‹ Légendes des croisadesChapitre 15 sur 41 · XIÏ. — LE SIÈGE D’ ANTIOCHE · texte numérisé non relu

XIÏ. — LE SIÈGE D’ ANTIOCHE

PHIROUS ET BOHÉMOND.

Via aspera et longa.

Gesta Dei per Francos.

Les croisés cependant poursuivaient leur marche. Mais, ayant négligé de laisser des garnisons derrière eux, ils perdirent bientôt leurs communications avec l’Europe.

Ils traversèrent, par ün soleil accablant, les montagnes du Taurus, respirèrent un moment dans la Syrie, repoussèrent plusieurs attaques des Turcs, prirent Arlhésie (l’ancienne Chalcis), et enfin ils aperçurent Antioche, cette ville où saint Pierre avait siégé, où les apôtres avaient laissé tant de traces augustes, ville immense que protégeait l’Oronte, que trois lieues de murailles entouraient, hérissées de trois cent soixante-quatre tours.

Il fallait, pour s’approcher d’Antioche, franchir le pont de l’Oronte, qu’on appelait le Pont de fer, et qui était protégé par deux tours énormes, revêtues de fer et défendues par de vaillants guerriers. Les musulmans étaient, des deux côtés, rangés en bataille. Le duc de Normandie et le comte de Flandre s’élancèrent les premiers sur le pont. Ils* attaquèrent l’ennemi si vivement que le passage fut enlevé. Les Turcs se replièrent en fuyant sur Antioche, dont la forte-

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resse passait pour imprenable, dont les remparts étaient baignés par de vastes fossés, par l’Oronte qui était là un grand fleuve, et par de profonds marais. L’émir Accien gardait la place avec vingt-sept mille guerriers.

Ce siège parut si difficile, qu’une partie des croisés ne voulait pas qu’on l’entreprît. On manquait de machines. Le plus grand nombre des chefs demandaient que l’on attendît les secours promis par l’empereur Alexis. Godefroid de Bouillon pensa que les délais seraient plus favorables aux musulmans qu’aux chrétiens. Il rappela aux croisés leurs précédents exploits. Il leur fit voir quelle serait leur force lorsqu’ils seraient maîtres d’Antioche , et six cent mille pèlerins, dont plus de deux cent mille portaient des armes, investirent la ville.

Les postes, comme devant Nicée, furent partagés entre les diverses nations qui composaient l’armée de la Croix. Les Français et les Flamands, sous la conduite de leurs chefs, furent placés à l’orient, entre la porté de Saint- Paul et la porte du Chien; les autres guerriers dans la longue distance qui s’étend de la porte du Chien à l’Oronte. On négligea au commencement d’investir le côté occidental, que bordait le fleuve; les assiégés continuèrent de recevoir par là des secours. Dès qu’on s’en fut aperçu , Godefroid de Bouillon ayant établi sur l’Oronte un pont de bateaux, la ville fut bloquée enfin de tous côtés. Les Turcs faisaient des sorties imprévues, principalement par la porte du Chien : les croisés, avec d’énormes fragments de rocher, murèrent cette porte.

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Mais au milieu d’une foule d’actions éclatantes, l’hiver s’avança, humide et destructeur. Toutes les calamités qui découragent survinrent : la disette, les épidémies , les sanglantes rencontres. En vain d’intrépides excursions amenèrent dans le camp quelques mulets chargés de vivres; ces secours fortuits étaient insuffisants. L’armée ne recevait plus rien de l’Europe. De soixante-dix mille chevaux qui étaient arrivés devant Antioche, il n’en resta bientôt plus que deux mille, qu’on ne pouvait plus nourrir. Plusieurs chefs désertèrent; le vicomte de Melun et Pierre l’Ermite lui-même voulaient retourner en Europe. Il fallut toute l’autorité de Tancrède pour les en détourner.

Un dernier malheur frappa les soldats chrétiens : Godefroid, blessé grièvement dans un combat, resta malade sous sa tente.

On avait envoyé à l’empereur de Constantinople des messagers qui ne revenaient point. Il faut lire, à cette époque, les vieux chroniqueurs et les légendaires. (( Un soir, disent-ils, plusieurs chevaliers entrèrent dans la tente de Godefroid malade. Les communications avec Constantinople étaient rompues; les vaisseaux de la Hollande, de la Flandre et de Gênes n’apportaient plus de vivres ; le port de Saint-Siméon , situé à trois lieues d’Antioche, ne recevait plus de navires amis. Le premier guerrier qui entra venait de Laodicée. Échappé de cette ville, que les perfides Grecs avaient surprise pour la remettre aux infidèles, il annonçait que ceux des pirates croisés à qui Baudouin avait confié la garde de Tarse étaient prisonniers. Un autre chevalier raconta que l’archidiacre de

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Toul, s’étant retiré la veille avec trois cents pèlerins à quelques milles du camp, dans une vallée où il comptait trouver des vivres, venait d’être massacré par les Turcs, ainsi que tous ses compagnons. On apprenait de toutes parts le meyrtre des croisés, qui, désertant pour trouver à manger sous les tentes ennemies, n’y rencontraient qu’une prompte mort. Ces nouvelles pleines de tristesse et de douleur, selon l’expression de Guillaume de Tyr, ajoutaient au sentiment de toutes les calamités qu’on éprouvait.

» Un autre guerrier venu de loin parut; il était encore souillé du sang des batailles. En le voyant, Robert de Flandre lui demanda ce qu’il avait fait de Swenn , que les chroniqueurs appellent Suénon. Suénon était un jeune et brillant prince, fils du vieux roi de Danemark Olaw, ^et frère du roi régnant Érik III. Sur l’invitation du comte de Flandre, ce prince du Nord, son allié, avait aussi pris la croix; il amenait quinze cents guerriers danois. La veille, on avait appris qu’il arrivait, et des hauteurs du camp on avait aperçu ses bannières à l’horizon.

)) — Suénon n’est plus, messeigneurs, dit l’homme que le comte de Flandre avait interrogé. Hélas! ce noble chevalier, à la stature de géant, à la blonde chevelure, au visage d’ange, au bras si puissant, la mort ne l’a pas épargné. Nous sommes maudits à cause de nos péchés, et Suénon avait l’âme trop, pure pour combattre au milieu de nous. Une jeune fille, la princesse Florine, si pieuse et si sainte, et si renommée pour sa beauté et ses grâces , généreuse fille du noble duc de Bourgogne et de Mathilde la

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Belle, Florine, vous le savez, était fiancée avec le héros danois. Selon leurs vœux , le mariage ne devait se célébrer que dans Jérusalem, après la délivrance du saint Sépulcre. Florine elle -même avait pris la croix. Animée de la même piété qui brûlait au cœur de Suénon , elle avait voulu partager tous ses dangers. Elle marchait auprès de lui sous la bannière du Seigneur.

» La nuit dernière , pendant que Suénon reposait et que Florine, encore en prières, songeait à Dieu et à l’objet de ses chastes affections, elle entendit un bruit ; elle reconnut le pas des infidèles ; elle courut éperdue à la tente de Suénon : il était déjà trop tard, le camp danois était investi par les Sarasins. Il fallut combattre dans les ténèbres et sans espoir de vaincre, car le nombre des ennemis était immense. Après une heure de carnage, Suénon tomba percé de cent blessures mortelles. L’ardente Florine, armée de l’épée comme nous, n’avait cessé de combattre aux côtés du chevalier qui devait être son époux. Protégée longtemps par nos efforts, elle succomba, quand Suénon pour la dernière fois lui tendit sa main défaillante, et leur hymen est consacré par la mort. »

C’étaient presque tous les jours d’aussi lugubres nouvelles.

Cependant l’horrible hiver passa. Dès que le temps devint plus doux, l’évêque Adhémar, qui ne désespérait pas de sa mission, fit labourer et ensemencer les terres autour du camp , pour montrer aux infidèles que les assiégeants comptaient persévérer. Godefroid, guéri de sa blessure , avait tout ranimé. Son frère

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Baudouin, à qui il avait demandé des secours, venait d’envoyer de l’argent et des grains. On construisit pour l’armée des moulins à vent, machines que les chrétiens avaient trouvées pour la première fois en x4sie. La disette cessa enfin, et l’armée reprit confiance.

Sur ces entrefaites, des ambassadeurs du kalife de l’Égypte se présentèrent devant les chefs des croisés. Le kalife, sachant, dirent-ils, que les chrétiens étaient venus pour délivrer Jérusalem , s’obligeait, s’ils voulaient mettre bas les armes, à relever les églises de la ville sainte et à leur permettre d’y entrer en pèlerins. Mais s’ils allaient plus avant, lui, le kalife, était prêt à lancer contre eux tous les hommes armés de l’Égypte et de l’Éthiopie, et tous les musulmans de l’Asie et de l’Afrique.

Ce discours irrita les croisés. Godefroid répondit au nom de tous qu’ils étaient venus pour affranchir Jérusalem, dont les chrétiens voulaient être seuls les gardiens et les maîtres; qu’ils ne redoutaient ni l’Égypte, ni ses alliés, et qu’ils ne pouvaient faire de traités qu’avec les princes qui juraient au nom de Jésus-Christ.

En même temps que ces Égyptiens se retiraient, une armée de vingt mille Sarasins , venus d’Alep et de Damas , s’approchait pour secourir Antioche. Elle fut en quelques heures taillée en pièces par les guerriers francs et par les soldats de Bohémond.

Le comte de Flandre, voulant ajouter une démonstration à la réponse que Godefroid venait de faire aux ambassadeurs de l’Égypte, fit courir après

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eux et leur envoya , sur des chameaux , deux cents têtes d’infidèles. Deux cents autres furent lancées dans la ville assiégée.

Peu dé jours après , une flotte génoise étant entrée dans le port de Saint-Siméon, des pèlerins, sous la conduite de Bohémond, allèrent recevoir les provisions qu’elle apportait. Comme ils s’en revenaient chargés , ils furent attaqués par quatre mille musulmans qui les épiaient et qui les mirent en déroute. Bohémond lui-même commençait à fuir. Godefroid, surveillant tout, vole à leur secours avec son frère Eustache et quelques chevaliers à qui il ne dit que ces paroles : — Suivez-moi. Il se précipite , l’épée à la main , au milieu des ennemis, et les infidèles tournent le dos, s’enfuyant vers la ville. Accien, qui la défend, fait sortir un renfort d’élite pour soutenir ces alliés qui lui arrivent. A l’appel de Godefroid, le nombre des croisés se grossit en même temps. La bataille s’engage plus sérieuse. Godefroid, par un mouvement habile , se place de manière à couper à l’ennemi la retraite dans Antioche. Tous les musulmans furent massacrés. Ceux qui cherchèrent à fuir, pressés par les chrétiens , se noyèrent dans l’Oronte , au nombre de deux mille.

Dans cette journée, où la' valeur des soldats de la Croix éclata par des prodiges, Godefroid faisait voler en éclats les casques et les cuirasses. On lit dans les chroniques qu’un Sarasin de taille démesurée. Payant assailli, mit du premier coup son bouclier en pièces. Godefroid , furieux , s’élance sur son gigantesque adversaire, se dresse sur ses étriers, et, laissant tom-

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ber avec force sa lourde épée , partage le corps du Sarasin en deux parts, dont l’une roule dans la poussière, tandis que l’autre, emportée par son cheval, rentre dans la ville qu’elle épouvante.

Les croisés vainqueurs ramenèrent le soir dans le camp , avec leurs provisions sauvées , les chevaux , les armes et les vêtements de soie des infidèles.

Le siège néanmoins était toujours sans autres résultats, faute de machines. Dans l’intérieur des murs, les Turcs se vengeaient de leurs défaites sur les chrétiens qui habitaient Antioche et sur les prisonniers qu’ils pouvaient faire. Un jour ils amenèrent sur les remparts un chevalier captif; il se nommait Raymond Porcher; il avait les mains enchaînées. On lui enjoignit d’engager les chefs de la croisade à le racheter, s’il ne voulait pas qu’on lui coupât la tête. Raymond, élevant la voix , cria aux chrétiens :

— Ne faites pour moi aucun sacrifice; il est bon que je meure. Mais pressez le siège ; cette ville maudite ne peut plus vous résister longtemps. Restez fidèles à la foi de Jésus-Christ qui est avec vous.

Accien, s’étant fait traduire ces paroles, fut étonné d’une telle grandeur d’âme. R offrit les plus hauts honneurs au chevalier, s’il voulait embrasser la religion de Mahomet, la mort s’il persistait dans sa croyance. Raymond Porcher, pour toute réponse , se mit à genoux , tourna ses regards vers l’Orient , et fit sa dernière prière, bénissant Jésus-Christ. On lui trancha la tête. On jeta ensuite d’autres chréliens dans un bûcher.

Mais la ville était tombée à son tour dans une di-

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sette si profonde, que le fier Accien se vit réduit à demander une trêve. Les chrétiens , abattus par de longues fatigues, l’accordèrent. Baudouin, sur ces entrefaites, envoya d’Édesse quelques sommes d’argent, et on prit dans le camp un peu de repos. Il y eut des pourparlers entre les Turcs et les croisés. Un Arménien, nommé Pliirous, qui avait abjuré le Christianisme pour se ranger sous les étendards de Mahomet, et qui commandait trois des tours d’Antioche, offrit secrètement alors à Bohémond de lui livrer la ville. Voici comment la chose se passa.

Phirous , honoré de la confiance de l’émir, avait avec lui son fils et son frère, apostats comme lui, et investis de commandements sous ses ordres. Avant de chercher à gagner son frère, qu’il savait très-dévoué à la cause des Turcs, il ébranla son fils, lequel entra dans ses projets. Sans admettre d’autres tiers au complot, il descendit le jeune homme dans le fossé par une échelle de cuir et le chargea de faire des ouvertures à l’un des chefs croisés. Le jeune homme, . à la faveur de la nuit, se présenta aux portes du camp. On le conduisit à Bohémond. Le prince de Tarente reçut avec joie des propositions qui allaient terminer tant de maux. Il renvoya l’émissaire à son père avec de séduisantes promesses, et fit sur-lechamp rassembler en conseil secret les chefs de la croisade.

Ils commencèrent par rejeter les offres de l’Arménien , en disant que la trahison était indigne de leur cause et honteuse pour leur valeur, mais peut-être intérieurement jaloux de Bohémond, qui prétendait,

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s’il gagnait Antioche par stratagème, considérer cette ville comme son domaine. On décida de reprendre le siège , en arrêtant que chacun des chefs commanderait sept jours, et que la ville appartiendrait à celui qui serait de semaine lorsqu’elle se rendrait.

Le commandement de la première semaine fut donné à Bohémond , et, dès le lendemain du conseil secret, on apprit que Kerbogâ, prince de Mossoul, après avoir ravagé la Mésopotamie, amenait au secours d’Antioche une armée que l’on disait forte de deux cent mille hommes. De vives alarmes se répandirent dans le camp. Ceux qui étaient le plus opposés à la proposition du prince de Tarente vinrent le presser d’exécuter ce qu’il avait dit.

Bohémond, ayant fait prévenir Phirous, osa la nuit suivante monter lui-même à la tour, au moyen de l’échelle de cuir. L’Arménien était prêt. Il livra son fils en otage pour sûreté de son engagement. Le jeune liomme, arrivé au camp, fut présenté aux chefs. Tout était conduit dans cette affaire avec une discrétion extrême. Bohémond, qui devenait maître de l’entreprise, voulant inspirer une fausse sécurité aux assiégés, fit sonner les trompettes, déployer les bannières et donna l’ordre de se mettre en marche, en annonçant partout avec bruit qu’on allait à la rencontre du prince de Mossoul.

Cette manoeuvre occupa toute la journée. Aussitôt qu’il fut nuit, les nombreux corps des armées de la Croix reçurent le commandement de faire volte-face, et furent ramenés, dans le plus grand silence , sous les murs d’Antioche. Ils s’arrêtèrent dans un vallon,

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au pied de la tour des Trois-Sœurs, où commandait Phirous, et tous apprirent là ce qui se préparait.

Un grand orage s'était élevé, mêlé de vent et de tonnerre. Les croisés virent dans ce tumulte des éléments une marque certaine de la protection du ciel , qui empêchait ainsi les sentinelles de rien entendre. Le complot de Phirous allait donc se consommer.

Comme l’Arménien n’attendait plus que l’heure convenue, le bruit vague d’une trahison se répandit tout à coup dans la ville. On en accusait le peu de chrétiens qui s’y trouvaient. On soupçonnait plus vivement peut-être les apostats, gens en qui on n’a jamais une confiance entière. On nommait sourdement Phirous : on disait qu’il entretenait des correspondances avec les croisés. Accien le fit venir et l’interrogea, fixant sur lui un de ces regards qui fouillent dans les plus intimes pensées. Le sang-froid de l’Arménien le sauva. Lui-même proposa avec calme des mesures de sûreté.

— Il faut changer, dit-il, tous les gardiens des tours et mettre aux fers tous les chrétiens.

— C’est ce que je ferai demain, répondit l’émir en le renvoyant.

• Phirous retourna à son poste, plus pressé que jamais d’en finir. Mais son frère n’était pas encore prévenu; et il ne pouvait rien faire sans son concours , parce qu’il commandait la tour voisine de la sienne. Il alla le trouver.

— Vous savez ce qui se passe, lui dit-il. On arrête tous les chrétiens. Demain matin, avant le jour peut-être , tous seront mis à mort. C’est pour moi une

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vive douleur; je ne puis oublier que nous sommes nés dans la même religion et que nous avons été leurs frères.

— Et c’est une raison de plus pour les avoir en horreur, répondit froidement l’autre apostat. Depuis que ces croisés sont venus , nous ne vivons que dans les alarmes. Puissent-ils périr tous et les traîtres avec eux I

Le frère de Phirous avait, en disant cela, un air si menaçant et si farouche, que l’Arménien vit bien qu’il ne deviendrait jamais son complice. Il n’hésita pas un instant. Se précipitant sur lui avec violence, il lui plongea son poignard dans le cœur, et jeta aussitôt le cadavre dans le fossé.

Un peu rassuré alors, il descendit une échelle de cuir. Un émissaire de Bohémond, posté au pied de la tour, monta pour s’entendre avec Phirous.

— Nous n’avons qu’une seule ressource , dit l’Arménien, c’est que tous les intrépides de l’armée viennent ici par l’échelle flottante. Dès que nous serons en nombre , nous irons ouvrir une des portes.

Pendant qu’il parlait ainsi, un officier de ronde se présenta tout à coup avec une lanterné. Phirous n’eut que le temps de cacher le croisé sous les coussins du divan. Pourtant son air calme ne laissa rien soupçonner.

L’officier loua sa vigilance, examina tout avec sa lanterne et ne vit rien.

Lorsqu’il se fut retiré, l’Arménien fit descendre l’émissaire, en lui recommandant bien de dire à Bohémond qu’une heure de retard perdrait tout.

LA SATNTE LANCE.

Mais à ce moment suprême, la frayeur s’empare des chrétiens. Tous calculent le danger. Tous s’épouvantent. Personne ne veut se hasarder sur la tremblante échelle. En vainBohémond donne l’exemple en montant le premier; en vain il prie; personne ne le suit. Les paroles mêmes de Godefroid de Bouillon n’excitent pas les braves.

Robert de Flandre s’approche alors, suivi de soixante guerriers d’élite.

— Nous irons donc, nous autres, dit-il.

Ses soixante compagnons le suivent en silence.

L’élan était donné; une foule de soldats montent intrépidement. Dix tours sont en quelques minutes au pouvoir des croisés. Une porte est enfoncée; Godefroid de Bouillon entre dans Antioche au son des trompettes, au cri de guerre Dieu le veut! La garnison turque est exterminée, et au point du jour on voit flotter sur les remparts la bannière rouge de Bohémond.

Accien, voulant s’enfuir, fut tué par un bûcheron qui le reconnut, et qui apporta aux chefs des croisés sa tête énorme , aux oreilles longues et velues , à la longue barbe blanche.

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