partie
THIERRY D’ALSACE
vir de lui comme d’un bouclier, en l’exposant à la fureur des langues médisantes et aux dards empoisonnés des malédictions, qu’il reçoit volontiers afin qu’ils n’arrivent pas jusqu’à Dieu; qu’il ne refuse pas d’être déshonoré par ceux qui le déchirent, pourvu que par son propre déshonneur la gloire de Dieu demeure à couvert; qu’il souhaite de se pouvoir glorifier avec David, en disant comme lui : C’est pour l’amour de vous, mon Dieu, qu’on m’a chargé d’opprobres, et que mon visage est couvert de honte et de confusion (psaume lxviii) ; qu’il lui est enfin très-glorieux d’être en cela semblable au Fils de Dieu, qui dit à son Père, par la voix du même prophète : Les injures et les opprobres que vous font ceux qui vous insultent par cet emportement sont retombés sur moi.
» Moïse, ajoute-t-il, pour persuader au peuple d’Israël de sortir de l’Égypte, lui promit solennellement que Dieu le conduirait lui-même dans un pays très-abondant où il serait heureux. Et cependant ces gens-là périrent dans les déserts et ne virent point cette heureuse terre qui ne fut que pour leurs enfants. Un événement si contraire à une si belle promesse ne se peut pas attribuer à la témérité ou à la malice de celui qui la fit, puisqu’il n’agit et ne dit rien que par les ordres de Dieu même, qui voulut confirmer par des miracles ce que Moïse disait au peuple de sa part. D’où vient donc que le succès de ce voyage fut si malheureux pour ceux qu’il avait tirés de l’Égypte? C’est, comme tout le monde en convient, que ce peuple, durant ce voyage, fit mille choses contre Dieu; et l’on ne peut pas dire que la punition
THIERRY D’ALSACE
qu’il exerça fut contre ses promesses, parce que ses promesses, qui viennent uniquement de sa bonté, ne peuvent jamais préjudicier aux droits de sa justice. » Il n’y eut plus qu’à faire l’application de cet exemple à saint Bernard. Il prêcha la croisade par l’ordre de Dieu, puisque ce fut par l’ordre exprès du saintsiège. Il promit qu’elle serait heureuse , et il le promit de la part de Dieu, a Si vous me demandez, dit-il encore, quels miracles j’ai faits pour le prouver, c’est à quoi je ne dois pas répondre; c’est à vous, Saint- Père, de le faire, selon les choses que vous avez vues et selon celles que vous avez ouïes. »
La conclusion naturelle qu’il tire de ce discours, c’est que le revers se doit attribuer aux crimes des croisés, et qu’il n’est nullement contre les promesses de Dieu, qui sont conditionnelles, et qui ne peuvent priver sa justice du droit qu’elle a de les punir; non plus que la promesse que le roi fait à un de ses sujets de lui donner un office de la couronne n’empêche pas que, s’il le trahit avant ce temps-là, on ne puisse justement le faire passer par la rigueur des lois.
Otton de Frising, qui était de ce voyage avec l’empereur son frère , avoue qu’il y avait parmi les croisés de très-grands désordres , qui méritaient cette punition. L’armée chrétienne était souillée de tant de vices, qu’il ne faut pas s’étonner s’ils attirèrent la colère de Dieu. Que sera-ce donc si l’on considère que les désordres des chrétiens de l’Orient étaient encore plus grands que ceux de cette armée ? Certainement on sera contraint d’avouer que, comme la vengeance que Dieu voulut tirer de tous ces crimes
fut très-juste, ce ne put être aussi qu’avec une extrême injustice que le monde s’en prit à saint Bernard, qui n’avait fait, en prêchant la croisade, que ce qu’on devait attendre de lui.
Peu après cette apologie, saint Bernard était mort, en 1153. Des historiens un peu légers ont dit que Suger s’était opposé à la croisade de Louis YII; ils ont répandu ainsi une erreur manifeste ; Suger n’approuvait pas le départ de son jeune roi. Mais comme preuve qu’il était loin de blâmer la sainte guerre, lorsque les seigneurs français revinrent découragés, Suger les convoqua à Chartres; et dans une grande assemblée il releva si bien les courages abattus, que dix mille pèlerins armés étaient prêts à le suivre. La mort l’arrêtant, il exprima vivement avant de mourir son regret de ne pouvoir aller secourir la terre sainte.
Vita, dulcedo et spes nostra....
Salve, Regina.
Le roi Louis le Jeune, à la voix de saint Bernard, ayant pris la croix en 1147, comme on vient de le voir, nul homme de cœur ne se crut dispensé d’accourir sous sa bannière. Ducs et comtes, barons et
(1) Tirée des vieilles chroniques, des ballades populaires et de la romance du sire de Créquy, œuvre de poésie d’un moine picard du treizième siècle, maladroitement rajeunie au dix-huitième siècle, mais dont M. Lebrun de Charmettes a donné une bonne version en prose. Ce récit s’appuie encore sur une tradition non interrompue, et assez accréditée pour mériter une certaine confiance.
chevaliers, tous les jeunes seigneurs marchèrent avec leurs vassaux; et une armée de quatre-vingt mille hommes se mit en mouvement pour la terre sainte.
Parmi les preux qui se croisèrent alors, « se vouant à défendre le tombeau de Jésus-Christ » , on remarquait à sa bonne mine, à son air martial, à son illustre nom, à sa noble origine, le sire Raoul de Créquy. Gérard, son père, comte de Ternoy, vivait encore. Il avait brillé lui-même dans les rangs héroïques des compagnons de Godefroid de Bouillon, et il se réjouissait noblement du vœu de son fils Raoul.
En cette même année — et depuis peu de mois, Raoul de Créquy avait épousé une noble dame, douce et belle, du pays de Bretagne. Elle était enceinte quand son baron, comme dit la vieille romance, se fit enrôler sans son consentement, ce qui était contre l’usage et la coutume. Elle en fut si désoléeque rien ne pouvait raffermir son cœur en deuil. Le bon et courtois chevalier faisait de son mieux pour la réconforter par de douces et loyales paroles, la priant de consentir à l’accomplissement de sa sainte promesse. Le vieux sire disait à la dame, en l’exhortant de son côté : « Moi aussi, en mon jeune temps, j’ai été outre-mer. Je m’étais semblablement croisé sans l’aveu de mon père, et ma bonne mère s’en troublait fort. Cependant l’un et l’autre furent joyeux quand je revins avec honneur. Certes, dame! votre baron ne peut voir son roi entreprendre tel pèlerinage et ne pas aller avec lui batailler pour la foi. N’a-t-il pas trente ans ? C’est pour tout gentilhomme l’âge des
grandes choses, et s’il restait dans son manoir, il n’y amasserait que honte et mépris. »
La pieuse dame à la fin, cédant à l’honneur et au devoir, fit taire la révolte de son cœur et agréa le départ de son mari. Il emmenait Roger et Godefroid, les deux plus braves de ses trois frères; et vingt-sept écuyers le suivaient.
Le moment de la pénible séparation arriva bientôt.
La dame ne put se tenir de pleurer très-amèrement, quand Raoul ému lui jura pour la dernière fois constance et féauté. Il lui ôta du doigt l’anneau nuptial qu’elle avait reçu avec tant de joie, le rompit en deux parts , lui en laissa l’une et prit l’autre :
— Cette moitié de l’anneau qui fut béni pour notre sainte union, dit-il, je la garderai toujours en époux loyal et fidèle; et quand je reviendrai de mon pèlerinage, je vous rapporterai ce cher gage de notre foi.
Il tenait la dame par la main. La conduisant tremblante à son vieux père, il le conjura de la chérir toujours comme sa fille bien-aimée. Le vieux comte le promit , et il embrassa la dame en pleurant. Alors le chevalier s’agenouillant devant lui :
— Cher sire, mon père, dit-il, pour que mes jours loin de vous soient heureux, bénissez-moi ; et que vos vœux et vos prières m’accompagnent en ce saint * voyage.
Le vieillard étendit les mains sur son fils, et levant les yeux au ciel il dit :
— Seigneur tout-puissant, bénissez mon cher fils en cette guerre qu’il entreprend pour votre nom! Et vous. Vierge très-bonne, notre dame et souveraine.
soyez son réconfort; protégez-le aux jours du péril, et le ramenez sans tache et sans reproche en sa terre natale I
Le vieillard bénit pareillement avec grande affection ses deux autres fils, et il les embrassa, ainsi que tous les chevaliers qui partaient à leur suite.
Le sire de Créquy et ses compagnons s’élancèrent donc sur leurs palefrois ardents , au son des clairons et des trompettes; la noble troupe se mit en marche, précédée d’un héraut qui portait la bannière de la Croix. Ils chevauchèrent tant qu’ils rejoignirent l’armée, laquelle, étant partie en avant, avait déjà fait quelque chemin. Jamais, disent les ballades, on n’avait vu si belle armée, si gentille noblesse, si vaillantes troupes. Il faudrait un livre bien grand pour rappeler tous les hauts faits qu’ils allaient accomplir; mais nous ne contons ici que l’histoire de Raoul de Créquy.
Il avait laissé en tristesse profonde sa femme et son père , et dans ces temps-là on n’avait pas , comme de nos jours, l’allégement des fréquentes nouvelles. Toutefois le temps suivait son cours, et l’heure vint où la dame de Créquy donna le jour à un fils plein de gentillesse, dont la vue consola son cœur. Le vieux comte en eut tant de joie, et sa liesse fut si vive, qu’il reprit un front serein. Il se hâta d’envoyer au chevalier un message qui le joignit heurèusement chez les Pamphiliens, au port de Satalie, où il venait de relâcher. Raoul de Créquy, apprenant qu’il était père d’un fils et que l’enfant et sa mère étaient en santé, fit grande fête avec ses amis. Mais
son allégresse, hélas! ne devait pas durer longtemps.
Une rencontre eut lieu peu après entre les soldats de la Croix et les Sarasins. Raoul menait sa bannière en avant de l’armée. Son ardeur l’emporta; il s’engagea dans un passage étroit, suivi seulement de deux petites troupes que commandaient le' sire de Breteuil et le sire de Varennes. Les trois pelotons ensemble de ces nobles chefs ne formaient en tout qu’une centaine de lances. Les Sarasins, maîtres en grand nombre du sommet de la montagne, gardaient ce passage périlleux. Ils décochaient une grêle de flèches sur les chrétiens, qui, à grands coups d’épée, forçaient pas à pas le défilé. Roger et Godefroid, les deux frères de Raoul , avaient succombé au premier rang, avec vingt de leurs hommes d’armes, et les chrétiens ne reculaient pas. Quoiqu’ils vissent qu’à chaque fois qu’ils repoussaient les mécréants leur nombre se doublait aussitôt, ils avançaient. Là furent tués les sires de Breteuil, de Varennes, de Montgay. Les sires de Maumey, de Brimeu, de Bauraing, d’Esseike, de Mesgrigny, de Sempey, de Suresnes, restèrent parmi les morts. Des écuyers et des pages qui n’avaient pas encore de barbe au menton furent couchés dans la poussière.
Le sire de Gréquy, en homme de grand et hautcourage, ne voulut jamais céder, combattant toujours et invoquant toujours Notre-Dame. Navré de blessures, il fut à la fin renversé.
Quand les sept chevaliers qui restaient seuls avec lui ne le virent plus debout , ils rebroussèrent chemin et regagnèrent l’armée , où ils portèrent la soin-
bre nouvelle de cette défaite. — Alors les infidèles, possesseurs du champ de bataille , dépouillèrent à la hâte les corps des chrétiens. Ils vinrent au sire de Créquy gisant parmi les autres morts, mais non encore éteint. Il s’agita aussitôt.
— Celui-là est vivant , cria l’archer qui le tenait ; ne l’achevons pas. Il est le chef de la troupe et sera racheté très-cher.
On l’enveloppa dans un manteau; on l’emporta au camp, où l’on visita ses blessures; et quoiqu’elles parussent mortelles, on mit dessus des onguents et on les banda.
Épuisé par la perte de son sang, le chevalier resta longtemps comme inanimé. Sa jeunesse et sa force prirent pourtant le dessus; il revint à la vie.
Mais, en songeant qu’il était esclave des Sarasins, il calcula avec épouvante les grandes misères qu’il allait endurer, bien que le partage du butin l’eut fait tomber en la puissance d’un maître qui lui montrait de la bienveillance. Le Sarasin lui donna sa main à baiser. Raoul comprit que cette faveur pouvait adoucir son sort; et se mettant à genoux, il fit entendre par signes qu’on lui avait enlevé, en le dépouillant, un petit reliquaire enfermé dans une bourse avec la moitié d’un anneau, et que ce trésor lui était aussi cher que la vie. Par compassion pour sa détresse, son maître ordonna que ces objets lui fussent rendus.
Dès qu’il fut à moitié guéri , profitant de l’offre qui lui était faite de se racheter moyennant deux cents besants d’or (1), Raoul dépêcha un messager
(1) Cette monnaie était nommée besan ou besaut, par corruption de
au camp des Français. Ce messager, par malheur, tomba au milieu des chrétiens, dans un moment où ils faisaient un grand carnage des infidèles; et il fut massacré avec eux. Les Sarasins, chaudement repoussés dans cette rencontre , reculèrent même en désordre jusqu’au lieu où gémissait le prisonitier, qui, sans doute, dut espérer un moment que les chrétiens vainqueurs allaient venir rompre ses fers. Mais son maître n’attendit pas les soldats de la Croix; il s’enfuit avec sa famille et ses esclaves; et dans sa terreur il entraîna le pauvre chevalier jusqu’au fond de la Syrie.
A mesure qu’il s’éloignait davantage de l’armée française, le sire de Créquy trouvait sa servitude plus pesante et son sort plus affreux. Il écrivit plusieurs lettres. Aucune ne parvint au camp du roi, ni en France. Toute l’armée au contraire le croyait mort; et les premiers messages qui furent expédiés en Europe portèrent à son manoir la nouvelle de son trépas. Sa dame, en l’apprenant, tomba pâmée. « Jamais depuis ce moment, dit la ballade, son vieux père ne jouit d’une heure de santé. Le chagrin le conduisit rapidement au cercueil. La dame de Créquy eût bien voulu mourir avec lui, si elle n’eût été nécessaire à l’enfant, dont elle déplorait nuit et jour le malheur.
Raoul avait laissé en France Baudouin son plus jeune frère , qui voulait hériter de ses châtellenies et en dépouiller l’enfant, pour être à sa place seigneur
Byzance, où, dans l’origine, elle avait eu cours, du temps des empereurs. On croit que le besant d’or valait envirou cinquante francs.
de Créqiiy et des autres lieux. Le père de la dame était un seigneur puissant. Mais, demeurant en Bretagne, il se trouvait trop éloigné d’elle pour venir la protéger avec ses hommes. La voyant sans défense, il lui conseillait de prendre pour second mari le sire de Renty, noble seigneur qui, touché de sa sagesse , de ses douces vertus et de sa bonne grâce , cherchait à l’avoir pour femme. Elle se refusait, malgré ses peines et ses tourments, à célébrer de secondes noces, pleurant toujours son baron et se berçant encore quelquefois de l’espoir qu’elle le reverrait.
Plusieurs années passèrent ainsi, longues et amères pour la dame , dures et affreuses pour le chevalier. Son maître, à qui il promettait toujours qu’on le rachèterait, le faisait en attendant servir et travailler. Sa fonction consistait à garder les brebis, sous les ordres d’un premier berger qui avait l’intendance de tous les troupeaux. Tous les jours, au milieu des champs, il priait, demandant à Dieu et à Notre- Dame de mettre un terme à ses maux, mais supportant avec résignation la douleur de ne recevoir réponse à aucune de ses lettres.
Sept années d’esclavage avaient pesé sur sa tête, quand le bon maître qu’il avait vint à mourir. Il fut mené au marché, exposé et vendu. On le paya cher, à cause de sa haute taille, et parce qu’on disait : C’est un noble seigneur qui sera racheté à grand prix. Pour surcroît d’infortunes, il échut à un maître dur, qui exécrait les chrétiens, et qui lui fit subir dès les premiers jours toutes sortes de mauvais traitements.
— ïu vois bien que ta nation t’a abandonné , disait-il; renie ta foi, invoque notre prophète, et je te donnerai des champs , de l’argent et une femme.
Le sire de Créquy eût mieux aimé mourir, que renoncer de la sorte à son salut et oublier sa dame.
Espérant le dompter, son maître l’enferma dans une vieille tour, le chargea de chaînes , et lui infligea des tortures diverses. Cette tour délabrée n’avait pas de toit. Le soleil y dardait toute la journée ses rayons enflammés , excepté sur quelques marches des montées. C’était là que Raoul se réfugiait, lorsqu’on lui laissait un peu de repos. Il avait des entraves aux pieds et aux mains ; et il était attaché au mur par une longue chaîne, ne recevant chaque matin pour nourriture qu’une écuelle de riz, un morceau de pain noir et une jatte d’eau.
Son maître venait souvent l’appeler, pour le presser de renier sa religion; efsur son refus persévérant, il le faisait battre d’une longue gaule, jusqu’à ce que le sang ruisselât par tout son corps. 11 fut martyrisé de la sorte pendant trois ans, sans que jamais les tourments fissent fléchir sa foi.
Après dix années de captivité, n’osant plus compter sur sa délivrance, il ne souhaitait que la mort. Et cependant, lorsqu’un jour son maître lui vint dire : Puisque tu demeures chrétien et qu’on ne te rachète pas, — demain, sans autre délai, je te ferai étrangler, — il n’éprouva pas seule la joie que lui causait le terme désiré de ses peines; un autre sentiment s’éleva dans son triste cœur et fit venir à ses yeux de grosses larmes. Il songea qu’il ne reverrait plus sa
femme si aimée , et qu’il n’avait jamais encore embrassé son cher enfant. Néanmoins, en chrétien soumis, il fit humblement sa prière du soir, étouffa ses sanglots, recommanda son âme à Dieu, et supplia Notre-Dame, s’il ne devait plus presser sur son cœur les êtres qui lui étaient chers, de les protéger et de les bénir. Il invoqua pour son fils orphelin le patronage du bon saint Nicolas, qui veille sur les enfants chrétiens. Et, se remettant, — pour la vie ou la mort, entre les mains de la sainte Vierge, il céda à sa lassitude, s’étendit par terre et s’endormit.
Dans son sommeil , il lui sembla qu’une dame inconnue, mais dont il avait vu les traits sculptés dans la chapelle de Créquy, se penchait doucement sur lui et faisait tomber ses entraves et ses chaînes. La secousse que lui causait un tel bonheur l’éveilla. Il vit en effet ses chaînes rompues à ses pieds. D’abord, croyant rêver encore, il se frotta les yeux; ses mains n’étaient plus attachées; ses pieds étaient libres; il se leva et marcha pour s’en assurer.
Le soleil brillait sur son front et ne le brûlait pas .
Il regarda autour de lui, et, allant de surprise en surprise, il reconnut qu’il se trouvait dans un bois....
Dès qu’il put rasseoir ses sens, son premier mouvement fut de tomber à genoux pour remercier Dieu et Notre-Dame du bien-être tout nouveau qu’il éprouvait.
Le sentiment de ce bien-être était si vif, et ses poumons se dilataient dans un air qui leur était si favorable, que le sire de Créquy se demanda un
instant si on ne l’avait pas peut-être étranglé durant son sommeil , et s’il n’était point en paradis.
Mais les oiseaux qui chantaient, les arbres qui frémissaient au vent, les insectes qui bourdonnaient dans l’herbe , tout lui représenta bientôt qu’il était encore sur la terre. Toutefois, il foulait un sol plus doux ; et il était libre. Libre î une main bénie l’avait donc délivré ? Mais encore était-il loin de son maître ? Était-il hors de sa portée ? Où se trouvait-il ? Comment sortir de ce bois ? Gomment retourner en Europe?
Mille craintes inquiètes se dressaient devant lui, lorsqu’au bout d’un sentier il aperçut un bûcheron qui coupait du bois. Il courut à lui. Le bûcheron n’eut pas plutôt jeté les yeux sur Raoul que, le prenant pour un spectre, et saisi d’épouvante, il s’enfuit à toutes jambes.
Le pauvre chevalier n’avait pas prévu l’effet qu’il devait produire. Maigre, décharné, brûlé par le soleil de l’Afrique, n’ayant pour vêtement qu’un mauvais sayon sans manches, étroit, et qui ne lui descendait pas même jusqu’aux genoux, avec la barbe longue, la tête rasée, la peau noire, il avait plutôt l’air effectivement d’un fantôme que d’un homme.
Il atteignit néanmoins le bûcheron effrayé; il lui demanda, en langage de Syrie, quel chemin -il devait prendre? Le bonhomme, l’entendant parler, ce qu’il ne croyait pas permis aux spectres, sentit sa peur changer de nature, et pensa que la grande main qui l’avait empoigné pouvait bien appartenir à un sauvage , ou à quelqu’un de ces esclaves maures
que les croisés ramenaient aussi de la Palestine; et il répondit en français ;
— Je ne comprends pas ce que vous dites.
En ce moment Raoul de Créquy éprouva la même sensation que les trois chevaliers d’Eppe , lorsqu’ils se retrouvèrent dans leur pays sans savoir comment ils avaient fait leur route.
— Mon brave homme, dit-il en français et palpitant à chaque syllabe, si je ne rêve pas, tirez-moi de peine. Dites-moi en quel lieu je suis. Je me trouve perdu en cette contrée et je n’y connais personne.
— On appelle ce bois la forêt de Créquy, dit le bûcheron. Elle est sur les marches de Flandre. Mais vous qui m’interrogez, pauvre homme si défait, vous étiez captif sans doute en quelque navire, que la tempête aura naufragé sur les côtes voisines ?...
Le chevalier, au lieu de répondre, était tombé la face contre terre; et, étendant les bras en croix, il s’écriait :
— O Dieu tout-puissant I ô Vierge très-sainte I notre dame et notre grand appui, notre reine et notre mère , par quel miracle avez-vous fini ma détresse ?...
Il se releva ensuite, et dit au bûcheron, dont il voyait le cœur rempli de compassion :
— Le vieux sire Gérard est-il encore en vie ? La dame de céans et son fils et le jeune frère du sire de Créquy sont-ils vivants et en santé ?
— Ah! Jésus! 'vous les connaissez, nos châtelains! dit le bonhomme. Il y a longues années que le vieux sire est trépassé dans la douleur, pleurant la mort de
ses trois fils aînés. Le seigneur Baudouin , qui est le plus jeune , demeurant seul , a voulu s’emparer depuis de l’héritage. Il a fait pour cela de grandes peines à là dame de Créquy. Le père de la noble dame est vivant encore. Il est venu exprès, de son lointain pays de Bretagne, pour la faire consentir à un nouveau mariage , qui conserverait l’héritage de l’enfant. Car le sire de Renty a promis de le bien garder, comme parent et autrefois ami de notre défunt seigneur, à qui Dieu fasse paix. Il est puissant en vassaux et on terres; et la dame ne pouvait mieux choisir. Elle a refusé, néanmoins, jusqu’à ces tempsci, toute alliance, même celle-là. Il n’y a que peu de jours qu’on l’a pu décider, dans les intérêts de son fils; et c’est aujourd’hui même qu’on va la marier, à l’heure de sexte. Il y aura au château grande et longue fête; on y fera largesse, — et, assurément, pauvre homme, vous y recevrez une honnête aumône....
Le chevalier ne disait plus rien. Il suivait le bûcheron, dans la compagnie duquel il arriva bientôt aux abords de son château , qu’il reconnut avec transport. Tout y respirait la joie.
Les guetteurs, qui gardaient les tours du pont, voyant le pèlerin dans son état sauvage, l’empêchèrent d’entrer.
— Que demandes-tu céans? lui dirent-ils. D’où viens-tu avec cet air misérable ? Es-tu quelque matelot échappé d’esclavage?
— Je suis un pèlerin revenu d’outre-mer, répondit le chevalier, et, pour affaire très-pressante, il
faut que je parle sur-le-champ à la dame de Crequy.
— Un homme en tel désarroi ne saurait entrer au château, dirent les guetteurs; et personne ne peut parler aujourd’hui à la dame de céans. On la pare à l’heure qu’il est pour son mariage, qui va se célébrer ce matin au prochain monastère. Attendez-la, si vous voulez , à son passage.
Le chevalier attendit en silence; et, peu de temps après, la dame de Gréquy, richement parée, assise sur la haquenée d’honneur, conduite par le sire de Renty, son fiancé , et suivie de tous ses parents, à la tête desquels était son père , arrivé depuis peu pour la cérémonie, descendit sur le pont, allant au monastère prochain , où tout était disposé pour la célébration de son mariage. On voyait une teinte profonde de tristesse dans ses yeux, qui avaient beaucoup pleuré ; et aux fréquents regards qu’elle jetait sur son jeune fils, on jugeait que l’amour maternel avait seul décidé la démarche qu’elle allait accomplir.
Raoul , maîtrisant son attendrissement , arrêta la dame. sur le pont.
— Je viens , noble dame , des pays d’outre-mer, dit-il. Je vous apporte des nouvelles du sire de Gréquy, retenu depuis dix ans dans un très-dur esclavage .
La dame, à ces paroles, mit pied à terre, tant fut grande son émotion. Mais bien vite, remettant ses esprits et considérant le pauvre homme qui lui parlait, elle dit :
— Votre rapport, hélas! n’est pas véritable. Mon baron est tombé mort , avec ses frères et ses écuyers.
en conduisant sa bannière à Thonneur. Tous ceux qui l’avaient suivi périrent, excepté sept, qui s’échappèrent par la fuite.
— Raoul de Créquy ne périt point alors noble dame, car il est devant vos yeux.
Un grand mouvement se fit à ces paroles dans la foule des assistants.
— Regardez-moi, reprit le chevalier. Malgré tant de misère, et dans un tel dénûment, reconnaissez votre époux, qui autrefois vous fut si cher.
— Je ne le puis croire, s’écria la dame d’une voix étouffée , à moins que vous ne me donniez des marques. Si vous êtes mon mari, que fîtes-vous en me quittant pour le saint voyage ?
— Je rompis en deux votre anneau nuptial; je vous en laissai la moitié, et j’emportai l’autre part. Dame ! le voici, ce gage de notre foi....
Le chevalier avait tiré de la bourse, où il reposait à côté du petit reliquaire, le fragment de l’anneau. En le reconnaissant , la dame s’écria :
— Vous êtes mon cher époux! Vous êtes mon baron tant aimé !
Disant ces paroles, elle s’était jetée avec transport dans les bras du pauvre chevalier et demeurait suffoquée par la joie, la surprise et la compassion.
Le sire de Renty, parent et jadis ami de Raoul , voulait douter encore d’une vérité qui rendait impossible son mariage si longtemps désiré. Il y avait lutte dans son cœur entre la loyauté et l’intérêt.
— C’est la haute taille de Créquy, murmurait-il , mais je ne reconnais plus son visage.
Le père de la dame voyait mieux , et il disait :
— Je me rappelle tous ses traits; je les retrouve, quoique les peines l’aient bien changé. Quand nous l’aurons lavé et vêtu , je crois que tous le reconnaîtront....
L’enfant , qui avait dix ans, s’était approché aussi. C’était un noble cœur. Il se sentait tout bouleversé à la pensée qu’il pouvait retrouver son père. La dame alors, reprenant quelque peu ses esprits, sentit dans sa main la main brûlante de son jeune fils, et elle lui dit :
— Voyez, mon fils; voici enfin votre seigneur et père. Venez le saluer à deux genoux.
Le chevalier ne laissa pas au charmant enfant -le temps de s’agenouiller; il le prit dans ses bras et le pressa sur son cœur, versant sur lui les plus douces larmes qu’il eût jamais répandues.
Le bel enfant, sans être effarouché de la mine étrange de son père, de ses haillons, de sa tête rasée et de ses traits flétris , lui prodiguait avec effusion les plus tendres caresses et lui disait : — C’est pour vous que ma chère dame , ma mère , pleurait sans relâche, répétant toujours : Nous avons tout perdu , mon fils , en perdant votre père !
Les dames et les chevaliers qui entouraient cette grande scène voulaient tous voir Raoul et lui parler. On fit avertir l’abbé du monastère , qui se hâta d’accourir. On rentra au château , où le chevalier fut lavé et habillé convenablement à son rang. On couvrit d’une toque sa tête rasée, et il ne parut plus si sauvage. — Comme il disait que ses chaînes étaient
restées dans le bois où il s’était réveillé, on alla à leur recherche; et toute l’assemblée voulut, en ce lieu même, rendre grâces à Dieu et à Notre-Dame. Après quoi, le banquet des noces étant tout prêt, chacun se mit à table; et l’on but à la santé de Raoul, qui dut raconter longuement tout ce qu’il avait souffert et comment il avait été délivré de l’esclavage et de la mort.
Il avait fait prévenir son frère Baudouin , qui vint au festin et à qui il pardonna en loyal cœur chrétien tout ce qu’il avait fait durant sa captivité pour enlever l’héritage de l’enfant. La fête fut longue au château de Gréquy ; petits et grands y venaient pour voir le chevalier, et tous étaient bien reçus. Il vécut plus de vingt ans encore avec sa dame fidèle , bâtit un monastère au lieu de son arrivée miraculeuse, et fit de grandes largesses, partout aux environs, à toute chapelle de Notre-Dame.
si on néglige les traditions populaires dans ces époques d’ignorance, l’histoire ne se composera que de nomenclatures qui sont encore moins certaines que les légendes.
Musaeüs.
Parmi les chevaliers du Hainaut qui accompagnèrent le bon comte Thierry d’Alsace, quand saint Bernard eut prêché la seconde croisade, on remarquait Gilles ou Gillion de Trazégnies, noble et puis-
sant seigneur, qui avait pris la croix par suite d’un vœu intéressé (1 ).
Gillion, grand et beau, robuste et fort merveilleusement, était un preux renommé à la cour de Hainaut et à la cour de France. Il avait épousé la belle princesse Marie, fille du comte d’Ostrevant; et jamais, disent les vieux récits, on ne vit plus beau et plus illustre couple. Jamais aussi on n’en vit de plus heureux, du moins pendant la première année de leur union.
Mais deux ans s’étant écoulés sans que Marie eût l’espoir de devenir mère, un nuage triste vint troubler la joie de Gillion. Comme il était en son château de Trazégnies, tout dolent et pensif à ce sujet, il entra dans sa chapelle; et priant avec grande ardeur, il fit vœu de ?e croiser et de faire le pèlerinage armé de Jérusalem, aussitôt que sa chère Marie donnerait les premiers signes qui lui promettraient d’être père.
Trois mois après, Marie s’étant reconnue enceinte, il lui apprit son vœu. Nonobstant les larmes qui coulèrent en abondance, il se disposa à le remplir. Il se rendit à la cour de Hainaut, vendit au comte sa ville d’Ath, pour se procurer de suffisantes ressources, équipa une troupe convenable à sa dignité, et, s’arrachant aux tendres embrassements de sa chère épouse désolée, il partit, promettant de faire
(1) La bibliothèque d’Iéna possède un manuscrit intitulé Histoire de Gilion de Trasignyes et de dame Marie sa femme. C’est cette histoire que nous donnons en abrégé. L’auteur l’a écrite pour Philippe le Bon. MM. C. P. Serrure et A. Voisin en ont publié l’introduction et le dernier chapitre à la suite de leur curieuse édition du Livre de Baudoyn , imprimée à Bruxelles en 1836.
diligence et d’être de retour pour la naissance de son enfant.
Quoiqu’il se mît en marche en même temps que Thierry d’Alsace, il paraît qu’il ne suivit pas la même route, car il alla d’abord à Rome. De là, s’étant embarqué, il parvint heureusement au port de Jaffa, d’où il se rendit sans mésaventure à Jérusalem.
Après avoir adoré dans les saints lieux, visité pieusement le sépulcre du Sauveur et donné quelques bons coups de lance dans les batailles qui se livraient là tous les jours, il crut son vœu rempli; et laissant au roi de Jérusalem ses meilleurs hommes d’armes, il reprit, avec une petite escorte, le chemin de Jaffa, pressé de revoir sa chère Marie.
Mais, en un lieu sauvage qu’il lui fallut traverser, son passage fut coupé par un parti de Safasins contre lesquels il ne put éviter de se mesurer. Après une longue défense, couvert de blessures et demeuré seul sur le champ de bataille, il fut pris et emmené au Kaire, où le Soudan le fit jeter dans un cachot.
Pendant qu’il se guérissait lentement, la dame de Trazégnies accouchait de deux beaux garçons jumeaux, dont l’un fut appelé Jean et l’autre Gérard.
Gillion , dans sa douleur, ne se consolait qu’en priant Notre-Seigneur et Notre-Dame, en qui il avait espoir.
Lorsqu’il fut guéri , le Soudan lui fit dire qu’il devait embrasser la religion de Mahomet ou se préparer à mourir. Le chevalier répondit qu’il ne serait jamais renégat. Le tyran égyptien envoya donc trois
Sarasins pour le prendre et l’amener sur la place des supplices. Gillion avait retrouvé toute sa grande force; il assomma ses trois bourreaux et avec eux le geôlier. Puis, sortant de son cachot, il vint seul devant le Soudan, qui fut très-surpis. La belle Graciane, fille du Soudan, ravie de la ‘haute et bonne mine du chevalier, demanda un répit à sa mort. Il fut reconduit dans la prison des esclaves; et le tyran, voulant le mieux connaître , le fit se montrer en divers exercices. Gillion l’étonna par son adresse à dompter les chevaux les plus rebelles et par sa vigueur à manier le cimeterre et la lance.
Graciane ne l’avait pu voir sans lui porter intérêt; elle vint le trouver dans sa prison , aux heures où il était renfermé, pour l’engager à honorer Mahomet, lui promettant dans ce cas de grandes dignités. Gillion ne répondait à de tels conseils qu’en parlant à la princesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ , dont il la priait d’embrasser la foi.
Sur ces entrefaites, dit la légende, le Soudan de Damas vint assiéger le Kaire; une grande bataille se livra sous les murs de la ville; le Soudan fut vaincu et emmené prisonnier. Graciane, effrayée par les premiers fuyards, inquiète pour son père et ne sachant pas encore tout son désastre, avait fait donner des armes à Gillion, qui, sortant le soir à la tête d’une petite troupe , marcha droit à la tente du soudan de Damas, sans éveiller le camp, tua le monarque vainqueur, ramena le Soudan, et sans se découvrir rentra dans sa prison.
Le lendemain matin , le tyran , voulant connaître
son libérateur, en demandait des nouvelles à tout le monde, mais personne ne pouvait lui en donner. Graciane lui apprit alors que c’était Gillion, et elle le fit paraître devant lui dans l’équipement qu’il avait porté la veille. Le monarque reconnaissant se sentit tout changé à l’égard de son captif; il l’embrassa et lui donna la liberté , à condition qu’il le servirait désormais dans ses armées. 11 prévoyait des événements et de grands combats qui ne se firent pas attendre.
Plusieurs rois et princes sarasins, amis du Soudan de Damas que Gillion avait tué, vinrent bientôt assiéger plus étroitement la ville du Kaire. Sous la conduite du chevalier, les armées du Soudan restèrent partout victorieuses; et une paix honorablement conquise fut le fruit de la vaillance et de la sage hardiesse du sire de Trazégnies. Le suzerain du Kaire le récompensa de son mieux , car il le fit son premier ministre.
Chéri du père, Gillion était aussi de plus en plus l’objet des tendres affections de la fille. Dans l’espoir d’étouffer la passion qu’il avait fait naître, et dont la religion et l’honneur lui faisaient un devoir de se défendre, il déclara à la pauvre princesse égyptienne qu’il était marié en Europe, et que sa foi ne lui permettait pas, comme aux musulmans, d’avoir plus d’une femme. Cette nouvelle affecta Graciane si rudement, qu’elle tomba dans un état de langueur qui fit craindre pour ses jours.
Cependant il y avait plus de trois ans que Gillion était parti de son pays, où le bruit de sa mort s’é-
tait répandiifgénéralement. Mais sa femme ne pouvait se résoudre^ y croire.
Alors arriva au Kaire un certain chevalier Amaury, dont nous ne saurions dire l’origine. Ce que nous en savons, c’est qu’il n’avait pu voir impunément les charmes de la dame de Trazégnies, et qu’il avait entrepris son voyage dans l’espoir qu’en rapportant à la belle Marie les preuves incontestables de la mort de son époux, il parviendrait à le remplacer auprès d’elle.
Poursuivant au Kaire ses actives recherches, il sollicita une audience du premier ministre; et sa surprise fut grande en reconnaissant Gillion de Trazégnies lui-même. Jusque-là sa passion avait pu être légitime, si alors il l’eût étouffée. Mais il la conserva, tout en sentant qu’elle devenait criminelle. Il marcha en conséquence, ek, changeant subitement de système, il prit le ton de la douleur.
— C’est vous que je cherchais, dit-il; je suis porteur de tristes nouvelles. Votre femme Marie est morte en couches avec son enfant.
Il espérait de la sorte engager le bon seigneur à contracter d’autres liens qui l’eussent retenu en Égypte. Il s’en fût fait un appui pour ses projets.
Accablé de ces nouvelles fatales , Gillion se mit à pleurer en grande amertume; et il fit rester près de lui Amaury, qu’il harcelait de questions.
Le déloyal chevalier eût bien voulu repartir pour mettre à profit sa perfidie, en trompant Marie à son tour. Mais deux jours après, une nouvelle guerre étant survenue, Gillion pria Amaury de le suivre. Un
chevalier ne pouvait rejeter telle requête. Ils marchèrent donc ensemble à la bataille. Le traître Amaury reçut là le châtiment de sa félonie : il y fut tué. Gilliôn, blessé et renversé de son cheval, fut fait prisonnier et enfermé dans un fort. Ce fut Graciane qui parvint à lui procurer la liberté.
Elle avait appris la mort de la dame de Trazégnies; renaissant à l’espérance, elle avait recouvré la santé. Gillion ne fut pas insensible à une tendresse si constante. Le Soudan , vaincu par les sollicitations de sa fille, consentit à leur union, que des fêtes brillantes célébrèrent.
La princesse avait embrassé le Christianisme en secret, et dix-sept années passèrent sans que le souvenir de l’Europe vînt troubler la paix de Gillion.
Un jour, on lui vint dire que deux jeunes chevaliers chrétiens, nouvellement arrivés, demandaient l’honneur d’être admis en sa présence. Ils sont introduits; Gillion est frappé de. retrouver dans l’un d’eux le portrait vivant de sa chère Marie; il leur demande quel pays les a vus naître ; quelques paroles expliquent tout; ce sont ses deux fils qui l’embrassent. Leur mère est vivante, et fidèle au souvenir de son époux, qu’elle pleure toujours. Amaury seul fut coupable. Mais la tendre Graciane, présente à cette explication, est tombée sans mouvement. Lorsqu’elle revient à la vie, confiante dans les sentiments d’honneur de son époux, elle veut le suivre en Europe.
Du consentement du Soudan, à qui il promet de revenir le défendre s’il lui survient quelque guerre,
le sire de Trazégnies s’embarque avec Graciane, qu’il traite désormais comme sa sœur, et avec ses deux fils, qui déjà, dans d’illustres combats, ont fait d’ éclatantes prouesses. On arrive à Rome; Graciane est baptisée, ou du moins son baptême est reconnu et béni par le souverain pontife; et en continuant de cheminer, on finit par se retrouver dans le Brabant. Là, Gillion prie un gentilhomme de sa compagnie d’aller annoncer sa venue « à madame Marie, sa femme. Le gentilhomme partit donc et fit tant qu’il arriva au château de Trazégnies.
(( Comme homme sage, il commença par saluer la dame et lui annoncer qu’il avait ouï dire que ses deux fils avaient retrouvé Gillion, leur père, et qu’en peu de temps ils devaient le ramener. Il ne voulait pas faire savoir que Gillion était si près, parce que autrefois, dit le naïf conteur, femmes sont mortes de joie. »
Quand la dame entendit ce message, elle fit grande chère au gentilhomme , et lui demanda ;
— Ne savez-vous point s’ils sont en deçà de la mer?
— L’envoyé répondit qu’il ne pouvait le dire, mais qu’il avait vu un homme qui leur avait parlé. Pendant trois heures, il laissa la dame en cette première joie. Puis il reprit :
— Madame, je vous dirai maintenant que demain , après dîner, vous recevrez votre mari et vos deux fils dans ce château.
— Ah! mon ami, s’écria la dame, en est-il ainsi? Et de la grande joie qu’elle eut, elle embrassa
le gentilhomme. Puis elle fit tendre et parer la maison; et elle invita les chevaliers et écuyers ses voisins, avec leurs femmes et leurs filles, à venir l’aider le lendemain à fêter son mari. Tous vinrent, le cœur en liesse.
Le jour suivant, Gillion arriva avec ses deux fils et Graciane. La dame de Trazégnies se jeta au cou de son mari et l’embrassa longuement; puis elle baisa ses deux fils et Graciane, et fit mettre tout le monde à table. Gillion était assis entre ses deux femmes et servi par ses deux fils.
Quand on eut soupé, Gillion parla à dame Marie, sa femme, et lui dit :
— Ma très -chère amie, étant captif en Égypte, il me fut dit et attesté par le chevalier Amaury, que vous étiez morte en couches, vous et votre enfant. De la grande douleur que j’en eus, je fis vœu , puisque vous n’étiez plus de ce monde, de ne jamais retourner dans mon pays. Plus lard, je me remariai à cette noble dame que vous voyez, et qui m’avait sauvé la vie. Car sans elle je serais mort. Je l’ai fait baptiser à Rome; et maintenant elle n’est pour moi qu’une sœur, à moins que vous n’alliez avant elle de vie à trépas.
— Sire, répondit la dame de Trazégnies après un moment de silence, puisque vous avez épousé cette dame et qu’elle vous a sauvé, veuillez ne plus me considérer comme votre femme. Mon désir est de me retirer dans une abbaye, où, tant que je vivrai, je prierai Dieu pour vous.
— Dame, dit Graciane en intervenant, à Dieu
ne plaise' que je vous sépare de votre loyal seigneur! Et elle se mit à pleurer; si bien que le lendemain, les deux dames, de concert, se rendirent ensemble à l’abbaye de l’Olive, où elles se vouèrent au service de Dieu. »
Gillion, très-ému, partagea alors ses domaines entre ses deux fils, et se retira dans l’abbaye de Cambron, où le comte de Hainaut et ses chevaliers le venaient voir pour entendre le récit de ses merveilleuses aventures.
Un an ne s’était pas écoulé depuis son retour, quand ses deux femmes moururent. Il fit élever trois tombes dans l’abbaye de l’Olive, disant que l’une des trois était pour lui; et peu après vint un messager du Soudan du Kaire qui réclamait sa promesse; car il était attaqué par plusieurs princes sarasins. Le sire de Trazégnies dit adieu à ses deux fils en pleurs, retourna au Kaire, reprit le commandement des troupes égyptiennes, battit et dispersa les ennemis du Soudan. Mais dans la dernière affaire il reçut une blessure si grave, que tous les soins ne le pouvaient sauver.
Quand il reconnut qu’il lui fallait mourir, il fit promettre au Soudan d’envoyer son cœur à l’abbaye de l’Olive, où il s’était fait préparer un tombeau; ce que le Soudan exécuta fidèlement. — Et l’auteur de La vraie histoire du preux Gilion de Trasignies dit avoir visité les trois tombes (au quinzième siècle), avant de commencer à écrire son récit.
PHILIPPE D’ALSACE