L’EMPEREUR HENRI VI
il lui fit couper la tête. Il fit crever les yeux au jeune roi fils de Tancrède, le mutila et l’enferma chez les Grisons dans un cachot, où il mourut bientôt des suites de traitements indignes. La mère et les sœurs de ce jeune prince furent envoyées en Alsace et disparurent. Les évêques et les barons qui avaient tenu leur parti périrent dans les supplices. Henri VI ne soumit Naples et la Sicile que par des bourreaux.
Alors ce monstre excommunié, couvert du sang des chrétiens, osa se dire le premier soldat de Jésus- Christ. Il reprit l’œuvre de la croisade, s’obligea à entretenir une armée en Palestine pendant une année, promit trente onces d’or à tous les croisés qui suivraient cette expédition, envoya de tous côtés des lettres qui engageaient tous les barons à marcher pour la guerre sainte. Une troisième armée se forma en Allemagne; elle fut conduite en Syrie par Conrad , chancelier de l’empire, l’homme qui l’avait aidé dans la hônteuse conquête de la Sicile.
L’arrivée de ces troupes nombreuses et décidées ranima l’espoir des chrétiens. Mais la situation était devenue plus difficile. Malek-Adhel, frère de Saladin, avait profité de la désunion de ses neveux pour s’emparer de leur héritage et réunir sous sa main toutes les possessions de son frère défunt. Il fallait donc lutter contre un chef habile.
Cependant l’armée du Limbourg, venue avant les autres dans la Palestine, ne voulant pas attendre ses frèrés du Brabant, de la Flandre et de l’Allemagne, avait commencé avec une imprudente ardeur les hostilités. Elle avait été battue à Naplouse par Malek-
Adhel, qui vint ensuite assiéger Jatfa, place importante située à peu de distance de Jérusalem. Quoique le roi Richard eût fortifié cette ville à grands frais, Malek-Àdhel l’enleva aux croisés; vingt mille chrétiens furent passés là au fil de l’épée et la garnison anéantie.
Pendant que les enfants de la Croix pleuraient ce grand revers, une partie de la flotte de Henri de Brabant, commandée par Jacques d’Avesnes (1), à qui des chroniques donnent le titre de maréchal de Brabant, relâcha en Portugal, à la prière du roi Sanche 1®% assiégea Sylvès, que des pirates maures occupaient, détruisit cette place forte après un siège de deux mois; et, se remettant en mer chargée des présents du monarque qu’elle avait délivré, cette armée arriva, fière de son premier triomphe sur les infidèles, à Ptolémaïs, où les chrétiens commençaient à perdre courage. Les autres navires du Brabant ne tardèrent pas à débarquer aussi, et les croisés se virent en mesure de reprendre l’offensive. Conduits par Henri de Brabant et par Jacques d’Avesnes, ils allèrent assiéger Beyrouth, ville commerçante et peuplée où tous les prisonniers chrétiens étaient enfermés.
Malek-Adhel, instruit des dispositions des chevaliers de la Croix, vint au secours de Beyrouth. L’ar-
(1) La famille d’Avesnes a produit beaucoup de guerriers. En 1184, on célébrait à Krac ou Karac en Syrie le mariage de la jeune Isabelle , sœur de Baudouin IV, roi de Jérusalem. Le château était tout en fête; on ne s’occupait que de musique et de danses , quand Saladîn s’approcha de nuit, avec un corps nombreux de Sarasins, pour le surprendre. Krac fut sauvé par un guerrier nommé Yves d’Avesnes, qui seul arrêta les ennemis , pendant qu’on rompait derrière lui le pont qui devait livrer passage. On ne sait rien de plus sur ce brave.
L’EMPEREUR HEINRI VI*
mée infidèle et Tarmée chrétienne se rencontrèrent entre Tyr et Sidon , dans une plaine que trav erse le fleuve Éleuthère. Les Sarasins, étant les plus nombreux, cherchèrent à envelopper les croisés, et commencèrent par leur couper le chemin de la mer où était la flotte chargée de leurs subsistances. Aussitôt la cavalerie musulmane attaqua de tous les côtés. Les chrétiens se formèrent en bataillon carré pour faire face à tous leurs ennemis; et de toutes parts le combat s’engagea avec valeur.
Quoique les Sarasins ne pussent entamer les rangs serrés des chrétiens, ils étaient en si grand nombre, que pendant la première moitié du jour la victoire parut ne pouvoir échapper à Malek-Adhel. Mais pourtant à la fin le courage indomptable des soldats de Jésus-Christ triompha; le champ de bataille était couvert de morts ; la plupart des émirs avaient succombé ; Malek-Adhel, dont les historiens vantent les dispositions habiles et la vaillance dans cette journée, fut blessé et contraint de fuir avec les débris de son armée dispersée. Cette victoire rendit aux chrétiens toutes les villes de la Syrie. Laodicée, Giblet, Sidon, revirent les bannières de la Croix ; Beyrouth se rendit avec toutes ses richesses; neuf mille prisonniers chrétiens retrouvèrent la liberté ; et le peuple de Dieu fit retentir dans tout l’Orient ses cantiques d’allégresse.
• Avec les forces imposantes que possédait alors la terre sainte, on eût pu assiéger Jérusalem et la reconquérir; presque toutes les autres villes étaient rentrées au pouvoir des chrétiens. Mais l’hiver s’approchait : on remit l’expédition au printemps.
Pendant ces hésitations, les Sarasins, qui ne possédaient plus que la forteresse de Thoron, bâtie sous Baudouin II, s’y retranchèrent solidement. On les assiégea enfin, avec peu d’ensemble.
En attendant l’arrivée de l’empereur Henri VI, qui ne devait pas voir la terre sainte, les ducs de Saxe et de Brabant possédaient alternativement le commandement général. Ils ne pouvaient plus se faire obéir. Henri de Brabant, par exemple, n’obtenait rien que des siens; aussi, quoique des travaux habilement faits par des mineurs eussent détruit une partie des murs de Thoron , quoique la garnison de cette place offrît même de se rendre, il y avait tant de désunion dans l’armée de la Croix, les uns voulant une prise d’assaut et non une capitulation, les autres imaginant tous les jours des conditions ou des entraves nouvelles, qu’après beaucoup de temps perdu, les chrétiens, apprenant que Henri de Champagne s’était tué en tombant d’une fenêtre, abandonnèrent sans gloire le siège de Thoron, et dès lors chaque capitaine ne s’occupa plus que de lui-même et de ses soldats.
Les temps s’écoulaient, et l’empereur Henri VI, que l’on attendait, ne venait pas. De la Sicile, il s’était installé à Naples, où il savait que les seigneurs lui étaient contraires. Il les dépouilla de leurs biens, qu’il donna à ses Allemands. Ayant appris que le comte Jordano, de la famille des princes normands de Sicile, était ou passait pour être le chef d’une conspiration qui voulait le faire roi, il le fit prendre par ses bandits, qui l’attachèrent nu sur un trône de fer rougi au feu, le couronnèrent d’un cercle de