‹ Légendes des croisadesChapitre 17 sur 41 · XIV. — JÉRUSALEM DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

XIV. — JÉRUSALEM DÉLIVRÉE

Ce capitaine qui délivra le tombeau de Jésus-Christ.... Il ne dut qu’à sa valeur et à sa sagesse cette conquête glorieuse , qui lui coûta tant de travaux. Le Tasse.

Le lendemain, on aperçut à l’horizon Jérusalem; et soixante mille chrétiens de l’Occident, car le nombre des croisés était maintenant réduit à ce nombre, purent contempler enfin la cité sainte.

Pénétrés d’un vif attendrissement, ils tombèrent tous à genoux, la tête découverte, fondant en larmes, priant en silence et se frappant la poitrine. Ils reprirent ensuite leur marche en çontinuant de prier ou en chantant de pieux cantiques. Les chevaliers avaient mis pied à terre. Tous les croisés, ayant ôté leurs chaussures, marchaient pieds nus, et ne foulaient qu’avec recueillement ce sol consacré par les pas augustes de l’Homme-Dieiu

Leur piété ardente se confondait dans la tendresse et les saints transports. Ils pleuraient sur les souffrances de Jésus-Christ, sur l’humiliation du saint Sépulcre; puis ils juraient derechef de ne déposer maintenant les armes qu’après avoir vengé la grande cause de la Croix.

Jérusalem, détruite par Titus, relevée partiellement depuis, était alors, comme on l’a vu, la proie des grossiers enfants de Mahomet, qui la désolaient d’odieuses profanations. Cette ville formait un carré long, et contenait dans son enceinte quatre collines, dont la plus célèbre était le Golgotha ou Calvaire,

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lieu rendu à jàmais vénérable par la passion du Sauveur des hommes. L’impératrice Hélène avait fait bâtir sur cette colline l’église de la Résurrection.

Au moment de l’arrivée des croisés, les musulmans d’Égypte, qui venaient à leur tour d’enlever Jérusalem aux Turcs, avaient achevé de fortifier ses remparts de bastions et de larges fossés. Instruits de l’approche des chrétiens, ils avaient comblé ou empoisonné les puits et les citernes des environs. C’était le milieu de l’été. L’armée de la Croix se trouva bientôt exposée à mourir de soif; car les sources étaient taries, le torrent de Cédron desséché; la fontaine de Siloé coulait à peine.

L’armée entoura néanmoins Jérusalem. Le comte de Flandre assit son camp au nord, entre la porte d’Hérode et la porte Saint-Étienne. Les diverses nations se partagèrent le reste du circuit. Godefroid de Bouillon planta son pavillon entre la porte de Damas et la porte de Jaffa, au lieu même où s’était élevée la tente de Titus.

Quoique les croisés n’eussent ni échelles ni machines, ils commencèrent le siège par un assaut général. Ils comblèrent une partie des fossés; puis, tandis que les uns lançaient des pierres et des javelots sur la ville avec la fronde et l’arbalète, les autres, s’avançant au pied des murailles, couverts de leurs boucliers serrés, comme d’une tortue impénétrable, s’efforçaient d’ébranler avec la pioche et le marteau les remparts et les tours. Les flots d’huile et de poix bouillantes qui tombaient sur eux ne les firent pas reculer. Des pans de muraille s’écroulèrent; on ap-

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porta la seule échelle de siège que l’armée possédât, et les guerriers se plaçant quatre de front, cent d’entre eux y montèrent, étonnant dès ce premier jour les musulmans, qui ne s’expliquaient pas un tel excès de valeur. Mais ne pouvant être soutenus sur les autres points, les plus avancés se firent exterminer, et l’armée fut obligée de faire retraite.

On se décida à construire des machines. Des détachements envoyés à la découverte ayant trouvé du bois, tous les bras s’employèrent à le mettre en œuvre. On fit des béliers, des catapultes. On traça et on établit des galeries couvertes. On prépara des claies et des fascines. On avait fini par découvrir de l’eau à quelques lieues du camp, et toute l’armée montrait du courage. De toutes parts contre les murs se dressèrent les apprêts, parmi lesquels on distinguait trois énormes tours mobiles, solidement construites, qui avaient chacune trois étages-, et qui s’élevaient plus haut que les remparts de la ville assiégée. Des ponts à bascule étaient debout au sommet, prêts à s’abattre sur les créneaux.

La plus grande de ces machines était celle de Godefroid de Bouillon. Elle contenait, renfermés dans la chambre inférieure, les nombreux ouvriers qui la faisaient mouvoir sur ses énormes roues. Les étages supérieurs portaient les guerriers. Les parois de cet édifice étaient . couvertes de cuir mouillé, qui devait opposer de la résistance â la flamme.

Les croisés se préparèrent par trois jours de jeune et de prières ardentes à l’assaut qu’ils méditaient. Le quatrième jour, l’armée entière fit une procès-

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sion solennelle autour de la ville sainte. Tous les chevaliers, les pèlerins, tous les guerriers, allaient nu-pieds et la tête découverte. Ils marchaient au son des timbales et des trompettes. Toutes les pieuses bannières étaient déployées. Tous les prêtres du camp, vêtus de chapes blanches, portaient les images des saints et chantaient des psaumes.

De la montagne des Oliviers, les regards des croisés planaient sur Jérusalem. Les infidèles garnissaient les remparts, où ils avaient apporté des croix qu’ils insultaient.'

— Vous le voyez, s’écria Pierre l’Ermite, c’est Jésus-Christ qui expire de nouveau pour nous.

Toute l’armée poussa des gémissements, et chacun rentra dans ses quartiers, l’âme remplie d’indignation.

Le lendemain matin, avant le lever du soleil, ils préparèrent leurs armes, décidés à ne plus les déposer.

Pendant la nuit, le comte de Flandre et Tancrède avaient fait avancer leurs tours devant la porte de Damas. L’immense machine de Godefroid de Bouillon avait été poussée à vingt pas de la porte Saint- Étienne. Les fossés, sur ce point-là, étaient comblés de fascines et de pierres. On approcha les béliers et les catapultes, et l’attaque s’engagea sous les nuées de traits qui pleuvaient des remparts. La défense était si acharnée, que trois jours et trois nuits se passé- ^ rent en combats sans relâche. Mais les efforts des assiégés n’avaient pu détruire les machines.

Le jeudi 1 4 juillet 1099, Godefroid de Bouillon,

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à la première heure du jour, ordonna l’assaut sur tous les points. Les catapultes vomirent des pierres sur la ville, les béliers battirent les remparts; les pionniers, sous des galeries couvertes, sapèrent la base des tours; les frondeurs, les archers, les arbalétriers, lancèrent des balles de plomb, des javelots armés de pointes de fer, des flèches à crochet, des matières enflammées. Cent mille voix, formant un hurlement si confus qu’il n’eût pas permis au tonnerre de se faire entendre, excitaient partout au carnage. Les assiégés, à l’aide de quatorze machines fixées sur les remparts, rendaient aux chrétiens les javelines, les traits enflammés, l’huile ardente, et lançaient le feu grégois, dont ils possédaient le terrible secret.

Plusieurs des tours, qui avaient coûté tant de peine aux assiégeants, furent brûlées ou abattues; les croisés virent la nuit sans pouvoir entrer dans Jérusalem. Le comte de Flandre en pleurait de désespoir. La tour de Godefroid, à moitié démantelée, menaçait ruine; on passa la nuit à la réparer, et l’assaut fut repris aux premières lueurs de l’aurore.

Le théâtre des plus grands faits d’armes fut dès lors la tour du prince des croisés, qu’on avait solidement étayée. Godefroid s’y tenait debout, comme la veille , dirigeant tous les mouvements et lançant des javelots qui répandaient la mort. Derrière lui était élevée une croix d’or, dont l’aspect semblait redoubler la rage des Sarasins. Ils lançaient des pots de feu et des pierres énormes qui ne purent la renverser.

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Le Tasse n’a pas introduit sans autorité des scènes de magie dans ses récits épiques de la Jérusalem délivrée. On lit dans Raymond d’ Agiles, l’un des historiens de la croisade, que les infidèles employaient fréquemment ces sinistres ressources contre les chrétiens. Au moment grave où nous sommes, ils amenèrent sur les remparts deux magiciennes, qui avaient promis de détruire par leurs enchantements la croix d’or de Godefroid, qu’elles regardaient comme son talisman, et de l’obliger ainsi à la retraite. Leurs promesses ne furent pas heureuses pour elles, car au moment où elles faisaient leurs charmes contre le héros, une pierre lancée par l’une des catapultes de la tour de Godefroid écrasa les deux sorcières, et les livra, dit l’historien, à ces mêmes démons qu’elles invoquaient.

Parmi les hommes vaillants qui entouraient Godefroid sur la plate-forme, le brave Mathieu, son écuyer, et beaucoup d’autres tombèrent. L’avantage semblait se maintenir encore du côté des Sarasins. Les chrétiens étaient partout repoussés, malgré leurs efforts intrépides. Les tours mobiles brûlaient : celle de Godefroid venait de prendre feu à sa base, quand tout à coup une vision prodigieuse frappa l’armée chrétienne. Un brillant chevalier, revêtu d’armes éclatantes, apparaît au sommet du mont des Oliviers. Il agite son bouclier blanc, sur lequel étincellent trois étoiles; il montre Jérusalem de la pointe de sa flamboyante épée. Tous les soldats de la Croix le prennent pour un envoyé du Ciel. Godefroid s’écrie :

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— Dieu est pour nous !

. Et pendant que ceux qui Tenvironnent lancent sur les remparts une grêle de traits, sentant que sa tour allait crouler, il laisse tomber son énorme pontlevis sur la muraille, et se précipite dans la ville, au milieu d’un corps de Sarasins qu’il renverse. Deux •frères de Tournay, Ludolphe et Guillaume, le soutiennent.

Après ces trois héros, qui prennent possession de la ville sainte, Eustache de Boulogne et Baudouin du Bourg sautent sur les remparts. De tous côtés cet exemple est suivi. Le comte de Flandre et une foule de guerriers francs, entrés par un chemin semblable, vont briser à coups de hache la porte Saint-Étienne. A trois heures de ce jour-là , qui était le vendredi 15 juillet 1099, l’étendard de la Croix flotte sur Jérusalem, après trente-neuf jours de siège. C’était l’heure même et le jour de la semaine où Jésus- Christ était mort.

Une mêlée terrible eut lieu dans toutes les rues. Les musulmans et les juifs furent partout massacrés. En beaucoup de lieux, disent les chroniques, les croisés avaient du sang jusqu’aux genoux. Les chrétiens de Jérusalem, enfin délivrés, baisaient les mains flétries de Pierre l’Ermite; on lui faisait bénir les petits enfants, et les vieillards lui criaient : Paradis dans le ciel à l’envoyé de Dieu! Gloire à l’homme saint qui nous a tenu parole!

Godefroid, ayant déposé l’épée aussitôt après la victoire, s’était rendu, pieds nus et sans armes, au saint Sépulcre, où il tomba prosterné dans une Ion-

gue émotion. Mais, de la part des autres chevaliers, le massacre des Sarasins ne cessa, dit-on, qu’au bout d’une semaine. Les historiens portent à soixante-dix mille le nombre des infidèles mis à mort dans cette grande vengeance. Alors on purifia la ville. On y porta en procession la vraie Croix , trésor incomparable que l’on avait retrouvé. Et le 25 juillet, tous les chefs de la croisade s’assemblèrent pour élire un roi qui devait relever le trône de David.

L’histoire 'eût encor vu des faits plus éclatants,

Si ce règne d’un jour eût duré plus longtemps.

Frédéric II.

Quand les princes croisés se trouvèrent réunis pour l’élection d’un roi de Jérusalem, le comte de Flandre, Robert, se leva :

« Mes compagnons et mes frères, leur dit-il, jamais nous n’avons eu besoin, comme aujourd’hui, des conseils de la sagesse et des divines inspirations. Dans les circonstances ordinaires, on aime à voir le sceptre aux mains du plus habile. Que sera-ce pour ce royaume, qui est encore en si grande partie au pouvoir des infidèles ? Déjà nous savons que l’Égypte menace le trône que nous allons élever; et les chrétiens qui vont habiter Jérusalem n’auront pas des chrétiens pour voisinage. Ce peuple aura ses ennemis à sa porte et ses amis au delà des mers. Le roi que nous lui donnerons sera son seul appui. Il faut donc qu’il soit vaillant et brave, et en même temps

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pieux et humain. Car, vous le savez, c’est en vain qu’on a triomphé par les armes, si l’on ne confie les fruits de sa victoire à la vertu et à la religion.

» Le prince que nous allons nommer doit aussi servir de père à tous ceux qui ont quitté leur patrie et leur famille pour se vouer à la défense du tombeau de Jésus -Christ. Successeur ici de l’Homme- Dieu, où puisera-t-il assez de vertu? Songez que l’Occident tout entier a les yeux sur notre choix. S’il est funeste , tous les maux qu’éprouvera ce royaume seront, aux yeux de nos frères d’Europe, l’ouvrage de notre imprudence.

» Mes compagnons et mes frères, ne pensez pas que je tienne ce langage pour attirer sur moi vos bonnes grâces. Je n’aspire pas à un tel honneur. Je m’exprime de la sorte, au contraire, parce que, quand môme vous voudriez me donner la couronne, je ne l’accepterais pas (1), résolu que je suis de retourner dans mon pays de Flandre. Ce que je vous dis n’est donc que pour le bien de tous et pour notre honneur commun. » - ■

Tous les chefs applaudirent au discours de Robert. Les dix princes les plus recommandables furent chargés d’élire le roi de Jérusalem; et l’héroïque Tancrède, qui, dans son admiration, avait adopté Godefroid de Bouillon pour son seigneur, lui ayant donné sa voix, tous les autres le reconnurent pour

(1) C’est à cause de ce passage du noble discours de Robert que quelques écrivains ont dit qu’on lui avait présenté la couronne de Jérusalem, avant de l’offrir à Godefroid de Bouillon. Mais ces écrivains se sont trompés.

le plus digne, et le proclamèrent roi, aux acclamations et à la vive joie de toute l’armée chrétienne (1).

On le conduisit en triomphe à l’église du Saint- Sépulcre, et ce fut devant le tombeau de Jésus-Christ qu’il fut inauguré.

Aussi, il ne voulut recevoir ni la couronne d’or, ni le sceptre , ni les autres insignes de la royauté , dans des lieux où, comme il le remarqua pieusement, le Fils de Dieu, couronné d’épines, avait eu pour sceptre un roseau; et, quoiqu’on lui donnât le titre de roi, que l’histoire lui a conservé, il ne prit jamais que celui d’avoué ou défenseur du saint Sépulcre.

Il s’occupa, dès le lendemain de son élection, de ramener la justice dans les États qui lui étaient confiés. Il repeupla Jérusalem en y appelant tous les chrétiens disséminés dans le pays. Il rétablit les remparts de la ville. Il exerça son armée. Il prépara des lois.

Mais les Sarasins de la Syrie et de la Perse lui laissèrent à peine quelques jours de repos. Une nombreuse armée d’infidèles envahit le royaume naissant. Cette nouvelle, qu’on apprit un soir, fut annoncée à la lueur des flambeaux. Le lendemain matin , tous les guerriers prirent leurs armes et sortirent de Jérusalem sous la conduite de Godefroid.

On portait la vraie Croix à l’avant-garde.

(1) On lit dans les chroniques du temps que, les dix électeurs ayant fait sur chaque prince la plus minutieuse enquête , Godefroid de Bouillon fut le seul sur lequel on ne recueillit qu’un concert unanime de louanges, auxquelles ne se mêlait aucun reproche ni aucun blâme.

Les femmes, les enfants et les vieillards, restés dans la cité sainte avec Pierre l’Ermite, priaient sur les remparts, au son de toutes les cloches.

Les croisés , à la fin du jour, arrivèrent en face de l’armée musulmane, campée dans les plaines d’Ascalon. Le lendemain matin, qui était le i 4 août, le patriarche de Jérusalem ayant béni les chrétiens, le nouveau roi donna le signal de la bataille. Le son des tambours et des trompettes fut couvert aussitôt par les cris de joie des croisés, qui, selon l’expression d’un historien du temps, allaient au-devant du péril comme à un joyeux festin. L’émir de Ramla s’était joint à l’armée de Godefroid, décidé à embrasser une religion qui donnait tant de constance.

Les chrétiens marchaient sur le camp des Sarasins, assis dans une plaine qui s’étend jusqu’à la mer, protégé par une flotte nombreuse, et formant un demi-cercle dans lequel ils comptaient envelopper les chevaliers. Les récits contemporains, sans doute exagérés, élèvent à trois cent mille le nombre des musulmans rassemblés là. Le roi de Jérusalem n’avait que vingt -mille hommes. Mais il avait coutume de ne pas compter ses ennemis.

Les croisés s’élancèrent sur les infidèles, qui, déjà étonnés de voir qu’un si petit nombre de guerriers eût osé venir au-devant d’eux, se prirent de terreur. Le comte de Flandre, Tancrède, Eustaclie de Boulogne, Baudouin du Bourg, commandaient, sous les ordres de Godefroid, les différents détachements de l’armée. Ils repoussaient l’ennemi de toutes parts.

Les plus redoutables de ces infidèles étaient les

Éthiopiens, avec leurs hideux visages noirs. De leurs fléaux armés de boulets de fer, ils frappaient le front des chevaux et brisaient les cuirasses et les boucliers. Ils ne firent pourtant pas reculer les soldats de la Croix; et il fallut bientôt que les Sarasins prissent la fuite vers la mer. Godefroid, tombant alors sur leurs bataillons en désordre, acheva de les disperser; ils s’embarquèrent à la hâte, laissant, disent les vieux historiens, une si grande quantité de morts, qu’on n’en put savoir le nombre, et abandonnant leur camp plein de richesses.

Cette victoire fut due surtout à la résolution hardie que prit Godefroid d’intimider l’ennemi en marchant sans hésiter à sa rencontre. Les chrétiens s’en retournèrent triomphants dans la ville sainte; et le grand étendard du prophète, qu’ils avaient pris, fut suspendu en trophée devant le sépulcre de Jésus- Christ.

Le nouvel État paraissant assuré de la paix, après une victoire si éclatante, les princes de la Croix pensèrent que leur vœu était rempli. Ils firent donc leurs adieux à Godefroid, et ils reprirent le chemin de l’Europe. Le seul Tancrède ne voulut pas quitter le héros de la guerre sainte, à qui il ne restait que trois cents chevaliers pour défendre son jeune trône. •

Les chroniqueurs ont peint d’une manière touchante cette séparation des braves, à la suite de tant de périls communs. On remarquait dans le nombre de ceux qui espéraient enfin revoir leur patrie, outre les chefs connus par leurs exploits, d’autres bons personnages, marquants par leurs

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malheurs. Telle était la jeune comtesse Ida de Louvain, qui avait fait le voyage de TOrient à travers mille dangers, pour chercher Baudouin de Hainaut, son époux, qidelle pleurait et qu’elle ne retrouva point. Mais elle avait rejoint son frère Godefroid le Barbu, délivré par Olivier Leefdale d’une captivité qui avait duré plus de deux ans (1).

Beaucoup de pèlerins remportaient des richesses. D’autres, ayant vaincu des lions et des tigres, s’en retournaient avec des dépouilles dont ils allaient orner leurs armoiries.

De singuliers récits ont semé des merveilles sur ce départ. On lit dans le Magnum Chronicon Belgicum qu’un chevalier nommé Geotîroi de la Tour, ayant un jour aperçu dans une forêt un beau lion qu’un énorme serpent étouffait, avait volé au secours du noble animal et tué le serpent. Le lion reconnaissant n’avait plus quitté son libérateur, l’avait accompagné à Jérusalem, et le suivait fidèlement en tous lieux. Lorsqu’il fallut s’embarquer, on ne voulait pas recevoir le lion dans le navire qui allait porter GeolTroi en Europe. Le chroniqueur ajoute que le pauvre animal se noya dans la mer, en suivant à la nage le batiment qui le séparait de son maître.

Le retour des croisés fut regardé en plusieurs pays comme un miracle, car on avait répandu à leur sujet les bruits les plus sinistres, et en beaucoup de lieux on ne les attendait plus. Ils reparaissaient, jmrtant des palmes à la main ; on se mettait à ge-

(1) Voyez, dans les Légendes des commandements de V Église, \e Pèlerinage d’Olivier Leefdale à la recherche de Godefroid le Barbu.

DOUX devant eux; on baisait les mains des guerriers qui avaient délivré le tombeau du Seigneur; on louchait avec respect leurs pieds, qui avaient foulé la terre consacrée.

Dans quelques villes, leur retour fut une fête qui n’est pas oubliée encore. Bruxelles, par exemple, célèbre toujours la commémoration du 19 janvier de l’an 1100, jour où les croisés bruxellois, que l’on n’espérait plus revoir, reparurent dans leurs familles (1).

Eustache, frère de Godefroid, à son retour dans sa patrie, trouva que le comte Henri de Limbourg, son parent, comme lui de la maison des Ardennes, s’était fait investir pendant son absence du duché de Lotharingie et du marquisat d’Anvers. Revenu des vanités de ce monde, Eustache, de l’avis de sa pieuse mère, la bonne comtesse Ida (2), ne revendiqua pas ses fiefs; et ne s’occupant que de son salut et du bonheur de ses sujets, il acheva ses jours dans les domaines de ses pères. Une foule de chevaliers imitèrent son abnégation.

(1) C’est en mémoire de cet heureux retour qu’on fête toujours à Bruxelles, le 19 janvier, la Veillée des Dames (Vrouwens avond). Selon les traditions populaires, dès qu’on avait appris le retour des croisés, on leur avait préparé un souper splendide. Après tant de fatigues , le plaisir de se retrouver chez eux fut très-grand ; et dans la petite fête commémorative qui tous les ans se célèbre en famille , ce soir-là , chez les bons bourgeois de Bruxelles , les femmes ont le privilège d’être maîtresses au logis ; les cloches sonnent toute la soirée en leur honneur.

(2) La bienheureuse Ida ne mourut qu’en 1115.

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Il avait assez vécu pour sa gloire.

Mxscaron.

Godefroid cependant, avec ses trois cents chevaliers, s’eflbrçait de dresser une petite armée d’infanterie. Il avait pour sujets des Européens, des Arabes, des Arméniens, des Grecs, des Juifs, des pénitents de toutes les nations. Il trouva quelque assistance dans l’ordre de Saint-Lazare, religieux qui desservaient les hôpitaux. des pèlerins , et qui prirent l’épée pour la défense du saint Sépulcre délivré.

Ce fut alors aussi que neuf chevaliers, se consacrant à la cause sainte, à côté des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, formèrent l’ordre du Temple, légion de héros qui marchèrent si longtemps, selon l’expression de saint Bernard, armés de foi au dedans et de fer au dehors. Leurs monastères devinrent des forteresses, où les moines furent obligés souvent de manier la lance. Les chanoines du Saint- Sépulcre, portant le casque et la cuirasse , étaient à l’église des hommes de prière et à la guerre des chevaliers.

Le royaume de Jérusalem, composé de la capitale ' et de quelques villes éparses, était hérissé d’enclaves occupées par les infidèles. Les bannières de Mahomet flottaient au milieu des étendards chrétiens. Godefroid devait conquérir son royaume.

Presque partout ses armes furent heureuses*, il im-

posa des tributs aux émirs d’Ascalon , de Césarée, de Ptolémaïs. Il traversa le Jourdain et soumit les Arabes qui habitaient l’autre rive. Il marcha ensuite contre Arsur ou Arsouf, ville située entre Césarée et Jaffa, et qui, frappée d’un tribut, depuis la victoire d’Ascalon, refusait de le payer.

Au moment où les tours mobiles s’approchaient des murailles d’ Arsouf, l’armée infidèle qui la défendait s’avisa d’un cruel stratagème. Deux guerriers chrétiens, Lambert et Gérard d’Avesnes, étaient restés en otages dans cette ville. On les amena sur le rempart le plus exposé. On les attacha à deux mâts, au-devant des pierres et des traits que lançaient les assaillants. Gérard d’Avesnes, qui était aimé de Godefroid, se troubla un instant, et supplia le prince de l’épargner, en abandonnant le siège.

— Je ne le puis, répondit Godefroid avec douleur. Mon frère Eustache lui-même serait à votre place, que je ne pourrais, à cause de lui, sacrifier les intérêts du royaume qui m’est confié. Mourez donc, brave^^chevalier, pour le salut de vos frères et la gloire de Jésus-Christ.

Ces paroles rendirent à Gérard d’Avesnes le courage du martyre ; il ne demanda plus aux croisés que d’offrir au Saint-Sépulcre, pour le salut de son âme, son cheval de bataille et ses armes, les seuls biens qu’il laissât. Et aussitôt les pierres et les javelots volèrent sur les remparts, mais pourtant en ménageant les lieux où étaient attachés les deux frères, quoique le feu grégeois, lancé de là, brûlât les tours des assiégeants. ♦

Les infidèles se défendirent si vaillamment, que Godefroid se vit, ce jonr-là, obligé à la retraite, et hâtons-npus de dire que Lambert et Gérard d’Avesnes, épargnés par la mort, rejoignirent peu après le roi leur ami, qui paya leur rançon.

Les vertus de Godefroid lui donnaient tous les jours autant de conquêtes que ses armes. Les musulmans, frappés de sa renommée , venaient le voir de loin; et tout émerveillés de le trouver sans appareil, assis non sur un trône d’or, mais sur une botte de paille, ils faisaient alliance avec lui. Parfois, à leur demande, il déployait devant eux sa force extraordinaire. Il abattait d’un seul coup d’épée la tête d’un sanglier, il fendait en deux une lourde armure. Les infidèles admiraient tant de puissance unie à tant de douceur.

A l’approche de Noël , Baudouin, prince d’Édesse, frère de Godefroid, vint le voir, pour fêter avec lui la naissance de Notre-Seigneur. Plusieurs autres princes se trouvant à Jérusalem, attirés par la même solennité, le roi voulut mettre à profit leur séjour dans la ville sainte. Législateur aussi bien que guerrier, il rédigea avec eux et soumit aux avis des plus sages vieillards ce fameux code des lois féodales, les plus parfaites qu’on eut vues jusqu’alors , que l’on appelle les Assises de Jérusalem^ parce qu’elles furent arrêtées dans les états ou assises tenues alors dans cette ville*, sous la présidence de Godefroid de Bouillon.

Ces lois établissaient les droits de tous et de chacun , selon le système féodal. On y trouve le détail

curieux des forces militaires du royaume de Jérusalem. Conformément aux usages de son époque, Godefroid de Bouillon avait distribué aux compagnons de ses dangers les terres conquises , érigées en fiefs à charge de service militaire. Ainsi, la sainte cité de Jérusalem devait fournir 328 chevaliers; la baronnie d’Acre, 329 chevaliers; la baronnie de Naplouse , 328 chevaliers; les baronnies d’Ascalon, de Jaffa, de Ramla, d’Ibelin et de Mirabel réunies, 500 chevaliers; la baronnie de Galilée, 500 chevaliers; la baronnie de Saiette, Montfort et Césarée, 500 chevaliers; la seigneurie du Krak et du Montréal, 60 chevaliers ; la seigneurie du comte Josselin , 50 chevaliers; la seigneurie d’Arsouf (qui n’avait pas résisté à une seconde attaque), 320 chevaliers; la seigneurie de Darou, 220 chevaliers; la seigneurie de Baruch, 21 chevaliers.

« Les églises et les bourgeois, quand il y a grand » besoin en la terre du royaume de Jérusalem , doi- » vent 331 chevaliers. » Ce qui faisait en tout, 3,497 chevaliers, commandés par le roi ou par le connétable.

De plus , le patriarche de la sainte cité devait fournir 500 sergents; le chapitre du Saint- Sépulcre , 500; les autres évêchés, abbayes ou monastères, 4,075. En joignant à ces hommes d’armes les servants ou varlets, les hommes de poeste (1) ou serfs, les pèlerins et les volontaires, on suppute que le roi de Jérusalem pouvait mettre* sur. pied trente à quarante mille hommes.

(1) Homme de poeste {de potestate), qui est au pouvoir d’un autre.

De sages dispositions avaient été prises, en rapport avec l’état des choses. Pour fixer les habitants dans cette terre de conquête, il avait été établi que tout homme qui aurait occupé un an et un jour une maison ou une terre du royaume en serait le propriétaire légitime. Une absence de la même durée lui faisait perdre tous ses droits.

On avait institué des cours de justice, où chacun était jugé par ses pairs. Les épreuves du fer et du feu y étaient admises, ainsi que les combats en champ clos, dits jugements de Dieu, qui terminaient si vite les procès (1).

Ce recueil de lois , qui allait régir le pays, fut lu en grande pompe , devant tout le peuple assemblé. Il fut renfermé ensuite dans un coffre richement sculpté, et déposé devant le saint Sépulcre.

Après que ce grand devoir eut été rempli, Baudouin reprit le chemin de sa principauté d’Édesse. Les autres princes s’en retournèrent dans leurs sei- -gneuries.

Godefroid jouissait de quelque paix , lorsqu’il apprit que ïancrède, qui avait la baronnie de Galilée, était attaqué par le prince de Damas. C’était pendant l’été de l’an MOO. Il vola à son aide; et son concours dispersa les musulmans.

Il s’en revenait et ramenait sa part du butin , escorté des vœux et des acclamations du peuple, qui bénissait ses victoires et sa sagesse. Un émir vint à sa rencontre pour lui rendre hommage. 11 lui présenta

(1) Une édition estimée des Assises de Jérusalem a été publiée, de nos jours, par M. Victor Fouclier, avocat général à Rennes.

des fruits de la Palestine. Godefroid accepta une pomme de cèdre; peu après qu’il l’eut mangée, il se sentit malade.

De Joppé (1), où il était, il fallut le transporter à Jérusalem. Un cortège de chrétiens en pleurs l’accompagnait. On supposa qu’il était empoisonné. On l’entoura des soins les plus tendres; mais tout fut inutile. Au bout de quelques jours de souffrances, les extrémités se refroidirent. Les uns, dit-on, réchauffaient ses pieds sur leur sein, les autres cherchaient à ranimer ses mains par des baisers et des larmes. Rien ne put le sauver. Dieu, peut-être, dans sa miséricorde, trouvait qu’il avait expié suffisamment les guerres de sa jeunesse. Il mourut saintement le i 8 juillet de l’an 1 1 00.

Il y avait un an qu’il régnait, et il était âgé de quarante et un ans.

Ses dernières paroles recommandèrent à ses compagnons l’union, la vertu, l’amour de la religion et la défense de la ville sainte. Son héritage allait être recueilli par son frère Baudouin ; et sa dépouille en-

(1) Aujourd’hui Jaffa. « Le soir, nous jetâmes l’ancre devant Jaffa. C’est une ville bâtie en amphithéâtre, d’un assez triste aspect. Son premier nom était Joppé, et c’est celui que lui donne l’Écriture, qui en parle souvent. Quelques auteurs profanes ont prétendu qu’elle fut ainsi appelée de Joppé, fille d’Éole et femme de Céphée. On croit (plus justement) qu’elle est une des plus anciennes villes du monde , et qu’elle doit sa fondation à Japhet, second fils de Noé. Ce fut là que Jouas s’embarqua pour aller à Tharse. Hiram , roi de Tyr, y faisait arriver les vaisseaux chargés de bois et de marbre qu’il envoyait à Salomon pour la construction du temple. Saint Pierre y demeurait lorsqu’il eut une vision au sujet de Corneille et qu’il ressuscita Tabithe. Josèphe rapporte que les Romains ruinèrent cette ville de fond en comble pendant le siège de Jérusalem. 5> (Le P. de Géramb, Pèlerinage à Jérusalem).

RÈGNE DE BAUDOUIN

sevelie au Saint-Sépulcre , aux pieds de la tombe révérée de son divin Maître.

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