, comme c'est beau! . . . n'est-ce pas que c'est beau? . , .

Le général d'Olonne s'essuya les yeux, se tut un instant et reprit :

— Quand la revue fut terminée et que l'empereur m'eut remis aux mains . . .

— Comment, général, le petit Jean, c'était vous?

— C'était moi, Majesté ... je rentrai à Slibowitz dans l'état d'un être à qui Dieu a entr' ouvert la porte du ciel; deux jours plus tard j'étais inscrit dans les pages et je prenais le chemin de Paris. ... C'est ainsi que ma carrière a commencé.

— Et la marquise ?

— Ma pauvre grand'mère m'avait cru mort, dévoré par l'Ogre. . , . Quand je revins à la maison, je la trouvai préparant des vêtements de deuil, elle considérait comme un miracle que j'aie échappé à la cruauté du monstre . . . qui la fit d'ailleurs bientôt rayer de la liste des émigrés et qui lui rendit tous les biens de notre famille, . , .

UEXTASE 23

— De sorte?

— De sorte qu'il n'eut pas de plus fervente admiratrice et de plus fidèle servante; quand les Bourbons revinrent, en 1814, elle voulait émigrer de nouveau, assurant qu'elle ne pourrait pas vivre dans une France où Napoléon ne commandait plus. . . .

— Elle se rallia pourtant à la Restauration ?

— Jamais! Quand Louis XVIII lui fit des avances et l'invita aux réceptions des Tuileries, elle lui répondit: «Une femme à qui l'Empereur a accordé l'honneur de l'appeler bonne vieille n'ira pas se faire traiter de marquise par des ci- devant qui l'ont combattu. ...»

Et, du ton d'un homme pour qui le présent est sans attrait, le général d'Olonne, mélancoliquement, ajouta:

— Voilà pourtant les surprises que l'Enfant Jésus apportait aux petits Français de ce temps-là !

Voici Thistoire telle qu'on me Ta contée, un soir, au bord du Couësnon, dans cette partie du pays de Fougères qui, de 1793 à 1800, fut le théâtre de l'épopée des Chouans, et où vivent toujours les souvenirs des temps de grande épouvante : — c'est sous ce nom sinistre que, là-bas, on désigne la Révolution.

Par une nuit de l'hiver de 1795, une escouade de soldats de la République suivait la traverse qui, longeant la lisière de la forêt de Fougères, communique de la route de Mortain à celle d'Avranches. L'air était vif, mais presque tiède, quoiqu'on fût à l'époque des nuits les plus longues de l'année; çà et là, derrière les naies dénudées, de larges plaques de neige, restées dans les sillons, mettaient dans l'ombre de grands carrés de lumière.

Les patriotes marchaient, les cadenettes pendantes sous le bicorne de travers, l'habit bleu croisé de baudriers larges, la lourde giberne battant les reins, le pantalon de grosse toile à raies rouges, rentré dans les guêtres. Ils allaient, le dos voûté, l'air ennuyé et las, courbés sous le poids de leur énorme bissac et

dti lourd fusil à pierre qu'ils portaient sur répaule, emmenant un paysan, qui, vers le soir, en embuscade dans les ajoncs, avait déchargé son fusil sur la petite troupe: sa balle avait traversé le chapeau du sergent et, par ricochet, cassé la pipe que fumait un des soldats. Aussitôt poursuivi, traqué, acculé contre un talus, l'homme avait été pris et désarmé: les bleus le conduisaient à FougeroUes où se trouvait la brigade.

Le paysan était vêtu, en manière de manteau, d'une grande peau de chèvre qui, ouverte sur la poitrine, laissait voir une petite veste bretonne et un gilet à gros bouton. Il avait aux pieds des sabots et sa tête était couverte d'un grossier chapeau de feutre à larges bords et à longs rubans, posé sur un bonnet de laine. Les cheveux flottaient sur son cou. Il suivait, les mains liées, l'air impassible et dur; ses petits yeux clairs fouillaient à la dérobée les haies qui bordaient le chemin et les sentiers tortueux qui s'en détachaient. Deux soldats tenaient, enroulées à leur bras, les extrémités de la corde qui lui serrait les poignets.

Lorsque les bleus et leur prisonnier eurent dépassé Tondrais et franchi à gué le ruisseau du Nanson, ils s'engagèrent dans la forêt afin d'éviter les habitations; au carrefour de Servilliers, le sergent commanda halte; les hommes harassés formèrent les faisceaux.

jetèrent leurs sacs sur l'herbe et, ramassant du bois mort, des ajoncs et des feuilles qu'ils entassèrent au milieu de la clairière, allumèrent du feu, tandis que deux d'entre eux liaient solidement le paysan à un arbre au moyen de la corde nouée à ses mains.

Le chouan, de ses yeux vifs et singulièrement mobiles, observait les gestes de ses gardiens: il ne tremblait pas, ne disait mot; mais une angoisse contractait ses traits: évidemment, il estimait sa mort imminente. Son anxiété n'échappait point à l'un des bleus qui le cerclaient de cordes. C'était un adolescent chétif, à Fair goguenard et vicieux: de ce ton particulier aux Parisiens des faubourgs et, tout en nouant les liens, il ricanait de l'émotion du prisonnier.

— T'effraie pas, bijou; c'est pas pour tout de suite: t'as encore au moins six heures à vivre: le temps de gagner un quine à la cidevant loterie, si tu as le bon billet. Allons, oust, tiens-toi droit! . . .

— Ficelle-le bien, Pierrot: il ne faut pas que ce gars-là nous brûle la politesse.

— Sois tranquille, sergent Torquatus, répondit Pierrot; on l'amènera sans avarie au général. Tu sais, mauvais chien, continua-t~il en s'adressant au paysan qui avait repris son air impassible, il ne faut pas te faire des illusions; tu ne dois pas t'attendre à être

raccourci comme un ci-devant: la République n'est pas riche et nous manquons de guillotines; mais tu auras ton compte en bonnes balles de plomb; six dans la tête, six dans le corps. Médite ça, mon vieux, jusqu'au matin: ça te fera une distraction.

Sur ce, Pierrot vint s'asseoir parmi ses camarades, autour du feu, et tirant de son sac un morceau de pain bis, il se mit à manger placidement.

Cette guerre atroce que, depuis trois ans, les troupes régulières menaient en Bretagne contre les bandes de paysans, cette lutte acharnée avec des ennemis invisibles, avait pris le caractère odieux d'une chasse à la bête fauve: dans les deux camps, il ne restait rien de cette générosité habituelle aux soldats, ni compassion pour les prisonniers, ni pitié pour les vaincus: un homme pris était un homme mort: bleus ou chouans avaient tant des leurs à venger !

D'ailleurs il semble qu'au cours de cette épouvantable époque les hommes aient perdu tous sentiments humains: l'habitude du sang versé, Finsécurité du lendemain, le bouleversement des mœurs, la rupture de l'endiguement social avaient fait d'eux de véritables bêtes, courageuses ou perfides, lions ou tigres, n'ayant d'autre mission et d'autre but que de tuer et de vivre.

Quand il eut fini son pain, Pierrot se mit à astiquer son fusil; il choisit dans sa giberne une balle de calibre, et la tenant délicatement entre ses doigts:

— Hé ! mon fiston, dit-il au paysan qui, du regard, suivait tous ses mouvements; elle est pour toi, celle-là.

Il la glissa dans le canon de son fusil, qu'il bourra d'un chiffon de papier. Tous les hommes éclatèrent de rire et chacun dit son mot, joyeux de distiller au malheureux son agonie.

— J'en ai autant à te faire digérer, criait Tun.

— Ça te fera douze boutonnières à la peau, ricanait un autre.

— Sans compter le coup de grâce que je lui enverrai par les deux oreilles, ajouta le sergent que la colère prit tout à coup.

— Ah! canaille de chouan, fit-il en avançant le poing, si, d'un coup, j'en pouvais tuer cent mille de ton espèce!

Le paysan, silencieux, demeurait calme sous cet assaut de rages. Il semblait guetter un bruit lointain que les cris et les rires des soldats Tempêchaient de percevoir. Et tout à coup il courba la tête et parut se recueillir: du fond de la forêt montait dans l'air tranquille de la nuit le son d'une cloche que le soufile des bois apportait, clair et distinct, doucement rythmé. Presque aussitôt une seconde cloche, plus grave.

se fit entendre à Tautre bout de Thorizon et bientôt après une troisième, grêle et plaintive, très loin, tinta doucement.

Les bleus, surpris, s'émurent.

— Qu'est-ce là ?.. . Pourquoi sonne-ton? .. . Un signal, peut-être. . . . Ah! les brigands! ... C'est le tocsin!

Tous parlaient à la fois; quelques-uns coururent à leurs armes. Le paysan releva la tête et, les regardant de ses yeux clairs.

— C'est Noël, dit-il.

— C'est ... ? Quoi ... ?

— Noël ... on sonne la messe de minuit. Les soldats, en grommelant, reprirent leurs

places autour du feu et le silence s'établit: Noèl, la messe de minuit ; ces mots qu'ils n'avaient pas entendus depuis si longtemps les étonnaient: il leur venait à la pensée de vagues souvenirs d'heures heureuses, de tendresse, de paix : la tête basse, ils écoutaient ces cloches qui, à tous, parlaient une langue oubliée. Le sergent Torquatus posa sa pipe, croisa les bras et ferma les yeux de l'air d'un dilettante qui savoure une symphonie. Puis, comme s'il eût honte de cette faiblesse, il se tourna vers le prisonnier et, d'un ton très radouci:

— Tu es du pays? demanda- t-il.

— Je suis du Coglès, pas loin. . . .

— Il y a donc encore des curés par chez vous ?

— Les bleus ne sont pas partout: ils n'ont

pas passé le Couësnon, et par là, on est libre. Tenez, c'est la cloche de Parigné qui sonne en ce moment; Tautre, la petite, c'est celle du château de M. du Bois-Guy, et, là-bas, c'est la cloche de Monteurs. Si le vent donnait, on entendrait d'ici tinter la Rtisarde, qui est la grosse cloche de Loudéan.

— C'est bon, c'est bon, on ne t'en demande pas tant, interrompit Torquatus, un peu inquiet du silence que gardaient ses hommes.

A ce moment, de tous les points de l'horizon, s'élevaient, dans la nuit, les sonneries des villages lointains: c'était une mélodie douce, chantante, harmonieuse, que le vent enflait ou atténuait tour à tour. Et les soldats, le front baissé, écoutaient: ils pensaient à des choses auxquelles, depuis des années, ils n'avaient pas songé: ils revoyaient l'église de leur village, toute brillante de cierges, la crèche faite de gros rochers moussus où brûlaient des veilleuses rouges et bleues ; ils entendaient monter dans leur souvenir les gais cantiques de Noël, ces airs que tant de générations ont chantés, ces naïfs refrains, vieux comme la France où il est question de bergers, de musettes, d'étoiles, de petits enfants, et qui parlent aussi de concorde, de pardon, d'espérance. Et ces rêveries attendrissaient ces soldats farouches : de même qu'il sufht d'un verre de vin pour griser un homme depuis longtemps à jeun, ils sentaient

leurs cœurs se fondre à la bonne chaleur de ces pensées douces dont ils étaient déshabitués. Torquatus secouait la tête en homme qu'une méditation obsède.

— Comment t'appelles- tu? demanda-t-il brusquement au chouan.

— Branche d'or.

— Oh! là là! quel nom! s'exclama Pierrot, dont le rire moqueur resta sans écho.

— Silence, fit le sergent. On se nomme comme on peut.

— Branche d'or est un nom de guerre. J'ai bien pris celui de Torquatus, moi!

Les cloches au loin sonnaient toujours: et la voix du sergent, peu à peu, se faisait douce comme s'il eût craint de rompre le charme que cette musique lointaine versait sur la nature endormie.

— Tu as une femme ? fit-il.

Branche d'or serra les lèvres, ses sourcils s'abaissèrent sur ses yeux, son front se plissa: il répondit par un signe de tête affirmatif.

— Et ta mère ? interrogea Pierrot, elle vit encore, ta mère ?

Le chouan ne répondit pas.

— As-tu des enfants ? demanda un troisième. Un gémissement sortit de la poitrine du

prisonnier: à la lueur du foyer on vit des larmes rouler sur ses joues. Les soldats se regardaient, gênés, l'air honteux.

— J Vas le détacher un instant, sergent, insinua Pierrot que T émotion gagnait.

Torquatus approuva d'un geste; on délia Branche d'or qui s'assit sur Therbe, au pied de l'arbre et cacha son visage dans ses mains hâlées.

— Dam! remarqua le sergent, c'est un vilain Noël qu'ils auront là, sa femme et ses marmots, s'ils apprennent. . . . Ah! misère! Quelle sale corvée que la guerre. . . . Dans les temps jadis, voyez-vous, mes enfants, continua-t-il s'adressant à ses hommes, tout le monde, à ces heures-ci, était joyeux et content. Noël c'était la grande liesse et la bonne humeur; aujourd'hui. . . .

Et, regardant le feu mourant, il ajouta, rêvant tout haut:

— J'ai aussi une femme et des garçons, làbas, en Lorraine: c'est le pays des arbres de Noël; on coupe un sapin dans le bois, on le charge de lumière et de jouets. . . . Comme ils riaient, les chers petits ! Comme ils battaient des mains. ... Ils ne doivent pas être gais, à présent.

— Chez nous, dit un autre, entraîné par ces confidences, on faisait à l'église un grand berceau, avec l'Enfant Jésus dedans et, toute la nuit, on distribuait aux garçons et aux filles des gâteaux et des pièces blanches.

— Dans le Nord, d'où je suis, racontait un

troisième, le bonhomme Noël passait dans les rues, avec une longue barbe et un grand manteau, couvert de farine pour représenter la neige, et il frappait aux portes en criant d'une grosse voix : « Les enfants sont-ils couchés ? ... » Oh! comme on avait peur et qu'on était heureux.

Tous ces hommes se laissaient aller à leurs souvenirs: sur leurs cœurs bronzés, ces impressions d'enfance, longtemps oubliées, passaient comme une bienfaisante rosée sur Therbe sèche; tous maintenant se taisaient; les uns restaient le front penché, l'esprit loin dans le passé paisible et doux; d'autres regardaient le paysan d'un air de commisération, et quand soudain, les cloches de Noël, qui, par deux fois, s'étaient tues, reprirent dans l'éloignement leur chant mélancolique et clair, une sorte d'angoisse passa sur la petite troupe. Le sergent se leva, fit fiévreusement quelques pas en grommelant, regarda ses hommes comme pour les consulter, et, frappant sur l'épaule de Branche d'or:

— Va-t'en, dit-il.

Le chouan leva la tête, ne comprenant pas.

— Va-t'en, sauve-toi ... tu es libre.

— Sauve-toi donc, criaient les bleus, sauvetoi .. . puisque le sergent te l'ordonne.

Branche d'or s'était dressé, ébahi, croyant à quelque cruelle raillerie.

Il dévisagea Tun après Tautre tous les soldats, puis comprenant enfin, il poussa un cri et s'élança dans la forêt.

Quelques instants plus tard, T escouade des bleus se remit en marche : et comme ils allaient sous le bois silencieusement, à la file, on entendit tout à coup un gémissement bruyant; Torquatus se retourna: c'était Pierrot que Tattendrissement étouffait et qui pleurait à gros sanglots en pensant aux noëls d'autrefois, aux sabots garnis de jouets, et à sa vieille maman qui, sans doute, à cette même heure, priait le ci-devant petit Jésus de lui conserver son garçon.

Les vieilles d'autrefois n'étaient pas semblables à celles d'aujourd'hui. La comtesse de Cherizet, dont la vénérable et charmante figure surnage parmi mes plus lointains souvenirs, comptait bien quatre-vingts ans lorsque je l'entrevis, étant encore un très jeune enfant. Elle était, à la fois, active et silencieuse, recueillie et enjouée: ses beaux yeux, souvent rieurs, quelquefois graves, se fermaient fréquemment comme si elle eût voulu contempler, sans être distraite par les choses du présent, dans une sorte d'extase attendrie, ses longs jours de bonheur passé. Elle avait la bouche sans dents, mais le front sans rides; trois rangs de tours en cheveux gris encadraient chacune de ses joues; ses mains étaient restées fines et blanches, et elle portait, dans toute son allure, cette sérénité indéfinissable des vieilles gens auxquels il est arrivé de grands bonheurs et qui sont certains de rester, jusqu'à leurs derniers jours, les enfants gâtés de la Providence.

Autour d'elle vivait une bande de gamins turbulents, adorés et respectueux, ses petitsfils, dont j'étais le compagnon de jeux et

d'études et je me rappelle qu'un jour d'hiver, nous étions tous groupés, au coin du feu, près de l'aïeule, qui tricotait, suivant son habitude, sans lever la tête, toute à son rêve. C'était la veille de Noël: à ces dates-là, quand on est petit, on n'est jamais très brave. L'attente du mystère apporte un frisson d'angoisse délicieuse ; il semble que le ciel est machiné pour la circonstance, que la nuit tombe autrement qu'à l'ordinaire. Le crépuscule est rouge feu ou très sombre: c'est l'heure où le petit Jésus quitte le paradis pour commencer sa rude tournée et, cette fois-là, je regardais fuir le jour triste de décembre, espérant voir passer l'Enfant-Dieu, curieux de savoir par quel bout du monde il entreprendrait son interminable tâche et très apeuré en même temps à l'idée qu'il pouvait entrer, comme cela, tout à coup et me présenter, de la main à la main le tambour, le sabre, les épaulettes et le casque à crinière que je lui avais demandés.

Un « grand , » à qui je confiais ma terreur, haussa les épaules d'un air de supériorité.

— Bête, va! fit-il.

C'était un esprit fort : je le regardais, stupide, quand la grand'mère, qui paraissait n'écouter pas, jugea opportun le moment d'intervenir:

— Il faut toujours mettre ses souliers dans la cheminée, dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique. . .

— Mais, grand'mère. . . .

— A tout âge, mes petits, vous m'entendez, à tout âge ce qu'on désire tombe du ciel. . . . Moi, j'ai reçu du petit Jésus un mari et une dot.

— Un mari!

— Une dot !

— Par la cheminée !

— Oui, par la cheminée ! . . .

Elle retomba, pendant quelques instants, dans son rêve souriant: elle tricotait avec frénésie, l'esprit envolé, très loin; et tout à coup, elle posa son ouvrage sur ses genoux, et commença une histoire. Elle nous conta combien son enfance avait été triste: elle avait perdu ses parents pendant la Révolution; la mère morte en prison ; le père fusillé à Quiberon. Recueillie par une vieille parente émigrée, elle avait ainsi passé toute sa jeunesse à l'étranger; elle s'était retrouvée seule à Paris, au temps de la Restauration, sans appui, sans ressources; les biens de sa famille avaient été saisis, la fortune dispersée dans le grand désastre; il ne lui restait que le vieil hôtel familial, abandonné depuis vingt ans, dévasté, tombant en ruine, inhabitable, bon à abattre et dont la valeur suffirait à peine à payer la modeste dot, nécessaire à la jeune fille pour être reçue dans un couvent où elle pourrait finir ses jours. Elle n'avait, il est vrai, qu'une vocation résignée; mais que devait-elle espérer de la vie? Déjà

l'hôtel qu'elle habitait était vendu; les démolisseurs attendaient I qu'elle l'eût quitté; les meubles, depuis quelques jours, étaient partis pour l'encan; elle ne s'était réservé qu'une chambre, au premier étage, sommairement garnie d'un lit et de quelques chaises; c'est là qu'elle avait passé l'automne de l'année 1815, dans une solitude et un recueillement semblables à ceux du couvent où elle allait entrer.

La dernière journée qu'elle vécut dans cette noble maison, où elle était née, fut particulièrement pénible. C'était le 24 décembre 1815; le lendemain, fête de Noël, elle devait se rendre, dès la première heure, au monastère de la Visitation, rue Saint- Jacques.

Elle errait seule, dans les grandes salles démeublées. Une femme de ménage, qui Favait servie dans les derniers temps, venait, pour la nuit, coucher dans l'ancienne loge du suisse.

— Oui, oui, je m'en souviens bien de cette soirée-là, contait la grand'mère en hochant la tête d'un air réfléchi; je n'avais pas touché au souper que Tiennette m'avait servi; elle s'était allée coucher, en bas, dans le corps de logis donnant sur la rue Saint-Dominique et, avant de m'endormir, je voulus revoir une dernière fois cette maison où j'étais née, où mes parents avaient vécu. Une bougie à la main, je par-

courais les hautes pièces sonores, pleines d'ombre et de froid, dont les tentures, arrachées et ternes, pendaient comme de gigantesques toiles d'araignée. Au dehors, la rue était silencieuse; c'était une triste époque.

Quelques jours auparavant avaient été fusillés le maréchal Ney, Labédoyère, bien d'autres; dans la journée, on avait appris la condamnation de La Valette; partout, dans Paris, on traquait les fidèles de Napoléon. On ne parlait que de conspirations, de complots, de poursuites, de représailles, et, la nuit venue, le seul bruit qui troublait le silence lourd de la rue était celui du pas rythmé des patrouilles grises, faisant leur ronde.

Bien morose et mélancolique, je fermai enfin les portes et revins à ma chambre — la chambre où s'était passée ma petite enfance heureuse. Je m'apprêtai à m'étendre sur le lit, — mon lit à moi — pour la dernière fois. Onze heures venaient de sonner; je délaçai mes brodequins, quand, tout à coup, dans la nuit calme, les cloches de Saint-Thomas d'Aquin commencèrent à carillonner en volée; alors seulement, je songeai à la messe de minuit qu'elles annonçaient et ma pensée se reporta aux Noëls d'autrefois. C'était loin, si loin. ... Je me revoyais, dans cette même chambre, au temps où ma bonne mère vivait, mettant, le soir, si joyeuse, mes petits souliers dans la cheminée.

— une grande cheminée de marbre chantourné, si large et si profonde qu'en se penchant sur Tâtre et en levant les yeux, on apercevait en haut, tout en haut du long conduit velouté de suie, les étoiles du ciel. Cet âtre, aujourd'hui, noir et froid, je le revoyais aux matins radieux des Noëls de jadis, encombré de paquets blancs, coquettement enrubannés, de friandises artistement disposées sur de beaux papiers à collerettes, de poupées roses et blondes, de livres aux reliures rutilantes. . . . Oui, c'était loin! Quelle divinité protectrice concevrait la pensée, à présent qu'il me manquait tant de choses, de me gratifier d'un peu du superflu des jours heureux? Je restais là, songeuse, les pieds dans des babouches, mes brodequins à la main, et voilà que, timidement, presque honteuse, je m'approchai de l'âtre et je les disposai sur le foyer: une idée folle, le désir ingénu, ridicule, d'éprouver une dernière fois l'impression d'enfance que jamais, jamais plus, je n'aurais la possibilité de ressentir.

Ah ! qu'ils faisaient triste mine, mes pauvres souliers, sur ce marbre fendu; ils n'étaient ni coquets, ni neufs; ils avaient l'air si mélancoliques, si mendiants, si sûrs que, cette nuit-là, il ne leur tomberait rien du ciel !

Je vous atteste, mes petits, que je les regardais sans gaîté, très sotte de mon enfantillage, et le cœur si gros que j'allais me mettre à

pleurer, quand un épouvantable fracas me fit sauter, éperdue, à Textrémité de ma chambre: une détonation de tonnerre, un vacarme semblable à celui d'un tombereau de pavés, versé de haut, sur le parquet; il me sembla que la maison s'éventrait du haut en bas; un nuage de poussière acre remplit la pièce, que je vis aussitôt encombrée d'un tas de plâtras, de moellons noircis, de briques en morceaux, de blocs de suie. . . . Évidemment, la cheminée, sur le toit, venait de s'abattre; et je reprenais mon sang-froid quand, m'approchant, la bougie à la main, pour juger du dégât, j'aperçus, — j'étais percluse d'épouvante, — deux pieds, deux pieds d'homme, chaussés de bottes boueuses, qui, suspendus dans la cheminée, s'agitaient, désespérément, comme pour chercher un point d'appui qu'ils ne rencontraient pas.

Mon saisissement fut tel que je ne pouvais jeter un cri, ni faire un m^ouvement: j'étais là médusée, debout derrière une chaise dont je me faisais instinctivement un rempart, et je vis, glacée de peur, les pieds, tâtonnant, descendre peu à peu, toucher les plâtras amoncelés dans l'âtre, éprouver la fermeté de ce sol, s'y poser . . . puis j'aperçus des jambes, les pans d'une redingote; un homme qui se pelotonnait, rampa à reculons, sortit dans la chambre et se dressa devant moi, les mains

écorchées, le visage noirci. Son premier mouvement fut de s'essuyer en passant sur son front sa manche déchirée. . . . Moi, je regardais, le sang figé, cette apparition terrifiante. L'homme s'ébroua, se frotta les yeux, distingua la bougie, me vit, recula d'un pas, et, joignant les mains:

— La vie, par grâce, sauvez-moi la vie. . . . Je ne pouvais pas répondre. Il alla jusqu'à

la fenêtre, guetta les bruits de la rue, se retourna vers moi, et balbutia, encore tout haletant de sa chute :

— Madame . . . mon sort est dans vos mains; je suis poursuivi . . je suis malheureux. . . .

Il écouta encore, l'oreille tendue vers la rue.

— Pour Dieu ! répondez-moi un mot. . . . Qui habite cet hôtel ?

— Moi.

— Seule ?

— Seule.

Il me dévisagea anxieusement.

■ — Oh ! mademoiselle, une heure, une heure de répit, seulement: laissez-moi passer une heure ici — cette heure-là me sauve. — Je suis le comte de Cherizet, un officier de l'Empereur. ... J'ai conspiré, ou, du moins, on m'accuse. . . . Oui, j'ai conspiré, je vous dis la vérité, pour sauver Ney. . . . Avant-hier, on est venu m'arrêter, j'ai fui. . . . Vous êtes

certaine que personne d'autre que vous n'habite cette maison ? . . .

— Personne.

— Voilà deux nuits que j'erre par les rues; je pensais, ce soir, gagner un refuge sûr; j'ai traversé Paris. ... A l'angle de la rue Taranne, une patrouille ... j'ai couru; mais j'étais dépisté, j'ai sauté un mur, atteint un tuyau de gouttière, j'ai monté sur un toit, je comptais me dissimuler, attendre que les policiers fussent loin . . . mais j'avais été vu, j'avisai une cheminée, j'imaginai de me cacher dedans et je m'y laissai couler, espérant remonter facilement; et, en effet, mes pieds rencontrèrent, dans le conduit très large, un relief dans la maçonnerie, une saillie que je jugeai solide et où je pensais me maintenir assez longtemps; mais la cheminée, sans doute, est de construction ancienne, la saillie de plâtre s'effrita sous mon poids, céda brusquement et je tombai. . . .

Il resta quelques instants silencieux, cherchant à vaincre son émotion, et il ne cessait de me regarder, de ses grands yeux suppliants et inquiets :

— Je suis un homme d'honneur, mademoiselle; mon dévouement à l'Empereur est mon seul crime . . . quel que soit le parti auquel vous apparteniez. . . .

Je fis un geste pour lui signifier que cela importait peu. . . .

— Oui, répéta-t-il, mon seul crime.

— Restez.

Il chancela, s'appuya contre la cloison et, d'une voix faible, murmura:

— Merci.

Tout de suite, il se reprit, fit quelques pas dans la chambre, poussa un soupir :

— Je n'en puis plus.

Je lui présentai la chaise : il s'y laissa tomber.

— Par pitié, un peu d'eau, demanda-t-il.

Il passa un linge mouillé sur ses tempes, sur son visage et sur ses mains; je le regardai faire ; c'était un homme d'une trentaine d'années, à la figure très énergique et très douce; mais très triste et pâle aussi. Je pris courage et lui adressai la parole :

— Avez- vous faim ?

Il eut un haussement d'épaules découragé.

— Voilà, répondit-il, voilà quarante heures que je n'ai rien pris; je tombe d'inanition . . . excusez-moi. . . .

Je sortis de la chambre; j'avais laissé dans la pièce voisine, sans y toucher, le souper que m'avait préparé Tiennette. J'apportai le plateau dans ma chambre, je le disposai sur un guéridon que je poussai près de mon proscrit, et j'étalai devant lui une serviette blanche. Il y avait du pain, des marrons, des œufs durs, un flacon de vin vieux retrouvé par Tiennette au fond d'un caveau. Le comte avait repris

tout son sang-froid; j'allumai une seconde bougie, et ce luxe inusité donnait à ma chambre un air de fête. A l'église voisine, les cloches se reprirent à sonner allègrement, égrenant, dans la nuit, leurs voix grondantes ou grêles, avec une solennité joyeuse. Mon hôte parut étonné: tous les bruits du dehors l'angoissaient.

— La messe de minuit, fis- je pour le rassurer.

— Ah!

Et comme je l'invitais, du geste, à entamer la collation.

— Alors, dit-il en souriant, vous me conviez au réveillon ?

Et, de fait, nous réveillonnâmes ensemble. Je n'avais plus peur du tout; l'aventure me semblait toute simple, et, de le voir manger avec un appétit plein d^entrain, cela me donnait une faim ! . . . Les émotions m'avaient creusée et, sur son invite gracieuse, je m'assis en face de lui. . . . Ah! mes petits, le bon souper! On causa, d'abord avec quelque gêne, de choses vagues, puis, peu à peu, la conversation prit le ton des demi-confidences. Les choses ont bien changé depuis que ceci s'est passé; les gens ni les mœurs ne sont plus les mêmes. A mesure qu'il parlait, et qu'il mangeait, il devenait tout autre; il s'exprimait avec une grande distinction, d'une voix respectueuse, assourdie, presque tendre. . . . Non, certes, ces choses-là n'arrivent plus.

Et Taïeule, très animée à Tafflux de ses souvenirs, tricotait nerveusement; sa pensée était bien loin du travail vertigineux de ses aiguilles et un discret sourire amincissait ses lèvres fines.

— J'avais mon plan, continua- t-elle ; quand le comte fut bien réconforté, reposé et manifesta rintention de partir:

— Suivez-moi sans bruit, lui dis-je.

J'ouvris la fenêtre qui communiquait au

balcon s* étendant sur toute la façade de rhôtel. A l'extrémité de ce balcon, comme c'était d'usage dans les vieilles demeures, se trouvait un escalier de fer, en spirale, qui descendait au jardin. Je le conduisis par là, en traversant la pelouse humide, jusqu'à une petite porte donnant accès à un dédale de ruelles étroites qui s'appelaient, du nom d'un ancien couvent, le passage des Dames-Sainte- Marie. J'ouvris les verrous de la porte, je fis quelques pas dans la ruelle, très déserte et très sombre, je reconnus que personne n'y était aux aguets, que nul danger n'était embusqué là. Je revins au comte.

— Allons, adieu, lui dis-je.

Il me regarda d'un air soumis, un peu attristé peut-être.

— Adieu ? répéta- t-il d'un ton interrogatif .

— Oui, adieu. J'entre demain au couvent. Il s'inclina profondément; comme j'étendais

la main pour lui indiquer sa route, il la saisit, y posa un baiser si respectueux, si discret, pourtant si tendre et si ému, que moi-même je me sentais un peu troublée. ... Il s'éloigna brusquement; j'entendis le bruit de ses pas se perdre dans la ruelle, je restai encore là, un moment, à guetter; puis je fermai la porte, traversai le jardin et rentrai dans ma chambre où je ne fermai pas Toeil de toute la nuit.

Le lendemain matin, avant l'aube, Tiennette entra dans ma chambre, pour allumer le feu, suivant l'habitude, et m'aider à mes préparatifs de départ: je devais être à la Visitation pour l'heure de la grand'messe. Je me pelotonnais sous mes draps, faisant semblant de dormir, quand j'entendis la brave femme pousser un grand cri.

— Seigneur! Jésus, mon Dieu! qu'est-ce que ce déboulis-là! Et voyez donc, mademoiselle, ces gravois qu'on a vidés dans votre chambre; mais c'est donc tombé du ciel. En voilà un de désastre. ... Ce n'est pas Dieu possible que tout cet écroulement se soit abîmé sans que vous l'entendiez!

Je sentais bien qu'il fallait donner une explication, dire quelque chose et je balbutiai, comme sommeillant encore:

— Sans doute, j'ai entendu; mais pas grand

bruit; un coup de vent, peut-être, sur une cheminée lézardée.

Mais Tiennette, se souciant peu de mes observations, continuait à se lamenter et à geindre sur la poussière et la suie du parquet, sur rimpossibilité d'allumer son feu, sur les vieilles maisons qu'on s'obstine à habiter jusqu'au jour où elles s'écroulent sur votre tête. Et, tout en bougonnant, elle avait pris un balai, et cherchait à repousser dans l'âtre les plâtras.

— En voilà-t-il, en voilà-t-il du moellon, et gras de suie, et salissant! Et les souliers de mademoiselle qui sont pris là-dessous. Mais qui est-ce qui a donc fourré vos souliers là, mademoiselle ?

Il fallait répondre.

— Oui, oui, je sais, c'est exprès.

— Et dans quel état! Ils ne sont plus mettables; en voilà un qui est plein de suie; — ■ et celui-là, mon Dieu, tout cassé, sous une pierre. . . . Oh! quelle pierre! Mais qu'est-ce que c'est donc? Comme c'est lourd . . . que c'est lourd! ...

De mon lit, je la suivais du coin de l'œil et je la vis essayer de soulever, sans y parvenir, une masse poudreuse, enduite de plâtre noirci. Tiennette restait tout ébahie.

— Mais qu'est-ce que c'est que ça?

— Quoi donc, Tiennette ?

— Et ça pèse; c'est du plomb . . . sûr que c'est du plomb, ou du fer . . . un coffre, qu'on dirait ... et sur les souliers de mademoiselle, il y en a un qui est tout écrasé.

Intriguée, je passai un peignoir, j'allai à elle; c'était bien un coffret, en effet, qu'elle essuyait à l'aide de son tablier; un coffret tombé de la cheminée avec les plâtras; sans doute, il avait été muré dans ce massif qui s'était écroulé sous le poids du comte et c'était sa chute qui avait entraîné celle du fugitif.

Tiennette, tout en frottant le coffret, s'extasiait.

— Ça a été mis là, voyez-vous, du temps de la Révolution ... les vieilles maisons, c'est plein de trésors cachés. ... Oh!

mademoiselle, si c'était de l'or? . . .

Nos efforts réunis parvenaient à peine à remuer le coffret. Je ne m'expliquais pas comment une si petite cassette — elle n'était guère plus haute que la main et longue, à peu près, comme Tavant-bras — comment une si petite cassette pût atteindre un poids aussi considérable. Et puis, comment l'ouvrir ? Pas de clef; la serrure, d'ailleurs, était obstruée de plâtre sec; mais les goupilles des charnières étaient rouillées; nous parvînmes à faire sauter Tune d'elles, puis l'autre; cela nous prit une heure de peine. Enfin, le coffre s'ouvrit: il était rempli de piles de louis, entassées et alignées;

je regardais, stupéfaite, cet amoncellement de pièces à Teffigie des deux derniers rois.

Tiennette, ébahie, comptait, poussant des exclamations, expliquant :

— C'est votre père, mademoiselle, c'est votre père qui a caché là cette fortune !

Et elle continuait à compter, ardente, les yeux en flammes, grisée; jusqu'à ce qu'elle se perdît dans ses additions, sans cesse recommencées. Je vous dirai tout de suite, mes petits, que le coffre contenait cent cinquante rouleaux de cent louis — trois cent mille francs ! Moi, je demeurai, agenouillée près de Tiennette, les bras ballants, toute sotte et comme honteuse de voir tant d'or. Je restai là jusqu'à ce que les cloches, joyeuses, s'ébranlant de nouveau, carillonnèrent en volée la messe de l'aurore. . . . Alors, je fus prise d'une émotion subite: mes nerfs tendus s'amollirent, je pleurai, je pleurai sans pouvoir m'arrêter, tandis que Tiennette sanglotait aussi, disant:

— Ah! Mademoiselle, le petit Jésus . . . pour sûr, c'est le petit Jésus!

Et jamais, tant qu'elle vécut, on ne put ôter de l'esprit de la brave servante que, cette nuitlà, le petit Jésus était venu m 'apporter une dot, pour que je n'entre pas au couvent.

Et, de fait, je ne passai qu'un mois, par déférence, à la Visitation. Le bruit du « miracle »

s'était répandu : Mme la duchesse d' Angoulême voulut me Tentendre raconter; je le fis, bien entendu, sans dire un mot du proscrit, héros de Taventure; la chute du coffret n'avait, dans mon récit, d'autre cause que la vétusté d'une cheminée. La triste et bonne princesse m'attacha à sa maison et je pris domicile près d'elle aux Tuileries.

Un an s'était écoulé; on se retrouvait à la veille de Noël et, suivant l'étiquette de la cour, nous a\dons, ce soir du 24 décembre 1816, accompagné Madame chez son oncle, le roi Louis XVIIL On y passa la soirée. Sa Majesté, qui adorait les histoires et qui venait d'en conter joyeusement plusieurs à ses familiers, se tourna soudain vers moi.

— Et vous, mademoiselle, fit-il un peu ironique, ne m'a-t-on pas dit qu'une fortune était tombée du ciel, un soir de Noël, dans vos souliers? . . Allons, c'est le jour, conteznous ça.

J'avais grand'peur; pourtant, devant l'ordre du roi, il fallait m'exécuter; je me mis à parler, sans trop savoir, d'abord, ce que je disais. . . . Jamais je n'avais nommé le comte de Cherizet, mais en ce moment-là, trop troublée pour faire preuve d'imagination, je racontai l'histoire, telle qu'elle était advenue. Quel danger, d'ailleurs? Un an s'était passé; les passions politiques étaient amorties. On ne parlait plus ni

de conspirations, ni de représailles. . . Pourtant, par prudence, je ne fis mention que d'un inconnu, dont j'avais toujours ignoré le nom et la situation sociale. Tous les yeux étaient fixés sur moi, je me sentais rougir, je perdais la tête, je balbutiais. Le roi, malicieusement, m'arrêtait à chaque invraisemblance, me pressait de questions, et quand j'eus fini:

— Et ce bel inconnu, interrogea-t-il, en clignant de l'œil, il n'a pas dit son nom? On ne Fa pas revu? Bien sûr? C'était peut-être un voleur, ajouta- t-il en changeant de ton.

Alors, un peu piquée, je pris le parti de tout dire.

— On ne Ta pas revu, non, sire, répliquai-je en faisant ma grande révérence ; mais ce n'était pas un voleur. Son nom était le comte de Cherizet.

— Le comte de Cherizet J

Il resta songeur et son front se plissa.

Durant toute la soirée sa préoccupation fut manifeste. Il cessa de prendre part à la conversation et s'entretint longuement, à voix basse, avec M. le duc Decazes qui était, à cette époque, ministre de la police.

Le roi semblait exiger du ministre une décision que celui-ci avait quelque peine à accorder.

Le lendemain, à dix heures, quand la cour entra chez le roi pour l'accompagner jusqu'à

la chapelle, où devait être chantée la grand'messe de Noël, le cabinet de Sa Majesté était encombré comme aux jours de fête.

Louis XVIII baisa sa nièce au front et lui offrit, comme cadeau de Noël, une croix en brillants qui avait appartenu à la reine Marie- Antoinette.

Il distribua aux dames quelques menus souvenirs. Déjà les officiers prenaient leur rang pour la marche à travers les galeries quand le roi fit un signe de la main.

— Attendez, ordonna-t-il.

Je sentis son regard fixé sur moi.

— Messieurs, dit-il aux gentilshommes massés autour de lui, écartez-vous un peu pour que mademoiselle voie ce qui lui tombe, cette fois, du ciel, pour son Noël.

Les courtisans obéirent; je levai les yeux, et, debout, en face de moi, j'aperçus ... oh! cette fois, malgré la majesté du Heu, je ne pus retenir un cri :

— Le comte ! . . . Le comte de Cherizet ! . .

— Oui, mademoiselle, fit le roi, souriant, M. le comte de Cherizet qui, arrêté il y a un an, au sortir de votre hôtel, était, jusque hier soir, gardé au secret à la prison de TAbbaye et que le bonhomme Noël est allé prendre là, cette nuit, pour le laisser tomber dans ma cheminée avec, en poche, un brevet de colonel . . . dans ma garde, monsieur, ajouta-t-il en

6o TOMBÉ DU CIEL

tendant la main au comte qui s'en saisit et la baisa tout ému. . . .

La vieille dame, les larmes aux yeux, arrêta là son récit.

Elle attira vers elle ses petits-enfants, qui écoutaient, bouche bée, la belle histoire, et, fermant les yeux, comme pour concentrer en elle la vision ravie de ses souvenirs.

— C'était votre grand-père, mes petits.

Dans le petit salon de Thôtel de la rue de l'Université qu'habitait Cambacérès depuis qu'il avait quitté le palais de l'Archichancellerie, se trouvaient groupés le 24 décembre 1814 quelques-uns des rares amis de l'ancien consul, de ceux que Cambacérès appelait ses fidèles. Presque chaque soir le même cercle se formait là: épaves de la politique, anciens ministres gardant l'amer regret de leur puissance passée; conseillers d'État sans emplois, sénateurs en disponibilité, tous ressassant l'éternel ah ! si on avait su ! tous mettant en commun l'aigreur de leurs rancunes et de leurs ambitions déçues.

Ce soir-là, autour de l'ex-archichancelier, se trouvaient réunis Rœderer, le comte Dubois- Dubay, Fabre de l'Aude, Real, le marquis de Lamothe-Langon, Fouché l'ex-duc d'Otrante, d'autres encore, vieillis, cassés, portant au coin des lèvres ce pli que laisse la désillusion ; surpris, depuis que le silence s'était fait autour d'eux, du peu de place qu'ils tenaient dans le monde, comprenant l'inanité de leurs luttes et le vide de leur existence.

Dans le salon peu éclairé, rangés autour de la vaste cheminée où brûlaient d'énormes

bûches que tisonnait, les yeux vagues, le duc d'Otrante, ils se taisaient, tout à leurs pensées et à leurs souvenirs.

Au dehors, dans la rue silencieuse, on n'entendait, de temps à autre, que le bruit sourd d'une voiture roulant sur la neige: loin, au delà des maisons, s'élevait dans la nuit la symphonie de toutes les cloches de la ville, parmi lesquelles se distinguait nettement le timbre grave du bourdon de Notre-Dame; aucun de ceux qui étaient là ne s'y trompa; ils l'avaient si souvent entendu, en tant de circonstances: Te Deum de victoires, sacre du Maître, baptême de l'enfant impérial, alors que, fêtés et arrogants, ils paradaient couverts de manteaux de cour et de grands cordons. Le rythme solennel de la merveilleuse cloche éveillait en eux mille souvenirs. ... Le duc d'Otrante en semblait exaspéré; il mordait ses lèvres minces et passait sa rage sur les bûches du foyer, qu'il repoussait à grands coups de tisonnier.

Tout à coup il releva la tête.

— Qu'y a-t-il donc ? interrogea-t-il.

— C'est Noël, répondit une voix.

— Ah! dit froidement Fouché.

Et le silence se fit de nouveau. Maintenant, ils songeaient à leur enfance lointaine, aux jours clairs d'avant la Révolution, à leurs croyances depuis si longtemps oubliées, à la naïveté de leur foi, jadis, lorsqu'ils croyaient

encore au petit Jésus quittant sa crèche pour faire largesse de jouets. . . . Sottises! Superstition! Puis ils se revoyaient abolissant le culte, fêtant la déesse Raison, escortant Robespierre à l'autel de TEtre suprême, s' agenouillant devant le Pape pour plaire à l'Empereur, sceptiques, philosophes, athées au fond, mais agacés par la voix solennelle de ces cloches, qu'aux jours de la Terreur ils avaient condamnées à la fonte et qui leur survivaient pourtant.

— Bah ! grommela Real comme se répondant à lui-même, c'est là un moyen de gouverner les hommes, stupide à coup sûr, mais plus efficace que tous les autres.

— Ça passera vite, ajouta Fabre; dans vingt ans d'ici toutes ces superstitions seront allées rejoindre les autres; nous avons appris au monde comment on fabrique Dieu et comment on le renverse. Qui est-ce qui croit aujourd'hui aux sorciers? . . .

— Moi, fit Cambacérès.

— Vous croyez aux sorciers, vous ?

— J'en ai connu un!

— Ma foi, prince, s'exclama Rœderer, vous allez nous dire cette histoire, il y a longtemps que je n'ai entendu un conte de fées.

Cambacérès se leva et vint s'adosser à la cheminée, ainsi qu'il en avait l'habitude, lorsque,

au milieu de ce cercle d'intimes, il se laissait

aller à ses souvenirs. D'ailleurs, il parlait volontiers, narrant bien et se sachant écouté.

— Eh! messieurs, ce n'est pas un conte! fit-il. . . . Tous, sans doute, vous avez entendu parler de ce personnage singulier, qui, vers 1760, s'en vint d'Allemagne à la cour de Louis XV où il fut présenté par le maréchal de Richelieu qui l'avait rencontré dans un de ses voyages. Cet être étrange, qui semblait avoir au plus quarante ans, se vantait d'être contemporain de Sésostris: il disait avoir vécu successivement dans l'intimité de Clovis, de Barberousse, de Mahomet et de François P^ et donnait sur eux des détails si précis qu'il mettait en défaut les plus savants historiens. Bref, au lieu de se rajeunir, comme nous en avons tous la faiblesse, il se donnait près de deux mille ans, assurant qu'il connaissait le secret de ne pas vieillir.

— C'était le comte de Saint-Germain . . un charlatan, interrompit Fabre.

— Toujours est-il, poursuivit Cambacérès, qu'il possédait — et ceci est certain, — le secret de fabriquer le diamant: Louis XV le pria d'en faire devant lui l'expérience qui réussit à souhait; Saiiît-Germain était donc riche à millions et son luxe, ses manières fantastiques, le mystère dont s'entourait son existence, firent la fable de la société parisienne, tant que dura le règne de Mme de Pompadour.

— C'était un vulgaire farceur, fit Rœderer;

cet homme soi-disant immortel était un simple espion aux gages du roi de Prusse: il est mort très prosaïquement, dans le duché de Hesse, en 1780. C'est prouvé.

— Eh bien! moi, je Tai vu, de mes yeux vu, continua Tex-archichancelier, sans répondre à l'interrupteur.

— En quelle année ?

— En 1796. Sans emploi à cette époque, ruiné par la Révolution, je ne me décidai pas à quitter Paris. Je me fis donc inscrire au barreau et j'ouvris un cabinet de consultations: peu à peu les clients abondèrent et je me fis une réputation comme avocat. Un jour, j'entends sonner; ma femme de ménage va ouvrir la porte ; un personnage se présente . . . un personnage, entendez-vous; je ne peux me résoudre à dire un homme, tant sa physionomie était imposante. Ses vêtements étaient de bon goût; il portait de merveilleux diamants à ses doigts, à son col de chemise, aux boutons des manches. Ce personnage s'annonça comme Suédois: on avait voulu, disait-il, abuser à Paris de son peu d'expérience des affaires, il voulait me consulter au sujet d'un procès qu'il intentait à un fournisseur: nous causons; il était beau parleur; une sorte d'intimité s'établit entre nous, si l'on peut donner ce nom à des visites qu'il multiplie sous prétexte de ses affaires et qu'il ne me permet jamais de lui rendre car il ne me désigne pas le heu où il loge.

Certain soir, c'était précisément la veille de Noël, et c'est cette coïncidence qui éveille en mon esprit ce souvenir, la conversation de mon étrange ami avait pris un tour assez mystique; il me parlait de Paracelse et d'Averrhoës en homme versé dans la magie et le cabalisme. Comme je le plaisantais à ce sujet:

— « Ne riez pas, maître Cambacérès, me ditil, encore un peu de temps et vous parviendrez, par votre seul mérite, à une élévation, à laquelle en France aucun particulier avant vous ne sera monté. Les anciens chanceliers du royaume, en certaines circonstances, présidaient un conseil où siégeaient les princes du sang: vous, sans être monarque, présiderez un conseil de rois et cela, non pas une fois en passant, mais pendant plusieurs années. Vous ne mourrez pas dans cette place brillante. ...» Ce qu'il ajouta importe peu, reprit Cambacérès après un moment de silence et en passant la main sur son front. Lorsque je fus nommé second consul et plus tard archichancelier, les paroles de l'étranger prirent pour moi leur sens véritable: je fis tous mes efforts pour le retrouver; je mis en mouvement la police de toute l'Europe . . . sans résultat. Je l'aurais certainement oublié si, vers 1807, entrant dans le salon de la vieille Mme de Coigny, mes regards n'avaient été attirés par un portrait d'homme dont la vue me causa une impression indicible. . . C'était lui, c'était son

regard clair, son sourire narquois, son front inspiré, son teint pâle. Mme de Coigny que j'interrogeai m'apprit qu'elle possédait ce tableau depuis plus de quarante ans. — « Et il représente? demandai-je. — Un fou, répondit-elle; un fou qui a fait Tamusement de notre jeunesse et qui s'appelait le comte de Saint-Germain! »

— Bravo, s'écria Lamothe-Langon lorsque Cambacérès eut terminé son récit. C'est un conte de Noël auquel rien ne manque; pas même le petit frisson de terreur indispensable. . . , Prince, je suis certain que si, pour retrouver votre homme, vous vous étiez adressé à M. le duc d'Otrante, vos recherches auraient eu meilleur succès.

— A moi ? qui vous fait parler ainsi ? dit Fouché en relevant la tête, qu'il tenait depuis quelques instants appuyée sur sa miain.

— Dame! n'êtes-vous pas, monsieur le duc, le grand éclaireur d'intrigues, le plus clairvoyant, le moins dnpahle des hommes? mais qu'avez- vous? L'histoire du comte de Saint- Germain vous a - 1 - elle impressionné au point. . . .?

Tous les veux se tournèrent vers Fouché ; il était en effet d'une pâleur de marbre ; ses regards errèrent un moment sur les assistants, puis, il haussa les épaules et reprit sa pose méditative.

— Laissez-moi, fit-il ; Real parlera s'il le juge convenable.

Real, autre policier de génie, ne semblait pas plus à son aise. Il fît signe qu'il ne voulait rien dire.

— Monsieur le comte, reprit Cambacérès, jamais je n'ai tant regretté de n'être plus le second de l'Empire; jadis j'eusse pu vous intimer Tordre de nous instruire de ce que vous semblez savoir: aujourd'hui je ne puis que vous en prier . . et je vous en prie avec instance.

— Puisque Votre Altesse l'exige, fit Real, je ne puis m'obstiner dans mon refus; mais, tout d'abord, détrompez-vous: M. le duc d'Otrante et moi avons passé dix ans et mis sur les dents vingt policiers à chercher vainement l'homme dont vous nous avez parlé . . . et nous n'avons pu le retrouver.

— Il vous était donc apparu une fois ?

— Non pas à moi, mais ... à une autre personne. . . .

— Et cette personne ?

— C'était l'Empereur.

— L'Empereur avait vu le comte de Saint- Germain? . . . Aux Tuileries?

— Non pas; en Egypte, alors qu'il n'était encore que le général Bonaparte. Vous savez qu'en arrivant devant les Pyramides, il ordonna qu'on descellât la pierre qui fermait ce gigantesque tombeau des Pharaons, et il voulut pénétrer seul dans l'intérieur du monument. Au fond d'une salle sombre, derrière un sar-

cophage de granit, un homme se dressa devant lui. . . .

— Je l'attendais, interrompit Rœderer, c'était Saint-Germain ! . . .

— Oh! ne plaisantez pas, poursuivit gravement Real: c'était Saint-Germain, en effet; et ce qu'il prédit à Bonaparte faisait encore trembler, dix ans plus tard, cet homme qui ne tremblait pas facilement. Que se passa- t-il entre ces deux êtres extraordinaires? j'ignore les détails de leur entrevue; je sais seulement, parce que l'Empereur me l'a répété maintes fois, que Saint-Germain lui prophétisa une destinée surhumaine, la conquête de l'Europe, le trône d'Occident, toutes choses qui se sont depuis réalisées. « Mais, ajouta le thaumaturge, Gardez-voiis de Moscou I )>

— De Moscou? irai- je donc?

— Oui.

— En maître ?

Saint-Germain hésita et répondit : « En maître ! »

— Alors, reprit le conquérant, le monde sera donc à moi ?

— Oui; mais toi, tu seras à Dieu. L'incroyable fortune qui t'attend serait un intolérable supplice si le dénouement de ton épopée t'était révélé. . . . Va, accomplis ton oeuvre. . . . Mais garde-toi de Moscou !

Ces paroles fatidiques s'étaient si nettement gravées dans la mémoire de Napoléon, que bien

souvent il me les répéta dans les termes mêmes que je viens de vous redire. Dès qu^il fut au pouvoir, il ne négligea rien pour savoir quel pouvait être l'homme qui lui avait dévoilé l'avenir. Tout fut inutile. Nous n'apprîmes rien. Mais qui dira l'influence qu'une telle entrevue a pu avoir sur le sort de la France? Qui sait si cette prédiction n'a point donné à Bonaparte l'audace et la confiance en soi? nul n'était plus superstitieux que lui; sa croyance en son étoile, ce fatalisme, ce mépris de la mort . . . tout cela ne semble-t-il pas indiquer qu'il marchait, à coup sûr, dans une voie toute droite, vers un avenir dévoilé . . . jusqu'à ce fatal Moscou, qui le fascinait, qui l'attirait, qu'il voulait conquérir et dompter, comme désireux d'échapper à l'oracle? . . .

— Que croire? murmura Cambacérès d'un ton rêveur.

— Oui, que croire? répéta Real.

Le silence se fit dans le salon ; chacun rêvait aux grands problèmes; et, dans le lointain, à toute volée, les cloches de Noël répondaient, joyeuses, incomprises pourtant de ces hommes dont l'égoïste ambition avait desséché le cœur et dévoyé l'intelligence.

Quand, au temps de la Terreur, un passant devait, la nuit, longer le quai de l'Horloge, au pied des murs du Palais de Justice, il hâtait le pas, et, d'instinct, se gardait bien de lever la tête.

Il y avait, à Tune des fenêtres voisines des tours de la Conciergerie, une lueur qui brûlait du crépuscule à Taube et dont Taspect, d'aussi loin qu'on pouvait la voir, faisait frissonner de peur tous les Parisiens.

Cette lueur éclairait la cellule où, jour et nuit, travaillait Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, l'accusateur public, le magistrat redouté qui fournissait au tribunal révolutionnaire sa ration obligatoire d'accusés et à l'échafaud sa pâture quotidienne de têtes.

La vie de cet homme, dont le nom tragique pesait sur Paris comme jadis le glaive légendaire sur la tête de Damoclès, était un labeur écrasant. Il dormait trois ou quatre heures par jour, rarement davantage. Vingt heures durant, il préparait la besogne de la machine de mort, travail colossal dont il ne laissait le soin à personne. La masse énorme des dossiers du tribunal est aujourd'hui aux Archives

nationales; six cents cartons bourrés de papiers: enquêtes, réquisitoires, dépositions, pièces saisies, actes d'accusation, rapports, dénonciations, interrogatoires . . . tout a passé par les mains de Fouquier; sur chaque feuillet se retrouve F estafilade sinistre de son crayon rouge et le terrible hic qu'il traçait en marge, là où il prévoyait une question concluante; ce hic indique la chausse- trappe, le piège où bien des malheureux, luttant pour la vie, ont trébuché.

Fouquier peinait « comme un bœuf sur son sillon. » Il comprenait qu'il personnifiait répouvante, que la Terreur s'incarnait en lui; il fermait les yeux pour ne pas reculer. — « Quand on a mis un pied dans le crime, disaitil, il faut bien s'y enfoncer tout à fait. » Comme Macbeth, il avait mesuré qu'il aurait autant à marcher dans le sang pour rebrousser chemin que pour gagner l'autre bord, et il continuait d'avancer. Quand il craignait de faiblir, il s'enivrait. Lorsqu'il avait bu, il prenait goût à son métier, s'y complaisait, raillait les moribonds qu'il envoyait au bourreau, allait les voir mettre sur la charrette, puis il remontait pour suivre son effroyable travail. Il était ivre le soir où, revenant des Tuileries et passant sur le pont au Change, il saisit son compagnon par le bras et, lui montrant la Seine, dit: — « Vois qu'elle est rouge ! » Il ne cachait pas

que a des ombres le poursuivaient et qu'il ne savait comment cela se terminerait. »

L'autre face de cette effrayante figure n'est pas moins troublante: il était père, il adorait ses petits enfants, — dont deux jumeaux, — nés au Palais de Justice, et tout babys encore à répoque de la Terreur. Les sentences de mort rendues, la besogne expédiée, Fouquier rentrait chez lui, prenait ses petits sur ses genoux, causait amoureusement avec sa jeune femme. Dans Talcôve où se trouvait le lit conjugal, il laissait à la muraille une image religieuse à laquelle sa compagne tenait. Quand sa dernière fille mourut, on trouva chez elle une médaille de la Vierge enveloppée d'un papier où étaient écrits ces mots: — « Il l'avait au cou lorsqu'il fit condamner la veuve Capet! »

Qui jamais sondera les replis de ces âmes torturées? D'ailleurs, le malheureux se savait l'objet de l'exécration universelle. Il n'ignorait pas que son nom inspirait Thorreur. ... « Je ne trouverais dans aucun pays un pouce de terre pour y poser ma tête, » écrivait-il. Et, une autre fois, il ajoutait, amèrement:

— :< J'étais donc né pour le malheur! »

En ce temps-là, les galeries du Palais-Royal concentraient toute la vie joyeuse de Paris. Sous les péristyles, le long des interminables portiques de pierre, dans les taudis de planches

boueuses encombrés de brocanteurs et qu'on appelait le Camp des Tartares, c'est, dès Taprès-midi, quotidiennement, une déambulation permanente: les femmes parées, les nouvellistes, les étrangers, les oisifs, les auteurs en vogue, et aussi ces milliers de gens qui, à toute époque, vivent des miettes de Paris, tous, formant foule compacte et flâneuse, circulent, à petits pas, pour voir et pour être vus.

Du fond des boutiques sortent des appels joyeux; des sous-sols s'exhale Todeur des rôtisseries; d'un couloir étroit parvient une bouffée de musique; les aboyeurs annoncent un spectacle installé dans quelque entresol, exigu comme une mansarde; les raccrocheurs amorcent pour les maisons de jeux; à tous les étages de l'énorme caravansérail, depuis les caves jusqu'aux toits, on s'amuse, on rit, on se querelle, on cuisine, on joue, on conspire, on vit d'une vie intense, bruyante, fiévreuse. Le Palais-Royal est une cuve toujours en ébuUition où se déverse irrésistiblement la ville immense, ardente au plaisir, assoiffée de lucre, ou simplement badaude de la joie d' autrui.

La veille de Noël de 1793, Fouquier-Tinville entra dans cette fournaise. Sa figure n'était connue que des assidus au tribunal révolutionnaire. Jamais on ne le voyait dans un endroit de plaisir. A quel spectacle se serait-il

plu? En quel lieu public son nom murmuré n'eût-il pas fait le vide autour de lui? Quel drame irait-il voir, d'ailleurs? En représentet-on de plus terrifiant que celui qu'il joue chaque jour? Et il marche, le chapeau sur les yeux, à travers la foule, l'air inquiet, un tic nerveux crispant sa joue gauche, et sentant peser sur lui la terreur et la haine du monde entier.

Que vient-il faire là? Peut-être, sortant des Tuileries, où, le soir, il va prendre les ordres des comités, est-il entré, happé par l'invincible attrait du mouvement et du bruit ? Oiseau de nuit descendu de sa tour, il est attiré par ce qui brille et, sous les galeries étincelantes, cet homme de mort se glisse, étonné de se mêler à des vivants et de coudoyer de la joie.

C'était, comme on l'a dit, la nuit de Noël; et quoique la Révolution eût supprimé, officiellement du moins, la messe de minuit et le réveillon, une tradition, vieille de tant de siècles, exigeait qu'on fît ripaille; les broches tournaient, les boudins rissolaient, les mines étaient en fête, et les galeries regorgeaient de gens résolus à se réjouir et à se gaver.

A l'une des arcades voisine du fameux 113, un aboyeur glapit:

— Entrez, entrez, petits et grands, au théâtre du citoyen Séraphin! Vous y verrez les ombres chinoises, animées, articulées et

8o LE NOËL

impalpables ! Le citoyen Séraphin représentera, ce soir, le Pont cassé qui sera suivi du drame patriotique de la Belle et la Bête. Entrez! On commence, c'est l'instant de prendre ses places. . . .

L'aboyeur parcourait la galerie, clamant son annonce. Sous la porte étroite du petit théâtre que désignait une grosse lanterne carrée garnie de silhouettes engageantes, des enfants accompagnés, qui de leurs parents, qui d'une gouvernante ou d'un domestique, — on disait alors un officieux — se pressaient contre le guichet du minuscule théâtre, serrant leurs têtes blondes, s'entassant, ravis, avec des yeux d'avance extasiés. Le théâtre des ombres chinoises, que Séraphin avait naguère fondé à Versailles, était, depuis quelques années, installé au Palais-Royal, où sa vogue était sans rivale. Tous les enfants de Paris rêvaient de ce spectacle magique, et, chaque soir, la petite salle était si régulièrement envahie par une assistance de fillettes en jupes courtes, de garçonnets aux jambes nues, voire de marmots à peine sortis du maillot qu'on l'avait plaisamment nommée le Théâtre des vrais Sans-Culottes,

Au moment précis où la barrière s'ouvrait et où le flot de bambins s'engouffrait dans le théâtre, Fouquier-Tinville tournait l'angle de la galerie. Devant ce moutonnement de fronts joyeux, devant ce trépignement de tous ces

DE FOUQUIER'TINVILLE 8i

petits êtres angoissés du plaisir mystérieux qui les attend, le passant sinistre s'arrêta. Depuis une heure qu'il rôdait sous les galeries, une lueur s'était allumée dans son âme sombre. Noël! C'était Noël! . . . Quel homme peut se targuer que ce mot n'évoque pas en son esprit quelque fantôme? Il est si rayonnant de la poésie du passé, si plein des croyances qui berçaient la misère de nos pères, qu'il semble apporter à chacun de nous quelque senteur lointaine, une bouffée de parfum sain et frais qui repose des relents de la vie.

Et, sans doute, Fouquier-Tinville songeait. Lui aussi avait été un bambin comme ceuxci; il avait eu des années heureuses, d'espérances, de foi enfantine et naïve. Il avait connu des Noëls joyeux. Il y a des heures où tout homme, fût-il le plus flétri et le plus déchu, revoit, comme à travers la buée d'un rêve, l'endroit où il a vécu enfant, la chambre bien close, le jardin en fleurs; où il entend, assourdis, des bruits jadis familiers, un timbre d'horloge, les cloches d'autrefois, le son d'une voix aimée. . .

Fouquier, le chapeau rabattu sur le visage, s'approcha du guichet, prit un billet et entra au théâtre Séraphin.

Il se plaça au dernier rang, sur une banquette, dans un coin. Il se trouvait bien là ; l'obscurité

était complète et, dans cette nuit opaque, sûr que sa présence ne pouvait être soupçonnée, il entendait frétiller autour de lui tous les enfants entassés, n'osant élever la voix, à cause du noir, mais frémissants d'impatience, de bonheur, de curiosité et de peur.

Un orgue joua Tair de Marlborough — et toutes les petites mains, d'enthousiasme, applaudirent. Puis un grand carré lumineux se dessina dans T ombre et, tout aussitôt, un silence se fit, un silence religieux, absolu, que troublait à peine le souffle de toutes les petites bouches haletantes qu'on devinait béantes d'une admiration déjà acquise.

Les trois coups sont frappés et, derrière le cadre lumineux, s'élève une voix, — la voix de Séraphin! — annonçant le début du spectacle.

— Citoyens et citoyennes, nous allons avoir l'honneur de représenter devant vous le drame du Pont cassé. Attention au premier tableau. . . . Il vous représente le moulin Joli, à gauche; au milieu du théâtre se trouve le pont de pierre qui va être le sujet de la pièce. ... A droite, barbote une bande de canards. . . . Ces volatiles, comme vous le savez, citoyens et citoyennes, sont amphibies, c'est-à-dire qu'ils vivent aussi à leur aise dans l'eau que sur terre. . . .

Tel débutait, intégralement noté, le texte de cette farce, vieille comme la France et dont la

naïve intrigue a passionné et fait rire tant de générations. Séraphin avait adapté habilement cet antique scénario au cadre de ses ombres chinoises; à peine avait-il parlé que l'on vit, sur le transparent lumineux, se mouvoir, en silhouettes finement profilées, la bande des canards; ils s'avancèrent, formant cortège, agitant la queue, lissant leurs plumes; les uns plongeaient, d'autres battaient des ailes, et le mécanisme de ces découpures était si ingénieusement agencé, qu'on voj^ait l'eau jaillir et les roseaux se courber. Et la roue du moulin tournait, et la barque de Lucas se balançait près de la rive, et dans la salle c'était un bonheur, un enthousiasme, des battements de mains. . . . Les enfants, tassés sur les banquettes, trépignaient d'admiration et de contentement aux péripéties du drame et, quand on vit les pierres du pont crouler à l'eau sous les coups de pioche de Lucas, quand le père Nicou héla le passeur récalcitrant, toutes les petites voix de l'assistance reprirent allègrement en chœur le fameux couplet :

Les canards Tont bien passé, Tire lire, lire ...

La joie des petits gagnait «les grandes personnes; )) il y avait là des hommes graves, des mamans, des « officieuses » qui semblaient s'amuser pour leur propre compte. Le vieux sergent de Tancienne garde française, chargé

du bon ordre de la salle, et qui, pourtant, assistait deux fois par soirée au spectacle, paraissait singulièrement ravi. Fouquier- Tinville lui-même, tapi sur la dernière banquette, s'était déridé, stupéfait d'apprendre que, dans cette ville qu'il terrorisait, où il ne fréquentait jamais qu'avec la haine, la peur ou la mort, il y avait encore place pour tant de rires et tant de joie.

Il y eut un entr'acte. On ralluma les chandelles et Séraphin, en personne, sortant du théâtre, parut dans la salle: il avait pour habitude de faire, à la façon des baladins de l'ancienne foire, une quête « parmi l'honorable société, » et ce n'était point là le moindre attrait de la représentation. Des regards d'extase suivaient cet homme au nom céleste, encore qu'il fût bossu et contrefait, tandis que, de sa jambe torse, il escaladait les banquettes, secouant sa sébile. Les yeux émerveillés ne perdaient pas un de ses mouvements et c'est avec un mélange de crainte superstitieuse et d'admiration passionnée que les bambins lui présentaient le gros sou de bronze bien serré dans leurs petites mains.

Fouquier s'aperçut alors que, devant lui, se trouvaient deux fillettes de dix à douze ans, en compagnie d'une gouvernante. Seules, ces deux enfants paraissaient ne prendre aucune part à l'entrain communicatif de l'assistance. Serrées contre leur compagne, elles gardaient

DE F OUQUIER'T INVILLE 85

un air apeuré et mélancolique qui contrastait péniblement avec Tunanime gaîté du public. La gouvernante s'efforçait à les distraire, leur répétant les bons mots de Séraphin, les commentant, mais en vain. Les deux fillettes restaient moroses et de leurs grands yeux cernés suivaient, sans un sourire, les incidents du spectacle.

Quand le rideau, de nouveau, se leva sur « les feux pyrrhiques, » les battements de m^ains et les acclamations recommencèrent, et Fouquier remarqua que ses deux petites voisines demeuraient seules silencieuses et préoccupées. Puis, ce fut rintermède fameux, le triomphe de Séraphin, la Fille qui laisse manger ses tripes par le chat. . . . Tout le monde riait, Fouquier-Tinville lui-même riait; les deux fillettes seules ne riaient pas.

Cette tristesse pesait à T accusateur et Tintriguait. Non point qu'il ne fût depuis longtemps blasé sur les larmes; mais le contraste entre la joie de tous et le chagrin de ces enfants l'obsédait. Il se pencha vers la gouvernante et, brusquement, demanda:

— Est-ce que ces petites sont malades ?

— Non, citoyen, répondit-elle.

— Pourquoi ne rient-elles pas comme les autres ?

La gouvernante, baissant la voix, répliqua:

— Elles ont de la peine.

— Un deuil ?

— Quelque chose comme cela, citoyen, ajouta la femme.

Les deux fillettes s'étaient timidement tournées vers Fouquier et semblaient suivre le dialogue qui s'échangeait entre lui et leur compagne. A la lueur fugitive d'un « feu pyrrhique, » il crut voir que leurs yeux étaient gros de larmes. Il allait pousser plus loin son interrogatoire, mais il devina tant d'angoisses dans le regard des deux enfants qu'il craignit d'être reconnu, il eut peur. ... Il se renfonça sur sa banquette et ne dit plus mot.

Le rideau se levait, d'ailleurs, sur le dernier numéro du programme, la Belle et la Bète, que l'annonce qualifiait de pièce patriotique. En effet, on y voyait — toujours en silhouettes animées — un club, une patrouille, un agent du Comité de sûreté générale, un geôlier et le bourreau. On y voyait aussi l'intérieur de la maison d'un aristocrate, un ci-devant gentilhomme, qui conspirait traîtreusement contre la République. L'agent du Comité allait le dénoncer au club, la patrouille se mettait en marche, et faisait irruption dans la maison du conspirateur. On l'arrêtait, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants; au tableau suivant on l'apercevait dans sa

prison où le bourreau entrait, une corde à la main, et le liait pour la dernière toilette.

C'était la fin du petit drame et du boniment de Séraphin qui concluait en ces termes textuels :

<( Le misérable va subir le châtiment de ses crimes. Ainsi périssent, citoyens et citoyennes, tous les ennemis de la liberté. Si la chose vous satisfait, faites-en part à vos connaissances et envoyez du monde au théâtre de Séraphin. ...»

Fouquier-Tinville avait écouté distraitement rà-propos patriotique, son attention étant absorbée, dès les premières scènes, par T attitude des fillettes dont la mélancolie Tavait intrigué. A l'apparition du policier, bonnet en tête et gourdin à la main, la plus jeune des deux enfants s'était serrée contre sa gouvernante et tapie contre elle; le visage enfoui dans sa capeline de fourrure, elle n'avait plus levé les yeux vers le théâtre. L'autre, au contraire, très absorbée par le drame, n'en perdait aucune des péripéties: autant que Fouquier pouvait, dans la pénombre, distinguer ses traits, il les voyait convulsés par l'émotion; des yeux de la pauvre petite roulaient de grosses larmes qu'elle ne songeait pas à essuyer. Lorsque les soldats se jetèrent sur l'aristocrate pour l'arrêter, elle mit ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un cri qu'elle ne put retenir; enfin, quand on vit le prisonnier lié de cordes

par Texécuteur, Fouquier Tentendit murmurer plaintivement :

— Papa. . . Oh ! mon papa. . . . Et elle éclata en sanglots.

La gouvernante la prit dans ses bras.

— Tais-toi, je t'en prie, tais-toi, ma chérie; tu peux nous perdre tous. . . .

Mais comme la représentation était terminée, les spectateurs sortaient en cohue et personne ne remarqua le désespoir des deux fillettes; personne, sauf Fouquier-Tinville, qui sortit derrière elles.

La gouvernante les entraînait rapidement sous les galeries, mais Fouquier, hâtant le pas, les rejoignit au passage du Perron:

— Pardon, citoyenne, fit-il . . une question, je vous prie.

La femme reconnut son voisin du théâtre Séraphin. Une métaphore un peu usée, mais courante à Tépoque, gratifiait Fouquier-Tinville d'une face de tigre. Il faut croire que sa physionomie n'était pas, en ce moment-là, si terrible, ou qu'il savait la façonner aux circonstances, car l'officieuse y lut tant d'intérêt véritable et d'attendrissement qu'elle n'hésita pas à s'arrêter.

— J'ai été témoin, continua Fouquier, de rémotion de ces petites. J'en voudrais savoir la cause. Peut-être . . . ajouta- t-il en baissant la voix et en coulant de droite et de

gauche des regards inquiets, peut-être ne serait-il pas inutile que je la connusse. . . .

— Oh! citoyen, c'est bien simple. . . . Toute la faute en est à moi. J'ai voulu distraire ces pauvres enfants qui ont éprouvé hier une grande émotion et le hasard m'a bien mal servie. J'ignorais que le spectacle de Séraphin se terminât par ce drame malencontreux qui n'a fait qu'aviver en elles un tragique souvenir.

— Quel souvenir ?

— Leur père a été arrêté hier, comme suspect, et conduit à la Conciergerie. . . .

— A la Conciergerie ? . . .

— Oui, citoyen. . . . Hélas! continua-telle d'un ton plus bas, on craint qu'il ne passe, dans la semaine, devant le tribunal. . . .

— Son nom?

— Alors, vous comprenez, qu'en voyant représentée la scène qui, trop réelle, a désolé hier la maison, ces pauvres enfants aient songé à leur père. . . .

— Son nom, vite? . . .

La femme hésitait; elle craignait d'avoir déjà trop parlé; mais, comme mue par une inspiration subite de tendresse filiale, par un de ces mouvements d'espoir fou qui s'accroche à l'invraisemblable, la plus jeune des fillettes leva vers l'homme en qui elle devinait un protecteur ses yeux pleins de grosses larmes, et dit, toute secouée de sanglots:

go LE NOËL

— Monsieur ... si vous le pouvez . . . faites qu'on nous rende notre papa ... il s'appelle le comte de Courville.

Et ouvrant ses petits bras, elle se jeta au cou de Fouquier-Tinville qui s'était courbé vers elle pour recevoir sa confidence. Il la serra frénétiquement contre sa poitrine, puis la repoussant brutalement il partit à grands pas et se perdit dans la foule, le long des galeries.

Le lendemain, on apportait au ci-devant hôtel de Courville un pli cacheté sur lequel était écrit :

A Félicité et Laure Courville Pour leur Noël

Et sous ces deux lignes, en manière de signature, un simple prénom: Quentin. C'était Tordre de mise en liberté du suspect, qui fut, le soir même, rendu aux siens et ne fut plus inquiété tant que dura la Terreur. ^

L'anedocte, assure-t-on, est authentique; et si les détails en sont fantaisistes, la tradition, du moins, subsiste d'un mouvement de pitié, qui, certain jour, au contact d'un enfant en larmes, amollit le cœur de Fouquier-Tinville. Et Ton ne peut s'empêcher de songer que, dix-huit mois plus tard, quand vint son tour de monter sur cet échafaud qu'il avait tant fatigué, quand il traversa Paris sous les huées, les cris de joie, de haine, de colère, sous le plus effrayant ouragan de bravos vengeurs qui ait jamais

souffleté un être humain, on ne peut s'empêcher de songer que, dans Paris en Hesse, il y avait deux enfants qui pleuraient à la pensée qu'on allait faire mourir celui auquel elles devaient la vie de leur père.

Qui oserait affirmer que les larmes de ces deux fillettes n'auront pas fait contrepoids, dans la balance éternelle, à l'opprobre et à la malédiction du monde entier!

LA CARRIERE DE MONSIEUR COLLERET

LA CARRIÈRE DE MONSIEUR COLLERET 95

LA CARRIERE DE MONSIEUR COLLERET

Est-ce à Soissons, à Montdidier, ou bien à Saint-Quentin, ou encore à Laon, que, le 25 décembre 1808, l'empereur Napoléon, à Tapogée de sa puissance et de sa gloire, s'en vint, de Compiègne, présider à l'inauguration de casernes nouvelles? Le détail a trop peu d'importance pour mériter d'être vérifié. Il est d'usage, d'ailleurs, lorsqu'on transforme en conte une « histoire vraie », d'en modifier avec soin les noms de lieux et les dates, afin de rendre les héros méconnaissables, et c'est une tradition à laquelle nous ne voulons pas déroger.

Ce qui reste d'une indiscutable authenticité c'est que, la veille de ce jour-là, l'heureuse cité qui se préparait à recevoir, le lendemain, le maître du monde, vivait dans l'agitation et la fièvre qui précèdent les grands événements: on avait élevé, à l'entrée de la ville, un arc de triomphe en toile peinte surmonté d'un grand aigle, à bec crochu, charpenté et doré par le décorateur du théâtre municipal. Un autre portique, tout en baïonnettes, en crosses de fusils et en pistolets était dressé, par les

soins des militaires, dans la cour du nouveau quartier, et, entre ces deux portes triomphales, sur tout le parcours que devait suivre à pied Sa Majesté, étaient disposées des guirlandes de lierre et de chêne vert, piquées de belles fleurs en papier de couleur, et que soutenaient des mâts vénitiens ayant, au sommet, des N en lampions parmi des trophées de drapeaux.

Dès le 24, veille du grand jour, toutes les autorités de la région avaient débarqué dans la ville; les hôtels regorgeaient; chacune des maisons bourgeoises hébergeait un personnage de marque; une proclamation du préfet avait convoqué Tarmée entière des fonctionnaires qui, tous, du plus élevé au plus infime, devaient assister à Farrivée de Tempereur et se former derrière lui en cortège depuis Feutrée de la ville jusqu'aux casernes. Et c'est pourquoi M. CoUeret occupait la soirée de cette veille de Noël à brosser sa meilleure houppelande et à passer au vernis Leuthraud ses escarpins les moins éculés.

M. CoUeret était un jeune homme de vingtquatre ans, commis de cinquième classe à la sous-direction des Droits réunis; il touchait huit cents francs de traitement, dont une caisse prévoyante de retraite lui retenait une partie. Il n'avait ni appui, ni chance d'avancement; c'était d'ailleurs un employé modèle, aussi exact que scrupuleux, médiocrement noté,

DE MONSIEUR COLLERET 97

pourtant, par ses chefs qui ne lui connaissaient aucun protecteur influent. Dans ses rêves les plus ambitieux, il se voyait finissant ses jours administratifs, après trente ans de labeur, dans quelque recette buraliste, à dix-huit cents francs d'appointements.

Aussi M. CoUeret n'était-il pas très joyeux, dans sa misérable chambre garnie, en passant, ce soir-là, au pinceau ses escarpins vernis; il pensait à d'autres veilles de Noël, déjà bien lointaines, où, comme maintenant, il préparait ses souliers; mais c'était alors pour les placer dans la cheminée, certain que le petit Jésus passerait, pendant la nuit, y déposer toutes sortes de belles choses. Qui viendrait aujourd'hui lui faire pareille surprise? Quelle bienfaisante divinité s'ingénierait à penser à lui? Tout de même lorsqu'il se coucha, par une sorte de superstition, encore qu'il fût bien certain qu'il n'avait rien à attendre, il déposa ses souliers un peu moins près de son lit, un peu plus près de la cheminée qu'il ne faisait à l'ordinaire et il fut presque déconfit lorsque, le lendemain, à son réveil, il trouva les escarpins vides, tels qu'il les avait laissés la veille. Il s'habilla tristement; au dehors, les tambours battaient le rappel; on entendait au loin des musiques militaires circulant déjà par la ville, et, de la rue, montait la rumeur d une foule de paysans, arrivant sans cesse des

villages voisins et circulant, bouche bée, pour voir les drapeaux et contempler les décorations.

Le rendez-vous général des fonctionnaires était pour dix heures: M. CoUeret, comme bien on pense, y fut exact. Sur la place, devant l'arc de triomphe, les autorités formaient déjà un grand demi-cercle; un groupe important comprenait, outre le maire et le préfet en grande tenue, le premier président du ressort, les conseillers et les juges, le procureur général, toute la magistrature en robes; il y avait des généraux, des professeurs de faculté, deux évêques; puis, formant les ailes de ce corps central, les inspecteurs des forêts, les directeurs des services départementaux, les juges de paix, les curés; les grades diminuant d'importance, à mesure qu'on s'éloignait du groupe principal; aux extrémités du demi-cercle se tenaient les employés d'octroi, les capitaines de pompiers, les agents-voyers, les piqueurs des ponts-et-chaussées et les commis d'administration dont la foule modeste terminait cette belle ordonnance.

M. CoUeret, le plus infime, était à l'extrémité de la file; il n'était pas homme à se pousser, et resta humblement à sa place ; comme elle était la dernière de toutes, il se trouvait adossé à l'un des pylônes de l'arc triomphal, voyant, en face de lui, le groupe imposant des gros personnages dont il ne connaissait pas un seul

DE MONSIEUR COLLERET 99

et qu'il apercevait s'abordant, se congratulant, échangeant des saints ou des poignées de mains, dans un chatoiement d'uniformes, de toges rouges et d'habits brodés. Le temps était brumeux et lourd, un ciel de plomb présageait l'ondée.

Tout à coup, on entendit au loin le canon tonner; il y eut un remous parmi les hauts fonctionnaires; chacun gagna son emplacement hiérarchique ; des commandements brefs et des bruits d'armes coururent sur les rangs des troupes; des officiers, sabre au clair, passèrent en galopant, et presque aussitôt, avec un bruit d'avalanche, parurent, au grand trot, droits sur leurs selles, pistolets au poing, les cavaliers de l'escorte; derrière eux venait, seul, un mameluk, turban en tête, yatagan en main, puis les piqueurs à la livrée impériale et enfin la berline du maître, attelée de six chevaux que montaient les postillons à veste verte de la grande écurie. La voiture s'arrêta sous l'arc même, parmi les cris de Vive l'Empereur ! le bruit des tambours, les salves et les fanfares; un écuyer se précipita à la portière, l'ouvrit, déploya le marchepied et l'on vit paraître Napoléon, l'air renfrogné sous le petit chapeau légendaire, vêtu, sur son uniforme, d'une houppelande verte à boa de fourrure.

Le petit commis des Droits réunis, sachant

loo LA CARRIÈRE

bien que personne ne ferait attention à lui, avançait la tête pour ne rien perdre du spectacle; il était à deux pas de l'empereur qu'il vit descendre péniblement de la voiture et qui mit pied à terre en maugréant ; CoUeret crut même entendre sortir de la bouche impériale un formidable juron, roulé à mi-voix; et il restait là, ébahi de contempler de si près rhomme du destin, quand, tout à coup, il se sentit brusquement pris par le bras et pensa chanceler sous le coup. ... Il eut bien de la peine à reprendre son aplomb quand, rappelant ses esprits, il s'aperçut que c'était l'empereur lui-même qui lui faisait l'insigne honneur d'utiliser comme point d'appui sa chétive personnalité. D'abord il crut qu'il allait s'écrouler, tant son émotion était forte, de sentir la main du conquérant sur son bras, il avait la tête en feu et les oreilles bourdonnantes; son cœur galopait dans sa poitrine et c'est à peine s'il entendit les derniers mots du discours que le préfet, qui s'était approché, prononçait d'une voix sanglotante d'émotion.

L'empereur, lui, n'en écouta pas une phrase; il se tenait immobile, toujours appuyé au bras du petit commis, et regardant obstinément le bout de ses bottes.

La mine courroucée, le front bas, il n'écouta pas davantage les harangues que, successivement, vinrent lui décharger à bout portant l'un

DE MONSIEUR COLLERET loi

des prélats et le premier président; CoUeret n'en perdit pas une intonation, encore qu'il sentît son attitude très gauche et qu'il n'osât ni bouger la tête, ni faire un mouvement.

Enfin les discours se terminent, le cortège se forme; un chambellan, par un profond salut, fait comprendre à Sa Majesté que le moment est venu de faire son entrée dans la ville et de se rendre aux casernes; et alors on voit ce spectacle extraordinaire: l'empereur, sans quitter le bras de son compagnon tremblant, se met en marche, de plus en plus soucieux; il n'écoute aucune des obséquieuses explications dont le préfet est prodigue ; il va, parlant sans cesse à M. CoUeret qui courbe sa haute taille pour mieux saisir les paroles tombées de la bouche du dieu; peu à peu la discrétion, le respect, Tétonnement imposent à tous le silence et la réserve; on ralentit le pas pour ne point gêner la conversation de Tempereur et du jeune employé des Droits réunis. On voyait celui-ci, reprenant progressivement son sang-froid, répondre en phrases courtes aux confidences de Sa Majesté; et c'est ainsi que se passa toute la cérémonie; arrivé aux casernes, Napoléon — toujours au bras de CoUeret — monta les étages, parcourut les salles, longea les couloirs, descendit aux sous-sols, traversa les cours, sans cesser de causer avec son acolyte, sans donner un coup d'œil aux constructions qu'il inaugu-

rait de si étrange façon et suivi à distance respectueuse par le troupeau des hauts fonctionnaires, muets de surprise et frémissants de curiosité.

Enfin la tournée s'acheva; l'empereur rejoignit sa berline, prit congé du pauvre employé sans plus de façon qu'il n'en avait mis à l'aborder, reprit sa place dans la voiture, fit un signe de la main aux autorités presque prosternées et, — tandis que, de nouveau, les tambours battaient et que les canons tonnaient, — il s'éloigna, au galop de ses six chevaux, sur la route de Compiègne.

vSur la place, dès que la voiture impériale eut disparu, un groupe compact se forma autour de CoUeret; on l'interrogeait; on se bousculait pour le mieux considérer; on cherchait à connaître le motif de la faveur insigne dont il venait d'être l'objet envié. Lui restait impénétrable, l'air songeur, mal remis, sans doute, de sa stupéfaction. Le préfet, d'un ton plein d'onction et de douceur, lui glissa à l'oreille une invitation à dîner pour le banquet du soir; le général commandant la division lui serra les mains à les lui briser; le premier président le pria de vouloir bien venir, la semaine suivante, chasser sur ses terres ; CoUeret ne savait auquel entendre; il saluait, remerciait, touchait les

DE MONSIEUR COLLERET 103

mains tendues; mais à cette question cent fois répétée :

— « Qu'est-ce que Tempereur vous a dit ? » Il s'obstinait à répondre d'un air de discrétion modeste :

— « Oh ! des choses très particuHères ! »

Le soir, il fut choyé à la préfecture; la préfète ouvrit le bal à son bras; elle se savait jolie, était Parisienne et coquette; elle crut avoir facilement raison de la réserve du petit commis; mais elle n'apprit rien. Le lendemain, en arrivant à son bureau, M. CoUeret fut appelé chez son directeur, fonctionnaire fort rébarbatif à l'ordinaire, et qui fut charmant ce jour-là; s'efforçant d'arracher à son subordonné, par mille gracieusetés et câlineries, le secret du mystérieux entretien de la veille. Le subordonné fut impénétrable; ce qui ne r empêcha point — au contraire — de devenir, en peu de jours, l'idole du monde officiel; les invitations affluèrent: bals, chasses, dîners, il était de toutes les fêtes, les dames les plus hautaines prenaient son jour et, comme il négligeait forcément son bureau, il reçut de l'avancement, devint, de simple commis, en deux ans, inspecteur; chacun s'ingéniait à prévenir ses moindres désirs; il n'avait pas à postuler, aucun souhait à former, rien qu'à se laisser vivre. ... Il fut proposé pour la croix et le préfet entreprit même le voyage de Paris

pour hâter sa promotion. En 1814, CoUeret était sous-directeur et décoré!

Dam! à la chute de l'Empire, les choses changèrent; son directeur, devenu soudain aussi rogue qu'il s'était précédemment montré affable, son directeur se débarrassa de lui en Fexpédiant dans un poste lointain et difficile; comme M. CoUeret réclamait contre cette mesure, on le mit en disponibilité; il obtint pourtant de rentrer dans T administration, mais à un grade inférieur à celui qu'il avait occupé; pendant trente-six ans il ne reçut pas un centime d'augmentation; il connut les résidences les plus décriées et les fonctions les plus rebutantes; on l'expédia comme receveur à Orchies; de là, sans avancement, à Saint- Jean-Pied-de-Port; puis, comme receveur encore, on l'exila à Binic, d'où il partit pour Embrun, comme receveur toujours. Impassible, il ne formulait pas une plainte; tous les deux ou trois ans, il allait à Paris, faisait dans les bureaux du ministère les visites indispensables et en revenait, avec un sourire ironique aux lèvres, mais sans jamais obtenir une amélioration de situation.

Une revanche le guettait, éclatante : survint la Révolution de 1848, bientôt suivie de l'élection du prince Louis-Napoléon à la présidence. CoUeret était alors receveur à Portde-Bouc: par dépêche, il est nommé inspecteur

Page 1