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XXII. —LOUIS VII EN PALESTINE

L’ardeur fait des conquêtes ; mais la sagesse seule peut les conserver, Kotzebue.

Les croisés conduits par Louis VU, au nombre de plus de quatre-vingt mille , et l’armée aussi nombreuse de Conrad III, arrivèrent à Constantinople par la route de Godefroid de Bouillon. Ils trouvèrent dans l’empereur Manuel Comnène, petit-fils d’Alexis, un ennemi aussi fourbe que celui qui avait fait tant de mal aux premières armées de l’Occident. L’historien grec Nicétas avoue lui-même qu’on égorgeait dans l’empire grec ceux des croisés qui s’égaraient, qu’on mêlait de la chaux aux farines qu’on leur vendait, et qu’on prévenait les musulmans de leur approche. L’évêque de Langres, dont on renommait la sagesse, et avec lui les meilleurs chevaliers voulaient qu’on s’emparât de Constantinople et qu’on châtiât les Grecs perfides. Si ce conseil eut été suivi, l’Asie était sauvée. Mais le moment de cette conquête ne semblait pas venu. Les croisés, liés par leurs vœux, n’avaient en vue que la Palestine. Us regrettèrent plus tard de n’avoir pas adopté l’avis du sage prélat.

Les Allemands qui suivaient Conrad III voulurent marcher en avant. Après avoir franchi Nicée, ils se dirigeaient sur Iconium, capitale de la Lycaonie, lorsque les Grecs qui leur servaient de guides les égarèrent dans les montagnes de la Cappadoce. La moitié des phalanges germaniques, abandonnée ainsi, fut exterminée par les Turcs. Conrad III lui-même fut

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blessé de deux flèches, et ensuite plus de trente raille des siens moururent de faim. -

Louis VII, apprenant ce désastre et la périlleuse retraite des Allemands, alla au-devant de leurs débris et les ramena à Constantinople.

Les Français, plus heureux et plus habiles, s’avancèrent alors , sans se fier aux Grecs toujours perfides. Ils trouvèrent les Turcs réunis en masses compactes sur les bords du Méandre. Secondés par les Flamands, ils battirent complètement ces bandes et les jetèrent dans le fleuve, qu’ils passèrent ensuite. A ce passage, un seul d’entre eux se noya, c’était Milon , seigneur de Nogent ; et Maimbourg , en rapportant cette circonstance, remarque ensuite comme un fait curieux qu’il ne se noya pareillement qu’un seul homme au passage du Rhin , si célébré par les poètes de Louis XIV , et que ce seul homme fut le comte de Nogent.

Louis VII battit encore l’ennemi de l’autre côté du fleuve et se couvrit de gloire dans cette journée, où il se conduisit en héros et en grand capitaine. Le comte de Flandre et le comte de Champagne méritèrent les mêmes lauriers.

Mais d’autres travaux les attendaient non loin de là. Ils traversèrent Laodicée (l’ancienne Diospolis) sur le Lycus, qu’ils trouvèrent abandonnée par ses habitants effrayés, et ils se dirigèrent vers Satalie.

Pour arriver à cette place importante, il fallait traverser les monts Gadmus, qui s’étendaient du Taurus dans la Pamphilie au Tmolus dans la grande Phrygie. Ces monts effroyables n’offraient qu’un pas-

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sage étroit entré d’horribles escarpements et des abîmes immenses. Le sire de Taillebourg et le comte de Maurienne s’étant avancés pour examiner les lieux, il fut décidé qu’on franchirait le lendemain ce passage redoutable. Mais les premiers corps, mal instruits des ordres du roi , passèrent aussitôt et s’en allèrent camper de l’autre côté de la montagne. Les Turcs surveillaient ces mouvements ; ils attaquèrent l’arrière-garde dès qu’ils la virent engagée dans les défilés. Du haut des rochers à pic qui bordaient le seul passage , ils lançaient des pierres énormes qui précipitaient dans l’abîme les hommes et les chevaux. Le roi, voyant ces dangers, ne recula pas ; il grimpa intrépidement , avec quelques hommes de cœur , sur les crêtes où se dressaient les ennemis, et se jeta intrépidement parmi eux. Oubliant sa propre vie pour la foule qui périssait, dit un chroniqueur, témoin oculaire (1), le roi s’était donc précipité dans les rangs de l’armée musulmane, et, à force de peines et d’efforts, il était parvenu à dégager la multitude des pèlerins. L’armée française avait à soutenir les attaques d’un ennemi cent fois supérieur en nombre; l’escorte du roi périt tout entière dans cette mêlée. Louis, conservant toujours un cœur de roi, dit la même chronique, s’accroche aux branches d’un arbre et s’élance sur le haut d’une roche. Là les flèches des Turcs viennent frapper inutilement sa cuirasse; debout sur son rocher, comme sur un mur ou sur une tour de guerre , le roi de France fait tomber autour de lui les têtes et les bras de ceux qui

(1) Cité par MM. Michaud et Poujoulat, Histoire des Croisades.

to.

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l’assiègent. Cette journée, où de si grandes choses se mêlèrent à d’affreux désastres, doit être considérée comme la plus belle page de la vie de Louis VII.

On le croyait mort, lorsqu’il reparut au milieu des siens, qui le reçurent avec d’ardents transports de joie. On avait cinquante lieues de chemins affreux à subir pour arriver à Satalie, on n’y parvint qu’après douze jours de combats et de marches pénibles. Mais Satalie était occupée par les Grecs, et on n’était pas encore sorti de l’hiver. Malgré l’étendue de la ville inhospitalière, les pèlerins furent obligés de camper dans la campagne, où un très-grand nombre moururent de froid et de faim : la ville leur était impitoyablement fermée. Louis VII ne put obtenir de ces lâches ennemis que des navires pour embarquer les croisés, et quand ces bâtiments arrivèrent, ils étaient insuffisants. Le monarque français n’emmena donc qu’une partie de ses troupes; il laissa les autres sous la conduite de l’héroïque Thierry d’Alsace et d’Archambaud de Bourbon ; et quoiqu’il eût remis cinquante marcs d’argent au gouverneur de Satalie, qui se disait chrétienne, pour soigner les malades, presque tous ceux qui restèrent là périrent.

Après trois semaines de navigation, les troupes françaises arrivèrent à Antioche, où des fêtes les reposèrent un peu ; mais le roi était pressé d’accomplir son vœu. Il gagna donc Jérusalem, où l’empereur Conrad venait d’arriver en pèlerin , accompagné seulement de quelques-uns de ses .barons, humbles débris de sa vaste armée.

Thierry d’ Alsace, avec ce qu’il put sauver des

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troupes qui étaient restées à sa garde, vint rejoindre là les deux monarques. Le roi Baudouin III, fils et successeur de Foulques d’Anjou , reçut ces princes avec grande joie ; il vit dans leur arrivée l’espoir de réparer la perte d’Édesse , qui avait si vivement affligé les chrétiens de l’Occident et soulevé la deuxième croisade.

Louis avait conservé un nombre encore imposant de ses chevaliers, et Thierry d’Alsace n’avait pas perdu tous ses Flamands. Dans un conseil tenu entre les souverains, il fut arrêté qu’on attaquerait Damas. L’armée de la Croix comptait à peine le quart des guerriers partis de l’Europe. On marcha sur Damas, qui était à quarante-cinq lieues de Jérusalem.

Défendue par un prince musulman , Damas était, à l’orient et au midi, protégée de hautes et solides murailles; à l’occident et au nord elle n’avait pour remparts que ses nombreux jardins , coupés de fossés en tous sens, garnis de petites tours et retranchés à chaque instant de haies épaisses et de fortes palissades. On résolut d’attaquer par là.

Il fallut plusieurs jours de combats opiniâtres pour occuper tous ces jardins. Les Français et les Flamands, et, parmi les chrétiens de la Palestine, les templiers et les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean, se distinguèrent tous les jours. Le peu d’Allemands qui restaient faisait la réserve. Le jeune roi de Jérusalem combattait dans les premiers rangs.

« Damas est, on le sait, une des plus anciennes villes du monde. On s’accorde assez généralement à croire, dit le père de Géramb dans son Pèlerinage

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à la terre sainte, que Damas fut bâtie par Hus, fils (l’Aram et petit-fils de Sera. L’iiistorien Josèphe le dit d’une manière expresse. Hus l’appela Aram, du nom de son père ; elle prit dans la suite celui de Damascus, serviteur d’ Abraham et intendant de sa maison, qui l’avait agrandie et embellie.

» Le mot Damascus, en hébreu Darnenesseck, signifie, selon les interprètes, sac de sang. Quelques savants, s’attachant exclusivement à cette étymologie, ont prétendu l’expliquer par une ancienne tradition qui porte que ce fut près des lieux où Damas fut fondée que Caïn tua son frère Abel.

)) Damas fut la capitale de la Syrie et de la Phénicie jusqu’à l’époque où Séleucus-Nicanor, ayant fait bâtir Antioche , y transporta le siège de ses États, c’est-à-dire jusqu’à l’an 301 avant Jésus-Christ. Elle n’avait cessé d’être tributaire des Juifs qu’après la mort de Salomon. Prise et ruinée plusieurs fois par les rois d’Assyrie, elle s’était relevée et était devenue puissante, lorsque, à la suite des triomphes remportés sur Darius, l’armée d’Alexandre en fit la conquête. Lors de la guerre des Romains avec Tigrane , Pompée envoya contre elle deux de ses lieutenants qui s’en rendirent maîtres; elle fut réunie à l’empire. En l’an 636 de Jésus-Christ, elle fut envahie par les musulmans, sous le commandement d’Omar. Les kalifes en demeurèrent paisibles possesseurs jusqu’au temps des croisades, et en l’année 1148, où nous sommes dans ce récit, elle est assiégée par le roi de Jérusalem Baudouin III, soutenu de Louis VII, de Conrad et de Thierry d’Alsace. » >

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Lorsqu’on se fut rendu maître des abords de la ville, avant le dernier effort qui devait en ouvrir les portes, les princes croisés s’assemblèrent; ils briguaient tous la possession de Damas, l’une des plus belles et des plus riches principautés de la Syrie. Chacun sollicitait le suffrage du roi de France et de l’empereur d’Allemagne, chefs suprêmes de l’armée. Les deux monarques, voulant accorder la ville conquise à celui qui avait rendu les plus grands services, déclarèrent que ce beau domaine serait la récompense du comte de Flandre, qui ne sollicitait rien.

Dès que cet arrêt fut prononcé , les rivalités jalouses devinrent des intrigues , plusieurs princes se retirèrent. Les assiégeants, profitant de ces dissensions , corrompirent par des présents les principaux chevaliers de la Syrie et de la Palestine , qui proposèrent l’avis funeste de changer les dispositions de l’attaque. (( L’armée chrétienne, disaient-ils, dans la position qu’elle occupait, pouvait être surprise et courait le danger d’être enfermée par l’ennemi, sans moyen de se défendre; il était plus sur et plus facile de livrer un assaut à la ville du côté du midi et de l’orient (1). »

Les chefs quittèrent donc les jardins et la rivière. Aussitôt Damas reçut par les jardins abandonnés vingt mille auxiliaires. Les chances de la guerre tournèrent; les assiégeants furent tous les jours repoussés; et les princes d’Alep et de Mossoul arrivant encore , les croisés furent obligés de lever le siège de Damas.

(1) L’auteur des Gestes de Louis VU, cité par M. Michaud, liv. VI.

THIERRY D’ALSACE

Ainsi les petites passions humaines venaient étouffer ce qu’il y avait de grand et de saint dans ces nobles guerres.

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