DE MONSIEUR COLLE RE T
à Versailles, et, tout à coup, sa carrière, interrompue depuis 1814, recommence brillante, inespérée, extravagante; en 1852, il est directeur à Nantes: deux ans plus tard, conseiller d'État, il reçoit la rosette des mains de Napoléon III; bref, il mourut à quatrevingt-huit ans, membre du conseil privé, sénateur et grand-croix de la Légion d'honneur!
Quelques mois avant sa fin, un de ses jeunes neveux le trouva un jour dans son grand fauteuil, rêveur à son ordinaire et ayant, au coin des lèvres, ce sourire ironique qui ne le quittait guère; il avait cet air de satisfaction d'un homme qui, spectateur de sa propre vie, assiste à la plus désopilante des comédies. Ce jour-là, il était en veine de confidences et comme il rappelait à son neveu les débuts de sa carrière et l'incident étrange qui avait changé sa fortune, il lui dit:
— ^( Veux- tu savoir ce que m'a dit l'empereur? »
L'autre était tout oreilles, ainsi qu'on peut penser; M. Colleret continua:
— « Il n'y a au monde qu'une chose indispensable, c'est de connaître les hommes et, si je te dévoile mon secret, c'est dans Tespoir que cette révélation ne te sera pas inutile. Voici les faits: dès que Napoléon m'eut pris
io6 LA CARRIÈRE
le bras, il dit en grommelant et parlant moins pour moi que pour son propre soulagement :
— Ah I le maudit cor ! Et il ajouta: Je ne pourrai jamais parcourir leurs satanées casernes si vous ne me soutenez pas. Il avait pris mon bras, comprends-tu, comme il aurait pris celui de tout autre et simplement parce que Tinfimité de ma personne m'avait valu la dernière place au bout de la file des fonctionnaires et que je me trouvai, par conséquent, le plus rapproché du marche-pied. L'empereur souffrait cruellement et ne voulait pas boiter; il se cramponnait littéralement à moi et jamais je n'ai entendu jurons comparables à ceux qu'il proférait chaque fois qu'il appuyait à terre son pied endolori. J'ai retenu textuellement quelques-unes de ses phrases, je te les transmets pieusement: — Ah ! grognait-il, ils m'ont fait des hottes trop étroites ; et dures ! On ne trouve plus de bon cuir, Avez-vous du bon cuir, ici ? A^' avez-vous jamais de cors ? Quand j'étais sous-lieutenant, j'avais des bottes parfaites ; c'était du veau très souple, fourni par le sellier de l'Ecole militaire ; avec celles-là^ jamais un durillon, jamais un œil de perdrix. Et solides ! Je suis allé de Valence à Pont- Saint-Esprit à pied avec ces bottes-là, et sans une écorchure. C'était du veau excellent, excellent ! . . . Tout cela comme tu devines, entremêlé de jurons, de plaintes, de récriminations contre
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Daquin, son bottier, — j'ai retenu le nom, — d'explosions de colère contre les fonctionnaires qui nous guettaient, contre les discours et les compliments, contre la caserne, surtout, qu'il vouait à tous les diables. ... Il ne m'a pas dit autre chose, je l'atteste; il m'a quitté sans un mot de remerciement, n'a jamais su mon nom et je ne l'ai jamais revu. Pour le reste, je n'ai eu qu'à me taire; le soir même, mon avenir était assuré; on se figurait faire la cour au Maître en accablant de faveurs «son protégé; )) les notes élogieuses s'accumulaient dans mon dossier. . . . Mais le gouvernement de la Restauration les y trouva et les amplifia en sens inverse; chaque année s'ajoutaient à ma feuille signalétique des commentaires dans ce style: bonapartiste incorrigible, — était des familiers de /' Usurpateur, — a reçu les confidences de l'Ogre de Corse, etc. . . . De sorte que, quand l'Empire reparut, après trente-six ans d'interrègne, j'étais tout désigné pour compter parmi les plus favorisés. Songe! Un homme dont la carrière a été brisée par suite de son dévouement à la cause impériale. »
Et le vieillard ajoutait, non sans sourire encore :
— (( Vois-tu, quand on devient très vieux, on se retrouve très jeune; et, maintenant que j'ai longtemps et mûrement réfléchi à ce qui
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m'est arrivé, je suis sûr, entends-tu, absolument sûr, que c'est le petit Jésus qui a tout conduit. Je me souviens parfaitement que, à la veille de ce jour de Noël où devait si bizarrement se décider ma carrière, après avoir ciré mes souliers, j'eus, par un reste de foi, de superstition enfantine, l'idée de les déposer au coin de l'âtre, ainsi que je le faisais alors que j'étais gamin. Je fis la chose sans confiance, un peu pour me moquer de moi-même, pour railler sottement ma misère et mon isolement; et le lendemain, à mon réveil, je crus que mes escarpins étaient vides, que le petit Jésus n'y avait rien mis; je me trompais; il y avait déposé ceci; seulement, je ne le voyais pas. »
Et M. CoUeret désignait son grand cordon rouge et son habit brodé de sénateur qu'un valet de pied préparait pour une réception à la cour qui devait avoir lieu le soir. Bien vite, le vieillard, un instant ému, reprit sa mine ironique.
— « Tout cela, pour avoir servi, pendant une heure, de canne à Napoléon. D'ailleurs, ajouta-t-il, en clignant malicieusement les yeux, je puis bien le dire aujourd'hui, j'ai toujours été foncièrement royaliste. »
Aussi loin que se reportent dans le passé mes souvenirs, je revois la vieille marquise de Flavigny, souriante et sereine, habituellement assise dans une antique bergère garnie de velours couleur de pêche, sur lequel se détachaient ses cheveux gris et ses grands bonnets de dentelle ornés de nœuds tremblants.
Près d'elle se tenait, presque sans cesse, sur une chaise basse, une femme du même âge, souriante aussi, le visage calme et apaisé: on appelait celle-ci « Mademoiselle Odile. » Ce n'était pas une servante; une grande familiarité semblait unir les deux vieilles qui, tout en tricotant d'affreux jupons de laine bleue à grosses mailles qu'elles distribuaient aux pauvres, le jeudi matin, avec une miche de pain et cinq pièces de deux liards, échangeaient à voix basse, d'un air de camaraderie, presque de complicité, d'interminables confidences. A certains jours, jours de grands rangements, quand le tricot chômait, les deux amies entreprenaient la visite de leurs armoires, immenses bahuts de chêne verni à longues pommelles de cuivre, avec des entrées de serrures, étroites et hautes, découpées en
arabesques; elles ouvraient des boîtes, enrubannaient le linge, étendaient sur les rayons de beaux napperons brodés, époussetaient, frottaient toute la journée. Nous étions là une bande d'enfants, admis à ce spectacle salutaire, à condition de ne toucher à rien.
Au fond d'une de ces mystérieuses armoires, comme en un sanctuaire, reposait, debout dans une boîte de verre, un objet pour lequel les deux dames semblaient avoir une sorte de vénération. C'était une grande poupée vêtue, à l'ancienne mode, d'une robe de soie élimée; les années l'avaient faite presque chauve; son nez était cassé, ses mains et son visage étaient écaillés et dé vernis, et je me rappelle qu'elle n'avait plus qu'un soulier, un vieux soulier, de maroquin tout craquelé, avec une boucle d'argent noirci et un haut talon qui avait été rouge.
Quand elles en arrivaient à cet imposant bibelot, la marquise et Mlle Odile le déplaçaient avec des ménagements d'enfant de chœur maniant un reliquaire: elles en parlaient à voix craintive, en phrases courtes :
(( Elle a encore perdu des cheveux. . . . Son jupon est maintenant tout usé. . . . Voilà un doigt qui tombera bientôt. ))
On soulevait avec mille précautions le couvercle de verre, on rajeunissait le poivre, on défripait la jupe, à petits coups d'ongle, très
prudents. Puis on remettait la poupée en place, debout sur le plus beau rayon, comme sur un autel.
— «Tient-elle bien, ma mie?» demandait la marquise. C'est ainsi qu'elle désignait Mlle Odile; celle-ci, familièrement, l'appelait «Madame Solange.» sans jamais lui donner son titre, parlant avec une sorte d'accent lointain d'Alsace, sans rudesse pourtant, et si discret qu'on l'eût dit estompé par le temps.
Nous n'en savions pas davantage sur l'histoire des deux vieilles dames et de leur poupée quand, un soir — c'était la veille de Noël d'une année qui est déjà bien loin — nous fûmes, d'un coup, initiés à tout le mystère. Ce jour-là, Odile et la marquise avaient bavardé avec plus d'animation encore qu'à l'ordinaire. Vers le soir, toutes deux s'étaient recueillies et avaient fait silence: les mains jointes, elles se regardaient d'un air attendri et l'on devinait qu'un commun souvenir leur remplissait l'âme.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, Odile alluma les bougies; puis, sortant de dessous son tablier un trousseau de clefs, elle ouvrit l'armoire à la poupée. On tira la poupée de sa boîte; dans ses falbalas ternis, avec sa tête sans cheveux, elle paraissait bien plus vieille que les deux dames qui se la passaient, de mains en mains, avec des mouvements soigneux,
presque tendres. La marquise la prit sur ses genoux, ramena doucement le long du corps les bras de plâtre dont les jointures firent entendre un vieux petit grincement, semblable à une plainte, et elle se mit à contempler la « dame » avec un sourire plein d'affection.
« Ma mie, fit-elle, comme parlant à la poupée, si je contais à ces petits notre histoire ?»
Ce fut Odile qui remua gravement la tête, en manière d'acquiescement; la marquise nous fit signe de nous grouper autour d'elle; elle tenait la poupée assise sur ses genoux, c'est à elle qu'elle semblait adresser son récit. Elle dit d'abord que, bien des années auparavant, alors qu'elle-même était une enfant, la guerre civile dévastait la Bretagne, pays où elle était née: c'était l'époque de la grande épouvante.
Dès les premiers jours de 1792, les parents de la petite Solange avaient émigré, la confiant, par crainte des hasards de l'exil, aux soins d'une paysanne de Ploubalay, un bourg voisin de leur château, près de la côte malouine; ils étaient d'ailleurs persuadés que la « bonne cause » triompherait et que leur absence serait courte.
Mais, presque aussitôt, la frontière s'était fermée; des lois impitoyables frappaient les émigrés qui tentaient de rentrer en France; une effrayante tourmente passait sur la Bre-
tagne. Solange, tout le temps que dura le sanglant ouragan, resta chez les villageois auxquels elle avait été remise, les Rouault, bonnes gens terrorisés, sans nouvelles des parents de la fillette, sans possibilité de communiquer avec eux, la loi punissant de mort toute tentative de correspondance avec les émigrés.
Ploubalay est un gros village, à trois lieues de Saint-Malo, distant d'une demi-heure de la côte; celle-ci est hérissée de rochers roux, et protégée par un archipel de récifs que la mer continuellement assiège et qui rendent périlleuse toute tentative de débarquement. Les bleus occupaient le bourg, dont ils avaient chassé les chouans; le sergent qui les commandait était un de ces bas-officiers comme en comptait beaucoup Tarmée révolutionnaire: rude patriote, inflexible et bourru. Il était Alsacien et s'appelait Metzger. Tout le village le redoutait; la petite Solange particulièrement, tremblait, lorsque, assise sur le seuil de la maison des Rouault, elle apercevait cet homme terrible, dont la grosse moustache, les sourcils épais, les regards soupçonneux, la voix sonore et l'accent rocailleux étaient son cauchemar. Quand le sergent Metzger n'était pas avec sa troupe en expédition, il se tenait sans cesse à la porte du poste installé dans l'église désaffectée, à cheval sur une chaise
ii6 LA POUPEE
et fumant obstinément sa pipe; de là, avec un air farouche, il surveillait les trois rues du bourg.
Un jour que Solange était allée chercher un pain pour la mère Rouault, elle revenait portant dans son tablier la lourde miche noire, quand elle aperçut, à sa place habituelle, devant le porche de la ci-devant église, le sergent Metzger dont les gros yeux, de loin, la suivaient. Elle aurait bien voulu faire un détour, mais elle n'osa pas; prenant bravement son parti, elle se mit à marcher vite, comme une fille qu'on attend, trottinant le long des maisons sans tourner la tête. Au moment où elle espérait avoir échappé au danger, elle entendit la voix retentissante du bleu :
— Halte-là, petite !
L'enfant sentit son cœur s'arrêter dans sa poitrine: elle resta sur place, figée de peur, prête à défaillir.
— Approche ici . . . allons . . . plus près ! reprit la voix.
Elle obéit, la tête perdue: maintenant elle était à deux pas du sergent et n'avait pas encore osé lever les yeux. Il la laissait là, sans rien dire: enfin d'un ton dont l'enfant tressaillit, comme d'un coup de tonnerre:
— Tu es une petite aristocrate? dit-il.
Elle resta bouche bée, sans voix, se recom-
mandant au bon Dieu. Elle n'avait pas très bien compris; mais elle savait que ce mot d'aristocrate désignait des gens qu'on faisait mourir.
— Qnel âge as- tu? reprit l'homme.
D'une pauvre voix enrouée, chevrotante de terreur elle répondit :
— Huit ans . . .
Elle allait ajouter, poliment, «monsieur»; mais elle ravala le mot, d'instinct, sûre que, si elle l'avait prononcé, le soldat l'aurait égorgée, tout de suite.
Il n'avait pas l'air d'y songer; il grommela:
— Huit ans . . . huit ans ! C'est bien ça . . . Et tout de suite, il ajouta:
— Tu es grandelette et forte, pour ton âge. Il dit cela d'un ton si différent que, surprise,
elle le regarda; il était effrayant à voir, avec son bicorne de travers d'où pendait un gland de crins rouges, sa face hâlée, sa pipe noircie, ses manches chevronnées, ses buffieteries blanches, croisées sur la poitrine, son grand sabre et ses guêtres boueuses. Et, pis que tout cela, ses yeux, ses yeux profonds et pénétrants qui semblaient la dévorer.-
— Allons, file ! ordonna-t-il.
Elle tourna les talons et reprit, secouée d'émotion et chancelante, sa marche rapide vers la maison.
ii8 LA POUPÉE
De ce jour-là, elle se sentit guettée par le sergent. Quand il passait, à la tête de ses hommes, devant la porte des Rouault, il jetait un regard dans Tintérieur de la chambre, pour Ty chercher. S'il la rencontrait par les rues, il s'arrêtait pour la suivre des yeux, ou bien, de sa voix rugueuse, avec son diabolique accent qui faisait frémir, il Tinterpellait à grands éclats.
— Ah ! ah ! ah ! petite !
Solange aurait bien voulu ne plus sortir; mais la mère Rouault, qui prévoyait que Tenfant ne reverrait jamais ses parents et qui, d'ailleurs, n'était pas femme à l'héberger pour rien, l'utilisait aux courses du ménage. Ainsi réduite à se trouver presque chaque jour en présence de son épouvantail, Solange en était arrivée à faire le sacrifice de sa vie ; le méchant bleu n'attendait, manifestement, que l'occasion. Elle n'eut plus de doute le jour où, la voyant occupée à laver des légumes dans la fontaine de la place, il l'interpella tout à coup :
— Petite, comment t'appelles- tu?
Bien convaincue qu'il prenait son signalement et que son heure était venue, elle répondit, résignée:
— Solange . . .
Le sergent s'exclama:
— Solange! (Il prononçait Zaulanche) Quel drôle de nom !
Il lui tâta les bras, la souleva de terre pour la soupeser.
— Huit ans! fit-il, huit ans! Comme ça pousse !
Elle s'imagina être entre les mains d'un ogre convoitant une proie assurée.
La vie, avec cette perspective, devint pour elle lugubre. Décembre était arrivé avec ses nuits sinistres, ses jours sans soleil; il ne se passait guère de jour où les bleus ne s'emparassent de quelque émigré; les exilés enduraient si grande misère à Jersey ou à Londres, ils souffraient d'un si ardent désir de revoir la France que beaucoup, n'y tenant plus, se risquaient à débarquer. Les bleus, embusqués sur la côte, leur donnaient la chasse dans les rochers et sur la lande. Ils avaient dressé, pour traquer ce gibier d'un nouveau genre, d'énormes chiens qui dépistaient les malheureux se traînant la nuit dans les fossés, restant, pendant le jour, couchés sous les ajoncs. On les voyait traverser Ploubalay, enchaînés, les vêtements en lambeaux, encadrés de soldats qui les conduisaient à Saint-Malo, à Rennes, où, après un jugement sommaire, ils étaient fusillés. La loi était sans pitié et l'arrêt sans appel: tout émigré pris était un homme mort.
Quand vint la veille de Noël de cette année
1793, personne, au village, ne fit mine de songer à la douce fête de jadis. L'église était fermée, les cloches muettes; la nuit tomba, très brumeuse; on avait entendu, toute la journée, les chiens aboyer du côté de la lande Bodard: les bleus avaient dû faire bonne chasse. La petite Solange couchait, au premier étage de la maison Rouault, dans une mansarde voisine d'un grenier à fourrage, plein d'ombre et de terreur, dont elle frissonnait, la nuit, immobile dans son lit, en songeant à tous les mystérieux dangers que pouvait receler cette caverne.
Ce soir-là, elle était bien triste. Tandis qu'elle se déshabillait en grelottant, elle avait souvenir d'autres veilles de Noël, joyeuses celles-là, alors qu'elle était encore avec ses parents et que son petit cœur se gonflait d'affection. Quels radieux réveils, en ce tempslà ! Quelles extases devant la cheminée remplie de jouets, de friandises, de paquets blancs enrubannés! Et, tout en rêvant, elle tenait, de ses mains lasses, ses gros sabots que, certes, elle n'allait pas déposer près de Tâtre, sachant bien qu'ils resteraient vides, comme l'année dernière. Le petit Jésus avait donc peur, qu'il ne venait plus en France ?
Elle crut entendre du bruit dans le grenier et, vite, elle souffla sa chandelle et s'enfouit sous ses couvertures.
Solange s'endormit.
Pendant son sommeil, il lui sembla qu'une porte s'ouvrait, tout doucement, et qu'une ombre pénétrait dans sa mansarde. Elle glissa un regard hors des couvertures: la nuit, maintenant, était limpide, la chambre était éclairée par la lune.
Rêvait-elle? Elle distingua que l'ombre était un homme: un homme vêtu comme ces émigrés qu'elle voyait passer dans les rues du bourg quand on les menait prisonniers à Saint- Malo; elle entendit une voix très douce qui disait :
— N'aie pas peur, ma petite Solange, n'aie pas peur!
Solange n'avait pas peur.
Elle sentit qu'une main, avec précaution, écartait les boucles qui couvraient son front: un rayon de lune, par la fenêtre sans rideaux, tombait sur elle. L'homme qui était entré la regarda :
— Que tu es belle, ma petite Solange, et grande et forte!
Il semblait ne pas se lasser de la contempler. Et, tout à coup, il la prit dans ses bras, la serra frénétiquement, l'étouffa de baisers. Elle ne savait plus si elle était éveillée ou si elle rêvait ; mais, tout de suite elle pensa que, si son père vivait, s'il était là, il aurait pour elle cette voix, et ces caresses si douces, et cette étreinte, et ce baiser-là. 11 lui sembla que l'homme
s'agenouillait près de son lit, elle crut entendre qu'il sanglotait, elle se blottit dans ses bras et — si heureuse! — elle se rendormit.
A Taube, quand elle ouvrit les yeux, elle eut peine, d'abord, à rassembler ses souvenirs. La conscience bientôt lui revint: décidément elle avait rêvé; la chambre était vide; la porte du grenier close; au-dessous, elle entendait la mère Rouault aller et venir, d'un pas lourd, comme à l'ordinaire. Solange s'assit sur son lit, et, soudain, elle jeta un cri de joie. . . . Sur ses sabots, bien accouplés, elle venait d'apercevoir, debout, dans la splendeur d'une robe de soie vert d'eau, une grande poupée, imposante et souriante, une poupée vêtue comme une milady, avec de belles boucles soyeuses qui tirebouchonnaient autour de ses joues d'émail, un fichu de dentelles à la reine, et des souliers de maroquin à boucle d'argent, bien brillante. . . . L'enfant tomba à genoux devant la « dame » et, tout de suite, elle l'appela Yvonne, Elle se vêtit en quelques instants, et, tenant « sa fille » dans ses bras, elle descendit à la salle. La mère Rouault, la voyant paraître en compagnie de ce jouet merveilleux tel que son imagination n'en avait jamais rêvé, s'exclama, stupéfaite:
— Bon Dieu, Solange, qui t'a donné cette poupée-là ?
— Madame, répondit simplement Tenfant, c'est le petit Jésus.
La Bretonne resta bouche bée : encore qu'elle fût croyante, ce miracle-là, tout de même, lui paraissait dépasser les bornes de la puissance divine. Pourtant Tévidence l'écrasait: elle savait bien que jamais nul n'aurait pu se procurer à Ploubalay une pareille merveille, pas plus qu'à Matignon, d'ailleurs, ou même à Saint-Malo ou à Rennes. Elle en devint, du coup, très respectueuse, examina, sans trop oser y toucher, la dame que lui présentait triomphalement Solange; puis elle appela son homme.
— Guette donc, Rouault, ce que le petit Jésus vient d'apporter à notre demoiselle !
Rouault fut moins étonné; c'était un cœur simple, peu connaisseur, du reste, en soieries et en afïiquets. Mais déjà des voisines étaient accourues. Elles jabotaient, les mains jointes d'admiration. Quelques - unes s'inclinaient naïvement devant le prodige indiscutable. D'autres, plus sceptiques, demeuraient hébétées, s'interrogeaient sans trouver une explication satisfaisante. Solange, elle, s'inquiétait peu de leur émoi, berçait Yvonne, l'embrassait avec précaution, osant à peine effleurer du bout des lèvres les boucles blondes et les joues luisantes de sa fille; elle la mit à la fenêtre, lui montra la courte perspective de la grande
rue de Ploubalay, puis, comme la mère Rouault, revenant aux choses pratiques, Texpédiait en commission au bout du village, chez le bourrelier Coiquaud qui vendait des fèves, Tenfant, radieuse, emmena avec elle sa poupée.
L'événement était déjà connu dans la moitié du bourg; les paysannes se mettaient sur leur seuil, pour voir; Solange passait, grave et fière, comprenant son importance. Quand elle arriva devant Téglise, où se tenait, à son ordinaire, à cheval sur sa chaise, le sergent Metzger, elle ne pensa pas cette fois à se détourner : quel danger la pouvait menacer en un pareil jour? Sa joie intérieure était si complète qu'elle n'avait plus peur de rien ni de personne; et quand le sergent T appela, lui demandant ce qu'elle portait, elle s'arrêta, avec aplomb, et s'approcha du soldat:
— C'est une poupée.
— Une belle poupée! D'où tiens-tu ça, gamine ?
— Monsieur le sergent, c'est le petit Jésus qui me l'a donnée.
Le Jacobin se leva, terrible, repoussa sa chaise d'un coup de pied.
— Tu dis? hurla-t-il.
— C'est une poupée que le petit Jésus vient de m'apporter pour mon Noël, répéta l'enfant.
Metzger était médusé de tant d'audace:
— Tu te figures, ricana-t-il, que je vais croire à ces . . .
Devant l'air candide de l'enfant, il s'arrêta; mais, lui prenant des mains la poupée, il Texamina soigneusement:
— Une belle dame, c'est vrai, fit-il, une vraie lady; et tiens, regarde ce qu'il y a d'écrit sous les semelles de ses brodequins; Berkint- London. Il est donc anglais le petit Jésus?
— Je ne sais pas, monsieur, répondit, en reprenant sa dame, Solange, dont toute la joie était gâtée.
— Nous allons voir ça, gronda le sergent. Se tournant vers le poste, il appela:
— La Cocarde !
Un caporal parut.
— Quelqu'un est-il entré hier dans le village ?
— Je ne pense pas, sergent; les hommes ont fait bonne garde. C'est vrai que, sur le soir, les chiens ont hurlé d'une drôle de façon: mais nous avons battu les haies et nous n'avons rien vu,
— C'est bon, rassemble tes hommes.
Il raccrocha sa giberne, sangla son ceinturon, prit son fusil, et, en tête de sa troupe, il se dirigea vers la maison Rouault. Solange, instinctivement angoissée, marchait près de lui, allongeant le pas, et tenant serrée contre son cœur la jolie Yvonne, toujours souriante. En arrivant chez les Rouault, le sergent disposa
ses soldats, en plaça deux en sentinelle devant la porte, en dissémina d'autres dans le verger, derrière la masure, qui se trouva cernée de toutes parts. Puis, suivi du reste de ses hommes, il entra dans la salle, tenant Solange par la main, s'assit sur un banc, attira la petite entre ses genoux et, d'un ton très radouci, pour l'amadouer, sans doute:
— Allons, petite, raconte-moi tout.
Le cœur bien gros, un peu haletante, à voix très basse, elle commença son récit: elle dit « son rêve, » Thomme qu'elle avait cru voir dans sa chambre, l'illusion des baisers reçus, et, au matin, sa surprise en découvrant la belle poupée. ... Le sergent ne perdait pas un mot. Tout à coup, se tournant vers ses soldats qui, debout, assistaient à l'interrogatoire, il commanda :
— Allons, demi-tour, vous autres, et gardezmoi les dehors de la maison ! Feu sur le premier qui fera mine de s'en évader!
Les hommes sortirent; Metzger resta seul avec la fillette.
— Voyons, gamine, tu dis que l'homme t'a embrassée . . . qu'il t'appelait « ma petite Solange )> . . . qu'il s'est agenouillé près de ton lit et qu'il a pleuré ?
L'enfant, aux questions, répondait oui, de la tête, ne voulant pas mentir, et pressentant pourtant qu'une catastrophe la menaçait.
Metzger ne se hâtait pas d'agir. Il posa ses rudes mains sur les épaules de Solange et, comme se parlant à soi-même:
— Oui, dit-il gravement, j'ai une mioche comme ça, au pays, là-bas, en Alsace, à Gerlsheim . . . elle a huit ans, elle aussi, ... et pareillement, voici deux années pleines que je ne Fai pas vue. . . . Pour l'apercevoir, même endormie, dans l'ombre, pour l'embrasser un instant, pour la sentir sommeiller sur mon épaule, ses cheveux blonds contre ma joue . . . moi aussi je risquerais ma tête. . . . Tous les pères sont les mêmes, il paraît. »
Il semblait réfléchir profondément. Puis, prenant son parti, rudement, il se leva, secoua la tête et, se tournant vers la parte restée ouverte :
— Deux hommes avec moi, fit-il, on va fouiller la bicoque.
Solange poussa un cri:
— Monsieur le sergent, attendez !
Elle l'avait écouté et, subitement, elle avait compris: c'était son père qui, la nuit, affrontant la mort pour rester durant quelques minutes près de sa fillette, avait quitté l'exil, traversé les mers, débarqué dans les rochers, rampé, sous le fusil des sentinelles, jusqu'au village. C'était son père qui, à l'idée que sa petite serait sans jouet pour son Noël, lui avait apporté la « dame. » C'est son père qui est
là-haut, tapi dans le grenier, et qu'on va prendre, qu'elle va voir enchaîner, et qui partira entre quatre soldats. . . .
Alors, la pauvre petite, le cœur crevé, avec de gros sanglots qui secouaient ses épaules, se jeta sur le sergent:
— Attendez ! attendez !
L'Alsacien reprenait sa mine brutale et sa voix rude:
— Quoi encore ? fit-il.
Solange avait une inspiration: pour sauver son père, elle aurait donné tout ce qu'elle possédait ; mais elle ne possédait rien qu'une poupée. Elle eut l'idée d'un grand sacrifice:
— Monsieur le sergent, vous avez une petite fille ... de mon âge . . . qui ne vous a pas vu depuis deux ans?
C'était au tour de Metzger à répondre oui, d'un signe.
— Eh bien! eh bien! ajouta Solange, les pleurs aux yeux, peut-être que, puisque vous n'étiez pas là, le petit Jésus l'aura oubliée. . . . Prenez ma poupée, envoyez-la lui, je la lui donne.
Le soldat se pencha vivement vers la fillette ; il la regarda de ses gros yeux tout humides; il soufflait très fort, ses lèvres tremblaient sous sa moustache, et l'on distinguait sur ses joues ce mouvement des muscles qui dénote une émotion comprimée. Les deux hommes commandés entraient dans la salle.
— Tais-toi, petite, et ne crains rien, dit à voix basse le sergent.
Puis, s'adressant aux soldats:
— Nous allons monter là-haut, et tout visiter. Armez vos fusils et ouvrez l'œil. Toi, la mioche, passe devant.
Les trois militaires et la fillette gravirent l'escalier: parvenus à la mansarde, le sergent posta l'un de ses hommes à l'entrée de la chambre, l'autre près de la fenêtre, puis, ouvrant le grenier, i] y pénétra seul, et referma la porte sur lui. Le cœur de Solange galopait dans sa poitrine. Au bout d'un instant, la porte du grenier se rouvrit, Metzger reparut :
— Il n'y a rien là-dedans, dit-il. Redescendons. L'oiseau s'est envolé. Nous sommes bernés.
Et quand il se retrouva dans la salle du bas, seul avec Solange, il se pencha sur elle et lui glissa à l'oreille:
— Retiens bien ceci : « L'homme » peut rester là-haut toute la nuit prochaine et la journée du lendemain. Dis-lui d'être tranquille, il ne sera pas inquiété. Qu'il parte la nuit suivante, qu'il gagne Lancieux et Saint- Briac, où il pourra se rembarquer; le pays ne sera pas gardé, j'emmènerai ma troupe d'un autre côté. As-tu bien compris?
— Oui, monsieur le sergent.
— C'est bon! Quant à ta poupée, je la
prends: je renverrai à ma petite Odile. Je la prends, parce qu'un autre pourrait s'étonner comme moi que le petit Jésus apporte d'Angleterre des bibelots pareils à des bambines de ton âge. Cette fille-là t'occasionnerait trop de malheur. Là-dessus, motus! Et n'oublie pas: par Lancieux et Saint-Briac.
Il sortit, rassembla sa troupe que, le soir même, il emmenait pour trois jours, avec les dogues, en expédition du côté de Matignon.
Telle est notre histoire à toutes les trois, ajouta la marquise de Flavigny, le seul drame de notre existence, à Odile, à Yvonne et à moi. Quinze ans plus tard, quand je me mariai, je fis avec le marquis le voyage d'Alsace; j'allai à Gersheim, je m'informai du sergent Metzger, de sa fille Odile, car tous ces noms, vous pensez bien, étaient fixés dans ma mémoire. Je trouvai le vieux soldat dans sa houblonnière : il avait quitté le service, après avoir été décoré, à Austerlitz, de la main de l'Empereur. Bien souvent, il avait conté l'histoire de la petite Solange à sa fille qui avait conservé la « dame »; quand il mourut, quelques années après, je pris Odile avec moi; elle me rapporta Yvonne, et, depuis ce jour, nous ne nous sommes plus quittées.
Ils étaient quatre; tous quatre originaires du faubourg Antoine ^ ce volcan aujourd'hui éteint qui, jadis, à intervalles presque réguliers, vomissait sur Paris des torrents de lave révolutionnaire.
Un matin d'août 1792, ils avaient suivi l'émeute roulant vers les Tuileries: le sac du château les avait très fort amusés; ils avaient percé de coups de pique les matelas du Gros Capet, fusiUé les dieux trônant dans les Olympes des plafonds peints, un peu cassé les glaces, beaucoup bu, et secoué, en vrais gamins, pour « faire la neige, )) par les hautes fenêtres de la galerie de Diane, tous les édredons éventrés du palais.
De la politique, d'ailleurs, ils se souciaient fort peu, ce qui ne les empêchait point d'être, quelques jours plus tard, en septembre, partout où l'on égorgeait; non pas qu'ils prissent part au massacre, mais pour voir, en badauds réjouis de la nouveauté du spectacle. Puis engagés, au son du tambour et des canonnades du Pont-Neuf, dans les bataillons de volontaires, ils étaient partis toujours chantant, riant,
gouailleurs, pour l'armée de Champagne; de là, ils étaient passés au corps du traître Dumouriez, dormant le jour, marchant la nuit, indisciplinés, bons soldats seulement les jours de bataille.
Le hasard qui les avait réunis se perpétua: ils rejoignirent ensemble l'armée des Alpes, firent partie de ces bandes légendaires que le petit Corse lança victorieusement sur la Lombardie: partis pieds nus, efflanqués, misérables, ils se retrouvèrent après la campagne bien chaussés, gras et confortables. Nul ne savait mieux qu'eux tirer parti des circonstances et profiter des aubaines : aussi les appelait-on les Parigots ; ils avaient, d'ailleurs, depuis longtemps oublié les noms que leur avaient légués leurs parents et adopté des dénominations plus conformes à leur modernisme : l'un se nommait Nonidi, l'autre Decius, le troisième Tournesol et le dernier Pimprenelle, tous vocables empruntés au calendrier révolutionnaire.
Quant à leur moral, l'analyse en sera courte: ils n'avaient pour règle de conduite que le désir de vivre le plus copieusement possible; ils se méfiaient de leurs chefs, détestaient les aristocrates et les riches, méprisaient, comme il convient, la superstition et les prêtres; dans les villages où Ton campait, ils étaient des premiers à l'église dont ils enfonçaient la porte, faisaient cuire la soupe avec les bois sculptés des confessionnaux, allumaient leurs pipes à la lampe
du sanctuaire, buvaient le vin des burettes et se faisaient des mouchoirs avec la nappe de Tautel, exploits qui leur avaient valu la réputation d'esprits forts et de philosophes. Du reste, de Tentrain, de Tà-propos, de Taudace, bons garçons en somme, tantôt bandits, tantôt héros ; bref, de vrais faubouriens de Paris lâchés en conquérants sur le monde.
Or, cette année 1799, après avoir passé les mers, pris part à la conquête de T Egypte, vaincu les Bédouins, écrit leurs noms sur les Pyramides, Nonidi, Décius, Tournesol et Pimprenelle faisaient partie du corps d'occupation qui, à la suite du siège de Saint- Jean-d' Acre, fut chargé d'occuper la Palestine et de lever, sur les Juifs de Jérusalem, de Gieffa et de Gaza, l'impôt qui devait solder les frais de la campagne.
Depuis quelques jours, la demi-brigade, dont les quatre Parigots faisaient l'ornement et la gloke, campait sous les murs de la ville sainte : des patrouilles, en tous sens, parcouraient le pays, pour assurer la sécurité des percepteurs; à l'approche des Français, les pèlerins, comme bien on pense, avaient quitté les lieux saints; les églises catholiques ou grecques étaient abandonnées; les Turcs même avaient déserté leurs mosquées: il ne restait en Palestine que des Juifs, qui, après quelques velléités de résistance, ayant été copieusement rossés, se
montraient, pour nos soldats, d'une obséquiosité exemplaire.
Dans la soirée du 24 décembre, Nonidi, qui était sergent, et ses trois compères se trouvaient de ronde dans la campagne: Tair était tiède, la nuit obscure: dans un bas-fond, véritable désert de cailloux et d'asphodèles, encaissé entre deux hautes collines dont le sommet se perdait dans le ciel sombre, les quatre hommes étaient assis. A cette heure mélancolique, mais souverainement douce, on n'entendait que le rauque coassement des grenouilles dans des citernes abandonnées. Décius dormait; Tournesol sifflait la Carmagnole ; Pimprenelle « cassait une croûte; » Nonidi ne faisait rien.
Ils étaient là depuis une heure quand, dans la nuit, au sommet de la colline qui fermait le ravin, un point lumineux brilla dans le ciel. Ce fut d'abord une lueur vague qui, peu à peu, se précisa. Elle s'avançait dans le ciel, d'un mouvement lent et régulier.
— Qu'est-ce que cela? grommela le sergent à voix basse.
Le point de feu maintenant grandissait, étincelant dans l'air pur: on eût dit un astre descendu sur la tranquille vallée endormie.
— C'est un feu follet, dit Tournesol; j'en ai vu comme cela dans les marais de la Bièvre.
— Un feu follet à cette hauteur, ce n'est pas possible! répliqua Pimprenelle. . . .
Décius, réveillé, s'était mis sur son séant et regardait d\m air terrifié.
— Oh! fit-il, c est l'Étoile! . . .
— U Étoile? . . .
— Oui, ajouta-t-il en baissant la voix, mais sans quitter le feu du regard; oui, c'est dans ce pays-ci; jadis, on m'a conté. . . .
— Allons, vas- tu finir?
— Eh! vous savez bien, l'étoile miraculeuse qui conduisit les bergers à la Crèche . . . nous sommes dans la nuit de Noël . . . c'est l'Étoile, je vous le dis, c'est l'Étoile.
— Stupide ! grommela Pimprenelle.
Les autres, un peu émus, ne ricanèrent point.
— On verra bien, dit le sergent; prenons nos fusils et nos sacs et marchons jusque-là, sans bruit; plus un mot. En route.
Les quatre hommes s'équipèrent et gagnèrent le revers du ravin: ï Etoile, maintenant, descendait vers eux obhquement et se mit à les précéder: ils hâtèrent le pas pour la rejoindre. Nonidi devançait la petite troupe, curieux d'avoir le mot de l'énigme; Tournesol et Pimprenelle le suivaient assez gaillardement; Décius venait le dernier, sans entrain et marmottant :
— C'est l'Étoile . . . pour sûr; c'est l'Étoile. Le sergent tout à coup s'arrêta.
— Imbécile, dit-il à voix basse, regarde-la
ton Etoile. . . . C'est un citoyen qui porte une lanterne: où diable va-t-il?
Et sentant peser sur lui les regards ironiques de ses compagnons, Décius prit son fusil:
— Celui-là, dit-il, va me payer la peur qu'il m'a faite.
Le sergent l'arrêta du geste.
— Pas de bêtise, pour le moment: il faut savoir ce qui attire ici ce particulier. Suivonsle, mais pas de bruit ! . . .
IJ Etoile débouchait dans la plaine; là, l'ombre était moins épaisse et les quatre soldats aperçurent, se profilant sur le ciel encore rosé du crépuscule, l'homme qui portait la lanterne: on distinguait sa silhouette, vêtue d'une longue robe: il portait sur la tête le bonnet pointu des Arméniens. Il s'engagea dans un champ d'oliviers, coupé de petits murs de pierres sèches; puis tourna sur un chemin pierreux, et tout de suite rentra dans l'ombre. Nonidi et ses hommes, se guidant sur la lumière que projetait sa lanterne, allongèrent le pas; ils se trouvaient dans la rue d'un village abandonné; çà et là se dressaient les énormes cubes sombres des maisons désertes : aucune lueur ne filtrait des fenêtres closes; aucun bruit ne troublait le silence.
L'Arménien poussa une porte battante qui
se referma sur lui: les quatre Français s'arrêtèrent: le visage collé aux fentes de la porte, ils regardaient; l'homme était entré dans une vaste église, splendide et déserte: sa lanterne projetait sur les mosaïques d'or, cassées et noircies, d'étranges lueurs fauves; une quadruple rangée de sveltes colonnes soutenaient la voûte, ouverte par endroits. L'Arménien posa sa lanterne sur le sol et se prosterna au milieu du temple vide.
— J'ai mauvaise idée de ce citoyen-là, fit le sergent; il me semble que le moment est venu . . . allons, les enfants, apprêtez les armes, et laissez-moi faire.
Puis, poussant à son tour la porte, il entra dans l'église, suivi de ses camarades; au bruit, l'homme ne bougea pas ; il restait prosterné, le front sur les dalles. Nonidi marcha vers lui, et lui posant la main sur le dos:
- — Eh bien ! mon garçon ... il ne faut pas s'endormir là; l'endroit est malsain.
L'Arménien releva la tête: c'était un vieillard à barbe grise; il dévisagea d'un air étonné les soldats qui l'entouraient,
— Je prie, dit-il en français.
Il y eut un silence; Nonidi semblait un peu déconcerté.
— Évidemment la chose n'est pas défendue, répHqua-t-il en lissant sa moustache . . . mais
n'importe; c'est louche. Comment s'appelle cet endroit-ci?
— C'est l'église de la Nativité.
Les soldats échangèrent un regard ; ces mots ne leur rappelaient rien.
— Et le nom de la localité ? reprit le sergent.
— Bethléem.
Il y a une telle magie autour de ce nom que les quatre soldats tressaillirent; Décius, instinctivement, se découvrit. Ce mouvement d'émotion n'échappa point au pèlerin; il se releva, et prenant sa lanterne:
— Venez, dit-il.
Tous les cinq traversèrent l'église; l'Arménien marchait le premier, marmottant des prières; les soldats suivaient, s'avançant avec précaution, pris d'une sorte de recueillement. Ils descendirent un escalier de pierre poussiéreux et sonore; au bas se trouvait une porte étroite en marbre blanc; cette porte, qu'aucun vantail ne fermait, donnait accès à une vaste grotte composée d'une série de petits compartiments, d'étroits couloirs, encombrés de débris d'autels et de fragments de marbre; la roche noire, suintante, formait la voûte.
L'Arménien, sans souci du respect humain, sans peur de ces « impies » dont il se faisait le cicérone, promenait sa lanterne, expliquant : «Ici était la Crèche où fut déposé l'Enfant; ici se tenait couchée la Vierge; ici on avait
attaché Tâne et le bœuf; ici s'agenouillèrent les rois mages. » Et les quatre soldats, le front découvert, curieux d'abord, émus ensuite, songeaient devant ces choses qui faisaient revivre en leur cœur les souvenirs effacés de Tenfance lointaine, les douces légendes que contaient leurs mères; et Tétonnement naissait en leur esprit de se sentir là, dans ce lieu auguste, à jamais célèbre, dans cette grotte plus fameuse que les plus orgueilleux palais, et dont toute la gloire provient de ce qu'elle abrita, pendant quelques heures, le plus pauvre des enfants des hommes.
Le pèlerin expliquait comment, depuis des siècles, jour et nuit, les fidèles s'étaient pressés dans ce souterrain; mille cierges l'éclairaient; les rois de toute la terre l'avaient orné de merveilles; puis la guerre était venue, les Français avaient envahi le pays, et, les lieux saints avaient été désertés ; lui, seul croyant parmi la population hérétique que n'avait point chassée l'invasion, n'avait point voulu qu'en cette nuit de Noël le lieu de la Nativité demeurât sans un hommage; ceci dit, il s'agenouilla, et, sans plus s'occuper de ses conpagnons, il se mit à prier.
Nonidi, Décius, Tournesol et Pimprenelle ne songeaient pas à s'en aller. Ils étaient pris d'une émotion souveraine, mais sans résistance possible, et si douce. ... Ce lieu, où, depuis
dix-sept siècles, étaient accourues les multitudes désolées, où tant de cœurs s'étaient fondus en prières, ce lieu sacré les retenait dans un recueillement vague, attendri, reposant. Le sergent ne cherchait pas à dissimuler les larmes qui, lentement, tombaient de ses yeux: même ses compagnons le surprirent à murmurer, en regardant la crèche :
— Pauvre petit !
Elle était bien un peu familière et idolâtre la prière qui, sous cette forme fruste, échappait de son cœur; mais elle répondait si bien à Tinstinct de sa nature qu'elle dut prendre son essor vers le ciel aussi bien que les hymnes les plus magnifiques.
Et ce fut une nuit étrange que celle passée là par ces quatre hommes que tant d'avatars avaient endurcis et dont la froideur se fondait comme la neige d'avril sous un chaud soleil.
Sans doute ce n'était pas la ferveur des premiers chrétiens qui les animait, moins encore la foi éclairée d'où naissent les convictions fortes; non, seulement le passé de piété naïve qui sommeille en toute âme française, se réveillait peu à peu; ils songeaient aux fêtes pieuses de leur enfance; des bribes de cantiques oubliés leur revenaient à la mémoire, ils se revoyaient dans Téglise de leur faubourg; et les belles processions des jours d'autrefois passaient devant leurs yeux humides, et aussi
les porte-croix, les bannières, les fillettes en voiles blancs, les gardes-françaises faisant la haie, les soldats agenouillés en cercle devant le reposoir, tandis que les tambours battaient et que les fleurs de France pleuvaient sur les pavés. . . .
Ils songeaient encore aux rochers de carton et aux moutons frisés de la crèche de leur paroisse, jadis, lors des vieux Noëls; aux lampions de couleur brûlant parmi la mousse, toutes choses dont ils avaient ri, depuis lors: et toujours ils revenaient à la pierre grise devant laquelle priait l'Arménien prosterné et ils se disaient:
— C'était donc vrai ? C'est ici, c'est sur cette dalle qu'a poussé son premier cri l'Enfant dont l'image partout est adorée: c'est ici qu'il est venu pour que les rancunes se fondent et que les cœurs hautains s'humilient. . . .
Lorsqu'ils reprirent, à l'aube, le chemin de la \dlle, ils marchaient silencieux, le front baissé, le cœur plein d'émotions nouvelles, et ils n'osaient se parler, de crainte de ne pas se reconnaître.
J'ignore ce que sont devenus Décius et Pimprenelle: Nonidi suivit la carrière des armes qui lui fut propice : son nom — son véritable nom — est celui d'un des officiers
que Napoléon promut général après la bataille d'Iéna : quant à Tournesol, de retour en France, son congé fini, il entra dans les ordres. C'est lui, croyons-nous, qui, en 1834, comme vicaire à la paroisse de l'Assomption, prononça sur le cercueil de La Fayette le suprême Miserere.
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Dans la vaste et morne maison d'Ajaccio qu'habitait en 1779 ^I^ie Buonaparte, on avait été obligé de démeubler une grande chambre, afin que les enfants pussent, aux heures de récréation, les jours de mauvais temps, donner libre cours à leur turbulence. Joseph y organisait, avec les vieilles robes de la signora madré, des lits aux poupées d'Elisa. Lucien, qui avait quatre ans, se traînait sur le tapis •( pour faire le lion )> et amuser son petit frère Louis, encore bambin. Quant à Napoléon, quand il s'était bien bourré de confitures, il dessinait des pantins sur le mur: c'était toujours des soldats rangés en bataille et alignés à miracle. Il n'était pas coquet et sortait dans les rues tout ébouriffé, les bas tombés sur ses gros souliers; en raison de quoi les gamins l'appelaient la mi-chaussette.
M. et Mme Buonaparte étaient riches à la façon de ce pays et de cette époque, c'est-à-dire qu'ils avaient une maison de ville et cinq ou six cents livres de rente, représentés par un jardin planté d'oliviers, situé aux Millelli, sur une hauteur, près de la ville. Une servante alors se payait un petit écu par mois et Mme
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Buonaparte en avait deux, Caterina et Severia, sans compter la nourrice Ilari. Et c*est ainsi que Letizia Ramolino qui s'était mariée sans dot, à treize ans, avec Charles Buonaparte qui en avait quinze, et qui ne possédait, pour toute fortune, qu'un titre d'avocat, assez peu lucratif dans un pays où les différends se vident à coups d'escopette, c'est ainsi que le ménage, d'où naquirent treize enfants dont huit vécurent, parvenait à faire bonne figure et à tenir, avec ces cinq cents francs de revenu, un rang distingué dans la bourgeoisie riche d'Ajaccio!
Or, en cette année 1779, la veille de Noël, un paysan de la montagne, qui était le cousin d' Ilari, apporta, pour les enfants de Mme Buonaparte, une belle crèche, à laquelle il travaillait — en gardant ses chèvres — depuis bien des mois.
La Vierge Marie, Saint Joseph et l'Enfant Jésus étaient de belles statuettes d'os blanc; les trois rois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar, en leur qualité d'Ethiopiens, étaient, comme il convient, sculptés dans du vieux buis couleur de bois de réglisse; ils portaient sur la tête de mirifiques couronnes dorées, énoimes, où les cailloux et les morceaux de verre incrustés faisaient un ruissellement de pierreries. L'ange q^ii veillait sur le sommeil de r Enfant-Dieu était en bois odorant de violette, l'âne était d'érable gris et la vache
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en pin rouge de Corte, où la sève étendait, pour plus de vraisemblance, de grandes taches brunes. Une resplendissante étoile, découpée dans une feuille de cuivre, étincelait parmi les brindilles et la mousse, au faîte de la grotte où s'abritaient les saints personnages.
Quand, le soir, tout fut endormi dans la maison, Mme Buonaparte, pieds nus, afin de ne pas faire de bruit, entra dans la pièce où dormaient ses enfants ; elle disposa sur la commode la belle crèche avec tous ses accessoires, jeta un coup d'œil aux petits lits de Joseph, de Napoléon, de Lucien et de Louis, traversa le cabinet voisin où couchaient Elisa et la bonne Severia, et rentra dans sa chambre, toute heureuse de la surprise que la maisonnée aurait à son réveil.
Ce fut, en effet, d'abord un étonnement admiratif, puis, la prière faite, non sans de furtifs regards décochés à la merveille qui encombrait de ses splendeurs le marbre de la commode, on s'approcha. A l'exception du petit Louis, les gamins avaient déjà l'air réfléchi et grave; ils admirèrent tous les détails de la crèche, et les discutèrent longuement; puis, quand on l'eut bien retournée, et qu'on en eut, un à un, étudié les personnages, on obtint de la transférer solennellement dans la chambre aux jouets, et ce fut Joseph qui se chargea du transport. Et toute la journée la maison
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résonna de cris de joie, entre-mêlés de Noëls en patois corse, et de cantiques appris au catéchisme, et de grandes disputes qui finissaient toujours par des dégringolades dans Tescalier et des courses échevelées sur toute la longueur du couloir qui traversait la maison.
Vers le soir, tout à coup, un silence profond succéda à ce tumulte. La chose était si insolite que Mme Buonaparte en fut presque inquiète; elle vint, sans bruit, jusqu'au palier de la chambre, et, n'entendant rien, poussa la porte. . . .
Las d'admirer la crèche, les enfants n'avaient pu résister au désir de la toucher, ensuite à l'envie de la démolir un peu. Les figures de Gaspar, de Melchior et de Balthazar excitaient surtout leur curiosité ; ils les avaient détachées de leurs socles, puis à force de les tourner et retourner, ils étaient parvenus à dévisser les lourdes couronnes rutilantes d'or et de pierreries et, se les étant partagées et posées sur la tête, ils jouaient « aux Rois Mages. » Quant à Napoléon, qui avait fait la distribution, il s'était attribué la belle comète, toute resplendissante et, la tenant au bout d'une règle, il remplissait le rôle d'étoile miraculeuse et guidait solennellement à travers la chambre ses frères couronnés. A l'aspect de la signora madré, le cortège s'arrêta un peu penaud; les trois rois et leur guide eurent l'impression
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qu'ils avaient commis quelque chose d'énorme, et, de fait, sans mot dire, avec Tair sévère qu'elle savait affecter et qui faisait si peur, la mère prit les couronnes et l'étoile, confisqua la crèche qui fut mise sous clef dans une grande armoire, et envoya les quatre gamins se coucher, après leur avoir taillé, à chacun, un gros morceau de pain qui fut tout leur souper de Noël.
Cet incident n'étonnerait guère dans la vie de ces quatre enfants qui devaient être mêlés à quelques événements plus importants, si, cinquante-six ans plus tard, il n'avait eu son contre-coup dans la vieillesse de Madame Mère ; tel est le nom sous lequel vivra immortellement dans l'histoire la femme qui mit au monde Napoléon.
En 1835, elle demeurait depuis dix-neuf ans à Rome, dans ce silencieux palais Falconière, rue Tulia, à l'angle du Corso et de la place de Venise.
Depuis la mort de son petit, à Sainte-Hélène, elle n'avait pas quitté le deuil: sur sa simple robe noire, elle avait pris l'habitude de porter, chez elle, en hiver, un tablier de taffetas, noir également, qu'elle remplaçait, en été, par un tablier blanc. C'était un lointain souvenir de l'humble ménagère de la maison d'Ajaccio.
Elle était presque aveugle et ne pouvait plus
marcher. . . . Elle se faisait promener dans son appartement sur un fauteuil à roulettes et parcourait ses salons, par une vieille habitude de veiller à tout, se faisant rendre compte des moindres détails du ménage. Quand elle rentrait dans sa chambre, on retendait sur un canapé: elle reprenait son fuseau, qu'elle maniait avec beaucoup d'adresse, et se faisait lire ou raconter les nouvelles du jour.
Tout, dans ce palais Falconière, était austère, grave et triste. Les rares visiteurs en pénétrant dans les antichambres y trouvaient deux laquais impassibles, revêtus de la grande livrée impériale, vert et or. Les appartements étaient sombres et vastes, aux plafonds très élevés; d'épais rideaux, cachant en partie les fenêtres, ne laissaient pénétrer qu'un faible jour. . . . Dans un premier salon, on rencontrait, étendu dans un fauteuil, le comte Colonna, chambellan de Madame Mère, toujours vêtu de noir, en culotte courte, en bas de soie, en souliers à boucles d'argent, l'épée au côté. Il sommeillait doucement, attendant que son service le réclamât. Madame, elle, vivait dans une pièce solennelle, où elle recevait les étrangers: sa figure était entièrement blanche; aucune rougeur ne colorait ses joues: on eût dit que son sang s'était tari. Ses yeux, quoique perdus, étaient noirs et brillants, et un sourire de bienveillance errait sur ses lèvres.
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Sa tête était coiffée d'une espèce de turban qui laissait à découvert un front très haut: elle s'enveloppait souvent d'un grand manteau d'hermine qui la recouvrait tout entière. A côté d'elle, se trouvait une petite table bien simple, bien fragile, sur laquelle, continuellement, elle laissait errer sa main. C'était cette table qu!Il avait eue jusqu'à la fin, près de son lit, à Sainte-Hélène, et qu'en mourant il avait léguée à sa vieille maman.
Et puis, quand elle avait, aux visiteurs, tendu sa main à baiser, elle commençait tout de suite à parler de lui; elle appelait un vieux valet de chambre qui roulait sa chaise longue dans un salon voisin décoré des portraits des rois, reines et princesses de la famille impériale, en grands costumes. Au milieu d'un panneau, à la place d'honneur, était le père de tous ces souverains, le petit avocat d'Ajaccio. . . . Madame Mère s'asseyait à sa place accoutumée, sous le portrait de son mari et tournait son visage vers lui. « Il était bel homme, disaitelle, il était grand comme Murât. » Puis, invinciblement, elle revenait à parler de son petit,
(( Oh ! songeait-elle, il avait aussi une belle figure, quand il était de bonne humeur. Mais quand il réfléchissait à sa grande affaire, il prenait une physionomie bien sérieuse; alors je lui disais: «Mon enfant, je me fâcherai
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quand on me dira que tu me ressembles. » Cela le faisait rire et il m'embrassait: ^^ pauvret, il était si bon! »
La bonne Severia, la fidèle gouvernante qui, depuis soixante ans n'avait pas quitté la signora madré, était toujours là. Madame causait avec elle en patois corse. Dans la chambre, derrière la chaise longue était une grande armoire, avec des ornements de cuivre. A part les planches qui garnissaient le haut et sur lesquelles étaient rangés divers paquets méthodiquement enveloppés, cette armoire était vide et était destinée à servir d'épou vantail aux enfants. Les enfants, c'étaient le fils et la fille de l'ancien roi de Westphalie, le prince Jérôme et la princesse Mathilde. Si l'un d'eux faisait du bruit ou troublait la conversation des parents, il était menacé de la prison dans la grande armoire de bonne-maman, et il se taisait aussitôt.
Madame Mère, malgré sa cécité, aimait à ranger : Severia lui apportait sur sa chaise longue les objets — souvenirs précieux ou simples bibelots — qu'elle désignait, et elle les développait, les tâtait, les caressait de la main, se rendait compte de leur état de propreté, puis elle les enveloppait elle-même et les remettait à la vieille gouvernante. Cette mère de tant de rois était restée la ménagère ordonnée et méticuleuse d'autrefois. Voilà à
quoi elle s'occupait, la veille de Noël, en 1835; elle avait entrepris une revue de ses armoires pour chercher ce qui, parmi les reliques de son passé, pourrait plaire « aux enfants )> comme cadeau de Noël. Severia venait de mettre entre ses mains un assez volumineux paquet, enveloppé de gros papier ancien, et Madame T avait ouvert. De ses vieux doigts si blancs et si maigres, elle cherchait à se rendre compte de la nature des objets qu'elle en avait sortis; elle ne put y réussir sans le secours de Severia : c'était une étoile de cuivre, toute ternie, et trois grosses couronnes de bois grossièrement doré et peint — et les deux vieilles s'étonnaient de cette découverte inattendue, quand tout à coup la madré s'émut. . . .
«Oh! Severia, dit-elle ... je me souviens
. . comme c'est loin, mon Dieu, comme c'est loin. ...»
Et courbant le front, elle songea, silencieusement.
«Tu ne te rappelles pas, ajouta- t-elle après quelques instants, là-bas, à Ajaccio, le jour où le cousin d'Ilari apporta cette crèche? . . . Mes chers petits étaient-ils heureux! Quels cris pendant toute la journée! Et le soir, lui, avait décroché l'étoile, et distribué à ses frères les couronnes ... te rappelles-tu, Severia, te rappelles- tu ? Quel présage! Et moi, obligée de me montrer sévère, je leur ai pris des mains
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leur étoile et leurs couronnes , . . je n'y avais plus pensé, je ne les avais pas revues depuis . . les voilà, telles qu'ils les ont touchées, il y a près de soixante-dix ans. ...» Et sur le visage impassible de Timpératrice mère, on vit se creuser deux rides qui s'emplirent de larmes: — toute l'épopée, devant ces simples objets, repassait en son esprit. — Elle songeait à lui, mort loin d'elle . . . aux présages qui, pendant toute sa vie, avaient semblé le guider comme sur une route d'avance tracée par Dieu, au saule de Sainte-Hélène, foudroyé dans la nuit du 5 mai 1821, à la comète qui, dans le printemps de cette année fatale, avait traversé le ciel et disparu au jour précis où mourait l'homme du Destin ... et elle caressait comme un talisman, cette étoile de cuivre, qu'il avait, enfant, dérobée au ciel de la crèche de l'Enfant-Dieu. . . . Elle revenait à ces couronnes que ses autres bambins s'étaient partagées, et ce souvenir d'une espièglerie d'enfant prenait, en son esprit, la grandeur d'une inéluctable prédestination.
Un écrivain illustre, visitant, à Ajaccio, la maison où naquit l'Empereur, a tracé ce croquis: — < Pour moi, l'âme et l'épouvante du lieu, c'est, dans la chambre de Mme Letizia, un pâle portrait d'elle-même, placé à contre-jour, que je n'avais pas remarqué d'abord et qui, à
rinstant du départ, m'arrêta pour m'effrayer au passage. Dans un ovale dédoré, sous une vitre moisie, un pastel incolore, une tête blême sur fond noir. Elle lui ressemble, à lui, elle a les mêmes yeux impératifs, et les mêmes cheveux plats en mèches collées; son expression, d'une intensité surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant. . . . La figure, on ne comprend pas pourquoi, n'est pas restée au milieu du cadre ... et Ton dirait une morte, effarée de se trouver dans la nuit, qui aurait mis furtivement la tête au trou de cet obscur ovale, pour essayer de regarder à travers la brume du verre terni . . . ce qu'est devenue la gloire de son fils. »
Dans cette vieille chambre, mangée aux vers, sur une commode à marbre gris, on voit une (( crèche de Bethléem, » dont tous les personnages d'os et de bois sculpté sont poussiéreux, cahotants, écroulés les uns sur les autres. Les trois rois mages Gaspar, Melchior et Balthazar ont retrouvé leurs couronnes — mais l'étoile — l'étoile miraculeuse — a disparu. Et rien n'est angoissant comme la vue de ce jouet qui rappelle cette mère et ce fils, cette maman et son petit, lui, toujours « affolé de gloire )> — elle toujours (( inquiète, sévère, clairvoyante et attristée. »
MATHIOTE
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MATHIOTE
Cette veille de Noël, Mathiote s'était dirigé, à la nuit tombante, sans quitter son noir costume de ramoneur, vers l'hôtel de Plessis- Morambert. Le hasard d'une cheminée à nettoyer l'avait amené là, certain soir de Noël où le comte de Morambert disposait dans Tâtre une énorme pyramide de jouets et de sucreries que devait y découvrir le lendemain matin son fils Jacques : Mathiote avait le même âge que l'enfant du comte qui, surprenant le regard, non pas d'envie, mais d'admiration, lancé à toutes ces belles choses par le petit ramoneur et, séduit par l'air intelligent et honnête du jeune ouvrier, avait causé quelques instants avec lui, lui avait donné une pièce d'or et l'avait fait dîner à l'office. Le souvenir attendri de cette aubaine ramenait là, depuis trois ans, à pareille date, le petit ramoneur qui, chaque fois, y retrouvait le louis d'étrennes et la soupe grasse, vers lesquels il était conduit, il faut le reconnaître, tout autant par la reconnaissance que par la gourmandise ou l'intérêt. Or, ce soir-là, qui était le 24 décembre 1793, il ne fut pas peu déconfit en trouvant l'hôtel fermé : aucune lumière ne brillait aux fenêtres :
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il laissa retomber plusieurs fois le marteau de la porte sans obtenir de réponse. Il était sur le point de s'en retourner, très déçu lorsqu'à l'extrémité de la rue, il distingua, dans l'ombre déjà épaisse, les silhouettes d'un enfant et d'un homme, qui marchaient à grands pas vers l'hôtel. Mathiote reconnut Jacques de Morambert et courut à lui. — « C'est toi, mon pauvre garçon, fit le jeune gentilhomme tout ému. . . . Viens, viens vite, entrons. ...» Et dès qu'ils furent dans la maison, Jacques éclata en sanglots. — « Il y a huit jours, dit-il, que mon père est arrêté: le comité révolutionnaire de la section l'a dénoncé . . . avant la fin de l'année, il passera devant le tribunal. , . . Mon pauvre Mathiote, mon père est perdu ! » Et les sanglots de l'enfant redoublèrent. Mathiote, consterné, apprit, lui dont la Terreur n'avait en rien changé l'existence, que le comte était accusé d'incivisme, crime terrible à cette époque; et que l'échafaud l'attendait. Depuis huit jours, Jacques allait chaque soir devant la prison: on lui avait refusé la consolation de parler à son père: mais du moins il voyait, à travers les barreaux d'une petite fenêtre donnant sur la rue, le comte qui lui envoyait des baisers; l'enfant restait là jusqu'à la nuit, à l'heure où la prison s'éclairait. ... Il revenait d'accomplir ce douloureux pèlerinage au moment où Mathiote l'avait rencontré.
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— Ne vous désolez pas, monsieur Jacques, fit le petit ramoneur consterné de ce qu'il venait d'apprendre: il n'est pas possible que ces mauvaises gens fassent mourir M. le comte qui est si bon et si charitable. . . . — Hélas! c'est cela même qui le perdra. ... — Prenez courage . . . laissez-moi faire. — Que pourrais-tu tenter ? . . . Toute démarche ne ferait que hâter la condamnation. » Et Jacques recommença à pleurer. Mathiote le consola de son mieux : les deux enfants restèrent seuls près d'une heure. Quand le ramoneur quitta l'hôtel, la nuit était tout à fait tombée. Il reprit allègrement et presque joyeux le chemin du centre de Paris.
Le comte de Plessis-Morambert avait été écroué à la prison de l'Abbaye. Dans les premières heures de sa captivité, en proie à cette surexcitation rageuse qui enfièvre tous les détenus, il avait tourné dans son cachot comme un fauve en cage, explorant le moindre coin de son réduit,, secouant les barreaux de la fenêtre, cherchant à ébranler la porte, s'efforçant à décou\Tir quelque moyen d'évasion. La solidité des grilles qui obstruaient sa croisée, l'épaisseur des murs, l'énorme dimension de la seiTure que maintenaient de fortes vis, eurent bientôt dissipé ses illusions. A cet inévitable affolement, l'inactivité forcée avait fait suc-
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céder de longues heures de prostration; une sorte de résignation calme s'était enfin emparée de lui, et, ce soir-là, sous la lueur trouble d'une lanterne qu'avait allumée son geôlier, assis dans Tunique fauteuil de paille qui meublait sa prison, le front dans la main, les yeux fixés sur Tâtre vide, il songeait avec mélancolie. ... Sa pensée allait à la maison où il se savait aimé: il voyait son petit Jacques en larmes, seul dans Fhôtel désert, joignant les mains pour prier Dieu. Et il se rappelait les soirs d'autrefois à pareille date où l'enfant mettait, avant de s'endormir, ses escarpins devant la cheminée, dans l'espoir d'une visite du Petit Jésus, visite qui ne manquait jamais. Que penserait Jacques, demain, lorsqu'en s'éveillant, il s'apercevrait que l' Enfant-Dieu l'avait oublié? Et à la pensée de cette déception inévitable, le comte de Morambert fixait ses yeux pleins de larmes sur son foyer sans flammes, tout ému au souvenir des soirs heureux, où, sans bruit, il se glissait dans la chambre de son fils endormi et disposait dans la cheminée les jouets enrubannés, les fiers soldats de bois couchés dans leur boîte de sapin blanc, les oranges d'or, les fruits glacés dont l'arrangement prodigieux arrachait à l'enfant, dès son réveil, des exclamations de bonheur. Tandis qu'il se laissait aller à son rêve attristé, un bruit strident se fit entendre dans la cheminée :
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une pluie abondante de gravois et de suie crépita sur Tâtre de pierre, suivie, presque aussitôt, d'un volumineux paquet étroitement sanglé, qui tomba lourdement et roula jusqu'au milieu du cachot. Grandement surpris da cette anormale aventure, le comte s'était levé, et ses regards allaient de la cheminée au mystérieux colis, lorsqu'il aperçut tout à coup deux pieds se balançant au-dessus du foyer ; en un instant ces pieds atteignirent le sol, une forme noire s'accroupit dans l'âtre, et d'un effort sauta dans la chambre en même temps qu'une voix prononçait ces mots : — Ne craignez rien, monsieur le comte . . . c'est moi . . . c'est Mathiote.
C'était Mathiote en effet. Debout devant le prisonnier, le \dsage et les vêtements noirs de suie, il souriait montrant ses dents blanches: ses yeux dans sa face d'encre paraissaient clairs et brillaient d'un étrange éclat.
— « Mathiote ? )) fit le gentilhomme cherchant à rappeler ses souvenirs. .
— Je ne vous ai pas oublié, moi! J'arrive de chez vous. M. Jacques va bien; dame, il n'est pas gai! mais nous parlerons de lui plus tard. ... Je viens vous chercher.
— Me chercher ! . . .
— Oui, ne perdons pas de temps . . . parlez bas. J'ai tout ce qu'il faut: voici d'arbord des vêtements pour vous. »
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Et le petit ramoneur, fébrilement, dénouait le paquet de haillons qui Tavait précédé:
— Je les ai pris chez mon patron: voici un rouleau de louis que M. Jacques m'a donné: il y a deux mille francs, m'a-t-il dit: ça peut servir; mais il faut les cacher. Dans un quart d'heure, nous serons dehors. . . .
— Mais par où sortir, mon pauvre petit ? Tu n'espères pas me faire prendre la route que tu as suivie? D'ailleurs, où nous mèneraitelle ? sur les toits. . . . Comment es-tu parvenu toi-même à trouver le chemin de mon cachot ?
M. Jacques m'avait dit: la dernière
fenêtre à l'angle de la rue Sainte-Marguerite: j'ai bien examiné; avec un peu d'habitude, rien n'est plus facile. . . . Mais, monsieur le comte, je ne vous répondrai plus, si vous le permettez: nous causerons dans -la rue. Je me mets à l'ouvrage: habillez- vous.
Mathiote était allé à la porte du cachot et examinait la serrure : il tira de sa poche un tournevis et se mit en devoir de détacher l'énorme ferraille. Il travaillait avec une précision pleine d'habileté. Le prisonnier le regardait faire, ébahi. Il était dans une de ces situations d'esprit où l'âme amollie et découragée est d'avance subjuguée et soumise. A un geste impératif de Mathiote il obéit presque machinalement, ôta sa redingote et, par-dessus ses
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autres vêtements, commença à revêtir le pantalon raide de suie, la veste huileuse et noire que l'enfant avait apportés. Sur un autre signe, il rejeta sa perruque, alla à la cheminée, se noircit hardiment les mains et le visage ; il avait Taspect d'un ramoneur accompli lorsqu'il revint vers Mathiote qui, d'un air de triomphe, sans dire un mot, lui montra la serrure, enfin détachée.
L'enfant approuva d'un signe de tête la transformation du gentilhomme, puis, s'approchant de lui, il lui dit à voix basse :
— Vous êtes sauvé : prenez sur vous l'argent, cachez-le: j'ai gardé un louis dont j'aurai besoin. Vous descendrez l'escalier derrière moi. Quand je m'approcherai de la sentinelle, passez votre chemin sans vous arrêter . . . sortez hardiment dans la rue et tournez à gauche sans hésitation. C'est bien entendu?
Le comte lui répondit par un serrement de main: Mathiote ouvrit la porte, jeta un regard dans le couloir: il était désert. Sans précipitation il livra passage au prisonnier, sortit avec lui, ramena la porte et tous deux s'engagèrent dans le corridor et descendirent l'escalier.
Dans le vestibule de la prison, le geôlier qui depuis moins d'une heure venait de prendre la garde, dormait dans une cage \'itrée que chauffait un poêle de terre et qu'éclairait mal une lanterne posée sur la table. Le comte, guidé
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par Tenfant, se tint dans F ombre où sa silhouette noire disparaissait entièrement, tandis que Mathiote, hardiment, tapait à la vitre et réveillait le gardien.
— Cordon . . . citoyen !
Le geôlier ouvrit les yeux, dirigea la lumière de sa lanterne vers celui qui l'appelait, ne vit que Tenfant chargé de cordes, de crochets, de balais, accessoires indispensables, et, rassuré, tira le cordon. La porte s'ouvrit: le comte mit le pied sur le seuil; mais c'est à peine s'il put contenir un mouvement de recul à la vue de la sentinelle qui, au bruit du loquet, s'était retournée . . . mais Mathiote avait tout prévu.
— Excusez, militaire, dit-il, dès que la porte fut retombée sur lui; si vous vouliez m'indiquer où est le chef de poste. . . .
— Le chef de poste? Qu'est-ce que tu lui veux? Que fais-tu là . . . qu'est-ce que cet homme qui sort ? On ne passe pas ! . . .
— Je voudrais remettre à votre officier une pièce d'or que j'ai trouvée là-haut, dans une chambre vide, en balayant les cendres de la cheminée ... la voici ... je ne sais qu'en faire. . ,
Et l'enfant montrait au soldat un louis neuf qui, dans la nuit, scintillait au bout de ses doigts noirs.
Le sans-culotte — Mathiote l'avait flatté en rappelant militaire, — examina la pièce et
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la mit dans sa poche — le louis, à cette époque, valait deux cents francs d'assignats — et très radouci, grommela:
— C'est bon! je la remettrai moi-même au chef, ce n'est pas la peine de le réveiller pour si peu.
— Merci, citoyen.
— De rien, moricaud.
Et Mathiote, tout courant, rejoignit le comte de Morambert, qui, pendant ce colloque, avait gagné le large et s'éloignait à grandes enjambées dans la rue de Buci.
Le brave enfant avait son plan : il n'ignorait pas qu'il était impossible de cacher le comte dans Paris: les visites domiciliaires rendaient illusoire toute tentative de dépister la police: et d'ailleurs où trouver, à cette époque de terreur, un être assez héroïque, assez fou, pour offrir, ne serait-ce que pendant une nuit, l'hospitalité à un prisonnier évadé, dont la fuite allait, dès le lendemain, être signalée à tous les agents du comité de Sûreté générale.
Aussi Mathiote avait-il résolu de sortir de France et de gagner la Savoie: là, du moins, il connaissait une maison, celle de ses parents, où son noble protégé pourrait séjourner sans danger jusqu'à ce que fût passée la tourmente révolutionnaire. En dix jours, la frontière pouvait être atteinte, et deux Savoyards, re-
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tournant au pays dans leur costume national de ramoneurs, avaient grande chance de n'éveiller sur la route aucun soupçon.
Par surcroît de précaution, il enveloppa d'une bande de toile la tête du gentilhomme, comme si quelque blessure avait nécessité ce pansement, destiné en réalité à expliquer le mutisme absolu que devait observer le comte dès qu'on se trouvait en présence d'un tiers. Mathiote se chargeait de répondre à toutes les questions, de décourager toutes les curiosités.
D'ailleurs, ils n'en éveillèrent aucune: au
bout du second jour de route, le comte de
Morambert, mal accoutumé à la marche, privé
de tout le confortable auquel il était habitué,
mangeant du lard dans les auberges, buvant
de l'eau aux fontaines, couchant sur la paille
dans les granges, n'avait plus besoin de se
contraindre et jouait au naturel le personnage
d'un ouvrier harassé, malade, blessé, se traînant
tant bien que mal sur les routes pour regagner
son pays. Personne n'eût pu soupçonner un
ci-devant dans cet homme amaigri et sale qui
ne parlait pas, mais dont le jeune compagnon
baragouinait avec tant de facilité le patois
savoyard.
Le comte, d'ailleurs, admirait l'ingéniosité et la force d'âme de cet enfant qui l'avait sauvé. Jusqu'alors, il n'avait pas été à même d'apprécier les robustes vertus des gens du
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peuple; — pour tout dire, en véritable gentilhomme, il n'y croyait guère; et c'était pour lui un sujet toujours nouveau d'étonnement que le dévouement, le désintéressement absolu de ce pauvre ramoneur qui risquait sa vie en reconnaissance d'une soupe grasse et d'un louis d'étrenne; tout le jour, pendant les longues marches, le comte paraphrasait en lui-même ce mot célèbre: où diable la vertu va-t-elle se nicher ! et si son orgueil aristocratique ne souffrait pas de la leçon, du moins l'opinion toute faite qu'il avait de l'âpreté des vilains s'en trouvait-elle fortement ébranlée.
Douze jours après leur départ de Paris, les fugitifs arrivaient enfin au dernier village français: Mathiote, frais, dispos et plein d'entrain, le comte harassé, boiteux, se traînant à peine. Ils s'étaient arrêtés, après toute une nuit de marche, dans une auberge où ils se faisaient servir du pain et du beurre, quand l'hôtelier s'adressant à Mathiote.
— C'est ton père? demanda-t-il, désignant le comte.
— C'est le frère de mon patron.
— Il est malade ?
— Il a été blessé en tombant d'un toit Je le remmène au pays.
— Tu as un passe-port ? . . .
— Un . . . quoi ?
■^ — Vous ne passerez pas la frontière sans
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papiers; le pont est gardé par les patriotes: hier encore ils ont arrêté deux émigrés déguisés en marchands de fromage.
Mathiote devint pâle sous la couche de suie qui recouvrait son visage: il n'avait pas prévu ce dénouement. Pourtant il se contint.
— Je ne sais pas, répondit-il simplement; j'aimerais bien passer tout de même, car je voudrais être arrivé: le vieux ne peut plus se traîner, ajouta-t-il, d'un ton de confidence.
— Pour passer, il faut des papiers, répliqua rhomme.
Et il s'occupa d'autre chose.
Une heure plus tard, les fugitifs, assis sur un tronc d'arbre au bord du chemin, s'ingéniaient, sans y réussir, à trouver un moyen de franchir le dernier obstacle qui les séparait du salut. Devant eux la route descendait toute droite jusqu'au bord d'un ruisseau qu'elle franchissait sur un pont. Au delà de ce pont c'était l'étranger: ils n'en étaient pas à cinq cents toises, et même ils apercevaient le poteau peint aux couleurs de Savoie qui marquait la frontière. Mais à quelques mètres en deçà du ruisseau, ils apercevaient devant le poste de la douane une dizaine de patriotes bien armés, chargés de garder le passage.
— (( Écoutez-moi, monsieur le comte, disait Mathiote, vous allez faire un dernier effort; nous nous jetterons à travers champs, nous passerons le ruisseau sur la glace, et. . . .
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— C'est impossible, mon pauvre Mathiote; c'est à peine si je peux mettre un pied devant l'autre: je ne saurais pas faire trois pas dans cette terre gelée ! . . .
— Alors, essayons de gagner le poste : pendant que j'amuserai les soldats vous rassemblerez toutes vos forces, et, en courant jusqu'au pont. . . .
— Courir ! ... fit piteusement le comte en montrant ses jambes endolories. Du reste les balles de leurs fusils m'auraient vite rattrapé.
— Ils tireront, soit; mais ils peuvent vous manquer, . . .
— Et ils te garderaient prisonnier, et tu payerais de ta vie ton dévouemxent: je n'y consentirai pas, mon pauvre enfant.
— Alors? . . . fit Mathiote, tout triste.
— Alors, c'est fini: nous échouons au port: abandonne-moi sur cette route et gagne la frontière à travers champs ... je ne me livrerai que quand je te verrai en sûreté.
Mathiote se gratta la tête, et après quelques instants de silence réfléchi:
— Nous avons une dernière chance, monsieur le comte; nous allons tranquillement nous avancer sur la route jusqu'à l'endroit que gardent les soldats. S'ils nous demandent nos papiers, vous continuerez à marcher aussi vite que vous le pourrez, pendant que je déboutonnerai lentement ma veste et que je ferai semblant de chercher notre passe-port dans
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mes poches; vous aurez ainsi gagné quelques toises . . . après, dame! à la garde de Dieu. . . . Seulement. . . . L'enfant hésita à poursuivre.
— Eh bien ?
— Seulement . . . puisque nous ne sommes pas certains d'échapper, il est inutile que vous gardiez sur vous le rouleau de louis; si on vous fouillait, une telle somme en or vous compromettrait irrémédiablement.
Le comte acquiesça d'un signe de tête: les derniers mots de Mathiote lui révélaient la réalité: vraiment il était bien ridicule d'avoir pu penser qu'un enfant du peuple le servait, lui, gentilhomme, par pur dévouement.
C'était la première fois qu'il se laissait prendre au simulacre de désintéressement d'un ouvrier; mais l'expérience était concluante: le jeune Savoyard n'avait eu qu'une idée, s'approprier cette somme qui, pour lui était une fortune, et, il se faisait ainsi payer ses services. Le comte tira l'argent de sa poche et avec une moue de mépris la mit dans la main de son compagnon ; puis passant la main sur son front pour en chasser les pensées amères que lui inspirait sa déception, il se leva péniblement.
— Je vais me livrer, dit-il; toi, tâche d'échapper si tu peux: tu as raison, chacun pour soi.
— Je ne vous quitte pas, répondit Mathiote qui le suivit tout joyeux.
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Quelques minutes plus tard les fugitifs arrivaient devant le poste: les soldats, sans méfiance en présence du costume caractéristique des deux voyageurs, les laissèrent passer non sans quelques ricanements; mais, à peine eurent-ils fait quelques pas vers le pont que Tofficier, pris de soupçons, appela ses hommes.
— Eh bien ! eh bien ! fit-il, en voilà deux qui violent la consigne. . . . Eh! petit!
Mathiote sembla ne pas entendre . . . c'était quelques toises de gagnées.
— T'arrêteras- tu, garnement?
Mathiote se retourna, et, d'un air étonné, revint vers le poste, tandis que le comte, rassemblant ses forces, se hâtait vers la frontière.
— Que me voulez-vous, citoyen ? demanda naïvement l'enfant.
— Ton passe-port. ... Et ton compagnon là-bas ... il est donc sourd?
— Il est blessé.
— Qu'il s'arrête ou nous faisons feu.
— Citoyen, ne tirez pas. . . . Mon passeport? mais je vais vous le donner, mon passeport. Et, tout en surveillant du coin de l'œil le comte de Morambert qui n'était plus qu'à quelques mètres du pont, Mathiote plongeait la main dans toutes ses poches, retournait sa casquette, vidait son sac. Cette manœuvre n'échappa point à l'ofiicier qui, devinant le subterfuge, appela ses hommes d'un formidable juron.
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— Tirez donc! Vous ne voyez pas que c'est un ci-devant qui vous brûle la politesse. . . . Abattez-moi cet homme-là. . . . Feu! Feu!
Tous les fusils s'abaissèrent. Mathiote, d'un bond, se jeta devant eux ... les soldats hésitèrent à fusiller à bout portant cet enfant désarmé.
— Feu! répéta l'officier, faites feu où ils nous échappent.
Mais à ce moment, Mathiote, prenant à pleine main les pièces d'or qui remplissaient sa poche, les jeta, comme des dragées de baptême, aux pieds des soldats, prêts à tirer. . . .
En un instant ce fut une indescriptible mêlée: la vue de cet or, roulant sur la route, affola les hommes qui, jetant leurs armes, se précipitèrent pour le ramasser, se bousculant, se renversant, s'arrachant ce butin inespéré.
Mathiote ne s'arrêta pas à considérer cet épique tableau. Déjà il avait rejoint le comte de l'autre côté du pont, hors de France !
Et, tandis que les soldats luttaient encore, se disputant une dernière pièce, l'enfant levant sa casquette, cria dans son patois savoyard:
— « Evviva la libertà ! »
Et il alla rejoindre son compagnon, qui, harassé, pleurant de joie, de fatigue et de reconnaissance, était tombé au pied du poteau aux trois couleurs de Savoie.
Lorsqu'on parcourt Schœnbrunn, grand château impérial d'une petite architecture, situé dans la banlieue de Vienne, le cicérone, après vous avoir promené dans les galeries d'apparat, vous ouvre un appartement dont la visite est plus impressionnante, à elle seule, que celle des quinze cents chambres et des cent trente-neuf cuisines que contient le palais. C'est là que, dans la demeure de la fière Marie-Thérèse, dans le traditionnel sanctuaire de la monarchie autrichienne, vécut à deux reprises — après Austerlitz et avant Wagram — Napoléon, vainqueur du vieil Empire allemand.
Par une coïncidence émouvante, voulue peutêtre, c'est dans le même appartement que languit et trépassa \dngt-deux ans plus tard le duc de Reichstadt, né roi de Rome et mort colonel autrichien.
Quand on vous a montré ces chambres, on vous raconte une histoire: une histoire si étrange, si romanesque, si naïve, — si vraie pourtant, — qu'on croirait entendre un de ces contes d'autrefois où des jeunes princes, sous la garde de geôliers jaloux, recevaient, grâce
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au concours des fées, la visite d'un bon génie, protecteur et bienfaisant.
Vers la fin de Tautomne de 1823, un étranger était venu s'établir à la Couronne de Hongrie, l'une des auberges voisines du château de Schœnbrunn. Comme il semblait ne s'occuper que de lui-même, soignant ses menus, passant de longues heures à la brasserie, ne fréquentant personne, la police, après l'avoir observé pendant quelque temps, avait cessé de s'inquiéter de lui. On le disait Français et riche, venu en Autriche pour chasser dans les bois du Leopoldsberg; il partait, de grand matin, son fusil sur le dos, toujours suivi d'un domestique à rudes moustaches qui sem.blait être plutôt son ami que son serviteur, et ne rentrait qu'à la nuit tombante à son hôtel: il dînait fort, lisait les feuilles; puis, il allait, s'il faisait beau, fumer sa pipe sur le seuil, en regardant de loin la longue silhouette sombre du château, qui se profilait au fond d'une immense esplanade, et où brillait seulement, au premier étage de l'aile droite, une petite lumière, discrète et pâle, indiquant la pièce où veillait le jeune prince . . . l'aiglon captif auquel on avait coupé les ailes.
Il convient de dire encore que l'étranger s'était lié avec quelques-uns des serviteurs du château, qui venaient, leur besogne terminée, passer la soirée à la Couronne de Hongrie : il se montrait grand amateur de fleurs rares, et.
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grâce aux relations qu'il s'était ménagées parmi les jardiniers et la livrée de la résidence, il allait souvent flâner, pendant de longues heures, dans les serres et les jardins du palais.
Or, en cette année 1823, la cour vint, à l'occasion des fêtes de Noël, s'installer à Schœnbrunn. Suivant un vieil usage allemand qui, depuis lors, s'est propagé dans le monde entier, on avait élevé dans la galerie un haut et vert sapin arraché aux flancs du Schneeberg.
L'arbre dressait son tronc robuste et droit jusqu'aux voûtes couvertes de fresques, où se jouaient les divinités de l'Olympe. Les hautes glaces reflétaient les branches vertes, alourdies de jouets, d'oranges, de sacs de bonbons, d'oiseaux empaillés, de mignons soleils d'étain, de rubans, de clochettes, qui scintillaient à la lumière de mille bougies, brûlant dans des lampions de verre de couleurs variées, dont s'égayait le feuillage sombre. Le cercle intime de TEmpereur, feld-maréchaux aux brillants uniformes, grandes dames en toilette de gala, avait été convié à la fête.
C'était une fête, en effet; François II, qui n'avait pas beaucoup d'idées, avait conçu celle de présenter à sa cour son petit-fils, qui, jusqu'alors avait vécu, reclus et solitaire, dans la peu récréative société du comte Districhtein, son précepteur, du capitaine Foresti, son professeur d'art miUtaire, et de M de Metternich,
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chargé, tâche particuUèrement déhcate, de lui apprendre Thistoire.
L'histoire, enseignée au fils de Napoléon, par Metternich! . . .
D'ailleurs, l'élève était docile et studieux; ses maîtres se montraient satisfaits de ses heureuses dispositions, et c'était justement pour le récompenser de son application au travail que l'Empereur François s'était décidé à le présenter à la Cour et à le traiter avec les égards auxquels son titre de prince lui donnait droit.
Dans le salon, autour de l'arbre de Noël, s'étaient groupés les trois mentors, que François II questionnait, en attendant l'entrée en scène de l'enfant impérial.
. — Sire, disait le comte Districhtein, le prince Franz — tel était le nom allemand de Napoléon II — le prince Franz me comble de satisfaction: son ardeur à l'étude, sa ténacité d'esprit, son intelligence vive secondent merveilleusement les soins que je prends de son éducation littéraire. Il est, c'est vrai, quelque peu rebelle à Tacite et à Horace; mais il traduit à livre ouvert les Commentaires de César, et ce livre est devenu sa lecture favorite.
— Hum, César! fit l'Empereur dont le visage se rembrunit. Ne craignez- vous pas que César n'éveille en son esprit une comparaison fâcheuse . . .? Jamais une allusion
de sa part . . ,? Jamais une question indiscrète . . .?
— Oh ! Sire ! Le prince Franz a heureusement oubUé jusqu'au nom de son pays, et rhomme que le malheur a voulu qu'il ait pour père n'existe pas pour lui. . . , Ça, je m'en flatte, et M. de Foresti pourra vous confirmer mon assertion.
— De tous points, Sire, fit le professeur d'art militaire, en s'inclinant. Appelé à l'honneur d'apprendre au prince Franz les choses de la guerre, je l'ai élevé dans le culte des grands capitaines. . . . L'illustre Marie-Thérèse, le grand Frédéric sont ses héros, et. . . .
— Et . . . l'autre? reprit l'Empereur en hésitant, son père ... ?
— Je n'avais pas à prononcer le nom de cet homme néfaste, dont les rares succès, dûs au hasard, n'ont rien à voir avec l'art de la stratégie. . . .
— Monsieur de Metternich, en lui enseignant l'histoire, n'aura, sans doute, pas pu garder le même silence.
— Je vous en demande pardon, Sire, repartit Metternich; j'ai instruit le prince Franz des hauts faits de ses aïeux . . . des aïeux de son auguste mère, j'entends; et je n'ai pas cru devoir attrister sa jeune imagination par le récit des incidents qui ont troublé la paix de l'Europe pendant ces dernières années. Assez
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d'événements glorieux se présentent dans les annales du Saint-Empire romain; et j'ai cru inutile de réveiller un passé trop récent encore et à jamais oublié.
— Tout est donc pour le mieux, dit l'Empereur satisfait: vous avez fait de mon petitfils un honnête et loyal Allemand, et je vous en sais gré, mes amis. Or donc, puisque Franz a conquis sa place parmi nous, j'ordonne qu'on ne lui tienne plus rigueur, à l'avenir, de sa funeste origine, . . . Monsieur le baron d'Obenhaus, veuillez introduire le prince. J'espère, mesdames, ajouta François II en se tournant vers le cercle des invitées qui assistaient à la scène, que mon petit-fils trouvera dans votre accueil une compensation au malheur de sa naissance . . . dont, après tout, il n'est pas responsable.
La porte s'ouvrit, et l'enfant parut. Il s'arrêta sur le seuil, leva ses yeux indifférents vers le grand arbre de Noël étincelant qui mettait au centre de la galerie un éblouissement ... il ne sembla nullement ému de cette merveille, et s'avança à pas lents vers l'Empereur. Il était vêtu de l'uniforme blanc des colonels autrichiens, ses cheveux blonds et flottants tombaient sur ses épaules, il était pâle d'une pâleur maladive, et ses lèvres décolorées paraissaient déshabituées du sourire. Seuls les yeux semblaient vivants dans cette
triste figure d'adolescent grave, encore qu'il s'appliquât, eût-on dit, à en éteindre la vivacité et l'éclat.
A sa vue, toutes les conversations cessèrent. . . . Pour ceux qui assistaient à cette scène, l'apparition de cet enfant débile évoquait, par un saisissant contraste, le fantôme de l'homme qui avait, de ses puissantes mains, brisé la vieille Europe pour la façonner à sa guise, et qui, dans ce même palais, avait écrasé du talon de sa botte l'antique Empire des Habsbourg. Le prince Franz s'avança vers son grand-père et, humblement, lui baisa la main.
— J'ai voulu, mon enfant, fit François II pour rompre le silence pénible qui pesait sur Tassistance, j'ai voulu vous procurer quelque plaisir; le moment est venu de tenir, à ma cour, le rang que vous assigne votre parenté avec moi . . . vos maîtres se. montrent satisfaits de vous . . . mais s'il est bien de travailler, il ne faut pas, dans votre ardeur pour l'étude, repousser les distractions de votre âge. . . .
— Sire, je vous rends grâce, répondit l'enfant. Puis il alla modestement s'asseoir sur un
tabouret qui se trouvait à l'écart. Il se tint là, les yeux fixés à terre, rêveur, absorbé dans quelque étrange songerie qui marquait de rides son jeune front et mettait un pli aux coins de ses lèvres. L'Empereur, gêné, se taisait; les hauts personnages présents imi-
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talent son mutisme; et ce fut un nouveau spectre qui sembla planer dans la galerie, celui d'un autre enfant, né pour porter la couronne, lui aussi, et dont la lente agonie, au fond d'un cachot du Temple, avait jadis terrifié le monde.
M. de Metternich, en diplomate avisé, se chargea de rompre le silence; prenant pour thème les goûts sérieux de son élève, Témotion que lui causaient indubitablement ses débuts à la Cour, il glissa, par d'habiles transitions, vers des considérations générales dont s'alimenta la conversation renaissante; on sembla ne plus prêter aucune attention à l'enfant qui s'isolait dans son rêve, à l'éblouissant arbre de Noël dont les bougies, une à une, s'éteignaient tristement dans leur godet de couleur . . . mais une contrainte pesait sur tous ceux qui se trouvaient là, et ce fut avec un soupir de soulagement que l'on entendit Metternich émettre l'avis que le prince Franz était sans doute fatigué, et solliciter pour lui la permission de se retirer. L'Empereur fit un geste bref; l'enfant vint à lui, lui baisa la main, et s'éloigna du même pas languissant, vers la porte qui conduisait à son appartement.
Il rentra dans le petit salon, tout lambrissé de panneaux de glaces, qui avait été le salon de son père.
Lorsque Franz fut seul dans sa chambre, il tomba assis sur le divan et resta pensif. Une mélancolique rêverie était l'état ordinaire de ce pauvre adolescent qui ne confiait à personne ses pensées ni ses désirs. A quoi songeaitil ainsi sans cesse ... ? Peut-être le souvenir du vaste et radieux palais où s'était passée son enfance hantait-il son esprit . . . peut-être revoyait-il le dôme des Tuileries surmonté du gai pavillon aux trois couleurs . . . peut-être revivait-il en silence ce passé glorieux dont il ne voulait point parler. Ce soir-là, plus triste encore que d'habitude, il restait, les yeux fixes, le regard perdu sur ces panneaux de glaces qui lambrissaient son salon. Il savait — comment Tavait-il appris? on l'ignore — il savait que son père, jadis, avait occupé cette pièce, qu'il s'était assis sur ce divan où lui se trouvait aujourd'hui, que sa glorieuse image s'était reflétée dans ces miroirs, qui, maintenant lui renvoyaient sa pâle et maladive figure d'orphelin. Mais quel était donc son père? Qu'avait-il fait cet homme, pour qu'on évitât d'apprendre à son enfant son nom et son histoire? . . . Quel crime avait-il commis pour être mis au ban de la société à ce point que son fils n'osât même pas interroger à son sujet ceux qui étaient chargés de lui apprendre la
vie?
Et tandis qu'il remuait ces pensées, trop
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lourdes pour la tête d'un enfant, son attention fut tout à coup attirée par un objet placé sur sa table de travail. C'était un vase de poterie commune, rempli de terre desséchée, au milieu duquel était fixée une petite branche de buis vert, à moitié dépouillée de ses feuilles.
Franz se leva et examina ce singulier bibelot. Qui donc Tavait placé là? C'était un arbre de Noël . . . non point comparable sans doute à celui qu'il venait de voir dans la galerie du château . . . rien n'était plus humble, plus pauvret que ce rameau presque mort, fiché dans cette poignée de terre sèche, et pourtant, plus il la contemplait, plus il sentait son cœur battre, plus il se laissait envahir par une angoisse inconnue. Il s'approcha encore. A côté de cet inexplicable symbole était placé un rouleau de papier noué d'une faveur violette. , . . L'enfant, saisi d'ime crainte mystérieuse, n'osait toucher à cette lettre . . . car c'était une lettre, sans nul doute.
— Qui donc est entré ici ?.. . interrogeat-il, à mi-voix; et son regard parcourut la pièce. ... Il était bien seul. Soudain, prenant une résolution, il déroula le feuillet. Ses doigts tremblaient. . . . Non, ce n'était pas une lettre, mais une image, une de ces images populaires, grossièrement enluminées de couleurs criardes. . . . Elle représentait un homme coiffé d'un petit chapeau de bataille,
et portant, sur un uniforme militaire barré du grand cordon rouge, une redingote grise. Au fond était figurée une ligne de soldats groupés autour d'un drapeau bleu, blanc et rouge, et dans le ciel, au milieu des rayons d'un soleil éclatant, était tracé ce mot: LUI.
Franz ne pouvait détacher ses yeux de cette enluminure. . . . Fasciné, il la contemplait, et tout à coup il se fit comme une trouée dans le brouillard de son souvenir. Cet homme, il l'avait déjà vu . . . dans le lointain de sa mémoire cette figure se dressait, indécise et flottante: cette apparition qui venait ainsi troubler sa solitude, il se souvenait de l'avoir aperçue jadis, se penchant sur son berceau; ces soldats aux uniformes bleus et rouges, il se rappelait les avoir admirés autrefois, du haut d'un balcon de pierre, au bruit des tambours et des fanfares; ce drapeau tricolore, il le reconnaissait. ... Il porta ses deux mains à son front.
— Oh! j'ai peur, cria-t-il, j'ai peur! qui donc est entré ici? qui donc a posé là cette image. . . ?
Et dans le haut miroir placé devant lui, il se voyait épouvanté, pâle, les yeux agrandis par l'angoisse, quand tout à coup il lui sembla que le panneau de glace se mouvait,, tournait comme une porte sur des gonds invisibles. . . . Il poussa un cri et resta immobile de stupeur:
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la cloison s'ouvrait, en effet, un homme entra dans la chambre.
— Ne craignez rien, monseigneur, dit Tinconnu ... et fléchissant le genou, il prit la main de Tenfant et la baisa.
— Oui êtes-vous ? demanda Franz dont la voix se faisait à peine entendre; comment avez-vous pénétré dans ce salon? Que venezvous faire ici. . . ?
— Je viens vous parler de votre père, monseigneur . . . mettre à vos pieds les vœux et les hommages des millions d'hommes qui sont restés fidèles à son souvenir. ... Je viens vous parler de la France.
— Mon père. . , ? la France. . . ?
— J'ai fait cinq cents lieues pour vous apporter cette motte de terre, cette branche desséchée et cette image. Cette terre fut prise au jardin des Tuileries, cette branche a été cueillie à Saint-Cloud, cette image est semblable à celles qu'on voit placardées au mur dans toutes les chaumières de France: elle représente Napoléon.
— Les Tuileries ... ? Napoléon ... ?
Saint-Cloud. . . ? répétait machinalement T enfant, cherchant à mettre un souvenir sur ces mots jadis familiers, et dont le son éveillait en son esprit mille souvenirs confus. . . .
— Il y a là-bas, monseigneur, en France, des millions d'êtres qui ne pensent qu'à vous,
qui n'espèrent qu'en vous, qui donneraient leur vie pour vous. . . . Une vieille tradition prétend que, dans cette nuit de Noël, le ciel s'ouvre et les anges descendent pour apporter à tous les enfants de la terre une joie et une bénédiction. . . . Eh bien! nous n'avons pas voulu que vous fussiez oublié. D'ailleurs, rassurez-vous, je ne suis pas un envoyé de Dieu; si j'ai pu pénétrer dans votre prison — car cette chambre est une prison pour vous — c'est grâce à cette issue secrète que votre père avait fait pratiquer lorsqu'il habitait cet appartement. . . . Depuis longtemps je guettais l'occasion qui m'a été offerte ce soir à la faveur de la fête qui se donnait au château.
— Vous avez connu mon père ? . . . Qui donc était-il?
— Il était le maître du monde. Le César, que vous admirez, m'a-t-on dit, est un nain à côté de ce géant de gloire. Votre père, l'Empereur, le Roi, le chef adulé ou redouté de quatre-vingts millions d'hommes, est mort sur un rocher perdu au milieu de l'Océan; prisonnier dans une île déserte, comme vous l'êtes dans ce palais, il est mort après cinq ans d'agonie, se rongeant les poings, vous appelant, criant votre nom. . . . Ses derniers regards se sont arrêtés sur votre image, et quand son soleil s'éteignit à l'horizon du monde, un long cri de douleur s'éleva de tous les points de
la France , . . maintenant, c'est vous qu'elle appelle. Votre nom fait trembler tous les rois de l'Europe; mais la France est orgueilleuse, songez-y; elle ne veut point qu'on n'ait pas l'air de la regretter, et elle préfère l'homme qui, pour la reconquérir, fait des tentatives presque insensées à celui qui s'endort dans sa résignation aux décrets de la Providence. Voilà ce que je suis venu vous apprendre. . . Et quand vous m'aurez entendu, je vous dirai: Monseigneur, voulez-vous me suivre? voulez-vous que cet escalier . — et l'inconnu désigna du geste la porte secrète par laquelle il était entré — voulez-vous que cet escalier pratiqué par le père, serve, après quinze ans, à l'évasion du fils?
Le duc de Reichstadt essuya ses yeux mouillés de larmes, et, faisant signe à son visiteur de prendre place à ses côtés, sur le divan:
— C'est bien, monsieur, dit-il, je vous écoute.
... Le lendemain, jour de Noël, l'étranger qui depuis un mois habitait l'auberge de la Couronne de Hongrie, partit de grand matin pour la chasse, suivi de son domestique: il avait, au préalable, soldé sa dépense, de sorte que l'aubergiste ne fut que médiocrement étonné et nullement inquiet lorsqu'il s'aperçut.
à la nuit tombante, que son pensionnaire n'était pas rentré.
On ne le revit jamais à Schœnbrunn. . . Aussi bien est-il temps de quitter le conte pour rentrer dans l'histoire. Que s'était-il passé entre cet homme et le duc de Reichstadt ? On Tignora toujours: peut-être celui-ci se laissat-il reprendre par les souvenirs de gloire évoqués si subitement à son esprit : on a prétendu
— mais ce n'est là qu'une très vague tradition
— qu'on l'arrêta au moment où la chaise de poste qui l'emmenait vers la France passait le Danube au pont de Linz. Peut-être, au contraire, l'enfant impérial dont la nature avait été soigneusement comprimée, amollie, assoupie par les maîtres que François II avait choisis, s'effraya-t-il de l'avenir brillant, mais troublé, que lui promettait son retour à Paris. Voilà qui paraîtrait plus probable. Une seule chose est certaine, c'est qu'à partir de cette époque, la surveillance se resserra autour du prince. Nul Français ne put jamais parvenir jusqu'à lui: le poète Méry ayant fait la voyage de Vienne pour offrir au fils de Napoléon le poème de la campagne d'Egypte, dut renoncer à le voir autrement que de loin, perdu dans l'ombre d'une loge, au théâtre de la Cour Toute la jeunesse du pauvre enfant fut une longue prison, une lamentable agonie. . . .
Car le regret, Tisolement, le désespoir avaient détrait sa santé. ... Le jour où il s'alita, on prétend que la foudre détruisit un des aigles qui ornent la grille du château de Schœnbrunn. . . Quelques jours après Napoléon II mourait et toute rAUemagne poussait un soupir de soulagement. . . .