DE MONSIEUR D'AU VRIGNY
villageois qu'il avait toujours traités en amis, se déshabituaient, par méfiance ou par fierté, de venir le consulter, il affecta de ne point s'en apercevoir, et continua comme par le passé à vivre en philosophe qui n'attend rien de personne et que Topinion des autres ne gêne point.
On était à l'hiver de 1793, la veille de Noël, et le comte d'Auvrigny, fidèle à un vieil usage de la région avait fait dresser dans le vestibule du château un magnifique sapin coupé dans son parc et qu'il agrémentait de petites lanternes, de rubans, de jouets et de friandises, joyeusement suspendus aux sombres branches de l'arbre. Il était de tradition, chaque année, que les enfants du village, sous la conduite de leurs parents, vinssent faire la cueillette de ces merveilles, à laquelle succédait un succulent goûter de crèmes et de pâtisseries: les paniers des mamans, apportés vides, débordaient au retour de provisions et de chauds tricots; les hommes mêmes trouvaient dans la poche de leur houppelande de poussiéreuses bouteilles de vin ou des cruchons de vieille eau-de-vie. . . . C'était une fête dont on se réjouissait deux mois d'avance et dont on parlait jusqu'à Pâques.
Or, en cette année de malheur, le comte n'avait pas cru devoir renoncer à cette chari-