XIII. — LA SAINTE LANCE. — KERBOGA
La victoire est à Dieu.
Bossuet.
La prise d’Antioche eut lieu au commencement de juin de l’année 1098, après un siège de huit mois.
Il y avait peu de jours que les chrétiens se repo-
KERBOGA.
saient de leurs longs travaux; et ils se réjouissaient de leur triomphe, quand l’armée du prince de Mossoul , — forte en effet de deux cent mille hommes, — se montra en vue d’Antioche. Vingt-huit émirs marchaient, avec leurs corps d’armée, sous les ordres de Kerbogâ. Il s’avançait comme un homme sûr de vaincre.
Un détachement de chevaliers sortit à la rencontre de ce nouvel ennemi. Sans doute qu’ils vendirent chèrement leur vie, mais aucun d’eux ne revint.
Un nouveau corps d’armée , qui allait au secours du premier détachement, fut obligé de rentrer précipitamment dans la ville , investie une heure après par les bannières innombrables des musulmans; et les croisés, d’assiégeants qu’ils étaient la semaine précédente, se trouvèrent tout à coup assiégés, sans avoir eu le temps de s’approvisionner.
Des sorties de tous les jours produisirent alors mille faits héroïques , mais n’amenèrent aucun succès; et parmi les chrétiens, bloqués dans un cercle qui semblait se resserrer à chaque heure , la disette vint de nouveau. Ce fut bientôt la plus hideuse famine. On mangea les chiens, puis les chevaux de bataille, puis les cuirs des baudriers et des chaussures. Les chefs partageaient les peines des soldats.
On savait que l’empereur Alexis amenait enfin des secours, et on prenait courage. Lecomte de Blois, ayant fait une percée dans les rangs compactes de l’ennemi, trouva le moyen de s’échapper; il courut à la rencontre de l’empereur, qui s’avançait en effet. Il le pressa d’accélérer sa marche. Mais Alexis ne ve-
LA SAIKTE LA.NCE.
nait que pour partager les victoires des croisés. Dès qu’il apprit la situation d’Antioche, il rebroussa chemin et s’en retourna lâchement dans Constantinople. Le comte de Blois, découragé, n’osa revenir et reprit le chemin de la France.
Abandonnés ainsi, les croisés, dans leur misère, ne songeaient plus qu’à moiirir. Quelques chefs firent même oiïrir à Kerbogâ de lui rendre la ville, s’il leur voulait permettre de s’en retourner dans leur pays. Le prince de Mossoul se refusa à cette transaction, dont Godefroid n’apprit la pensée que pour la blâmer sévèrement. Car, au milieu de l’abattement général, il y avait encore parmi les chrétiens quelques hommes qui conservaient de l’enthousiasme. Godefroid de Bouillon , Robert de Flandre, Tancrède, juraient que tant qu’il leur resterait soixante chevaliers , ils ne renonceraient pas à l’espoir d’aller délivrer Jérusalem.
On raconta bientôt des visions prodigieuses, qui semblaient annoncer un terme à tant de maux. Un déserteur passait à l’ennemi; il s’en revint de luimême, disant qu’il avait été arrêté par son frère, mort dans un précédent combat. Le fantôme lui avait révélé qu’à la prochaine bataille, tous ceux qui avaient succombé sous la bannière de la Croix se lèveraient de leurs tombes et viendraient combattre dans leurs rangs.
Pour mettre le comble à ces merveilles, un bon et saint prêtre marseillais, nommé Pierre Barthélefni , eut une révélation plus importante. Un matin, il annonça, tout ému, que saint André s’était montré à
KERBOGA.
lui, en réalité ou en songe, et qu’il lui avait déclaré le lieu où était enterrée, dans l’église vénérée de Saint-Pierre d’Antioche, la lance qui avait percé le côté et ouvert le cœur de Noire-Seigneur Jésus- Christ. Le saint apôtre avait ajouté que cette lance, devenue auguste et sacrée , donnerait la victoire aux chrétiens.
On trouva en effet, au lieu désigné, la précieuse relique, après avoir fouillé assez longtemps. Des épreuves et des miracles signalèrent sa sainteté. L’abattement s’évanouit alors , et tout le monde voulut de nouveau marcher au combat. L’ermite Pierre fut envoyé à Kerbogà, à qui il demanda fièrement, au nom des chrétiens, s’il souhaitait une bataille générale, ou s’il ne préférait pas un combat d’un certain nombre de chevaliers croisés contre un nombre égal de musulmans.
Le' prince de Mossoul, souriant de dédain , répondit qu’il ne traitait pas avec des mourants. Il renvoya ainsi le parlementaire.
Toute l’armée chrétienne se mit donc en prières. Un reste de vivres, que l’on trouva et qui fournit un repas frugal à tous les guerriers, parut un nouveau miracle. Le lendemain matin , 29 juin , jour même où l’on fête les bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, cent mille croisés, après avoir tous communié, sortirent d’Antioche avec tous les chefs, précédés du pieux évêque Adhémar, qui portait la cuirasse sous sa robe épiscopale, et auprès de qui marchait Raymond d’ Agiles, l’un des historiens de la croisade, élevant dans ses mains la sainte lance.
LA SAINTE LANCE
L’armée s’avançait en chantant le psaume de la sainte guerre : Eæurgat Deus : « Que le Seigneur se lève! Que ses ennemis soient dispersés! » Tous ceux qui étaient sans armes priaient à genoux sur les remparts. Presque tous les soldats de la Croix étaient à pied. Les chefs avaient pour monture des ânes et des chameaux. Il ne restait qu’un cheval, qu’on avait donné à Godefroid de Bouillon.
Lorsqu’on annonça au prince de Mossoul que les chrétiens sortaient de la ville, dont les tours venaient d’arborer le drapeau noir, il crut qu’ils s’avançaient humblement pour implorer sa clémence. Mais ses premiers détachements violemment dispersés l’obligèrent bientôt à quitter son jeu d’échecs et à monter à cheval. Il divisa rapidement son armée en quinze bataillons. Les chrétiens, de leur côté, s’étaient partagés en douze corps, sous la protection des douze saints apôtres. Tous ces arrangements furent détruits en un moment. La mêlée devint subitement générale.
La bataille s’engagea sur tous les points, avec tant de courage de la part d’hommes que l’on croyait exténués, que Kerbogâ, pris de peur, envoya à son tour proposer aux princes chrétiens ce qu’il avait refusé la veille, d’éviter le carnage en se bornant à faire combattre des deux parts l’élite des guerriers. Les croisés à leur tour méprisèrent des offres qui redoublaient leur confiance.
Une petite pluie vint les rafraîchir, en même temps qu’un vent assez vif poussait leurs flèches vers l’ennemi. Ils reconnurent là encore la protection de Dieu. Godefroid de Bouillon, Robert de Flandre,
KERBOGA.
qu’on surnomma, à cause de ses exploits dans cette grande journée , le fils de saint Georges, le comte de Hainaut , Baudouin du Bourg , Tancrède , tous les capitaines se montraient aux postes les plus avancés. Ils voyaient tomber autour d’eux les plus braves Sarasins. L’armée immense de Kerbogà fut mise en pleine déroute.
Le prince de Mossoul s’enfuit , laissant sur le champ de bataille cent mille infidèles. Les chrétiens avaient perdu quatre mille hommes. Ils trouvèrent dans le camp ennemi des chevaux, de l’or, des vivres, et quinze mille chameaux, qu’ils emmenèrent à Antioche , encore chargés des cordes et des chaînes que le vaincu avait destinées aux chrétiens.
Cette heureuse victoire fut suivie de quelques jours de repos....
Mais nous devons faire remarquer qu’on a une autre version de l’histoire de la sainte lance. Elle fait le chapitre III de la Chronique de l’abbaye de Saint-André-lez-Bruges, publiée en 1839 par M. Octave Delpierre. La voici :
« Comment l’apôtre saint André apparut au comte de Flandre Robert , et comment , par son secours, les croisés assiégés dans Antioche furent délivrés et remportèrent la victoire.
» Les croisés, réduits dans Antioche à la dernière extrémité, n’espéraient plus en aucun secours humain, quand le Dieu très-bon et très-puissant vint à leur aide.
» Une nuit, le glorieux apôtre du Christ, celui qui des premiers suivit les traces du Fils de Dieu et fut
LA SAINTE LANCE
son fidèle disciple, saint André apparut an très-noble et invincible prince le comte Robert de Flandre (fils de Robert le Frison), lui révéla le lieu où se trouvait enterrée, dans l’église de Saint-Pierre, la lance avec laquelle le centurion Longin perça le (lanc de Notre- Seigneur, et lui enjoignit de l’aller prendre , accompagné des autres princes chrétiens et de tous les croisés , ajoutant qu’il devait aussitôt attaquer les ennemis , qu’il vaincrait infailliblement.
» Le comte Robert , à qui cette vision rendit la joie et l’espérance, se leva au point du jour, remerciant du fond du cœur le Seigneur tout-puissant et son saint apôtre de la faveur qui lui était faite (i). Puis il assembla tous les* chefs de l’armée chrétienne et leur exposa ce qui lui était arrivé. Tous, versant des larmes de joie, ainsi qu’il arrive lorsqu’on échappe à un danger imminent, et offrant de sincères actions de grâces au Très-Haut et à leur fidèle appui l’apôtre saint André, courent au lieu indiqué, et la terre ayant été creusée, on trouva la lance du Christ, ainsi que la vision l’avait révélé.
» Une grande confiance se répandit alors dans toute la ville; on ne songea plus qu’à combattre; et on s’y prépara avec ardeur. Chacun des croisés, plein de dévotion et le cœur contrit, confesse ses péchés, accepte avec joie la pénitence qui lui est imposée, puis s’avance pour recevoir le précieux corps de
(1) Dans quelques récits des chroniqueurs on lit que la révélation fut faite simultanément au comte de Flandre et à Pierre Barthélemi. Dans tous lès cas, deux traditions dont le résultat est le même confirment le fait. X
KERBOGA.
Jésus-Christ, ce qui achève de relever leur énergie. Les prêtres, revêtus de leurs habits sacerdotaux, célébraient de tous côtés le service divin, même au milieu des rues, et donnaient la bénédiction à tous ces hommes qui volaient au combat.
» Il résulta de là pour les croisés une telle confiance, et une telle grâce leur fut envoyée d’en haut, que l’on vit s’élancer courageusement ceux qui , la veille, abattus et consternés, pouvaient à peine lever leurs yeux éteints par la souffrance , car la famine les assiégeait depuis vingt-six jours. Invoquant donc le secours divin, ils se formèrent en douze bataillons et s’avancèrent vers l’armée ennemie. Comme ils sortaient de la ville, une suave rosée descendit du ciel et se répandit sur eux. Ils reconnurent là encore un secours du Seigneur, puisque, arrosés de cette légère pluie, ils se sentirent doués d’une telle force de corps et d’une telle vigueur d’esprit, que, durant toute la bataille, ils ne ressentirent plus ni la fatigue ni la faim. Ils se précipitaient sur leurs ennemis avec l’ardeur et. le courage du lion; et ils en firent un tel carnage que, de cette multitude innombrable, quelques-uns à peine, cherchant leur salut dans la fuite, parvinrent à s’échapper (I).
(1) On lit au chapitre IV de la Chronique que nous venons de citer que le comte Robert de Flandre fonda l’abbaye de Saint-André-lez-Bruges en commémoration dç cette victoire , due à la sainte lance. Le premier récit, qui ne mentionne que Pierre Barthélemy, est de^ Raymond d’Agiles, l’un des historiens de la croisade, qui écrivait comme témoin des f^ts et qui porta lui-même la sainte lance dans la bataille. — Quoi qu’il en soit, cette relique auguste rendit un service immense aux croisés; elle les sauva.
LA SAINTE LANCE
’ Les chefs de la croisade, ne voyant plus d’ennemis devant eux, se disposèrent bientôt à poursuivre leur marche vers Jérusalem. Ils n’étaient pas encore désabusés sur le compte de l’empereur Alexis. Ils lui envoyèrent Hugues de Yermandois et Baudouin de Hainaut, pour lui rappeler de nouveau les promesses qu’il avait faites de fournir des secours. Le jeune comte de Hainaut, attaqué par un corps de Turcs dans les environs de Nicée, ne reparut plus, et jamais on n’a pu savoir sa fin*. Hugues, s’étant caché dans un bois, échappa aux barbares. Mais, arrivé à Constantinople, il abandonna aussi la cause périlleuse des croisés, et s’en retourna dans son pays.
Bohémond ayant été reconnu prince d’Antioche, une forte garnison avait été laissée dans cette ville, et l’armée s’était éloignée. Une grande douleur devait la frapper encore. Dans une nouvelle épidémie qui survint, l’évêque Adhémar, ce chef spirituel de la croisade dont l’appui avait soutenu tant de courages, fut emporté tristement. Il mourut sans avoir vu Jérusalem.
Plusieurs places furent prises dans la route, et de nobles prouesses pourraient agrandir nos récits. L’armée du prince d’Alep fut battue par Godefroid de Bouillon. L’émir de Tripoli fut vaincu dans une sanglante rencontre. Marra fut assiégée. Les habitants, au rapport de Guillaume de Tyr, lançaient du haut des remparts des flots de bitume 'enflammé, des tonnes de chaux vive, des ruches pleines d’abeilles, des monceaux de pierres et des grêles de traits. Néanmoins, le comte de Flandre planta l’étendard de la Croix sur les tours de Marra.
KERBOGA.
On marcha enfin sur Laodicée, où l’armée des croisés se renforça de plusieurs chevaliers venus d’Angleterre (1). Elle délivra les pirates croisés qui s’y trouvaient captifs. Beaucoup d’autres villes furent enlevées ou se soumirent; tout tremblait enfin devant les chrétiens. Ptolémaïs eut peur et envoya des vivres. Mais en même temps les chefs qui commandaient dans cette ville lâchèrent des colombes qui portèrent à Césarée, attachés à leurs ailes, des avis écrits contre les chrétiens. Un de ces innocents messagers, échappé des serres d’un faucon, tomba dans le camp des croisés, qui apprirent à connaître leurs prétendus alliés. Ils ne s’arrêtèrent pourtant pas dans leur projet d’aller, en toute hâte à Jérusalem.
Ayant pris Lydda et Ramla , comme ils n’étaient plus qu’à quelques lieues de la ville sainte, des chrétiens de Bethléem vinrent implorer leur secours. Tancrède partit avec trois cents hommes; et, à minuit, heure consacrée par la naissance du Sauveur, l’étendard de la Croix fut arboré sur Bethléem délivrée.
(1) L’Angleterre prit peu de part à la première croisade. Guillaume le Roux , successeur de Guillaume le Conquérant , s’occupait moins de consoler l’Église que d’affermir sa tyrannie brutale dans la Grande- Bretagne, envahie par son père. Le petit nombre de chevaliers anglais qui vinrent s’unir à Godefroid arrivaient par leur propre vœu , mais non envoyés par Guillaume.
JÉRUSALEM DÉLIVRÉE