XIX. — RETOUR DES CROISÉS
C’est le fait d’un brigand, et non d’un prince , d’envahir par surprise les biens d’un absent. Lettres de Wazon.
Parmi les croisés qui revinrent en Europe au commencement de l’an 1 i 00 , on remarquait surtout Eustache de Boulogne , dont nous avons mentionné le retour, le duc de Normandie et le noble et vaillant comte de Flandre , qu’on a appelé Robert de Jérusalem à cause de la grande part qu’il avait prise à la guerre sainte. On le reçut dans ses États en lui prodiguant mille témoignages de vénération et d’amour. Mais il reconnut bientôt que chez lui aussi l’absence du chef avait produit des relâchements et des désordres. Si les croisades, en tournant vers un but héroïque l’ardeur guerrière de cet âge, avaient mis un terme dans* certaines contrées aux ravages de province à province, si elles avaient généralement rappelé les chrétiens à des sentiments plus humains, si elles avaient accoutumé les peuples de Jésus-Christ à ne se considérer enfin que comme une seule nation , si par des dangers communs elles leur avaient appris à se réunir, si elles avaient donné aux villes l’occasion de regagner des libertés, aux serfs le moyen de s’affranchir en prenant les armes, si elles ramenaient quelque civilisation de l’Orient, avec le goût et l’amour des arts, si la première guerre sainte marquait l’époque de la renaissance du commerce en Europe, — car ce fut dès lors que des compagnies
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de navigateurs se formèrent dans tous nos ports ; — d’un autre côté , la croisade dépeuplait certaines régions, ou du moins en enlevait les hommes de cœur, et laissait ainsi les États à la merci des ambitieux de toute nature , qui profitaient de l’éloignement des braves pour s’emparer de leurs domaines ou pour y semer des troubles.
On ne lit nulle part que Godefroid de Bouillon, qui était marquis d’Anvers (i), eût vendu aux bourgeois de cette ville leur liberté, comme il la donna à celle de Metz. Cependant il est probable que cela fut, ou bien ils la reprirent. On voit en effet, peu après le retour des premiers croisés, Anvers administré par des échevins élus. Mais en même temps (et beaucoup d’autres villes offrent le même spectacle) elle n’a plus ni hommes vaillants ni hommes religieux. L’hérétique Tanchelin , eiH 1 05, y vient prêcher publiquement une doctrine de débauche; toute la ville l’écoute. Il s’y fait honorer comme un prophète et ne rencontre dans la populeuse cité qu’un seul prêtre catholique , qui ne peut rien contre lui (2).
(1) Le marquisat d’Anvers appartenant à Godefroid de Bouillon, cette souveraineté, à sa mort, devait être recueillie par Eustaclie de Boulogne, son frère, qui, la trouvant usurpée ainsi que le duché de Lotharingie, et revenu des vanités du monde, vécut dans la retraite sans réclamer rien. Il est probable que Godefroid le Barbu, ramené par Olivier Lefdale, et que l’on trouve un peu plus tard marquis d’Anvers, ne put se faire reconnaître comme souverain dans cette, partie des Pays-Bas qu’en accordant à la ville d’Anvers des immunités et des privilèges qui en firent une commune, ou peut-être en reconnaissant et garanlissant ces immunités.
(2) Voyez dans les Légendes des sept péchés capitaux la Légende de Tanchelin l’hérétique.
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Partout les hommes qui av^aient de la foi s’en allaient en Palestine, comme ceux qui avaient du courage. A leur retour, ils se retiraient du monde; c’était comme s’ils ne fussent pas revenus.
Pierre l’Ermite ne rentra dans les Pays-Bas qu’en 1102; il accompagnait le seigneur de Montaigu, l’un des compagnons de Godefroid. Dans les transes de terreur qu’il avait éprouvées depuis le jour où il était parti à la tête de la première colonne des soldats de la Croix, il avait toujours promis à Dieu de vivre en reclus aussitôt qu’il aurait remis le pied sur le sol des Francs. Assailli d’une horrible tempête, il avait aussi fait vœu de bâtir une abbaye; il ne s’occupait plus que de fonder à Huy, dans l’évêché de Liège, la maison de prières de Neuf-Moutiers (1), qu’il mit sous le vocable du saint Sépulcre. Il devait vivre là, longtemps encore, dans une retraite profonde et sainte (2).
Ceux qui reparaissaient en Europe avec des idées mondaines n’étaient pas tous assurés de retrouver leurs sujets ou leurs parents disposés à les bien recevoir, et souvent ils rencontraient des ennemis dans leurs anciens voisins. La veuve du comte de Hainaut, Ida de Louvain , revenait de l’Orient , qui avait dévoré son époux sans même lui rendre sa cendre; elle traversait les Ardennes, se hâtant de revoir le jeune Baudouin III, son fils et son autre affection, lorsqu’elle apprit que le comte de Chiny lui avait tendu une embuscade. Alors les petits princes faisaient
(1) Monastère neuf.
(2) Il mourut en l’an 1115.
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quelquefois le métier de voleurs de grand chemin; ils enlevaient un passant qu’ils appelaient leur captif, et ils en tiraient rançon s’il avait des domaines, ou iis le dépouillaient s’il était marchand. Le roi de France Philippe P*" avait reçu de saint Grégoire VII, ce grand redresseur de torts, une admonition sévère, parce que, à la honte de sa couronne royale, il se divertissait quelquefois lui-même avec ses favoris à ces odieux brigandages. Ida, effrayée, se réfugia dans l’abbaye de Saint-Hubert, qui la protégea,, la rendit à son fils, et la reconnaissance de la princesse enrichit les bons religieux.
‘De tels exemples sont fréquents alors.
Le comte de Flandre, dont le nom avait retenti dans toute l’Europe, était rentré sans obstacle dans ses domaines. Mais il avait, lui, une vieille injure à venger.
Nous faisons à ce propos quelques pas en arrière. Mais ces pas nous amèneront à consigner ici comment finit l’empereur Henri IV, que l’on a vu au début de la carrière de Godefroid de Bouillon.
Au moment où il allait partir pour la croisade avec Godefroid de Bouillon , l’empereur Henri IV, saisissant lâchement une occasion que tous les princes chrétiens respectaient, lui avait subitement réclamé, et avec le ton de la violence, le pays d’Alost, les Quatre-Métiers, le château de Gand et les îles de la Zélande, contrées sur lesquelles l’empire prétendait, en vertu de vieux droits, exercer sa suzeraineté. Robert n’ayant pas le temps de vider cette chicane par la voie des négociations , était allé au-devant de
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l’armée impériale. Il avait harangué les troupes allemandes; à sa voix, tous les plus braves guerriers de Henri IV, abandonnant leurs bannières, avaient pris la croix;' et l’empereur s’était vu contraint à se retirer presque seul dans ses États... Robert alors était parti pour Jérusalem, laissant la régence de la Flandre à sa femme Clémence et à son fils Baudouin VII (1 ), auprès de qui étaient restés quelques vieux capitaines, qui avaient su garder du moins les domaines de leur maître.
Robert, à son retour glorieux, ne voulut pas laisser impunie la perfide tentative de l’empereur, renouvelée plusieurs fois sans fruit pendant qu’il combattait en Palestine. Il lui fallait lutter contre un ennemi puissant; mais il en avait affronté de plus redoutables. Après quelques jours de repos, il marcha sur Cambrai, et il assiégea cette ville, qui appartenait à l’empereur.
Henri IV se hâta d’accourir. Mais tous les combats qui se livrèrent furent à l’avantage du héros de la croisade; Cambrai, à la fin de l’année 1 102, se rendit à Robert, et une paix fut signée à Liège, au printemps de l’année suivante.
Le saint-siège avait approuvé cette guerre contre un prince chargé de tous les anathèmes. Depuis longtemps, on l’a vu, la main du souverain pontife s’était retirée de Henri IV, abandonnant ses États à quiconque pourrait les enlever. On voulut engager alors le comte Robert à réprimer aussi les Liégeois,
(1) Celui qu’on a surnommé Baudouin à la Hache, l’une des figures gigantesques du moyen âge.
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qui, malgré l’excommunication, continuaientà tenir le parti de l’empereur. Mais Robert hésita à rompre la paix avec des chrétiens; il aima mieux exhorter les Liégeois que les combattre , et ne pas entrer dans ces cruelles dissensions où les enfants mêmes de l’affreux Henri IV avaient pris les armes contre lui. Conrad, son fils aîné, qu’il avait autrefois créé duc de Lotharingie , avait le premier levé l’étendard de la révolte, et s’était fait couronner roi d’Italie à Milan. Il mourut peu après cet acte de rébellion, pendant que l’empereur, dans une diète publique, le faisait déclarer déchu de tous ses droits, et reconnaissait pour héritier son autre fils Henri, en obligeant toutefois ce dernier à jurer sur l’Évangile qu’il demeurerait fidèle à son père. Mais l’excommunié devait recueillir jusqu’au bout les fruits amers de ses iniquités. Cet autre fils, qui fut un peu plus tard Henri V, impatienté de ne pas recevoir assez tôt la couronne paternelle, parjure à ses serments, prit les armes à son tour, et battit l’empereur son père, qui se réfugia en Bohême. Là, il avait intéressé quelques princes à sa cause, lorsque, par une nouvelle perfidie, son fils s’empara de lui et le contraignit à abdiquer en sa faveur, en le menaçant de la mort, s’il ne remettait pas publiquement, avec l’apparence du bon gré, la couronne, le sceptre, le globe, l’anneau et les autres marques de l’empire^ dont il avait si largement abusé.
Après qu’il eut tout obtenu , Henri V enferma son père dans une étroite prison. Le vieux tyran dépouillé parvint à s’échapper. Il s’enfuit à Spire, pauvre, à demi nu, mourant de faim. Il demanda, pour sub-
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sister inconnu, une place de chantre dans l’église. Il inspirait tant d’horreur, et sa demande était si singulière, puisque l’Église le rejetait; d’un autre côté, on redoutait déjà tellement son fils Henri V, qu’on n’osa lui donner ce qu’il sollicitait, et le maudit n’eut plus de refuge que Liège, où il fut reçu par Otbert, le prince-évêque, qui n’oubliait pourtant pas que ce monstre n’avait cessé de désoler l’Église du Christ.
Reprenant de l’énergie dans cet accueil , Henri IV écrivit des lettres suppliantes au roi de France et à tous les autres souverains pour réclamer leur appui. Mais les princes chrétiens, partout occupés des croisades, ne pouvaient prendre la querelle d’un excommunié, chargé des mépris de l’Europe : toutes les lettres de Henri restèrent sans réponse. Son fils, ayant découvert son asile, envoya l’ordre aux Liégeois de lui rendre son prisonnier; et, sur le refus d’Otbert, Henri V, décidé alors à tirer raison par la guerre de cette rébellion, s’empara du pont de Viset, entre Liège et Maëstricht, et fit avancer ses armées.
Le Limbourg s’était uni au pays de Liège pour soutenir l’indigne querelle du vieil empereur. Des embûches furent dressées habilement, et l’héritier du Limbourg, Waleram, jeune homme que Henri IV récompensa en le nommant duc de Lotharingie, pendant que Henri V en investissait Godefroid le Barbu, Waleram ayant attiré les troupes du plus jeune des deux empereurs dans les défilés, en massacra une partie; les Liégeois culbutèrent le reste dans la Meuse. Ces avantages relevèrent les affaires
de Henri IV. Cologne, que Henri V assiégeait, lui résistait depuis deux mois, quand son triste père mourut, le 7 août 1 1 06.
Le prince-évêque de Liège crut devoir lui donner une dernière marque d’attachement, tout souillé qu’il était, en se chargeant de sa sépulture. Mais cette sépulture d’un homme hors de l’Église ayant été condamnée, le cercueil de Henri IV fut déterré et emporté à Spire, où il resta cinq ans sans honneurs.
SAINT BERNARD
Dieu n’oubliera pas ceux qu’il aura vus sous sa bannière. Discours d’Urhain II.
A travers tous les désordres du douzième siècle , on voyait de temps en temps la piété ou le repentir rassembler de petites armées qui prenaient la croix et partaient au secours de leurs frères de la Palestine.
Le comte de Flandre, que nous venons de quitter, Robert H, dit de Jérusalem, l’un des plus vaillants compagnons de Godefroid , était mort en l’an UH 1 . Il avait eu pour successeur, en H 28, Thierry d’Alsace (I). Les jeunes années de ce prince s’étaient passées dans la première croisade , où il avait combattu avec éclat, sous son oncle Roger de Sicile. Il s’était marié peu après son avènement. Mais,
(1) A Robert II succéda Baudouin VII, dit Baudouin à la Hache; à celui-là succéda son parent Charles le Bon; à Charles le Bon, Guillaume de Normandie; à ce dernier, Thierry d’Alsace.
au bout de neuf ans d’union, il avait perdu sa première femme, seul lien qui le retînt en Europe. Voyant ses États tranquilles et ses places gardées par de bons capitaines, il s’était décidé à faire une seconde fois le pèlerinage armé de la terre sainte. Il avait de nouveau pris la crqix en 1138, décidé à marcher sur les grandes traces de Robert II; et il s’était embarqué, emmenant avec lui trois cents chevaliers solidement équipés.
Il était arrivé heureusement en Orient, où il avait fait dès les premiers jours de merveilleuses prouesses, comme dit Oudegherst, « tant en Syrie qu’en Barbarie, en Égypte et au delà du Jourdain, auquel lieu il avait enlevé aux Turcs une forteresse que les historiens ne nomment pas « , et que Guillaume de Tyr ne désigne que comme un formidable repaire de brigands, près du mont Galaad, sur les confins de l’ancien territoire des Ammonites.
L’arrivée de Thierry et de sa brave armée avait produit une telle joie à Jérusalem, et tout d’abord il avait rendu de si grands services, que Foulques d’Anjou, alors roi de Jérusalem, avait voulu se l’attacher par des liens sérieux. Il lui avait donné en mariage sa lille Sibylle, qui était une 'gracieuse princesse, pleine de hautes vertus et de grande piété.
Foulques, en effet, avait besoin d’appui; il avait reçu un royaume tourmenté, mais puissant; il devait le laisser bientôt penché vers sa ruine, dans les mains de son fils Baudouin III, enfant.
Mais Thierry, rappelé en Europe, n’avait pu rester cette fois que deux ans sous les bannières du
SAINT lîERNARD.
saint Sépulcre. A sa rentrée en Flandre, il avait trouvé évanouis, du moins en apparence, les partis qui s’étaient soulevés en son absence. Il s’occupait donc, ainsi qu’il l’avait promis, d’une nouvelle expédition en Orient. Gendre du roi de Jérusalem, il ressentait plus d’ardeur que jamais pour le théâtre de la plus grande gloire qu’un chevalier chrétien pût recueillir alors. Il voulait cette fois emmener de grandes forces; il recueillait de For; jl équipait des vaisseaux; il rassemblait des armes; il levait des hommes et les exerçait, lorsqu’un cri de détresse retentit de l’Orient jusqu’en Europe, au commencement de l’année 1 1 45.
Édesse venait d’être prise; des multitudes de chrétiens avaient été massacrés dans cette ville. Toute la Palestine était dans l’épouvante. Une bulle du pape Eugène III proclama aussitôt la deuxième croisade générale, avec toutes les garanties, toutes les faveurs, toutes les indulgences de la première; et il chargea saint Bernard de la prêcher.
Ce grand saint, que ses vertus, sa piété ardente, son génie et sa chaude éloquence, ont rendu immortel même aux yeux de la gloire humaine, s’adressa d’abord à Louis VII, roi de France, qui se reprochait alors des excès criminels. Ce prince, généreux et bienveillant, doux et courageux, était si jaloux de son autorité, que l’orgueil l’avait entraîné quelques mois auparavant à des emportements qu’il déplorait avec amertume. Se croyant offensé par Thibaut IV, comte de Champagne, il avait dévasté ses États, pris d’assaut Vitry, mis cette ville à feu et à
sang et brûlé misérablement, dans la grande église, plus de quinze cents personnes qui s’y étaient réfugiées comme dans un asile. Une si terrible action, qui avait inspiré l’horreur partout, lui en cau^it tant à lui-méme depuis que sa colère s’était calmée, qu’il crut ne pouvoir la réparer qu’en prenant la croix.
Il était donc bien disposé lorsque saint Bernard l’appela aux armes. Il se leva sans hésiter, prit la croix que le saint lui offrait au nom du Pape, et se l’attacha à l’épaule. Il alla ensuite recevoir l’oriflamme à Saint-Denis; et on lit dans les chroniques qu’il y contempla avec émotion les portraits de Godefroid de Bouillon , de Tancrède , de Raymond de Saint-Gilles, et les batailles de Dorylée et d’Antioche, déjà peintes sur les vitraux de la basilique. Alors il convoqua à Vézelay tous ses barons pour la guerre sainte.
A la voix de saint Bernard, tous les chevaliers de la Champagne et de la Bourgogne , du Nord et du Midi, se préparèrent. Partout le saint prédicateur entraînait les cœurs vaillants.
(( Ne tentez plus, leur disait-il, d’apaiser la colère du Ciel par des gémissements stériles. Ne vous couvrez plus du cilice, mais de la cuirasse et du bouclier. Le bruit des armes, les dangers, les travaux, les fatigues de la guerre, chrétiens, voilà la pénitence que Dieu vous impose. Rachetez vos fautes par des victoires. Que la délivrance des lieux saints soit le fruit de votre repentir. Qu’une sainte colère vous anime au combat; que le monde chrétien retentisse
SAINT BERNARD
de ces paroles du prophète : — Malheur à celui qui n’ensanglante pas son épée! »
Comme à Pierre l’Ermite, la foule répondait à saint Bernard :
(( Dieu le veut! »
Et de toutes parts on se disposait à marcher en Palestine. Pendant que saint Bernard, sur un échafaudage dressé à Vézelay, dans une plaine, parlait ainsi, le roi Louis VII était à ses côtés; des foules immenses demandaient la croix; et quoiqu’on en eût apporté une très-grande provision, le saint fut obligé de mettre son habit en pièces pour suppléer à l’étoffe qui manquait. L’enthousiasme était si grand, que saint Bernard n’en donne qu’une faible idée dans la lettre qu’il écrivit alors au Pape : « Vous » avez ordonné, disait-il, j’ai obéi, et votre autorité » a rendu mon éloquence fructueuse. Les villes et )) les châteaux deviennent déserts, et l’on voit par- » tout des veuves dont les maris sont vivants. » Après avoir soulevé la France, saint Bernard parcourut l’Allemagne, où l’empereur Conrad III se croisa. Les miracles qui accompagnaient partout le saint excitaient l’admiration générale; et tous les peuples germaniques se croisèrent, ainsi que ceux des Pays-Bas. Partout on envoyait une quenouille et des fuseaux aux princes qui refusaient de se croiser.
Louis YII et Conrad III se mirent en marche. Le roi de France avait confié à Suger, abbé de Saint- Denis, l’administration de son royaume. Thierry d’Alsace, qui était préparé, laissa le gouvernement de son comté de Flandre à sa femme Sibylle, qui eût
mieux aimé le suivre; il lui donna pour conseil le sage Roger, prévôt de Saint-Donat; et il s’embarqua l’un des premiers avec une vaillante armée. Parmi les chefs illustres qui l’accompagnaient, nous ne citerons que Gillion de Trazégnies, dont nous donnerons plus loin la singulière légende. Il avait vendu au comte de Hainaut, pour les frais de son expédition, la ville d’Alb, dont il était seigneur; et il partit à la suite de Thierry. Nous reproduirons aussi la légende non moins curieuse de Raoul, sire de Créquy, lequel suivit le roi Louis VII (1).
La multitude des croisés fut presque aussi grande à la deuxième croisade que lors du départ de Godefroid de Bouillon; et, chose remarquable, malgré les tragiques récits et les malheurs multipliés de la première expédition , une foule immense de nobles princes et d’illustres dames prirent la croix. 11 y eut même des bataillons d’amazones chrétiennes, entraînées par un capitaine de leur sexe , qu’on appelait la Dame aux jambes d’or, à cause de ses bottines dorées (2).
Les prédications de saint Bernard avaient donc
(1) Quelque temps avant la seconde croisade , sous le règne de Foulques d’Anjou , eut lieu l’aventure merveilleuse des trois chevaliers de Saint-Jean, à qui on doit Notre-Dame de Liesse. Voir la quatorzième des Légendes des saintes images.
(2) On croit que c’était Sibylle de Bourgogne, fdle de l’abominable Guillaume III, comte souverain de la Franche-Comté, appelée alors comté de Bourgogne. Voir la légende de ce Guillaume, dix-huitième des Légendes infernales. M. Léon Dusillet a publié sur ces personnages un livre curieux intitulé Le château de Frédéric Barhcrousse à Dole ^ ou le Maléfice. Chronique du quatorzième siècle, attribuée à Hiies de Braye- Salves, gai ménestrel.
SAINT BERNARD
imprimé à l’Occident un élan immense. Un prédicateur flamand, que l’on ne désigne que sous le nom d’Arnould , secondait puissamment les efforts du saint abbé de Clairvaux. Comme il ne savait d’autre langue que le flamand, il était accompagné, hors de son pays, d’un pieux interprète appelé Lambert, qui traduisait aux Wallons, aux Liégeois et aux Ardennais, ses entraînantes exhortations. Les ports de la Méditerranée et de l’Océan étaient couverts de nombreux vaisseaux , qui partaient tous les jours avec la croix à leur pavillon.
Les plus grands seigneurs français accompagnaient leur monarque : Alphonse, comte de Saint- Gilles et de Toulouse; Yves III, comte de Soissons; Gui II, comte de Ponthieu; Guillaume de Nevers; Archambaud YI de Bourbon; Henri comte palatin de Champagne; Pierre de Courtenay, frère du roi; Robert de France, comte de Dreux; Geoffroi III de Joinville; Hugues YII de Lusignan; Thibaut de Montmorency; Hugues P'' de Yaudemont(l); la reine Eléonore; les évêques de Tournay, d’Arras, de Langres, de Lisieux, une foule d’autres prélats et grands
(1) Nous pouvons citer encore quelques noms, qui ont pris la croix avec Louis VII : Raymond V, vicomte d’Aubusson ; Guillaume VIII, premier dauphin d’Auvergne; Milon II ^ comte de Bar-sur-Seine ; Richard d’Harcourt; Gui et Amaury de Lusignan ; Robert Avenel ; Evrard de Breteuil; Guillaume de Chanaleilles ; Enguerrand II, sire de Coucy; Artaud de Chastellux ; Jacques de Mailly ; Geoffroy Martel ; Milon de Plancy ; Guy II, comte de Ponthieu ; Geoffroy Rudel le Troubadour ; Gauthier II de Châtillon; Amédée II, comte de Savoie; Hamon de Mayenne ; Hugues de Vaudemont ; Humbert de Coligny ; Eustache de Montboissier ; le sire de Mesgrigny; Gui de Thouars; Renaud, comte de Tonnerre; Simon de Vermandois; Eustache de Montboissier, etc., etc.
CROISADE DE PORTUGAL
personnages, se réunirent à Chartres pour le départ; et là, de nouveau, les croix préparées ne suffisant pas aux demandes, saint Bernard déchira encore noh-seuleinent ses habits, mais ceux de ses moines pour satisfaire tous les enrôlements. C’est alors que l’on offrit au grand saint d’être le chef et le commandant général de la seconde croisade. Il déclina un tel honneur, bornant sa mission dans les limites que le saint-siège lui avait tracées. Il représenta en même temps que ce serait une innovation de mauvais présage, que de voir un religieux se mêler de conduire des armées. Il fut même dispensé de faire le pèlerinage de la terre sainte, tant à cause de sa complexion trop faible qu’à cause de la nécessité de sa présence en Europe.
Et les armées de la Croix se mirent en marche. — Nous sommes obligé de nous séparer d’elles quelques instants pour un fait qui n’est pas non plus sans gloire.