XXVI. — PHILIPPE D’ALSACE
Digne fils de son noble père.
Meyer.
Philippe d’Alsace, fils de Thierry, ne s’occupa pendant quatre ans que d’assurer le bonheur de son peuple, puis, en 1173, voyant ses États dans le calme, sûr qu’au besoin ils seraient protégés par Baudouin de Hainaut, devenu son beau-frère (1), il crut qu’il ne pouvait mieux honorer la mémoire de son père vénéré que par une expédition en Palestine, contrée où déjà il avait combattu. Confiant donc la régence de la Flandre à sa sœur Marguerite, qu’il désignait pour son héritière en cas de mort, car il n’avait pas d’enfants, il prit la croix, en cette même année , avec le plus grand appareil , dans l’église de Saint-Pierre de Gand.
Comme il allait s’embarquer avec ses chevaliers, il lui fallut s’arrêter pour une de ces guerres étroites, mais sanglantes, qui troublaient cette rude époque. Robert, prévôt d’Aire et chancelier de Flandre, homme que Philippe chérissait, ayant été nommé évêque de Cambrai, et s’en allant prendre possession de son diocèse , venait d’être assassiné auprès de Condé par les satellites de Jacques d’Avesnes, seigneur trèspuissant du Hainaut, qui disait avoir été offensé par lui. Au bruit de ce meurtre, le comte de Flandre, résolu à venger son ami , réclama l’aide du comte
(1) Il ayait épousé Marguerite d’Alsace.
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de Hainaut. Les deux princes, unis dans leur colère, se mirent en marche contre Jacques d’Avesnes ; ils assiégèrent et prirent Condé, qu’ils démantelèrent ; ils allaient dépouiller le sire d’Avesnes de ses États dans le Hainaut et le Vermandois, lorsque l’archevêque de Reims intervint et réussit à réconcilier Jacques avec ses suzerains. Mais dès qu’ils se furent retirés, le sire d’Avesnes reprit les hostilités, et ne se rendit que quand ses domaines eurent été dévastés par le fer et le feu.
Alors seulement, comptant sur la paix, Philippe d’Alsace partit pour la terre sainte au printemps de l’année 1177, avec Rogier, châtelain de Courtrai, Robert, avoué de Béthune, Hugues d’Oisy , Basse de Gavre, Henri deMorselle, Gérard de Tournay, Henri, châtelain de Bourbourg, et beaucoup d’autres seigneurs flamands et français. Il emmenait une armée assez nombreuse , fournie par toutes les cités ; ainsi la ville d’Ypres envoyait cinq cents croisés sous la bannière de son châtelain. Tous ces pèlerins armés s’embarquèrent dans les ports de la Flandre.
Les guerriers que conduisait Philippe arrivèrent, après une traversée longue et périlleuse, devant Ptolémaïs , appelée plus généralement Saint-Jean d’Acre. Ils débarquèrent là au mois d’août 1177, et furent reçus par les chrétiens de la Palestine avec les plus vives démonstrations de joie. On n’avait pas oublié Thierry d’Alsace.
Le roi Amaury était mort; son fils Baudouin IV régnait à Jérusalem ; mais ce prince , à peine en âge de gouverner (il n’avait que dix-sept ans), était dé-
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voré par une lèpre affreuse qui lui a laissé le triste surnom de Roi lépreux. Il ne régnait donc que de nom. Effrayé par les armes menaçantes de Saladin, Soudan d’Égypte, alors le plus redoutable ennemi des chrétiens, plein de vénération pour le fils de Thierry, et connaissant trop son malheureux état , le jeune roi offrit à Philippe l’administration du royaume de Palestine. Le comte de Flandre, modeste comme son père, refusa ces honneurs, disant qu’il était venu pour obéir et non pour commander, pour combattre les infidèles et non pour gouverner la terre sainte.
Ce fut Raymond, comte de Tripoli, descendant de Raymond de Saint-Gilles, le compagnon de Godefroid, qui accepta cette régence.
Les chrétiens rêvaient une grande expédition en Égypte; ils l’avaient déjà tentée et n’avaient essuyé de ce côté-là que des revers. On offrit au comte de Flandre le commandement général des armées dans la guerre qu’on voulait entreprendre. Philippe le refusa aussi; il désapprouva l’expédition, comme s’il eût prévu les désastres dont l’Égypte était le foyer pour les soldats de la Croix. Il pensa avec sagesse qu’il fallait garder une conquête mal assurée avant de chercherà l’étendre; et, en effet, bientôton apprit que Saladin amenait une armée formidable sur la Palestine. La flamme dévastait sur son passage les hameaux et les bourgs; les chrétiens fuyaient partout devant lui.
Baudouin IV, tremblant, s’enferma dans Ascalon. Saladin , qui déjà partageait à ses émirs les villes de
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la terre sainte, vint assiéger les croisés. Suivant le conseil de Philippe, dans une circonstanee aussi décisive, les chrétiens firent une sortie, livrèrent bataille et défirent les musulmans, dans les mêmes plaines où Godefroid de Bouillon les avait battus déjà. La vraie Croix était encore l’étendard et l’égide des chevaliers. Dans cette journée, signalée par de grandes prouesses , Saladin fut mis en pleine déroute, son armée exterminée , et lui-même obligé de s’enfuir, seul et sans escorte, sur un chameau, à travers le désert.
Après cette victoire, Philippe ayant eu quelques différends avec les templiers , dont on pouvait déjà prévoir les tendances despotiques, se sépara d’eux, et se joignant à Bohémond IV, prince d’Antioche , il alla mettre le siège devant le fort de Harenc, que les infidèles avaient repris. On voit dans quelques chroniques qu’il battit et dispersa les corps de Sarasins venus au secours de cette place. Mais n’ayant pu l’enlever , attristé du peu d’union qu’il remarquait entre les chefs chrétiens de l’Asie , le comte de Flandre jugea promptement qu’il ne pourrait seul sauver la Palestine, et if se décida à regagner l’Europe. Il alla faire ses dévotions à Jérusalem , visita pieusement le tombeau de Sibylle d’Anjou , sa digne mère , fit ses pâques de l’année 1178 dans l’église du Saint-Sépulcre, et reprit le chemin de ses États.
Oudegherst raconte que, dans ce voyage de retour, Philippe d’Alsace, assailli par une nuée de Turcs, les tailla en pièces, tua de sa main leur chef à la stature énorme et prit son bouclier, qui portait
LES SARASINS A JÉRUSALEM
le lion de sable en champ d’or; d’où sont venues, ajoute-t-il, les armoiries des comtes de Flandre. Mais ces armoiries paraissent plus anciennes.