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XXVII. — LES SARASINS A JÉRUSALEM

SALADIN

Jérusalem n’est plus la reine des cités.

Racine, Athalie.

Les historiens reconnaissent que l’infortuné roi Baudouin IV, étant devenu majeur, fit ce qu’il put, dans les intervalles que lui laissait sa maladie, pour s’opposer au progrès de Saladin; il eut même quelquefois de grands avantages sur lui; mais son mal, qui croissait tous les jours , l’ayant forcé à choisir un homme qui gouvernât sous son autorité, il hésita entre les plus habiles, dont il se défiait. Il maria sa sœur Sibylle, veuve du marquis de Montferrat , avec Guy de Lusignan, qu’il créa comte de Jaffa et d’Ascalon, et qu’il déclara gouverneur du royaume. Il indisposa ainsi les seigneurs qui croyaient avoir des droits à cette dignité , et il se repentit bientôt luimême de ce choix , car Lusignan ne se montra ni habile ni vaillant. Il révoqua donc les pouvoirs qu’il lui avait donnés et fit couronner le petit Baudouin V, fils du premier mariage de Sibylle; mais les choses allaient si mal, et on avait tant à craindre de Saladin , qu’on envoya une ambassade en Occident pour réclamer de prompts secours.

Le patriarche partit donc avec les deux grands

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maîtres du Temple et de l’Hôpital. Ces hommes éminents s’adressèrent au roi de France Philippe-Auguste, qui n’avait alors que dix-huit ans, au roi d’Angleterre Henri H, à qui le pèlerinage de Jérusalem avait été imposé en expiation du meurtre de saint Thomas de Cantorhéry, à l’empereur d’Allemagne Frédéric Barberousse , premier du nom , et à d’autres souverains. Tous accordèrent quelques subsides et engagèrent leurs sujets à marcher pour la guerre sainte; mais aucun de ces princes ne put quitter ses États embarrassés, et les envoyés s’en retournèrent affligés et mécontents. On leur a reproché d’avoir trop violemment semoncé ceux qu’ils ne devaient que prier. Des chroniques ont blâmé ^rtout le patriarche Héraclius; mais on oublie trop que la détresse lamentable des chrétiens de la Palestine devait le rendre exigeant et impatient peut-être.

Le retour des ambassadeurs dans la Palestine jeta tout le monde dans la consternation. L’abandon où se trouvaient les chrétiens de Jérusalem eut de funestes effets. Un Anglais nommé Robert de Saint-Alban , chevalier du Temple , mais méchant homme , sans religion, sans conscience, sans honneur, dit Maimbourg, ne voyant plus fortune à faire parmi les chrétiens, s’alla rendre à Saladin et lui offrit ses services contre ses frères, lui promettant de les détruire et de lui livrer Jérusalem. Pour lui donner assurance de fa foi qu’il lui jurait, il se fit mahométant.

Saladin , qui le connaissait pour l’un des plus vaillants parmi les chevaliers, lui donna sa nièce en mariage et le mit à la tête d’une armée avec laquelle

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il fit d’effroyables dévastations dans la Palestine. Mais comme il s’approchait de Jérusalem , qu’il croyait surprendre, le peu de gens de guerre qu’il y avait dans la ville étant sortis par les poternes lorsque le traître ne pensait à rien moins, le surprirent, taillèrent ses gens en pièces , et le contraignirent à fuir honteusement. Cette petite action consola un peu Baudouin IV, qui mourut peu de jours après , âgé de vingt-cinq ans. Sept mois après, le* petit roi Baudouin V mourut empoisonné.

Des partis s’élevèrent alors pour la succession au trône. Raymond de Tripoli y prétendait, comme, le plus proche parent des rois défunts. Mais les grands du royaume et les templiers voulaient conserver Sibylle pour leur reine ; seulement ils lui demandaient de rompre son mariage avec Guy de Lusignan , qu’ils ne trouvaient ni brave ni habile. Sibylle se sépara donc de son mari; après quoi, ayant convoqué les grands et les templiers, elle les pria de jurer qu’ils reconnaîtraient pour leur roi l’époux qu’elle allait prendre. Tous le jurèrent, et alors elle déclara qu’elle ne pouvait avoir pour époux, étant chrétienne fidèle, que Guy de Lusignan. L’assemblée se trouva liée ainsi par son serment.

Mais tous ne se soumirent pas. Raymond III , comte de Tripoli , descendant de cet illustre Raymond de Toulouse mort en 1105, se sépara des chevaliers de la Croix et se retira dans ses Etats.

Saladin, instruitde cette rupture, envoya au comte Raymond un émissaire chargé de lui proposer, s’il voulait joindre ses troupes aux siennes contre Guy

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de Lusignan et embrasser sa loi. , de le mettre sur le trône de Jérusalem.

Raymond accepta, et ouvrit les chemins de sa principauté. Il avait si bien caché sa trahison que Sibylle lui confia le commandement de l’armée qui allait défendre Tibériade. Il l’exposa dans des défilés où elle périt; le roi fut pris, la vraie Croix tomba au pouvoir des Sarasins. Saladin, qui détestait les templiers, fit trancher la tête à tous ceux qui se trouvèrent parmi les prisonniers; lui-même il tua de sa main Renaud de Châtillon (1). Après ces horreurs, Saladin alla prendre Ptolémaïs, qui, n’ayant plus de défenseurs, se rendit et fut complètement épargnée; ce qui fut cause que, dans l’espoir d’un pareil ménagement, toutes les places , excepté'Tyr, Ascalon et Jérusalem , se rendirent aussi sans hésiter.

Le vainqueur marcha aussitôt devant Jérusalem , qu’il investit le 15 septembre de l’an 1187.

Les historiens disent qu’il y avait alors dans cette place soixante mille hommes en état de porter les armes. Baléan d’Ibelin les commandait; pour donner du cœur aux bourgeois , il créa parmi eux plusieurs chevaliers. Les Sarasins furent étonnés du grand nombre d’hommes armés qu’ils virent sur les murailles; ils n’assiégèrent pas moins et rencontrèrent d’abord une grande résistance. Plusieurs fois les assiégés firent des sorties et brûlèrent les machines ennemies. On a remarqué que dans ces sorties la plupart des chrétiens avaient à la main des pelles avec

(1) Chevalier du Temple, qui avait massacré et pillé une caravane égyptienne et avait refusé réparation de ce brigandage.

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lesquelles ils jetaient de la poussière aux yeux des Sarasins. Mais malgré les pierres et le plomb fondu qu’on lançait du haut des remparts sur les assiégeants', protégés par de grandes targes (1), ils minèrent si bien trente mètres des murailles , qu’elles s’écroulèrent.

Alors on n’entendit plus dans Jérusalem que des cris et des gémissements. L’épouvante fit de ce peuple corrompu un peuple pénitent; il recourut, dans le danger , à ce Dieu qu’il offensait sans remords quand il n’avait ou ne voyait rien à craindre. On se frappait la poitrine; on se prosternait dans les églises et dans les monastères; on faisait des processions pieds nus , mais on ne courait plus aux armes.

On proposa divers moyens, dont le plus approuvé était pour les habitants de sortir tous ensemble , de faire un dernier effort pour délivrer la cité sainte ou mourir avec honneur en défendan t la religion ; mais des avis plus sages représentèrent que les ennemis étaient trop bien retranchés pour être forcés dans leur camp et trop nombreux pour être vaincus ; et il fut reconnu que la seule ressource pour obtenir la clémence du vainqueur était une prompte soumission. Baléan fut député vers Saladin.

— Je savais bien , lui dit le Soudan , que vous viendriez me demander la paix; il fallait l’accepter lorsque je l’offrais moi-même; il n’est plus temps de parler de capitulation. J’entrerai dans Jérusalem et je purifierai par le sang des chrétiens cette ville sainte que vous avez souillée en y entrant par le massacre

(1) Vastes boucliers qui couvraient tout un homme.

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de tant de musulmans. J’en ai fait le serment, et je ne puis devenir parjure. ^

Les chrétiens, lorsqu’on leur rapporta cette réponse, tombèrent dans la plus grande désolation; ils prièrent Baléan de retourner auprès du vainqueur et de ne rien négliger pour le fléchir. Baléan sortit de nouveau en parlementaire et offrit à Saladin cent mille bezans d’or, qui furent refusés. Il pria alors l’inflexible Sarasin de poser des conditions. Saladin répondit : On n’accorde pas de conditions à une ville prise. — Eh bien, dit alors l’envoyé, ne vous en croyez pas encore maître. Jérusalem ne manque pas de défenseurs; la plupart ne combattent pas en ce moment, croyant à une capitulation; ils attendent; mais dès qu’ils verront que toute espérance est perdue, vous les trouverez intrépides; ils brûleront leurs maisons, leurs effets, leurs richesses, ils feront périr les cinq mille musulmans qui sont leurs prisonniers;

, ils se feront tuer tous , mais én vendant cher leur vie, et Jérusalem, qui est aussi pour vous la ville sainte, ne sera plus qu’un monceau de ruines.

— Revenez demain, dit alors le Soudan effrayé; je vais consulter les docteurs de ma loi sur le serment qui me lie; jusque-là, je vous accorde une trêve.

Les imans consultés répondirent que Saladin ne violerait pas son serment, s’il obtenait des chrétiens qu’ils se rendissent à discrétion et qu’alors il leur permît de racheter leur vie à prix d’argent.

Sur cette décision, un traité se signa le 2 octobre, anniversaire du jour où, selon les légendes arabes,

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avait eu lieu le transport de Mahomet dans les sept deux (1); les hommes devaient payer pour leur rançon dix besans, les femmes cinq, les enfants deux; ceux qui ne pouvaient remplir cette condition étaient^ vendus comme esclaves (2).

Les habitants de Jérusalem , qui avaient tant pleuré pour avoir une capitulation, pleurèrent plus amèrement encore lorsqu’ils en reçurent les conditions. Sa-' ladin exigea que tous les Francs ou chrétiens latins sortissent de la ville, n’emportant de leurs biens que ce qu’ils en pourraient charger sur leurs épaules. Il n’y voulut laisser que les Grecs , les Syriens , les Arméniens et les Jacobites.

On ne vit jamais, dit Maimbo.urg, de spectacle plus lamentable que celui de tant de gens de toutes conditions contraints à quitter la ville sainte que leurs pères avaient si glorieusement conquise et pour laquelle ils n’avaient jamais eu tant de tendresse. On n’entendait que des gémissements, des pleurs, des sanglots; tous, en se séparant du saint Sépulcre, l’arrosaient de leurs larmes et le baisaient pour la dernière fois. Les mères se chargeaient de ceux de leurs enfants qui n’étaient pas encore en état de marcher. Les hommes robustes portaient sur leurs épaules leurs

(1) Voyez cette légende dans les Légendes de Vautre monde.

(2) Marin, Histoire deSaladin, liv. VIII. Cet écrivain, mort en 1809, avait publié son Histoire de Saladin en 1758, 2 vol, in-12. Séduit par les chroniqueurs orientaux , il est beaucoup trop favorable à Saladin. (Le vrai nom de Marin était Marini). Walter Scott {Richard en Palestine ou le Talisman) a suivi Marini ou Marin dans sa partialité pour les Sarasins.

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parents à qui la vieillesse ou la maladie avaient ôté les forces.

Le jour fixé pour le départ étant arrivé , on ferma toutes les portes^, excepté celle de David, par laquelle seule les Latins devaient défiler devant Sala-* din, assis sur un trône élevé. Il avait déclaré qu’il n’entrerait dans Jérusalem qu’après que tous les Francs en seraient sortis ; et il considérait leur expulsion comme la plus belle partie de son triomphe. Le patriarche, avec tout le clergé , marchait en tête de ce lugubre cortège. La reine Sibylle venait après lui, menant par la main les deux petites princesses ses filles , escortées de tous les seigneurs; à leur vue, Saladin, qui savait être quelquefois bienveillant, descendit de son trône , il reçut la reine avec respect, lui promit la liberté de son mari et lui donna une escorte pour la conduire avec sa suite jusqu’à Ascalon , où elle voulait se retirer.

Le peuple passa ensuite; en voyant le triste dé-* nûment de ces infortunés , leur misère et leurs larmes , Saladin parut touché; et comme il vit que des femmes et des jeunes filles jetaient des cris lamentables en tendant 'vers son trône des mains suppliantes, il fit arrêter la troupe et demanda ce que ces infortunées désiraient de lui. Elles répondirent que, pour comble de douleur, elles avaient perdu, à la bataille de Tibériade, les unes leurs maris, les autres leurs pères, qui peut-être étaient du nombre des captifs , et qu’elles suppliaient le sultan de ne pas les priver de cet unique appui après la perte de tous leurs biens. Saladin fit rechercher aussitôt les prisonniers que ces

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malheureuses réclamaient, les leur rendit, et joignit à cette grâce de généreuses libéralités pour soulager leur détresse.

A coté de cette noble action, il est triste d’opposer les férocités du comte de Tripoli. Ayant perdu tout sentiment d’humanité, avec sa religion qu’il avait reniée , cet homme abominable fit enlever à ces pauvres bannis, aussitôt qu’il les vit dans ses États, tout ce que les Sarasins leur avaient laissé , et il les chassa de ses terres. Les malédictions du pauvre ne tombèrent pas en vain sur ce monstre. Au lieu de lui donner le trône de Jérusalem promis à son apostasie, Saladin lui fit savoir qu’il eût à se retirer de son comté de Tripoli, où il était en horreur : et le renégat entra, a ce message, dans un transport de rage qui l’étouffa tout. à coup : digne mort d’un déserteur de la sainte Église.

Après que tous les enfants de la vraie foi chrétienne eurent quitté Jérusalem , Saladin y fit son entrée avec pompe , au milieu de son armée riche de tant de dépouilles; il était suivi du roi captif, du grand maître du Temple, des grands du royaume et ' de vingt mille prisonniers qu’il envoya le lendemain à Damas. Son premier soin fut de faire disparaître tous les insignes de la religion chrétienne. Les églises furent profanées par les soldats, qui, après les avoir pillées, les changèrent en écuries. Ces barbares outragèrent ensuite la sainte Croix et la traînèrent dans les rues, depuis le temple jusqu’à la tour de David. Mais Saladin défendit que l’on touchât à l’église du Saint -Sépulcre , car les musulmans ont toujours ré-

véré Notre-Seigneur Jésus-Christ , qui est pour eux un grand et saint prophète ; et il obligea les Syriens à la racheter. Il fit aussi publier un édit par lequel il défendait d’inquiéter les chrétiens (1) et de rien tenter contre l’église du saint tombeau.

(( Ainsi, ajoute Maiinbourg, Jérusalem, qui avait été si heureusement délivrée de la tyrannie des Sarasins par les premiers princes croisés , sous le pontificat d’Urbain II , et gouvernée par neuf rois chrétiens durant quatre-vingt-huit ans , depuis Godefroid de Bouillon jusqu’à Guy de I.usignan , fut reprise par les barbares sous le pontificat d’Urbain III et soumise à Saladin. »

Peu de temps après, la reine Sibylle rendit Ascalon , pour la rançon du roi son époux et du grand maître des templiers.

Cette terre a dévoré ses habitants.

Bulle de Grégoire VIII.

Jérusalem était retombée le 2 octobre 1187 sous le joug des Sarasins; dès le mois suivant, l’Europe chrétienne se montra épouvantée de ce désastre immense et des récits douloureux qui l’entouraient.

Dans ces vastes calamités, les plus sages et les plus sensés parmi lés fidèles reconnaissaient un châtiment de Dieu. Le plus grand nombre des chefs n’avaient

(1) Il ne s’agissait que des chrétiens grecs (schismatiques).

pris la croix que pour conquérir des principautés, et plusieurs au prix horrible de l’apostasie. Par leurs crimes-, leurs dissolutions et leurs lâchetés, plusieurs autres s’étaient montrés indignes d’habiter la terre sainte. Dès que la nouvelle de la catastrophe eut éclaté sur l’Europe chrétienne, le saint pape Urbain III. en mourut de douleur. Son successeur, Grégoire VIII , qui ne devait lui survivre que de quelques jours (1), publia, à la date du 4 des calendes de novembre , une bulle qui appelait les fidèles à la troisième croisade générale. Quoique appesanti par l’âge et les peines, le pieux archevêque de Tyr, appelé Guillaume, comme l’historien des premières croisades, était venu de l’Asie en Occident réveiller les guerriers.

« Nous avons appris, disait dans sa bulle le souverain pontife, nous avons appris avec larmes la sévérité redoutable des jugements que Dieu vient d’exercer sur Jérusalem et la terre sainte. Nous avons été pénétré de douleurs si vives, que nous nous sommes écrié avec le Psalmiste : « Seigneur ,

» les nations ont envahi votre héritage, elles ont » souillé votre temple; et les corps de vos saints ont » servi de pâture aux bêtes de la terre et aux oiseaux » du ciel. »

» A la suite des dissensions intestines que la méchanceté des hommes avait fait naître dans la terre sainte, Saladin, maître d’une armée formidable, est venu fondre sur elle à l’improviste. Le roi et les évêques , les templiers et les hospitaliers mar-

(1) Il mourut le 17 décembre, même année 1187.

chèrent à sa rencontre, portant avec eux la Croix du Seigneur. Le combat s’engage ; nos frères sont vaincus; la sainte Croix tombe entre les mains des ennemis; le roi est fait prisonnier; les évêques sont massacrés; ceux des chrétiens qui échappent à la mort ne peuvent éviter l’esclavage ; la fuite seule en sauve à peine quelques-uns, qui disent avoir vu périr sous leurs yeux la totalité des templiers et des hospitaliers . »

L’archevêque de Tyr achevait ce tableau en racontant les discordes des chrétiens de la Palestine, abattus successivement par Saladin, et la dernière grande bataille où le reste des soldats de la Croix avait péri ; en montrant le royaume de la Palestine s’échappant des faibles mains de Guy de Lusignan ; ce roi captif, après la perte de toute son armée ; Jérusalem obligée de se rendre; le tombeau de Jésus- Christ profané de nouveau par les infidèles ; et les croisés ne possédant plus en Asie que Tyr, Antioche et Tripoli, qui étaient assiégées.

Guillaume, le pieux évêque , alla trouver le roi de France Philippe-Auguste et le roi d’Angleterre Henri II ; cesprinces, dans un moment de trêve, s’étaient rendus à Gisors. Le comte de Flandre était auprès d’eux. « En arrivant jusqu’à vous, leur dit Tévêque de Tyr, j’ai traversé des champs de carnage; , et à la porte même de cette assemblée -j’ai vu déployé l’appareil des combats. Quel sang allez-vous donc répandre, et pourquoi ces épées dont vous êtes armés? Tandis que les infidèles ont envahi le royaume de Dieu , que la Croix de Jésus-Christ est

traînée avec ignominie dans les rues de Bagdad,’ tandis qu’on outrage l’Évangile, ce traité solennel entre Dieu et les hommes, vous vous battez ici pour d’étroites querelles, vous oubliez ce qu’ont fait vos pères 1 Un royaume chrétien a été fondé par eux au milieu des nations musulmanes. Si vous avez laissé périr leur conquête, venez du moins délivrer leurs tombeaux. »

Les deux rois s’embrassèrent et prirent la croix avec Philippe d’Alsace. jMais Henri II, dont la mort était prochaine, ne devait pas voir la terre sainte , où il sera remplacé par son fds Richard. 11 fut décidé que dans cette croisade les Français porteraient la croix rouge , les Anglais la croix blanche , les Belges la croix verte. Et aussitôt un compagnon de Guillaume de Tyr, Henri, évêque d’Albanie, alla prêcher la guerre sainte dans la Belgique. Jacques d’Avesnes, qui avait des méfaits à expier, Gérard d’Avesnes, son frère, Otton de Trazégnies, prirent la croix à Sainte-Yaudru de Mons. Henri, duc 'de Brabant, Henri, duc de Limbourg, le jeune Waleram d’Arlon, Conon de Duras, Thierry, comte de Hochstade et de Daelhem, Thierry deClèves, l’évêque de Cambrai, Raymond II, vicomte de Turenne,^ Blondel d’Arras (I), Radulphe, évêque de Liège, Gérard, comte de .Looz, Otton, comte de Gueldre, Robert de Saint-Riquier, Michel de Homes, Baudouin de Commines,

(i) Ce fat ce gentilhomme, sujet de Philippe d’Alsace, qui par la suite se rendit si célèbre dans l’histoire de Richard Cœur de Lion, qu’il délivra de sa captivité en Allemagne. Il maniait à la fois l’épée et la vielle; il était poète et guerrier.

et une foule d’autres seigneurs se croisèrent aussitôt.

Il n’y eut pas moins d’élan parmi les chevaliers français : Josselin de Montmorency, Élie de Noailles, ’ Guy II de Dampierre, Simon de Joinville, Jacquelin de Maillé, André de Brienne, Hugues III, duc de Bourgogne, Henri H, comte de Champagne, Thibaut, comte de Blois, Renaud, comte de Boulogne, Raoul comte de Clermont, Herman de Créquy, Raymond Roger, comte de Foix, Guillaume de Joigny , Rotrou , comte du Perche , le compte de Ponthieu, Hugues, comte de Saint-Pol, et une foule ^ d’autres avaient pris la croix (l).

L’ardeur des premiers pèlerinages militaires se ralluma; tout habitant de l’Europe chrétienne fut obligé de fournir le dixième de son revenu pour les frais de la guerre sainte; on appela ce tribut la dîme saladine, parce que le produit en était destiné à combattre Saladin. On tira des juifs d’énormes impôts; et de toutes parts des armées se rassemblèrent.

Pour établir quelque discipline parmi ces hommes de toute nation qui marchaient au même but, on

(1) Citons encore Roger de Ville-d’Avray , Gilep de Versailles , Isnard d’Agout , Hugues de Bauffremont , Guy de Chartres , Guillaume de la Rochefoucauld, Élie de Salignac, Adam de Léon, Drogon d’Amiens, André de Vitré , Philippe de Lévis , le sire d’Anglure , Eudes de Gonesse , Arnoul d’Estrées, le sire de Bassompierre, Raoul d’Argenteuil, Vauthier de Mauny, Jean II, comte de Vendôme, Alain, vicomte de Rohan, Guillaume et Foulques de Quatreharbês , Hugues de Poudras, Raoul d’Auhigné , Matthieu II , comte de Beaumont , Juel de Dinan , Ruaut de Tonnerre, Jean de Murat, Raould sire de Coucy. Guy de' Craon, Raoul de Mauléon , Bernard de Verdun , Guillaume de Tancarville , Eustache de Montauban , Hugues de Talaru , Gaucher de Châtillon , Amaury de Montfort, etc., etc., etc.

publia une loi de police générale dont nous ne citerons que les dispositions principales : Celui qui donnait un soufflet devait être plongé trois fois dans l’eau profonde ; celui qui frappait de l’épée perdait la main; celui qui disait des injures payait autant d’onces d’argent qu’il avait proféré de mots insultants ; celui qui volait avait la tête rasée; puis sur un emplâtre de poix on le couvrait de plumes, et il ne pouvait plus suivre l’armée; on jetait à la mer ou on enterrait vivant le meurtrier, lié à sa victime.

Frédéric-Barberousse, l’empereur d’Allemagne, premier de ce nom, vainqueur dans plusieurs ba- ^ tailles, prit aussi la croix; et peut-être, si ce prince ne fût mort pour s’être baigné dans le Cydnus, après sa première victoire sur les Turcs près de Laodicée, eût-il rappelé les hauts faits des premiers croisés.

Cependant les rois de France et d’Angleterre, qui s’étaient ralliés , différaient leur départ. Jacques d’Avesnes ne les attendit pas; il avait rassemblé sept mille guerriers; il s’embarqua avec la plupart de ses compagnons; et trente-sept vaisseaux fournis par le comte de Flandre reçurent les premiers bataillons du nord des Gaules. Ils relâchèrent en Sicile, pour se réunir à d’autres Flamands et aux braves du Hainaut, du Brabant, du pays de Liège et du Limbourg, qui arrivaient à Messine. Tous se rembarquèrent pour la Syrie sous le commandement de Jacques d’Avesnes.

Les Sarasins étaient maîtres de Ptolémaïs , qu’on appelle aussi Accon, Acre et Saint-Jean d’Acre. Cette place forte, ce port célèbre semblait aux chré-

tiens la clef de la terre sainte. Guy de Lusignan, remis en liberté, était venu assiéger Ptôlémaïs, à la fin du mois d’août de l’année 1189, sans prévoir qu’il entreprenait un siège qui devait durer deux ans. Quelques rencontres sans résultat avaient déjà répandu beaucoup de sang; et les soldats de la Croix n’avançaient pas dans leurs travaux, lorsqu’ils virent arriver la flotte flamande, à l’automne de 1189. Ce renfort apporta aux chrétiens la joie la plus vive; la confiance s’accrut; d’autres croisés arrivèrent de la Champagne, de la Thuringe, du Danemark, de l’Angleterre ; on investit Ptolémaïs de tous côtés; on mit de l’ordre dans les dispositions du siège. La réserve fut confiée au comte de Gueldre, la garde du camp à Gérard d’Avesnes.

Saladin était venu au secours de la ville. Ne pouvant y entrer, il attaqua les chrétiens; une grande bataille se livra; les infidèles furent d’abord si vivement repoussés, que le comte de Bar pénétra jusque dans la tente du Soudan. Mais pendant que les croisés pillaient le camp ennemi , les musulmans se rallièrent, et revenant à la charge repoussèrent à leur tour les chrétiens. La mêlée devint horrible; Gérard d’Avesnes combattait avec le courage du lion; mais, ayant perdu son cheval , il ne pouvait plus guider les siens ; un de ses chevaliers, jeune et brave guerrier dont on n’a pas conservé le nom, lui donna son propre cheval et se jeta au milieu des infidèles, fier de mourir en sauvant son noble chef.

Rien ne se décida après cette journée, où les deux partis avaient eu des avantages; les combats tous

les jours continuèrent, les chrétiens vainqueurs le matin , repoussés le soir et retournant le lendemain à la charge.

On voit les Flamands et les Français du nord dans cette troisième croisade armés avec plus de soin que dans la seconde. Les archers avaient devant eux des balistaires, qui à l’aide de machines lançaient des nuées de flèches; les fantassins, qui ne portaient pas la cuirasse de fer, avaient une armure de cuir sur laquelle les javelots s’arrêtaient; et les chroniques rapportent qu’on en vit quelques-uns revenir du combat « chargés de tant de flèches fichées sur )) eux qu’ils ressemblaient à une pelote couverte )) d’aiguilles ». Ils avaient' des boucliers formés de peaux de moutons tendues avec leur laine. Les cuirasses de leur cavalerie étaient le plus souvent un tissu d’anneaux de fer ou d’écailles d’airain. Les chevaliers avaient remis en honneur la lance, pendant quelque temps négligée pour le sabre ou l’épée à deux mains. Chaque nation chrétienne .avait sa bannière , au haut d’une tour de bois que portait un grand char.

Le commandement général des armées réunies devant Ptolémaïs, en attendant Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion, appartenait alternativement à Jacques d’Avesnes, au landgrave de Thuringe et au comte de Champagne.

Après de longs revers, des défaites plus funestes que les succès n’étaient utiles, et des famines cruelles, les croisés se trouvaient abattus , sans avoir pu prendre la ville qu’ils assiégeaient, lorsque enfin,

dans l’été de 1191, le roi de France arriva avec Philippe d’Alsace, qui amenait iin nouveau renfort de Flamands; il avait laissé à Mathilde de Portugal le gouvernement de ses États. Peu après, le port de la ville assiégée reçut la flotte de Richard Cœur de Lion, qui venait de prendre en passant l’île de Chypre , et d’en faire un royaume chrétien (1).

Le siège fut repris aussitôt avec plus d’activité; les croisés imaginèrent un moyen nouveau pour pénétrer dans la ville. Ils élevèrent, avec des terres rapportées, une colline d’une hauteur prodigieuse ; elle dominait les tours de Ptolémaïs; puis, la pelle à la main, jetant sans cesse cette terre devant eux, ils firent avancer peu à peu la montagne vers les remparts; ils n’en étaient. plus séparés (^ue par la

(1) Avant de prendre Chypre, Richard s’était arrêté en Sicile avec Philippe-Auguste, qui en partit sans l’attendre. Philippe-Auguste, simple et modeste, était regardé là comme un roi incapable de grandes choses, tandis que les Siciliens, qui jugent par les sens, se prosternaient devant Richard Cœur de Lion, lequel s’avançait dans toute la pompe de la magnificence royale. Mais leur admiration ne dura pas longtemps. — Bientôt le monarque anglais se mit à les piller , à leur parler en maître , et dès lors ils firent des vœux pour son départ. Ils ne l’obtinrent qu’à des conditions violentes. Elles feront connaître les richesses de la Sicile au douzième siècle.

« Richard exigea qu’on lui donnât une table d’or de douze pieds de » long et d’un pied et demi de large , une tente de soie où deux cents » guerriers pourraient s’asseoir, quatre-vingts coupes d’argent, quatre- » vingts assiettes d’argent, soixante charges de froment, soixante d’orge, )) soixante de vin , deux cents navires armés avec tout leur appareil , et w des vivres pour deux ans. Quelles devaient être les ressources d’un 5) pays à qui on imposait de telles conditions et qui pouvait les remplir!

M Les choses ont bien changé depuis cette époque; on vendrait aujour- » d’hui Messine , Syracqse et Palerme , qu’on n’en retirerait pas la moitié w des trésors emportés par Richard. » (M. Michaud , Histoire des Croisades.)

moitié de la distance que parcourt une flèche, quand les musulmans dans une sortie vigoureuse repoussèrent les travailleurs et coupèrent la colline par un large fossé (I). Ils brûlèrent ensuite avec le feu grégeois les tours et les machines des assiégeants.

Mais Saladin se trouvant épuisé, il fallut pourtant que Ptolémaïs songeât à capituler. Elle se rendit le 1 3 juillet 1 1 91 . Les chrétiens avaient perdu à ce siège soixante mille hommes. Des femmes, comme dans la croisade précédente, avaient porté l’épée et la lance; des enfants mêmes s’étaient couverts de gloire. C’est à cette époque que s’établirent l’ordre militaire des chevaliers teutoniques, et l’ordre religieux de la Merci ou de la Trinité pour le rachat des captifs.

Philippe d’Alsace, que signalait sa sagesse autant que son courage, était depuis peu de temps parmi les croisés; on le regardait comme l’un des plus solides soutiens de la Croix, lorsqu’une maladie épidémique l’enleva devant Ptolémaïs; il fut regretté de tous; et après sa mort, Philippe-Auguste, un peu découragé, s’en retourna' en France, laissant aux chefs de la guerre sainte dix mille soldats de son armée. Les Flamands restèrent sous les ordres de Jacques d’Avesnes. Ils s’avancèrent avec les autres croisés, dont le roi d’Angleterre avait le commandement général , dans le pays ennemi , harcelés à chaque pas, faisant à peine trois lieues par jour, et frappant les cieux du cri de Richard : — Seigneur, secourez le saint Sépulcre 1

(1) M. Michaud, Histoire des Croisades, liv. VIII.

Quand les croisés arrivèrent dans les plaines d'Arsoiif, après avoir tourné Césarée, il leur fallut livrer une grande bataille aux infidèles qui défendaient le passage d’une rivière. Aux soldats ordinaires de Saladin , ils virent mêlés en grand nombre des Arabes Bédouins avec leurs boucliers ronds, des archers Scythes, des Éthiopiens au visage noir bariolé de blanc et de rouge; au milieu de leur musique bruyante étaient des hommes qui n’avaient d’autre emploi que celui de pousser de grands hurlements. Les croisés ne se troublèrent pas devant tant d’ennemis effrayants; ils les dispersèrent en suivant leur marche; le roi Richard ne voulait pas qu’on attaquât; il avait prescrit à toute l’armée l’ordre de s’avancer en masse compacte. Mais de petites mêlées s’engageant sur quelques points, Jacques d’Avesnes s’élança aux lieux où le péril était le plus grand; les autres chefs le suivirent bientôt (1); peu à peu les escarmouches se mêlèrent, et en moins d’une heure la bataille devint générale; de toutes parts les Sarasins furent repoussés, après un tel carnage des deux parts, que les croisés, occupés à panser leurs blessés, qui étaient nombreux, ne purent poursuivre l’ennemi. Quelques émirs profitèrent de cette circonstance pour rallier leurs troupes; Saladin, qui fuyait entouré seulement de dix-sept mameluks, se revit bientôt à la tête de vingt mille hommes; il revint à la charge avec fureur. Le combat se ranima si ardent et si serré que les guerriers se heurtaient corps

(1) Gauthier Vinisauf, liv. IV, ch. xviii.'

à corps. Les chevaliers qui entouraient Jacques d’Avesnes moissonnaient tout autour d’eux. Le roi Richard, blessé, ne se retirait point. Jacques d’Avesnes faisait des prodiges de valeur; il fut attaqué par un Sarasin puissant de force et de taille, qui, d’un violent coup de sa hache énorme, lui coupa une jambe; le guerrier, s’appuyant aussitôt sur un de ses compagnons , continuait de soutenir le choc avec sa redoutable épée; un autre infidèle lui abattit un bras; il tomba mourant alors en criant : Vengezmoi! Les Flamands qui l’environnaient se ruèrent avec rage sur l’ennemi , le refoulèrent et le culbutèrent de nouveau; huit mille Sarasins périrent encore, et une seconde victoire, mais sanglante, mais achetée par un grand deuil, signala cette journée.

Lorsqu’on visita le champ du carnage, ce fut avec une profonde douleur que les croisés reconnurent parmi les morts l’intrépide Jacques d’Avesnes, taillé en pièces au milieu de ses plus braves compagnons massacrés à ses côtés. Richard le pleura; et le lendemain de la bataille, le héros fut enseveli à Arsouf, dans l’église de la Sainte -Vierge; tous les soldats de la Croix assistèrent en gémissant à ses funérailles.

D’autres combats signalèrent cette croisade , qui se termina sans autre résultat nouveau qu’une paix entre Saladin et Richard. En 1192, les croisés flamands s’en revinrent, sous la conduite de Gérard d’Avesnes; ils rapportaient les restes de Philippe d’Alsace, guerrier magnanime, grand prince et généreux législateur. « C’est à ce comte surtout et à

son père, dit M. Lesbroussart (i), qu’on doit les libertés flamandes et la création des corps municipaux dans la plupart des villes de la Flandre. Sous ces deux princes, par l’attrait tout-puissant de la liberté, les villes regorgèrent d’habitants; une foule d’étrangers y afflua de toutes parts; ils y apportèrent leur industrie et leur commerce; partout l’activité se déploya; la Flandre devint dès lors un des États les plus florissants de l’Europe (2). Nous ne pouvons nous dispenser, ajoute le commentateur d’Oudegherst, de rapporter l’article 14 de sa loi d’amitié, lex amicitiœ, règlement où respire partout l’amour de la bienfaisance et de l’humanité, où il recommande à tous ceux d’un même lieu d’être amis et de se soutenir l’un l’autre comme frères : « Si la maison d’un » habitant a été brûlée, ou s’il s’est appauvri en se » rachetant de captivité, chaque concitoyen devra » secourir son ami devenu pauvre, et lui donner une )) pièce d’argent. » Un règlement qui tend à unir ainsi tous les citoyens par les liens de la bienfaisance, suffit pour immortaliser un prince. »

(1) Notes sur les Annales d’Oudegherst.

(2) Mémoires de V Académie de Bruxelles^ t. II, p. 665.

m ME SINGULIER DE RICHARD CŒUR DE LION.

Le courage d’un cœur féroce n’a pas droit, à s’appeler bravoure. . Pierre Messie.

Nous n’avons pas pu, dans ces rapides tableaux, exposer les faits hardis de Richard Cœur de Lion, ni parler de son avarice , de son orgueil extrême , de ses cruautés et de ses autres vices. En partant pour la guerre sainte , excommunié pour ses odieuses révoltes contre son père, il rejoignit l’armée de la Croix à Messine, où le roi de Sicile, Guillaume II, venait de mourir; il mit la main sur la dot de la veuve, qui était pourtant sa propre sœur, et il ensanglanta la Sicile en la pillant. Il prit en route l’île de Chypre et la donna à Guy de Lusignan, en échange du royaume de Jérusalem qu’il ambitionnait. Arrivé dans les lieux saints, il y remporta des victoires sur Saladin, avec qui il fit une trêve de trois ans. Après quoi il s’embarqua en 1192 pour rentrer en Europe, laissant en Palestine la terreur de son nom. Elle était motivée, s’il est vrai, comme de sérieux historiens le racontent, qu’à Jaffa, un jour, avec quatre cents arbalétriers et dix chevaux, il attaqua et mit en fuite quinze mille cavaliers musulmans.

Ce n’est pas ici le lieu de poursuivre son histoire. On sait que, traversant les États de Léopold d’Autriche, il fut retenu deux ans prisonnier, et qu’il ne revit ses États qu’en 1194. Il mourut en 1199, âgé de quarante-deux ans.

Ce qui nous arrête ici ce n’est pas un fait, mais un conte sans doute, plutôt qu’une légende, que Walter Scott a réveillé dans les préliminaires de son roman intitulé en anglais le Talisman ^ et traduit pour nous sous le titre de Richard en Palestine. — Voici l’aventure :

Pendant qu’il combattait en Palestine, Richard fut attaqué d’une fièvre si violente que ses médecins ne savaient comment l’en guérir. Dans cette situation, il sentit un violent désir de manger du cochon. Mais comment en trouver dans un pays dont les habitants avaient cet animal en horreur? Ses cuisiniers s’épouvantèrent, car ils savaient que Richard n’entendait pas raison et qu’il n’admettait pas d’excuse. Ils s’adressèrent à un vieux chevalier, qui leur dit : Ni pour or ni pour argent vous ne trouverez un cochon dans cette contrée. Mais qui oserait l’aller dire à Richard? Vous n’avez qu’une ressour’ce : prenez un Sarasin, jeune et gras, tuez immédiatement le scélérat, et faites-le cuire avec force épices et safran. Pour le souper du roi, vous lui servirez un potage de cet excellent bouillon; il s’endormira dès qu’il l’aura pris; une sueur abondante lui surviendra, et il se réveillera frais et dispos.

Ce conseil fut suivi. Le roi avala son potage; après quoi un écuyer tranchant lui découpa des morceaux, qu’il dévorait si avidement que l’on avait peine à le servir. Après avoir bu et mangé largement, il s’endormit; ses serviteurs alors se retirèrent. Une sueur abondante lui vint en effet, et le lendemain matin il s’éveilla si frais et si bien portant qu’il alla sur-

le-champ repousser une attaque des Sarasins. Il rentra dans sa tente au bout de peu de temps; un chevalier lui délaça son armure et lui présenta, pour le réconforter, du pain trempé dans du vin. — Ce n’est pas du pain trempé , dit-il , c’est la tète du porc qu’il me faut. — Sire, répondit le cuisinier, cette tête, je ne l’ai pas. — Je le jure, dit le roi, que si tu ne la retrouves tu perdras la tienne. Le cuisinier effrayé alla chercher la tête du Sarasin, et tombant à genoux devant Richard, il lui dit tout tremblant : — Sire», voilà la tête! Miséricorde! mon seigneur.

Il se rassura en voyant le roi considérer sans horreur cette barbe noire et ces dents blanches : — Que diable est ceci? dit-il en riant à grand bruit; la chair d’un Sarasin est-elle si bonne? Je ne m’en serais pas douté. Eh bien , je jure que je ne m’en ferai pas faute, et que nous ne mourrons pas de faim, tant que nous pourrons dans nos assauts prendre de ces Maures qu’on peut cuire, rôtir et bouillir, et dont la chair est excellente. Maintenant que j’en ai l’expérience, nous en mangerons plus d’un.

II assiégeait alor& une ville occupée par les Sarasins, qui, épouvantés du nombre de leurs morts, offraient de se rendre et de payer cent mille besans d’or. Mais Richard voulait plus. Saladin envoya alors à Richard des ambassadeurs , ‘ avec de magnifiques présents, qui devaient l’apaiser.

Walter Scott continue le récit en prenant pour guide Ellis, l’habile conteur.

Les ambassadeurs de Saladin étaient d’importants

personnages; ils s’acquittèrent de leur mission en témoignant au farouche Richard la plus grande déférence. Richard les reçut avec politesse; et voyant les richesses qu’ils lui offraient : — Que Dieu me garde, leur dit-il, d’accepter cet or. Partagez-le entre vous. Pour moi, j’ai apporté dans mes vaisseaux, et mes barques plus d’or et d’argent que n’en possèdent votre maître et trois potentats comme lui. Je n’ai donc pas besoin de vos trésors. Mais restez avec moi, je vous prie. Nous dînerons ensemble; ensuite vous aurez ma réponse.

Richard alors donna en secret l’ordre à son sénéchal d’aller choisir dans sa prison les plus distingués d’entre ses captifs, de leur couper la tête, de donner ces têtes proprement rasées à son cuisinier, qui devait les cuire sur-le-champ et les servir chacune sur un plat devant c^que convive, sans oublier d’attacher au front de ces têtes les noms de ceux qui les avaient portées. — On placera devant moi, ajouta-t-il, une de ces têtes, comme étant mon mets favori.

Ces prescriptions horribles furent exactement suivies. A midi, la musique du camp annonça aux hôtes de Richard que le dîner était servi. Le roi prit place au haut de la table, et ses convives un peu plus bas. Les têtes furent apportées au son des fifres et des trompettes. Les ambassadeurs de Saladin , en voyant ce qu’on leur offrait, restèrent quelques instants muets de stupeur. Ils tournèrent leurs regards vers le roi, qui, sans témoigner la moindre émotion, avalait les morceaux aussi vite que l’écuyer tranchant les lui découpait. L’un d’eux dit

tout bas alors à ses compagnons : — Cet homme est assurément le frère du diable !

Enfin ils arrêtèrent leurs regards sur les têtes fumantes placées devant eux. En lisant le parchemin qui portait le nom de chaque victime , ils s’imaginèrent qu’ils allaient avoir le même sort. Il n’en fallait pas tant pour leur ôter l’appétit. Cependant Richard, dévorant toujours, les invitait à manger et à se livrer à la joie.

Quand il eut assez joui de leur terreur, il demanda le second service; et feignant d’être surpris de ce qu’ils n’avaient pas touché au premier, il leur fit des excuses sur l’ignorance où il était de leurs goûts; il les assura de son respect pour leur caractère d’ambassadeurs, et les invita à manger de la venaison, en leur donnant un sauf-condiiit pour leur retour. Ces hommes, qui mouraient de faim, mangèrent un peu de gibier et se disposèrent à partir.

Richard leur dit alors ; — Consolez votre Soudan sur ce que vous avez vu. Qu’il ne s’offense pas de la manière dont je vous ai traités. Le repas qui vous a surpris était préparé pour moi et les miens. Dites-lui qu’il n’aura aucun profit à nous couper les vivres. Pas un de nous ne souffrira de la faim tant que nous pourrons tuer des Sarasins et les faire cuire. Avec un Sarasin je puis nourrir neuf ou dix de mes bons guerriers; et le roi Richard vous garantit qu’il n’y a pas de viande qui plaise autant aux Anglais. Donc, tant qu’il y aura des Sarasins en Syrie, nous ne nous inquiéterons pas des vivres...

Voilà le récit, que les historiens traitent de conte,

avec raison probablement. Mais on a cherché à découvrir quelle circonstance avait pu donner l’idée de faire du féroce Richard un cannibale et un ogre; et voici des présomptions :

L’armée des croisés était toujours accompagnée d’une multitude confuse de pèlerins et d’aventuriers qui, n’ayant ni feu ni lieu, vivaient de ce qu’ils rencontraient, marchaient pieds nus, et présentaient à leur passage un spectacle assez triste; ils faisaient profession d’être sans argent. Ce sont ces gens-là que les Français appelaient les truands (les gueux d’aujourd’hui).

Un Normand , qui avait perdu son cheval et qui était réduit à marcher à pied , se mit à la tête des vagabonds de l’armée anglaise, qui l’acceptèrent' volontiers pour leur roi. Il prit l’habitude de faire faire halte à ses sujets toutes les fois qu’on traversait un défilé; il les fouillait tous, et si l’un de ces misérables se trouvait avoir sur lui une pièce de monnaie , il le chassait de sa tribu et lui ordonnait d’un ton méprisant d’acheter des armes et d’aller combattre.

Parmi les Sarasins, ces hommes étaient en horreur, parce qu’on était persuadé qu’ils se nourrissaient des corps de leurs ennemis morts en combattant, supposition qui fut plus d’une fois justifiée.

Cependant ces bandes étaient souvent utiles à l’armée. Les truands portaient volontiers les bagages; ils allaient à la découverte des fourrages et de l’eau; dans les sièges ils travaillaient à la construction des machines. Par-dessus tout, leur vue répan-

(lait la consternation dans les rangs des musulmans, qui redoutaient moins de tomber sous les lances des chevaliers que sous les dents des Thafars, C’est le nom qu’ils avaient chez les Anglais,

Or le ménestrel qui a célébré le premier ce terrible festin de Richard Cœur de Lion a pu avoir, à côté de ces détails, quelques renseignements .que nous ne connaissons' pas sur la voracité de ce prince, si violent en tous ses faits.

l’empereur HENRI VI.

Si vous ne vous hâtez, Seigneur, nous périssons.

Th. Corneille.

Peu après toutes ses victoires en Palestine, Saladin mourut à Damas , au commencement de février de l’an 1193. Sa maladie n’avait duré que douze jours. Un peu avant sa mort, il avait ordonné à l’ofiicier qui portait sa bannière d’attacher à sa hampe le simple suaire dans lequel il devait être enseveli, et de crier dans toutes les rues de Damas, en le montrant au peuple :

« Voilà ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses conquêtes. »

Quelques traits de ce genre ont donné à Saladin un grand relief chez les musulmans, qui excusent volontiers les férocités.

Après la mort de ce conquérant, ses dix-sept fils se partagèrent ses États. L’un fut sultan d’Égypte,

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