L'ARBRE DE NOËL DE MONSIEUR D'AUVRIGNY
AuvRiGNY est le nomd'un bourg de la Thiérache, là-bas, tout à T extrémité du département de TAisne, dans cette contrée, un peu sauvage, qui confine à TArdenne et touche la Belgique. Ce petit coin de France, pays d'origine de tous les tresseurs de paniers et très à T écart des grandes routes, resta longtemps arriéré: au début de la Révolution, Auvrigny n'était qu'un village de cinquante feux, quelque peu distant d'une vaste maison qu'on nommait le château, et qu'habitait un bon gentilhomme campagnard, vieux célibataire, fort simple d'allures et très accueillant. De temps immémorial le village et le château avaient entretenu les meilleures relations: le comte d'Auvrigny était charitable, les paysans se montraient dévoués; au moindre embarras ils avaient recours à leur seigneur, qui se chargeait de trancher à l'amiable tous leurs différends et qu'ils trouvaient toujours prêt à intervenir dans leurs démêlés avec la maîtrise des eaux et forêts ou avec les gardes de M. le duc d'Orléans.
Sans mettre fin à cette bonne entente, les
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événements de la Révolution amenèrent un certain refroidissement entre les villageois et leur seigneur. Les gazettes n'arrivaient pas, il est vrai, jusqu'à Auvrigny: elles y auraient trouvé, d'ailleurs, si peu de lecteurs, que leur influence eût été à peu près nulle: pourtant, les esprits forts s'agitaient; on n'était pas sans relations avec la petite ville du Nouvion et même avec Vervins où venait d'être installé le tribunal de l'arrondissement et, encore qu'on n'en eût que l'écho, on n'ignorait rien des grands événements qui se passaient à Paris. Il était venu de Laon, au moment des élections, des messieurs ceints de larges ceintures et empanachés comme des timbaliers, qui avaient prêché aux paysans ébahis les bienfaits de l'égalité et le bonheur de l'indépendance; ils avaient bien ajouté que tous les nobles étaient faux comme Judas et cruels comme Barbe-Bleue; mais les paysans d' Auvrigny n'en connaissaient qu'un, lequel leur avait toujours paru franc et généreux, de sorte que les discours des jacobins de Laon étaient restés sans grand effet.
Le comte, lui, n'avait rien changé à ses habitudes; comme il avait du jugement, et même de l'esprit, il se garda bien d'émigrer; n'ayant aucun droit du seigneur à regretter, il ne montra point de colère lors de l'abolition des privilèges; lorsqu'il vit que, peu à peu, les