XXIII. — THIERRY D’ALSACE
La persévérance est le complément des . grandes vertus. S. Beiusard.
Le reste de la deuxième croisade générale, qui du moins avait sauvé l’Europe de troubles intérieurs, ne fut plus que malheurs. On ne reprit pas Édesse, et les États chrétiens de la Palestine continuèrent à s’affaisser dans leur décadence. Ce fut toutefois dans cette croisade que se régularisa l’ordre des templiers, dont les statuts furent l’ouvrage de saint Bernard. Nous parlerons plus loin de ces chevaliers célèbres.
Tous les princes croisés s’en revinrent épuisés en 1149. Thierry d’Alsace , qui avait tant fait pour soutenir le trône chancelant de Baudouin III, son beaufrère, obtint, avant de partir, une récompense solennelle. Le roi et le patriarche de Jérusalem lui accordèrent de leurs saintes reliques la plus auguste, — le sang adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, recueilli de la blessure que lui avait faite au côté le coup de lance, et conservé, suivant la tradition fidèle, par Joseph d’Arimathie.
Ce sang révéré était enfermé dans une fiole de cristal, protégée par un cylindre transparent. On le couvrit d’une riche enveloppe de velours lamé d’or, et, dans l’église meme du Saint-Sépulcre, Thierry
Paris. Typograpliie Henri Plon.
r, bZ
RETOUR DE T II I E R R V E» ’ A T . S A C bZ .
THIERRY D’ALSACE
d’Alsace reçut le précieux dépôt des mains du patriarche , qui le suspendit à son cou avec des cordons de soie.
Les mains mêmes du comte de Flandre n’osaient toucher une telle relique. Il s’embarqua entouré de respects , honoré dans toute la traversée comme un autel où Dieu était présent, servi à genoux par tous ses compagnons , seigneurs ou princes , religieux ou chevaliers ; partageant avec l’abbé de Saint-Bertin son dépôt sacré, qu’il n’osait garder ni pendant ses repas ni pendant son sommeil.
Le D’’ mai de l’an 1149, après la traversée la plus heureuse, il aperçut les côtes de la Flandre. Son peuple avait appris ses heureux exploits, et à la nouvelle du rare et divin trésor qu’il ramenait, une foule immense, accourue à sa rencontre, se prosterna devant lui dès qu’il fut à terre. Le noble comte se dirigea vers Bruges, monté sur un cheval blanc que conduisaient par la bride deux religieux marchant les pieds nus. Tout le clergé l’accompagnait processionnellement. Le sang de l’Homme-Dieu fut reçu à Bruges, le 3 mai, au son de toutes les cloches, franchissant les rues pavoisées et bordées partout de peuple à'genoux. On le déposa dans l’église de Saint- Basile. Des chanoines furent institués pour le garder; et depuis, l’anniversaire de ce jour-là a toujours été à Bruges une fête pleine de splendeur (1).
On a remarqué avant nous que Thierry d’Alsace
(1) On éleva aussitôt la magnifique chapelle du Saint-Sang, conservée en bon état jusqu’à présent. Voyez la description de la fête historiée du Saint-Sang dans les Légendes du Calendrier : Marie-Thérèse à Bruges.
THIERRY D’ALSACE
fut après Louis YII le plus brillant personnage de la deuxième croisade générale; il en fut aussi le plus persévérant. Il s’était consacré entièrement à cette sainte cause. Aussitôt après qu’il eut rétabli l’ordre dans ses États, il s’occupa d’une quatrième expédition. Il fit reconnaître Philippe d’Alsace, son fils, comte de Flandre , et l’investit de la souveraineté par une sorte d’abdication : Philippe en était digne. En l’année 1157, Thierry reprit donc le chemin de la Palestine avec une petite armée; il emmenait cette fois Sibylle d’Anjou, sa femme chérie, qui brûlait du désir de revoir son frère, le roi de Jérusalem.
Thierry débarqua au port de Béryte, aujourd’hui Beyrouth. Son arrivée parut, comme toujours, une faveur signalée de la Providence. Quatre ans après son départ de la terre sainte , le roi Baudouin III , par des efforts inouïs , avait repris Ascalon ; mais depuis il n’avait éprouvé que des revers. Il venait d’être battu par Noureddin, l’un des plus habiles chefs de l’Orient, et son armée avait été détruite près du fort de Sephet; le grand maître des templiers et la plupart des seigneurs de la Palestine étaient prisonniers à Damas.
Depuis deux ans , Baudouin III avait épousé une nièce de l’empereur Manuel. On avait espéré que cette alliance amènerait au jeune royaume les secours des Grecs. Mais ces secours ne venaient jamais. La présence de Thierry releva les cœurs des chrétiens, et aussitôt Baudouin III reprit l’initiative contre ses ennemis. Les infidèles furent défaits dans le comté de Tripoli et dans la principauté d’Antioche ;
THIERRY D’ALSACE
Noiireddin fut repoussé, et l’armée de la Croix alla mettre le siège devant Césarée. Cette ville était vaillamment défendue, Thierry l’enleva cependant. Il fut décidé que cette principauté lui serait donnée, pour prix de ses services et de son courage. Thierry consentait à la tenir sous la suzeraineté de Baudouin; mais les seigneurs rivaux, jaloux encore de l’éclat que cette autre investiture allait jeter sur le prince flamand, prétendirent que Césarée dépendait d’Antioche, et que le devoir féodal la soumettait au prince de cette ville. Thierry répondit qu’il n’avait jamais fait hommage qu’à des rois ; il aima mieux renoncer à Césarée que de la tenir en arrière-fief et d’être ainsi le vassal d’un vassal (1).
Ces circonstances ne l’empêchèrent pas de continuer à servir la cause de la Croix. On lui dut la prise de la forteresse de Harenc et la défaite du sultan de Damas , qui , ayant traversé le Liban pour surprendre les chrétiens, fut battu dans une sanglante mêlée, entre le lac de Génésareth et le Jourdain.
Après avoir tout réparé ainsi et affermi , pour un peu de temps du moins, le trône de Baudouin III, Thierry d’Alsace laissa en Palestine sa femme Sibylle, qui se consacrait pieusement au soin des malades. Il s’en revint encore en Europe, où il espérait lever de nouvelles troupes; il y rentra en 1159, n’ayant plus d’autre soin en ce monde que d’exciter les chrétiens d’Occident à voler au secours de leurs frères d’Asie.
En 1 1 63 , il reprit pour la cinquième fois le che-
• (1) Guillaume de Tyr, liv. XVIII, ch. xviii.
THIERRY D’ALSACE
min de la terre sainte. Baudouin III était mort, vivement et justement regretté ; son frère Amaury lui succédait, et la décadence du trône de Jérusalem accélérait sa marche. Noureddin venait d’enlever au nouveau roi quelques forteresses; il avait fait prisonniers le prince d’Antioche , le comte de Tripoli et plusieurs autres chefs chrétiens. Thierry arriva , comme la dernière fois, à la joie de tout le peuple chrétien. Mais, malgré les nouveaux secours qu’il amenait, Amaury eut la douleur de se voir enlever la ville de Panéas, située au pied du Liban. Hélas ! à l’exception de Thierry, les princes de l’Europe avaient abandonné leurs frères de la terre sainte, et quoiqu’il n’eut encore que soixante-trois ans, épuisé par les longues fatigues, le comte de Flandre n’était plus que le Nestor des combats. On ne cite de lui , dans ce dernier voyage , aucun coup de lance éclatant; sa sagesse et son autorité cicatrisèrent seules les plaies d’Antioche, obtinrent de Noureddin la liberté du prince de cette ville, et ramenèrent quelques jours de sécurité en Palestine. '
Après deux années de séjour dans la terre du saint Sépulcre, Thierry d’Alsace s’en retourna, en 1165, dans ses domaines, où son fils et son peuple le reçurent comme un saint. Il n’avait pu ramener sa chère Sibylle, qui, sous le voile des veuves chrétiennes, l’avait prié de la laisser dans le grand hôpital de Jérusalem, où elle soignait les lépreux. Lui-même se retira à l’abbaye de Guastine pour se préparer à la mort. Lorsqu’il la sentit qui déjà le saisissait, il se fit porter à Gravelines, qu’il avait bâtie vingt ans auparavant. Là il fit venir ses enfants et leur dit :
THIERRY D’ALSACE
« Je m’en vais encore; mais cette fois je ne revien- )) drai plus en Flandre. Souvenez-vous de moi. Restez » soumis à Dieu; soyez justes et doux pour vos sujets, » et notre maison prospérera. »
Il prophétisait, comme Dieu l’accorde quelquefois à ses fidèles, car c’est de cette maison que descend la famille impériale d’Autriche.
Après avoir dit ces paroles, il rendit l’esprit, le 4 février 1168, âgé de soixante-huit ans ; il en avait régné quarante.
Reposons-nous un instant de ces grandes scènes, pour citer quelques mots de la justification de saint Bernard (1).
Après les revers qu’on venait d’éprouver, on n’entendait plus que les plaintes et le blâme. On s’en prenait à saint Rernard, que l’on traitait de faux prophète, car il avait promis des succès. Ces bruits le pénétrèrent d’une douleur qu’il ne put dissimuler; il se justifia donc dans une apologie qu’il adressa au pape Eugène III. Il y dit que, «s’il faut que les hommes, qui jugent ordinairement des choses par les événements, murmurent en cette rencontre, il aime bien mieux que ce soit contre lui que contre Dieu; qu’il se tient heureux de ce que Dieu daigne se ser-
(1) Saint Bernard, « solitaire qui avait lui-même au dehors plus d’occupation que la plupart des hommes n’en auront jamais, consulté de toute la terre, chargé d’une infinité de négociations importantes, pacificateur des États, appelé aux conciles, portant des paroles aux rois, instruisant les évêques, gouvernant un ordre entier, prédicateur et oracle de son temps. » Bourdaloue, Sermon sur la fuite du monde,